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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 17:21

 

C'est sans doute, espérons-le, l'ultime avatar du Voyage en Orient; en tout cas la dernière trouvaille de nos Bouvard et Pécuchet. Fatigués comme il faut l'être de Paris, ils cherchent l'exotisme dans le Nord-Est de la France. Le dépaysement y est garanti, surtout quand on s'y rend en hiver, une bonne cure de grisaille est un remède contre l'ennui. Et le spectacle de la Crise soulage la conscience. C'est de saison, et bien dans l'air du temps, de passer par Hagondange, ancien centre sidérurgique, de jeter un oeil au Walygator, de pleurer des larmes de crocodile sur la misère intense de ces parcs d'attraction bas de gamme « censés redynamiser une région et qui, sans surprise, y échouent lamentablement ». C'est très tendance de faire là-bas la tournée des pizzerias et kebabs, cela nourrit à peu de frais la sinistrose. Et cela donne des Paysages avec figures absentes: la poésie en moins. Un tableau qui est un monochrome, où même la neige est grise, et la conversation quand elle se réduit à quelques bribes de comptoir, vite notées par celui qui se cache derrière son journal (où il retrouvera dans leurs misérables tentatives d'existence ces débris d'humanité).

On pourrait croire, en parcourant avec Patrick Boman ces contrées que l'Histoire a désertées, après les avoir tant et si souvent meurtries, qu'il reste la géographie. Le sentiment géographique. On pourrait espérer qu'il subsiste, fût-ce à l'état de traces, de vestiges où mettre ses pas, ses mots, quelque chose de ce texte qu'on appelait autrefois paysage.

Mais il n'en est rien. Quand l'Histoire ne s'écrit plus avec sa grande hache, ce qui demeure c'est le fait divers. C'est la prière expédiée, un petit matin pour une longue journée de neige.

Bien sûr, on ne le présentera pas comme ça. On dira que c'est excellent, ces Paysages d'hiver, pour « l'exercitation » de son âme, pour l'entraîner, la réveiller au contact du nouveau, de l'obsolète comme il se présente ici, en Champagne-Lorraine, de la rouille qui mange même les arbres, que c'est parfait pour soigner sa gravelle, pour rendre sa petite pierre à Plombières et à Montaigne ce qui lui appartient.

On a de ces truchements!

Michel Pastoureau par exemple, il ferait un excellent drogman, et, si d'aventure on se prenait au jeu, à une de ces pauvres attractions que nous proposent ces parcs minables, si par miracle le Voyage en Orient se transformait en voyage en extase, son ours serait l'animal psychopompe, que l'on rencontre à chaque étape et jusqu'à Vesoul où il y a un « couvent des Ursulines (des dévotes de l'Ours primordial, à n'en pas douter) construit au XVIIe », on descendrait avec lui aux enfers, on y atterrirait si je puis dire en douceur. Car il est en peluche et dans toutes les vitrines. Car c'est Noël, une fête triste comme tout ce que la région nous offre.

J'exagère. Le Nord-Est tel que le traverse Patrick Boman n'est pas l'enfer. C'est seulement un désert. Le Pays où l'on n'arrive jamais. André Dhôtel, évoqué dans la Bibliographie subjective, vient nous le rappeler. Et Pirotte, avec qui nous allons chercher la pluie à Rethel. Et Péguy. Il a beau nous endormir avec sa Meuse, il ne nous fait pas rêver. Ausone peut chanter avec ferveur la Moselle, il ne nous sauve pas de l'ennui que ce livre ramasse jusque dans les forêts (où la cueillette des champignons est interdite, à cause des renards, et où la mousse est l'autre nom de la rouille, qui décidément ronge tout, « les pierres, le bois mort, les troncs, les souches... »), d'un ennui qu'il communique à merveille.

Son seul guide, quoi qu'on dise, celui dont on ne se sépare pas, est un Baedeker de 1885 acheté sur eBay, état général correct pour son âge, couverture grisonnante, on parle du manuel du voyageur, pas du pays qu'il aide à visiter, des fois on pourrait confondre, ces traces de mouillure ancienne au dos, ces quelques rousseurs éparses, on dirait bien les Ardennes un mercredi 6 janvier. Passé Toigny-sur-Meuse où une buse survole l'Intermarché -mais Patrick Boman ne sait quel augure en tirer-, des usines sont encore actives entre fleuve et forêt. « Car nous entrons dans la forêt, ses roches sacrées, ses rondes de fées, ses nains, ses diablotins irritables. Voici l'Ardenne -du celte ar-duenn, "terre boisée", étymologie contestée mais tentante. »

C'est lui qui vous conduit vers l'unique -le hunnique, Attila étant avant vous passé par là-, on le suit jusqu'à Remiremont, ce Baedeker de 1885, grand pourvoyeur de lieux canoniques autrement dit de clichés, on le cite quand de ce calvaire on n'a rien à raconter, sinon qu'il « fixe ordinairement l'attention des étrangers qui admirent le point de vue et les heureux contrastes dont la nature s'est plu à parer tous les environs ».

Heureusement la forêt, même si elle rouille comme tout le reste, parle d'ailleurs et ravit notre exote.

« C'est bien joli, les chanoinesses, mais rien ne vaut l'animisme, et cette futaie vosgienne se prêterait fort bien à de discrets sanctuaires shinto, des rocs vêtus de tabliers rouges, des souches séculaires ceinturées de la corde de paille qui indique la présence d'un kami, un esprit. Au reste, à quoi bon? Ces forêts sont depuis longtemps pleines d'esprits, pas forcément bienveillants, et la sorcellerie y remonte à des temps immémoriaux. Pourtant le bruit des moteurs, voire des sirènes, décroît sans jamais se laisser oublier (il devient difficile en Europe de l'Ouest de pouvoir traverser une forêt sans fond sonore de ce type).»

L'écriture qui peinait à dire les appas d'une région qui en a si peu, ou qui les cache si bien, est moins discrète quand il s'agit de montrer l'écrivain à l'oeuvre, et comment il sait voyager. Car il a voyagé. Il ne le dissimulera pas plus longtemps. Il avouera même, sans qu'il soit nécessaire de le questionner, que ces excursions en Champagne-Lorraine, bien que brèves, lui pèsent. Qu'il est content d'avoir pu ajouter quelques pages à son manuscrit, un petit Grégory parce qu'il y en a marre du gris, ou un curé d'Uruffe lui il vous met carrément du rouge, et vous pouvez rentrer tranquille à Paris.

Où on a sûrement d'autres Tours de la Liberté, d'autres vestiges du bicentenaire de 1989 à refiler à ces braves Vosgiens qui ne sont pas les arriérés, les laids qu'on prétend, mais « les gens les plus ouverts et les plus rigolards de la région ».

On l'a compris, ces Paysages d'hiver en Champagne-Lorraine ne nous invitent pas, malgré la neige, au Winterreise. Ce n'est pas, bien qu'on se laisse tenter par les pieds de cochon à la Sainte-Menehould, bien qu'on songe, en les testant, aux zamponi-pieds de cochon farcis- « qu'on peut encore déguster en Italie centrale, surtout à l'occasion des fêtes de fin d'année », bien qu'on goûte le gris de Toul, ce n'est pas Le Voyage d'hiver de Gérard Oberlé. On est loin aussi, parce que le train qu'on prend est nécessairement celui qui ne passe plus, de François Bon et de son Paysage fer; loin, parce que ce Coeur d'acier s'est arrêté de battre, de son Daewoo. Plus près, hélas, du Cimetière américain où Thierry Hesse enfile les poncifs comme d'autres en d'autres temps les perles de la Vologne.

 

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Denis Montebello
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commentaires

fee-noire.over-blog.com 02/04/2011 01:54


Il est très beau cette écrit, je m imagine bien la région habillé de sa tristesse... Son deuil se symbolise pour elle par la pâleur de la glaciale neige et de léger coup de pinceau gris. Et si on
espère rêver, ce n est même pas dans la forêt ou habites les créatures fantastiques, car on risquerai de tomber sur une banshies.De toute façons pour les fées décembre est une saison sombre. Que c
est triste de sentir le visage d une région ce masqué sur la tête des gens. bise


sonic eric 01/04/2011 19:58


Du grand Montebello ! Bravo !