Si le désir est une lave, il arrive qu’elle se fige, que la métaphore nous arrête en pleine mer, nous laisse en pleine incertitude, nous abandonne à cette angoisse que nous ne savons pas conjurer autrement qu’en nommant. En donnant à cela qui nous échappe, à cela qui nous mine notre nom. En contemplant, non pas notre âme dans ce miroir (il y a belle lurette qu’elle s’est envolée), mais notre crâne. En concluant, comme le professeur Lidenbrock devant la mer qu’il croit posséder maintenant qu’elle porte son nom: «C’est là un homme fossile, et contemporain des mastodontes dont les ossements emplissent cet amphithéâtre.» Devant cette mer qu’il regarde sans la voir. Qu’il regarde comme il regarde ses étudiants quand il fait son cours de minéralogie au Johannaeum. Ces étudiants rassemblés comme pour une école d’anatomie, c’est pourquoi il ne met pas ses lunettes.
Il les mettrait, il verrait que si pour lui le voyage s’est arrêté en pleine mer, dans cette forme fossilisée, dans ce signe vide que viendront remplir des générations et des générations de professeurs, la lave n’est pas partout refroidie. Il y a parmi ses étudiants un style d’éruption qui s’apprête à tracer des chemins inouïs. Un jeune Axel qui se trouve être son neveu et qui mord «avec appétit aux sciences géologiques». Un sujet qui s’empare, et avec quelle énergie éruptive, de la parole. En pleine mer Lidenbrock. Regardons naître l’îlot Axel. Ou plutôt écoutons-le. Ecoutons cette parole divine. Suivons-la et oublions celui qui déclara le voyage terminé. Pour Axel, il ne fait que commencer. Il vient juste d’entamer sa montée aux enfers. Le fantasme du volcan creux, c’est lui qui le réalisera. En compagnie de ses cailloux d’abord, puis avec le concours, avec l’aide des lecteurs que nous sommes. C’est lui qui accomplira l’odyssée, qui conduira, comme héros et surtout comme narrateur, l’ouvrage. Un ouvrage qui débute en Islande, dans la bouche d’un volcan éteint, le Sneffels, et qui s’achève en Italie, dans un cratère en activité. Tant pis si les voyageurs sont expulsés par le Stromboli avant d’avoir atteint leur objectif, ce point d’arrivée qui est le point de départ, la véritable origine du monde. Dionysos est revenu parmi les siens, rendu à ses raisins. Il est redevenu, lui qu’on avait laissé lépreux à ses lichens, l’enfant gardien des vignes. Qu’importe le voyage, pourvu qu’on ait l’ivresse. Qu’importe qu’il s’achève avant qu’on ait atteint le centre de la terre. Qu’importe que le volcan -ou le romancier- nous recrache, telle une vieille sandale. Dans un vieux pays alors qu’on a quitté une terre vierge. En Italie alors qu’on se croit en Ecosse, quelque part sous les Monts Grampians. Ce pays n’est pas le but souhaité, mais il s’est longtemps pris pour le centre de la terre, pour le nombril du monde. Et celui qui y arrive peut toujours dire da capo: «On recommence tout depuis le début.»
Texte écrit pour iLiteratura et traduit par Jovanka Šotolová
http://www.iliteratura.cz/Spisovatele/
Prisca 30/11/2010