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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 07:10

C’est jeudi. Mais sans gnocchi di patate. Je suis bien passée sous la halle où sévit, parmi d’autres terribles marchands, un fabricant de pasta et autre specialità italiana. Tu n’imagines pas. Sans doute que si.

Il y faut un grand-père ours et cueilleur de champignons, bises vertes, jauniré, gros pied, tonton ou polonais, ô mystères…, un qui ne ferait pas plus que nous les nécessaires travaux de maçonnerie, un qui comme nous rêverait d’Italie. D’amours magnifiques et perdues.

On aurait, comme lui, comme toi, des parents ici ou là capables de nous faire humer le minestrone réservé à la stricte tribu ou payer plein pot dîner et chambre d’hôtel dans l’auberge qu’ils exploitent, ça se fit à Raguenès ; d’autres (des vrais cousins, germains quoique bretons) qui ne nous indiquent pas même (et sans nous offrir le moindre verre d’eau quand on a livré la vieille dame avec champagne !) l’hôtel où fuir un déluge sous lequel on roulera deux heures pour retourner chez nous : on a amené ma mère, 95 ans à l’époque, pour qu’ils l’interrogent : dieu sait quel trésor ils veulent lui faire déclarer sous le sol de terre battue de leur tante Marie, ma grand-mère morte seule là-dessus il y avait lurette et déplacée à quelques kilomètres sous un peu d’humus à fondement granitique pareil. J’avais huit ans et je regrette encore sa vieille face ridée comme la mienne aujourd’hui, dorée sur le banc de pierre au milieu des hortensias, devant la maison ; son beurre salé en motte (il y avait encore des vaches chez le fils resté au pays ; Edmond, l’un des quatre survivants – sur quatorze- avec ma Magdeleine, elle passée l’âme à gauche, enfin pas vraiment, un juin plein de roses, en 2009, à 97 ans, s’étant douchée seule comme d’hab le matin même -comme toi j’excurse, je diverge et Terradillos ne s’y retrouverait pas, salut Jean-Luc !-…Je préfère revoir ma mère le matin du jour de sa mort, négociant avec Dieu son passage en douceur et tout à trac riant de frivolités plutôt que cramoisie dans les photos déposées avec elle, tirées sur le papier de l’imprimante par les cousins qui la ramenèrent, lui ayant extorqué rien du tout : sa rude Bretagne d’origine, elle n’en rêvait que sous forme de tourisme ou de retour aux écoles où elle avait un temps fait l’institutrice chez les sœurs, avant de chercher d’autres salaires d’à peine moindre misère dans des hôtels d’amis ; puis en suivant mon père jusqu’à la Loire et sur l’estuaire…) Et la maison à pièce unique (l’autre était l’étable), il y a longtemps que les héritiers s’en étaient défaits à la mort de Marie et que son charme perdu par des modif pour la rendre presque habitable, y amener l’eau – ma grand-mère la cherchait au puits, de l’autre côté de la nationale- bloquait tout rêve : impossible là de revoir grand-mère avec son petit chignon – tout petit, le chignon, nous les filles de cette lignée, on a trois poils et trop fins qui plus est- serré la semaine dans un petit cylindre juché couvert de satin noir, sans la dentelle, les boucles, les vagues, l’empesage de la coiffe ou de la collerette réservées pour les occasions et travaillée, la collerette, avec des pailles par la repasseuse spécialiste : sûr que les danseuses de Gauguin avaient recours au même service…

 

Vois-tu, je n’avais pas la chance de la voir tous les jeudis ; combien de fois y suis-je allée, avec mère, tantes, cousines, on y dormit à trois par lit, pt’êt plus; des deux lits de bois, - lits clos plutôt que bateaux, il fallait se tenir chaud et puis on ignorait presque tout de la mer, à dix kilomètres à vol de mouette, mais tout de même des navigants dans la descendance quand la terre suffisait si peu-, de l’armoire unique, de la table où passer le café dans la cafetière de tôle, où poser le beurre, aucun souvenir exact, pas même des bancs ou des tabourets de cheminée mais de la disposition, oui et des plaisanteries de la grand-mère, volontiers riant, bilingue moquant, chantant, tricotant sur quatre aiguilles les chaussettes à ne pas mettre dans le même sabot. Un curé qui la visitait et annonça la congestion finale l’avait peinte mais je n’ai rien, qu’une moche photographie de ce tableau, et le souvenir de cette vaillante comme le fut sa fille, ma mère.

Quand j’y allais, … si rarement…, je me rappelle que les gamins du bourg me jetaient des cailloux et me criaient « la Parisienne ! ».

Je ne connaissais de Paris que la Tour Eiffel, Grévin et la Toile d’Avion, un grand magasin où ma demi-sœur m’habillait, m’y conduisant depuis son appart’ d’Antony…

 

A la toile d’Avion, voilà que ce nom m’est revenu à l’instant, et que sur Wikipède, j’apprends des choses – longues minutes de Monsieur Wikipède alors que Marie Marrec n’avait évidemment pas même le téléphone, l’électricité, oui, dans cette après-guerre où je la connus, bien trop peu ; je sais seulement qu’elle aimait mes lettres et que c’est peut-être à elle qui s’en réjouissait que je continue d’en écrire.-

Je suis née en même temps que la maison Dior, lancée par Marcel Boussac, six avant que le même mette la main sur L’Aurore mais dix après son rachat des magasins de tissus « Le pauvre Jacques » - tiens ! on en a conduit un en terre il y a deux mois, de « pauvre Jacques », mon dernier lien un peu proche avec cette famille bretonne. Les « pauvre Jacques » en magasins devinrent A la toile d’Avion et Boussac souffla dedans jusqu’aux Agache-Willot qui ont dû faire trembler des gens que tu connais dans les Vosges et puis aussi dans le Nord et en Normandie.

Et la manufacture de Senones, hein ? Va savoir : si ça se trouve, le rouge velours de Madame de (mais chez elle, la belle ingresque, le palindrome est grippé, chez elle qui se dit italienne et qui n’est que Lyonnaise et fille de drapier) va savoir si sa robe de Trasteverina, elle qui, partie du drap donnait maintenant dans la toile à peindre, va savoir si Boussac n’en rêva pas. Nous si et pour un moment, jusqu’à réouverture du Musée de Nantes.

 

Allons. Tandis que partie de Tous les deux comme trois frères je rêvais sur ma machine de filature et tissage, mon fil s’est contorsionné, ridicule tricotin à croissance diabolique, je vais me faire virer de l’usine. Filature, retorderie, confection : Rambervillers. Je découvre dans des archives du textile, sur des cartes géographiques ces noms propres et fort peu communs qui doivent t’être tous familiers. Filature de Petite Raon, des Gouttes et de Saulcy, blanchiment et confection de Moyenmoutier. Filature et tissus des Enclos, des Meuls, de Julienrupt et de Géroville, fil de la Vaxenaire. L’empire Boussac, Dior devait les connaître toutes, et lui repose en terre italienne, entre Lucca et Pistoia. Ma grand-mère, qui ignora sans doute jusqu’à son nom, ne lut peut-être jamais L’Aurore et n’apprit de naissance que la mienne et hors mariage – elle s’exclama sans doute et pria : Ma Doue benniget et le rosaire qui suit- ma grand-mère ne sut des Vosges, de L’Italie, de la mode que ce que le monde qu’elle avait engendré pouvait bien lui en rapporter : peu, sûrement. Mais le chocolat du curé de Riec était bon : c’est le lait de ses vaches qui le faisait et, s’il y avait noce, on y dansait, elle aimait ça, disait sa ma, notre Magdeleine, on dansait où on mourrait : du parvis au campo santo local, quelques pas qui peuvent être de gavotte ou de pilé menu.

 

C’est braderie ; c’est aussi Pardon, pardon pour la société du spectacle et pour faire croire qu’on est en Bretagne, soleil en plus ; si je n’ai pas rapporté du château d’Oiron où je travaillai deux mois à la fin de l’été 1987 (y soufflait un vent grec, Meltem) des bulbes de cyclamens, africains ou napolitains, j’ai d’autres critères pour la fin de l’été, la petite famille de ma fille revient du bout du monde (le Sri Lanka, cette fois, avec on le souhaite pas le palu, mais d’autres dérangements, provisoires, on espère : qui ma grand-mère aurait-elle sollicité de ses vœux pour assurer un avenir plutôt mal garanti, pourtant ?) ; la petite famille du fils va bientôt d’ici regagner Paris aussi ; les mimosas ont achevé de s’épouiller, les bignones choient, sûr qu’il poussera des champignons aux premières pluies aux pieds des troncs désordre de notre mini-bois…Des qu’on ne sait pas nommer, ni s’ils sont consommables. Va, mieux vaut être l’héritier d’un transalpin envosgisé.

Mais comment imaginer que ma grand-mère, qui vivait de rien, le lait, les œufs, des légumes poussés de l’autre côté des voies, n’ait pas connu les lieux de cueillettes possibles ? (Cyrille –les hommes sont fragiles, chez nous- Cyrille qui avait exploité la carrière avec un ouvrier était mort depuis longtemps, lui que son cheval tirant charrette ramenait seul à la maison, en étant parti tôt, prélevant le plus fort du café, dit la légende familiale et aussi menait des pèlerins sur des lieux de piété, Cyrille comme Marie devaient bien connaître les champignons et les ronciers à mûres…) Pourquoi crut-on alors - ô misère ! - que tout ce qui se transmettait du vieux monde, sauf la religion, garantissait une éternelle pauvreté ?

 

 

 

CHRISTINE LEMAIRE (en écho à Tous les deux comme trois frères).

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Denis Montebello
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commentaires

Birchmeier 14/08/2014 07:57

I am hearing about the dish gnocchi di patate for the first time. I think it is similar to pasta. I really like the way you described your travel experience and the time you spend with your family in Paris.

gnocchi 24/09/2013 15:58

Quelle belle nostalgie! Lire ce qui est raconté en dessus me rappelle mon enfance et ma jeunesse.