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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 18:56

Personnaliser Le Singe antiquaire de Chardin est un jeu d'enfant. Point n'est besoin d'aller au Louvre (où il n'est pas visible actuellement dans les salles du Musée), je peux faire ça chez moi et très bien, et sans demander la permission à Jean-Siméon, ni au gardien chargé de surveiller ses singes, décorer mon intérieur avec une reproduction d'art haut de gamme, réalisée en France et en quatre jours.

Sans me demander ce que cela veut dire, personnaliser, s'il s'agit seulement de choisir le support, le cadre, le format ou bien de customiser sa pizza, voire d'incarner l'érudit en endossant sa robe, son ample robe fauve, en observant à la loupe avec ses yeux vifs d'animal.

Je n'en ai pas besoin pour lire. Pour voir que ce livre ouvert n'est pas un livre mais un catalogue. Un catalogue de cotation. L'équivalent de notre Yvert & Tellier. Guide indispensable de tous les collectionneurs, véritable référence pour les philatélistes. Ce singe antiquaire est un numismate. Ce qu'il examine, c'est une pièce. Une nouvelle pièce. Qui va enrichir sa collection. Et le collectionneur, car pièce rare. Très rare. Un faux d'époque, selon le numismate consulté à Strasbourg. De l'époque de Constance Ier (Gaius Flavius Valerius Constantius), dit « Constance Chlore ». Littéralement « le pâle ». Et il ne sait pas, tout spécialiste qu'il est, si c'est à cause de son teint blafard, ou parce qu'il fait pâle figure. Et comparé à quoi? Et à côté de qui? S'il est comme sa pièce une imitation, une pâle imitation, quelle est son idole? Celui à qui il s'efforce, avec sa maladresse légendaire, de ressembler? Quel est ce modèle qui l'écrase et le fait apparaître si falot? Une imitation provinciale ou barbare, de facture tellement grossière. 

En revanche, il est formel, c'est son buste à l'avers. Sa tête laurée. Son nom, dans ce qui reste de la légende (TIVS P F AVG). Ce Constance, césar puis empereur, est mort en 306.

On ne vous payait pas en monnaie de singe, à cette époque, mais les règles concernant le poids et l'alliage étaient de moins en moins respectées. Ne circuleraient bientôt plus que des espèces frelatées de mauvaise qualité, comme cette pièce.

Les autres, les monnaies plus anciennes, on les cachait dans des pots, des vases, des amphores, on les mettait à l'abri. Des barbares, et surtout de l'État. Et pas seulement pour se soustraire à l'impôt, pour échapper au fisc. On retirait des circuits d'échange les bonnes espèces: celles que l'État avait pris l'habitude de refondre et refrapper, augmentant du même coup le volume émis. Et on rétribuait avec ça ses soldats -ceux qui défendaient les frontières-, avec ces mauvaises monnaies.

Monnayage local ou clandestin, on ne saurait dire. De quel atelier cela provient, de quelle bourse, de quelle poche c'est tombé.

Tout ce que je puis affirmer, c'est que la pièce fut trouvée à Kruth, dans les Vosges (versant alsacien). Ma grand-mère paternelle vient de là, d'Oderen pour être précis. Nous campions au bord du lac (artificiel), avec des amis à qui nous faisions découvrir la région. L'idée nous vint, après avoir essuyé plusieurs orages, de visiter les ruines du Schlossberg. Des gamins y cherchaient, avec les fourchettes du pique-nique et leur délicieux accent, « un trésor ». Je les ai observés un moment, l'oeil amusé, incrédule, puis, quand ils sont partis (enfin, et heureusement bredouilles), je les ai imités. En remuant, aussi distraitement que possible, la terre qu'ils avaient retournée. En vérifiant qu'ils n'avaient rien oublié. C'est là que je suis tombé sur la tête de Constance Chlore. Son buste diadémé, drapé et cuirassé à droite. Un témoin, ni plus faux, ni plus fiable qu'un autre, de l'histoire. De la crise monétaire qui allait emporter l'Empire.

Je n'ai pas besoin de loupe pour lire ce tableau. Pour voir le meuble derrière, et dans ses tiroirs. Et dans ses plateaux. Il y en a un sur la table où le singe antiquaire a posé son coude. Un plateau avec alvéoles ronds ou carrés pour monnaies. Un plateau velours ou une vulgaire casse d'imprimerie, comme celle où je range mes tessons. Je n'ai pas dit classe. Il n'y a rien de raisonné là-dedans. Où je les montre. C'est mon cabinet de curiosités. Cette pièce rare, très rare y trouvera sa place.  Qu'elle soit frappée à Rome, à Trèves, dans les ateliers d'Arles, d'Aquilée, de Siscia (Sisak, en Croatie), ou dans une obscure officine londonienne, cela n'a aucune importance. Elle viendra enrichir ma chambre d'une nouvelle merveille. Ressusciter le médailler.

Je n'ai pas besoin de loupe. Pour voir que Chardin se moque du collectionneur. De ses manies et de sa manie. Pour reconnaître aussi, dans ces singeries, des vanités. Et d'abord la vanité de l'artiste, la sienne dont le peintre ici se gausse. Et ailleurs, dans un autre tableau non moins fameux, un autre singe: Le Singe peintre (également au Musée du Louvre). Singe peintre qui désignait « la stupidité de l’imitation ou le mensonge sur lequel était fondée sa réussite » (Daniel Arasse, Le Détail). C'est un portrait en miroir, dans ce miroir imitant un flan ovale, selon le numismate. Un autre (j'en change souvent, comme un hypocondriaque de médecin, le diagnostic du philatéliste de Strasbourg ne m'ayant pas rassuré, je suis allé voir ailleurs, avec ma petite pièce). Pour lui, c'est le buste diadémé, drapé et cuirassé de Constance II (Flavius Julius Constantius en latin). Le petit-fils du premier (« le pâle »). Empereur romain de 337 à 361, mort en 361. Il est catégorique (comme son confrère), le diadème est de perles, sans laurier ni rosettes. Le pouvoir est démonétisé, mais ce qu'on voit au revers, c'est clairement un empereur debout. Debout à gauche sur un navire piloté par une Victoire assise à l'arrière; il est en habit militaire et tient, dans sa main droite, un globe surmonté d'un phénix, dans la gauche un labarum - dont le chrisme, le signe que portait l'étendard de Constantin I quand il marcha contre son rival Maxence, est quasiment effacé. Il demeure, dans la tempête, sur sa galère, « notre seigneur Constance pieux heureux auguste ». La restauration des temps heureux (FEL TEMP REPARATIO, comme dit la légende). Leur retour.

 

Et maintenant, vogue le navire. Je suis assis à l'arrière, à la place de la Victoire. Non pour piloter, mais pour pêcher. La pêche au gros peut commencer. Au petit poisson. C'est le plus difficile, pour celui qui procède sans loupe, le plus dur à lire. Le follis. Celui-ci, tenez, il vient du Colisée. Du Colisée d'El Jem. Je l'ai trouvé dans l'arène, sous mes pas. Je regarde toujours où je marche, sur quoi, c'est un tic (un toc?), on me l'a souvent reproché, des amis, je regarde sous mes pieds au lieu de les écouter. Cette monnaie romaine m'attendait. Elle est venue à moi. Comme un gentil dauphin. Je n'ai pas eu à gratter le sable. Je n'ai pas eu besoin de lunettes pour la voir. Pourtant, elle était minuscule. Le bronze ne pesait rien. Billon bas proche du cuivre, dit le catalogue en ligne (je pêche sur Internet). Si réduite, la pièce, si légère qu'on dirait une imitation. Une imitation barbare. Comme celles que les Germains installés du bon côté du limes produisaient, dans leurs ateliers et pour leur propre usage, où le phénix devenait un aigle, où le latin était écrit par des types qui ne le parlaient pas, qui ne savaient même pas lire. Mais nous étions loin du Rhin. Plus près de la mer. Le gentil dauphin est venu me manger dans la main, puis il m'a escorté. Depuis la Tunisie. Ensuite, je l'ai oublié. Dans une boîte. Pendant des siècles. Et je l'ai retrouvé hier. Par hasard. En faisant du ménage. Je l'avais fourré dans une boîte à chaussures. Des chaussures pour enfants. Avec, sur le couvercle, un lapin hilare qui joue du tambour. Et le slogan à tout bout d'chou chaussures... Patachou. Ma tante était vendeuse à Épinal, elle travaillait à la Cordonnerie Universelle. Les chaussures étaient fabriquées en France: la boîte était bleue (maintenant, c'est un bleu ercolano), avec du blanc et du rouge pour le tambour et le slogan. J'ai laissé la pièce dormir dans cette boîte, car je n'arrivais pas à la lire. Je n'avais pas de loupe, je n'en ai toujours pas. Pas plus que de poêle à frire. J'ai trop de respect pour la science. Et le menu fretin que je remonte dans mes filets (quand il ne passe pas entre les mailles) se retrouve dans une boîte, une pauvre boîte en fer où il serait encore, si je n'avais pas été pris d'une soudaine envie de trier.

Cette monnaie romaine, aujourd'hui, je suis capable de la lire. Sur n'importe quel ordinateur et sans loupe. Je vois à l'avers la tête laurée ou le buste diadémé de Constantin. Au revers, campgate with two turrets and star above: une porte de camp (où la porte est ouverte, ou il n'y a pas de porte) avec deux tours et une étoile au-dessus. Entre les deux tours.

Je n'ai pas besoin de loupe pour lire le tesson de sigillée, les Amours vendangent allègrement, dans cette vaisselle de demi-luxe. Jusqu'à ce qu'ils tombent dans ma hotte. Et les Victoires ailées. Je n'ai pas besoin de cliquer pour agrandir. Aucun détail ne m'échappe. Ni le sceau qui est au fond, au centre du fond et l'estampille, la signature du céramiste, ni la liste écrite sur un fond d'assiette en terre glaise peu avant l'enfournement. Le bordereau cuira avec les pots et chacun reconnaîtra les siens.

Je n'ai pas besoin de loupe, de mots-clés, ni de m'accouder pour jouer les antiquaires. Pour singer ce singe. Un singe qui n'est pas animal à figurer dans les Histoires naturelles, qui ne ressemble pas aux Singes de Jules Renard. À ces maudits gamins qui ont tout déchiré leur fond de culotte, et que l'on prend plaisir à regarder « grimper, danser au soleil neuf, se fâcher, se gratter, éplucher des choses, et boire avec une grâce primitive, tandis que de leurs yeux, troubles parfois, mais pas longtemps, s’échappent des lueurs vite éteintes. » Il n'est pas non plus le « parent pauvre » que dit son Journal.

Ce singe est un vieux singe, et je ne lui apprendrai pas à faire des grimaces.

 

 

© Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

© Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

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Denis Montebello
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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 14:22

L'image est une passante, deux, elles vont par deux, c'est plus sûr et c'est moins long, il ne leur viendrait pas à l'idée de courir seules. À qui raconter sa vie, ses rêves? À celui qui marche sur l'autre rive, qui va dans l'autre sens? Il a laissé tomber les bâtons, il ouvre grand les yeux, les oreilles. Alors on lui sert ce qu'il a envie d'entendre, et qu'il pourra ruminer à loisir. Un bout de dialogue, ça lui fera la journée:

« ...avec Denzel Washington.

-Il faut aimer le western.

-J'étais pas assise, ça me plaisait déjà! »

Du remake des Sept mercenaires, je n'ai rien à dire. Je ne l'ai pas vu, et je n'irai pas le voir. La chute en revanche me plaît, même si le film vient à peine de commencer. Même s'il continue sans moi.

Ce matin, les copines trottinent de conserve, elles font leur jogging matinal, comme chaque jour afin d'arriver en forme, d'être au top. « Et cette nuit j'ai rêvé que j'embauchais, je m'installais à mon bureau... »

Dans les deux cas, je me dis, celle qui court se voit assise. Ou en train de s'asseoir. C'est son inconscient qui parle, son corps qui proteste. Elle en a marre de courir, mais son coach n'est pas d'accord. Elle doit encore faire quatre minutes. Elle ne veut pas le décevoir. Je ne peux pas lui en vouloir. Je lui suis même reconnaissant de m'avoir servi sur un plateau mon texte. D'égayer mon petit-déjeuner, avec son style primesautier, d'éclairer ma journée.

Je parle de la première, de la cinéphile.

L'autre, c'est autre chose. Une autre paire de chaussures (de running). Chacun son chemin, moi c'est le chemin de halage, elle celui des écoliers. On est mercredi, bientôt en vacances. En attendant, rêvons, c'est l'heure. C'est l'heure d'embaucher. Pour les cons, ceux qui ne sont pas en RTT, en arrêt maladie, des assistés. J'entends comme un remords, et c'est cela qu'elle élimine en courant, la mauvaise conscience et non les toxines qui s'accumulent, qui retiennent la graisse. Courir, autant dire fausser compagnie. Trahir. Surtout si on y prend du plaisir. Autant dire rester au lit, à soigner sa flemme. Il y aura toujours des cons pour aller au boulot. Pour faire votre boulot. Une faute dont on ne se sentira jamais assez coupable. On ne peut l'expier qu'en courant. En augmentant sa VMA. D'1 ou 2 km/h. C'est le sens qu'il faut donner à ce rêve qu'elle raconte à sa partenaire, sa collègue ou sa voisine, ou les deux, sur ce chemin qui est au-dessus du mien et parallèle au mien. Nous allons aujourd'hui dans le même sens, mais pas du même pas, pas au même rythme, moi j'ai des souvenirs à haler, elle des projets à réaliser, des objectifs à atteindre, et d'abord l'estime à gagner de sa toute nouvelle montre (qui sait si bien lui dire, quand elle est au bureau, quand elle a passé des heures à bosser, qu'il faudrait songer à se bouger), voire des compliments.

La double vie d'un canal, c'est un peu ça. Des phrases qui vont s'effaçant (Trotirider pour la life, bientôt on ne la verra plus que sur mon mur), d'autres qui apparaissent. Comme les deux que je viens de rapporter. Des images qui sont des passantes, et d'autres qui ne passent pas.

Celle-ci, par exemple, d'un camion arrêté à l'écluse. Sur le pont, il veut tourner à gauche. Redescendre le canal. Mais à 8h30, il y a de la circulation. Des gens pour embaucher. Tout le monde n'est pas occupé à lire. Il y a aussi des chauffeurs qui conduisent des camions. De longs camions avec leur chargement. Transports Blanloeil (société implantée en Pays de Loire, à Clisson), du coup je me demande. Ce qu'il transporte. S'il n'est pas à la route ce que la publicité aérienne est à nos plages, une simple banderole. Un slogan. Celui-là, il a fallu le trouver. Et la fille avec son sourire. Son épaule, son dos, son tatouage. «Des images qui collent à la peau ».

Des images qui collent à la peau
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Denis Montebello
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15 octobre 2016 6 15 /10 /octobre /2016 06:47
La mosaïque de Grand dans les Vosges  ©Christophe Courau

La mosaïque de Grand dans les Vosges ©Christophe Courau

« Jugez quel devait être le plaisir de l'Inventeur »

Cette phrase est tirée des Colloques d'Érasme, d'un dialogue ayant pour titre L'Exorcisme, ou le Spectre, et c'est Anselme qui parle. De Polus, gendre de Faune, et des bons tours qu'il joua. Il raconte à Thomas la terreur qu'il forgea, avec son Spectre, la terreur panique. Comment il effraya Faune avec ses gémissements lamentables. Avec un pot de terre qui donnait à sa voix un son caverneux, la faisait retentir de façon lugubre.

Ce qui fait dire à Thomas:

« Cette Comédie, à ce que je vois, surpasse le Phasme de Ménandre. »

« Jugez quel devait être le plaisir de l'Inventeur »

Cette fois, ce n'est plus Anselme qui parle. Du Comédien Polus jouissant de la sottise commune. L'Inventeur est Félix Voulot. Écoutons-le narrer sa découverte.

« Le 25 avril 1883, je visitai les abords de l'établissement des écoles de filles de Grand. J'étais averti depuis plusieurs années par un maçon qu'on avait rencontré jadis des crayons de pierre blanche et noire (c'est moi qui souligne) en construisant un petit mur de soutènement près de la maison. J'avais conclu de ces données à l'existence d'une mosaïque bicolore, et, d'après la vue du terrain, à la probabilité d'une bonne conservation. Je soupçonnais quelque chose d'important, le lieu étant voisin de l'emplacement, assez indéterminé il est vrai, d'où l'on avait tiré le fragment d'une dédicace, au Soleil probablement: (De)o invi (cto) »

Félix Voulot, Note sur une basilique romaine découverte à Grand (Vosges) en 1883.

On imagine aisément la joie de l'archéologue découvrant une mosaïque de 232 m2, remarquablement conservée, mais aussi sa perplexité. À quel bâtiment appartenait-elle? Et que fallait-il y voir?

Sur le bâtiment, on n'a pas fini de s'interroger.

Une basilique, conforme au plan qu’en donne Vitruve et ressemblant comme une soeur à celle de Fano, en Ombrie? On l'a longtemps cru, et beaucoup continuent à la regarder comme une basilique de type vitruvien. D'autres émettent des doutes, hésitent entre bâtiment public et demeure privée, risquent des hypothèses. Son plan basilical n'en fait pas une basilique. C'est, objectent-ils, un monument qu'on ne peut situer dans le plan de la ville, dont on ne connaît pas la fonction, ni le statut. Le sujet de la mosaïque, si le motif central ou emblema (dont un tiers seulement subsiste) est une scène de comédie, du Phasme de Ménandre, convient mal à la dignitas d'un tribunal ou d'une curie. S'agit-il alors de la salle d'accueil ou de réception d'une riche demeure privée, du lieu de réunion d'acteurs ou d'amateurs de spectacles? D'une corporation, comme il s'en trouve en Tunisie, dans les grandes mosaïques réunies au Bardo? De la sodalité africaine qui apparaît dans une inscription attribuée à Grand?

 

 

Quant à la mosaïque, que nous raconte-t-elle? Ce personnage qu'on voit de face, dans l'emblema, qui est-il s'il n'est pas le « berger en haillons » qu'a rencontré Félix Voulot? Sa houlette est-elle un bâton de pèlerin, d'un pèlerin venu consulter Apollon Grannus dans son temple, dans ce sanctuaire réputé « le plus beau du monde », et accueilli par un prêtre? Lui demandant audience. Est-ce lui, le prêtre d'Apollon, qu'on aperçoit de dos? Et la colonne, à quel portique la rattacher? Celui de la basilique? Ou celui, plus vaste, qu'il faut traverser si l'on veut voir le prodige, la mare où l'eau miraculeuse apparaît, bouillonnante, pour aussitôt disparaître et avec elle vos maux. Vous communiquant sa ferveur et emportant au loin vos questions, et tout ce qui vous travaillait.

Dans les fouilleurs grandésinais (comme ils s'appellent), il se trouve forcément des inventeurs. S'ils n'ont pas tous la chance de Félix Voulot, de découvrir une mosaïque de 232 m2, une des plus grandes et des mieux conservées du monde romain, les archéologues à Grand ont leur Gradiva. Leur Apparition. Peu importe le fantôme qu'ils galopent, l'origine qu'ils poursuivent.

 

©Christophe CourauSi elle est en Afrique, dans cette Afrique romaine où je l'ai aussi cherchée, ils remarquent la profusion de marbres et de porphyres qui décoraient l’intérieur, retrouvent avec émotion le marmor numidicum ou giallo antico, le fameux marbre jaune de Chemtou. L'atelier puise sa main d’œuvre dans le vivier local, mais il est selon eux dirigé par des maîtres formés aux meilleures traditions italiennes. Il y a là, ajoutent-ils, un fleuron manifestement tardif et «quasiment africain». Ils notent les quatre rectangles placés aux angles où figurent une panthère et un tigre, un ours et un sanglier: « des animaux bondissants, orientaux et occidentaux ». Et la scène de comédie, d'une comédie de Ménandre qui est sans doute Le Phasme.

 

Si c'est la bretonne (celle qui est inscrite dans leur nom), ils verront dans ce bâtiment une basilique, et dans l'emblema de la mosaïque une scène judiciaire et non de comédie. Illustrant la procédure ordalique. Le jugement du parjure par les eaux bouillantes du chaudron. Un rituel celtique à rapprocher de la destruction, à la même époque, des tablettes zodiacales et de l'horloge anaphorique, et à considérer comme la réplique gauloise à l’introduction du savoir égyptien. L'expression d'une opposition à l’Empire, à ses dérives orientalisantes. L'exaspération de druides, devant le pouvoir grandissant des astrologues. Leur hostilité à la mise par écrit, signe de la romanisation, de leur savoir.

Le Phasme. L'Apparition. Le Fantôme. Le titre d'une comédie perdue de Ménandre. Nous n'en avons guère que le pitch. C'est Donat (Aelius Donatus), un grammairien du Bas Empire, qui le donne. Dans son commentaire de Térence:

« une marâtre, entrée dans la famille d'un jeune homme, avait une fille qu'elle avait conçue d'un voisin et éduquée en cachette, et qu'elle côtoyait souvent de cette façon sans que personne le sache : elle avait fait percer le mur qui séparait la maison de son mari de celle du voisin, en faisant croire que le passage menait à un lieu sacré et elle ornait le passage de guirlandes et d'un épais feuillage en faisant de fréquents sacrifices et elle faisait venir à elle la jeune fille. Comme le jeune homme avait remarqué ce manège, la première fois qu'il vit la jolie jeune fille, il fut frappé comme à la vue d'une déesse et fut terrifié, d'où le nom de Fantôme qu'a pris la pièce ; puis, ayant petit à petit appris la vérité, il s'enflamma d'amour pour la jeune fille sans trouver d'autre solution à une telle passion que le mariage. Et c'est donc avec l'arrangement de la marâtre et de la jeune fille, avec la volonté expresse du jeune amoureux et avec l'assentiment paternel que la pièce se termine par la célébration du mariage. »

Ce matin, je feuilletais comme tous les matins Vosges Matin, l'Édition de la Plaine dans l'espoir d'une découverte archéologique majeure, et la crainte de retrouver les noms, les visages de ceux qui nous ont quittés (plus nombreux, hélas, que les heureux mariés), de souhaiter pour la énième fois la bienvenue à Théo, premier nouveau-né du village depuis deux ans; de n'avoir rien à me mettre sous la dent que cette information capitale:
« Grand: le club des majorettes a surfé sur le succès des brocantes et vide-greniers. »
Et puis, en insistant un peu, j'ai eu d'autres nouvelles de Grand, de ces tablettes en ivoire découvertes en 1967, 1968, dans un puits, à 8,40 m de profondeur et brisées en 188 morceaux, un titre enfin qui transporte:
« Des tablettes de Grand s'envolent pour New York! »

Le musée départemental d’art ancien et contemporain d'Epinal  a consenti le prêt des célèbres tablettes zodiacales de Grand à l’INSTITUTE FOR THE STUDY OF THE ANCIENT WORLD (ISAW).

Le musée départemental d’art ancien et contemporain d'Epinal a consenti le prêt des célèbres tablettes zodiacales de Grand à l’INSTITUTE FOR THE STUDY OF THE ANCIENT WORLD (ISAW).

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Denis Montebello
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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 09:41

Ce matin, je n'arrivais pas à choisir. Entre celui qui ira, s'il est élu, à Bruxelles « casser la vaisselle », et un voisin qui allait à la campagne (du côté de Niort), il n'en revenait pas. Alors j'ai opté pour un texte. Je me suis laissé aller à l'écrire.

Aller à Niort, cela ne se dit plus. Il y a d'autres façons de nier. De refuser. Non, c'est décidé, on n'ira pas. Cette mutation est non seulement absurde, elle est aussi injuste. Du limogeage pur et simple. Une sanction, et on ne l'acceptera pas. On ne rejoindra pas son poste. On n'est pas candidat au suicide. Son refus, on n'a plus besoin d'aller à Niort pour le crier.

Aller à Rouen non plus. Cela n'a plus cours. C'est comme la roue. Avouez qu'on fait mieux. Dans ce domaine, on ne manque pas d'imagination. De destinations. De circuits personnalisés. Vous hésitez entre l'agent de voyage et le voyagiste, le distributeur et l'assembleur? Composez-vous, sur votre site préféré, un voyage sur mesure, à la carte, et oubliez Rouen. Et la roue. On a d'autres instruments de torture, plus modernes et surtout plus efficaces. Et rien n'interdit de souffrir chez soi. Je dirais même qu'il n'y a pas meilleur endroit pour travailler.

Reste vidi aquam. Mais comment y aller? Aller à : navigation, rechercher. Vidi aquam (« J'ai vu de l'eau »). L'incipit d'une antienne grégorienne. Que l'on chantait lors de l'aspersion de l'eau bénite et que Stephen Dedalus entonne avec joie, dans Ulysse :

Vidi aquam egredientem de templo, A latere dextro, Alleluia

« J'ai vu de l'eau sortant du temple, du côté droit, Alleluia »

Vidi aquam, vous verrez. Pour se sauver, il n'y a pas mieux. Pour prendre la fuite.

Moi, c'est décidé, je n'irai pas à Niort. Jusqu'à nier. L'évidence. Jusqu'à refuser la main qu'on me tend. Ce n'est peut-être pas celle de la Providence, mais je la saisirai. Je le prendrai, ce chemin de vidi aquam. Et j'oublierai, en sirotant mon latin, celui de Compostelle.

Aller à Niort
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Denis Montebello
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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 20:19

On sait quand et comment s'est construit le mythe, à quel César il faut le rendre.

C'est lui l'inventeur, au sens archéologique du terme, de ces Gaulois dont il dit, au début du De Bello Gallico, qu'ils se nommaient eux-mêmes, dans leur langue, « Celtes ».

Ce terme, César ne l'a pas complètement inventé, pas plus que les défauts et qualités qu'il leur prête.

C'est au moment où les Romains conquièrent progressivement les Grecs, les Celtes, les Juifs (et se heurtent aux Perses), qu'ils rencontrent le Barbare.

Certains l'incarneront parfaitement et pour longtemps, je parle des Germains. D'autres, c'est le cas des Gaulois, hésitent encore, entre le chaos (le fameux tumultus gallicus) et l'ordre (forcément romain), s'ils ne sont plus vraiment sauvages, ils ne sont pas tout à fait civilisés. D'où l'ambivalence du regard qui est porté sur eux.

César emprunte aux Grecs leur ethnocentrisme et cette tradition qu'a étudiée Arnaldo Momigliano dans son livre Sagesses barbares, l'ethnographie. Avec ce voyageur curieux de tout, Posidonius, à qui César doit tant et oublie -c'est la règle- de rendre hommage. Les Gaulois ne sont ni rabaissés, ni idéalisés, Posidonius décrit sans préjugés, sans les railler leurs coutumes, signale aussi bien leurs vertus que leurs vices. En évitant les généralités, et ce qu'on appellerait aujourd'hui l'essentialisme. Ce qui vaut pour un peuple gaulois ne vaut pas nécessairement pour l'autre, par exemple, tous n'ont pas le même rapport à l'or. Tous ne se montrent pas pillards, prodigues, tous ne sont pas éloignés du luxe et n'ont pas le respect du divin.

Ethnocentrique, César l'est évidemment quand il présente la Gaule divisée en trois parties, qui diffèrent en tout et notamment par la langue. On en déduit que Rome apporte à ces sauvages, ici les Gaulois, la civilisation, c'est-à-dire l'unité.

En même temps, et la contradiction ne le dérange pas, le civilisé a, devant ces sauvages, la nostalgie, sinon de l'âge d'or, du moins de la « pureté ». Ces Gaulois, au moment où les Romains les découvrent, apparaissent plus « mélangés » que les Germains, plus contaminés par les produits et le mode de vie romains. Ceux qui ont gardé intactes les vertus du sauvage, ce sont les Germains. Parce qu'ils n'ont pas voyagé, et que les marchands ne se sont pas risqués dans ces contrées lointaines, hostiles qui, avec leurs forêts, leurs marais, ressemblent aux enfers.

De tous ces peuples (qui composent la Gaule), les plus vaillants sont les Belges. Pour cette raison qu'ils sont les plus éloignés du luxe de la « Province romaine », et les plus proches des Germains avec qui ils se battent continuellement. Ils ont conservé, par leur éloignement et à force d'entraînement, leur hardeur, comme l'écrivait joliment une jeune latiniste, l'ardeur au combat que les Romains ont perdue, ils ne sont pas gagnés par la « mollesse ».

On retrouve l'ethnographie au XVIII ème siècle, avec le mythe du bon sauvage qui donne à notre Gaulois une nouvelle chance. Celle d'incarner le mépris de l'or, le refus de la propriété. On sait ce que la Révolution doit à Rousseau.

La Révolution instrumentalise le Gaulois. Le tonnelier, comme son tonneau, vient de Gaule, c'est de là qu'il monte. Tandis que la noblesse descend de l'aristocratie franque.

Quand les émigrés prennent les armes contre la République, c'est le peuple gaulois qui se dresse pour la défendre.

C'est lui qui se bat contre la Prusse en 1870, puis en 1914. Vercingétorix devient, dans les livres d'histoire, le héros fédérateur du peuple gaulois, celui qui offre, sur le plateau de Gergovie, une victoire écrasante aux Français. Qui fait oublier les défaites passées et à venir. Qui les fera avaler. Si le régime de Vichy met en avant le vieux chef gaulois, c'est parce qu'il a fait à la France, en 52 av. J.-C., « le don de sa personne »! Et aussi, en jetant ses armes aux pieds de César, montré la voie de la collaboration!

Mais revenons à l'autre. Au Monsieur qui joue le peuple contre les élites, la province contre Paris. Pardon, les régions. Les régions qui pilotent l'érection. Sa Gaule, en dehors de quelques nostalgiques de la trique, (ceux-là préféreront toujours l'original à la copie, le grand-père à la petite-fille, la petite-fille à la fille, la fille à cet Attila qui monte sur leurs ergots et piétine leur gazon), elle ne fait pas bander. Il aura beau mulcher la mauvaise herbe, garder leur pelouse avec sa mâle assurance et l'opiniâtreté du robot de tonte, ils le regarderont toujours comme un Gaulois de fraîche date. Une tache dans le paysage.

Musée Sainte-Croix, Poitiers.

Musée Sainte-Croix, Poitiers.

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Denis Montebello
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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 18:55
Zones sinistrées

Si l'enfant occupe une grande place dans ce livre, la première et pas seulement dans l'ordre chronologique, c'est que sur lui tout repose, sur ses frêles épaules, le poids de l'histoire et la charge de l'écrire, d'en écrire une nouvelle, « avec ses mains noires d'amertume » et en ne craignant pas d'échouer. Sept poèmes lui sont consacrés, dont celui-ci.

Petits boulots

À Theodoros


Mon fils 

travaille chez un ferrailleur

il rentre brisé

il travaille comme garçon de café

pour les pourboires

les regards le détruisent

mon fils rend des services

le soleil meurt en lui.

Mon fils récolte les olives

ses mains noires d'amertume.

Mon fils est bon

et beau

tout le monde l'aime.

On l'appelle parfois

pour d'autres travaux

et parfois

on l'appelle du ciel

pour faire l'ange

et monter les blessés.

Cet enfant fait l'ange. Le messager. Il traduit un texte dont il a perdu l'original, dont l'original n'existe pas. C'est un poète.

L'ange fait la navette. Entre le ciel et la terre. S'il est tombé, comme Sotiris de son arbre, c'est pour aider ceux qui n'ont pas eu sa chance. Ceux qui l'ont échappé belle, qui se sont remis de leur chute. Les pas tués pour de bon. Les survivants. Car il n'est pas une victime. Un ange endormi. Lui, il a les yeux écarquillés et il regarde. Il regarde en arrière. C'est ainsi qu'on est prophète en son pays. Dans cette ville dont les morts sont les rois, « nul désormais ne connaît mieux l'avenir que les morts ».

Ce « prophète qui regarde en arrière », c'est l'historien. Selon Walter Benjamin. L'Ange de l'Histoire -l’Angelus Novus, le tableau de Paul Klee-, son visage est tourné vers le passé, mais une tempête s’est levée, venant du Paradis, elle l’emporte vers l’avenir.

À quel rendez-vous mystérieux nous convie ce livre? Entre les générations passées et la nôtre. Que réclament-ils, ces noms surgissant à l'improviste, qu'exigent-ils de nous? Et qu'en recevons-nous? Quel indice secret? Quel faible souffle? Et se transformera-t-il en impératif, en injonction, et à quoi? Agir? Transmettre? Lire? C'est ce que nous faisons, avec les images devant lesquelles nous nous arrêtons. Nous les fixons. Nous essayons. D'empêcher la « disparition des visages flous ». De la retarder. Ceux qu'on n'a vus qu'une fois, nous tâchons d'évoquer leur visage: « pour bricoler une perte tolérable. »

L'enfant a grandi, c'est maintenant un beau palmier. Une belle aventure. Un bateau, et il s'en va.

« Oui mais

le bateau qui s'en va

le bateau qui s'éloigne

porte ma mémoire. »

L'amour n'est pas absent de ces Zones sinistrées. La femme, le temps d'un éclair. La poésie, même si nous pouvions donner un peu plus, ne pas laisser tomber si vite. L'amour, on le cueille comme les fruits du néflier. Ou il vient après bien des années. On ne se sent pas moins mortel.

Le palmier


Il y a des années par hasard

dans le jardin de mon père

j'ai trouvé par terre un palmier 

pas plus grand qu'une main d'enfant

à quoi bon le planter

m'a-t-il dit

tu ne le vois pas?

Je l'ai pris et l'ai planté.

Si aujourd'hui l'on vient dans mon jardin

on verra un palmier immense

jusqu'à la cour du voisin lançant ses branches

et il chante

et lorsqu'on me demande combien j'ai d'enfants

je dis cinq dont l'un a failli mourir.

Mon palmier a l'âge de ma fille -la seconde-, et c'est peu dire qu'il me dépasse. Il porte des fruits que je ne cueillerais pas, si je pouvais les atteindre, ils ne seront jamais des dattes. Ils n'auront jamais le goût des nèfles. De celles qu'on cueille à Naples ou à Chypre. Ses branches, elles feront les Rameaux, et d'autres encore, et il ne faudra pas compter sur moi pour les bénir. Ni sur ma cisaille, malgré son manche télescopique étirable jusqu'à 4.10 mètres, ni sur l'échelle que me prête gentiment un voisin. Ni sur l'élagueur qui sonnera à ma porte, il aura beau insister, je ne paierai pas pour qu'il s'électrocute. Tant pis si mon arbre n'est pas présentable au moment d'aborder le ciel. Tant pis s'il paraît échevelé. On dira de mon jardin qu'il n'est pas impeccable, et on aura raison. Que j'arrive les mains vides, mais je sais quoi répondre, quelle excuse trouver, avec ce buis que j'ai dû couper, avant que la pyrale ne l'attaque.

Zones sinistrées

Yorgos Christodoulidis

Traduit du grec par Michel Volkovitch

Le miel des anges

Septembre 2016
Zones sinistrées
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Denis Montebello
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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 13:00

Le mariage du Gouzon -le plus ancien des fromages de la Creuse- et de l'art contemporain ne nous étonnera pas plus, si d'aventure nous nous arrêtons à Royère-de-Vassivière, à L'Atelier et optons pour un fondu creusois, que celui de la carpe et du lapin. De la carte et du territoire. Pour nous, il n'y a pas d'alliance contre nature. Nous ne sommes pas forcément amateur de cadavres exquis, nous ne connaissons, ni des lèvres ni des dents, le fameux poulet aux écrevisses, mais nous n'oublions pas non plus d'où nous venons. Et que là où nous vivons, les huîtres sont servies avec des crépinettes de porc ou des petites saucisses au Cognac.

Nous ne confondons pas la carte et le territoire, l'image et la réalité. Mais nous avons lu Houellebecq et nous suivons l'actualité. Et nous avons vécu de ces moments. Quand le chasseur de champignons rencontre le dresseur de Pokémon, et qu'on ne sait plus qui est l'un, qui est l'autre, où s'arrête le réel et où commence le virtuel.

L'étonnement est ailleurs, dans ce Chapeau -fromage creusois, spécial fondu- qu'on a choisi bien fait, débarrassé de sa croûte, coupé en lamelles et plongé dans de l'eau frémissante, fait fondre dans un caquelon en remuant régulièrement. Selon la recette. Laquelle nous enjoint, si l'idée nous vient de la suivre, d'ajouter la crème liquide, et de faire bouillir quelques instants. De mélanger, dans un bol, le beurre et la farine, puis d'incorporer, à l'aide d'un fouet, ce beurre manié. De mélanger sans arrêt sur feu moyen jusqu'à obtention d'une pâte homogène. De cuire 5 mn et de passer au chinois. De poivrer. De servir avec des frites liégeoises.

Celles que propose L'Atelier sont excellentes, et accompagnées de jambon de pays et d'une salade.

L'Atelier, voilà un lieu qui nous fera oublier, l'espace d'un repas, les guides gastronomiques et les Relais & Châteaux. Qui nous rappellera aussi Jed Martin. Un artiste qui rencontra le succès avec ses photographies de cartes routières Michelin.

Son chemin de Damas passe par la Creuse. Jed Martin connaît la révélation -sa seconde grande révélation esthétique- dans un relais un peu avant La Souterraine, à deux pas des sandwichs pain de mie sous cellophane. En se rendant à l'enterrement de sa grand-mère, et en dépliant la carte routière que son père lui a demandé d'acheter.

« Jamais il n'avait contemplé d'objet aussi magnifique, aussi riche d'émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L'essence de la modernité, de l'appréhension scientifique et technique du monde, s'y trouvait mêlée avec l'essence de la vie animale. Le dessin était complexe et beau, d'une clarté absolue, n'utilisant qu'un code restreint de couleurs. Mais dans chacun des hameaux, des villages, représentés suivant leur importance, on sentait la palpitation, l'appel, de dizaines de vies humaines, de dizaines ou de centaines d'âmes - les unes promises à la damnation, les autres à la vie éternelle. »

Je ne sais pas si la révélation peut naître d'un fondu. Ou de la rencontre avec celui qui l'a goûté, qui s'est immédiatement converti. Si son prosélytisme suffit à faire de moi un fondu. Un fondu du fondu. Du fondu creusois. Ou s'il faut d'abord que je fasse les gestes de la foi, que je suive Pascal et la recette pour commencer à croire et à aimer. Que je retourne à L'Atelier. Sur son site web ou sa page Facebook. Afin de vérifier. Qu'il est toujours au menu. Sur la carte. Dans ce territoire qu'on appelle désormais Nouvelle-Aquitaine et qui est aussi le nôtre.

Fondu creusois, photo Jean-Luc Terradillos. Texte à paraître dans L'Actualité n° 114.

Fondu creusois, photo Jean-Luc Terradillos. Texte à paraître dans L'Actualité n° 114.

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Denis Montebello
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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 08:17

Picassiette a-t-il trouvé son chemin de Damas?

Si la foi fond sur lui, ce n'est pas comme un aigle, la lumière ne vient pas du ciel mais du sol, des petits bouts de verre, débris de porcelaine, vaisselle cassée qu'il ramasse sans intention précise, pour leur couleur et leur scintillement.

La forme n'est pas inventée. L'idée, il faut encore cheminer pour la rencontrer. L'apprenti doit apprendre le métier. Son métier de flâneur. Il l'apprend sur le tas. Dans la décharge et au cimetière. Puis dans le coin du jardin ou de sa tête où s'est amoncelé tout ce qu'il a cueilli mais qu'il ne sait pas lire. Là aussi il faut apprendre. À trier le bon et à jeter le mauvais, et à dire pourquoi. Pourquoi cela a sa place et dans quoi.

Quand on n'est pas archéologue, on a peu de chance de trouver la mosaïque. De la reconnaître quand la charrue par hasard la découvre. Quand on n'est pas un héritier, on passe à côté de la beauté sans la voir. Quand on est issu d’une famille modeste, obligé de travailler, dès l’âge de treize ans, comme apprenti mouleur à la fonderie de Chartres, on est occupé à gagner son pain, à nourrir sa famille. On ne croit pas aux miracles. Ni qu'on puisse les provoquer en ramassant des morceaux de vaisselle. Hâter, en ralentissant le pas, la conversion. Faire, en ne faisant rien, en oubliant son but, en regardant sous ses pieds et non plus droit devant, qu'elle se produise.

Pour qu'elle ait lieu, il faut une maison. Si elle n'existe pas, Raymond Isidore achètera un terrain rue du Repos, commencera la construction. S'y installera avec sa femme, de onze ans son aînée et déjà mère de trois enfants. Exercera le métier de balayeur au cimetière de Chartres. Les cimetières, comme les décharges publiques, sont riches en débris: il en décorera sa petite maison, et les objets usuels.

Raymond Isidore se convertit, c'est incontestable. Mais à quoi? À l'art? Le mot l'effraierait, s'il tombait dessus. Il le trouverait trop grand pour lui, cela l'empêcherait d'habiter. Cette maison qu'il a construite de ses mains et qu'il ne cesse d'embellir, pour qu'il y fasse bon vivre. Et à l'abri du siècle. Un toit, c'est la première des libertés pour celui qui n'a qu'une hantise, celle d'être contraint, par la misère, de courir les routes tel un chemineau.

Peut-on dire qu'il se tourne vers lui-même, que c'est sa conversion? Que ce chemin ne saurait conduire à l'extase? Que ce petit bout de verre l'en préserve, ou ce morceau de porcelaine? Que ramasser des cassons de vaisselle, les fourrer dans sa poche, sa musette, c'est le contact garanti et jamais rompu avec le réel?

« Mets tes espoirs en toi-même » (traduction du texte grec), peut-on lire sur une mosaïque de Bulla Regia, en Tunisie. Comme une réponse à ceux qui, à la même époque (ce qu'on appelle aujourd'hui l'Antiquité tardive), plaçaient leur espoir en Dieu. Qui le criaient partout. Le guide m'a montré ce cri du coeur d'un païen, ce pied de nez aux Chrétiens puis il l'a recouvert de sable.

Je pense à ce païen attardé, à cet esprit fort et à sa profession de non-foi. Raymond Isidore est apparemment éloigné de la libre pensée, avec ses cathédrales entourant l'image de la Vierge, le Christ et la Samaritaine, pourtant c'est un anticlérical. Il exerce sa raison en triant ses petits bouts de verre, ses débris de porcelaine, en gardant les bons et en jetant les mauvais, il passe au crible, développe son sens critique. Il fait l'apprentissage de la liberté, se convertit vers lui-même. Ce scintillement qui l'arrête, loin de l'aveugler, est un premier pas vers la lumière. Bientôt il verra clair. Il sera un individu et, quoi qu'il dise, un artiste. Qui recevra la visite de Picasso, sera photographié par Doisneau.

Ismaël et Guy Villéger ont-ils trouvé leur chemin de Damas? S'ils l'ont rencontré, l'ont-ils reconnu? Ont-ils vu d'emblée la mosaïque ou leur a-t-il fallu cheminer vers l'idée? Construire la maison qui abriterait la mosaïque, la construire pierre à pierre, casson après casson, cette Gaieté qui n'aurait rien à envier aux cabarets parisiens.

Me revient ici la phrase de l'artiste à qui nous avions acheté une sculpture. Une sorte d'ammonite géante ou de nautile comme on en voit dans les cabinets de curiosités, faite de ciments de couleurs et de coquilles brisées (l'artiste travaillait dans l'atelier de menuiserie de son père où il avait un petit espace pour créer, et de quoi ramasser, des huîtres, des coquillages, on sortait on était sur la plage). Il avait eu du mal à s'en séparer, était revenu plusieurs fois la saluer, sous les prétextes les plus divers. Un jour, estimant sans plus de raisons qu'elle avait trouvé son mur, un espace enfin digne, il déclara qu'elle était à sa place dans notre jardin, et que nous avions eu raison de construire la maison, de la construire autour.

Trouver son chemin de Damas
Trouver son chemin de Damas
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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 20:14

Mazan, Carcharo-gastronome, 2016.

Il a repris du poil de la bête, sa plume, il écrit comme jamais, comme un qui a goûté de ce Paléopâté des dinosaures et ce n'est pas une invention d'archéologues, ni une de leurs plaisanteries (le crâne d'Attila enfant qu'ils brandissent triomphalement pour épater l'apprenti fouilleur, pour le bizuter). Non, ce qu'on lui a donné à manger sous ce nom, ce sont peut-être des rillettes de canard, mais c'est d'abord une création de la maison LAPIERRE-ODY (LAPIERRE ODY'NOSAURES, comme elle se présente), un charcutier traiteur installé à Dignac (8, rue du Bourg) et inspiré par les milliers d'os de dinosaures que révèlent les carrières d'Angeac-Charente et de Cherves de Cognac.

Ce pâté est une des curiosités des Halles et du Marché Victor-Hugo d’Angoulême, et il se vend en pot. Orné d’un dessin de Mazan où un dinosaure vous apporte sur un plat, tel un serveur empressé, un dinosaure fumant qui a la taille d'un canard ou d'une oie. Un clin d'oeil aux amateurs de Gotlib et d'effet Vache Qui Rit.

À ceux qui manqueraient d'humour, qui menaceraient d'alerter la répression des fraudes, le petit livret qui accompagne chaque bocal répond qu'il n'y a pas tromperie sur la marchandise, car les canards sont des oiseaux, et les oiseaux sont des dinosaures, « le seul groupe de dinosaures qui ait survécu à la fin des temps mésozoïques. »

Et ceci:

«Cette tradition culinaire remonterait au Jurassique, selon quelques scientifiques qui prétendent que les activités de fabrication des paléopâtés se sont développées au Crétacé inférieur en Charente, mais on n’en est pas tout à fait certain.»

Ce qui est sûr, en revanche, c'est que le pot y est passé, tout le pot, passé par Angoulême, c'est-à-dire englouti.

Mazan, Sauropode et charcuterie, 2016. Texte à paraître dans le numéro 113 de L'Actualité.

Mazan, Sauropode et charcuterie, 2016. Texte à paraître dans le numéro 113 de L'Actualité.

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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 10:02

Un docteur qui a consacré sa thèse aux allitérations en [p] dans l'oeuvre de Jean Echenoz, passé sa vie à montrer que ces récurrences n'ont rien d'aléatoire, on ne lui reproche pas son sujet. On ne lui conteste pas le droit de trouver ça intéressant. De s'expliquer. Si la charge sémantique n'en est pas très saillante, il reconnaît dans ces explosions répétées la sourde manifestation de ce qui le travaille. Il parle de l'écrivain. On l'entend. Avant de le traiter de Diafoirus. On écoute son diagnostic. Bouche pâteuse, estomac alourdi, fatigue existentielle. Symptôme de ce qu'un ami natif de Châtelus-le-Marcheix appelle «gavage paranoïde». Tout y passe, excepté (cela aussi c'est un symptôme!) le plaisir enfantin, transgressif de parler la bouche pleine. Pleine de patates. De ce pâté de patates qui n'est pas le rêve d'un archéologue, malgré son allure d'assemblage, ni invention de maçon, bien que ce plat se monte comme une maison, pierre après pierre, étage par étage, et qu'il comporte une cheminée.

Si notre auteur envoie son Envoyée spéciale dans la Creuse, s'il l'installe dans une ferme abandonnée puis une cabine d'éolienne, ce n'est pas, comme une lecture superficielle le laisserait croire, un limogeage. Ce n'est pas pour que Constance y rencontre des «sangliers sourcilleux», des «cerfs ombrageux», des «loups sans affect», mais pour qu'elle découvre ce gâteau, pour qu'elle redécouvre le plaisir de manger et pourquoi pas de vivre.

On peut rêver chemin plus court, pour aller de Paris à Pyongyang, étape plus dure et préparant mieux à une mission qu'on devine périlleuse. Mais on est chez Echenoz. Dans un roman qui renonce à la prose, oublie d'aller «droit devant». Prenez le syndrome de la Creuse. Ce n'est pas celui de Stockholm (Constance est incapable de sympathie, fût-ce pour ses geôliers), ce n'est pas non plus celui de Lima (dans L'Enlèvement de Michel Houellebecq, le film de Guillaume Nicloux, les ravisseurs éprouvent de l'empathie pour leur ôtage, voire de l'amour, ici ce n'est pas le cas). Si Constance ne fausse pas compagnie à Jean-Pierre et Christian, ses deux cerbères si peu redoutables, c'est qu'elle s'est plongée avec délice dans le dictionnaire encyclopédique Quillet, et d'abord qu'elle a goûté à ce fameux pâté aux pommes de terre. Comme d'autres à l'amitié, qui envoient leurs gardiens faire leurs courses à Châtelus-le-Marcheix. Saluer l'auteur des Vies minuscules. Et celui, pendant qu'ils y sont, de La Carte et le Territoire. Et Gilles Clément dans son jardin. Un autre -qui fut son étudiant- poursuivra le travail, l'approfondira. Il s'intéressera à la présence de la Creuse dans l'oeuvre de Jean Echenoz. Il notera qu'elle était là bien avant Envoyée spéciale, dans Courir, par exemple, ce portrait de Zatopek: «Émile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups.» Tout le contraire de Jean Echenoz. Qui écrit comme il court. Avec légèreté et constance. Comme on le voit avec les allitérations en [p]. Cela pour rendre hommage à son maître, pour dire ce qu'il lui doit.

Un autre encore vous donnera l'itinéraire. Si l'idée vous vient, habitant en banlieue, la banlieue sud de Vesoul, de visiter la Creuse. 491 km (5 heures 13 minutes). C'est la distance en voiture. À vol d'oiseau, comptez 392,446 km. Et en vélo, 529,8 km (distance estimée). Mais il n'est pas nécessaire d'aller à Châtelus-le-Marcheix, au hameau Les Cards, pour rencontrer Pierre Michon. Il suffit de se rendre en Corée et de regarder TV5 Monde. De voyager avec Constance. En évitant les à-coups. Les foucades.

Oublions Vesoul et de procrastiner. Pour une fois. Revenons à notre pâté. Laissons les digressions aux romanciers et allons comme la prose quand elle suit son étymologie. Au but. Mettons la main à la pâte. Feuilletée, mais une pâte à tarte convient aussi. Disposons-la sur le fond d'une tourtière en la laissant déborder (pour avoir une abaisse et souder), puis plaçons une première couche de pommes de terre crues, coupées en fines rondelles, salées, poivrées, avec échalotes et persil hachés, et quelques noisettes de beurre. Et recommençons. La construction terminée, pensons à pratiquer une cheminée au centre de la tourte, et à badigeonner le dessus avec un oeuf battu. À découper un couvercle, en fin de cuisson, pour verser les 20cl de crème fraîche liquide. À remettre le chapeau et à servir chaud.

Pâté de pommes de terre
Photos Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 113 de L'Actualité)

Photos Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 113 de L'Actualité)

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