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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 15:04

La tondeuse se promène de manière pas si aléatoire que ça. On pourrait croire que son intelligence se limite à changer de direction chaque fois qu'elle rencontre un obstacle, or elle ne se contente pas d'éviter -grâce à ses capteurs- la chaise, le râteau, le ballon oubliés dans l'herbe. Le jeune arbre une fois repéré, elle le contourne méticuleusement et dans le sens antihoraire. Et sans le moindre bruit.

Ce gentil robot travaille en silence, ne laisse aucune trace, aucune herbe, tout est finement coupé et on aura beau mulcher, on ne nourrira jamais aussi bien le sol.

Grâce à une connexion Bluetooth, on peut se servir de son smartphone ou de sa tablette comme d'une télécommande pour diriger son fidèle compagnon vers une zone mal tondue où il reste, malgré les passages réitérés, quelques centimètres de ce beau jour mais un peu con sur les bords.

Empathie
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Denis Montebello
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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 12:28

La rencontre avec le passé n'est pas forcément décevante. Il arrive qu'elle dépasse nos espérances, que la grotte que nous visitions si souvent en rêve un beau matin (du mardi 10 août 2004) nous accueille dans cette nuit profonde où les peintures étaient plongées depuis plus de 20 000 ans. Où nous les découvrons. Miraculeusement surgies de ce que Buffon appelle le « sombre abîme du temps » (il s'ouvre sous nos pieds dès que nous l'évoquons). Formidablement présentes, et en même temps rétives, comme le passé quand il vient à nous et qu'il se dérobe à l'histoire, qu'il ne se laisse pas raconter ni même voir.

Au début, en effet, « on n'y voit rien ».

C'est, pour Daniel Arasse, le sésame de tout regard porté sur l'oeuvre d'art.

C'est aussi ce qu'éprouve l'archéologue quand il ne reconnaît pas ces vestiges, quand il n'y comprend rien.

Ce que ressent Jean-Jacques Salgon quand il tente de « voir » les peintures de la grotte Chauvet. Qu'il essaie de percer ce mystère. « Descendre dans la grotte Chauvet, jusqu'à la salle des lions qui est en contrebas, c'est le mouvement inverse à celui du captif libéré de ses chaînes dans la caverne de Platon. » C'est descendre, sans lampe ni torche, vers la lumière. Se rapprocher de ces hardes, de ces troupeaux de chevaux, rennes, bisons, aurochs, lions, mammouths, rhinocéros laineux, c'est-à-dire de lui-même. Chercher ce qui demeure en lui et dans son présent de ces hommes d'il y a 33 000 ans.

Il le trouve en Camargue, dans le troupeau de taureaux sauvages qui se tiennent immobiles et tournent leurs regards inquiets vers lui. Ils sont dix-huit, comme les bisons peints en rouge et noir que découvre la petite fille dans la grotte d'Altamira. Quand, levant les yeux, elle les voit courir au plafond de la salle, elle s'écrie, émerveillée et effrayée: « Toros! Toros! ».

Il le trouve dans les arènes de Nîmes, ou dans l'atelier de Viallat. Ses toiles mal accrochées nous tendent la main, font des Aurignaciens des exilés comme nous, dont nous nous sentons proches et pour tout dire frères. « La mer n'est jamais loin et la main sortie de la caverne a pris la couleur bleue des ciels les plus purs de nos rivages méditerranéens. C'est une main plus contemporaine mais qui nous fait signe de loin, comme un signe d'adieu que l'on adresserait depuis la rive aux passagers que l'on voit s'éloigner sur le pont du navire, parmi les vagues, les vols de mouettes et les embruns. Serait-ce elle, cette main bleue, face à la mer, dont parle Duras dans Les Mains négatives et qui n'existe dans aucune grotte ornée? »

Il le trouve avec Éric, son chasseur-cueilleur d'Orgnac. « Nous chassons à l'approche, Élette nous devançant pour tâcher de ''prendre le pied'', c'est-à-dire de trouver au sol le sentiment qu'une bécasse y a laissé en piétant. Une certaine tension s'installe, je sens soudain avec une acuité plus vive les odeurs végétales qui baignent ce maquis de buis, d'yeuses, de térébinthes, de jeunes cèdres, d'euphorbes, de cades, d'amélanchiers. Quand les taillis s'éclaircissent on voit paraître des dalles ou des rocs de calcaire, et alors le thym et les lavandins prennent le relais. » Éric lui montre au sol ce que les bécassiers nomment un « miroir »: la tache blanche formée par la fiente laissée par une bécasse. « Une occasion pour lui, féru de psychanalyse, d'évoquer son maître Lacan. » Et, pour nous, de réaliser qu'il existe un inconscient du temps. Des vestiges que nous ne savons pas reconnaître, un passé qui échappe à l'histoire. Tout en affleurant sous nos pas, sous nos mots. Mais Éric nous rappelle également que lire et cueillir ont même origine, que cueillir les traces comme il fait, comme on fait avec lui et grâce à lui, c'est toujours un peu inventer l'écriture.

S'il y a révélation, cela ne fait pas de vous un initié. Cela ne suffit pas. Si Jean-Jacques Salgon eut la chance -le privilège- de voir la grotte, il a surtout compris -et appris de ses livres, en les écrivant- qu'il fallait s'en remettre au hasard, à l'enfance. Redevenir le berger cherchant une chèvre égarée de son troupeau, le gamin suivant son chien dans les pierres, oublier le lapin pour inventer la grotte, fausser compagnie à son père pour découvrir les bisons qui courent au plafond. Ou écouter, comme on faisait à huit ans, le poste de TSF (à lampes) posé sur le frigidaire.

« J'ai seul la clef de cette parade sauvage. » C'est Rimbaud qui parle. Dans les Illuminations. Il a fait le voyage aux enfers, il en remonte juste. Il a un pied chez les vivants, l'autre chez les morts. Il boite comme il faut.

La route, il ne l'a pas ouverte, il l'a seulement empruntée. D'autres après lui mettront leurs mots dans ses mots, leurs pas dans les pas du petit garçon de huit, neuf ans qui est entré dans la grotte il y a 26 000 ans. « Les empreintes de ses pieds nus sont restées imprimées dans l'argile du sol de la galerie des Croisillons. Il y a même aussi une empreinte laissée par sa main argileuse lors d'une prise d'appui sur la paroi. »

Voici donc la Grotte Chauvet: les quatre cent vingt-cinq animaux qui la peuplent. Nous voici « planant au-dessus des deux cents crânes d'ours qui gisent au sol, disséminés et fragiles », arrachant à l'obscurité « quelques mains positives et négatives, quelques signes, quelques triangles pelviens, un bassin et des jambes de femme, des points, des traits et de rares figures géométriques. »

Jean-Jacques Salgon nous fait visiter cette grotte comme il nous faisait visiter, dans son livre précédent (1), sa maison. En évitant l'enthousiasme, comme de trop ramener sa science. Il en parle simplement. Comme un qui est né ce matin du mardi 10 août 2004, qui est né une seconde fois. Sans le zèle du born again, ni l'inspiration du poète, bien qu'il s'essaie dans ce livre au métier de chaman. Mais c'est un rôle, jouer comme font les enfants (« on dirait qu'on serait... »).

Le livre qui porte le beau titre de Parade sauvage se situe entre la découverte qu'il fit de la vraie grotte, et le retour sur les lieux, dans cette réplique où comme tout le monde il suit le guide, une blonde Hollandaise à l'accent délicieux. Certes, ce n'est pas la Gradiva qu'il a rêvée. En assemblant des fragments d'images auxquelles il aimerait qu'elle ressemble. Mais s'il a renoncé à cette espérance d'un passé enfin saisissable en tant que tel, c'est pour cueillir des traces, les regarder comme autant de symptômes d'une mémoire qui continue à travailler le présent. Des fossiles qui s'incrustent et qu'il nous propose de lire. Des survivances, et il s'en trouve dans les toilettes du restaurant La Terrasse où il a déjeuné, dans les deux tags DEBSY et AUER inscrits au marqueur rouge fluo, comme dans l'oeuvre de Keith Haring ou de Jean-Michel Basquiat, peintre à qui Jean-Jacques Salgon a consacré un livre (2). Où on était déjà « transporté vers l'origine », où il se souvenait aussi « de la trace d'un pied d'enfant datant de plus de 20 000 ans, imprimée dans l'argile de la grotte Chauvet. »

  1. Place de l'Oie, Verdier, 2014.

  2. Le Roi des Zoulous, Verdier, 2011.

Jean-Jacques Salgon, Parade sauvage, Verdier, février 2016.

Cueillir des traces
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Denis Montebello
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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 10:04

Je l'avais enfin, mon titre. Il s'imposait avec une netteté confondante.

Je l'avais, mon livre qui fait du bien. Qui renouvelait le genre. Qui excédait les frontières du roman. Qui donnerait au sous-genre du feel-good book, à cette catégorie tellement commerciale, prisée du vulgaire et méprisée par nos élites, ses lettres de noblesse. Quand elle n'est pas assimilée à la mondialisation, regardée comme un de ses effets pervers, un de ces dommages collatéraux que dénoncent nos intellectuels germanopratins. Ils n'ont jamais lu, bien entendu, ces romans qui font du bien. Ils seraient incapables de citer le moindre titre.

Marc Levy, on connaît, il leur suffit de dire. On le reconnaît à ses titres.

C'est l'aigreur qui parle, la jalousie déguisée en condescendance: la fausseté.

Ces gens-là bavent sur le pauvre Marc Levy car ils envient son succès. Ce sont des hypocrites, croyez-moi.

Maintenant, ne me demandez pas combien gagne mon vieux, s'il est payé à l'unité, 70 euros la blague comme il se raconte, si sa rémunération varie et selon quels critères, s'il est payé comme auteur de bons mots, s'il reçoit un salaire fixe. Ne me demandez pas qui décide si vous êtes marrant ou pas, dans le cadre de l'humour Carambar, dans le respect des normes. Ne me demandez pas qui a fixé ces règles, ces limites qui excluent la politique et les sujets graves comme le sexe ou la mort. Car on ne baise pas, on ne se suicide pas non plus chez Carambar. Vous aviez remarqué?

Ne me demandez pas si Carambar a le projet, comme il se murmure, d'arrêter ses fameuses blagues. Et surtout ne le criez pas. Ne réveillez pas mon vieux. Laissez- lui croire qu'on peut devenir auteur en écrivant des blagues. Qu'on peut en retirer de quoi vivre. Et bien vivre.

Si c'est une blague, comme certains bien informés le prétendent, la dernière blague de Carambar, un canular monté pour faire parler de la marque, tester les fans, recueillir des preuves d'amour et peser dans la perspective d'un rachat (là ce n'est pas une blague, Carambar est bien à vendre), ne l'ébruitez pas non plus. Le coup de com' n'est pas du meilleur goût. Il pourrait même être fatal à mon vieux qui ne plaisante pas, mais alors pas du tout avec ces choses-là.

Le vieux qui gagnait sa vie en écrivant des blagues Carambar
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Denis Montebello
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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 09:37

Toute naissance est un mystère, qu'importe ce qui l'entoure, tuile creuse ou feuille de chou, c'est un miracle qu'on a du mal à expliquer, l'occasion, pour qui le raconte, d'inventer: ici (près de Crocq et en 1969) de découvrir, lors de travaux dans un monastère, un parchemin du XVe contenant la recette du creusois. Et, comme si cela ne suffisait pas, comme s'il fallait ajouter au mystère, l'épaissir, une recette qu'on dut traduire de l'ancien français!

Si cette histoire de tuile est une légende, d'un gâteau cuit en tuile creuse, c'est aussi une image. Une idylle. Avec forcément une rivière. Et si ce n'est pas la Creuse, la grande ou la petite, ce sera une eau. Une eau fraîche et creuse.

Vous vous demandez comment une eau peut être creuse? Interrogez plutôt Victor Hugo. Ou bien Nicole. Elle connaît la chanson, la Vieille chanson du jeune temps. C'est le poème XIX, Livre premier des Contemplations, elle ne se fera pas prier pour le lire:

« Une eau courait, fraîche et creuse, Sur les mousses de velours ; Et la nature amoureuse Dormait dans les grands bois sourds. »

Ce poème nous attendait. Avec les autres ingrédients. Les noisettes du jardin, cassées et finement broyées. Quatre blancs en neige très fermes. Le beurre en train de fondre. La farine de froment et le sucre en poudre, mais nous n'indiquerons pas les quantités. Nous éviterons ainsi les embrouilles, et de causer des ennuis à Nicole en divulguant un secret. Elle sait que les pâtissiers creusois gardent jalousement la recette, quel drame ce serait si elle tombait entre de mauvaises mains, celles de vulgaires boulangers par exemple, ou d'un cuisinier du dimanche.

Maintenant et pour finir d'entrer (pour parler comme en Creuse, où on traduit plus souvent le limousin que l'ancien français), nous pouvons prendre place dans la cuisine. Des notes si nous le désirons. Participer avec nos questions ou tout simplement en regardant. Revivre la naissance du creusois. Et, bien sûr, le goûter. Sans attendre le dessert. Et sans crème anglaise. Il reste de la préparation dans la jatte et lécher son doigt n'est pas interdit. Ce serait même, pour Jean-Luc, refaire les gestes et renouer avec les plaisirs de l'enfance.

Inutile de chercher une tuile. Le four suffira. Un four chauffé à 165° et où il cuira 35mn. Pour Nicole, c'est assez. Pour Michel, il est préférable de vérifier le moelleux avec un couteau. C'est ce qu'on nous conseille également, sur Internet, il va l'imprimer. Et tout ce qui est susceptible de nourrir notre texte. Il nous sort une légende presque aussi dorée que le fameux gâteau, nous tend les dernières versions de la recette: elles sont encore chaudes.

Nous passons à table. Attendons en mangeant le dessert. Et après, pour faire durer la magie, reparlons du manuscrit trouvé à Crocq. Tout près.

Le bonheur est dans le « près », dans le flou qui entoure cette découverte. Si elle avait eu lieu à Crocq et non dans les alentours, le nom nous aurait sans doute croqué, représenté en archéologue du siècle précédent.

Quand il entend le mot creuse, l'archéologue ouvre son autre oeil. Cela réveille sa faim. Lui redonne envie de gratter. Le sol ou le parchemin. D'écrire son palimpseste. Ne faisons pas de ses nuits un supplice en situant l'ancien monastère à La Mazière-aux-Bons-Hommes, dans le canton de Crocq. Ne lui jetons pas ce nom ni un autre qui le ronge. Donnons lui une date, l'année 1969 et rien de plus. Ne le lançons pas sur une piste dangereuse, pour lui et par ricochet pour nous, ne le conduisons pas à se répéter. Il n'a que trop tendance à radoter. Ne lui offrons pas cette nouvelle chance de paradoxe, ne lui fournissons pas ce prétexte.

Les archéologues, même au siècle dernier, n'ont pas un costume spécial, un habit comme les moines, un vêtement qui les distingue de la masse des mortels. Ni même des morts dont ils exhument les restes, et tout ce qu'ils ont porté ou touché.

Laissons-le donc se demander en silence si la trace fait l'archéologue, comme l'occasion le larron. Ou si à lire comme il fait, comme on cueille, on voit des traces partout.

Ne lui servons pas sa réplique préférée: « L'archéologie, ça creuse! »

Ne nous mettons pas dans l'obligation de préciser que ça peut aussi gaver.

Le creusois
Photos Marc Deneyer (à paraître en avril, avec le texte, dans le numéro 112 de L'Actualité)

Photos Marc Deneyer (à paraître en avril, avec le texte, dans le numéro 112 de L'Actualité)

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Denis Montebello
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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 07:04

Quand on a la chance de « tomber sur un os », en Sicile et à cette époque, on ne fait pas la fine bouche, on ne boude pas son plaisir.

Cela nous apparaîtrait comme un problème, une difficulté insurmontable. Pour Boccace, c'est au contraire une évidence, le squelette de Polyphème, la preuve que le grand Homère voyait juste, bien qu'il fût aveugle, qu'il disait vrai. Et Virgile. Et la Bible. Les géants existent. Témoin celui qu'on a découvert en 1371, dans une caverne près de Trapani, avec ses trois énormes dents puisque le reste à peine touché est tombé en poussière. En cendre et en poussière. Trois dents encore entières et il ne parle pas du crâne. Du crâne de ces éléphants nains, avec le trou pour la trompe frontale ou proboscide. Des fossiles aussi petits, il est impossible de les considérer comme les vestiges des cyclopes.

Il ne veut pas savoir, Boccace, comment ils ont voyagé des temps géologiques jusque là, par quel pont ou moyen ils sont arrivés en Sicile s'ils ne la peuplaient pas déjà. S'ils n'étaient pas les géants qui l'habitaient. Il ne veut pas savoir s'ils se servirent de leur trompe comme d'un tuba, si les éléphants sont les puissants nageurs qu'on dit. Pourquoi ces grands pachydermes sont devenus pygmées. Avaient-ils, dans leur patrimoine génétique, une possibilité de mutation vers le nanisme? Qu'est-ce qui a déclenché cette mutation? Qu'est-ce qui l'a favorisée? L'environnement insulaire, avec ses espaces réduits et ses ressources alimentaires limitées? La rareté voire l'absence de grands prédateurs? Boccace ne se pose pas ces questions. Rien n'ébranle ses certitudes. Les os qui dormaient dans cette grotte immense près de Trapani sont ceux de Polyphème. Il n'en démordra pas. Et les proboscidiens miniatures qu'on pourrait lui présenter ne le feraient pas changer d'avis.

Quatre-vingt-dix centimètres au garrot pour un poids de cent kilogrammes, mais doté de grandes défenses. C'est E. Falconeri. Il joue les vedettes au Museo archeologico regionale Paolo Orsi de Syracuse. Dans la salle qui lui est réservée. Dans la vitrine où il vous regarde avec son orbite large et unique, le minuscule mastodonte se montre indifférent à la foule, au respect religieux qui entoure « le Cyclope ». Il ne demande son nom à personne.

Ossa di morto recette sicilienne
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Denis Montebello
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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 15:10

Je vous parle d'un temps où on savait s'insulter, entre poètes, où traiter Goethe de saucisse était non seulement permis, mais aussi un devoir, un acte relevant du patriotisme le plus élémentaire. Comme de faire bouffer à celui qui ne se découvrait pas pendant la Marseillaise sa casquette (ce que fit mon arrière-grand-père Victor, un optant qui ne rigolait pas avec le drapeau).

« Tout est saucisse en Allemagne, une enveloppe bourrée de choses disparates : la phrase allemande est une saucisse, l'Allemagne politique est une saucisse, les livres de philosophie et de science, avec leurs notes et leurs références, saucisses, Goethe, saucisse ! — Ces colonnes du casino de Wiesbaden faites de coquillages agglomérés, saucisses ! » (Paul Claudel, Journal, 1912, t. I, p. 223)

Sa conception de l'Allemagne, beaucoup la partageaient. Qui la voyaient comme il l'écrit, « grand tas confus de tripes et d'entrailles de l'Europe! » (« Saint Martin », dans Feuilles de Saints, Oeuvre poétique, p. 671). Ils accueilleraient avec ravissement cette expression familière que Claudel placerait dans la bouche d'un des personnages du Pain dur: « Ganz Wurst! c'est tout saucisse pour moi » (Journal, 1913, t.I, p. 245, et Le Pain dur, acte III, scène 4, Théâtre, tome II, p. 85).

Goethe ne pipa mot. Comment il encaissa le coup, nul ne le sait. Mort comme il était, et depuis si longtemps, il aurait eu du mal à relever le gant. Mais ce n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. L'affront ne resterait pas sans réponse. Sa vengeance se ferait attendre, elle n'en serait que plus terrible. En témoignent les derniers mots de Paul Claudel, l'auteur de l'insulte: « Docteur, vous pensez que c'était la saucisse? ».

De quoi parle-t-il? De ce qu'il a mangé la veille, évidemment, répondent en choeur les médecins. Nous n'avons pas leurs certitudes. Nous n'écartons aucune piste, mais celle d'un nouveau coup des Surréalistes est pure fantaisie. Qui a lu leur Tract du 1er juillet 1925, la Lettre ouverte à M. Paul Claudel, Ambassadeur de France au Japon (« Catholicisme, classicisme gréco-romain, nous vous abandonnons à vos bondieuseries infâmes. Qu’elles vous profitent de toutes manières ; engraissez encore, crevez sous l’admiration et le respect de vos concitoyens. »)? Qui peut croire qu'une malédiction lancée par jeu, et par quelques inconnus qui gagneraient à le rester, s'accomplit trente ans plus tard et de cette façon, à la fois tragique et grotesque? Nous pensons plutôt, pour connaître un peu le milieu, que la saucisse qui étouffe Claudel, ce sombre jour de février 1955, n'est pas celle qu'il a engloutie lors de son dernier dîner, mais la saucisse de Goethe. Celle que le grand poète allemand n'a pas avalée, mais alors pas du tout. S'il l'a avalée, bien forcé, là où il était et dans son état, il ne l'a pas digérée, la preuve.

Aujourd'hui les poètes, les poètes en herbe, ils se traitent. Verbe intransitif. Et ça, bien entendu, ça ne passe pas. Ou on s'insulte de saucisse, et là, voyez le cacique, ça ne passe pas non plus.

Heureusement il y a, chez eux, des gens qui échangent autre chose que des insultes. Nous ne nous connaissons pas, Angelo Rendo et moi, nous ne parlons pas la même langue, pourtant nous dialoguons. En temps réel et dans le respect de nos spécificités.

Ce matin il nous donne, via Facebook, La salsiccia di Paul Claudel:

Pare che Paul Claudel, prima di spegnersi, si sia rivolto al dottore chiedendo se per caso non fosse stato il callozzo di salsiccia arrosto trangugiato la sera precedente a ridurlo in fin di vita.

Ce soir je lui rends, avec ce texte, la politesse. Et je vous invite chez lui.

Henri Cartier Bresson Paul Claudel dans une rue de Brangues croisant un corbillard (1945) (c) Magnum Photos

Henri Cartier Bresson Paul Claudel dans une rue de Brangues croisant un corbillard (1945) (c) Magnum Photos

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Denis Montebello
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27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 07:59

Photo Marc Deneyer

Coucher ses idées sur le papier est plus facile que mettre en mots le Mothais. Le Mothais sur feuille. D'en faire un fromage aussi, c'est chose aisée, une tentation fréquente, un risque qu'il vaut mieux connaître avant d'entamer son texte.

On a deux écueils à éviter: la sécheresse et la prolixité. Et la forme à trouver, d'un disque de 10 à 12 cm de diamètre sur 2 à 3 cm de hauteur. Et d'abord la feuille, de châtaignier car c'est l'arbre ici, dans le sud Deux-Sèvres, à La Mothe-Saint-Héray (d'où son nom), ou bien de platane. Des villages, des fermes ont planté des platanes pour ça. Pour leurs feuilles. Pour l'affinage du Mothais: un fromage fabriqué à partir de lait de chèvre frais, cru et entier. Obtenu par un caillage très lent.

La feuille lui servira de lit. La membrane absorbera l'humidité. Tel un buvard. Les nervures la draineront vers l’extérieur.

La feuille l'empêchera de sécher: elle restituera s'il le faut, ce qu'il faut de l'humidité emmagasinée.

La feuille régule l'hygrométrie. Si elle ne joue plus son rôle, on en prend une autre et ce sera la même marque, les nervures imprimées sur la croûte comme une preuve qu'il n'a pas découché, qu'on l'a seulement retourné, tous les quatre ou cinq jours, qu'on a seulement changé de feuille.

La feuille lui donne son goût: une succession de saveurs épicées et de fruits secs avec des notes de paille, d'écorce. Et son nom. De chèvre à la feuille. De sur feuille. Comme si les mots importaient peu. En tout cas moins que les feuilles. Qui doivent être cueillies à l'automne et avant leur chute, avant d'entrer en contact avec le sol, et comme des traces. Comme le vestige de ce qui n'existe pas encore. Ou pas sous cette forme. Ou déjà plus. Des choses que nous n'avons pas su voir. Parce qu'elles n'avaient pas de nom.

Ces feuilles viennent des taillis de châtaigniers, des terres rouges et c'est un jeu d'enfant. L'enfant ne ramasse pas les feuilles tombées. Il ne cueille pas non plus les vertes qui donneraient un goût de tanin au fromage. Ces feuilles sont bien tassées, elles sèchent dans un grenier ou comme nous les découvrons à La Roche Elie, chez Philippe Massé et Christophe Bourbon, dans la cour de leur ferme, suspendues à l'air libre. Au soleil. On dirait du papier.

De la trame au livre le chemin est long. Le Mothais nous prêtera sa patience. Il nous apprendra à écrire. Non pas en couvrant des pages, mais en laissant l'encre sécher. Imitons cet égouttage très lent, très régulier et retournons notre texte. Autant de fois qu'il faudra. Afin d'obtenir une texture homogène et, si la feuille de châtaignier ou de platane répartit bien l’humidité, cette douceur de la pâte et ce goût délicat.

Ce goût est un parcours. À huit jours, on hésite encore entre caillé et agrume, acidité et fraîcheur. À quinze, début de la levuration, la pâte est souple et crémeuse et l'action de la feuille se précise. C’est à trois semaines que le végétal apparaît. Nous nous voyons couché dans le foin. Confiant, comme aux premiers jours, nos amours à l'écorce, écrivant des idylles. Et inventant le livre.

 

 

 

 

Photo Marc Deneyer, à paraître avec le texte dans L'Actualité n°111

Photo Marc Deneyer, à paraître avec le texte dans L'Actualité n°111

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Denis Montebello
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12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 09:18

Les noms comme on les entend la première fois, comme autant de noms propres, les remotiver est un jeu d'enfant, regardez Raymond Roussel, voyez comment il reçut la réclame pour un appareil nommé Phonotypia, comment la « fausse note tibia » devint le Breton Lelgouach.

« Lelgouach souriant joue des refrains bretons sur son tibia amputé .» Michel Foucault, Raymond Roussel.

Un jeu d'enfant pour celui qui est capable de faire chanter une barde de lard graduée en toise, de transformer en musiciens les cirons enfermés dans une carte de tarot et de leur faire interpréter un choeur écossais.

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Denis Montebello
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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 08:44
Une jonchée de façade

Si l'ordre nous échappe, c'est que nous avons un champ visuel rétréci. C'est que, nous dit saint Augustin, sur un pavement de mosaïque vermiculée, notre regard ne peut balayer que la largeur d'une seule tesselle. Aussi accusons-nous l'artisan qui ne sait ni ordonner ni composer. Aussi voyons-nous de la confusion dans la variété des pierres. Nous ne sommes pas capables « de voir et de saisir dans leur ensemble ces tableaux où l'harmonie forme une seule et belle image. » Nous ne sommes pas capables, à cause de la faiblesse de notre esprit, de « comprendre l'adaptation réciproque et le concert des êtres de l'univers ». Alors nous croyons « qu'il règne un grand désordre dans la nature. ». (De Ordine, I, 2)

Saint Augustin parle de mosaïque vermiculée, d'un petit tableau mobile en vermiculatum, réalisé en atelier et incrusté dans le décor d'un sol. On voit à travers cet exemple -une véritable peinture de pierre, rare en Afrique pourtant si riche en mosaïques- qu'il s'adresse à l'élite, aux puissants, aux orgueilleux pour les abaisser; et à chacun de nous, pour montrer la misère de l'homme sans Dieu, la faiblesse de nos sens et de notre esprit, pour nous inviter à nous détourner du monde et à regarder vers l'intérieur.

Ce qu'il dit de la mosaïque vermiculée, il pourrait le dire de n'importe quel tapis végétal, et même de la jonchée qui décore la façade de la Maison de la Gaieté.

Jonchées est le nom qu'on donne aux pavements mosaïqués présentant à notre regard des fleurs, en bouquets ou bien seules, des corolles épanouies, avec des tiges courtes d'où partent quelques feuilles, des calices, des branches, des fruits jetés au hasard, pêle-mêle avec des guirlandes, des coupes, des vases, des corbeilles. Des masques bachiques, des flûtes de Pan, des oiseaux.

Le terme est logique quand on trouve ces motifs sur des sols. L'appellation est plus surprenante quand on les découvre répandus sur un mur, une voûte. Ou, comme ici, une façade. Dans un joyeux désordre, une exubérance qui ne doit rien à l'improvisation.

Certes, la construction rigoureuse paraît plus évidente dans le cas des décors géométriques, même si certains réalisateurs de pavements oublient le canevas initial, débordent du cadre ou s'amusent à le faire disparaître. Pourtant, des « lois » régissent la composition de ces jonchées. Elles donnent l'illusion d'un foisonnement sans retenue, d'une liberté totale, mais elles obéissent comme les autres à des règles. Il y a une logique, derrière cette fantaisie. On sait l'origine de ces semis irréguliers: comme pour ces sols qui copient l'oeuvre de Sôsos de Pergame, la « salle non balayée » avec, éparpillés, les reliefs du banquet, on doit pouvoir dire le prototype d'où dérivent ces jonchées verticales, de quel stibadium elles proviennent (lieu saint dionysiaque recouvert de feuillages, au milieu desquels étaient disposés des xenia: des présents). Quel chemin elles ont suivi. Comment elles sont passées par l'Afrique -la mosaïque africaine- et arrivées en Sicile, en Espagne. Dans cette punica Barcino, cette « Barcelone punique » (de la part d'un Romain, fût-il de Bordeaux, ce n'était pas un compliment) où elles donneront Gaudi, le parc Güell, les trencadis. Comment elles sont venues ici, dans cette maison. Comme l'Orient à Rochefort, chez Pierre Loti. Avec la mosaïque byzantine ou islamique.

Certes, les fleurs font des bouquets, les cerises des boucles d'oreilles, les raisins des grappes, des treilles, des tonnelles. Pourtant, l'impression qui domine -qui reste-, est d'un grand foutoir. D'un vrai bordel. C'est une illusion, bien sûr, comme le silence qu'on entend à force de regarder la fenêtre en trompe-l'oeil, comme ces vies bien trop sages qu'on imagine derrière les rideaux, mais l'anarchie triomphe. Se répand. L'espace est saturé. Si c'est un portrait qu'on découvre -qu'on écrit- en mosaïque, c'est surtout un visage arcimboldesque. Inspiré de ces masques bachiques ou hellénistiques formés de feuilles de vigne, de raisins, de vrilles ou d'autres éléments de la nature. Et de ces cortèges bruyants dont je retrouve la trace jusque dans mon prénom.

La porte est barrée. Cela, je le retrouve aussi. Il y a toujours un Maire pour cadenasser le jardin, une voix pour me chasser de Beau Désir, pour interdire les photos. Des palmiers qu'on a tronçonnés, un Mont Carmel qu'on a rasé, par mesure de sécurité. Un coupable à qui couper les jambes.

Je suis, quoi que je fasse ou dise, l'arrivant. Celui qui, au lieu d'utiliser comme tout le monde le heurtoir, frappe au mur. Non pour confirmer le diagnostic du Maire (cabourne!) ou livrer son propre verdict (la corrosion des armatures du béton armé en façades des bâtiments est une affection banale et mineure, facile à traiter), mais avant d'entrer. Il toque. Et ceux qui entendront ce tapage lugubre et si peu humain penseront au fossoyeur, ils oublieront la tempête. Ils ne verront pas l'orage. L'aura qu'il aura été.

Une jonchée de façade
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Denis Montebello
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7 novembre 2015 6 07 /11 /novembre /2015 07:26

On se souvient de la chose miraculeusement surgie sous les pas du facteur Cheval, « une pierre molasse travaillée par les eaux et endurcie par la force des temps »: elle l'envoya rouler quelques mètres plus loin, quinze ans plus haut, au pied d'un magnifique château. L'oeuvre de la Nature. La Nature avec ses cailloux: des sculptures qui représentent « toute espèce d'animaux, toute espèce de caricatures ». Il est impossible à l'homme de l'imiter. C'est pourquoi il collectionne les accidents. Des « curios » sélectionnés pour leur forme bizarre, ou déjà pour leur ressemblance, parce qu'ils rappellent la grotte qu'il a vue en rêve, avec ses coquillages, cette tombe qu'il n'habitera jamais.

Voilà ce qu'il accroche « un jour du mois d'avril en 1879 ». La pierre, et il y en aura de nouvelles, d'encore plus belles et qu'il rassemble sur place, il en reste ravi. Et forcé d'admirer. Ce palais dont la Nature lui donne ce jour-là l'idée. Lui laissant le rôle d'architecte, de maçon. Ce qui est un autre travail, un dur labeur, mais il a le courage, et surtout la santé.

On pense à Proust, même si apparemment tout les oppose. Le travailleur avec cet accident, cette sortie de route qui n'est pas un simple écart puisqu'il y reviendra, et celui qui a fait de l'oisiveté son métier. De sa chambre un atelier. Et pas, comme on le croit trop souvent, l'espace d'un pur retrait.

Le facteur rural n'a pas renoncé au travail: s'il s'est soustrait aux formes socialement reconnues de l'activité, c'est pour aller vers d'autres productions, pour bâtir, pierre après pierre, ce palais qui était là depuis toujours. Sa cathédrale, dirait l'auteur de la Recherche qui travaille, avec la même patience, avec la même obstination, à se déporter. Non pas vers des plages de temps, des territoires insoumis aux normes, où il n'y aurait plus d'impératifs, mais vers cette Chartres qu'il lui faut édifier, parce qu'il l'a vue en rêve.

On songe à la cour de l'hôtel de Guermantes, à ces pavés assez mal équarris contre quoi malgré soi il bute. On songe à son découragement, à sa félicité quand, posant son pied « sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent », il se voit soudain à Venise, marchant « sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc », et retrouve la sensation de jadis. Miraculeusement présente.

On se demande maintenant où est née la Maison de la Gaieté, comment. Qui en a posé la première pierre? Et sous quels pieds? Ismaël Villéger a-t-il buté malgré lui contre un morceau d'assiette? Jetée avec son contenu, avec tout le repas, et tous les repas de tous les dimanches ou seulement ce jour-là, parce que la soupe à la grimace ne passait pas, ne passait plus, sinon par la fenêtre. Jetée avec le vaisselier, et tout ce qui rappelait cette grand-mère qui vous glissait des vers de terre dans la poche, en guise d'étrennes. C'était sa façon de vous souhaiter la bonne année. Son seul cadeau, avec les boutons qui grouillaient dans la vieille boîte en fer. Qui vous chercheraient longtemps, partout, avec leurs petits yeux morts. Dans quelle époque s'est-il retrouvé projeté? Son pied savait-il, en accrochant ce morceau d'assiette, quel rêve il réveillait?

Mais d'abord, comment l'a-t-il regardé? Comme un antiquaire? L'antiquaire ne fouille pas. Ni l'archéologue, jusqu'à une époque récente. C'est un érudit solitaire, le plus souvent un célibataire. Le savant ne quitte son cabinet que pour ces carrières où sont relégués les restes de ce qui a vécu. Où s'accumulent les déchets. Des choses mortes qu'il prend plaisir à remuer. Ce qu'il pratique, et qui fait de lui un chiffonnier, c'est la collecte d'images. Le terrain vague est son terrain de jeu, avec le cimetière.

C'est là qu'elle se produit. Ou pas. La rencontre avec le passé. Dans un lieu où on la cherche, l'appelle, mais aussi quand on ne s'y attend pas. Quand le temps mystérieusement s'accélère et que vous ne contrôlez plus vos pas. Et que votre esprit trébuche entre quelque architecture lointaine et le moment présent. De sorte que le paysage que vous avez l'habitude de traverser vacille. Vous vous demandez si votre tournée n’est pas une fiction, Tersanne un endroit où vous n'êtes jamais allé que par l’imagination, Ferdinand Cheval un personnage de roman, et le palais, le château ou les grottes la réalité. Celle que vous retrouvez dans Le Magasin pittoresque, vous avez oublié de le distribuer.

On sait comment ça se passe. À quel rendez-vous tacite on se rend. Et qu'on a été attendu. Mais on se demande par qui, et si on est la bonne personne. Celle que la chose qui a eu tant de mal à se hisser jusqu'à vous interpelle. Celle que son silence apostrophe. Celle qui va, si on prend la peine de l'écouter, livrer ses secrets.

Cette chose est un fragment. De la vaisselle, on en casse tous les jours. Mais tous les débris ne finissent pas dans le tas. Celui-ci ne connaîtra pas le sort des déchets qu'il faut déblayer pour faire de la place au progrès, pour livrer passage au temps. Il vient, pour le plus grand bonheur de l'enfant qu'il réveille, du flâneur qu'il révèle, briser la continuité de cette histoire progressiste qu'on lui a tant chantée, et sur tous les tons.

Ismaël Villéger s'est-il reconnu visé par lui?

Qu'est-ce qu'il a vu passer, dans ce casson de vaisselle? Si c'est l'image vraie du passé, on sait (Walter Benjamin le rappelle) qu'elle « passe en un éclair ». L'a-t-il ramassé puis glissé dans sa poche? Et comment interpréter son geste? Comme un geste machinal? Comme garder un marron ou un noyau de pêche, pour on ne sait quel usage futur? Ou pour empêcher que ce passé miraculeusement apparu ne s'évanouisse pour toujours?

Si le passé a quelque chose à vous dire, il veut d'abord que vous entendiez son histoire. Que vous laissiez parler les documents enfouis dessous, susceptibles de jeter la lumière sur ce qui s'est passé ici. Que vous les regardiez comme des objets mémoire, fussent-ils brisés et relégués dès le début. Rangés parmi les anecdotiques. Condamnés à exister à l'abri des regards, à mener une vie de rebut. Dans les réserves des musées.

Certes, c'est de la vaisselle fraîchement cassée. Qui n'a pas eu le temps de devenir tesson. Ni les vagues, bien que la mer soit proche. Cela n'a pas l'allure d'un galet. Le poli du verre qu'on cueille sur la plage. On s'écorche à le lire. Ce fragment doit bien conserver des liens avec le rêve qu'il réveilla, mais ils sont ténus. S'il fait un pétale, et, avec ceux qu'on ramassera et le petit marteau de rigueur, des fleurs, ce sont des fleurs coupées. Des fleurs intemporelles. Pour ne plus dire artificielles. Cette vaisselle, et le décor qu'elle compose une fois brisée, sont parfaitement datés. Homogènes. Ce n'est pas l'anachronisme dont on rêvait, l'image qui fera de vous un chiffonnier. On peut emprunter au mosaïste ses outils, sa pince à gruger fine, à rogner le verre, sa meuleuse, on n'aura pas l'ordre, la cause, on ne la trouvera jamais. Le rêve premier, si c'est cela qu'on caresse dans sa poche. Ce que par distraction on a réveillé, on ne le sauvera pas du néant.

C'est pourtant ce que je tente de faire ici. En écrivant ce texte. En y allant de ma pierre. Cette maison que j'ai accrochée dans ma hâte, bien que je n'aie pas de tournée à faire, de revues à distribuer, disons dans mes errances. Dans mes déambulations sans but. Elles font de la toile ma forêt. Un espace ouvert aux rencontres et au merveilleux. Cette maison contre quoi malgré moi je bute, c'est ma petite pierre. La pierre que j'apporte à l'édifice. La tesselle qui inventera sa mosaïque, qui me permettra de retrouver ma place.

Car il faut que je les aide, ces fantômes du passé. Quand ils cherchent à se hisser jusqu'à moi. Que j'écoute ces chers compagnons de mon enfance, ces amis disparus quand ils invoquent nos souvenirs communs. Le Mont Carmel ou Beau Désir. Que je les emmène avec moi, ces arbres qui s'éloignent en agitant leurs bras désespérés, ces ombres, que je les rende à la vie.

	 
	
La rencontre avec le passé
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Denis Montebello
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