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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 06:43

La jardinière avec son voilier et le pot orné de coquillages font voyager. Avec eux on remonte le temps, et dans son propre passé. C'est le rôle que Freud assignait aux antiquités égyptiennes, à tout ce qu'il réunissait dans sa galerie d'antiques de la Berggasse.

Le pot orné de coquillages est un souvenir, comme ceux qu'on rapporte de la mer. Qui n'est pas loin, mais elle n'est pas tout près. Un souvenir inventé. Les archéologues en trouveront d'autres, en 1982, dans la Charente. Face au domaine de Dion sur la commune de Chérac. Une poterie du Néolithique ancien -un grand tesson au décor pivotant à la coquille. Une coquille de bivalve imprimée dans la pâte molle, cela viendrait de Vendée. Peut-être même de Brétignolles. Dans ce tesson décoré à la coquille, la composante méditerranéenne se mêle, selon les spécialistes, aux influences épidanubiennes (que l'on rencontre jusque dans le Médoc).

Je n'ai pas connu Guy Villéger, et encore moins Ismaël son père, mais j'imagine, en découvrant ce rêve auquel ils ont donné corps, que c'étaient là des personnes de bonne compagnie. Des personnes resséantes et voyagères, pour parler comme Montaigne, capables de faire habiter les plus nomades, et de faire voyager les plus sédentaires. Je n'imagine pas seulement, je les vois. Dans les photos de l'inventaire, dans la mallette de voyage. On a posé ses bagages, mais l'odyssée continue. Le Nautilus est une maison bourgeoise à Nantes, sa ville natale, il n'a pas quitté son salon, ni le ventre maternel: on peut l'appeler Nemo. Nemo parce que dans son périple, le capitaine ne rencontre jamais le dépaysement.

La gaieté a sa maison. Et avec elle l'errance. C'est le sens qu'elle avait, d'après le dictionnaire. Mais les étymologies sont vagues, pour ne pas dire extravagantes, et l'impétuosité du départ, les moeurs déréglées se muent très vite en une liberté de bon aloi et parfaitement tolérée. Pourvu qu'elle ne déborde pas sur la voie publique, ni sur la semaine. La semaine était consacrée au travail qui courait encore les rues, et qui n'avait pas le temps ni le droit de s'arrêter là, dans cette maison où l'on venait seulement le samedi soir ou le dimanche. Boire et jouer aux cartes, danser et chanter, car c'était un cabaret.

Si l'on se fie à certains vestiges (tels qu'ils ont été photographiés dans l'inventaire), on relève ce paradoxe d'une maison qui permettait à la fois de s'asseoir, de s'installer, fût-ce pour quelques heures, dans l'oisiveté, disons de goûter au loisir qui était chose rare et précieuse alors, et en même temps de s'évader d'un quotidien harassant et morne, de voyager. Au moins d'oublier les semaines passées et à venir, toutes les obligations. C'est ce que suggère la mallette de voyage avec son nom écrit dessus, Guy Villéger, qu'on peut-être de Charente-Inférieure, et vivre ailleurs. Dans ses rêves et sans quitter Chérac.

Ce que raconte aussi la pagode dans son assiette. Même si, depuis que la mosaïque part en morceaux, elle n'y est plus tellement, dans son assiette. Pourtant il n'y a pas de houle, on n'a pas le mal de mer, le voyage est confortable, on se sent dans ce bateau comme chez soi. Un peu comme l'amiral Courbet dans son cabinet de travail à bord du Bayard, si vous voyez ce que je veux dire.

Vous ne voyez pas? Eh bien, regardez de plus près la mosaïque: regardez par le hublot. Ou bien La Maison de la Gaieté à Chérac, c'est sur YouTube.

J'ai pensé, à cause du nom sur la mallette, à Henri Michaux. À Plume voyage, le premier poème que j'ai lu de lui. Villéger aurait fait un joli nom de plume, un nom plus facile à porter que Michaux, ce nom où il entendait la chaux -le ciment, le mortier-, un nom qui lui collait à la peau, dont toute sa vie il travailla à se défaire comme d'une vilaine peau, c'est pourquoi il écrivait. Il écrivait contre. Contre son nom, et non pour lui ressembler, parce que toute son oeuvre serait écrite dedans, et il n'aurait plus qu'à l'ouvrir, comme Guy Villéger sa mallette, pour voyager.

Je ne m'appelle pas Plume, ni Villéger, pourtant je voyage. Moi qui suis petit-fils de maçon. D'un maçon sans maison. D'un maçon qui ne savait habiter qu'en marchant. En cueillant. Il cueillait les fleurs sauvages, les champignons, et surtout leurs noms.

Moi non plus, je n'ai pas fini ma révolution néolithique. Je ne l'ai même pas commencée. Je ne sais habiter qu'en marchant. Je lis. Je cueille des traces. Je mets mes pas dans des vestiges, mes mots.

Guy Villéger n'était pas écrivain, mais il avait entendu parler de Pierre Loti. Peut-être avait-il visité sa maison à Rochefort. Peut-être avait-il songé, en la découvrant, à faire de la sienne une sorte de musée. Mais un musée vivant, pas une « forteresse de la solitude » avec cette impression de « gel mortuaire » qui caractérise, selon Umberto Eco, les cabinets de curiosités et les musées Grévin.

Guy Villéger n'était pas non plus exote, mais il savait voyager et faire voyager, avec sa maison. Faire que l'ailleurs arrive ici, accoste le temps qui lui plaira, le temps qu'il faudra pour que les choses familières deviennent étranges. Un peu de distance ne nuit pas, ce qu'un poète appelait joliment un « décollement de routine » permet de voir ce qu'on ne voyait plus, d'en découvrir la beauté.

C'est le rôle des cassons de vaisselle qu'ils amassent, le père et son fils, une façon de donner une nouvelle chance aux coeurs brisés, de redonner à ces vies minuscules leur éclat, leurs couleurs, un petit air de jeunesse, et cela vaut toutes les micro-injections de collagène ou d'acide hyaluronique du monde.

Grâce à eux (aux cassons de vaisselle et à ceux qui les recueillent, qui les assemblent), la Charente redevient le fleuve qu'elle était au départ, « l'amie », « l'aimée », elle rassemble ceux qui boivent son eau, et les habitants des deux rives.

Resséante et voyagère
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Denis Montebello
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20 octobre 2015 2 20 /10 /octobre /2015 06:08

Je retournerai dans cette librairie improvisée sous les portiques de la Pensione ALBERGO ORTA. J'espère que le livre y est encore. S'il y est, je l'achèterai. Je lirai, en italien sinon en grec, Epicuro et sa Lettera sulla felicità. Après tout, ce qu'Épicure écrit à Ménécée, Nietzsche aurait très bien pu le dire à Lou:

« Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, parvenu au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. »

Cela pour introduire au dialogue, pour qu'elle accepte ce dialogue philosophique qu'il lui propose, pour qu'elle s'en contente. Et réponde favorablement à sa prochaine demande en mariage. C'est ce qui excite un homme qui vogue (pas très allègrement, car ils ne sont jamais seuls sur leur canot) vers ses 38 ans. Mais Lou, qui en a juste 21, a d'autres lévitations en tête. Ils ont laissé les autres en bas, au bord du lac, c'est le moment de voler. Avec de vraies ailes. L'occasion rêvée. C'est, si je l'ai bien compris, ce que Calvino imagine dans son Piccolo sillabario illustrato

Plusieurs fois édité entre 1977 et 1985, le texte a été repris à la fin du recueil posthume Prima che tu dica "Pronto" (a cura di Esther Calvino, Mondadori 1993); maintenant il figure dans le troisième volume des Romanzi e racconti (Mondadori 1994, pp. 334-341). Je le lis dans cette édition, en italien. Et je ne sais pas à quoi attribuer ce sentiment de déjà lu, ni comment l'interpréter. La difficulté de traduire le texte de Calvino n'explique pas tout. Et l'impression de participer à un jeu diabolique a certainement à voir avec ce parcours dévotionnel qu'accomplirent, le 5 mai 1882, nos deux pèlerins. Avec ces vingt chapelles et surtout la VIII où nous nous arrêtâmes aussi. Elle n'est pas pour rien dans ce qu'on appelle l'idylle d'Orta. Nous y reviendrons. En attendant, voici le texte de Calvino, et la traduction que j'en propose.

LA-LE-LI-LO-LU Nei suoi inquieti amori con Nietzsche, Lou Salome avrebbe ben voluto provocare nell'amico una levitazione non solo spirituale ma anche fisica. Battendosi le mani sulla fronte, il filosofo le rispondeva che solo la sua mente era dotata d'ali per innalzarsi a volo. - L'ale li l'ho, Lou!

« Dans ses amours inquiètes avec Nietzsche, Lou Salomé aurait bien voulu provoquer chez son ami une lévitation non seulement spirituelle mais aussi physique. Se frappant le front avec les mains, le philosophe lui répondait que seul son esprit était doté d'ailes, que lui seul pouvait s'élever et voler.

-Les ailes elles sont là, Lou!»

«Je sens en vous tous les élans de l'âme supérieure, je n'aime rien d'autre en vous que ces élans.» Je ne sais pas si Friedrich a déjà écrit cela à Lou, mais c'est ce qu'elle entend. Alors, rompant avec le piétisme dans lequel elle a été éduquée et l'hypocrisie de son milieu, elle décide de le prendre au mot. Calvino adopte le point de vue (fin-de-siècle, donc terriblement misogyne) de Nietzsche quand il imagine que l'ardente élève ne se contente pas d'un dialogue philosophique. Ce que veut la jeune Salomé, ici (au Sacro Monte d'Orta et surtout dans ce texte d'inspiration oulipienne), c'est que Friedrich s'envole vraiment, et qu'il la fasse voler. Lui, parce qu'il ne conçoit pas d'autres ailes que celle de l'esprit, parce que sa seule excitation est intellectuelle, et pour bien le faire comprendre à sa « douce amie », pour qu'elle se mette ça une fois pour toutes dans la tête, il se frappe le front et dit: « Les ailes elles sont là, Lou! ». Sous ce grand front de philosophe et pas ailleurs. Pour la calmer, après quoi il pourra réitérer sa demande en mariage.

Arrête, elle lui dit (là c'est moi qui rêve), arrête ton char. Ton char en peuplier. Tutto di pubia. Pioppo. Ganz aus Pappelholz. Comme ce bouledogue qui accueille les collectionneurs, les amateurs ou simplement les curieux aux Vieux Tracteurs. Le tien est de feu, je sais, tiré par des chevaux de feu, et l'oeuvre de Bartolomeo Tiberino. C'est ainsi que te voient les frères. Ils te voient en rêve. Ravi, et ils voyagent comme toi en extase. Avec toi. Dans ton char de feu qui est en peuplier. Tout en peuplier. Arrête-le s'il te plaît, arrête-toi à la chapelle VIII. Nous y prenons le frais et quelques photos, si tu le permets. Des selfies.

Ce n'est pas interdit. Si ça l'est, il faudra leur dire de changer la signalétique. D'ajouter ça au parcours de dévotion. Une nouvelle main. Pour expliquer à ta douce amie que si l'idée d'un dialogue philosophique avec elle en effet t'émoustille, ton corps ne suit pas, les crampes t'empêcheront toujours de voler. Il faudra l'expliquer à la « jeune russe », des deux mains le lui faire comprendre et admettre, en te frappant le front. Ton grand front de philosophe.

La source d'inspiration des épisodes de la vie de Saint François racontée au Sacro Monte est le De conformitate de Bartolomeo da Pisa, c'est-à-dire les Quarante Conformités de la vie de François avec celle du Christ. Quand la conformité n'est pas possible, on a recours, comme ici, à un épisode biblique de l'ancien testament: le prophète Elie enlevé et Elisée son disciple est témoin de la scène, il a vu le char de feu et les chevaux de feu, Elie monter au ciel dans un tourbillon. Dans cette chapelle VIII, François apparaît aux frères, en rêve, enlevé sur un char de feu. Rapito su un carro di fuoco. Kidnapped on a fire cart. Verzückt auf einem Feuerwagen.

Nietzsche revient de loin. Il pensait que voyager le guérirait, et le soleil. Mais ces années d'errance n'arrangent rien. Il emporte avec lui son mal. Dans un vieux coffre en bois, un vilain coffre où il range aussi des pots, des potions, et deux chemises. Le congé de l'université de Bâle est devenu retraite définitive. L'auteur de la Naissance de la tragédie se sent oublié, depuis qu'il s'est détourné de Wagner. Il ne se reconnaît pas dans ce vieillard égroteux. Il aura beau suivre le soleil, aller de Nice à Gênes (où le 1er mai 1888 il écrit:« il souffle ici un air délicieux, léger, espiègle, qui donne des ailes aux pensées trop lourdes... »), de Rapallo à Rome, de Sorrente à Messine, rien ne le distrait de sa souffrance.

« De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ici? », lui demanda-t-il, la première fois. Voici la réplique. Un long baiser, dont elle se souvient à peine. Il peut bien lui donner du tu dans ses lettres, lui dire « Je te dois le plus beau rêve de ma vie. », de cet après-midi au Sacro Monte elle ne garde aucune trace. Elle a remis de la distance, il revient donc au vous: « Cette fois-là à Orta (sans doute parle-t-il du 5 mai 1882), j'avais décidé dans mon coeur de faire de vous le principe même de ma philosophie. Ah, vous n'imaginez pas quelle décision ce fut: je croyais qu'on ne pouvait pas faire un plus beau cadeau. Une entreprise de longue haleine... »

Je ne suis pas sûr que Lou lui ait fait cette demande. Elle cherchait elle aussi le soleil. On soignait comme ça la tuberculose, en fréquentant les lacs italiens et les beautiful people. Mais son anticonformisme n'allait pas jusque là. Le lion dort, elle le laisserait dormir. Au Leon d'oro où ils sont descendus. Où ils dîneront tous les quatre dans la grande sala da pranzo. Où Paul Rée et Louise sont déjà installés. Fatigués de leur journée. Fatigués de les attendre. L'accueil promet d'être glacial. Ce soir ce sera, quel que soit le menu, soupe à la grimace. Lou n'a rien voulu entendre, elle refuse obstinément de l'épouser. Quelle idée, aussi, de passer par Paul.

Elle lui aurait fait des avances, il n'aurait rien proposé d'autre. Que de l'impliquer davantage dans sa philosophie, de l'inclure. De lui donner les clefs de la maison. Alors qu'ils sont seuls à escalader le Sacro Monte. Seuls dans cette chapelle VIII où Saint François a pris la place d'Elie et s'envole dans son char de feu qui est en peuplier. Dans ce chariot, cette charrette où, quand ils seront redescendus sur terre, s'installera Lou-Andreas Salomé. Où il l'installe.

La photo a été prise en mai 1882 à Lucerne, dans l'atelier de Jules Bonnet, mais elle a été arrangée d'après les indications de Nietzsche. Voici donc « La Trinité ». Lou-Andreas Salomé, Paul Ree et Friedrich Nietzsche. C'est un char comme on en verra dans les tombes, avec un prince ou une princesse celte couchée entre les roues. La princesse ici c'est Lou, bien campée sur ses deux genoux et munie d'un petit fouet. Le char est aussi bien un chariot ou une charrette à bras. Si la photo était en couleur, sans doute qu'elle serait bleue.

Le char, on le voit, n'est pas de feu, ni les deux chevaux qui le tirent (à hue et à dia), Paul et Friedrich. Avec un tel attelage, la jeune fille ne risque pas de s'envoler. Mais ce n'est pas ce qu'elle souhaite. Contrairement à ce qu'affirme Calvino dans son texte. Et à ce que croit Nietzsche quand il lui confie le rôle de cocher. Et qu'il lui donne ce fouet. Car c'est lui, bien que sur la photo il paraisse légèrement en retrait, qui a orchestré la scène. C'est lui qui mène la danse, bien qu'il fasse semblant de subir. Celui qui fait mine de regarder ailleurs, vers ce destin qui l'appelle et l'effraie, c'est celui qui lui a attribué ce sourire. Ce sourire de satisfaction, gentiment sadique qu'elle arbore, en fixant le gros oeil du photographe, montre qu'elle a obtenu ce qu'elle désirait. La soumission à son désir de ses deux amants. C'est un joug autrement plaisant que celui qui unit les époux. Cela explique, pour celui qui la met ici en scène, qu'elle oppose une fin de non-recevoir à ses demandes en mariage. Surtout quand elles sont transmises voire formulées par Paul.

Mais c'est encore, quand Lou ne ressemble pas assez à l'image qu'il a d'elle et en général de la femme, l'obliger à prendre place dans ce char de feu qui est en peuplier. Forcer la conformité.

La photo se passe de légende. Elle est assez éloquente. Mais si on voulait absolument la faire parler, ce serait avec les mots de Nietzsche; avec cette phrase:

« Tu vas voir les femmes? N'oublie pas le fouet. »

Dans les femmes, il faut mettre Lou, bien sûr, c'est elle qui a le premier rôle, le pire, celui de la femme fatale. Mais il y a également les mères. Madame Salomé, qui ne voit pas d'un bon oeil le caractère intraitable de sa fille, son côté rebelle. La sienne aussi, qui fait tout, avec sa soeur Elisabeth, pour empêcher cette relation désastreuse. Elisabeth Nietzsche qui deviendra violemment antisémite, et adepte du nazisme. Elle voit dans «la terrible Russe» un danger pour son frère, une «vermine nuisible». C'est contre elles qu'il dirige son fouet. Ou plutôt pour elles, pour qu'elles le fouettent. Qu'elles fouettent son désir, comme Lou menace de le faire, ou qu'elles fouettent le garnement qui prétend échapper à leur contrôle.

Se rend-il compte, en composant cette photo, en lui assignant cette place, en l'installant dans ce chariot, cette charrette à bras, que c'est son rêve à elle qu'il réalise, à ailes car elle vole enfin, et avec ses « frères » comme elle les appelle quand elle le raconte? Que cette « Trinité » qu'il a mise en scène, c'est le cénacle à la fois gai et sérieux, la communauté qu'elle voulait fonder? Et en même temps l'«Église invisible» dont ils avaient le projet, avec Paul, et qui réunirait des esprits choisis, communiant dans les mêmes valeurs.

Ou bien comprend-il que Lou est plus attachée à son ami Rée? Que ce ménage à trois qu'elle lui a proposé est une blague. Que leur « Trinité » prend l'eau. Sait-il qu'elle le laissera seul sur les crêtes de l'«éternel retour»? C'est cela que dit le Mont Rose qu'on aperçoit au fond (on le voit par temps clair dès qu'on grimpe un peu), qu'il dit en noir et blanc?

Cette photo, c'est tout ce qui reste de l'idylle d'Orta. Une Lou qui ne se souvient pas de l'avoir embrassé. Et Nietzsche qui la regarde subitement avec les yeux de sa soeur. «Elle réunit en elle tous les attributs humains qui me répugnent et m'écoeurent le plus», c'est «un petit singe sale, maigre et nauséabond, avec sa fausse poitrine». En février 1883 et en dix jours il écrit, dans l'enthousiasme du désespoir, la première partie d'Ainsi parlait Zarathoustra. Et cette lettre, au printemps 1884, où il dit: « Parmi toutes les rencontres que j'ai faites, celle avec Mlle Salomé est pour moi la plus précieuse et la plus fructueuse. C'est seulement depuis cette relation que je suis mûr pour mon Zarathoustra.»

Kidnapped on a fire cart
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Denis Montebello
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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 08:50

La via per Boleto est aussi celle de la Madonna del Sasso, même s'il y a une autre route qui évite les villages et de confondre. L'église d'Artò et le fameux sanctuaire. Certains se croient en effet arrivés, et un panneau charitablement installé à l'entrée du petit parking, écrit par un paroissien qui entend rester anonyme, vient leur rappeler que cette église devant laquelle ils ont garé leur voiture n'est pas ce qu'ils apercevaient de l'autre rive, de la rive orientale, sur son éperon de granit. Qu'il n'est pas nécessaire de rester là éternellement, d'occuper une place qui peut être utile à d'autres.

De ceux d'Artò, on dit qu'ils sont "à la cime d'un clou". À Centonara qui est en bas, ou à Boleto en haut, le dernier village avant le sanctuaire. On dit ça parce que la pente est raide où est établi le village, qu'il n'y a qu'une rue, étroite et qui grimpe. On le dit avant l'unification, en 1928, des communes d'Artò et de Boleto et de leurs deux frazioni, Centonara et Piana dei Monti, et après, par habitude, pour nourrir la conversation, alimenter les querelles de clochers, sans quoi il n'y a plus de villages. Déjà qu'ils sont, en dehors des mois d'été, à moitié vides. Des scalpellini, des "tailleurs de pierre", il ne reste que les outils, des photos, et un musée, le Museo dello scalpellino di Madonna del Sasso, où on peut les voir à l'oeuvre. Ici comme ailleurs, mais un peu plus qu'ailleurs, on fête un métier (scalpellino, en dialecte picasass) qu'on n'exerce plus que pour de rares visiteurs, ceux qui, en découvrant la "Madone du Rocher" sur sa corniche, ont tout de suite pensé à une carrière, et attendu la pluie pour se rabattre sur l`Ecomuseo del Lago d`Orta e Mottarone.

Si l'on quitte Artò dans ces années-là, en gros les années 20, c'est parce qu'il n'y a pas de travaj, ni dans le coin, alors les hommes seront tailleurs de pierre, maçons en Suisse ou en France, les plus chanceux cuisiniers en Angleterre, cameriere en Amérique. Avec leur paye ils changent le toit, ils offrent un vrai toit à ceux restés au pays, un toit qui ne soit pas de paille et qui les protègera quand ils rentreront. S'ils rentrent. Car les fascistes enrôlent tout ce qui est en âge de combattre, et ils préfèrent encore leur vie de forçat dans les carrières, faire le maçon dans les Vosges, avec le risque de rester des mois sans travailler, à cause de l'hiver, donc sans ressources. Et on ne leur demande pas s'ils sont migrants économiques ou réfugiés politiques, ils sont les deux.

La Madonna del Sasso, on l'aperçoit de l'autre rive, de la rive orientale, sur son éperon de granit. Le Migliarolo d'Alzo, considéré (la preuve par l'étymologie) comme il migliore d'Europa, "le meilleur d'Europe", et le très prisé Serpentino d'Oira, un marbre tendre à l'origine et qui durcit au contact de l'air. Comme on peut le voir dans l'île de saint Jules, avec l'ambon de la basilique. Et le lire sur la brochure qui nous attendait dans notre gîte: "Sa couleur verte produit quasiment l'illusion du bronze, et le maître de San Giulio a tenté d'évoquer dans la pierre la dignité du métal." On y parle, in broken English, dans un anglais hésitant entre l'admiration et l'incrédulité, du Sanctuary of Our Lady of the Rock. De notre Madonna et non de la Ciccone (coeur déchiré brandi poing levé, clou dans la paume).

Mon grand-père se prénommait Giulio. Il nous montrait la Madonna del Sasso quand nous venions en vacances à Orta. Dans la famille, mais nous logions à l'hôtel. À la Pensione Santa Caterina où nous descendions (façon de parler, car il fallait monter et suer pour aller manger nos beignets de fleurs de courgettes), où nous avions nos habitudes sinon notre couvert. Il aimait cette Madone, mais il l'aimait de loin. Visiblement il préférait celle qui était installée sur sa rive, à deux pas d'Ameno, son village natal, le sanctuaire de la Bocciola. Dont le nom viendrait du bocciòlo -du prunier sauvage dans le dialecte local-, de l'arbre présent sur les lieux du miracle (d'où son goût, peut-être, pour la prunelline, cette liqueur qu'il ne sortait que dans les grandes occasions, et qu'il sirotait quasi religieusement). Nous y allions pour le panorama. Pour admirer le lac d'Orta. Ce n'était pas le "balcon du Cusio" (la Madonna del Sasso en face, sur son éperon de granit), on ne voyait pas jusqu'à Omegna, mais la journée avait sa carte postale.

Giulio a quitté le pays dans ces années-là, pour aller faire le cimentier-carreleur dans les Vosges. Où il restera. Maçon sans maison. Il ne sait habiter qu'en marchant. Dans la forêt qui est son jardin. Depuis qu'il a rangé sa truelle, le niveau et le fil à plomb dans sa boîte à fourbi. Il fit un temps ses légumes, mais c'est dans le bois qu'il va maintenant cueillir. Des premières anémones sorties violacées de l'hiver aux derniers champignons pas encore brûlés par les gelées. C'est un travail à plein temps. Son véritable métier. El travaj fait con piasì a l'é pì leger. "Le travail fait avec plaisir est plus léger." On n'a pas besoin de connaître ce proverbe ni de parler piémontais pour le savoir.

Ce matin, comme tous les matins, j'ai quitté la maison où nous logeons depuis six jours. J'ai pris une dernière fois l'unique rue d'Artò, cette rue étroite et qui grimpe et où il vaut mieux klaxonner pour signaler qu'on arrive (il n'y a pas de place pour deux voitures), puis la via per Boleto et pour aller marcher en forêt. Là où j'ai garé ma voiture, à l'entrée du bois, à peu près où j'avais rencontré à peine arrivé une gormelle comme nous l'appelions dans les Vosges -c'est l'amanite vineuse, mais nous ne la connaissions que sous ce nom plus amène, ou comme pied rose qui était plus ressemblant, plus délicat aussi lorsque le couteau suisse caressait la mousse. Nous en rapportions des paniers. Là, dans ce bois et bien qu'à Boleto on s'attende à ramasser des champignons, des funghi porcini pour accompagner le lapin et la polenta, cette gormelle était seule. Comme la coulemelle surgie ce matin quasiment au même endroit. Une coulemelle surprend moins, sous ces châtaigniers, qu'une gormelle plus habituée -ou que j'associe davantage- aux sapins.

Ce qui m'étonne, ce ne sont pas les efforts qu'elle déploie en se dressant pour ressembler à son vrai nom de lépiote élevée, c'est le fait qu'elle soit seule. J'ai beau chercher autour, plus loin, m'enfoncer en montant, en remontant le temps, je ne lui trouve pas de famille. Ni la moindre accointance.

Je songe à ce Giulio qu'on regardait comme un homme des bois, un sauvage, et qu'on surnommait affectueusement "l'ours" (dans le clan adverse).

Je songe à son père Ambrogio, un enfant trouvé (le nom que nous portons est d'un trovatello). Il ne trouvera jamais sa place dans la vie. C'est tout ce qu'il lèguera à son fils. Cette incapacité d'habiter.

J'y songe d'autant plus que nous sommes à Artò dans un gîte. Que nous avons loué pour la semaine. Il y a des livres dans la bibliothèque. Sur la vie d'autrefois dans ces villages. Sur l'impossibilité de vivre ici, et l'obligation où ils étaient, tous ces jeunes hommes, d'aller chercher ailleurs du travail. De quoi offrir un vrai toit à ceux restés au pays. De quoi se payer une maison digne de ce nom. La plupart ne sont pas rentrés. Ils ont fait souche dans d'autres forêts.

Et je ne peux m'empêcher de penser que ces deux-là, le fils et son père, à travers ces deux champignons solitaires, trouvés à quelques mètres et quelques jours de distance et sans que je les aie cherchés, me font signe. Qu'ils m'accueillent dans leur bois. Qu'ils m'invitent à partager, l'espace d'une marche, leur solitude.

à la cime d'un clou
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Denis Montebello
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5 septembre 2015 6 05 /09 /septembre /2015 06:05

Photo Marc Deneyer

Une étymologie populaire prétend que les pétoncles s'appellent ainsi parce qu'ils pètent. Sur la plaque où on les fait ouvrir, où ils cuisent, dans leur coquille et dans leur jus, et il n'y a rien à ajouter. Que la motte de beurre quand le couteau déclare ouverte la cueillette. Du pain et un vin blanc frais. C'est tout simple, et il y a de quoi en faire un plat. Un plat unique, capable de réconcilier la poésie, friande d'étymologies remotivantes, et la science pour qui le pétoncle est d'abord un peigne, un petit peigne de mer quand la Saint-Jacques est Pecten maximus.

Vivre sous l'arbitraire, fût-il du signe, nous ne pouvions plus, disent les uns. Et ils vous sortent, comme une bouteille de derrière les fagots, La Preuve par l'étymologie, cet ouvrage paru en 1953 et réédité par Le Temps qu'il fait. Les autres, bien que peu disposés à scier la branche -la plus vieille de la linguistique!- sur laquelle ils sont installés, acceptent de mettre un peu de vin dans leur eau: s'ils ne partagent pas tous les engouements de Jean Paulhan, ils admettent volontiers que l'excès de sérieux est au moins aussi dangereux que l'abus de calembours, et ils ne se refuseront pas le plaisir d'un jeu de mots.

Surtout s'il permet d'aborder la délicate question de l'origine. Qui est, pour notre pétoncle, le Pertuis Breton, le long de la côte nord-est de l'île de Ré, en face de la Flotte. On trouve également des bancs entre l'île d'Oléron et le continent. On sait où sont les principaux gisements, quand sortent les bateaux qui vont draguer les fonds, en gros entre novembre et mars. On sait aussi comment, si on n'y prend pas garde, on dérive. Comment on rallume, par une parole malheureuse, une guerre qu'on croyait définitivement éteinte. Je parle de la guerre du pétoncle, dont on peut rire (ce n'est quand même pas la Guerre de Troie!), mais qu'on aurait tort à mon sens de minimiser. Certes, l'époque semble révolue où les pêcheurs rétais regardaient comme étrangers ceux qui osaient draguer leurs fonds, piller leurs bancs. Ces étrangers ne venaient pas de bien loin, ils étaient le plus souvent d'Oléron ou de La Rochelle!

Suis-je dans l'exagération épique si, racontant ces conflits d'un autre âge, je convoque Barbara Cassin et sa Nostalgie (l’origine est là où l’on veut qu’elle soit, là où c’est le plus utile, c'est une « fiction stratégique »), Ionesco et sa Leçon (« la philologie mène au pire »)? Je réponds non, et sans hésiter. Je n'ai pas oublié que les plus empressés à servir la cause nazie, ceux qui ont adhéré en masse et servi avec zèle le régime, quand ils n'étaient pas carrément aux avant-postes, c'étaient les philologues et les archéologues. Des obsédés de l'origine et de la pureté.

De quoi parlons-nous? De mollusques bivalves, je ne m'égare pas, je ne perds pas de vue mon sujet. Mais encore? De pétoncle ou de vanet? Distinguons, puisque vous y tenez, puisque vous insistez, ce qu'on a l'habitude de confondre, Chlamys varia et Aequipecten opercularis, pétoncle noir (sa vraie couleur est le rouge brique terne) et pétoncle blanc (rose-blanc), le pétoncle et le vanet ou vanneau qui est une mini coquille Saint-Jacques, avec présence de corail. Mettons un peu d'ordre avec ce petit peigne dans la grande famille des pectinidés où l'on trouve tout et n'importe quoi, le meilleur et le pire, la coquille Saint-Jacques et des pétoncles ou vanneaux d'importation qui viennent de partout, du Chili, du Pérou, du Canada. Vous en pêcherez. Dans votre boîte aux lettres, à l'approche des fêtes. C'est le moment où il faut être vigilant. Non pas pour savoir ce que cache l'appellation noix de Saint-Jacques, ce qu'il y a dans vos coquilles, sous la sauce bretonne ou normande, et le phare qui rassure, le danger est ailleurs. Le risque est de glisser de la traçabilité (difficile) des produits de la mer à une dénonciation de la mondialisation libérale, donc de donner des arguments aux identitaires.

Comme je ne veux pas plomber le réveillon, ni surtout vous couper l'appétit, je vais pour finir en beauté me livrer à un petit exercice de style. Là, ce n'est plus moi, ni le je en blouse blanche. Je n'ai rien à démontrer, rien à vendre. J'ai seulement écouté ceux qui m'invitaient à sortir de ma coquille, à prendre parti. Entre la méthode poétique de recherche du vrai et l'approche scientifique, pourquoi faudrait-il choisir? Renoncer à l'ambiguïté. Plutôt que de me demander si les noix de Saint-Jacques qu'on me propose sont des pétoncles, des pétoncles ou des vanneaux, s'il faut dire le ou la pétoncle, si ce mollusque bivalve est hermaphrodite, je dirai je et vous penserez que c'est une coquille, une de ces coquilles que l'anglais appelle indifféremment scallop qui parle. De l'autofiction.

Quand j'entends le mot vanet, j'ai l'oeil qui pétille, vous pouvez vérifier, c'est même préférable, je suis un coquillage fragile, je rends mon eau et meurs facilement. Si je m'ouvre, aujourd'hui, c'est seulement pour que vous ne passiez pas devant moi sans me voir, pour que vous m'appeliez, peu importe comment vous m'appelez, que vous répondiez au moins à mes messages, que vous me calculiez, vous comprenez, comme vous faisiez au début, dans les temps géologiques, et comme vous feriez si j'avais les yeux de ma cousine, ses beaux yeux bleus vous les reconnaîtriez tout de suite, vous ne nous confondriez pas, moi et ma copine, c'est dur quand ton Chéri te calcule plus, ou qu'il te calcule moins, comment découvrira-t-il que tu es vivante à l'intérieur, et que tes yeux en couronne sont bien pétillants?

Photo Marc Deneyer. Texte et photos à paraître dans L'Actualité n° 110.

Photo Marc Deneyer. Texte et photos à paraître dans L'Actualité n° 110.

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Denis Montebello
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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 09:02

On n'aime pas le chou, en Italie. On en consomme bien moins que chez nous. Du chou-fleur, à la rigueur et alla besciamella, ou du brocoli. Mais rares sont les recettes. Plus nombreux les conseils pour éviter que l'odore cattivo dei cavolfiori, la « méchante odeur de chou-fleur » n'envahisse la maison. Ne parlons pas du cavolo cappuccio, du chou pommé, ni surtout des cavolini di Bruxelles, des choux de Bruxelles qui sont viandes barbares. Un attentat contre le goût. Le chou, fût-il de Milan, n'est pas en odeur de sainteté. Je dirais même plus, il pue le diable, et pas seulement parce qu'il empeste.

Les choux, quels qu'ils soient et de quelque manière qu'on les prépare, arrivent en Italie come i cavoli a merenda, « comme les choux au goûter » où ils s'invitent et ne sont pas vraiment les bienvenus, où on les regarde comme ici un cheveu sur la soupe.

Pourtant les Italiens savent planter les choux. Aussi bien que nous. Ils ont l'art du jardin, et ils l'ont développé bien avant nous. Ils connaissent la chanson. Même s'ils ne la chantent pas. Ils savent depuis la Bible que l'uomo è buono a piantare il cavolo e la donna a gabbare il diavolo. Ils savent, grâce à Adam et Eve, où est le bien et où est le mal. Le chou est du bon côté, du côté du travail, des activités honnêtes. Si l'homme a été chassé du jardin, ce n'est pas parce qu'il y plantait des choux, mais parce que sa femme avait commerce avec le diable. On s'attendrait à plus de reconnaissance, de bienveillance, d'autant que le chou appartient à la famille des crucifères. On ne voit pas ce qu'il a fait de mal en dehors de puer. Son seul péché serait-il de porter un nom qui ressemble à celui du diable?

En français, cela ne donne rien, parce que chou et diable ne se ressemblent pas, tandis qu'en italien cavolo et diavolo sont voisins, ils ont le même nombre de syllabes. On peut les rapprocher par jeu (paronomase), on peut même les substituer l'un à l'autre. C'est amusant et c'est commode. Quand on ne veut pas dire « diable », de peur qu'il ne nous prenne au mot et n'ait l'idée d'apparaître, on dit « chou ». Sto cavolo di demonio: ce « chou » de démon. Certes, on peut toujours dire à quelqu'un: Ma tu chi diavolo sei? « Mais toi qui diable es-tu? » Mais c'est risqué. Avec ce « chou » de démon on n'est jamais à l'abri d'une mauvaise surprise, jamais trop prudent. « Chou », si l'on se bouche le nez, si l'on se fie uniquement à l'oreille, c'est quand même plus doux que « diable »; c'est même, si l'on écoute bien, une antiphrase, une façon de le rendre plus fréquentable, de l'amadouer, de faire, s'il répond à son nom, qu'il se montre moins terrible, presque aimable, ou carrément « chou ».

Mais ne perdons pas avec ce chou nos rares lecteurs. Ceux qui se sont aventurés sous les portiques de l'Albergo Orta, de cette pensione aujourd'hui fermée. Cherchons un autre point de vue sur le lac. Prenons la Valentina pour aller en face, à Pella le temps d'une glace, puis dans notre gîte d'Artò. Où, parce qu'on a changé de rive -on est sur la sponda occidentale-, on croit reconnaître les syllabes inversées d'Orta. Son reflet sonore. Dans ce miroir que nous tient un putto et où nous plongeons. Orta et Artò s'opposant, comme deux images symétriques et inverses. Une illusion d'optique. Ne nous laissons pas abuser. Ne nous leurrons pas. Ne trompons pas non plus le lecteur qui a bien voulu nous suivre sur cette petite route. Elle n'en finit pas de tourner et de grimper: inutile d'en rajouter. En avançant une nouvelle réflexion sur les pouvoirs du miroir d’eau et de ses simulacres. Évitons la tentation du maniérisme, du baroque, du rococo. De faire le Malin.

Pourquoi chercher le mot rare, la tournure compliquée, égarer notre lecteur comme Victor Hugo dans L'histoire du beau Pécopin et de la belle Bauldour, le précipiter, avec le nain Roulon, dans le Bois des pas perdus?

Pour qu'on dise de nous Ma perché cavolo non ha scritto in una lingua più accessibile? « Mais pourquoi diable n'a-t-il pas écrit dans une langue plus accessible? » « Mais pourquoi chou? »

Mais pourquoi chou?
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Denis Montebello
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2 juin 2015 2 02 /06 /juin /2015 06:19

Des clochettes j'ai déjà parlé. Je trouvais ça plus parlant que campanules. Mon grand-père aussi, manifestement. Je m'explique mieux, maintenant que je lis le piemunteis, la sympathie qu'il éprouvait pour ces petites fleurs, le plaisir qu'il prenait à dire clochettes. Qui était si ressemblant. Et d'abord à ce qu'il cueillait dans son enfance, sous le nom piémontais de ciochette.

J'ai revu nos marguerites. Dans un poème. Un poème en piémontais de Nino Costa. Et dans leur pré. Je comprends maintenant pourquoi mon grand-père aimait ces fleurs. Pourquoi son oeil brillait au seul nom de marguerite. Dans quel sentier il se retrouvait soudain ou dans quel prà. À cöje le margrite. Quel buchet il rapportait à sa mère restée dans sa cassina. Cela ne peut pas faire de mal, murmurait-il, en essuyant une larme. Et il remplissait son verre de Barbera, le petit vin du pays.

Les violettes, le muguet lui faisaient le même effet. Même s'ils avaient perdu en chemin leur parfum.

J'ai retrouvé mes tremblants dans les Herbes de Marc Deneyer. Mon hiver dans ses étés. Un été aussi. Des vacances au Point-de-vue. Le jardin m'accueillait enfin. Dans le grand pré d'où l'on surplombait la ville. Dans l'herbe où Marcelle, en bonne marraine, avait installé deux chaises longues. On lisait. Elle un roman, moi des patnaïes pour les lapins. Ou les petites fraises que j'avais aperçues en grimpant vers les clapiers. Je me croyais arrivé au paradis, et je marchais encore en forêt.

Je ne sais pas ce qu'étaient ces patnaïes qu'on donnait aux lapins, quelle herbe ils mangeaient sous ce mot du patois (vosgien, lorrain, bien que ma tante fût bavaroise), quel panais si le mot vient bien, comme je le pense, du latin pastinaca. Ce que je sais en revanche, c'est qu'ils la préféraient, cette herbe sauvage, à ce qu'on cultivait dans le jardin et dont ils ne recevraient jamais que les fanes, les épluchures. Cette herbe qui pousse de peur. Ce qui signifie, dans le Marais Poitevin où j'ai cueilli l'expression, en toute liberté. Sans qu'on ait à la semer, à l'arroser, à l'entretenir. Sans effort ni engrais. Une herbe qui n'a pas besoin de vous pour pousser, et que vous pouvez tranquillement oublier.

Une herbe qu'on peut oublier, et qui poussait en abondance au Point-de-vue. Je n'ai jamais su son nom. Je n'en connais que la couleur, lilas pâle, d'une pâleur qui contraste joliment avec le vert du pré. Un pré que ma tante n'aurait pas encore fauché. Dont je n'aurais jamais été chassé.

Avec les fleurs, les champignons, on cueille des noms. Mais avec les herbes, qu'est-ce qu'on cueille, en dehors des tremblants? L'herbe, on ne la cueille pas, on la fauche.

Aujourd'hui on l'arrose de roundup, on la brûle.

Lire et cueillir ont même origine. Une racine commune. D'où le sentiment que j'ai, en lisant marguerite, de cueillir une trace. Et le besoin que j'éprouve, quand la fleur est chassée de son champ, de lui garder une petite place au bord de la route, de lui offrir avec mes talus un refuge. Un asile durable.

Elle y rejoindra d'autres images. D'autres passantes.

Ce qui n'a pas de nom, on n'a pas envie de le cueillir. Est-ce que cela le sauve? L'herbe qui en a reçu un est assignée à résidence, elle ne quittera plus son pot, son vase que contrainte et forcée. Elle aura gagné son herbier: le droit de reposer en paix.

Mais celles qui n'ont pas eu cette chance? Celles qui ne sont jamais passées fleurs, que deviennent-elles? Sont-elles condamnées à vivre comme des fantômes? À mener l'existence misérable, erratique de ces algues minuscules, remontées de si loin et pour si peu de temps (elles apparaissent avec la pluie et disparaissent aussi sec)? Tant qu'on ne les a pas rencontrées dans le dictionnaire (des mots rares et précieux), on marche dessus sans rien remarquer. On les écrase sans remords. Les appeler par leur nom, nostoc, crachat de lune, vitriol végétal, c'est les appeler. Non pas évoquer des morts, cela c'est l'affaire des grands, et notre magie à nous est d'un autre ordre, elle opère ailleurs, dans les pelouses miraculeusement oubliées des espaces verts, les allées, les escaliers en ciment, et sur le terrain de la couleur.

La chose recouvre aussitôt sa couleur. Vert noirâtre ou brun-olive foncé. Avant de s'installer, une fois sèche et pour quelques heures, dans le noir. Avant de retourner au néant.

Elle retrouve aussi sa consistance. Visqueuse. Elle redevient fucus. Un fucus qu'on prendra plaisir à tenir entre le pouce et l'index, puis à écraser sous son talon.

Nostoc ne fait pas que claquer, il permet à cette petite algue d'exister. L'espace d'un nom.

Cueillir
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Denis Montebello
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28 mai 2015 4 28 /05 /mai /2015 13:27

Ils sont les premiers dans la liste de mes faits d'armes. Ils ne sont pas les plus hauts (j'ai fait mieux que prendre un fort non prévu par le Général Séré de Rivières, construit de 1884 à 1885 et à une altitude de 384 mètres, j'ai d'autres conquêtes à mon tableau, et autrement difficiles), mais ils constituaient ma première victoire, ils ne la chanteraient pas trop fort, étant par nature discrets et dressés pour le rester. Ils se montreraient dignes de la confiance que nous leur témoignions, porteraient haut, même si la guerre était finie, nos espoirs et nos couleurs.

Dignes ils le furent, et en toutes circonstances, dans la victoire autant que dans la défaite. Les tremblants ne sont pas du genre à crier sur tous les toits que vous avez triomphé de votre vertige. Vous n'avez quand même pas escaladé l'Everest. Ils n'ont pas non plus la cruauté de rappeler que le fort fut progressivement désarmé, vidé, abandonné aux tremblants et à ceux qui auraient l'idée un peu folle de les cueillir.

Nous avions pris ce fort, mon cousin et moi, sans rencontrer de résistance. Nous le reconnaissions volontiers, mais cela ne diminuait pas notre mérite. Cela n'entamait pas non plus notre détermination. Car d'autres ennemis guettaient, en bas. Et il fallait tromper leur vigilance, ne pas réveiller leurs soupçons. Même si à cette heure-là ils étaient occupés, les unes par la vaisselle, les autres à refaire le match.

Ce Fort de Bois l'Abbé, nul ne songeait à l'époque à le restaurer. Ni bien sûr à organiser des visites. Les Journées du Patrimoine n'existaient pas, et on n'imaginait pas que des gens puissent un jour payer pour voir ça. Nous étions les seuls touristes, mon cousin Michel Ritter et moi, et si nous avions pris ce fort, ce n'était évidemment pas pour y planter notre drapeau, ni pour voler quelque chose. Nous laissions les épaves aux pilleurs, nous leur laissions la rouille pour cueillir sans trembler nos tremblants. Et rapporter chez nous, comme d'autres des phares ou des cendriers décorés de coquillages, un souvenir de Bois l'Abbé. Il trônerait tout l'hiver sur le buffet de la salle à manger. Rue d'Alsace où habitaient mes grands-parents et où nous n'allions que certains dimanches, pour fêter Pâques et jamais un anniversaire (chez nous on ne fête pas les anniversaires), et pour caresser du regard mais pas trop les tremblants. L'expérience ayant pour but de vérifier s'ils portaient bien leur nom, s'ils le méritaient toujours, la caresse ne devait pas être appuyée. Si, comme j'ai dit, dans la famille on ne souffle pas les bougies, on peut, pour en avoir le coeur net, risquer une brise, et légère: la tempête leur fait perdre la tête, et ils ne ressemblent plus à rien. Ni à leur nom.

Ce fort, nous ne l'avions pas pris, il nous avait conquis. Cet exemple de fortification de l'Est de la France, partie intégrante de la place forte d'Épinal, avait pour nous un autre intérêt, non moins stratégique, et d'autres charmes que je ne m'explique toujours pas.

Le plaisir de la cueillette, je le rencontrais plus souvent dans mes bois, et je n'avais que rarement à cacher mon panier vide sous les fougères. C'est là que j'avais appris à lire, avec les clochettes qui occupaient les murs, les petites fraises qui poussaient dans le grès, entre les rails du Decauville -la fameuse Voie de 60-, ou les brimbelles du plateau, avec les tontons et les charbonniers, des noms comme jamais je n'en ramasserais dans mon Premier Larousse illustré. Où il y avait pourtant à cueillir. Les mots, il fallait les écouter longtemps pour espérer qu'ils résonnent. Ou les démonter, afin de voir ce qu'ils avaient dans le ventre. Alors que les tremblants, il suffisait de se baisser pour les cueillir. Et ils venaient, sans se faire prier, enchanter nos hivers.

Cela, c'est la version idyllique. Dans la réalité, les tremblants sont de drôles de clients. Guère plus commodes qu'il n'y paraît. Ou que ne le suggère ce nom qui n'en est pas un. Que recouvre cette appellation populaire? Une fleur? Une herbe? La plante existe-t-elle en dehors de mon souvenir? Et sous quel nom savant? J'imagine que cela n'a pas échappé aux botanistes. Mais de quel latin l'ont-ils affublée? Dans quel herbier repose-t-elle?

J'ai cherché, et je n'ai pratiquement rien trouvé. Si elle surgit dans un commentaire, c'est sous une photo de gypsophile, pour affirmer une ressemblance qui ne saute pas aux yeux, qui n'est évidente que pour celle qui se souvient des tremblants qu'elle cueillait enfant avec sa grand-mère. Elle ne dit pas quand ni où. Mais je suppose que c'était dans les Vosges. Dans ces « Vosges ingrates et essentielles » comme les voit, longtemps après les avoir quittées, Henri Thomas.

Mes tremblants à moi n'ont pas tendance à se répandre, et on ne les utiliserait pas comme garniture, pour boucher les trous dans un bouquet, l'équilibrer, pour rehausser ou atténuer, faire ressortir ou masquer. Ils savent se tenir dans un vase, et ils se suffisent à eux-mêmes. Ils ne servent pas de faire-valoir, et ils ne sont pas là pour faire joli. D'ailleurs ils sont plutôt austères. Peu amènes, ils n'invitent pas vraiment au voyage. S'ils doivent quitter un jour leur buffet, ce sera contraints et forcés. Ils n'ont aucun goût pour la liberté. Et ils ne sont pas causants. Ne comptez pas sur eux pour engager la conversation. Ni pour la sauver quand elle se meurt. Les tremblants ne sont pas farouches, ils sont juste sauvages. C'est, ne l'oublions pas, une fleur des champs, une herbe des talus. Une herbe qui se respecte, qui se fait respecter. Qui vous tient en respect, comme les tourelles entre lesquelles elle pousse. Pour elle la guerre continue. Contre l'hiver, contre le gris.

On n'est pas obligé d'aimer les tremblants pour en faire des bouquets. Cet air gentiment revêche qu'ils arborent, c'est tout leur charme. Il opère à chaque fois, ou c'est le Barbera, « le petit vin du pays », il fait pleurer et c'est de joie. La Moselle reprend miraculeusement son cours, l'ennui semble se dissiper.

Je ne sais donc pas ce que je cueillais sous ce nom de tremblants. Ce que je cherche. Ferai-je une fois pour toutes mentir la légende, trouverai-je enfin de l'eau à la Moselle?

Oui, malheureusement, et dans l'étang de la Comtesse: des tapis de végétaux entremêlés flottants, qui se forment à la surface de l’eau. Ce sont les seuls tremblants qu'on me propose.

Les nôtres avaient les pieds au sec. Et quand ils étaient installés sur le buffet, ils ne réclamaient pas d'eau. Jamais. Le rôle de fleurs séchées leur convient. Elles le jouaient déjà de leur vivant. Naturellement. Elles ne vont pas commencer à leur âge à cabotiner. Sous prétexte qu'elles sont dans un vase. Sur le buffet Henri II (version industrielle) de la salle à manger. Où on ne s'assoit que pour les fêtes. C'est-à-dire deux fois l'an. Elles n'ont pas, ces pauvres fleurs, attrapé la grosse tête. Elles se tiennent bien. Comme les enfants à table. Même si on ne leur parle pas, même si on ne les voit pas. Les enfants comme les tremblants sont présents. Une présence invisible. Ils occupent leur place et jouent leur rôle. En silence. Ils écoutent les grands qui égrènent des noms. Qui évoquent des fantômes. Eux aussi sont des fantômes. Même si on ne les a pas invités. Même si on ne les écoute pas. Ils en auraient pourtant à raconter. Des batailles, des victoires. Et ils aideraient les vivants dans leur combat contre la grisaille. On sortirait avec eux, grâce à eux, vainqueur de l'hiver.

S'ils finissent dans un vase, sur le buffet de la salle à manger, ils commencent leur existence de tremblants dans une lande que je dirais sommitale, si je n'étais pas tenu à la plus sèche description. La main s'attend à cueillir des myrtilles, des airelles, tant la végétation est naine. C'est le monde comme le voient les enfants, Comme ils le découvrent. Par tâtonnements. Par rapprochements. Les enfants rampent pour tromper l'ennemi qui normalement, à cette heure-là, est occupé par la vaisselle ou à refaire le match.

Voilà pourquoi on aura le triomphe modeste. On a touché la ligne bleue, mais on n'est pas au bout de ses peines. On n'est qu'au sommet d'un fort, à 384 mètres d'altitude. Il faut savoir rester humble, même si on rapporte de beaux bouquets. On comprend vite que ce sont de minces trophées, qu'au lieu de la ramener on ferait mieux de se laver les mains, car on ne sait pas trop ce qu'on a touché et il est bientôt l'heure de passer à table. Oublions ces petites fleurs qui ne sont pas des fleurs puisqu'elles n'ont pas de nom, ces herbes qui coupent, qui scient et qu'on ferait mieux de faucher, et mangeons les bises vertes, les pieds roses, les jaunirés dont on a fait une belle omelette. Un fameux fricot. Des noms qui annoncent la couleur. Qu'on peut savourer en toute confiance. Et qui résisteront mieux à l'hiver qui s'installe, et pour longtemps.

Il ne faut pas se leurrer. S'ils opinent du chef, les tremblants n'en font qu'à leur tête. Qu'à leurs têtes, car ils en ont plusieurs, beaucoup, dont ils ne savent que faire. Qu'ils les brandissent ou qu'elles pendent, elles ne tiennent qu'à un fil; et elles n'attendent qu'une chose: trouver un petit crâne où se nicher, des cheveux ou des poils pour se cacher. La tête a la taille d'un pou. La forme et la couleur d'une tique. Les tremblants sont faits pour se fondre dans le décor. Pour se confondre et nous avec. Ne nous laissons pas tromper par leur apparente neutralité. Abuser par leur soi-disant docilité. Les tremblants, s'ils sont du vent qui vente, n'écoutent qu'eux. Comme ces vieux qui hochent la tête sans raison, qui font mine d'acquiescer pour mieux poursuivre leur sieste. Chassons ces poux. Débarrassons-nous de ces tiques. On ne le dit pas, mais quand même, on est fatigué de ces petites têtes chenues, et de les voir remercier. Comme les anges de la crèche, pour que vous leur donniez une pièce. Comme les petits chiens à l'arrière des voitures, mais ils ne sont pas encore inventés. On les dit serviles, en fait ils sont intéressés. Ils ne font les beaux que pour vous extorquer un sourire. Et vous n'en avez pas à leur offrir. À la fin, on ne peut plus les souffrir. Disons au sortir du printemps, pour en sortir plus vite. On précipite un peu les choses, on hâte la manoeuvre. Un beau jour, un peu moins gris que d'habitude ou pour vaincre les derniers brouillards, la poussière se transforme en grand ménage. Le vase restera vide jusqu'à l'été. Où l'on fera de nouvelles provisions pour l'hiver. Contre lui.

L'ennemi, dans les Vosges, c'est l'hiver. C'est contre lui qu'on dresse ses tremblants, qu'on érige ces fragiles remparts. Ces petites fleurs sèches puis séchées (on ne voit pas bien la différence) tiendront tête à l'hiver, qu'elles aideront à passer. Elles si frêles, si timides, qui tremblent au moindre souffle, sauront se montrer impavides. Et nous communiquer leur courage.

Les herbes folles, elles sont plutôt rases dans mon souvenir. Cela vient de ce que nous devons ramper, non pour échapper à la sentinelle (elle monte la garde dans les myrtilles, barre l'accès du Champ de tir dont les rafales résonnent dans tout le vallon, et encore dans ma tête), mais pour ne pas alerter inutilement ceux qui en bas sont occupés à jouer leur rôle. Un rôle écrit une fois pour toutes, et que nul ne songe à contester. On sort à peine des années cinquante, et on va entrer dans le gris, un gris sans nuances. Cela ne doit pas nous distraire de notre tâche, nous empêcher de cueillir nos tremblants.

Les tremblants gardent la frontière. Celle qui nous sépare de l'hiver. Ils nous protègent de notre ennemi. Ils empêchent son retour. Ils conjurent la menace.

La frontière entre l'herbe et la fleur, c'est une autre histoire. Ils la passent. Discrètement. Ils l'effacent, l'air de rien ou de pas grand chose. Ils brouillent les pistes, nous ôtent nos repères. Ils nous font vivre, ce qui n'est pas pour nous déplaire, dans les confins. Habiter, bien que nous n'ayons pas accompli notre révolution néolithique, que nous ne l'ayons même pas commencée. Habiter, nous qui sommes de fins cueilleurs mais des lecteurs en herbe, poétiquement le monde.

J'avance dans ma recherche. Alors que je croyais les avoir définitivement perdus, j'ai trouvé trace de mes tremblants. Ce pourrait être cette Brize intermédiaire ou Amourette commune (ou Tremblotte) dont on vous donnera aussi le nom latin (Briza media), la fiche descriptive, la répartition, l'histoire et l'archéologie. On la présentera comme originale et célèbre en raison de ses épillets très décoratifs qui se balancent au vent. En forme de coeur et retombants.

Si cette graminée est très recherchée, c'est moins pour la touffe dense qu'elle forme, le vert bleuâtre de ses feuilles, que pour ses tiges érigées et ses épillets. De couleur verte en juin, d'un brun violacé, ils mûrissent rapidement et deviennent crème.

Cette plante est fréquente dans les prairies sèches et les friches.

Cela semble correspondre, même si je la vois moins haute. Ce que nous cueillons, n'est-ce pas la petite brize? Avons-nous infligé à ces pauvres vivaces une coupe sévère, afin qu'elles forment un joli bouquet sec, et surtout qu'elles ne dépassent pas trop du vase? Si c'est le cas, nous avons apprivoisé la friche. Nous nous comportons déjà en aménageurs.

M'a échappé aussi un détail, sans doute parce que je ne pêchais pas, ou que j'étais trop loin de la mer. Je parle de la ressemblance avec des écailles de poisson. Cela ne m'a pas frappé. Ou je l'ai enfoui quelque part. Comme la queue du serpent à sonnette. Je n'avais pas de place pour la peur. Pas le loisir. Je cueillais mes tremblants sans trembler. Même quand l'été autour de moi crépitait.

Les tremblants sont plantes des friches. Ils font d'abord partie du paysage. De ce que Gilles Clément appelle le Tiers Paysage. Sous ce nom « se trouvent assemblés les paysages relictuels issus de l'aménagement et par lui délaissés. » (1)

Comme les orchidées qu'on aperçoit nombreuses depuis la voie rapide. Quand nous la prenons ou que nous la quittons. Chaque fois qu'il faut ralentir.

Est-ce pour cette raison que nous les remarquons? Parce que nous roulons moins vite. Ou bien faut-il imaginer qu'elles ont élu ce rond-point parce qu'il s'est créé tout seul, dans l'indifférence générale, et qu'elles s'y sentent à l'abri? Celui qui les a découvertes en ralentissant ne peut pas s'arrêter en plein virage pour les cueillir. Et surtout, là où elles ont choisi de s'installer, sur cette bretelle, elles n'ont absolument rien à craindre des espaces verts.

(1) Gilles Clément, Où en est l'herbe? (ACTES SUD, 2006, p 62)

Photos cueillies dans Flore d'Aveyron et d'ailleurs:

http://flore.aveyron.free.fr/photos/687-_DSC0991.jpg

Brize intermédiaire (Amourette commune): Ceillac (05) le 15 juillet 2011.

Brize intermédiaire (Amourette commune): Ceillac (05) le 15 juillet 2011.

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Denis Montebello
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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 07:28

Ce n'est pas une maison hantée. Pourtant, si rien n'est fait pour empêcher le désastre, pour sauver ce qui peut l'être, d'elle il ne demeurera plus, comme des grandes et belles villas romaines, que quelques murs fantômes. Ou un nom sur la carte, un lieu-dit. Une rue. La Gaieté a déjà la sienne. La rue de la Mosaïque. C'est un signe. Un signe vide qu'on aura bien du mal à remotiver quand la maison aura disparu. Quand de la façade il ne restera plus rien. Pas même un tesson. La Gaieté n'aura plus lieu d'être. Elle regagnera sa place dans le dictionnaire. Sa concession. On oubliera de la renouveler. Le mot gaieté fait déjà partie des obsolètes. Et la chose n'est pas moins désuète. Cette ivresse légère, à l'heure du binge drinking. Il faut être un peu poète pour siroter en silence, assis à la même table. L'époque réclame le changement. Elle a des désirs plus violents, le plaisir plus bruyant. La joie peut être discrète, mais elle passe de mode. Bientôt elle aura rejoint l'allégresse. La gaieté, sa vraie maison, c'est le cabaret. Ce cabaret de campagne, établi en bordure de route. La route a continué sans lui. Elle va, comme la prose quand elle suit son étymologie, droit devant. Les cabarets, s'ils furent des témoins de l'histoire, ne sont plus aujourd'hui que des traces. Comme les parquets. Qui songerait à mettre ses pas dans ces vestiges, ses mots? Les thés dansants? Les morts? Ils courent les dancing floors. Se précipitent pour la photo. Celle qui figurera dans la vitrine de l'agence. Parmi les affiches de biens immobiliers à vendre. Ce sont les âmes du Purgatoire. Elles sollicitent nos suffrages. Pour les gens, cela veut dire voter. Comme à la télé. Et c'est ce qu'ils ont fait récemment. Leur devoir. Ils ont élu un maire. Le nouveau maire de Chérac (un bourg viticole situé entre Saintes et Cognac) a décidé de faire table rase du passé. D'abattre ces trois palmiers qui prenaient feu en plein jour. Qui étaient, comme cette foutue maison, une menace. La Maison de la Gaieté est à vendre. C'est ce qu'il répète, sous son béret. Cher, le plus cher possible. Mais nous ne sommes pas venus l'acheter. Nous sommes là pour voir. Ce qu'un père et son fils ont fait de leur vivant. Et de leur vie. En recueillant, de 1937 à 1952, un million de cassons de vaisselle. En composant cette mosaïque. Avec le soleil, on se croirait à Barcelone. Devant des trencadis. C'est en effet un décor haut en couleurs. Et qui résume la vocation de ce café-restaurant installé au bord de la route. Une halte obligée, bien qu'elle ne figurât dans aucun guide, pour celui qui faisait du tourisme sans le savoir. Ou qui l'inventait, au sens archéologique du terme. Un jour qu'il fallait cueillir, et c'était le dimanche. Et c'était tous les jours dimanche pour celui qui trinquait avec ses copains et jouait aux cartes, ce que raconte évidemment la façade. Il riait avec le roi des cocus, en rejouant Ces bons parisiens à la campagne ou Un mariage à la campagne (personnages et scènes qu'on retrouve dans la mosaïque), il s'évadait avec Claudy Nil dont le nom était à lui seul un voyage. Car on venait là poser ses fesses, se reposer, pour le spectacle et aussi voyager. On pouvait aimer les gens et les histoires du pays, et ne pas détester le dépaysement. On était, grâce à cette maison, de bonne compagnie. Des personnes resséantes et voyagères (aurait dit Montaigne). La Gaieté était un rêve. Comme la Maison de Pierre Loti à Rochefort. Mais ce n'était pas un rêve aristocratique. Ni surtout un mirage. C'était un rêve en dur, fait pour durer. Même si on ne s'y arrêtait que pour une nuit, ou pour quelques heures. Il était accessible à tous, à la portée de toutes les bourses. L'exotisme y était facile. Aimable. Et j'aimerais n'en parler qu'au présent. Inviter ceux qui me lisent à voyager avec cette maison. L'oeuvre d'Ismaël et Guy Villéger. Et un monument de l'art populaire. Il aurait sa place, avec le jardin de Gabriel Albert à Nantillé et celui de Franck Vriet à Brizambourg, tous les deux visibles depuis la route, dans un circuit de l'art naïf ou singulier, et constituerait, pour Saintes et sa région, un attrait touristique supplémentaire.

L'Association pour le renouveau de la Maison de la Gaieté se réunit au Café des Sports à Chérac: elle accueille les projets et les bonnes volontés.

Texte à paraître dans L'Actualité n° 109.

La Gaieté
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Denis Montebello
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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 13:47

Photo Marc Deneyer

Parce que la couleur est d'abord ce qui cache, et que la petite qui avire ses chèbres, qui chasse ses chèvres pour les ramener au pré, ne retrouve pas celle qui s'est aventurée dans les trop jeunes taillis.

Elle n'est pourtant pas capricieuse, ni particulièrement éprise de liberté (elle a une longue habitude du pacage, se montre plutôt calme et docile), c'est juste la robe, la robe recherchée présente un brun foncé sur la tête et l'extérieur des membres, et qui s'éclaircit en bordure. Le risque est de confondre avec les fougères que l'automne a commencé de coucher, la drôlesse ne le mésestime pas.

Si elle porte la « cape de Maure », il n'est pas moindre. L'oeil a beau retourner la nuit, la robe noire reste introuvable. La main avance sans rencontrer de poils, ou ils ne ressemblent pas à ceux qu'elle a, demi-longs, sur le dos et les cuisses. Plus clairs sur l'intérieur des membres, sous le ventre et la queue. La tête est sombre avec deux lignes blanches de chaque côté du chanfrein, partant des oreilles et allant jusqu'au museau, mais cette face qu'elle découvre enfin n'est pas assez triangulaire. Elle est bien trop fine, et allongée.

De quelle couleur était la disparue, fougère morte, ou bien noire? Avait-elle des cornes? Des pampilles, en plus de sa barbiche? Ses yeux étaient-ils mobiles, ou la droyère avait-elle trouvé, comme le poète (1) mais sans savoir, sans la reconnaître, « la déesse de l'amour aux longs yeux de chèvre »?

On n'a pas l'âge, quand on garde les chèvres, mais on a le temps. De penser à ça. On apprend le métier. De berger. On garde son troupeau, on veut pour ramener au pré la chèvre égarée, et on court la galipote: la prétantaine ou le guilledou.

Que sa robe soit fougère morte, ou bien une « cape de Maure », cette chèvre est un mystère. Quand on la cherche, comme la petite, ou qu'on la retrouve, comme nous à Messé un mercredi d'avril. On ne sait si elle est indigène, si elle descend, comme cela se raconte, du Massif Central ou si, autre légende, la race poitevine est un cadeau des Sarrazins. On s'arrêterait volontiers à cette version qui serait un joli pied de nez aux identitaires, une bonne calotte à ceux qui se croient en 732 et se prennent pour Charles Martel, mais il y a plus urgent.

Nous sommes attendus. Non en mairie (15, route de Messidor, car on est à Messé), ni pour la Messe Choucroute (dont la photo régalera, me dit Bernard en la prenant, la libre Pensée), mais à La Roche Élie. Philippe Massé et Christophe Bourbon ont préparé une petite collation. Avec dégustation de leurs produits. Ils parlent de ces chèvres qu'ils élèvent et qui le leur rendent bien. Qui sont une vraie famille, et tellement accueillante. Elles donnent peut-être moins de lait que les alpines, mais il a plus de caractère. Nos hôtes parlent de leurs chabis sans en faire un fromage. Les feuilles de châtaignier sont là comme une invitation à laisser l'encre sécher, à ne pas noyer le Mothais sous les mots.

Et à tâter de ces fricots qui redonneront goût au pain, à la vie. De ces bûches, pavés qui ont la légèreté des cabris qu'ils ont libérés. D'abord ils se lancent dans une exploration systématique du vaste monde, de la cour de la ferme où nous sommes réunis et où, pour se dégourdir et aussi nous épater, ils tentent quelques entrechats. Puis, s'étonnant de leur maladresse, s'en amusant, ils bondissent à qui mieux mieux, multiplient les culbutes, les dérapages, et nous fichent le tournis. On dirait des enfants. Des sotrés comme on les appelle dans les Vosges où j'ai passé ma jeunesse. Ils étaient à l'origine des esprits facétieux, maintenant ce sont des gamins. Des sotrés, parce que comme ici les drôles, ou comme ces chevreaux, ils sautent partout.

Qu'on ne vienne pas nous dire que ces gentils chevreaux, si l'envie nous prenait de les bercer, nous baveraient dans le cou puis s'évaderaient de nos bras, en ricanant et en nous bombardant de pommes, que leurs galipettes ne sont pas innocentes, qu'elles ont pour but de nous étourdir, que bientôt nous galoperons des fantômes.

Nous avons reconnu depuis longtemps (nous le découvrons seulement cet après-midi à Messé) la déesse: celle qui fait croître l'arbre où voisinent la pomme et l'étoile, et accéder au jardin.

 

(1) Robert Marteau, Forestières, Paris, Métailié, 1990.

 

 

 

Texte à paraître dans L'actualité n° 109.

 

Photo Marc Deneyer

Photo Marc Deneyer

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Denis Montebello
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22 février 2015 7 22 /02 /février /2015 14:34

© Helene JEANBRAU / 1996 CINE TAMARIS

Geneviève m'en parle à Rouvre. Pendant le déjeuner. Avant la marche où je suis invité à dire des textes et qu'elle suivra: elle est de celles qui l'ont organisée, avec le Conseil général et la bibliothèque départementale des Deux-Sèvres.

La procession aura ses stations, cinq exactement, à moi d'imaginer ce qui peut tenir lieu de chapelle, faire office de prière dans ce qui ressemble de loin, mais l'impression se confirme à mesure qu'on approche du départ, à ces messes révolutionnaires censées éradiquer la superstition, le fanatisme. Ici on canalise la religiosité populaire en fêtant, non plus Dieu, ni même l'Être Suprême, mais la Lecture. Qui est l'autre nom de la Liberté. Son dernier avatar.

Je pense, parce que nous mettrons nos pas dans des vestiges -de chemins creux, de sentiers huguenots-, qu'il y aura pour notre petite assemblée des traces à cueillir, un pin parasol, un cyprès, tout un Désert à lire dans le paysage ou ce qu'il en reste.

Mais Geneviève m'entraîne plus haut, vers des cérémonies franchement païennes quand elle évoque, juste avant le dessert, les cantiques de son enfance. Qui se préparaient à Rochefort et pour le Boeuf Gras. Qui l'accompagneraient dans sa promenade. Dans les rues de la ville et sur la place Colbert. On écrirait, en caractères gras, avec ces boeufs et aussi les chevaux, les ânes, les bouchers, une nouvelle page. La même tous les ans. La foire établie (depuis le 18 janvier 1862) dans la ville de Rochefort. Le jeudi précédant le jeudi gras. Une foire pour la vente des boeufs gras. Où l'on verrait défiler toutes ces bêtes, ces belles bêtes venues des marais et couronnées de mimosa. En mangeant des cantiques. Comme ça jusqu'en 1962. Cinq ans avant le film qui allait changer, et de quelle manière, l'image de Rochefort. Avant qu'on ne repeigne les façades de la place Colbert. Avant qu'on n'oublie les cantiques pour chanter avec les Demoiselles. Avant qu'on n'entre avec elles dans le monde enchanté de la modernité. Où l'on regardera la graisse avec horreur, où on la combattra par toutes sortes de régimes.

Le Boeuf Gras (prononcer beu gras) n'y songe pas, dans ses marais. La graisse ne lui fait pas peur. C'est même ce qu'il exhibe fièrement, place Colbert. Et qui lui vaudra de gagner le concours, si son boucher le présente.

La graisse, ce n'est pas seulement dans le boeuf qu'il faut la chercher, elle est encore dans les cantiques. Dans l'huile où plonger ces losanges. Ces échaudés ne la craignent pas. Ils ont connu l'eau bouillante. Maintenant ils attendent. Sur le linge où on les a laissés égoutter et refroidir. Ils n'attendent que ça: qu'on les jette dans la friture.

En 1967, une autre chanson commence. Désormais, « nous sommes deux soeurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux ». Et nous faisons attention à notre ligne. Si nous les voyons, ces cantiques qui fêtaient le Boeuf Gras, c'est comme des fossiles. Et nous ne voyons pas comment ils pourraient s'incruster dans notre présent.

Pourtant, la recette que m'envoie Geneviève après cette lecture gourmande et pour continuer la conversation rouvre joliment l'appétit. Et tant pis si c'est, comme déjà on le murmure, renoncer au progrès, abandonner l'autoroute pour creuser avec les archéologues. Ou tant mieux. L'archéologie ne nous raconte pas d'histoire. Ce n'est pas l'histoire. C'est l'actuel: ce qui arrive en ce moment, et qui se reproduit depuis toujours. Nous le voyons bien, même si nous n'avons pas l'intelligence du terrain. Le présent est rempli de passé. Des formes naissent de la répétition, le futur se construit dans la matière accumulée, la mémoire.

Nous le savons, aussi choisissons-nous le petit, les choses les plus simples, les plus humbles, car elles témoignent d'un processus extraordinaire. Et elles font marcher ensemble, sur le même chemin, ceux qui n'avaient pas vocation à se rencontrer.

Je parle des cantiques. Je ne me contente pas d'en parler. Je tâte de ces merveilles, je n'attends pas Carnaval pour les préparer. Suivant la recette de Geneviève: elle la tient de son arrière-grand-mère Claire qui habitait Nieulle-sur-Seudre en Charente Inférieure!

Prendre environ une livre et demie de farine.

Faire un trou au milieu, y casser un à un huit œufs. Ajouter une demi-livre de beurre ramolli, sel et rhum. De la farine si nécessaire pour obtenir une pâte assez ferme.

Laisser reposer de deux à trois heures.

Couper la pâte en petits paquets et les étendre.

Les jeter ensuite dans de l’eau bouillante et les retirer dès qu’ils remontent à la surface.

Les couper en losanges et les laisser égoutter et refroidir sur un linge.

Les jeter enfin dans la friture bouillante.

Sucrer immédiatement.

Texte à paraître dans L'actualité n°108.

Glen Baxter 2015

Glen Baxter 2015

Photo Marc Deneyer

Photo Marc Deneyer

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Denis Montebello
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