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9 février 2015 1 09 /02 /février /2015 08:39

Le 8 février 1843, Juliette Drouet écrit à Victor Hugo: «Tâchez de rencontrer votre atroce Maxime et de lui faire une venette de tous les diables, c’est très urgent. »

Maxime, c'est Fortunée Gariot, dite Melle Maxime, une actrice éconduite et qui ne supporte pas que Victor Hugo lui en ait préféré une autre pour jouer Guanhumara dans Les Burgraves, du coup elle fera un scandale, engagera un procès en réclamant son rôle devant le tribunal de première instance.

La venette est l'inquiétude de la bête poursuivie par les veneurs. Celle qu'on éprouve quand on se sent traqué, mais aussi, quand la peur change de camp, et que le gibier devient chasseur, celle qu'on flanque, la trouille de sa vie afin que l'actrice renonce à son procès, ou pour faire taire le critique malveillant qui vous a démonté, vous et votre pièce.

Le 28 février 1843, c'est mardi-gras, Juliette Drouet écrit à son Toto, à son cher petit Toto. Il est 1 h. de l'après-midi, et elle est encore au lit, plus au chaud pour attendre le retour de sa servante qui est allée porter ses bottes et voir le bœuf-gras.

« J’ai lu l’article de rétractation du hideux Charles Maurice (1) que je n’avais pas vu dans l’examen rapide que j’avais fait de ces deux ignobles journaux. On voit qu’il a une venette atroce et il fait la grimace du diable forcé de louer saint Michel qui va l’écraser sous son pied. Je suis contente que cette misérable canaille sente enfin à qui ses injures s’adressent et ce qu’il peut lui en cuire pour l’avenir.

(1)Chroniqueur théâtral du Courrier des théâtres, particulièrement fielleux et corrompu.

Cette venette atroce, c'est aussi le tourment d'écrire, la torture que s'inflige un Flaubert quand il cherche pour son nouveau chapitre un nouvel effet et qu'il n'y parvient pas. Ce qui lui fait dire (à Ernest Feydeau. Croisset, dimanche 19 décembre 1858): « Je suis dans une venette atroce parce que je vais répéter comme effet, dans le chapitre III, ce qui a été dit dans le chapitre II. »

Mais il semble que le plaisir soit quand même au rendez-vous.

« Enfin l’érection est arrivée, monsieur, à force de me fouetter et de me manustirper. Espérons qu’il y aura fête. »

Et qu'on en ait fini avec cette « lâche venette ». D'ailleurs, je ne sais pas si le mot venette a survécu à Flaubert. Je crois même que ce dernier a terrassé le monstre, car il va quitter progressivement le champ de la littérature, et même disparaître des dictionnaires.

Ou l'écrivain, fatigué de chasser le style, court d'autres lièvres, un gibier de moins basse venaison et qui nourrisse l'âme. Et non plus le corps. Il réclame des viandes célestes et fait le voyage à Ligugé. Il en rapportera une ardeur nouvelle, ou a défaut des mots tombés en désuétude. Très neufs parce que très anciens. Il leur offre une seconde jeunesse, et peu importe que leur existence soit éphémère. Que leur vie dure le temps d'un livre. Ils auront existé. Ils seront nés deux fois. La deuxième sera la bonne, cela vaudra éternité. Même si leur vie fut brève. D'un mot qui n'a pas eu le temps de s'installer dans les dictionnaires, ni même d'y entrer, on ne dira pas qu'il n'a plus cours. On ne maudira pas la mode qui l'en a chassé.

Je pense à cette expression qui m'avait beaucoup impressionné quand je l'avais découverte dans ma jeunesse, à « ces quérimonieuses adulations de ses propres aîtres », à la joie qui était celle de l'inventeur. Comme l'archéologue, je ne m'estimais pas propriétaire du trésor qu'on venait d'exhumer à côté de moi, le paysan qui retournait comme tous les ans son champ et qui heurta ça avec sa charrue.

D'abord je n'y étais pour rien, c'était un cadeau du hasard, et si je devais remercier quelqu'un, c'était l'agriculteur qui avait eu la bonne idée de labourer juste à côté du chantier qui nous occupait, mes collègues et moi, et l'honnêteté de nous signaler ce drôle de vase. De même « ces quérimonieuses adulations de ses propres aîtres » venaient récompenser un long travail, même si elles étaient bien éloignées de ce qui nous semblait être l'aboutissement de nos fouilles, et elles s'en iraient rejoindre leur dictionnaire (s'il voulait bien d'elles), comme le cratère son musée. Si elles n'y avaient pas leur place, on leur en consacrerait un, ou on le construirait rien que pour elles, un dictionnaire des mots rares et précieux dont elles seraient évidemment le clou.

Ensuite, le temps fit son oeuvre. La surprise passée, l'expression perdit de son éclat, très vite, aussitôt exhumée, elle retomba dans l'oubli, dans un oubli dont elle n'aurait jamais dû sortir. La joie fut donc de courte durée. La première fois fut la dernière. Passage unique, comme on dit de certains films dans certains festivals. Je ne l'ai pas rencontrée ailleurs, et je n'ai pas relu Sainte Lydwine de Schiedam. Que j'avais avalé, parce que je goûtais Huysmans, son verbe faisandé, et que, abordant l'oeuvre de Michaux, je voulais voir par quel déchirement cette mystique catholique arrivait. Et que je n'ai pas rouvert, même après Soumission, le roman de Houellebecq.

Ces « quérimonieuses adulations de leurs propres aîtres » n'ont entraîné aucune conversion, fût-ce à l'écriture artiste, et je n'éprouve pas le besoin d'aller à Ligugé. Pour ma part (de gâteau: un scofa dont les Carmélites de Niort ont transmis la recette au fameux monastère), ou pour épater mes invités, je me rends au Marché Central de La Rochelle où Michel, le fromager, a forcément quelques exemplaires de ces délicieux acronymes. C'est, sinon la foi retrouvée (elle est définitivement perdue), du moins du temps que je mange, puisque c'est à peu de choses près, à commencer par le nom, le suprême de mon enfance, de chez Schwartz où mes parents à Épinal l'achetaient.

Il faut bien reconnaître que « ces quérimonieuses adulations de ses propres aîtres » ne disent plus rien à personne. Pourtant, elles parleraient à notre époque, et aussi bien d'elle. De son narcissisme forcené, et de cette propension qu'on voit tous les jours affichée sur facebook, répétée de mur en mur, à se repaître de ses malheurs, à jouir du manque d'amour, de reconnaissance, du peu d'égards que les autres ont pour nous, de l'indifférence du monde, de son insensibilité à notre souffrance.

N'est-ce pas la maladie de l'époque, la forme moderne de l'acédie, une acédie sans Dieu? En attendant le diagnostic, les remèdes, observons les symptômes; relisons Huysmans:

« dans ce désarroi, l’on ne tente plus de se consoler qu’en s’attendrissant sur soi-même, qu’en se plaignant d’être la victime d’une inéquitable rigueur ; plus on gémit et plus l’on s’aime ; et l’âme détournée de son chemin par ces quérimonieuses adulations de ses propres aîtres, vague, excédée sur elle-même et finit par s’étendre dans la ruelle, tournant presque le dos à Dieu, ne voulant plus Lui parler, ne désirant plus, ainsi qu’un animal blessé, que souffrir, cachée, dans un coin, en paix. »

Joris-Karl Huysmans, Sainte Lydwine de Schiedam (1901).

Une venette atroce
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4 février 2015 3 04 /02 /février /2015 17:51

« Tout commence maintenant, en effet. Face au monde dévasté qui est le nôtre, il faut sans doute, à l'image d'Adorno, faire ce ''choix du petit 1''. Choisir l'insignifiant; c'est-à-dire, comme le poète René Char, prendre le parti du précaire, de l'élémentaire. Lorsque, comme le rappelle Benjamin, l'état d'exception devient la règle 2, lorsque le quotidien postindustriel devient cet ''état étrange où tendent à s'abolir les frontières entre la guerre et la paix, qui va de pair pourtant avec le déploiement des activités industrieuses, des arts, des sciences, des métropoles, bref les signes d'un plein état de société 1'', nous devons comprendre que, si nous en sommes là, alors notre conception conventionnelle du mouvement de l'histoire ''n'est pas tenable''. Nous nous sommes habitués à vivre désormais sous la menace d'une destruction sinon totale, du moins ''massive''. Nous nous en pensons relativement protégés sans bien réaliser que cette illusion de confort collectif a pour nécessaire contrepartie la dévaluation de l'humain. Résister à cela, c'est décider de ne pas renoncer à notre part individuelle d'humanité, en posant l'histoire comme le lieu de la conscience. C'est considérer les toutes petites choses du monde au moins aussi importantes que les grandes, et les recevoir, dans leur fragile à-présent, comme un présent merveilleux de la vie. »

Laurent Olivier, LE SOMBRE ABÎME DU TEMPS Mémoire et archéologie

La couleur des idées, SEUIL, avril 2008.

1 Abensour M (2003), postface, in ADORNO T.W., Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée, trad.fr. D'Éliane Kaufholz et de Jean-René Ladmiral, Paris, Payot, coll. »PBP », p. 335-354.

2 « Sur le concept d'histoire », thèse VIII (Benjamin, 2000a, p. 433).

Photo Marc Deneyer (elle sera en couverture de mon livre à paraître en mars au Temps qu'il fait et sous le titre Aller au menu).

Photo Marc Deneyer (elle sera en couverture de mon livre à paraître en mars au Temps qu'il fait et sous le titre Aller au menu).

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Denis Montebello
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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 09:50

Ça pas d'bon sens, répétait, entre Québec et Edmundston, celui qui m'avait invité chez lui, dans la République du Madawaska dont il agitait timidement le drapeau en m'accueillant à l'aéroport. Je ne connaissais pas la chanson avant qu'il ne me la chante, avant qu'il ne parke son char dans la forêt, qu'il ne me dise: « Espère-moi, j'viens right back. » J'ai attendu et il est revenu, tout de suite et avec la patronne de la cabane à sucre pour me faire goûter une tire d'érable sur la neige. Pour ne jamais oublier la violence faite aux arbres, ni ces motoneiges de plus en plus performantes, de plus en plus gourmandes, dont il me parlait en drivant son char jusqu'à sa maison, étant donné qu'il n'y a plus d'avion, plus de train, plus de bus pour se rendre de Québec dans le Nouveau-Brunswick.

Ça pas d'bon sens: c'est pas normal, ça ressemble à rien, c'est n'importe quoi.

Qu'est-ce qui aurait du bon sens, alors? En dehors de rétablir des liaisons aériennes, ferroviaires, de relancer des lignes d''autocar.

Écoutons Irvin Blais. Passé le dépaysement, on retrouve la vieille rengaine des temps de crise, le blues, et c'est celui qu'on éprouve à l'entendre râler contre les impôts, les politiques qui nous mentent, l'absence de travail: « Y a pas d'ouvrages dans nos villages , et quand Y nous promettent des gros chantiers Dans l'espoir qu'on va travailler C pour les étrangers? » Ou bien « ils viennent chez nous Dans nos villages avec pas un sou Pour nous acheter. Mais ca pas d'bon sens On n'est pu chez nous Pis c notre argent Qu'on donne au gouvernement. » Ou encore: « Y nous imposent toutes sortes de lois Y respectent même pas notre foi Ou c'que l'on croit On n'a même pu le p'tit jésus Accroché sur une statue Yé disparu. »

Maintenant on y voit plus clair. Et notamment ce qu'on met sous ces mots: bon sens ou sens commun. Les préjugés qui sont la chose au monde la mieux partagée, et qu'on appellera valeurs. L'identité dont on se réclame, un terme commode car il permet de renvoyer à leurs origines, en attendant de les renvoyer chez eux, ceux qui mangent notre pain, et qui n'ont même pas la reconnaissance du ventre. On connaît la chanson, et on la reconnaît, chantée en québécois ou dans n'importe quel patois.

J'aime bien le québécois -le joual, mais j'ai une tendresse particulière pour le chiac, cet hybride impur, ce mélange d'anglais et de poitevin-saintongeais-, et en général les langues régionales. Et toutes les langues, j'ai la passion des langues. Du français comme de celles qui l'ont nourri. Et qui continuent de l'enrichir. J'aime le français dans sa diversité.

C'est pourquoi je n'ai jamais passé la serpillière. Je ne l'ai passée, ni dans les Vosges où le torchon de plancher était l'affaire de ma grand-mère, sa propriété, ni dans le Pas-de-Calais où j'habitai un an (à Saint-Folquin, près de Sainte-Marie-Kerque) et où je wassinguais comme tout le monde. J'ai quitté la wassingue pour la since, c'est cela que je fais maintenant à La Rochelle, tous les jours ou presque, je since.

Cela pour dire (mais ce n'est pas un scoop!) qu'il y a plusieurs mots pour dire la même chose, et ce dans la même langue, où les mêmes mots n'ont pas non plus toujours et partout le même sens. Prenez bon sens. Le fameux bon sens paysan ne parle plus à personne, en tout cas cela ne fait pas rêver. L'époque où le Crédit Agricole en avait tiré un argument de vente est bien révolue. La Crise est passée par là, et la finance folle n'a pas épargné la banque de proximité. Prenez maintenant sens commun, au sens commun du terme s'il existe. Essayez. Tapez sens commun. Qu'est-ce que vous trouvez? En premier, le site de Sens Commun, où on réagit à la nomination de Madeleine Bazin de Jessey, porte-parole de Sens Commun, à la fonction de Secrétaire nationale aux programmes de formation :

« Nous nous réjouissons de cette nomination, fruit d’un travail entrepris depuis un an. Sens Commun a, depuis sa création, mis l’accent sur la proposition d’idées et la formation. Cette nomination illustre la réussite du dialogue constant que Sens Commun entretient avec les responsables politiques de l’UMP ainsi que l’écho grandissant que nos convictions rencontrent dans notre parti. C’est une première étape et un point de départ positif pour une nouvelle année de travail ».

Où on salue l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de l’UMP: il s'est engagé à lutter contre la GPA.

Sens Commun, pour faire court, c'est la Manif pour tous. Ce sont les sifflets qui ont accueilli Juppé dans sa bonne ville de Bordeaux, Juppé le candidat des bobos, comme Le Maire surnommé en coulisse Ségolène Le Maire. Il faudra s'en souvenir. Que c'est devant eux, et sous leurs applaudissements, que Sarkozy s'est dit favorable à l'abrogation de la Loi Taubira. Que c'est une des leurs -elle était des Veilleurs!- qui vient d'être nommée Secrétaire nationale aux programmes de formation de l'UMP.

La stratégie est claire. Il s'agit, dans la perspective des Présidentielles de 2017, et dans un scénario de second tour, de fédérer les droites; de harceler, avec les activistes de Hollande démission et avec leurs mots, le bouffon et potentat qui nous gouverne (si mal); de rallier à sa cause, qui est celle de la Droite Forte, derrière son chef retrouvé et tant aimé, la Manif pour tous; de ringardiser le Front National en le débordant sur sa droite; de mettre progressivement dans la tête des gens, avec des petits signaux comme la nomination de cette Veilleuse, et quelques éléments de langage (et l'aide de Minute!), que le parti de Marine Le Pen est devenu marxiste, qu'il est pour toujours plus d'état; qu'il est aussi soumis au lobby LGBT, ce qui explique l'absence remarquée de Marine Le Pen aux démonstrations de force de la Manif pour tous, et que confirment l'outing de Philippot et Chenu rejoignant le Rassemblement Bleu Marine; qu'il ne faudra pas davantage compter sur le FN (là on va chercher Zemmour et Renaud Camus, on donne des gages aux identitaires) pour empêcher le Grand Remplacement.

Ce sens-là n'est pas commun (heureusement!), mais il est clair.

Sens commun
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Denis Montebello
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12 décembre 2014 5 12 /12 /décembre /2014 11:29

Photo Victor Salvador, Vosges Matin.

On peut écrire des faits divers, produire, à la manière de Félix Fénéon, des nouvelles en trois lignes. On ne se prive pas de ce plaisir, d'écrire sous la contrainte (si votre âme y consent, si elle trouve ces gênes exquises), d'inventer du vrai. Ce n'est pas la peine de s'inscrire à l'atelier d'écriture, d'y participer si on ne veut pas jouer le jeu, suivre les consignes ou la recette, mieux vaut se donner des règles, s'y tenir ou pas, laisser les rêves vous conduire où vous ne voulez pas, et parler l'absence.

Qu'on écrive selon des consignes ou sous la dictée de l'inconscient, on ne fera jamais aussi bien que Twitter. Qui en 140 caractères (sans ponctuation ni majuscules), 120 signes c'est préférable, vous balance une information qui enrichira votre collection de gestes fous et en même temps désolera l'amateur:

« il attaque le bassin d'argenteuil avec un voilier »

Dans certains tweets, il « traverse le bassin », gentiment on dirait, avec un voilier comme on en voit à Épinal, aux Champs Golot où les enfants promènent leurs petits bateaux, et que la traversée se déroule bien, sans dommages. Il n'y avait pas de vent, cela ne fera pas de vagues. Est-ce la peine de relayer ça?

Dans d'autres, il donne un « coup de poing » dans la toile ( fist en anglais), ou il « troue » le bassin avec son voilier, ce qui traduit bien la violence du geste, mais lui donne une connotation sexuelle qu'il n'a peut-être pas. D'abord on ne sait rien du psychopathe, ni de sa victime. Qui est ce Jacques? Qui éventre-t-il? Et suivant quelle pulsion? Ou pour quelle raison? Et puis je ne voudrais pas donner des idées au maniaque de l'épilation intégrale, qu'il finisse au rasoir L'Origine du monde.

Si c'est comme on le prétend un sociopathe, on ne sait pas quels comptes il règle ainsi, à qui il s'en prend en lançant son redoutable voilier contre un innocent tableau.

Au moins, quand on trouve un corps sans tête dans une valise et dans Sud Ouest, on nous dit tout de suite que la victime était espagnole, «une mule éventrée afin de récupérer la drogue».

Pour revenir à notre bassin d'Argenteuil, certains twittos ne connaissent visiblement rien à l'affaire, ni à l'art, ils n'ont jamais entendu parler de l'Impressionnisme, mais ils donnent leur avis. Monet is money (c'est aussi un roman de Ted Escott, alias Jean-Olivier Tedesco, paru en 2000 chez Métailié), beaucoup même, et 5 ans de prison pour un gars de 49 ans qui a détruit un original de 1874 avec son voilier, 5 ans pour avoir fait perdre à la société 10 millions de dollars, c'est pas cher payé.

http://www.irishcentral.com/culture/Dublin-man-sentenced-to-5-years-in-prison-for-punching-a-Monet-painting-.html

Claude Monet, Le Bassin d'Argenteuil avec un voilier.

Claude Monet, Le Bassin d'Argenteuil avec un voilier.

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11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 09:25

Je n'ai pas le souvenir qu'il en livrait, avec du charbon. Qu'il sortait autre chose de sa hotte que des martinets. Je parle du Père Fouettard, et des betteraves qui étaient sa spécialité. Quand j'interroge l'image (Imagerie d'Épinal n°509), je constate qu'il n'a ni hotte, ni martinets. Il porte des verges à sa ceinture ou sous le bras, et il les distribue. Comme la maîtresse les bons points, mais ce sont des punitions. Il en reçoit, le petit Joseph qui ne voulait pas finir sa panade.

Si elle ne sort pas de la hotte du Père Fouettard, de quelle soupe primitive provient-elle? Je l'ignore. Ce que je sais, en revanche, c'est que cette betterave dont je suis, l'espace d'un texte, le « chantre mélancolique », donnerait un excellent bortsch. Un Barszcz comme en Pologne où il constitue l'un des douze plats traditionnels du réveillon de Noël. Notre betterave crapaudine entrerait joliment dans cette recette, et elle ferait merveille.

De quels enfers remonte-t-il, disons de quelle Charente-Inférieure? Ce légume- racine. Pour naviguer ainsi entre la vie et la mort, cela sans fin. Même si un beau jour il débarque. On dirait, quand il apparaît étendu sur sa civière, apathique et morne, une sorte de Père Fouettard rogue mais débonnaire, le Chasseur Gracchus. S'il vient des Vosges ou de la Forêt Noire, l'histoire ne dit pas. Dans quel trou il est tombé en suivant son chamois, dans quelle faille. Si c'est cela qu'on appelle après Buffon, avec l'archéologue, le sombre abîme du temps. Si on arrive à Riva ou sur une autre plage. Et de quel lac italien. Ce qui compte, c'est cette forme allongée que vous donne à force la civière. Ce teint terreux, ce mauvais poil que vous cachez si mal sous un suaire.

Est-ce un croisement? Un hybride, non seulement de bette et de rave, mais aussi un animal-plante, qui n'est plus ni animal, ni plante, qui ne l'a jamais été. Une étrange et absurde chose, une curiosité comme on en montre le dimanche aux enfants, on ne sait quel couteau apportera la délivrance à l'impossible bête, quel boucher.

Est-ce une pierre? Un poète? Un poète enterré sous sa pierre? Un poète « tondu, sans aile, Rossignol de la boue »?

Vous n'avez d'yeux que pour la pierre. Et vous ne vous demandez pas, avant de l'enchâsser, si elle se trouvait dans votre tête, ou si c'est la dent qu'ils ont, tous ces poissons, contre vous.

Au début, on n'entend que du noir. Du mauve charbonneux. Les corbeaux ont envahi la cuisine, ils pillent allègrement la table. Le Corbières tremble dans son verre. On épluche, la mine sombre, sa betterave. Soudain le couteau entre dans le vif, crapaudine se met à crier, c'est un i pourpre qui se déplace, ou plutôt, parce qu'on n'est pas dans un sonnet de Rimbaud, un rouge violacé qui se propage telle une onde. Sans rien rencontrer ni personne. Aucun corps ne l'arrêterait, il voyagerait, comme le Chasseur Gracchus, mais sans jamais trouver son port. On ne connaîtrait pas cette betterave réputée la plus ancienne, ou on ne la reconnaîtrait pas quand elle échouerait dans l'assiette. On songerait en l'entamant à l'aubier qui dort sous l'écorce. À ces vaisseaux qui transportent la sève. Ici le sang s'arrête.

Et il ne s'arrête pas. Et c'est toujours la vermeille couleur. Qu'on la déguste crue et râpée ou bien tiède, en salade, accompagnée de poireaux vinaigrette et d’œufs mayonnaise. Qu'on la propose à l'apéritif, en chips, ou qu'on la serve comme garniture chaude, en dés, en frites. Ou qu'on la prépare à la poitevine, coupée en rondelles. C'est tous les jours dimanche. L'hiver en habit de fête. La mode qui revient. Bientôt, vous verrez, un chef aura l'idée de la cuire préalablement sous la cendre, cette betterave, et de la frotter à l'eau de vie. En attendant, elle fera une superbe entrée à Noël. Mes épigrammes de betterave crapaudine et Saint-Jacques sauce aux canneberges me vaudront beaucoup de compliments. On appréciera le subtil mélange: la rusticité de la betterave, taillée en tranches fines, dans le sens de la longueur, à la mandoline, et le raffinement des noix de Saint-Jacques juste saisies, le tout parfumé d'un peu de cette laque cranberries. Comme on peut dire aussi, pour réveiller son réveillon.

Photo de Marc Deneyer (et céramique de Fanny Laugier), à paraître dans L'Actualité n° 107.

Photo de Marc Deneyer (et céramique de Fanny Laugier), à paraître dans L'Actualité n° 107.

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Denis Montebello
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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 10:49

Apamée. Photo Josiane Ruhaud.

Poseidonios d'Apamée ( Ποσειδώνιος ὁ Ἀπαμεύς ) n'est pas seulement géographe et historien, mathématicien et auteur de traités de physique et de météorologie, un savant complet, il a aussi une oeuvre philosophique et métaphysique considérable. Dont ne nous sont parvenus, comme de tout ce qu'il a écrit, que quelques fragments.

En ce temps-là, science et sagesse naviguent de conserve, et c'est ainsi que le philosophe stoïcien voyage, décrivant, dans de vastes enquêtes, les moeurs et la société des peuples, notamment des Celtes qu'il a l'occasion d'observer (il visite nos contrées jusqu'à l'estuaire de la Gironde, la limite, pour un Grec, du monde habité). Et dans ce "style ethnographique qui fait que ses Gaulois resteront éternellement vivants -un modèle offert à la nation française pour toute extravagance passée et à venir." (Arnaldo Momigliano, Sagesses barbares)

Voici deux images de la ville où il est né vers 135 av. J.-C. L'une, de 2011, où on voit Apamée sur l'Oronte: des structures comme en révèle la photographie aérienne. Et on ne sait pas si elles affleurent ou disparaissent sous nos yeux. On dirait un livre d'artiste signé Yves Bonnefoy et Geneviève Asse, mais c'est GoogleEarth. L'autre est de 2012 et on se croirait sur la lune ou en 1918. Des trous partout, ce ne sont pas des cratères, mais les fouilles sauvages qui ont lieu en ce moment en Syrie (et en Irak, et j'imagine que la Libye n'est pas épargnée). La preuve s'il en fallait du pillage qui accompagne et alimente cette terrible guerre. Car le trafic d'objets archéologiques permet d'acheter des armes: elles ajouteront la destruction à la destruction.

Je pense en les regardant à Poseidonios. L'enfant d'Apamée. Qui écrivait ceci. « Le monde est un tout sympathique à lui-même. » Où il faut entendre que dans le cas de corps unifiés, il existe une sympathie. Lorsque le doigt est coupé, le corps entier en est affecté. Ou, pour le dire autrement, quand la Syrie souffre, c'est toute la terre qui a mal.

Apamée de l'Oronte en 2011. ©GoogleEarth

Apamée de l'Oronte en 2011. ©GoogleEarth

En 2012, le site est saccagé par des milliers de fouilles clandestines. ©GoogleEarth

En 2012, le site est saccagé par des milliers de fouilles clandestines. ©GoogleEarth

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Denis Montebello
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2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 10:22

Ces tessons n'entreront jamais dans une mosaïque, ils ne feront pas de vous un Picassiette, ni un collectionneur. Même s'ils sont bons pour la casse. Pour ce casier, divisé en petites cases, où ils seront rangés comme des lettres.

Si elles font un mot, ces lettres, c'est par hasard. Et ce mot, s'il compose un texte -si magiquement il l'appelle-, ce sera toujours un mot du dictionnaire. Un mot n'appartenant pas à une phrase. Et qui ne vous fera pas habiter. Il n'empêchera pas l'errance. Vous pourrez vous méfier de l'adaptation, garder en réserve un peu d'inadaptation. Lire comme on cueille. Sur la page comme sur la plage. Comme on écoute, la coquille contre l'oreille, la rumeur des âges.

Certes, ils ont oublié d'où ils viennent, ces tessons. De quelle catastrophe ils proviennent, bombardement ou scène de ménage. Et vous n'êtes pas archéologue pour les regarder comme des traces, des vestiges même si vous y mettez vos pas. Même si la nostalgie est présente. La nostalgie du présent. Et le sentiment que la chose que vous venez de ramasser ne vous appartient pas. Que vous n'êtes rien, derrière votre droit de bris, qu'un pilleur d'épave. Ce sentiment passera. Et vous pourrez contempler à loisir cela qui est arrivé jusqu'à vous, que la mer a déposé à vos pieds. Sous vos pas. Ces cassons de vaisselle devenus tessons. Roulés par les vagues, polis par le vent, des galets, mais si fins qu'on dirait des hosties. Ce sont ces hosties que Jean Prod'hom vous tend. Et vous communiez, incrédule.

Le tesson est venu à vous « calme orphelin ». Et vous vous voyez, dans le miroir de la page, « riche de vos seuls yeux tranquilles ». Comme lorsque vous alliez en forêt avec votre panier en osier et votre couteau suisse. Comme un pèlerin. Marchant de miracle en miracle. Pas pressé de percer le mystère des champignons. De le tuer. Mais tellement heureux car tellement libre. La ressemblance est frappante entre ces objets que personne ne songerait à réclamer et le trovatello. Entre le chiffonnier et ce qu'il trimballe dans sa hotte. Entre l'enfant qui joue et les riens avec quoi il joue.

C'est cela que vous retrouvez dans ces Tessons. Trop petits, trop légers pour être des cailloux. Trop pauvres pour qu'on en tire des bijoux (même si certains s'y emploient, qui ne craignent pas de poncer le casson pour en faire un tesson, même si vous le voyez ainsi sur la page, entouré de blanc, serti). Ils ont d'abord l'aspect de joujoux. Comme toutes les choses hors d'usage et tombées dans l'oubli qui font la joie du chiffonnier. Et de l'enfant.

Les mots sont ces joujoux. Insatiablement manipulés dans leur cabinet de curiosités, le dictionnaire. Un dictionnaire portatif. Il tient dans la poche et vous fera voyager loin. Longtemps. Sans famille et pour expulser ce qui reste en vous de patrie.

Dans ces Tessons (éditions d'autre part), les mots redonnent aux choses une seconde jeunesse, ils leur offrent une nouvelle vie. Et c'est ce que fait aussi Jean Prod'hom chaque jour sur son blog: http://www.lesmarges.net/

À Jean Prod'hom qui lui a envoyé ses Tessons
À Jean Prod'hom qui lui a envoyé ses Tessons
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Denis Montebello
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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 09:03

Vous voulez l'acheter? Elle est à vendre. - Combien vous la vendez? Vous demandez par politesse, et pour montrer que vous n'avez rien à vous reprocher, qu'on peut en rester là. Vous ne venez pas pour ça, pour acheter, mais pour voir avant qu'elle ne disparaisse la Maison, pour faire quelques photos, garder une trace de ce qui bientôt ne sera plus. Qu'un souvenir. Le souvenir de ce qui n'a pas eu lieu. De ce qui n'a plus lieu d'être. - Cher, il vous répond. Comme si votre question appelait une réponse. Le plus cher possible. Avec un sourire crispé juste ce qu'il faut pour ne point paraître déstabilisé, narquois, agressif, sa nouvelle fonction le lui interdit, elle lui commande plutôt de faire bon accueil au touriste, à ses demandes, fussent-elles intempestives, on est là pour ça, pour satisfaire le client, ou pour l'effrayer définitivement s'il insiste. - Et vous, vous êtes qui? Et lui, comme si ça pouvait être quelqu'un d'autre, comme si ce n'était pas son job de chasser l'intrus, d'éloigner le danger: le Maire! Vous feignez la surprise, vous inclinez devant son béret. Vous l'aviez reconnu sans le connaître. Vous savez son nom, vous avez lu le journal, suivi l'affaire. Sans doute vous prend-il d'abord pour des journalistes. Venus remuer tout ça, foutre le bordel dans sa commune. Il se méfie de ce que vous allez écrire. Il évitera d'en dire trop. Les propos ambigus. La méthode inquisitoriale. Tout ce qui pourrait lui être reproché. Mais il ne se laissera quand même pas emmerder par ces deux cons. Vous avez signé la pétition? - Oui. Détruire cette maison, ce serait un crime. -Un crime, comme vous y allez! Il n'y a pas de sang. Mais il y a des zadistes, des djihadistes verts, des profs: ces gens-là, si on les suit, la France deviendra un musée. -C'est votre patrimoine, quand même, et votre responsabilité de le sauver. Quand on voit cette grosse merde (elle parle du rond-point qui vous accueille à Chérac, un pressoir pour vous faire comprendre que vous êtes ici en Borderies, dans le pays du Cognac et du Pineau)...

- C'est l'oeuvre de mon prédécesseur, il l'interrompt (on entend bien qu'il n'approuve pas ses choix, que le nouveau Maire veut imprimer sa marque, montrer sa différence, tenir ses promesses en mettant fin à la gabegie, en remettant de l'ordre dans les finances, dans sa commune, les gens veulent de la sécurité, ils ont voté pour ça), il y a eu des vols, des vendangeurs portugais, repartis chez eux, on n'a pas les moyens. Ni d'entretenir cette maison. Il s'approche du mur, du détail que vous êtes en train de photographier, il jubile, vous lui servez sa réplique sur un plateau, le Docteur Knock, successeur du docteur Parpalaid, vous présente ses compliments, la mosaïque est tombée par endroits et l'on voit l'envers du décor, l'armature rouillée, le ciment qui s'effrite. Toc toc. Knock frappe à la porte. Au mur. Il attend la réponse. Écoutez. Appelez-moi docteur. Aujourd'hui, exceptionnellement, il consulte. Ausculte. Vous lui prêtez une oreille distraite. La réponse ne tarde pas: «Cabourne! », avis d'expert, conseil de consultant, maintenant si vous avez un projet, allez-y. Moi je vous livre un diagnostic. Et dans la langue du pays. Vous savez ou vous ne savez pas qu'un chêne cabourne est un chêne creux. Qu'il est grand temps de l'abattre. C'est le boulot du Maire. Sa responsabilité. De faire qu'il ne tombe pas sur la tête d'un touriste innocent, qu'il n'écrase pas l'Anglais venu chercher un peu d'ombre. Vous comprenez? Mon travail consiste à prévenir, pas à guérir. C'est pour ça qu'il a fait couper les trois palmiers, parce qu'ils brûlaient en plein jour, quelqu'un y avait mis le feu. L'Alliance dynamique c'est ça, la sécurité, une bonne gestion, et pas cette foutue maison dont tout le monde se fout à Chérac. Le département, la région, la Drac, c'est bien joli, mais il faut un projet. Vous en avez un? Non? Alors laissez tomber. Laissez-nous gérer la commune au mieux de nos intérêts. Nos chemins vicinaux. On va abattre tout ce qu'il y a derrière (il parle de la maison, du jardin avec son balet: son hangar). Les enfants des écoles en avaient fait un lieu enchanté. Avec leurs maîtresses et sous l'ancien Maire. On gardera peut-être la façade...

Il y a du soleil, vous abrégez la conversation. Elle s'éternise et la nuit arrive vite. On ne dirait pas, mais on est le 12 novembre.

C'est le matin, vous dit-il, sans doute pour vous retenir, et vous apporter la preuve qu'il n'est pas le vandale que vous croyez, insensible à la beauté, c'est là qu'il faut venir. Si vous voulez faire des photos. Vous pourriez dormir ici, il y a des chambres d'hôtes.

Vous songez au cabaret que c'était, installé au bord de la route. La gaieté, voilà bien un terme qu'on ne rencontre plus guère. Il a déjà sa place dans le dictionnaire. Sa concession. Un mot passé de mode, ce ne serait pas le premier, ni le dernier. Trop tiède pour notre époque, elle a le désir plus violent. Plus impérieux. Elle ne se contenterait pas d'inviter. Comme la mosaïque avec ses grappes qui composent une treille à l'entrée; avec ces piques, ces trèfles, ces carreaux et ces coeurs qui rappellent qu'on ne faisait pas que trinquer à la Gaieté, on y jouait aussi aux cartes. Peut-être qu'on y faisait des rencontres, qu'on y racontait ses aventures. Qu'il y avait ici des dames, que le cabaret faisait à l'occasion bordel, ou sans le dire. C'est ce que sourit l'air entendu le Maire. Et que ne dément pas dans sa niche « le roi des cocus ». Qu'est-ce qu'il pense de tout ça, sous ses cornes? Salue-t-il son vieil ami, le consultant à béret, ou l'ignore-t-il?

Ce n'est pas que vous vous ennuyez en sa compagnie, mais le soleil maintenant illumine la façade, donne à la mosaïque une allure de trencadis, au jardin des airs de parc Güell, ce serait dommage de le rater. Cela dit pour abréger la conversation, pour couper court aux questions, pour ne pas revivre la scène de Beau Désir, un lieu charmant de votre enfance, une auberge en forêt où l'on venait s'asseoir en famille le dimanche, l'été quand on avait bien marché, beaucoup cueilli, parce qu'il n'y avait pas encore de match. On y écoutait de la musique -de bal musette, des accordéons qu'on retrouverait à la mi-temps, en attendant les marrons, le viandox, le vin chaud-, on y buvait une limonade et même un panaché. La guinguette portait haut, dans les branches et jusqu'aux sapins, les couleurs -le jaune et le bleu- du SAS (le Stade Athlétique Spinalien, l'équipe fanion comme l'appelait dans ses articles votre père: il la suivait dans ses déplacements). C'est une image d'Épinal, cette auberge de Beau Désir, un paradis dont vous fûtes progressivement chassé, et plus violemment il y a un an, par la propriétaire des lieux: elle voyait d'un mauvais oeil ce fantôme revenu sur les lieux de son enfance, et qui prenait des photos malgré l'interdiction de pénétrer.

C'est ce qui se rejoue à Chérac. La Gaieté n'a pas lieu d'être. Le Beau Désir n'a pas droit de cité. Le jardin vous est interdit. Qu'il soit établi en forêt ou installé au bord de la route. Il n'y a pas de place pour vous. Chacun chez soi. C'est ce que vous indique la route des Mosaïques. Ici, bientôt, il n'y aura plus rien à voir. Vous pouvez déjà circuler. Prendre en photos d'autres panneaux. Le chemin du pont des Gaulois, par exemple.

Cabourne
Cabourne
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Denis Montebello
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8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 08:12

Cette année, ce sera une Toussaint sans chrysanthèmes. On a oublié l'allée, on répondra, égaré le numéro. On n'avait tout simplement pas envie de demander aux morts son chemin. D'avoir à refuser l'invitation. On préfère les cimetières virtuels où on ne court pas le risque de se perdre, où on trouve toujours, comme autrefois dans le bois, cela qu'on ne cherchait pas. Où personne n'interdit d'aller, où rien n'empêche l'errance. Où on peut feuilleter tranquillement les tombes, glaner des noms sans être dérangé. Jouer les flâneurs.

Ce ne sont pas des fleurs de saison. Ce ne sont pas des fleurs, mais des traces qu'on ira chercher à Chérac, puisque c'est là, dans ce bourg viticole entre Saintes et Cognac, qu'on a décidé d'aller mardi. Voir la Maison de la Gaieté avant qu'elle ne ferme son dernier oeil. On y fera provision de tessons, sinon de gaieté. De cassons de vaisselle. Pour en décorer les murs extérieurs de sa maison. Ce sera une gaieté de façade. Une maison qui ne fera peut-être pas habiter, mais où on aura plaisir à s'arrêter. Ne serait-ce qu'une journée. Où on viendra fêter le 11 novembre. En famille. Cueillir des vestiges comme d'autres le jour avec ces grappes de raisin décorant encore la façade. Regarder par la fenêtre en trompe-l'oeil, ou bien des palmiers qui auront disparu (le reste devrait suivre, si rien n'est fait pour sauver ce monument de l'art populaire). Se fabriquer un souvenir. Le souvenir de ce qui n'aura pas eu lieu. De ce qui n'a plus lieu d'être. On signera sa mosaïque. Ou bien la pétition. On fera en tout cas oeuvre utile. En dissuadant (rêvons, c'est l'heure) le nouveau Maire. Veut-il ajouter son nom à la liste? Entrer avec ce crime dans l'histoire, laisser une tache indélébile? On ne retiendrait de son passage sur terre que ça? Ce que ni les barbares ni les Barberini n'ont fait, il l'a fait. Il a osé le faire. Il n'y a pas de poète pour montrer ce qu'était Rome avant Rome, ce qu'elle sera après. Il n'y aura pas de touristes pour venir photographier les ruines. Il n'y aura plus rien à voir à Chérac. On circulera librement.

Le photographe, c'est ici Éric Straub. Ses photos datent de 2012. Comme le signale Le Poignard subtil (« Des passerelles entre l'art populaire, l'art brut, l'art naïf, le surréalisme spontané et l'art immédiat: une poétique de l'immédiat »), la façade à droite derrière les palmiers (qui ont disparu) a perdu sa mosaïque. La destruction est programmée. Elle paraît inéluctable. Le temps fait son oeuvre. Il suit sa route. Bientôt elle ne passera plus par Chérac. Plus personne ne s'y arrêtera. La Maison de la Gaieté sera effacée des mémoires. S'il subsiste une route des Mosaïques, personne ne saura à quoi elle mène, pourquoi elle s'appelle ainsi. De l'oeuvre d'Ismaël Villéger et de son fils Guy, il ne demeurera rien.

De 1937 à 1952, ils ont recueilli un million de cassons de vaisselle. Sans savoir au début de quel puzzle ils seraient les pièces, quel décor ils inventeraient. Pour les murs extérieurs. J'imagine comment ça leur est venu, cette idée. D'installer un cabaret dans cette campagne, au bord de la route. Quelle invitation c'était au départ. Au temps pour qu'il ne continue pas sans eux. C'était comme les tombes quand elles étaient installées en bordure de voie, à l'entrée des villes. Une invitation lancée (elles n'étaient pas encore muettes) au voyageur pour qu'il ralentisse un peu le pas. L'hôte, comme elles l'appelaient, elles lui demandaient de laisser traîner ses regards jusqu'à elles, de lire ce qui était écrit dans la pierre. De lire jusqu'au bout. Ismaël et son fils ont répondu à l'appel. Ils sont entrés, ils ont trinqué. Un verre en appelait un autre, ils se sont pris au jeu. Ils ont accumulé les fragments, composé leur mosaïque. On se demande comment la figure s'est imposée à eux, quels modèles ils avaient en tête. C'était l'époque des parquets. Des bals qu'on installait dans les villages, qui arrivaient comme les petits cirques, un matin ils avaient disparu. Ils revenaient à date plus ou moins fixe. Comme les fêtes, mais celle-ci resterait. Ce serait un cabaret de campagne. À la mode de Paris. Un rêve en dur. Fait pour durer.

J'ai pensé, en le découvrant sur ce site ( Le Poignard subtil) que je vous recommande, au Mont Carmel à Épinal qui était aussi l'oeuvre d'une vie, et qu'on n'a pas su préserver.

Nous l'avions visité, nous deux mon père (pour parler comme lui, et comme en Lorraine). Nous avions écouté le vieil homme qui gardait le lieu. Il en était la mémoire, le dernier témoin. Après avoir été l'homme de confiance, l'homme à tout faire du père Aubry, les mauvaises langues diront l'esclave de celui qui eut l'idée de bâtir pierre à pierre -du grès rose, c'est la pierre du pays- cette ruine, qui édifia pieusement -Gabriel Aubry était très croyant- cette petite folie gothique, ce burg hugolien et tellement kitsch qu'il n'habiterait jamais. Une vie n'y suffirait pas. Il mourut avant d'avoir achevé son oeuvre. Avant d'avoir pu l'habiter. Son but n'était peut-être pas de l'habiter. L'homme travaillait dans les chemins de fer. Il voyageait beaucoup. Il s'offrait, avec l'argent qu'il avait gagné, patiemment économisé, une pause. Une pièce. Un étage. Qui sait jusqu'où il serait monté, si la mort n'était venue interrompre son projet fou, s'il songeait seulement à s'arrêter. S'il ne continue pas, par-delà la mort, à escalader l'abîme.

Ainsi procède celui qui hante les bois. Celui qui a la passion des champignons. Ce dont il a garni son panier, il ne le mange pas. C'est l'éternel amoureux. Comme Don Juan, il accumule les conquêtes, mais il ne consomme pas. C'est un collectionneur.

La maison qu'on appelait le Mont Carmel abrita un temps Radio Vallée Vosges. Elle a été démolie il y a peu. Si je l'évoque ici, c'est pour saluer mon père.

J'ai eu des nouvelles de la bruyère que j'ai déposée cet été sur sa tombe: elle se porte bien.

 

 

La maison de la Gaieté (le livre) paraîtra en janvier 2017 aux éditions Le temps qu'il fait.

 

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

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Denis Montebello
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10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 05:30

Mes amis de Saint-Romans, de Saint-Romans-lès-Melle m'ont envoyé, en réponse à mes châtaignes, la recette du gâteau aux marrons. La voici.

1kg de marrons. 100g de beurre. 150g de sucre. 150g de chocolat.

Épluchez les marrons. Faites-les cuire jusqu'à ce qu'ils s'écrasent. Égouttez-les. Passez-les au moulin. Mélangez-les dans une terrine au beurre, au sucre, au chocolat râpé. Versez dans un moule à cake bien beurré. Mettez au frais. Démoulez le lendemain.

Chez nous, m'écrit Elena dans son commentaire (sur Facebook), le gâteau aux châtaignes morbido est cuit, c'est le castagnaccio. C'est un plat riche, mais un plat de pauvres. Dans la région de Piacenza (« un peu plus à l'est ») son nom est patona. Elena préfère la « version haute » avec de petits morceaux d'orange et des raisins de Corinthe. Elle ajoute que ce n'est pas encore l'époque. Il faut attendre la farine de châtaignes. Et dejà en avril, on ne peut plus faire le castagnaccio, parce que la farine n'est plus bonne.

Pour lui, s'il l'a goûté, ce castagnaccio n'est plus qu'un souvenir, et en voie d'effacement. Et ce n'est pas la faute du parasite venu de Chine, il est bien loin d'arriver, contrairement aux Barbares qui sont à nos portes, qui déjà sont chez nous, y sont comme chez eux et regardent l'Italien comme un étranger, un poète quand ce n'est pas un bouffon.

Mais quel est cet exilé qui parle? Qui parle comme Pétrarque. Qui pourrait dire comme lui que loin de l'Italie il est peregrinus ubique, « étranger partout»?

Il l'est peu après Ravenne. Un petit crochet par Duplavilis, pour saluer une dernière fois les siens, et l'aventure commence, l'errance pour celui qui se sent exilé de son pays. Même à Metz où il vient pour d'obscures raisons. De bonnes raisons, sans doute, mais que l'on a un peu de mal à élucider. Lui-même ne faisant pas pas beaucoup d'efforts pour éclairer notre lanterne. Travaillant plutôt à brouiller les pistes. Si l'on sait, parce qu'il nous raconte son voyage, quelle route il a prise, si l'on peut assez facilement la suivre sur une carte, si l'on en connaît bien les étapes, les faits marquants, on ne sait toujours pas ce qui l'a poussé à partir. Ni pourquoi il se sent, pendant près de dix ans, arraché à ses heureux rivages. Auteur de poèmes, certes, mais quand il les réunit sous ce titre, OPERA POETICA Miscellanea (« Poésies mêlées »), il se présente comme Presbyter Italicus: « Prêtre Italien ».

Pourtant il a lu Sidoine. Sidoine Apollinaire. Il sait qu'on peut être buveur (riverain) de la Moselle, et roter le Tibre! C'est toujours vrai. Même ceux qu'on regardait comme des Sicambres, les Francs, parlent latin à la perfection: « La langue latine brille dans votre bouche. » C'est ce qu'il écrit à Caribert; ce qu'il dit de lui. Qu'il l'emporte « sur nous les Romains par le langage », qu'il nous surpasse en éloquence. Que tout le monde à Paris l'applaudit, le Barbare comme le Romain, et qu'on chante ses louanges dans toutes sortes de langues.

Certes, depuis que les Barbares ont démembré l'empire romain, ce n'est plus la patrie commune, où l'on retrouvait partout la même langue, la même législation. Où la question de l'identité ne se posait pas, ou pas comme ça. Où l'on pouvait se sentir Romain, qu'on habite l'Émilie, comme Elena, ou l'Austrasie où l'on est en 565, au printemps et à la cour de Sigebert, accueilli comme un poète, un poète cultivé et gentiment ostracisé. Car il est passé le temps où l'on pouvait être comme Romulus un trovatello: un enfant sans origine et sans pénates. Participer du même récit. D'une Rome ouverte à tous les étrangers, car c'est un étranger qui l'a fondée. Un étranger tellement étranger qu'il a laissé à d'autres le soin de la fonder.

Maintenant, quand on franchit les Alpes (venant de Ravenne, d'Aquilée), on se retrouve dans un autre pays, chez les Bavarois et les Alamans. En Germanie. Même à Metz où l'on pourrait à la rigueur se sentir encore un peu chez soi, pas complètement dépaysé, on réalise très vite que la petite capitale ressemble assez peu à l'Italie byzantine qu'on a quittée. Et, bien qu'on s'y fasse des amis, Marseillais ou ayant des liens avec la Provence, amateurs de belles lettres et écrivains eux-mêmes, gens qui vous correspondent et avec qui correspondre, échanger lettres et présents, on connaît l'humiliation, on subit des moqueries, des vexations, et on se voit condamné aux oeuvres de circonstance. Contraint d'emprunter sa lyre à Orphée pour tenter de charmer des hôtes qui ne font pas la différence « entre le cri de l’oie et la mélodie du cygne ». De donner un peu de prestige à la cour franque, un lustre romain aux noces du roi Sigebert et de la princesse Brunehaut. De composer un épithalame surchargé de réminiscences mythologiques et une élégie aux allures de panégyrique, célébrant les victoires du souverain et la conversion de la reine à la foi catholique.

En remerciement, Fortunat (c'est notre exilé) est invité à suivre la croisière royale qui descend la Moselle et le Rhin. Mais un incident vient lui rappeler son statut pour le moins précaire, et que loin de l'Italie, on n'est pas grand chose. Et que s'appeler Fortunatus ne préserve pas de la malchance. C'est même le contraire. Cela semble attirer la poisse. Non pas, comme on le croyait au départ, éloigner le danger, mais provoquer les catastrophes. Comme si l'époque hésitait encore entre la main du Destin et celle de la Providence. Comme si lui-même, Fortunat, ne savait laquelle prendre. Ou, pour être exact, celle qu'il saisissait. Par exemple, le cuisinier royal qui lui vole sa barque et ses matelots, cela c'est sans conteste un coup du sort. Mais l'évêque de Metz Vilicus qui lui trouve un autre esquif, qu'est-ce que c'est? Charitable obligeance ou acharnement? On a beau écrire qu'il «fait paître et accroît le troupeau du Seigneur » (parce qu'il s'appelle Vilicus, et que le villicus est l'intendant de propriétés rurales), autrement dit qu'il travaille à ressembler à son nom, qu'il gère en bon fermier ses terres, ses gens, qu'il veille sur ses ouailles, le rafiot qu'il procure au pauvre Fortunat prend l'eau jusqu'à l'escale de Nauriacum. Aujourd'hui Norroy-le-Veneur. Où viennent nos rois chasser quoi? Quel spleen? En écoutant le poète raconter sa croisière. Ses péripéties multiples, dignes de l'Histoire du roi Apollonius de Tyr, un roman alexandrin dont la traduction latine arrivait elle aussi en Gaule. Il n'y a pas de roi sans divertissement. Celui-là (Sigebert) aime sa bonne humeur si typique, si contagieuse, sa faconde légendaire. Ce Fortunat parle comme il écrit, comme un livre et avec les mains.

L'Italien fera donc le récit comique de ses mésaventures. Qui ne s'arrêtent pas là, à Nauriacum, car après l'avoir enchanté comme il l'exigeait, ou comme il s'y sentait tenu, comme ces parasites qui vous remercient de les avoir invités à votre table en vous régalant de leurs bons mots, il est abandonné en ce lieu, faute d’embarcation, par la suite royale qui lève à nouveau l’ancre, les ingrats, les mal élevés, ils le plantent là dans ce bled paumé qui a nom Norroy. Norroy-le-Veneur. Où Fortunat est venu pour son plus grand malheur. Et où il lui faut compter sur l'aide de ses amis, le comte Gogo qui n'a pas grand chose d'autre à lui offrir que sa consolation, et Pappulus. Ce dernier cherche en vain un bateau amarré au rivage et, n'en voyant pas, il demande au lieu ce qu'il a de bon à proposer. Pas grand chose, apparemment. Mais il y aura quand même à manger et à boire. De quoi remettre (symboliquement) sa barque à flot.

Par la suite, nul ne le retenant à Metz où on lui avait peut-être fait miroiter une position de chantre officiel du roi, il reprend la route en direction de Paris, la capitale de Caribert.

Tout cela est bien de son époque. De la bascule, mais on ne le sait qu'après. Ceux qui sont dedans n'en ont pas conscience. Même quand ils racontent leur voyage mouvementé. L'idée ne leur vient pas. Qu'on ne passe pas sans dommages de l'antiquité tardive au haut moyen-âge. Que le poète ne devient pas évêque sans y laisser quelques plumes.

Quoi faire de ce genre d'accidents? C'est la seule question qu'on se pose quand on entreprend de raconter tout ça. Quel sens leur donner? Dans quel récit les installer?

Si c'est dans une Vie, comme celle qu'on écrira de sainte Radegonde, l'épisode aurait valeur d'exemple, ce serait, avant la conversion, la misère de l'homme sans Dieu. Un Amour cherchant désespérément son objet, un objet qui s'éloigne d'autant plus qu'il n'a pas de nom. Pas de visage. Après, on y verrait les assauts du Malin, comment le héros fait face à l'Adversaire, répond à ses attaques. Ou bien ce serait l'exemplum, la preuve de notre contingence. Comme pour Pétrarque quelques siècles plus tard. Le naufrage au large de Marseille (il en réchappera par miracle), vient opportunément rappeler que la vie est navigation, une suite d'accidents, des chutes répétant la Chute. Un long exil. C'est pourquoi il cherche un port. Peut-être aussi parce qu'il a le mal de mer, mais c'est anecdotique. Et cela n'ajoute rien à ses confessions.

Exul ab Italia
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Denis Montebello
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