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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 14:29

Des rites d'endormissement, on en a tous. Ils remontent le plus souvent à l'enfance, et chacun a sa méthode. Qu'il a développée avec ses parents, ou seul, s'il n'a pas eu cette chance. Qu'on lui raconte des histoires. Les siennes, il les a inventées. Elles ont fait de lui un archéologue. Un homme de terrain. Qui n'a pas son pareil pour lire le sol. Pour cueillir les traces. Dans les jardins, les fossés. Ces dépressions circulaires ne sont pas des ronds de sorcières: il n'y a pas de champignons. Ce ne sont pas non plus, bien qu'ils naissent avec leur taille adulte, des cercles de fées. C'est la marque dans l'herbe d'un puits. D'une cheminée d'accès. Dont la fonction était d’aménager et d’entretenir l'important réseau souterrain de galeries qui convergeaient avec les eaux de surface vers le centre de l'agglomération gallo-romaine, vers la résurgence. La mare sacrée. Un plan d'eau rapidement remblayé sur lequel on a construit l'église.

Cette ville n'est pas Isaura. Comme on pourrait le croire si on a lu Les villes invisibles. Si on se souvient qu'elle est étrangement située dans la série Les villes effilées, « un groupe de villes abstraites, aériennes ». Qu'elle « s'est élevée présume-t-on sur un profond lac souterrain. » Isaura est une des villes invisibles que décrit dans son livre Italo Calvino. J'allais dire dans son rêve. Mais c'est d'abord celui de Marco Polo. Celui qu'il raconte à Kublai Khan, empereur des Tartares. Un rêve dont il n'est pas sorti, s'il y est jamais entré. Un rêve dont on ne se réveille pas, même pour l'écrire.

Isaura est un rêve qui vous écrit, qui n'en finit pas de vous écrire, tandis qu'ici, et chaque soir, il faut se donner la peine de chercher ses tablettes. Dans le puits où elles sont tombées. Dans un des mille puits de Grand, puisque c'est ainsi que le village s'appelle. Aujourd'hui situé dans le département des Vosges, aux confins de la Lorraine et de la Champagne, Grand occupe le centre d'une clairière du plateau boisé, et son nom rappelle celui de Grannos, le dieu guérisseur qu'on venait de partout consulter, et que les Romains assimilèrent à Apollon. Pour qui ils firent cette ville. Qui abritait « le plus beau temple du monde ». Entendez le sanctuaire. Et toutes les voix qu'il convoque. Qu'il fait résonner. Dans le bois sacré, les temples, ou bien l'amphithéâtre. Grâce au rempart qui suit le parcours des eaux souterraines, qui conduit au miracle, qui fait qu'il se répète pour chaque pèlerin, si humble soit-il. Celui-là, une statuette en terre blanche de l'Allier nous le montre vêtu du cucullus gaulois et dans l'attitude de l'adoration. Et c'est encore lui dans un détail de la mosaïque, le seul qui subsiste de l'emblema, avec son bâton (si ce n'est pas un berger de comédie, d'une comédie de Ménandre) et demandant audience à un prêtre, à l'entrée du portique du sanctuaire. Il veut entendre la réponse d'Apollon Grannus à ses questions, savoir quelle décision prendre, quelle direction, et si ses jambes le porteront ou se remettront un jour à marcher. Ses yeux à voir. S'il n'a pas fait tout ce chemin pour rien.

Grand, comme un écho affaibli de Grannus. Sa trace visible, non sur la carte, car c'est sous le nom d'Andesina que la ville apparaît, sur la fameuse Table de Peutinger (le dernier état, établi au Xe siècle, de copies successives d'un itinéraire routier de l'Empire romain), mais sur le sol. Dans l'herbe, et c'est la marque d'un puits. La présence d'une cheminée d'accès.

Andesina. Ce nom fait remonter très haut dans le temps. Très loin sous la terre. Comme l'eau qu'on voit dans la vignette. Disparaître sous un bâtiment rectangulaire, caractéristique des grandes stations balnéaires antiques (de toutes celles qui sont représentées sur cette partie de la Table de Peutinger, c'est même la plus grande), à moins qu'elle n'en sorte, que ce ne soit la source de l'Ornain. Une rivière souterraine apparaît (ande c'est « dessous », chez les Gaulois, « en bas », c'est là qu'ils situent les enfers): une résurgence. Et les Romains avec leurs travaux ont rendu possible et permanent le miracle. Et les chrétiens, bien qu'ils aient bâti sur la mare, ne l'empêchent pas. Ils l'attribuent seulement, et toutes les guérisons qui vont avec, à sainte Libaire. Une bergère qui entendit des voix (Domrémy est tout près), qui les écouta. Elles lui commandaient de détruire les idoles. Elle frappa donc, avec sa quenouille, la statue en or d'Apollon, et la brisa en menus morceaux.

L'eau de la résurgence du sanctuaire, après une brève apparition devant l'église, s'engouffre au niveau du choeur dans une diaclase. Et Grand, en dépit de son nom, est un petit village. Malgré son amphithéâtre (un des plus grands du monde romain) et sa mosaïque (une des plus vastes). Et malgré ses mille puits.

Ceux qui ont été découverts et fouillés ont révélé un abondant matériel céramique et de verrerie, mais aussi des restes végétaux très bien préservés et qui sont de véritables archives paléo-environnementales. La nappe phréatique élevée dans ces puits, les sédiments humides et bien compactés, et le manque d'oxygène ont favorisé leur bonne conservation.

Dans un puits, normalement, on descend son seau. Un boisseau. Formé d'une mince feuille de bois montée sur un socle croisillonné. Moi c'est mon panier, mon panier en osier, et j'en remonte, outre des tessons de sigillées ou des objets en métaux et en verre, des tablettes astrologiques en ivoire, toutes sortes de pépins et noyaux, et une grande variété de semences. De quoi ensemencer mes futurs textes.

Dans l'impossibilité où je suis d'explorer ces galeries (ce que j'ai fait pourtant un été avec Cécile: nous avions fière allure avec nos casques de spéléologues), et incapable d'attendre la visite qu'on nous promet, avec l'aide des outils numériques, je descends comme chaque soir dans mon puits. Et c'est chaque soir un nouveau puits. Que je découvre. Que je fouille. Au réveil, comme si ma pensée avait suivi le trajet souterrain de l'eau, je ressens le besoin d'écrire sur Isaura, la ville aux mille puits. Ou plutôt, c'est cette idée, miraculeusement surgie, qui me réveille. Ce voyage sous la ville devenue invisible, avec le nom des rues (souvenir d'Épinal, de la Cité des Images, comme disait mon père quand il racontait les exploits de l'équipe fanion), leur nom ancien et il arrive que la rue n'existe plus. Ou dans le métro, où l'on descendrait à Mosaïque ou à Amphithéâtre, où l'on verrait défiler, comme autant de stations, des monuments disparus (Portique, Temples, Thermes).

Voilà les histoires que je me raconte. Que j'invente, pour parler comme les archéologues. Ce qui m'aide à descendre et m'empêche de tomber. Et qui me tire du lit. Car mon texte m'est apparu. En rêve. Et j'ai reçu l'ordre de l'écrire. Pendant l'incubation. Un rituel auquel je me soumets chaque soir, comme n'importe quel pèlerin. Je me lève pour le coucher sur le papier. Ce texte qui est sorti tout écrit. Parfaitement achevé. Étincelant. Comme une statue en or d'Apollon. Évident. Comme un miracle quand il se produit sur la place de l'église à Grand. Juste avant que l'eau ne disparaisse sous le choeur ou l'abside. Me laissant seul, et sans inspiration, devant ma feuille.

La ville aux mille puits
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Denis Montebello
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9 novembre 2013 6 09 /11 /novembre /2013 12:41

TAP

À ceux qui pensent qu'on se tape un TAP comme on se mange une claque, que la seule différence réside dans l'accusatif d'objet interne, et que ces jeux étymologiques n'amusent plus personne, je réponds qu'ils ne l'ont pas goûté. Même pas des yeux. Ils n'ont pas vu ce moellon, cette brique inscrite, parce que ce n'était pas inventé. Parce qu'un archéologue ne l'avait pas inventé. Parce qu'il avait d'autres millefeuilles en tête, d'autres sols à lire, l'obligation d'accéder à d'autres niveaux avant que les pelleteuses n'entrent en scène. Alors ces strates dans lesquelles le couteau s'enfoncerait, quand son hôte découperait le gâteau d'anniversaire, franchement, ça n'intéressait pas sa truelle, ni ses pinceaux. Il avait un chantier à finir. Celui du théâtre. Du futur Théâtre & Auditorium de Poitiers. Le TAP, comme diraient les abonnés.

Ou les clients de Lafond. C'est écrit sur la boîte. Claude Lafond Boutique. Inscrit sur la brique. Dans le chocolat. C'est une petite médaille en chocolat, de l'épaisseur d'une hostie. Pour ceux qui communient. Et pour les archéologues. Les fouilles leur ont ouvert l'appétit (l'archéologie, ça creuse!). S'ils vont jusque là, rue des Vieilles Boucheries ou bien rue Carnot, ils verront leur persévérance, leurs efforts récompensés. Quand ils découvriront ce moellon, cette brique d'un beau jaune qu'ils auront du mal au début à qualifier autrement. Quel est ce jaune qui est aussi celui du bâtiment qui occupe leur chantier, qui a pris la place des vestiges que leurs truelles et leurs pinceaux ont nettoyés? Jaune d'or? Bouton d'or? Safran? Cobalt? Chrome? Soufre? Jaune décrié? Ce jaune tant décrié par ceux qui ont décidé que la couleur de Poitiers était le gris. De toute éternité. Et que les fortunes honnêtes doivent se cacher. Qu'il ne faut pas tenter le diable. Le laisser nous tenter. Ceux-là, il est évident qu'ils n'ont jamais dégusté, qu'ils ne dégusteront jamais un TAP. Ils ne connaîtront pas le plaisir du voyage. La voie lactée du chocolat. Ces périodes d'intense douceur, puis de citrons confits. Qu'on dirait par contraste d'oranges amères. Ils n'avanceront pas de plus en plus lentement dans les âges. Ils ne remonteront pas le temps jusqu'au croustillant praliné qui est au fond, tout au fond, la Révolution promise: la « solution de tout rêve ».

TAP. Photos Marc Deneyer. Photos et texte à paraître dans L'Actualité n°103.

TAP. Photos Marc Deneyer. Photos et texte à paraître dans L'Actualité n°103.

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Denis Montebello
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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 07:05

Nous possédons trois portraits de Florimond Bonsergent.

Le premier, peint par d'Orfeuille en 1851, est une huile sur toile qui faisait partie de sa collection. Elle fut acquise en 1877 par la Société des antiquaires de l'Ouest, et elle est désormais propriété des musées de Poitiers.

Le second est une photographie, datée du 15 avril 1864, due au pharmacien Alexandre Meillet. Elle suivit le même parcours, est toujours à Poitiers, mais à la médiathèque François-Mitterrand.

Le troisième est l'article de Jean Hiernard intitulé « FOUILLES », COLLECTES, COLLECTIONS, L'univers de deux amateurs poitevins du XIXe siècle. Que Jean-Luc Terradillos a retrouvé dans le numéro de la Revue historique du Centre-Ouest , et qu'il m'a scanné.

Dans le portrait peint par d'Orfeuille, je retrouve l'homme que j'ai connu, délicat et raffiné (je ne dis pas cela parce qu'il m'écoute!), courtois sans obséquiosité; je retrouve le collectionneur qui aimait l'Antiquité et les antiques, mais aussi la vie et ses contemporains, ses confrères, même ceux qui avaient du mal à cacher leur jalousie, à dissimuler leur rancoeur; je retrouve le citoyen, qui ne cachait pas ses opinions républicaines et qui ne les affichait pas non plus; je retrouve le bibliothécaire dont nous étions nombreux à apprécier la compétence et la disponibilité, le savant à l'érudition discrète et à la curiosité infatigable, avec qui j'avais plaisir à échanger, et pas seulement une inscription trouvée lors du percement d'une rue, l'ami enfin qui m'ouvrit si souvent et si gentiment son cabinet, son coeur, avec ce sourire qui n'a pas échappé à d'Orfeuille.

Sur la photo prise par Meillet, ce n'est plus le même homme. En tout cas je ne reconnais pas mon Florimond dans ce quinquagénaire barbu et décati, dans ce regard triste et déjà tellement absent.

Comment expliquer ce contraste? À quoi, à qui doit-on cette métamorphose? Lui-même pourrait nous le dire, mais il n'en aura pas envie. À quoi bon rappeler des moments douloureux? Les plaies de l'âme ne se referment pas, ne guérissent jamais.

Les fantômes sont parmi nous, ils ont nos traits, notre apparence, inutile d'évoquer les acteurs du drame. Ce maire qui avait nom Hastron, qui écoutait trop son Conseil. Qui lisait trop son courrier.

Comment expliquer la disgrâce d'un homme qui avait tant aimé la société, notre Société, qui avait si bien servi sa commune, qui avait porté si loin et si haut le nom de sa ville, comment expliquer qu'il soit tombé si bas? Qu'il ait fini comme le dernier des célibataires. Comme un vulgaire Bélisaire!

Que lui enviaient les jaloux? Que lui reprochaient ceux qui murmuraient à l'oreille du maire? Quels agissements dénonçaient les lettres qui s'accumulaient sur son bureau?

Les « fouilles » auxquelles il se livrait? Mais où était le crime? Venait-il acheter des ouvriers les objets que leur pelle ou leur pioche avait retirés du sol, ou les ouvriers eux-mêmes? Allait-il, comme l'écrivait à M. le maire de Poitiers le président de notre auguste Société (j'espère qu'il ne nous écoute pas!), « séduire les ouvriers pour en obtenir les médailles et autres objets antiques qu'ils peuvent découvrir, et qui devraient être déposés au musée de la ville »? Appelait-il Barcq, Brault, le père Chennebault, Lacour aîné ou Lacour fils, Marange ou Samson le bossu les maçons, terrassiers, jardiniers dont il rétribuait les services et achetait les trouvailles? Ces ouvriers que ses collègues regardaient, que nous regardions comme autant d'anonymes? Était-ce là son crime? De les sortir de l'anonymat? De leur offrir un quart d'heure de célébrité? Devait-il le payer de sa réputation? De sa vie?

Lui reprochait-on ses relations, qui allaient du notaire au fripier, en passant par un père Blanchard, un François Gay jardinier des Filles Notre-Dame? D'être le commensal, à l'hôtel de la Lamproie, d'Alfred Assolant?

« Nous ignorons si des mesures furent prises, écrit Jean Hiernard dans le portrait qu'il nous brosse du collectionneur, mais Bonsergent démissionna de la Société cette même année, ce qui ne saurait être fortuit. »

Nous savons en revanche que le Conseil ne cessait de critiquer son administration, que ces mauvais conseillers -ces losengiers dont le rôle, dans la vie comme dans le roman, consiste à colporter des mensonges, à jeter le doute-demandaient sa révocation. Tant et si bien que M. le Maire l'engagea à démissionner des fonctions qu'il occupait. Et que Louis-Florimond Bonsergent, dans une lettre au Maire datée du 30 Xbre 1861, démissionna de son poste de bibliothécaire de la Ville de Poitiers.

Nous comprenons mieux pourquoi il a ce visage sur la photographie de Meillet, cette allure. La vie ce jour-là s'est retirée de lui. Désormais il vivra comme une ombre. Une ombre des enfers.

Lui qui imitait, avec ce gentil sourire qu'on lui voit dans le portrait peint par d'Orfeuille, les grognements de porcs de ceux qui fréquentaient sa Bibliothèque, qui les abandonnait à leur morne rumination, à la contemplation de leur néant (c'étaient ses mots) pour aller saluer la vie, la célébrer en donnant des étrennes à Marie Lamoureux, la servante de la pension, en faisant l'aumône à de « pauvres femmes » ou à « un pauvre Polonais qui voyageait », en allant assister à un vaudeville intitulé Le marchand de jouets d'enfants, en achetant du tabac ou « des bougies du Cygne », ce jour-là, le 15 avril 1864, il a tout simplement oublié de se faire couper les cheveux et « rogner la barbe», ce qui était pourtant son habitude, un rituel.

Ce jour-là, le poète a oublié son carnet, ou de noter que son deuxième oiseau mâle est mort. Il a oublié que son deuxième oiseau mâle est mort, qu'il a acheté sur la place Notre-Dame à un enfant, 10 centimes, un jeune moineau mâle, déjà apprivoisé. Il a oublié que Louis-Florimond Bonsergent est en cage, dans une cage de grande dimension achetée chez Melle Lagarde.

Ce jour-là, le musicien n'entend pas le chant des oiseaux.

Jacques-Louis DAVID, Bélisaire demandant l’aumône, huile sur toile, Palais des Beaux Arts de Lille.

Jacques-Louis DAVID, Bélisaire demandant l’aumône, huile sur toile, Palais des Beaux Arts de Lille.

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Denis Montebello
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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 14:28

Quelle lame de fond les a produits, ces couteaux, on l'ignore. Mais on sait pourquoi on a les yeux qui brillent, à peine on les évoque. Pourquoi ils brillent longtemps, si longtemps après qu'on a réglé l'addition -pas trop salée, on peut remercier Les Flots et conseiller son menu Retour de pêche.

Les couteliers (c'est ainsi qu'on les appelle à l'époque) ont leur place dans les cabinets de curiosités, leur page dans cette histoire naturelle d'Elie Richard dont le manuscrit est conservé à la médiathèque de La Rochelle. Avec les dails.

Dails et couteliers naviguent de conserve. Ils viennent des mêmes rivages, brillent de la même lumière, de cette lumière qui fascine tant les Lumières. On les regarde, dans ce manuscrit, comme des « phosfores naturels, puisqu'ils sont lumineux et jettent une clarté tres vive pendant la nuit. » Et après on regarde, même si on ne les a touchés que des yeux, ses mains et son visage. Machinalement. Et on est surpris. Même averti du Secret. Et bien qu'on en ait vu d'autres. Les huîtres, les anchois, le bois pourri. Ils n'ont pas cette clarté. Une lueur aussi vive. Ou il leur faut acquérir un degré de corruption.

Ceux qui les mangent, aujourd'hui, ne sont plus des pauvres gens. Les couteaux s'invitent à la table des grands. Chez Le Divellec, et maintenant Coutanceau. Quant au dail, il a eu son heure de gloire, et il aurait eu son chantre si Jean Lestideau (1) avait soudé les mots aussi bien que l'inox.

On voit là qu'ils ne sont pas du même métal.

Ou, pour le dire moins brutalement, qu'ils ne partent pas avec les mêmes chances.

Ou encore, si le bruit vous effraie, si vous craignez de les faire rentrer dans leur trou en ne les tirant pas sur-le-champ, qu'ils ne jouent pas dans la même catégorie.

En effet, tandis que le dail « nait et croist dans la substance mesme du roc », le coutelier « se trouve l'esté dans le sable a quelques pieds de bas et toujours scitué perpendiculairement ». C'est à cela qu'on reconnaît sa place, à ce petit trou qui paraît sur le sable. On arrose d'un peu de sel, « et aussitost ce poisson sort a demi hors du trou, comme pour manger ce sel ou se resjouir du retour de la marée (...). »

En outre, il suffit de comparer leur chair, qu'ils ont l'un et l'autre coriace, pour constater que le couteau, en dépit de son nom, est plus facile à digérer. C'est dur à avaler, surtout pour Victorinox qui se voyait vainqueur, et pour quelques siècles, depuis qu'il avait absorbé Wenger, le célèbre coutelier jurassien.

C'est dur aussi pour vous, car la Suisse est loin, et vous ne l'êtes pas moins, qui aviez dès le départ un peu de mal à suivre. Et qui n'écoutez plus, qui regardez votre montre, tandis qu'on attaque le gruyère.

 

 

 

(1) Évoqué par Mireille Riffaud, quand elle parle du cul-de-mulet (Assimilé oursin et La Repentie), présenté comme le meilleur soudeur de la SCAN (la Société de Construction Aéronavale), capable de tout souder, tout ce que les autres ne pouvaient pas souder, l''inox, et grand pêcheur, grand amateur de dails, on le trouve aussi dans le texte que j'ai consacré aux dails.

Texte et photos à paraître dans L'Actualité n°102.

Manuscrit d'Élie Richard (1672-1720), Histoire naturelle des animaux, des végétaux, et des minéraux (1700), conservé à La Rochelle, à la médiathèque Michel-Crépeau (ms 2715). Photographie Christian Vignaud / Musées de Poitiers.

Manuscrit d'Élie Richard (1672-1720), Histoire naturelle des animaux, des végétaux, et des minéraux (1700), conservé à La Rochelle, à la médiathèque Michel-Crépeau (ms 2715). Photographie Christian Vignaud / Musées de Poitiers.

Les couteaux, par Glen Baxter.

Les couteaux, par Glen Baxter.

Marc Deneyer, couteau.

Marc Deneyer, couteau.

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Denis Montebello
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19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 14:58

Ce soir, disait Bart, au moment de regagner sa cellule, je dîne avec moi-même.

Bart venait avec quelques autres, pas toujours les mêmes, pas forcément entravés, de la citadelle. De cette partie de la prison installée depuis les années 1700 à Saint-Martin, dans l'île de Ré. Du pénitencier qui est aujourd'hui une maison centrale accueillant des détenus. Des détenus de longue peine. Et, chaque mercredi, l'intervenant. L'intervenant extérieur. Il sonne pour entrer. Crie gentiment son nom, le pourquoi de sa visite: l'atelier d'écriture. Les fouilles auxquelles il se soumet bien volontiers ne font pas de lui un archéologue. Ni les traces qu'il aimerait tant réunir en recueil, s'il y a de l'argent. Mais l'argent promis ne sera pas là. Le recueil ne verra jamais le jour. Vous partirez avec votre promesse non tenue, et Bart restera avec son bonjour. Un bonjour aux arbres: ce sera le titre de votre prochaine pièce. Une pièce radiophonique qu'il écoutera. Qu'il entendra comme un ultime pied de nez. Comme ces regrets éternels qu'on dépose, en regardant discrètement ses messages, en envoyant un dernier SMS, sur la tombe de l'être cher. Des fleurs artificielles.

Ce soir vous dînerez seul. Au restaurant. Et vous penserez à Bart qui n'était pas dans son assiette, lui non plus, mais il sera dans la vôtre. Avec sa cellule où il vous avait invité. Pour vous montrer ses sculptures. Des boîtes de camembert dont il tirait de superbes vues. Des paysages avec un bateau. Un morceau de mer avec des mouettes. Un jardin pour les tourne-à-gauche. La cellule ne fait pas le moine. La solitude continuée n'adoucit pas. C'est ça qu'il disait, Bart, qu'il voulait dire. Et que vous tenterez d'expliquer, ce soir, au gamelleur. Quand il viendra taper à votre porte. Et qu'il vous tendra la carte. J'avais demandé le menu, un Retour de mer, et vous me donnez la carte, c'est n'importe quoi. Mais il n'a pas l'air de saisir, ou il n'en tient pas compte, car au lieu des couteaux que vous avez commandés, qui étaient dans le menu, et au risque de transformer Les Flots en cabinet de curiosités, il vous apporte votre

Pomme de mer (elle vient d'Australie) avec son poil.

Suivie d'une

Maschoüere d’Elefant servie avec plu­sieurs de ses dents.

Et en dessert, Monsieur a très bon goût,

Deux petits Coli­bris par­fai­te­ment beaux avec leur niq ; piece tres-rare.

 

 

Photos Jean-Luc Terradillos

Photos Jean-Luc Terradillos

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Denis Montebello
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17 septembre 2013 2 17 /09 /septembre /2013 07:33

 

Comme les jours derniers, il n'y a pas foule sur la file. Nous sommes toujours les mêmes à être présents. Les autres ont de bonnes excuses et on leur pardonne, ils nous reviendront sous peu et nous serons contents de les retrouver.

Bonjour à tous, ils diront, je reviens vers vous après une longue absence. Tous, ce sont les « cousins Hugo », les descendants de Johannes Hugo dit Bralleville, « le plus lointain ancêtre connu avec certitude du poète », et celui qui parle s'appelle, se fait appeler Demenge.

Demenge, s'il vous dit qu'un vilain virus lui a grillé son disque dur, vous n'allez pas chercher la petite bête, faire votre Juliette, Juliette si prompte, avec le peu de sympathie qu'on lui connaît pour les tables cancanières, le peu d'affinité avec les esprits, à détecter, à dénoncer les supercheries, Juliette Drouet, même elle, l'admettra. Elle servira à d'autres son ironie, sa fameuse friture du Madon. Pas avare de qualificatifs envers cette rivière, elle en décrira les verts rivages, l'onde limpide, la troupe azurée. L'impressionnant cortège. Elle ne choisira pas entre plusieurs formules, elle ne préférera pas la variation des épithètes à leur répétition, toujours à la fin il y aura le dauphin. Le dauphin secourable, et elle n'a pas lu le poème d'Ausone. Elle l'aurait lu, elle aurait vu passer « l'énorme Silure », elle ne l'aurait pas regardé comme « le Dauphin des rivières ». Elle n'aurait pas considéré que cette douce Baleine était un honneur de plus pour cette petite rivière, elle l'aurait prise et relâchée dans le Madon. Puis elle aurait lancé, à ceux qui pêchent les poissons morts que les Esprits de l'autre monde attachent à leurs lignes, au premier rang desquels on reconnaît son ami Toto :

« Sur ce, je vous cogne mes plus tendres sentiments. »

Barbe, c'est autre chose, elle vient pour vous rappeler ça, que la file est un fil, que la mort l'a coupé. Mme Victor Hugo qui dès le début a décidé de croire ne juge pas nécessaire d'ajouter la moindre nuance à ces paroles tranchantes. C'est la mort, c'est entendu. Elle a interrompu le couarail. Le forum où on était deux ou trois, toujours les mêmes, à venir avec le soir, à la belle saison, à deviser sur le banc de pierre posé sur le tour de volet, devant la façade où le poirier faisait ses poires et un peu de fraîcheur. Où on commentait l'actualité du village en écossant des pois, en dénoyautant les mirabelles, en tricotant ou ravaudant quelque vieille légende. Réparer, repriser, on sait. Vous savez. Et que votre arbre généalogique, s'il doit ressembler à quelque chose, c'est à cet espalier adossé au mur de la façade. Écoutez Barbe. Écoutez-la, elle vous dit. Depuis le temps. Des siècles, qu'elle l'attendait. Ce baptême. Demenge, ça lui aura coûté 300 euros. Elle, c'est grâce aux endimanchés, c'est ainsi qu'elle appelle ces Américains qui l'ont appelée. Barbe, ils l'ont appelée, sans savoir qui portait ça, ce prénom, car c'est un prénom, c'était même un prénom à la mode, mais ils ne peuvent pas savoir si c'est un homme qui répondra ou bien une femme, et de quelle région du ciel. De quel canton. De quelle paroisse et comment prononcer. Hergugney, il se peut qu'ils confondent avec Gugney-aux-Aulx où il y a aussi des Hugo. Je tiens quand même à les féliciter pour leur colossal travail d'archivage, elle ajoute, à les remercier pour leur disponibilité. Grâce à eux, les cousins Hugo ont pu consulter gratuitement les microfilms et retrouver leurs lointains ancêtres, leur offrir ce baptême pour les morts qui n'est pas, n'en déplaise aux sectaires, le baptême des morts. On ne déterre pas les morts pour les baptiser. D'abord ce n'est pas une obligation mais conseillé. Et puis les morts ont leur mot à dire, les morts montés au ciel, quelle que soit la paroisse, quel que soit le cloud où ils se trouvent, où vous les trouvez, ils sont libres d'accepter ou pas ce baptême que les vivants tant d'années après leur offrent. C'est ce qu'on appelle le libre arbitre. Moi j'ai accepté, et je ne le regrette pas. C'est un travail phénoménal qu'ils accomplissent. Nos missionnaires. Avec leur chemise blanche et leur gentille cravate. Nous ne le répéterons jamais assez. Grâce à eux, c'est reparti.

Et ils repartiront. À demain, ils diront, aux gardiens de la file et à ceux qui ne sont pas là mais qui peut-être les liront. Comme ça. C'est comme ça qu'on s'exprime dans les forums et tant pis si demain c'est dans six mois. Tant pis si la file est d'abord un fil, un fil de discussion, l'important est de ne pas le perdre, et que dans six mois il revienne, le Demenge ou la Barbe, qu'ils disent bonjour la file, et merci Marie Anne pour ces renseignements. Et que Marie Anne leur réponde. C'est sympa de partager ma « joie », elle leur répondra, des larmes dans la voix, je vous avoue que ma famille est très peu intéressée par mes travaux de généalogie, qu'on me regarderait presque comme une évaltonnée, alors je suis heureuse de partager mes découvertes. Que Johannes Hugo dit Bralleville a eu une soeur, Barbe, mariée à Claude Haroux, et que je descends de ce couple par ma grand-mère maternelle. Partie des Vosges, elle passera par la Meurthe-et-Moselle et finira dans la Somme.

Bonjour Marie Anne, et bravo pour ton apparenté avec Victor Hugo. C'est Libaire qui parle. Ainsi parle-t-elle, de cette belle découverte en généalogie et bien agréable. Quand on est un passionné en la matière. Je suis un peu comme toi, Marie Anne, mais moi c'est avec Paul Claudel que je suis apparentée, par mes deux grands-parents qui étaient cousins, leur branche commune est liée à celle de l'écrivain. Mais j'ai d'autres cousins célèbres par alliance, et même un cousin martyr dévoré par la Bête du Gévaudan!

Que cette Barbe Hugo née en 1620 et morte en 1693 à Praye, un village-rue comme il y en a des centaines en Lorraine, soit l'humble ancêtre du grand écrivain, cela détruit la légende entretenue par Victor, colportée par lui d'une noble origine, et tellement germanique. On ne descend pas avec elle d'un burg, de ces «formidables barons du Rhin, produits robustes d'une nature âpre et farouche, nichés dans les basaltes et les bruyères (...) », on vient d'un trou, et pas du tout crénelé, du Xaintois, d'une famille de laboureurs où il y a aussi un tailleur d'habits

Franchement, vous me voyez, Ego Hugo, prendre la file avec ces maisons basses, l'unique rue qui va égrenant ses portes cochères, ses tas de fumier, monter en procession vers mon clocher?

Et Juliette, qu'est-ce qu'elle dira Juliette? Vous croyez qu'elle n'a rien d'autre à faire qu'attendre les beaux jours, le moment de la journée où sur son banc de pierre elle retrouvera le fil? Que ce commerce avec l'autre monde soit pour lui plaire?

Juliette se faisait une autre idée de son ravissant bien-aimé. Et, quoiqu'elle se trouve très mal de ce régime d'ombre, que cette conversation avec les esprits la fatigue, qui lui vole son doux adoré, qu'elle menace de se joindre à eux pour avoir la chance de le voir quelquefois, laisse-moi m'ennuyer seule, elle lui demande, puisque j'y suis condamnée de toute éternité.

Pourtant, c'est tout Victor, cette Barbe Haroux née Hugo, toute sa volonté de poser au burgrave, la promesse qu'il nous lance, par-delà les siècles, d'être de ces « Barbus Graves », et le premier d'entre eux, Barberousse, l'empereur ressuscité ou rien.

Et cette discussion dont Barbe nous a aidés à retrouver le fil rend visible à la maigre foule qui se presse (lentement), à Marie Anne et à Libaire quand elles veulent bien quitter leur nuage, « cette grande échelle morale de la dégradation des races qui devrait être éternellement l'exemple vivant dressé aux yeux de tous les hommes.» Comme l'écrit dans sa préface notre truchement. Celui qui a rimé en français tant de vers de Virgile (ce qu'il a caché jusqu'à ce jour) et qui sait mieux que personne tout ce qui se perd d'un hexamètre qu'on transvase dans un alexandrin.

L'écolier découvrant les Géorgiques, remplissant de fragments son panier.

« Et creusant, plein d'effroi, d'antiques monumens,

Mesurera des yeux d'immenses Ossemens. »

Plus de vingt ans après, à la fin de la pièce VIII des Rayons et les Ombres, le poète reprend le travail,

« Et, rouvrant des tombeaux pleins de débris humains,

Pâlit de la grandeur des ossements romains! »

Dans une langue que plus personne aujourd'hui, et c'est heureux, ne parle.

 

 

 

Barbe
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Denis Montebello
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25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 07:10

C’est jeudi. Mais sans gnocchi di patate. Je suis bien passée sous la halle où sévit, parmi d’autres terribles marchands, un fabricant de pasta et autre specialità italiana. Tu n’imagines pas. Sans doute que si.

Il y faut un grand-père ours et cueilleur de champignons, bises vertes, jauniré, gros pied, tonton ou polonais, ô mystères…, un qui ne ferait pas plus que nous les nécessaires travaux de maçonnerie, un qui comme nous rêverait d’Italie. D’amours magnifiques et perdues.

On aurait, comme lui, comme toi, des parents ici ou là capables de nous faire humer le minestrone réservé à la stricte tribu ou payer plein pot dîner et chambre d’hôtel dans l’auberge qu’ils exploitent, ça se fit à Raguenès ; d’autres (des vrais cousins, germains quoique bretons) qui ne nous indiquent pas même (et sans nous offrir le moindre verre d’eau quand on a livré la vieille dame avec champagne !) l’hôtel où fuir un déluge sous lequel on roulera deux heures pour retourner chez nous : on a amené ma mère, 95 ans à l’époque, pour qu’ils l’interrogent : dieu sait quel trésor ils veulent lui faire déclarer sous le sol de terre battue de leur tante Marie, ma grand-mère morte seule là-dessus il y avait lurette et déplacée à quelques kilomètres sous un peu d’humus à fondement granitique pareil. J’avais huit ans et je regrette encore sa vieille face ridée comme la mienne aujourd’hui, dorée sur le banc de pierre au milieu des hortensias, devant la maison ; son beurre salé en motte (il y avait encore des vaches chez le fils resté au pays ; Edmond, l’un des quatre survivants – sur quatorze- avec ma Magdeleine, elle passée l’âme à gauche, enfin pas vraiment, un juin plein de roses, en 2009, à 97 ans, s’étant douchée seule comme d’hab le matin même -comme toi j’excurse, je diverge et Terradillos ne s’y retrouverait pas, salut Jean-Luc !-…Je préfère revoir ma mère le matin du jour de sa mort, négociant avec Dieu son passage en douceur et tout à trac riant de frivolités plutôt que cramoisie dans les photos déposées avec elle, tirées sur le papier de l’imprimante par les cousins qui la ramenèrent, lui ayant extorqué rien du tout : sa rude Bretagne d’origine, elle n’en rêvait que sous forme de tourisme ou de retour aux écoles où elle avait un temps fait l’institutrice chez les sœurs, avant de chercher d’autres salaires d’à peine moindre misère dans des hôtels d’amis ; puis en suivant mon père jusqu’à la Loire et sur l’estuaire…) Et la maison à pièce unique (l’autre était l’étable), il y a longtemps que les héritiers s’en étaient défaits à la mort de Marie et que son charme perdu par des modif pour la rendre presque habitable, y amener l’eau – ma grand-mère la cherchait au puits, de l’autre côté de la nationale- bloquait tout rêve : impossible là de revoir grand-mère avec son petit chignon – tout petit, le chignon, nous les filles de cette lignée, on a trois poils et trop fins qui plus est- serré la semaine dans un petit cylindre juché couvert de satin noir, sans la dentelle, les boucles, les vagues, l’empesage de la coiffe ou de la collerette réservées pour les occasions et travaillée, la collerette, avec des pailles par la repasseuse spécialiste : sûr que les danseuses de Gauguin avaient recours au même service…

 

Vois-tu, je n’avais pas la chance de la voir tous les jeudis ; combien de fois y suis-je allée, avec mère, tantes, cousines, on y dormit à trois par lit, pt’êt plus; des deux lits de bois, - lits clos plutôt que bateaux, il fallait se tenir chaud et puis on ignorait presque tout de la mer, à dix kilomètres à vol de mouette, mais tout de même des navigants dans la descendance quand la terre suffisait si peu-, de l’armoire unique, de la table où passer le café dans la cafetière de tôle, où poser le beurre, aucun souvenir exact, pas même des bancs ou des tabourets de cheminée mais de la disposition, oui et des plaisanteries de la grand-mère, volontiers riant, bilingue moquant, chantant, tricotant sur quatre aiguilles les chaussettes à ne pas mettre dans le même sabot. Un curé qui la visitait et annonça la congestion finale l’avait peinte mais je n’ai rien, qu’une moche photographie de ce tableau, et le souvenir de cette vaillante comme le fut sa fille, ma mère.

Quand j’y allais, … si rarement…, je me rappelle que les gamins du bourg me jetaient des cailloux et me criaient « la Parisienne ! ».

Je ne connaissais de Paris que la Tour Eiffel, Grévin et la Toile d’Avion, un grand magasin où ma demi-sœur m’habillait, m’y conduisant depuis son appart’ d’Antony…

 

A la toile d’Avion, voilà que ce nom m’est revenu à l’instant, et que sur Wikipède, j’apprends des choses – longues minutes de Monsieur Wikipède alors que Marie Marrec n’avait évidemment pas même le téléphone, l’électricité, oui, dans cette après-guerre où je la connus, bien trop peu ; je sais seulement qu’elle aimait mes lettres et que c’est peut-être à elle qui s’en réjouissait que je continue d’en écrire.-

Je suis née en même temps que la maison Dior, lancée par Marcel Boussac, six avant que le même mette la main sur L’Aurore mais dix après son rachat des magasins de tissus « Le pauvre Jacques » - tiens ! on en a conduit un en terre il y a deux mois, de « pauvre Jacques », mon dernier lien un peu proche avec cette famille bretonne. Les « pauvre Jacques » en magasins devinrent A la toile d’Avion et Boussac souffla dedans jusqu’aux Agache-Willot qui ont dû faire trembler des gens que tu connais dans les Vosges et puis aussi dans le Nord et en Normandie.

Et la manufacture de Senones, hein ? Va savoir : si ça se trouve, le rouge velours de Madame de (mais chez elle, la belle ingresque, le palindrome est grippé, chez elle qui se dit italienne et qui n’est que Lyonnaise et fille de drapier) va savoir si sa robe de Trasteverina, elle qui, partie du drap donnait maintenant dans la toile à peindre, va savoir si Boussac n’en rêva pas. Nous si et pour un moment, jusqu’à réouverture du Musée de Nantes.

 

Allons. Tandis que partie de Tous les deux comme trois frères je rêvais sur ma machine de filature et tissage, mon fil s’est contorsionné, ridicule tricotin à croissance diabolique, je vais me faire virer de l’usine. Filature, retorderie, confection : Rambervillers. Je découvre dans des archives du textile, sur des cartes géographiques ces noms propres et fort peu communs qui doivent t’être tous familiers. Filature de Petite Raon, des Gouttes et de Saulcy, blanchiment et confection de Moyenmoutier. Filature et tissus des Enclos, des Meuls, de Julienrupt et de Géroville, fil de la Vaxenaire. L’empire Boussac, Dior devait les connaître toutes, et lui repose en terre italienne, entre Lucca et Pistoia. Ma grand-mère, qui ignora sans doute jusqu’à son nom, ne lut peut-être jamais L’Aurore et n’apprit de naissance que la mienne et hors mariage – elle s’exclama sans doute et pria : Ma Doue benniget et le rosaire qui suit- ma grand-mère ne sut des Vosges, de L’Italie, de la mode que ce que le monde qu’elle avait engendré pouvait bien lui en rapporter : peu, sûrement. Mais le chocolat du curé de Riec était bon : c’est le lait de ses vaches qui le faisait et, s’il y avait noce, on y dansait, elle aimait ça, disait sa ma, notre Magdeleine, on dansait où on mourrait : du parvis au campo santo local, quelques pas qui peuvent être de gavotte ou de pilé menu.

 

C’est braderie ; c’est aussi Pardon, pardon pour la société du spectacle et pour faire croire qu’on est en Bretagne, soleil en plus ; si je n’ai pas rapporté du château d’Oiron où je travaillai deux mois à la fin de l’été 1987 (y soufflait un vent grec, Meltem) des bulbes de cyclamens, africains ou napolitains, j’ai d’autres critères pour la fin de l’été, la petite famille de ma fille revient du bout du monde (le Sri Lanka, cette fois, avec on le souhaite pas le palu, mais d’autres dérangements, provisoires, on espère : qui ma grand-mère aurait-elle sollicité de ses vœux pour assurer un avenir plutôt mal garanti, pourtant ?) ; la petite famille du fils va bientôt d’ici regagner Paris aussi ; les mimosas ont achevé de s’épouiller, les bignones choient, sûr qu’il poussera des champignons aux premières pluies aux pieds des troncs désordre de notre mini-bois…Des qu’on ne sait pas nommer, ni s’ils sont consommables. Va, mieux vaut être l’héritier d’un transalpin envosgisé.

Mais comment imaginer que ma grand-mère, qui vivait de rien, le lait, les œufs, des légumes poussés de l’autre côté des voies, n’ait pas connu les lieux de cueillettes possibles ? (Cyrille –les hommes sont fragiles, chez nous- Cyrille qui avait exploité la carrière avec un ouvrier était mort depuis longtemps, lui que son cheval tirant charrette ramenait seul à la maison, en étant parti tôt, prélevant le plus fort du café, dit la légende familiale et aussi menait des pèlerins sur des lieux de piété, Cyrille comme Marie devaient bien connaître les champignons et les ronciers à mûres…) Pourquoi crut-on alors - ô misère ! - que tout ce qui se transmettait du vieux monde, sauf la religion, garantissait une éternelle pauvreté ?

 

 

 

CHRISTINE LEMAIRE (en écho à Tous les deux comme trois frères).

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2 août 2013 5 02 /08 /août /2013 06:48

     Dans les cinq recueils parus pour le Festival de poésie de Sète et présentés par leur éditeur Al Manar sur La Place du Livre, il y a Visage de l'eau (Lice vode), un choix de poèmes de Hadžem Hajdarević (Bosnie-Herzégovine). Un livre plein de fantômes familiers, où les images retrouvent leur rôle de passantes, où les traces présentes du passé abondent: les survivances.

 

     Joint

 

Mon père, et ton père, et les pères de nos pères les cheveux

blancs de l'attente dans la queue pour les pâtes dans la cuisine

grasse du Paradis, mon père parfois dans un corps de poisson

et ton père moineau sur la branche d'un érable...

Tous les pères se vêtent de nos cadeaux de prières terrestres

et vantent les uns aux autres leurs fils dispersés.

 

Nos pères se rencontrent souvent dans les vents

qu'apportent les âmes de ceux que nous appelions époques

et attendent notre irruption sur le quai en plumes

d'ange soyeuses. Il leur tarde à nos pères

que nous mourions aussi et les remplacions

dans la queue pour le pain chaud du paradis

 

Et dans les greniers du pays leurs chaussures durcies

sont toujours -comme des cimetières ouverts, comme

des récipients égarés que même le vide n'a pas pénétré...

 

S'ils nous voyaient nous promener entre les arbres

et la ronde diabolique du début d'avril, ils ne sauraient pas

s'il faudrait rire aux éclats ou s'inquiéter

que leurs fils ne sachent pas

où mènent ces chemins évanouissants.

 

 

 

     Hésitation

 

Au-dessus de ma maison brûlée

se retrouvent des poètes morts.

Ils se lisent les uns aux autres des poèmes.

Chaque vers est un essaim d'insectes dans l'air.

 

Leurs cheveux longs recouvrent

les collines du pays... Dans chaque

feuillage du cerisier bat

un coeur de poète.

 

À présent avec leurs doigts avides

et leurs langues étalées ils reconnaissent autrement

le goût des substances et leurs frictions secrètes.

 

Je sais qu'ils disparaîtraient à l'instant des collines

et des branches si j'entreprenais plus résolument

de reconstruire ma maison brûlée.

 

 

 

     Rilke

 

Souvent je reviens vers toi, ô poète

De l'automne et des feuilles qui tombent abondamment

Depuis les jardins célestes dans nos petites

Cours et aux alentours de nos maisons, jusqu'au seuil

 

Ne sont grands que ces moments que

Nous réussissons à reconnaître dans leur

Simplicité terrestre, quand même le bourdonnement

De l'abeille devient le pressentiment de la mort

 

Avec tes anges je choyais

Les justes condamnés à l'éternité

Et dans le miroir encourageais l'étranger indécis

À partir en voyage avec la femme qu'il aimait

 

Que pouvaient les gazelles, les panthères, les chevaliers

Et les fontaines romaines tandis qu'Orphée

Hésitant chantait au milieu d'une nuit universelle

Et que les barbares arrachaient les roses sous les fenêtres?

 

Je lis tes vers la plupart du temps à l'approche

De minuit lorsque je sens le coeur flotter comme une fleur

Aquatique, et sous les avant-toits édentés

Les monstres célèbres se disputer mon sommeil.

 

 

 

     Mes tournesols

 

Au fond du jardin ont soudain

Poussé tout seuls les tournesols

 

Leurs têtes lumineuses, comme

Une avant-garde tatare souriante,

Se sont tout à coup tournées vers les

Quatre points cardinaux...

Pour eux le soleil est partout

Et peut émerger de n'importe où

 

Je les regarde de ma fenêtre et pense

Qu'ils doivent peut-être savoir quelque chose

Il se peut qu'ils apportent des nouvelles importantes

D'un de ces mondes de l'au-delà

Quelque chose de décisif devant advenir

Qu'on attendait depuis des siècles

 

En ce jour important leur couleur

Se versera dans toutes les autres couleurs

 

Mais peut-être ont-ils fait irruption

Juste pour jouer un peu avec nos peurs

Contagieuses et attirer joyeusement notre attention

Sur le fait qu'il faut être tourné vers les soleils

Et nous réjouir de tout ce que nos prudents

Organes des sens veulent effleurer

 

Je les regarde et je ne me lasse pas

De les regarder, je ne peux arrêter

De presser les messages de

Leurs graines ce matin d'août

Tout à fait ordinaire

 

Poèmes traduits du croate par Brankica Radić

Hadžem Hajdarević
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Denis Montebello
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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 10:18

     « Caumont de la Force rapporte que Louis XIII combla de faveurs le grammairien qui lui démontrait que la jeunesse est l'âge où les jeux naissent (...), que la fenêtre fait naître (le jour dans la chambre). »

     On pourrait aussi, pour continuer le jeu, ce jeu qui consiste à regarder les mots comme autant de noms propres, comme des signes vides qu'il s'agit de remotiver, comme on ferait enfant ou étranger apprenant une langue, chercher la preuve, la preuve par l'étymologie (Jean Paulhan, Le temps qu'il fait, 1988), dire que par les fenêtres on voit les feux naître. Cette étymologie fausse nous renseignerait de toute façon mieux que ne saurait le faire l'étymologie vraie. Et tant pis s'il y a bien du rouge dans Roja, tant pis si « l'étoile du matin » ne brille pas que pour nous. L'important est que nous regardions par la fenêtre. Ou par la porte. Une porte ouverte. C'est le titre d'un poème de Roja Chamankar. Il est publié, avec une vingtaine d'autres, par les éditions minuscule, à Strasbourg. Mes souffles coupés par le milieu: c'est le titre.

     Roja Chamankar est née en 1981 à Borazjân, au sud de l'Iran, et c'est une des Voix Vives écoutées cet été à Sète. Et que j'ai plaisir aujourd'hui à faire entendre. Même si c'est d'abord dans sa langue, dans cette langue magnifique qu'est le persan, qu'il faut l'entendre. Mais la superbe traduction de Farideh Rava, grâce à qui nous pouvons lire ces auteurs, notamment dans le numéro d'Europe (997, mai 2012) consacré à la Littérature d'Iran, réussit ce miracle: que « le monde gelé » (c'est aussi le nôtre) « revienne à la poésie ».

 

 

 

 

CHUT!

 

Mon petit coeur!

L'eau était trouble et il y avait de la fumée partout

Et plus on s'acharnait à recoller les morceaux

Plus les ruines s'agrandissaient

Et plus la terre devenait humide

 

Que l'obscurité puisse s'éloigner de toi

À partir de maintenant comment pourrais-je encore le soir

Traverser ces rues en ruine, ces gouffres de sang

Et comment enjamber le corps blessé de l'eau

C'est dur de mourir dans la langue maternelle, mon petit coeur

Mourir dans la langue maternelle.... Adossé aux ruines

Laissez-moi tranquille, quand j'aurai tous les morceaux en main

Et que les rideaux tomberont

et que les arbres se mettront à marcher

Quel tourbillon ce sera au milieu de ces gouffres

 

Je voulais seulement que le soir tu sois

la compagne de mes routes perdues

Il ne reste plus rien à dire, alors chut!

Et dire que je voulais seulement que tu sois mon petit coeur...

 

 

 

EN MOI IL A CHOISI UN MOT

 

Il s'est juste assis en moi

Il a fouillé en moi

Il a fouillé dans mon univers

En moi il a fouillé l'univers

En moi il a choisi un mot et l'a mis sur sa tempe

Sa cervelle éclatée

Et des mots ont surgi de sa bouche

Et ont éclaboussé ma vie

En moi les frontières éphémères ont éclaté

Moi, une frontière éphémère en éclat

 

Nous avons bougé

Moi, une synthèse de l'univers, de fouille, de cervelle, de vie, de frontière, d'éclat et d'éclaboussure d'une nouvelle vie

Ma nouvelle vie

Respire au milieu de ma mort

Nous avons bougé

Respire au milieu de l'univers de ma mort

Nous avons bougé

Respire l'univers au milieu de ma mort

Il y a toujours eu un mot en moi

que tu aurais pu perdre sur ta tempe

Tes yeux rieurs

Toi, une synthèse de moi, de mots, de perdu, d'éphémère, de mort et de veine, qui as traversé mes frontières

Tu es une veine, qui as traversé ma frontière

Tu as seulement traversé en moi

Tu m'as traversée moi.

 

 

 

 

LA NUIT SIFFLE

 

La nuit siffle dans ma tête

La mer odeur de chien mort

Je descends sous le banc

Et je ronge mes ongles

 

Première leçon de géographie

La fenêtre ouverte

Et la fille qui n'est plus dans son pyjama d'enfant,

De toi je ne me souviens que d'une nuit

Tu étais mon invité

Tu t'es posé sur ma paupière droite

Moi

J'avais des yeux oranges

Jusqu'à te couper le souffle

Parmi les draps

La nuit siffle

Disque de la lune

Je suis agitée

Vent dans les rideaux

Odeur de navet brûlé, la charogne des chiens

Le lys d'une fille qui vieillit

Moi

Je descends sous le banc et ronge mes ongles

Première leçon de géographie

Le maître n'est pas d'accord

Je mouille mes vêtements

Sur mes bancs gonflés

L'eau des deux tiers du monde

Sur les bancs gonflés

Je m'obstine

J'ai peur de cette force incroyable

En moi

 

L'odeur de pigeon grillé

Me soulève le coeur

Le cri continu du freinage

Se dessine sur le papier blanc

Dès la première heure de celui qui part avec sa mariée

La fenêtre ouverte

Mes souffles coupés par le milieu

Les morceaux de ma natte

S'enfoncent dans l'eau

La mer sent le pigeon grillé

La lune ne me fait aucun effet

Je m'obstine

Contre cette force en moi

 

Je me penche sur le papier à dessin

 

Sifflement

Sonnerie

Mère rêve:

Un disparu souffre sous le figuier.

 

 

Poèmes tirés de Mes souffles coupés par le milieu, minuscule, 2011.

Roja Chamankar
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Denis Montebello
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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 10:05

La plupart de nos fruits sont connus des Romains et consommés en Gaule.

On en découvre beaucoup dans les sépultures, les sanctuaires, ou bien les puits. Comme ces puits des Ier et IIe siècles à Grand (Vosges) où on a trouvé des noisettes, cerises, prunes, pêches, noix, raisins, pommes, et même des fraises dans une sorte de pâte qui serait de la confiture le premier vestige (qui nous soit parvenu). De la confiture sèche, et on ne s'attendait pas à tirer ça d'un puits. Cette pâte de fruit.

On trouve des fruits en grand nombre dans les puits cultuels. Dans les sanctuaires des eaux ou les dépôts funéraires. La source et la tombe sont des lieux de communication avec l'Autre-Monde.

Offrir des fruits, c'est aussi rendre à la terre -aux Mères qu'on représente portant des fruits-, ce qu'elle nous donne en abondance; et pour qu'elle n'oublie pas de le prodiguer quand viendra la saison. Pour les morts comme pour les vivants. Pour les vivants, pour qu'ils partagent, l'espace d'un banquet, l'existence des âmes dans le monde d'en-bas. Pour les morts, pour les préparer à cette nouvelle naissance qu'on situe après le passage aux Enfers.

Les fraises dont on faisait cette pâte sont des fraises des bois (le fraisier cultivé n'est pas attesté), et on appréciait d'autres fruits sauvages comme la myrtille ou la mûre. Comme la framboise, la fraise a longtemps été négligée des jardiniers qui n’y voyaient qu’un fruit bon à occuper les femmes et les enfants. Sa culture ne commencera vraiment qu'à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance.

C'est sans doute parce que la fraise est l'affaire des femmes (et des enfants, mais ceux-là suivent leur mère dans les bois, les fillettes quand elles ne gardent pas les chèvres), que l'on trouve pour décrire ces petits fruits rouges des ressemblances avec le « bout des mamelles des nourrices ». C'est ce que j'ai trouvé en furetant dans le Furetière. Ce que j'ai cueilli et rapporté dans mon petit panier d'osier. Du plaisir avec ces fraises qui sont les premiers fruits qu'à Paris on voyait mûrs (meurs, comme on écrivait encore). « Le plus hâtif et le plus délicieux fruit du printemps ». Surtout quand il croît comme ici dans les bois, c'est-à-dire en lisière de marais. Où elles sont cueillies très tôt. Et mûres.

On connaît que les fraises sont meures et bonnes à manger quand elles quittent la queue sans peine. Voilà ce que racontent les dictionnaires, mais ils ne leur apprendraient rien, aux drôlesses qui les cueillent. Si elles s'aventuraient à les lire. Si elles savaient lire. Ils ne leur diraient pas ce qui leur a valu ce nom, si c'est parce qu'elles poussent à l'écart du village. Aux Fontaines et au Marichet. Si c'est à leur isolement qu'elles doivent cet aspect délicat, ce parfum et ce goût subtils. Si elles ont fait de leur disgrâce un atout. Si cela vaut pour celles qui les cueillent. Qui se lèvent bien avant le jour pour qu'elles arrivent à l'heure à la gare, aux Halles et fraîches comme la rosée. Pour que le bourgeois goûte, tout en restant chez lui et avec sa femme, Une partie de campagne. Pour qu'il s'encanaille honnêtement. Ou carrément, s'il a les moyens, s'il sort le grand jeu, dans un salon, un restaurant chic. Avec une lorette: une « biche de haute volée ». Et avec du champagne. Ils ne leur diraient pas, les dictionnaires, si la pauvreté est une maladie, une maladie contagieuse. Si c'est pour éviter la contagion qu'on les éloigne. Si être femme ajoute à la misère, fait de vous une pestiférée.

Si elles ne pensent pas aussi loin, elles songent quand même que c'est une jolie revanche pour une fille de Prin: une fille de rin. La revanche du marais que longtemps on a regardé de haut, de l'autre côté de la route et dans la plaine viticole. Mais le phylloxéra est passé par là, et ceux de Deyrançon, qui habitent le Petit-Breuil, envoient maintenant leurs femmes et leurs drôles -les drôlesses surtout- travailler dans les bois. En bas. Car il faut bien en rabattre. Il faut aussi se baisser pour cueillir la quarantaine. Et même se casser le dos.

Et se lever à 4h. Car un petit panier d'osier, cela ne se remplit pas tout seul. Cela ne se remplit pas vite. Il faut du temps pour arriver à la livre. De la patience. Des petites mains et des petits doigts pour cueillir ces petites fraises, pour les cueillir vite et sans les écraser. Pour qu'elles soient au rendez-vous, à ce rendez-vous galant où une autre sera conviée, qui ressemblera à Julia Roberts dans Pretty Woman.

Les fraises des bois voyagent mal. Je me rappelle celles que je cueillais, à défaut de champignons, à Bois l'Abbé, près d'Épinal. Dans quel état elles arrivaient le soir, dans mon pot de camp. Celui que j'utilisais pour les brimbelles. Quelques kilomètres en vélo, et c'était du sirop. Chaud, et bon à jeter.

En train, à l'époque, elles sont à peine moins secouées. Même installées dans leur petit panier d'osier. Même si ces paniers d'une livre sont bien calés. Il faut qu'elles quittent le matin la queue, la gare -la petite gare qui a été construite pour ça: pour que les quarantaines de Prin arrivent dans la journée à Paris. Et régalent le soir les palais éduqués. Leur réapprennent un peu de cette vie dont ils se sont éloignés. Le plaisir dont ils ont perdu le goût.

Oui, ces faux-fruits sont un vrai plaisir. Des fraises des rois. Rien que d'en parler, j'ai l'oeil qui pétille. Et je dis, comme Richard Gere, que « les fraises font ressortir le goût du Champagne. » Ou l'inverse.

Je dis, mais ce n'est pas dans le film, que la quarantaine n'a besoin de rien ni de personne pour exhaler son parfum. Ce parfum qu'elle tire du pourtour des tourbières alcalines de Prin. Ce parfum qui éveille ou réveille le désir. Qui rappelle que fraise et fragrance ont même origine. Si l'on en croit certaines étymologies. Qui font venir notre fraga, notre « fraise » d'un verbe latin, fragrare, signifiant « sentir bon ».

Et c'est vrai qu'elle sent bon, cette petite fraise. Qu'on cultive sauvage, et pour qu'elle le reste. Pour qu'elle donne au bourgeois qui n'a jamais lu Ovide, Virgile, une idée de l'âge d'or. Pour l'inviter à cueillir. Sans craindre la serpent. La quarantaine de Prin l'émoustille comme il faut, et peu importe qu'il fasse ça avec sa bourgeoise, en plein air et à la vue de tous, du moment qu'il renoue avec le désir. Peu importe qu'il le retrouve sur l'herbe, au bord de l'eau, ou qu'il le découvre dans l'express de 8h40 du soir, comme ce cochon de Morin. Ce commerçant de province (on connaît son grand magasin de mercerie sur le quai de La Rochelle) à qui Paris a tourné la tête, et que le gendarme attend à la gare de Mauzé. Il y a mille façons de raviver des expressions passées de mode comme « aller cueillir des fraises des bois » (qui s'employait par plaisanterie pour « aller dans les bois en galante compagnie »). Mille façons, pour le bourgeois, de « cueillir la fraise ».

Il la dégustera de préférence, s'il est riche, ou un aristocrate, dans un salon ou un grand restaurant. Avec une cocotte et du champagne. La quarantaine de Prin ne réconcilie pas l'épouse et la cocotte. La prude et la libertine. Ou, si elle le fait, c'est comme chez Maupassant ou Zola quand il montre que la Comtesse Muffat et Nana, finalement, c'est pareil. Que dans chaque Marie il y a une Ève qui sommeille. Une femme fatale. Que ces petites fraises ne demandent qu'à réveiller. Qu'à exciter. La quarantaine de Prin n'a pas attendu l'huile de massage chauffante, le gel stimulant tétons ou clitoris, le lubrifiant intime parfumé à la fraise des bois pour inviter au plaisir.

Moi, la fraise que je préfère, c'est la fragola, la fravola que des dictionnaires italiens font aussi venir de fragrare.

Je ne sais pas si cette étymologie est fiable, ou une fable, s'il faut croire ou non que la fraise s'appelle ainsi parce qu'elle « sent bon ».

À ceux qui flairent la légende, je dirai que cette quarantaine dit vrai. Comme elle respire. Comme on la respire. Et je ne l'ai pas seulement respirée. En tout cas elle donne envie d'y croire. De persévérer dans l'erreur.

À ceux qui connaissent l'erreur quand elle se propage, je dirai qu'elle est comme les stolons: si on ne les coupe pas, cela épuise les plants. Et si on les coupe trop, cela les fatigue autant.

J'ai du mal à voir, comme certains esprits forts, une parenté entre les différents types de fraises. Entre la fraise des bois et la fraise d'agneau, de veau, la « collerette tuyautée et plissée », et l'instrument pour fraiser: celui qu'on entend dès qu'on dit dentiste.

J'ai également du mal à admettre la parenté entre la quarantaine de Prin, dont la production remonte au phylloxéra et s'arrête un peu avant la première Guerre Mondiale (elle serait maintenant perdue, remplacée depuis les années 1960 par une érigée du Poitou que je n'ai trouvée nulle part, qu'on me vend comme une variété équivalente, rampante, certes, mais dressée, j'imagine comment, et que c'est pour faire la belle dans les jardineries, elle serait perdue si Michel Gourmaud (1) n'en avait gardé quelques plants, et c'est chez lui que je l'ai goûtée, et pourquoi je la dis exquise), entre cette minuscule fraise des rois et la fraise tout court, terme désignant le plus souvent les gros fruits forcés. La fraise de Huelva, par exemple. Huelva la fraise, comme on crie au marché. Au sortir de l'hiver. Et pour hâter le printemps. « Où elle va la fraise », j'entends. Je ne sais pas où elle va, la fraise, mais je sais d'où elle vient. De quels bois. D'où elle tire ce parfum inimitable. De quel pourtour de quelles tourbières alcalines. À Prin-Deyrançon où l'histoire ne s'arrête plus ou presque. Où la petite gare a été rasée, mais les autres ne perdent rien pour attendre, qui sont pour la plupart murées.

 

 

 

(1)Michel Gourmaud est à Prin-Deyrançon. Selon lui, la quarantaine est appelée ainsi parce qu'on la récoltait pendant une quarantaine de jours, du 15 mai à fin juin ou début juillet. La première année, les fraises sont plus grosses et plus tardives (juillet- août). Cette année, les fraises de sa tourbière ont été noyées, mais celles qu'il avait plantées l'an dernier dans un petit parterre de la commune, sur les hauts, à l'angle de deux chemins, donnent bien. Pour l'INRA de Sarlat, la quarantaine de Prin est une variété particulière de fraise des bois.

 

 

Texte à paraître dans L'Actualité n° 101.

 

 

Photo Marc Deneyer

Photo Marc Deneyer

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Denis Montebello
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