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31 juillet 2013 3 31 /07 /juillet /2013 10:18

     « Caumont de la Force rapporte que Louis XIII combla de faveurs le grammairien qui lui démontrait que la jeunesse est l'âge où les jeux naissent (...), que la fenêtre fait naître (le jour dans la chambre). »

     On pourrait aussi, pour continuer le jeu, ce jeu qui consiste à regarder les mots comme autant de noms propres, comme des signes vides qu'il s'agit de remotiver, comme on ferait enfant ou étranger apprenant une langue, chercher la preuve, la preuve par l'étymologie (Jean Paulhan, Le temps qu'il fait, 1988), dire que par les fenêtres on voit les feux naître. Cette étymologie fausse nous renseignerait de toute façon mieux que ne saurait le faire l'étymologie vraie. Et tant pis s'il y a bien du rouge dans Roja, tant pis si « l'étoile du matin » ne brille pas que pour nous. L'important est que nous regardions par la fenêtre. Ou par la porte. Une porte ouverte. C'est le titre d'un poème de Roja Chamankar. Il est publié, avec une vingtaine d'autres, par les éditions minuscule, à Strasbourg. Mes souffles coupés par le milieu: c'est le titre.

     Roja Chamankar est née en 1981 à Borazjân, au sud de l'Iran, et c'est une des Voix Vives écoutées cet été à Sète. Et que j'ai plaisir aujourd'hui à faire entendre. Même si c'est d'abord dans sa langue, dans cette langue magnifique qu'est le persan, qu'il faut l'entendre. Mais la superbe traduction de Farideh Rava, grâce à qui nous pouvons lire ces auteurs, notamment dans le numéro d'Europe (997, mai 2012) consacré à la Littérature d'Iran, réussit ce miracle: que « le monde gelé » (c'est aussi le nôtre) « revienne à la poésie ».

 

 

 

 

CHUT!

 

Mon petit coeur!

L'eau était trouble et il y avait de la fumée partout

Et plus on s'acharnait à recoller les morceaux

Plus les ruines s'agrandissaient

Et plus la terre devenait humide

 

Que l'obscurité puisse s'éloigner de toi

À partir de maintenant comment pourrais-je encore le soir

Traverser ces rues en ruine, ces gouffres de sang

Et comment enjamber le corps blessé de l'eau

C'est dur de mourir dans la langue maternelle, mon petit coeur

Mourir dans la langue maternelle.... Adossé aux ruines

Laissez-moi tranquille, quand j'aurai tous les morceaux en main

Et que les rideaux tomberont

et que les arbres se mettront à marcher

Quel tourbillon ce sera au milieu de ces gouffres

 

Je voulais seulement que le soir tu sois

la compagne de mes routes perdues

Il ne reste plus rien à dire, alors chut!

Et dire que je voulais seulement que tu sois mon petit coeur...

 

 

 

EN MOI IL A CHOISI UN MOT

 

Il s'est juste assis en moi

Il a fouillé en moi

Il a fouillé dans mon univers

En moi il a fouillé l'univers

En moi il a choisi un mot et l'a mis sur sa tempe

Sa cervelle éclatée

Et des mots ont surgi de sa bouche

Et ont éclaboussé ma vie

En moi les frontières éphémères ont éclaté

Moi, une frontière éphémère en éclat

 

Nous avons bougé

Moi, une synthèse de l'univers, de fouille, de cervelle, de vie, de frontière, d'éclat et d'éclaboussure d'une nouvelle vie

Ma nouvelle vie

Respire au milieu de ma mort

Nous avons bougé

Respire au milieu de l'univers de ma mort

Nous avons bougé

Respire l'univers au milieu de ma mort

Il y a toujours eu un mot en moi

que tu aurais pu perdre sur ta tempe

Tes yeux rieurs

Toi, une synthèse de moi, de mots, de perdu, d'éphémère, de mort et de veine, qui as traversé mes frontières

Tu es une veine, qui as traversé ma frontière

Tu as seulement traversé en moi

Tu m'as traversée moi.

 

 

 

 

LA NUIT SIFFLE

 

La nuit siffle dans ma tête

La mer odeur de chien mort

Je descends sous le banc

Et je ronge mes ongles

 

Première leçon de géographie

La fenêtre ouverte

Et la fille qui n'est plus dans son pyjama d'enfant,

De toi je ne me souviens que d'une nuit

Tu étais mon invité

Tu t'es posé sur ma paupière droite

Moi

J'avais des yeux oranges

Jusqu'à te couper le souffle

Parmi les draps

La nuit siffle

Disque de la lune

Je suis agitée

Vent dans les rideaux

Odeur de navet brûlé, la charogne des chiens

Le lys d'une fille qui vieillit

Moi

Je descends sous le banc et ronge mes ongles

Première leçon de géographie

Le maître n'est pas d'accord

Je mouille mes vêtements

Sur mes bancs gonflés

L'eau des deux tiers du monde

Sur les bancs gonflés

Je m'obstine

J'ai peur de cette force incroyable

En moi

 

L'odeur de pigeon grillé

Me soulève le coeur

Le cri continu du freinage

Se dessine sur le papier blanc

Dès la première heure de celui qui part avec sa mariée

La fenêtre ouverte

Mes souffles coupés par le milieu

Les morceaux de ma natte

S'enfoncent dans l'eau

La mer sent le pigeon grillé

La lune ne me fait aucun effet

Je m'obstine

Contre cette force en moi

 

Je me penche sur le papier à dessin

 

Sifflement

Sonnerie

Mère rêve:

Un disparu souffre sous le figuier.

 

 

Poèmes tirés de Mes souffles coupés par le milieu, minuscule, 2011.

Roja Chamankar

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Denis Montebello
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commentaires

search here 19/08/2014 13:09

What an excellent poem by Chamrkar Roja! I have got an entire collection of his poem. I like the way he conveys his thoughts regarding art and society. Over here he has beautifully described about the importance of family values.