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13 mai 2013 1 13 /05 /mai /2013 10:46

Vital Cimetier est un drôle d'oxymore. Un oxymort. Un mort, et pas du tout occis. Un mort inoxydable. Résistant aux désherbants. Aux éléments les plus radicaux, comme il les appelle. Le Roundup qui le fera crever n'est pas encore né. Tu peux remballer ton Komando, il te dit avec son prénom. Komando allées prêt à l'emploi: tu parles. Toi qui en arroses ma tombe, tu partiras avant moi. Toi et ton groupe de supporters. Ta bande d'ultras.

Vital Cimetier, c'est la pêche assurée, et pour longtemps. Pour l'éternité, si vous y croyez. Si vous n'y croyez pas, il donne un autre sens au geste de fleurir les tombes. Une autre couleur à la Toussaint. Il fait, allez savoir pourquoi, du jour des Rameaux la Domenica delle Palme. Et vous voici soudain à Palerme, en train de mordre dans votre orange. Achetée au sortir du cimetière, du Cimetière des Capucins, et c'est un retour à la vie. La résurrection avant l'heure, et pour toujours. C'est autre chose que le cimetière Saint-Michel à Épinal. Les morts y portent leur habit du dimanche. On vient les voir en famille. Les enfants les saluent en riant et en suçant leur glace. C'est l'été, quelle que soit la saison. Et quand même mieux que la Résidence Bon Repos. Que feuilleter Télépoche ou sortir les ancêtres de leur boîte. Ils n'ont pas eu cette chance, eux. De mourir sous ce nom. De renaître chaque fois que sur eux quelqu'un poserait un regard. Comme d'autres leur pot à la Toussaint ou aux Rameaux.

De Vital Cimetier, vous ne savez absolument rien. Vous n'en avez jamais entendu parler. Même pendant les repas de famille, même quand ils s'éternisaient. Et qu'on n'avait plus à se mettre sous la dent que de lointains cousins. De vagues connaissances. Tous ces fantômes qu'on évoquait à table. Qu'on appelait par leur nom. Celui de Vital Cimetier n'avait jamais surgi. Il n'avait rien appelé ni personne. Vous n'aviez pas eu l'occasion de le remotiver. Comme font les enfants avec les noms qui sortent de la bouche des grands. Les noms des gens comme les noms des choses. Tous sont des signes purs, la première fois qu'ils vous parviennent. Des signifiants absolus. Pourtant, il faut bien que les gens leur ressemblent, ou les choses. C'est comme ça que ça doit être, un nom. Comme ça qu'il faut l'aider à être. Il faut travailler à lui ressembler, quand on a eu la chance d'en recevoir un beau, tâcher toute sa vie de le mériter. Ou de s'en défaire si on en a honte. Comme d'une peau, comme pour une mue. Comme d'un boulet si on ne veut pas toute sa vie le traîner.

Vital Cimetier, ma mère aurait pu m'en parler, quand elle me téléphone. Elle aurait pu commencer ainsi:

« T'as bien connu Vital Cimetier?

-Oui, pourquoi tu me demandes ça?

-Eh bien, il est dans la fin! »

Sauf que ce n'est pas sa manière, pas dans ses habitudes, et que Vital Cimetier est mort depuis trop longtemps. « La mort avait pas faim »: ce qui dans son cas signifie que son heure n'est jamais arrivée, que la mort n'en veut plus.

Elle, si elle m'appelle, c'est pour me dire ce qu'elle mange. Le poisson, car on est Vendredi Saint. Et que pendant la Semaine Sainte, on ne lave pas ses draps. On ne doit pas. Si on ne veut pas qu'ils servent de linceul à quelqu'un de la famille. C'est ce que lui disait sa mère. Ma grand-mère Marie. Qui est enterrée au cimetière Saint-Michel. Pas très loin de Vital Cimetier.

Une question ici me vient, ici à Épinal. Où je suis né et où j'ai passé ma jeunesse. Où j'allais souvent à la Maison Romaine, une folie du XIXème siècle qui était la réplique d'une villa pompéienne. Et la Bibliothèque Municipale, jusqu'à ce qu'elle déménage et devienne la BMI: la Bibliothèque Multimédia Intercommunale. J'en aimais l'atrium et la vue sur la Moselle. Le bruit des vannes me changeait des grognements de porcs qui étaient les morts. Les morts qui mastiquaient dans leurs tombeaux. Qui mâchaient les vêtements, les chairs. Ceux de leurs voisins, tellement ils avaient faim, et parfois même les leurs. C'est ce que racontait Dom Calmet dans sa Dissertation. Dans le livre que je lisais et que m'avait prêté Monsieur Golly. Je le lisais dans son jus. Dans l'édition originale. Que Monsieur Golly avait sortie, rien que pour moi, des boiseries composant la bibliothèque de la ci-devant Abbaye de Moyenmoutier, où elle reposait.

C'était agréable à mâcher. Bien plus que le latin que je devais avaler ou les classiques qui étaient au programme. Les moines compilateurs n'étaient pas les pauvres gens qu'on m'avait dit. Certains esprits forts. Je les trouvais même délicieux, roboratifs en diable, avec leurs histoires de vampires, oupires et autres broucolaques.

La question qui me vient est celle-ci: Vital Cimetier est-il un vampire? Ou bien un mort-vivant? Un vampire pour plaire aux filles. Ou un mort-vivant s'il ne craint pas de faire peur. Et cette question en entraîne d'autres. Pourquoi les filles préfèrent-elles les vampires, et les garçons les morts-vivants? Pourquoi pourrait-on aimer un vampire, et pourquoi faudrait-il redouter les morts-vivants? Il y a là un mystère, une injustice que je ne m'explique pas. Et encore des questions à poser à notre ami.

S'il est un mort-vivant, est-ce qu'il parle? Et quelle langue parle-t-il? Si c'est du français, n'en concluez pas que tous les morts-vivants parlent français. Ce peut être un cas isolé. Ou du doublage, surtout si c'est un français maladroit, truffé de fautes. Si c'est sous-titré. N'en déduisez pas que ces boiteux estropient notre belle langue, qu'ils prennent un malin plaisir à massacrer notre orthographe. Vous verriez le film en anglais, ou dans sa version originale, vous n'en tireriez aucune conclusion. Vous vous contenteriez de frémir. Comme tout le monde. Et de mordre, pour conjurer votre terreur, la jolie joue de votre jolie voisine.

Une invasion massive de morts-vivants anthropophages est-elle possible? Elle n'est pas impossible. Mais ce n'est pas pour demain. Certes, il y a bien de temps en temps un fou pour rejouer la scène de son jeu vidéo, ou pour dévorer le visage de sa victime, comme dans sa série préférée. Mais ce sont des gens qui sont en proie au LSD, ou à l'un de ses dérivés.

Pourtant, me direz-vous, il y eut Miami. Le buzz de Miami, vous vous en souvenez?

Je m'en souviens. Comme du jour où les poules auront des dents.

 

Vital Cimetier

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Denis Montebello
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denis montebello 22/05/2013 08:08

Installée en limite de propriété, la stèle n'est pas seulement une borne frontière, elle garde aussi le jardin: elle veille, plus efficacement que la bouillie bordelaise, sur nos tomates.

ND 16/05/2013 00:33

Sur la stèle-tableau on peut voir le menu des morts (et qu'est-ce qu'ils s'enfilent nuitamment!), mais faut bien les revivifier, comme notre cher Osiris (et non l'"Oziris" d'attraction), et pour qu'ils se repèrent dans nos cuisines de l'en-deça il y a l'image gravée d'un employé de bureau, scribe et psychopompe (pour rejoindre ton tag biffé).