« Alexandre Vialatte a toujours été passionné par tout ce qui respire, marche, nage ou vole. Ses élans d’entomologiste, son amour de la zoologie, cette façon si particulière de débusquer l’exotisme flamboyant à deux pas de chez lui, tout concourait à réunir ces portraits dans un Bestiaire singulier. Les dessins d’Honoré, qui allient les grandes masses noires de la gravure sur bois à la précision de la technique des ''encres'', apportent en contrepoint un humour léger et tendre, complice de celui de l’auteur, et tout en résonance. »
Voilà comment Arléa présente cette 3e édition d'un Bestiaire qui nous renvoie d'emblée à un autre Bestiaire célèbre, Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée, de Guillaume Apollinaire, paru en 1911, deux ans avant Alcools. Ce livre devait être illustré par Picasso, mais c'est finalement Raoul Dufy qui réalisa les 30 gravures sur bois qui accompagnent les quatrains.
« Du Thrace magique » Alexandre Vialatte ne fait pas sonner la lyre, mais ses doigts ne sont pas moins sûrs, et les animaux qui passent dans son Bestiaire font un cortège qui n'a rien à envier à celui d'Orphée.
Si reviennent le lapin le lion la puce le chat le serpent le cheval le bœuf, ce ne sont plus les animaux, doués d'esprit, de la fable. Ni ceux de la Crèche, ni ceux de l'Arche. Son Bestiaire est d'inspiration à la fois moderne et médiévale, comme celui d'Apollinaire, la mélancolie est au rendez-vous, et l' humour. Voyez le bœuf.
Dufy en fait une superbe gravure sur bois, et Apollinaire ce quatrain :
« Ce chérubin dit la louange
Du Paradis, où, près des anges,
Nous revivrons, mes chers amis,
Quand le bon Dieu l'aura permis. »
« Il y a chez le bœuf, écrit Vialatte, une nostalgie profonde. Il regarde l'homme d'un œil triste, une bave d'argent lui pend de chaque côté de la bouche ; et, tout à coup, il se met à meugler. C'est un cri qui sort du sous-sol, c'est un écho dans une caverne, c'est un brouhaha médiéval. On dirait le soupir d'un pécheur au fond d'une cathédrale gothique. C'est un effroi du XIIIe siècle, c'est un fracas préhistorique qui vient du fond des âges et du bout de la prairie : la nuit des temps qui chante le Requiem dans le gouffre de Padirac. »
Prenez maintenant l'écrevisse.
Chez Apollinaire, c'est l'incertitude, cette incertitude qui fait nos délices (« Vous et moi nous nous en allons / Comme s'en vont les écrevisses, / A reculons, à reculons. »).
Chez Vialatte, on n'est plus dans l'allégorie, le symbole. L'écriture est au plus près du réel, mais elle ne renonce pas pour autant aux digressions. Elle s'autorise tous les rapprochements. Toutes les libertés. La chose ressemble à beaucoup de choses, et elle n'est semblable qu'à elle-même. Si donc l'écrevisse « embellit sous l'effet de la douleur (comme l'homme grandit, selon le poète), ce n'est pas du fait du pathétique de l'expression, qui demeure, jusque dans la mort, assez secrète et énigmatique, mais du fait des splendides couleurs dont elle se vêt dans l'eau bouillante. Elle y entre grise, elle en sort drapée de pourpre. On la prendrait pour le cardinal de Richelieu. Surtout avec son air sévère. »
Ces petits textes volontiers ironiques, sarcastiques, font penser aux Histoires naturelles de Jules Renard.
On songe aussi, par moments, au bestiaire des Surréalistes.
En effet, on retrouve une préférence marquée pour ce que Breton appelait « les animaux hors série, d'aspect aberrant ou fin de règne comme l'ornithorynque, la mante religieuse (…). » J'ajouterai l'oryctérope et l'oiseau uhu.
Comme les Surréalistes, Vialatte s'oppose à la stratégie d'abaissement de la bête.
Figure dans ce Bestiaire, et remontant comme le chien et le kangourou « à la plus haute antiquité », la femme. Ou l'homme. Russe ou Turc. Italien ou Auvergnat. Ou Alexandre Vialatte. Ou la Grammaire.
« Qui prendra après moi des colères aussi grandes, aussi sincères, aussi inefficaces pour la défense de la grammaire française ? Il faut être tellement vieux pour aimer la grammaire ! Personne ne voudra être vieux. »
Enfin, dans cette faune on constate, comme chez les Surréalistes, une suprématie des oiseaux.
Mais pas de femme oiseau chez Vialatte, de Fée Mélusine, de Sphinx ni de Sirène. Rien d'hermétique. Ses Oiseaux sont autrement nombreux, autrement inquiétants :
« L'oiseau a quelque chose d'étrange. Il fait des choses extraordinaires : l'urubu nettoie les poubelles, l'agami surveille les poulets, le gypaète est barbu, l'albatros pond des œufs dont le petit bout est aussi gros que l'autre (et l'autre aussi petit que le premier), la huppe pupule, le héron gargouille, le milan hune et le rhinocéros barète (encore n'est-ce pas un véritable oiseau). Tout cela finit par inquiéter. Il n'y a d'ailleurs qu'à regarder une simple poule, disons une poule noire à l'oeil jaune, pour finir par être terrifié. Voyez-la picorer un ver, un serpent, ou une autre poule (une poule malade que toute la confrérie se met froidement à assassiner). Elle pique d'un geste mécanique et saccadé ; on dirait une machine à coudre ; ou alors un monstre tertiaire ; nulle expression ; le marteau-piqueur a plus d'entrailles ; l'éléphant paraît moins ancien, les hybrides de Bosch moins bizarres : c'est une bête de l'Apocalypse. La poule est un monstre effrayant. La cigogne exécute les faibles et mange parfois ses cigogneaux ; la pie est voleuse de naissance ; le perroquet se saoule au vin rouge, comme un charretier ; le pigeon, symbole de paix, qu'on donne pour si fidèle, bat son épouse comme plâtre pour lui faire accepter une affreuse concubine qui a traîné dans tous les ruisseaux ; il détraque les horloges en se posant sur l'aiguille et fait caca dans l'engrenage, si bien qu'on ne peut plus savoir l'heure par aucun monument de Paris. Le faisan est dur comme du bois ; il faut le laisser presque pourrir pour arriver à lui manger la cuisse. Le moineau assassine le pinson à seule fin de lui voler son nid ; partout où il s'installe les autres races disparaissent. »
BESTIAIRE . Vialatte & Honoré, Collection : Arléa-Poche. Numéro dans la collection : 111. Mars 2023, 168 pages, 11 € .
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