« Il est bouleversant, à Bassaé, de voir le temple d'Apollon Épikourios s'effondrer », écrit Georges Didi-Huberman dans L'éboulis de l'être. De le voir s'ébouler, c'est-à-dire, selon l'étymologie, « rendre ses boyaux », se vider de son être. Il est, tel qu'il apparaît aujourd'hui, une ruine sublime, mais en péril. Et c'est ainsi qu'il faut lire L'éboulis de l'être. Un titre qui rappelle « l'oubli de l'être », et le combat mené par Heidegger tout au long de sa vie.
C'est bouleversant et cela va à rebours « de l'idée que Heidegger pouvait se faire d'un temple grec fermement arrimé à son roc. » De sa vision du Grund : du sol. De l'origine de l'oeuvre d'art le présente comme « un axe qui se dresse ». Il est installé « chez lui », dans sa terre. « Sur le roc, le temple repose sa constance.[ …] Debout sur le roc, l'oeuvre qu'est le temple ouvre un monde et, en retour, l'établit sur la terre qui, alors seulement, fait apparition sur le sol natal (heimatlicher Grund). » Ce n'est pas un centre que l'on voit à Bassaé, « le centre enraciné et déployé, dans lequel et à partir duquel un peuple fonde son habiter historique. » Ce que Heidegger appelle le là.
Le temple d'Apollon Épikourios n'ouvre pas ce là.
Ce n'est pas un temple enraciné dans le sol pour mieux se dresser vers le ciel, telle une cathédrale allemande.
Ici, « le temple s'écroule et la terre s'ouvre.
Le sol est rapporté, préparé pour résister aux séismes, empêcher la chute, au moins la retarder.
C'est le sol que rencontrent les archéologues quand ils fouillent. Le sol est leur domaine. Ils vous diront tout de suite si cette partie superficielle de la croûte terrestre se trouve à l’état naturel ou si elle a été aménagée pour le séjour de l’Homme. Si c'est un anthroposol, un sol urbain. Leur sol n'a rien à voir avec celui rêvé, fantasmé par Heidegger. Rien à voir avec son « sol natal ».
Celui qu'il croit reconnaître également chez Hölderlin, dans ses Hymnes.
Et jusque dans les Souliers de Van Gogh.
De ce tableau, Heidegger dit :
« La toile de Van Gogh est l’ouverture de ce que le produit, la paire de souliers de paysan, est en vérité. Cet étant fait apparition dans l’éclosion de son être. » Godillots ou bottines, peu importe. Qu'elles appartiennent à un paysan ou à une paysanne. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne sont pas d'un paysan allemand. Qu'elles n'ont pas connu les chemins de campagne. Il se murmure que Van Gogh les a achetés aux Puces, ces souliers, crottés pour qu'on pense qu'ils ont servi. C'est peut-être une légende urbaine.
Van Gogh ne sait habiter qu'en marchant, et ses souliers seraient d'un chemineau s'il avait dû les porter, ils l'auraient porté vers le Sud où est le paradis. Mais pas ce Sud allemand, tellement allemand où se dressent les temples grecs.
Notons au passage que le tableau dont il est question ici et qui représente des souliers n’est pas une paire, mais deux souliers gauches.
Cela ne surprendra pas les archéologues. Ils en ont vu d'autres. Des morts enterrés entre les roues de leur char. Un char qui n'a jamais roulé. Avec aux pieds des chaussures qu'ils n'ont jamais portées. Une paire de chaussures qui est, si l'on regarde bien, deux pieds gauches. C'est cela aussi, l'origine de l'art. Sa vérité.
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