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16 avril 2026 4 16 /04 /avril /2026 06:48

Arrivé « devant la vitrine pimpante d'une agence immobilière qui propose une gestion locative à un taux de 6% TTC et sans engagement », Jean-Jacques Salgon écrit, jouant sur les deux sens de louer : « Je n'ai pour ma part à louer que les vertus d'une mémoire qui ne m'appartient pas, m'échappe constamment, disparaît et réapparaît sans cesse, un peu comme le signal tournoyant d'un phare qui m'éviterait un prochain naufrage et guiderait mes pas. » (Flip, page 74)

Cette mémoire, c'est celle « du jeune Philippe Daudet, fils de l'écrivain royaliste et antidreyfusard Léon Daudet et petit-fils d'Alphonse Daudet, auteur qui m'a si souvent transporté -c'est le cas de le dire- avec sa Diligence de Beaucaire, lue et relue, Les Étoiles, et bien d'autres récits encore où mon Midi natal se trouve magnifié. » (p.11)

Philippe que Marthe, sa mère, appelle Flip, « un petit nom qui, à l'époque, n'avait rien de flippant », et dont Jean-Jacques Salgon reconstitue la courte vie. Puisque né le 7 janvier 1909, il meurt le 24 novembre 1923. À Paris, en face du 126, boulevard de Magenta, et dans un taxi. D'une balle dans la tête. C'est cette mort qui constitue l'énigme. L'Énigme Philippe Daudet, comme dit Maurice Privat dans son livre (dont c'est aussi le titre).

''Ah ! L'affaire Philippe Daudet ! Une histoire passionnante, suicide ou assassinat on ne saura jamais...'' C'est ce que Jean-Jacques Salgon entend, le mercredi 6 décembre 2023, en retournant sur les lieux du crime ou du suicide, la suite le dira. S'il y en a une. S'il parvient à l'écrire. Mais il semble bien que cette phrase entendue ce jour-là et censée le décourager, lui a plutôt donné envie de l'écrire. En le remontant à pied, ce boulevard, depuis la place de la République jusqu'à la hauteur du n° 126. En remontant le temps.

« C'est toujours la même histoire qui me pousse, comme s'il s'agissait pour moi de retrouver des voies secrètes de communication avec le passé afin d'animer ou de réanimer le présent et que c'étaient les lieux qui pouvaient m'en délivrer les clés les plus efficaces ; une quête qui le plus souvent me semble vaine mais à laquelle je m'accroche pourtant, comme un naufragé à sa bouée. Du reste, j'ai toujours aimé marcher dans les rues de Paris, mais je n'ai cependant jamais trouvé très attrayant ce boulevard auprès duquel j'ai longtemps vécu ; trop rectiligne, trop encombré et comme contaminé par la proximité de deux gares qui rejettent vers lui leurs officines de change ou leurs hôtels sans attrait. » (p.15)

On sait l'importance des lieux chez Jean-Jacques Salgon. On ne la connaîtrait pas, ou on l'aurait oubliée, celui qui joue ici les piétons de Paris (après l'avoir été de Nîmes ou de La Rochelle dans des livres précédents) le dit dans cet extrait. Explicitement.

Mais ce n'est pas, bien qu'on évoque les Surréalistes dans ce livre, qu'on y rencontre Breton, une déambulation sans but.

L'objectif avoué est bien de percer le mystère, du moins de l'éclaircir en partie. L'énigme à résoudre est celle de sa mort. De ce suicide dont le livre conforte l'hypothèse.

Pour l'étayer, il s'appuie sur les documents dont on dispose, sur les témoignages recueillis et sur une enquête dont on ne saurait dire, à la fin, si elle est policière ou relève de la psychanalyse.

Car l'enquêteur procède non seulement par détours, retours, allers-retours entre passé et présent, mais aussi par comparaisons. Les fugues de Philippe Daudet rappellent en effet celles du jeune Rimbaud (Rimbaud le fils, dirait Pierre Michon), mais on sent bien, dès le début du livre, que l'auteur n'est jamais loin, et que c'est lui, comme on le verra, que cela interroge. À la fin, il peut dire, comme Flaubert de son personnage éponyme, « Flip c'est moi ». C'est évident, quand on le voit marcher sur les traces de Philippe et arriver, en compagnie de Jean Rolin, à Champrosay où le jeune garçon est allé avec son père.

De Flip (le livre), on peut dire que c'est une vie. Bien qu'il oublie les codes des vitae, ne constitue pas un récit avec un avant et un après, un avant qui montre après coup les chemins qu'il a fallu prendre jusqu'à celui de Damas, et un après où l'on voit ce qui a suivi la conversion, ses conséquences. Ici il y a bien une conversion, des milieux royalistes et d'extrême droite où Philippe a grandi, à l'anarchisme qu'il embrasse à la fin de sa brève existence, quand il entend retourner son arme -un browning neuf, calibre 6,35 portant la marque ATLAS- contre les siens, et que, renonçant à tuer le père, le fils se tue lui-même. Selon la version que nous suivons ici. L'autre est celle de l'extrême droite, mais aussi des anarchistes, d'un assassinat politique. Commis par la police, sur ordre du gouvernement. La polémique fut féroce. Jean-Jacques Salgon n'a pas envie de la réveiller, avec ce livre.

Si c'est un récit qu'il nous donne, c'est un récit à écrire. En train de s'écrire. Sous nos yeux et avec notre concours. Nous participons à l'enquête. Elle avance par tâtonnements. Par rapprochements. Rimbaud, on l'a vu avec ses fugues, montre le chemin. Proust l'éclaire par endroits.

Et Jean-Jacques Salgon, bien sûr.

Quand du poète il rassemble les membres épars. Car le garçon l'était. À la manière de Baudelaire qu'il vénérait. Des seize poèmes des Parfums maudits, on peut lire (page 98) les titres.

Quand le narrateur qui raconte, qui enquête, devient le personnage sur la piste duquel il est lancé, dans les pas duquel il met ses mots, et que les deux je finissent par se confondre. Par jeu. Quand Jean Rolin et lui-même déambulent de conserve, comme ils savent faire, comme deux amis ou plutôt comme un père et son fils, le premier devenu Léon Rolin, le second Flip, revenus comme deux fantômes à Champrosay.

Certes, l'énigme reste entière, mais de ses intentions Jean-Jacques Salgon ne fait plus mystère.

Il remonte ici, comme souvent dans ses livres, aux sources. Ici de sa mélancolie.

On sait maintenant pourquoi il s'est lancé dans cette enquête. Et comment remonter dans son propre passé. On aura peut-être la chance de se trouver. Comme lui. De s'inventer.

FLIP
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