L'événement n'est pas de ceux qui bouleversent l'ordre naturel des choses, même s'il se situe dans un lieu à part et en un moment comme hors du temps.
On chercherait en vain le mouvement fulgurant, qui reste fixé à jamais. Malgré la photo -d'un squelette fraîchement exhumé- et le titre -Des Vikings découverts dans l'île de Ré ? Les archéologues enquêtent-, ce fait divers n'a pas l'aura du prodige, la marque des dieux, il n'aurait pas sa place dans les merveilles que nous a laissées Italo Calvino (Collection de sable, Folio. page 83). Avant de nous quitter (en 1985).
Ligure de proue (comme le présentait en 2023 Libération, qui ne parlait pas forcément de l'Oulipo dont il fut un des membres, sinon fondateurs du moins cooptés), Italo Calvino était devenu introuvable en librairie, et il aurait pu finir comme nos cinq Vikings si l'oeuvre n'était pas ressortie (chez Gallimard et non plus au Seuil) dans des traductions « plus fidèles », en « folio » et dans La Pléiade.
Je ne pense pas non plus que Sud-Ouest ait voulu faire le buzz avec cette découverte. Les haters ne vont pas se jeter dessus. On voit bien le squelette dans sa tombe, mais on cherche en vain l'os à ronger, ce qui pourrait nourrir la polémique. Exciter la fachosphère.
Pourtant elle est là, dans les commentaires. Du Figaro qui a repris l'information et la photo.
Le Figaro est aujourd'hui pour les trolls d'extrême droite ce qu'était Noirmoutier en 843 pour les Vikings : une base arrière pour lancer leurs attaques. Non contre ces envahisseurs (trop blancs pour être les méchants de la pièce), mais contre le soi-disant réchauffement climatique. Oubliant « l'individu inhumé tête au sud avec un collier de perles et un bassin en fer » (la légende sous la photo du Figaro), ils mettent en doute ou réfutent l'impact des activités humaines sur le réchauffement climatique, voire le réchauffement climatique lui-même :
« J'ai bien lu, le niveau de la mer était un peu plus élevé et l'île était coupée en trois !
La montée des eaux à cause du réchauffement climatique ! »
Malgré les efforts des climatosceptiques, l'information risque de passer inaperçue.
Entre le Sommet pour l'action sur l'IA qui a lieu en ce moment au Grand Palais, et l'annonce, par Amazon, de la construction d'un site de distribution XXL implanté à Illiers-Combray, les Vikings découverts à La Flotte-en-Ré ont bien du mal à retenir l'attention.
Ou, si l'on s'arrête à ces « cinq tombes atypiques », c'est pour y déverser son climatoscepticisme, ou déplorer que nos impôts servent à ça, à creuser des trous.
Je crains même qu'ils ne meurent une seconde fois. Et cette fois avant même d'avoir existé.
Illiers-Combray où Amazon a choisi d'implanter son nouveau centre de distribution XXL : on pense tout de suite à La Recherche. Au Temps retrouvé. Et, à cause des cinq Vikings découverts à La Flotte-en-Ré, au vieux norrois.
Le vieux norrois n'est pas une invention de Marcel Proust.
Ou, si c'en est une, c'est au sens archéologique du terme, une découverte dont Brichot se fait l'écho, quand il ramène sa science.
Brichot se moque du Curé de Combray, auteur d’un essai sur l’étymologie des noms de lieux dans la région de Balbec, un ouvrage qu'il s'est amusé à feuilleter et qui selon lui fourmille d'erreurs, mais c'est lui le caractère. Avec ses jeux de mots et plaisanteries médiocres. C'est de lui qu'on rit dans le petit clan, du professeur de la Sorbonne, bavard et pédant:
« Mais d'abord on se rappelle peut-être que déjà à La Raspelière, Brichot était devenu pour les Verdurin, du grand homme qu'il leur avait paru être autrefois, sinon une tête de Turc comme Saniette, du moins l'objet de leurs railleries à peine déguisées. » (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)
Des Normands en Normandie, cela n'étonne personne. Ils ont laissé beaucoup de traces dans la toponymie de cette province à laquelle ils ont aussi donné son nom, et dans la langue qu'on y parlait avant le français. Et dans le français lui-même.
Viennent de là -du vieux norrois- des mots comme amer, carlingue, drakkar, flotte, gadelle, hauban, homard, houle, marsouin, quille, ras, raz, rorqual, tangue, turbot.
Dans ces mots (transmis par les Normands), il y a flotte : d'origine incertaine. Fluctuante. Flotte qu'on fait venir, tantôt du vieux norrois floti, tantôt du latin fluctus.
Plus sûre, l'étymologie de Fier. Du Fier d'Ars qui est une baie située à l’extrémité Nord de l’île de Ré.
Brichot, s'il était là, confirmerait. Il nous dirait que fier ici, comme fleur en Normandie, vient du vieux norrois fjord, qui signifie « port ». D'ailleurs l’anse sur laquelle se trouve le Fier d’Ars est très bien abritée de la houle marine. Ce Fier est une des rares traces qu'ont laissées les Normands de leur passage. Alors qu'il y en a tellement dans la toponymie et la langue normandes.
Nous y voici. À ces Vikings enterrés dans l'île de Ré et que les archéologues viennent d'exhumer. Une invention qui n'est pas pour surprendre le Brichot qui sommeille en moi. Et que Sud-Ouest vient de réveiller, avec son article.
On sait (Brichot, Proust nous l'apprend, a quitté le je pour le on) qu'entre le VIIIe et le Xe siècle, les Vikings n'ont cessé de sévir.
Depuis Noirmoutier dont ils s'étaient emparés en 843, et dont ils avaient fait une base arrière pour lancer leurs attaques sur le continent. On les voit alors écumer les côtes, remonter la Charente et piller Saintes. Les raids et les razzias se succèdent, s'étendent à toute l'Aquitaine. Aucune cité n'est épargnée.
En 845, on le sait aussi, des drakkars ont remonté la Seine, les Vikings ont mis à sac plusieurs villes sur leur passage, ils sont même entrés dans Paris. Le petit-fils de Charlemagne, Charles le Chauve a alors eu une réaction qui se répétera chaque fois qu’il faudra traiter avec les Vikings: il les a payés pour qu’ils s’en aillent.
Mais ils reviennent ailleurs. Chercher d'autres butins. Et cela continue jusqu'au Xe siècle.
En 911, le roi des Francs Charles le Simple concède à Rollon un territoire de part et d’autre de la Seine. Ce chef viking, qui a parcouru les mers et pillé le royaume, devient le premier maître de la Normandie.
Avant les Normands il y avait eu, dans le rôle de pillards maritimes, les Saxons -des Saxons mais aussi des Francs- qui infestaient les côtes. Celles de la province romaine de Bretagne, et de la Gaule.
Contre eux on avait édifié un véritable mur appelé Litus Saxonicum, littéralement « Littoral Saxon », constitué de forts censés empêcher leurs incursions, avec des garnisons pour les combattre, et la flotte -la Classis Britannica qui patrouillait dans la Manche. À la fin du IIIe siècle, le système de fortification était achevé. Et sur les deux rives.
Ces pirates germaniques, on les combattait avec d'autres Germains, issus des mêmes tribus et installés progressivement comme colons. Dont on retrouve les tombes sur tout le littoral. De Calais à Nantes, et parfois au-delà.
Mais toujours ils reviennent. Toujours plus menaçants. Toujours plus cruels.
Ils apparaissent dans une lettre de Sidoine Apollinaire. Écrite à Lyon ou Clermont, vers 469-470, « à son cher Namatius ».
Namatius est un ami (dont le nom en gaulois signifiait « ennemi ») : un riche propriétaire à Saintes et sur l'île d'Oléron où il exerce, dans la flotte d'Euric, roi des Wisigoths, un commandement pour la protection des côtes au sud de la Loire. Que menacent ces « archipirates », comme Sidoine les appelle. Ces Saxons dont il nous fait le portrait forcément terrifiant. On les voit arriver avec la tempête (ils ne craignent pas les naufrages) et avec leurs myoparons. Des « brigantins recourbés » qui ne sont pas encore les drakkars des Normands, mais cela y ressemble.
Avant de « déployer leurs voiles, du continent vers leur patrie, et de hisser des profondeurs des eaux ennemies leurs ancres acérées, ils ont coutume, au moment du départ, de tuer un sur dix de leurs prisonniers, par noyade ou mise en croix, en vertu d'un rite encore plus sinistre du fait qu'il est dû à la supersition, et de répartir ainsi, sous couvert de l'équité d'un tirage au sort, l'iniquité de la mort sur la troupe rassemblée de ceux qui doivent périr. Telles sont les obligations de leurs vœux, telles sont les victimes par lesquelles ils se délient. Et c'est ainsi que les auteurs de ce massacre impie, moins purifiés par des sacrifices de ce genre que souillés par de tels sacrilèges, pensent que c'est un devoir religieux d'imposer à un prisonnier la torture plutôt que la rançon. »
Sidoine Apollinaire, LETTRES, Livre VIII, 6, traduit du latin par André Loyen, Les Belles Lettres, 1970.
On ne sait pas comment son ami -dont la mission était de les combattre avec les navires et les troupes qu'il commandait- a pris ce morceau de bravoure. Si jamais il a reçu cette lettre. Qui n'est peut-être jamais arrivée à destination. Qui n'avait pas besoin d'autre destinataire que le lecteur, puisqu'elle était d'abord écrite pour être publiée. Comme toutes celles que Sidoine Apollinaire a réunies dans ses deux livres.
Autre preuve (si l'on en cherche, et celle-là on ne la cherchait pas, elle nous a été servie sur un plateau, pour la mort de Glen Baxter, pour rappeler le vivant qu'il fut, le bon vivant, et sa contribution à la rubrique Saveurs), la seiche moîtrée dont nous avons déjà parlé, dans ce qui était encore L'Actualité Poitou-Charentes. Dont nous avons souligné l'aspect parcheminé. Quand on la sort du grenier bien ventilé où on l'a mise à sécher. Comme une chemise sur un fil. Mais plus longtemps.
Ce parchemin, nous le ressortons aujourd'hui, et, après l'avoir gratté comme il faut, nous le couvrons d'un nouveau texte.
Dans ce palimpseste nous écrivons que cette seiche moîtrée n'est pas seulement une exception (nous n'en trouvons nulle part ailleurs, même pas à Oléron), c'est aussi une survivance.
Jean Renaud la voit ainsi, dans le N°30 de la Revue d'histoire nordique. En 2024. Je viens de découvrir le texte.
Selon lui, la seiche moîtrée de l'île de Ré n'aurait pas d'autre équivalent que le lutefisk / lutfisk comme il était préparé dans le nord de la Norvège, et notamment les îles Lofoten. D'où ce poisson séché (en Norvège c'était de la morue, mais en Suède on préférait le lingue, voire le brochet) était exporté. Quand il avait bien voyagé, il fallait, comme ici le réhydrater. Et le blanchir à la chaux.
Ce serait donc une trace, la trace présente du passé. De ces temps lointains, obscurs, d'avant le frigidaire. Mais aussi, mais surtout du passage, voire de l'installation sur l'île, à l'époque viking, de ces colons norvégiens dont on a récemment fouillé les tombes à La Flotte-en-Ré. Dont la seiche moîtrée perpétuerait, jusque dans nos assiettes, le souvenir.
Un souvenir qu'elle s'efforcerait en même temps d'oublier, car la seiche à la rétaise comme on la sert aujourd'hui, en ragout et avec des pommes de terre de l'île, ne dit pas vraiment d'où elle vient.
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