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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 16:56

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Bleu brillant, turquoise ou cobalt, je verrais de lui autre chose que le manteau, le dos, je pourrais dire si c'est ou non un martin-pêcheur qui a quitté la berge du canal pour ce vol acrobatique, direct, et une destination inconnue. Si c'est une manoeuvre ordinaire, une technique de chasse, ou bien une parade nuptiale avec ce que cela comporte de bruyantes poursuites aériennes. Mais je n'ai rien entendu. Ni ces cris  distinctifs (je ne les ai sans doute pas distingués de ceux de ma chienne m'invitant à courir après son bâton), ces sifflements aigus qui ne ressemblent à rien, si ce n'est au bleu sous quoi il se cache, à ce bleu métallique. Lequel constitue un excellent camouflage. Lorsqu'il file, comme je l'ai vu, au ras de l'eau. Comme je le revois souvent en ce moment. Au même endroit ou presque. Là où la rive est pourvue d'arbres. Mal taillés, en poteaux: ce sont d'excellents perchoirs.

Je ne sais pas si c'est un mâle, occupé à présenter un site à sa future. S'ils vont ensemble creuser un terrier, y établir leur nid. Si, à défaut de partenaire, il tente de me séduire en m'attirant dans son tunnel. Je ne doute pas des talents du martin-pêcheur, des ressources qu'on peut trouver, à force de creuser, surtout quand il s'agit de perpétuer l'espèce. Mais je ne l'imagine pas occupé à construire son berceau, il n'est pas assez patient. Il ne passerait pas des heures à arranger avec soin son allée de branches et de brindilles; à décorer l'entrée de fragments d'os, de coquillages, de pierres, de morceaux de verre, et de divers objets gris ou blancs; à forcer la perspective en plaçant systématiquement les petits éléments près de l'entrée du berceau, et les gros plus loin, de manière à créer une illusion d'optique.


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Pourtant il est capable d'autres miracles. Comme de transformer les eaux claires, poissonneuses du canal, en eaux noires. De les faire de plus en plus lourdes, immobiles, à mesure que j'avance. Que j'approche du tunnel. Voilà l'oiseau bleu aujourd'hui. Jamais franchement céleste, ce bleu, même quand le ciel est bleu. Que je n'ai pas de raisons d'être triste. De haler ce chagrin. Je ne crois pas à la mélancolie des eaux noires. Et L'oiseau bleu qui me faisait pleurer, enfant, maintenant me fait sourire. Surtout quand c'est Eddie (non Edith!)qui me le chante. Eddie Constantine:

« Dis Monsieur bon Monsieur
Est c'que la terre est ronde

Si c'est vrai l'oiseau bleu

Où est-il dans le monde
Tous les jours je suis là
Et pleure en l'attendant
Pleurais-tu comme moi
Quand tu étais enfant? »


300px-Épinal - L’Oiseau bleu titre


Quand j'étais enfant, j'étais sage comme une image. Comme une image d'Épinal. Comme cette image qui ne figure pas dans l'album qu'un ouvrier de chez Pellerin m'a offert à ma naissance. Pour m'accueillir dans la forêt des contes, m'ouvrir la porte du rêve, et qui n'en finit pas de nourrir mes peurs. Ma peur du voyage, et celle des tunnels. De l'enfermement. Mon frère l'éprouvait à l'approche d'une frontière. Il ne pouvait pas la passer. Ou, s'il y parvenait, l'angoisse ne le lâchait plus. Je l'éprouve au volant de ma voiture, sur l'autoroute. L'impression d'être sur un toboggan. Sur des rails, dans un train lancé et dont je ne pourrais pas sortir. Si l'idée me venait. Et elle me vient. De sauter en marche. D'abandonner le navire. Comme un qui oublierait qu'il a charge d'âmes. Comme celui fatigué d'être soi. Qui s'abîme dans la contemplation de son néant. Et qu'on retrouve, des jours après, flottant tel un chien crevé. L'envie de m'arrêter. Et je m'arrête. En catastrophe. Sur la bande d'arrêt d'urgence. Comme la première fois. Comme je revenais d'Épinal. À l'aller, l'inconscient m'avait joué un autre tour. J'avais pris à gauche au lieu de continuer tout droit. Et me voici roulant vers Reims, Lille, direction l'Angleterre, anywhere pourvu que ce ne soit pas là. Où je ne veux pas aller. Pourvu que je ne voie pas ce que je ne veux pas voir. Et qu'on ne peut pas empêcher, quelque direction qu'on prenne. Quelque geste fou, quelque acte irréparable qu'on commette.

Quand j'étais enfant, il paraît que je pleurais. Quand j'entendais la chanson. Chaque fois que je l'écoutais. C'est ce qu'on me raconte. Et on en rit encore.


441px-Épinal - L’Oiseau bleu 10

Je ne sais pas ce que j'attendais. Si j'attendais sur mon balcon. Si j'attendais la Fête d'Épinal. La Saint Maurice qui est le patron de la ville. Celui à qui l'on doit tous ces camions qui arrivent sur le pont Patch. Ces lents camions avec leurs longues roulottes. Ils vont mettre un peu de lumière dans le tableau. Redonner à la ville, à la vie ses couleurs. Chasser la grisaille qui s'attarde. Dissiper les brouillards qui planent sur la Moselle. Qui me mangent mes sapins. Refaire pour moi l'Éden. Me refaire Les Trois frangins. Où nous allions mon grand-père et moi. Tous les deux comme trois frères. Comme nous allions dans le bois.
Je ne sais pas si j'étais comme la pauvre Florine dans l'image. Dans l'image qui n'est pas dans l'album. Si j'étais comme elle inconsolable. Privé de visite. Désespéré de ne plus voir mon cher oiseau. Je ne crois pas que je passais mes nuits à pleurer. Mais j'aurais pu me mettre, moi aussi, à ma fenêtre. Et répéter:

« Oiseau bleu, couleur de temps,
Vole à moi promptement ! »
Et il aurait volé. Promptement. Vers moi, au lieu de fuir comme il fait effrayé par ma chienne. Et personne ne m'aurait dit, en se marrant: « Tu vois ça d'ta fenêtre ». Et si Truitonne avait eu cette audace, une fée secourable l'aurait immédiatement changée en truie.


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Denis Montebello
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commentaires

fee-noire.over-blog.com 30/01/2012 23:10

C'est très jolie, et triste aussi. Sage dans une image, l'oiseau bleu vient sur ton balcon, il vient de l'autre monde, le monde en dehors de l'image,il traverse le tunnel.Il est le lien entres ces
deux mondes, parfois on le suit et comme nous n'avons pas d'ailes, les images sont trop sage pour cela, ils n'auraient pas voulu donner des ailes aux personnages... Ils sont fixés, emprisonnés dans
l'image mais ils on une âme, et parfois ils tentent de s'échapper quand même, prenne le train du destin, car il n’ont pas d'ailes,ils sont obligés de prendre le train, mais le train roule vite, il
décide de notre chemin, nous avons le vertige, peur,on regarde tristement a travers la vitre, le chemin qui trace pour nous, on préfère s'échouer sur la rive, dérivé.Être en dehors des rails, être
au néant. Au bout de cette route toute tracé, toute droite, pris dans son torrent tu as peur de te cogner à l'horizon, de ne pas savoir passer tel un fantôme à travers les frontières...L'oiseau,
lui vole par dessus. Voila ce que m inspire ton texte.

paesine 27/01/2012 18:58

"en vision par ordinateur on appelle patch une partie d'image (parfois traduit par «imagette»)", nous dit Wiki, alors passons sur le pont Patch.

souvenir décembre dernier avoir vu mon premier oiseau Martin bleu pêcheur, aux Minimes, dans son envolée droite, disparu de là où je pensais qu'il s'était arrêté et que j'allais le revoir.