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7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 10:28
La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

L'expression vous est revenue en découvrant le Jardin de Gabriel. Peu après Brizambourg. Où un édile, remotivant à sa manière, gentiment sauvage, le nom de sa commune, a entrepris de briser les statues en ciment qui peuplaient le petit jardin de Franck Vriet. En taillant, comme on l'avait constaté la première fois, un vieux saule qui pleurait dangereusement sur les rares passants. Et qui devait être lui aussi (on entend d'ici son diagnostic) cabourne: creux. Son petit cirque est maintenant rasé. Sa ménagerie décimée. À l'exception du singe de la frise, avec sa longue queue. Et de la guenon noire qui pleure sur l'autre frise, sa larme est un caramel amer. Pleure-t-elle la disparition de son maître? C'est bien possible. La maison est fermée, le jardin éventré pour livrer passage au temps. Le temps fera son oeuvre, il fera oublier l'oeuvre de ce maçon né à Cognac et qui a, Dieu sait par quel miracle, changé de vie. Oublié la route toute tracée pour inventer (comme on dit d'un archéologue découvrant un site ou un objet) un autre chemin. Une autre façon, plus poétique, d'habiter. Sans renoncer à la route, puisque c'est en bordure de route qu'il s'est installé. Qu'il a ouvert son musée. Pour donner à voir son travail. Au voyageur. À l'hôte: l'Africain de passage, comme il vous l'expliquera. S'il y a mis des singes, des palmiers, des flamants roses, c'est pour que l'Africain qui emprunte l'avenue de Cognac ne soit pas dépaysé. Pour lui souhaiter la bienvenue. Un discours qu'on ne tient plus beaucoup, de nos jours.

On n'entend plus non plus l'appel de la tombe. À laisser errer ses regards jusqu'à elle. À lire ce qui est écrit sur la pierre, à lire jusqu'au bout. Puis à dire la formule rituelle: « Que la terre te soit légère ». Puis à continuer. Nos tombes sont devenues muettes. Et le mausolée qui parlait en latin au voyageur, qui racontait, dans un style héroïque, la vie de celui dont les cendres reposent là, d'un sommeil inquiet que seul un voyageur, s'il n'est pas trop pressé, pourra apaiser, ce fier mausolée est désormais un haut tas de pierres, une pile, le fanal d'Ebéon qui se dresse juste après Chez Audebert (commune de Nantillé). Où Gabriel a établi son jardin. Où un gendarme en ciment, à la moustache débonnaire, vous dit Entrée libre. Où une sébile que ne tend aucune main, ou une mémé du même métal (qui rouille) vous dit Merci.

Vous n'entrerez pas. Le jardin est fermé. Vous regarderez comme au zoo. Ou au cinéma. Le peuple singe, ainsi l'appelait La Fontaine; ou La Bruyère quand il montrait les courtisans occupés à singer leur Maître. L'expression a été reprise, mais dans un sens différent puisque le cinéaste qui en a fait un titre tente d'approcher, dans son film, les principales espèces de singes, du macaque japonais au plus craintif d'entre tous : le ouakari chauve de la jungle amazonienne.

Vous le regarderez en glissant un oeil entre les barreaux, ou bien votre objectif. Vous le prendrez en photo. Chacun dans sa cellule, même si c'est une prison à ciel ouvert. Ou un musée. Chacun aura la sienne. C'est à ce prix que l'oeuvre de Gabriel Albert est protégée. Que les 400 statues de ciment sont sauvées de la destruction.

On songe, en voyant tous ces visages, en écoutant ce silence qui vous contemple, aux portraits du Fayoum, à cette apostrophe muette que Jean-Christophe Bailly a si bien entendue.

On songe aussi, devant une telle accumulation, et parce qu'on est au milieu de nulle part, dans une campagne saintongeaise où on ne rencontre personne, en dehors de la Castafiore (un lieu de divertissement polyvalent, à la fois cabaret, music-hall et salle de concert, qui vous entraîne, au 47 Route Romaine, dans la magie des spectacles), on songe au mausolée de l'empereur Qin Shi Huang, à ses 6000 soldats en terre cuite (on en découvrira d'autres). Ils sont protégés par des pièges que l'on n'a jamais essayé de retrouver, et surtout sous d'immenses hangar.

On pense encore au mausolée qui est 1200 mètres et quelques siècles plus haut, à l'appel de la tombe. Qui l'entend, aujourd'hui? Elle vous disait, si vous consentiez à ralentir, cela qu'il fut, celui qui dort là, de son sommeil inquiet. Cela que vous serez, voyageur. Vous n'y échapperez pas. Même si vous accélérez. La mort vous rattrapera. Elle ne vous lâchera plus.

C'est cela qu'on entend en reprenant la route. La D 129 qui est le chemin des Romains. La voie antique venant de Poitiers. On redescend avec elle vers Saintes, en direction de l'autoroute. Et en musique.

On a lancé, pour dissiper les simulacres, les songes vains, ou rester avec eux, avec ses singes et dans l'ironie, un opéra de Vivaldi, la verità in cimento, « la vérité à l'épreuve » et non, comme on l'a cru d'abord, comme on voulait le croire, « la vérité en ciment ».

 

Le jardin de Gabriel Albert.

Le jardin de Gabriel Albert.

Le jardin de Gabriel Albert.

Le jardin de Gabriel Albert.

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Denis Montebello
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Pascale 08/12/2016 08:58

Ces lignes sont vraiment magnifiques -mais qui suis-je pour oser un jugement esthétique?- et très émouvantes, toutes de suggestion précise -oui, je tiens à l'oxymore, suggérer ce n'est pas entrer dans le flou, flouter, flouer... c'est ajuster l'image au mot.
Elles sont aussi très émouvantes. C'est la rognure du temps qui gagne toujours. Ainsi les têtes monstrueuses de la villa de Bagheria, adoucies presque par la dureté implacable de l'abandon.
Et se souvenir (ce souvenir?) que la nostalgie est plus grave, gravée dans la pierre, le béton, quand elle est minérale, parce qu'il nous faut un effort pour y croire.
La D 129... c'est un peu comme un numéro d'opus.
Amicalement, Denis

denis montebello 08/12/2016 11:45

C'est toujours une grande émotion de rencontrer ces "inspirés du bord des routes", de les retrouver dans leur jardin (fût-il, comme celui de Franck Vriet à Brizambourg, vidé de sa magie). Au moins on aura essayé, avec ses pauvres mots, de la recréer. Merci Pascale.