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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 09:19

 

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Le temps passe et ce sont des visages. Des visages de gens qui prennent le bus et qu'on croit apercevoir derrière la vitre quand c'est devant qu'ils sont, et bien collés. L'illusion serait parfaite si l'on n'avait pas à le prendre, ce bus, pour rejoindre le campus ou bien La Milétrie où généralement les masques tombent, où l'on n'est plus ''personne'' (ce à travers quoi ça sonne, qui résonne), qu'un corps souffrant et qui va battre son dail. Tandis que sa vie défile. Que passent tous ces visages où on ne voit pas le sien. Pas encore. Trop tôt pour la fauche à saint Pierre. Ou trop tard. On n'a plus besoin de vous. Vous pouvez ranger votre faux. Retourner à l'ordinateur. Lui dire que la mort n'avait pas faim. Même si elle vous attendait à la gare. Même si elle vous cueille à peine sorti du train.

« La cadence des bus participe de ce même artifice, avec le fond soyeux des montées de vitesses et le bruit des portes pneumatiques: pschitt de soda colossal, où boivent une cinquantaine de bouches. »

Vous ne vous demandez pas dans quel film vous êtes. Dans quelle saison de Six Feet Under. Vous hésitez. À monter, puis entre ces visages. Vous n'avez pas longtemps à choisir. Une brusque accélération ou un coup de frein vous installe à côté du vôtre. Vous assigne votre rôle. À vous de jouer maintenant, de le jouer le mieux possible, le personnage qui vous échoit. Celui de journaliste par exemple, à L'Écho du Poitou. De « chroniqueur de chiens écrasés dans une obscure gazette ».

Vous êtes monté dans le bus, maintenant vous montez avec lui. Vous entrez « dans cette nuit de corbeaux muets, grimpant les ripés de la ville, les redescendant », vous tombez dans un sommeil semblable à la mort mais qui n'est pas la mort. Pas encore ou déjà plus. Vous écrivez. C'était ça où marcher. Errer dans cette ville où on a si peu de chances de se perdre. Le roman aura pour titre Anaïs ou les Gravières. « Écrire, c'est peut-être, simplement, s'asseoir en face de soi-même, endosser tous les rôles, parler dans la ''personne'', ce masque. ». Cette ''personne'' dans quoi vous parlez (comme on dit ici qu'on rêve), c'est la première: cette nuit j'ai rêvé dans toi, vous lui dites à celle qui n'a plus de visage, ou qui n'en a pas encore, ou qui les a tous les deux, et les cinquante qu'on voit passer sur l'écran tandis qu'on agonise. Toutes les vies de celui qui dit « je » et qu'on appelle le romancier. « Je suis un personnage parmi les autres, avec ma propre matière, double: ma chair et mon passé de grand type, bien vivant, et cette incandescence qu'est devenu mon coeur depuis qu'y brûle cette elle à grand feu constant; un personnage sans nom parmi ceux qui gravitent, peu nombreux, autour d'Anaïs -sa mère, Petit Louis, Toto Beauze, le légionnaire, Mao. »

« Mao, c'est presque moi », dites-vous quand vous vous regardez dans la vitre. Sur l'écran. Quand vous l'avez dans les yeux, son visage, que vous voulez le suivre. Et qu'en même temps ça bouge avec l'oeil de celui qui regarde, dont les regards tentent d'échapper à ce qui scrute en lui. Vous parlez comme un romancier qui s'est assis en face de soi-même. Ou à côté de son visage. D'où le « presque ».

« Mao.

Je dis Mao. Je pourrais aussi bien dire ''moi''.

Moi, c'est presque dans Mao.

Mao, c'est presque moi. »

Vous êtes dans ce bus où quelqu'un a eu l'idée saugrenue de coller des visages. Des visages de gens qui prennent le bus et qu'on voit défiler tandis qu'on attend le sien. Sur la vitre. Qu'on voudrait détacher ses yeux de l'écran. On dirait qu'on serait, moi Mao, toi Anaïs...

« Nathalie, elle s'appelait Nathalie...

-Nathalie, Anaïs, c'est du pareil au même, elle est incluse dans Nathalie, Anaïs, regarde, juste l'S qui ressort comme le bec du petit oiseau... »

Du petit oiseau qui ne sort pas, qui ne veut pas, ou bien on ne lui en laisse pas le temps. On repassera pour la photo. Vous repasserez. En attendant, quand vous ouvrez les yeux, vous ne voyez rien, et c'est très bien, ça vous apprend à mourir.

Vous serez donc Anaïs. C'est elle qui dit « je », qui le joue et Dieu sait ce qu'il en coûte. Ou le diable. On vous avait prévenu. C'est toujours lui qui apparaît à la fin. Dans le miroir où l'on se serait comme Narcisse noyé, abîmé dans la contemplation de son néant s'il ne s'était mis à parler. À parler par votre bouche.

« Je m'appelle Anaïs.

« J'habite à Poitiers.

« J'ai dix-sept ans.

« Je vais au lycée de la ZUP, un lycée qui porte un prénom et un nom de duchesse. »

Cela à la fin. Pour nous rappeler comment le roman progresse. De la périphérie vers le centre. Vers ce trou où le journaliste reconnaît peu à peu sa dépression. Il régresse plus qu'il ne progresse, comme cette route de M*** à L*** et qui conduit à A. A comme Anaïs. Anaïs ou les gravières.

«Une ''dépression'', c'est un trou, aussi: -les gravières, les cavernes: dépression; »

Ce roman de Lionel-Édouard Martin ressemble à un récit, à une enquête policière mais conduite par un journaliste dépressif et qui vit sous le regard de l'ordinateur, de cet oeil qui scrute en lui et qu'il n'aurait pas voulu voir depuis le bus où il est installé.

Il n'aime pas non plus ce reflet quand il interroge la vitre. « Ce reflet: mon moi tragique, ma cave sous les ruines. »

Mais il sait qu'écrire, c'est aller à la rencontre de ses propres gouffres.

Jusqu'où ça va, à quelles profondeurs, par le jeu des cavernes, des rivières souterraines. Avec quoi ça communique. Quels parcours cela dessine. Pour celui qui entend remonter à la source. À cette source qui est une résurgence.

« C'est parmi toutes ces sources que j'ai mon gué -moi l'écrivain, qui porte Anaïs sur mes épaules pour la mener sur l'autre rive: et elle est bien lourde et elle me pèse; ma lassitude résulte de ces phrases continuellement reprises, épurées de l'inessentiel, pour en faire cette écriture où je cherche à nous incarner tous... »

 

 

 

Lionel-Edouard Martin,

Anaïs ou les Gravières

Les éditions du Sonneur

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Denis Montebello
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