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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 10:28

Qu'une Madeleine Simonin ait transformé la pâte à beignet, c'est possible. Toutefois, rien ne dit que c'était par erreur. Il semble bien qu'elle ait voulu mettre dans sa recette « le zeste de deux citrons » et de « la liqueur d’Hendaye ». Que ce n'était pas pour ajouter à son étourderie ou corriger sa maladresse, mais pour adoucir l'exil du cardinal de Retz avec des petits gâteaux de sa façon.

Cette madeleine viendrait d'une coquille, ce ne serait pas la première erreur à donner naissance à une belle légende. Nombreux sont les petits accidents qui ont conduit à de grandes découvertes scientifiques, les ratés à l'origine de ce que l'on présente aujourd'hui comme des fleurons de notre gastronomie. C'est la sérendipité: la faculté, selon Horace Walpole, de «découvrir, par hasard et sagacité, des choses qu’on ne cherchait pas». Ou autre chose que ce que l'on cherchait.

Un bébé, par exemple, où on cherchait une madeleine.

Le premier en Lorraine, en 1755, c'est le nain Ferry, Nicolas Ferry dit « Bébé ». Celui qui sait profiter de la vie, qui a une passion pour les desserts (il a déjà inventé le baba!), Stanislas Leszczynski, reçoit. Le banquet vient de commencer, on lui apprend que son intendant et son cuisinier se sont disputés et que ce dernier est parti avec les pâtisseries. Il faut occuper l'assemblée, la divertir le temps que le majordome trouve une issue honorable. Sauve le repas et la face du roi de Pologne et duc de Lorraine (et de Bar). C'est là que « Bébé » intervient. Pour amuser les convives et les faire patienter. On dépose sur la table un énorme pâté ayant la forme d'une tour. Soudain, le haut du pâté se soulève et « Bébé » en jaillit, habillé en guerrier et armé d'un pistolet. Les invités se régalent, la plaisanterie est excellente. Ils en reprennent en la racontant, en la commentant. Le dessert peut arriver. Des gâteaux dodus qui tiennent dans la main, encore tièdes. Qui est l'auteur de cette merveille? Madeleine Paulmier, une servante, cette recette lui vient de sa grand-mère.

« Et comment s'appelle ce gâteau?

-Il n'a pas de nom, Sire. C'est ce que l'on fait chez moi, à Commercy, les jours de fête. »

Stanislas remercie celle qui a accompli ce miracle et donne au petit gâteau moulé dans une coquille Saint-Jacques le prénom de la magicienne. La madeleine est née. La madeleine de Commercy.

On raconte à peu près la même histoire à Saint-Yrieix-la-Perche. D'une Madeleine qui aurait donné son prénom à ce gâteau moulé dans une coquille Saint-Jacques. Car Saint-Yrieix est une étape sur la route de Saint-Jacques, beaucoup de pèlerins s'y arrêtent pour se reposer et se sustenter. C'est en 1845 que naît la pâtisserie confiserie biscuiterie de détail. La Maison Bijou tire son nom de sa spécialité : les madeleinettes (petites madeleines de couleur dorée, le « bijou » de Saint-Yrieix). On vend aussi des bébés à Saint-Yrieix-la-Perche. Chez Bijou. Ces bébés, on peut les acheter à Limoges ou sur Internet. Comme les bijoux et les boules d'or.
Et je ne parle pas de Saint-Maurice-les-Brousses. Où les madeleines Bébé existent depuis 1870.

L'idée d'associer madeleine et bébé, on le voit, ne date pas d'hier, et elle a plusieurs explications.

La ressemblance, d'abord. L'une et l'autre sont dodus, et même quand elle sort dorée du four, la petite madeleine garde la marque de sa naissance, l'empreinte du moule. De la coquille où elle s'est formée.

La façon de procéder des enfants, par anabases associatives, en rapprochant les paronymes, en jouant de toutes les possibilités du signifiant. De remonter à la bosse -au nombril, au ventre rond du bébé, à son petit bedon, sa bodotte on dit en Lorraine. Où la Madeleine existait déjà, bien avant qu'on invente ce gâteau. Où on l'appelle encore ainsi.

Le besoin, enfant et après, de remotiver les noms, de remettre les mots dans la bouche qui est, plus que la coquille, le moule où ils se forment. Ce qui leur donne, plus que le moule qu'on utilise, en métal ou en silicone, leur couleur dorée ou pâle. De regarder les mots comme autant d'onomatopées. De les croquer. De les mâcher. Histoire d'éprouver le moelleux, la texture dense. Ou d'en laisser fondre, si l'on est lecteur de Proust et amateur d'autofictions, les miettes. Dans tous les cas on est dans la jouissance de la langue. De « lalangue dite maternelle », pour citer Lacan.

Une coquille, il en faut plus pour décourager le pèlerin, pour le dissuader de prendre la route. C'est même ce qui l'incite à reprendre son bâton, à aller chercher, là où on les fabrique, « un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. » Du côté de chez Swann ou à Saint-Yrieix-la-Perche.

À Saint-Yrieix-la-Perche, on est sur la bonne voie, la voie de Vézelay, un très ancien itinéraire menant à Saint-Jacques de Compostelle.
De même à Illiers-Combray où les madeleines se vendent par cartons entiers et où une pâtisserie prétend avoir eu pour clients la famille de Proust.
Vos madeleines, où que vous les preniez, vous arracheront joliment à l'arbitraire du signe, vous feront voyager avec Cratyle, vous transporteront sur « l'autre versant du langage »: celui du rêve et de la poésie.

 


 

 

Photo Marc Deneyer, à paraître, avec le texte, dans L'Actualité Nouvelle-Aquitaine n° 117.

Photo Marc Deneyer, à paraître, avec le texte, dans L'Actualité Nouvelle-Aquitaine n° 117.

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Denis Montebello
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denis montebello 01/06/2017 16:34

Merci Pascale. Je connais Commercy pour y avoir fait mes Trois Jours. Ma petite madeleine serait donc plutôt synonyme de temps perdu, d'un Centre de Sélection que je ne souhaiterais surtout pas retrouver. La vie est venue après, ailleurs.

Pascale 01/06/2017 14:12

Quel bonheur, Denis, une fois encore!
Une Madeleine Paulmier qui confectionne des petits gâteaux qui tiennent dans la main, pouvait-on mieux dire et faire?
Commercy, où chaque fois qu'on me menait en Lorraine, en voiture depuis la Normandie pour y passer les vacances, il fallait, c'était de l'ordre du rite, faire une pause à Commercy-pour-les-madeleines.
Saint-Maurice-les-Brousses... je connais, enfin, presque... c'est un Saint-Maurice-du-Désert, qui n'a sûrement rien à lui envier. Quel bonheur!
Et Cratyle, invité au dessert pour servir sans desservir.
Hum, miam, je me régale...