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27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 16:30
Le prophète François

Ce billet de 50 euros, s'il était tombé de la poche d'un touriste parti récupérer sa voiture au parking Talete, n'aurait pas été perdu pour tout le monde, pas longtemps vu la foule qui se presse au marché ou pour visiter Ortygie, ni oublié par le libeccio, c'est forcément un faux. Inutile de se fatiguer à le ramasser.

Songeons plutôt à cette scène de La nuit du chasseur où Pearl joue avec les billets du hold-up dans la cour de la maison, au gros plan sur la poupée face contre terre, les billets étalés ou lui sortant du dos, sur ses mains qui découpent les billets. J'entends les bruits de découpage. Ce que la petite fille veut dire, quand elle se penche pour poser deux découpages côte à côte. L'histoire qu'elle se raconte. Une histoire dont ils sont les protagonistes. Son frère et elle. Son frère qui a pour mission de veiller sur elle et sur leur secret: le butin caché dans la poupée. John et Pearl sont unis par des liens fraternels très forts, mais aussi par la connaissance de la cachette. Et menacés par l'avidité meurtrière de Powell. Peu après, on voit deux découpages poussés par le vent à droite et à gauche de Harry Powell qui ne s’aperçoit de rien et se retourne vers John.

J'y songe parce que nous avons marché, il y a deux jours, de Fonte Ciane jusqu'à l'embouchure de ce petit fleuve au nom plus bleu que les eaux. Nous sommes descendus avec lui, aussi mollement que lui, vers une mer qu'on n'atteint jamais. Mais notre but n'était pas le panorama: Syracuse, nous voyons cela tous les jours, l'île d'Ortygie, c'est là que nous logeons. Non, ce que nous voulions, c'était imiter Cicéron en nous baladant en fin d'après-midi et dans une forêt de papyrus, aller parmi les roseaux et les iris jaunes, dans des marais où l'on aurait peut-être le bonheur de rencontrer, sinon des crocodiles, du moins une tortue. De photographier, depuis un petit pont, le Nil avec ses papyrus et ses roseaux, ses corbeilles transformées en berceaux, John et Pearl sauvés des eaux.

J'y songe parce que je lis depuis Palerme L'homme de dos, de Giacomo Cacciatore, un roman où il n'y a pas seulement de la caponata, il y a aussi Catena Ferrante, l'archétype de la vieille mère hitchcockienne, et un fils qui tente de lui échapper. Un cadeau de Massimo.

Je me souviens, en apercevant ce billet de cinquante euros qui est certainement un faux, de ma grand-mère -celle qui ramassait les jaunirés (les girolles comme on les appelait dans les Vosges, comme ce nom magiquement les appelait), qui les cueillait jusqu'au dernier, qui ne leur laissait pas le temps de repousser-, comme si elle avait voulu honorer sa méchante réputation dans le clan adverse, ressembler à tout prix à sa légende en remontant quelques centimes du caniveau, en brandissant son pauvre trésor et sa phrase:

« C'est le début du million! »

Je me revois poursuivant la cueillette dans mes rêves, arpentant les rues, battant les trottoirs, fouillant les coins, là où la poussière s'accumule, où poussent les mauvaises herbes quand on ne traite pas, où se cachent les trésors et ce ne sont pas toujours des faux d'époque, des assignats monétaires.

Je ferai donc comme dans mes rêves, fortune en me baissant, en ramassant ce que la mer ou le vent a déposé à mes pieds, a mis sous mes pieds, je ne passerai pas à côté de ma chance.

Et si c'est un faux que j'ai trouvé sur deux dalles inégales de Syracuse, c'est aussi du temps, le temps retrouvé et c'est un autre trésor. Autrement précieux.

Voici donc le miracle. Et l'auteur du miracle. Il s'appelle François. Le prophète François. « Quand j'étais petit, m'explique Marco (il s'obstine à m'appeler Professore, il est d'une famille de professeurs, le seul à avoir fait militaire, l'Albanie, mais il a quitté sa révérence forcée pour un sourire complice), il existait déjà! Il doit bien avoir cent ans! »

Je remercie Marco. Per la sua cortesia: il nous a magnifiquement accueillis dans son Bed and Breakfast, accompagnés jusqu'au parking, il nous a même aidés à mettre les valises dans le coffre.

Je remercie François. Pour son dernier miracle. Celui du temps retrouvé. Sur deux dalles inégales de Syracuse. Et je glisse son billet de 50 euros dans mon portefeuille. Au cas où j'aurais une petite faim à Palerme. Et une brutale envie de pani ca' meusa: de « pain à la rate ».

 

 

 

Le prophète François
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Denis Montebello
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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 08:49

Arthur Brennan, un Américain, s'envole pour le Japon -pour Aokigahara- et pour y mourir. Avec, comme seul bagage, une bouteille d'eau et une boîte de somnifères. Il ne s'est jamais remis du décès de Joan, sa femme, et il compte bien la rejoindre dans la Forêt des songes (traduction plus qu'approximative de The Sea of Trees et titre initial du film). Ignorant les mises en garde et les messages d’optimisme, Arthur franchit les barrières de sécurité et pénètre dans ce mausolée à ciel ouvert où il a rendez-vous avec la mort. Alors qu'il s'apprête à absorber ses pilules, il tombe sur Takumi Nakamura venu là s'ouvrir les veines et errant, les poignets tailladés, dans ce labyrinthe végétal. Pendant un jour et une nuit, c'est la tempête, la traversée des enfers, des gouffres, des torrents, la tente d’un mort où trouver refuge, ses habits empruntés à un pendu, la solidarité. Les deux hommes s’entraident pour sortir d’Aokigahara, forêt mouvante qui n'a rien à envier à celles des contes. Parti mourir au nord-ouest du mont Fuji, l'Américain retrouvera le goût de vivre. En racontant son bonheur perdu (Nos souvenirs, le second titre du film) et en jouant les samaritains.

Vous avez reconnu le film de Gus Van Sant. Vous ne l'avez pas vu? Vous n'en avez pas entendu parler? Vous n'avez rien perdu. C'est un navet. Qui a été très mal accueilli quand il a été projeté à Cannes. Sous son premier titre et les sifflets.

Fasciné par les destins tragiques (le massacre de Columbine, le suicide de Kurt Cobain), Gus Van Sant signe ici, avec Nos souvenirs, un mélo des plus poisseux. Si le réalisateur américain évoque, avec un certain respect, les croyances et superstitions japonaises, dont les tamashi, ces « âmes errantes » qui vont changer la perception de son héros occidental, on constate aussi qu'il filme avec une insistance malsaine, une complaisance morbide les cadavres et squelettes qui jonchent le sol, les lettres. Que nous entrons bientôt, avec Arthur Brennan, dans une forêt hantée, la plus célèbre du Japon et peut-être du monde, the perfect place to die . The most popular suicide destination in the world (après le Golden Gate Bridge). Le produit phare de votre agence Atypical travel. Just amazing. Si vous aimez l'aventure, le spiritisme, c'est l'endroit qu'il vous faut. Si vous n'aimez pas le paranormal, allez vous faire pendre. Ou cherchez une autre forêt, un autre arbre, demandez à un copain de vous l'élaguer. Un Gourgues qui sache grimper et parler aux palombes. Ici, ce qu'on montre, ce sont de vrais hommes. Qui n'étaient pas faits pour se croiser et qui pourtant se rencontrent. Par hasard ou parce que c'est écrit. Lourdement. Par un scénariste dont je tairai par charité le nom et pour respecter notre contrat. Le film tombe, quand la tempête s'abat sur nos deux héros malheureux et qu'ils chutent de conserve, dans tous les précipices du feel good movie. C'est un déluge de bons sentiments. À fuir. Comme Aokigahara.

Cette forêt, avant d'être le site idéal qu'on sait, the place to be pour les suicidaires et autres touristes de l'horreur, a été un endroit où l'on venait se débarrasser d'un corps à la suite d’un meurtre, déposer le nouveau-né qu'on ne voulait pas ou le vieux qui ne faisait plus rire.

Le vieux qui ne voulait pas chercher son prix.

Que dites-vous de ce titre? Vous le trouvez énigmatique? Déroutant? Vous croyez que le roman va parler de Bob Dylan et du Nobel? Et si je précise que ce qu'il a gagné, le vieux, c'est une excursion d'une journée au Mont Fuji et dans la forêt d'Aokigahara au départ de Tokyo, vous comprenez mieux pourquoi il traînait les pieds, pourquoi il n'est jamais venu chercher son prix, vous le comprenez?

Et vous avez envie de lire un roman qui porte ce titre? Vous devinez qu'il vous fera du bien? Vous pensez que c'est un bon titre pour un livre qui fait du bien? Qu'il ferait bien dans la liste de vos envies? Dans votre étagère IKEA? Vous courez l'acheter?

Est-ce que ça parlera aux jeunes, un titre comme ça, à ceux qui aiment les défis et la baleine bleue?


 

Le vieux qui ne voulait pas chercher son prix
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Denis Montebello
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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 12:44
© Photo : Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio

© Photo : Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio

C'est un tableau de Goya, un des six tableaux de la série « Scènes de jeux d'enfants ». Son titre, en espagnol: Niños disputándose unas castañas. « Enfants se disputant des châtaignes ». 1782-1785,  Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio.

Seraient-ils de ceux qu'on rôtit dans la cendre, on ne se battrait pas pour si peu. Quand ils ne se mangent pas, et qu'on le sait bien, on échange des marrons mais pour le plaisir, un plaisir de saison, comme en hiver les batailles de boules de neige. On se bagarre entre garçons, avec tout ce qui tombe des arbres et sous la main. C'est le métier qui rentre, le métier de garnement.

Les plus pacifiques, dans mon enfance, choisissaient les faines. Que nous décortiquions et mangions exactement comme des châtaignes. Des châtaignes minuscules, et personne ne nous eût volé ce maigre butin. Notre pauvre trésor.

Ces faines ou faînes sont les petits fruits du hêtre. D'un tard venu et de lointains fourrés, d'obscurs buissons et qui, avec ses jeunes pousses, a vaincu un fou certes plus grand, mieux enraciné et mieux armé, mais épuisé par les conflits homonymiques.

La castagne existe aussi, chez les arbres. Même si on les connaît plus solidaires, capables d'empathie, de répercuter la souffrance du tronc qu'on entame, de répondre à la hache par un choeur antique, dans une langue archaïque, et d'arrêter l'oeuvre de destruction à peine elle a commencé.

Disons, pour être clair, qu'on ne se bat pas entre arbres, mais pour mettre un peu d'ordre dans le fouillis des branches. Pour qu'on ne passe pas à côté du chemin, qu'on ne l'efface pas en explorant les bords où la cueillette sera forcément plus belle. Pour qu'on ne se retrouve pas dans la campagne, en pleine bataille, devant une forêt qui marche. Ou pour que cela reste du théâtre.

Pour un chêne qui a traversé les siècles, sans prendre une ride ou presque, combien d'espèces ont perdu leur nom, et combien de guerres pour le regagner?

Nous n'étions pas animaux à nous battre pour cette nourriture. C'est un mot que nous décortiquions avec ces faines, et nous le mangions davantage par jeu que parce que nous avions faim. Par curiosité, pour voir si on avait du goût pour le savoir, et quel goût ça avait. Ces faines. Et aussi le savoir. Et on ne se serait pas tués pour le savoir, contrairement aux gamins qui s'écharpent, dans le tableau de Goya, pour des châtaignes.

Les uns se disputent la queue du Mickey. Ils essaient d'attraper, dans leur large chapeau, les châtaignes que leur jette, par la fenêtre, un gros homme que ce spectacle semble amuser: des enfants qui se battent pour quelques châtaignes.

D'autres, dans la même scène, parfaitement indifférents à ces cadeaux tombés du ciel, se battent pour le plaisir de se battre, pour faire comme les grands, ils jouent à la guerre. Ils régalent l'homme à sa fenêtre en lui offrant le spectacle d'enfants devenus sauvages et qui se battent comme des chiens.

J'ai pensé à d'autres enfants et à d'autres guerres. À d'autres villages espagnols ou italiens. À d'autres jeux. Consistant, pour un riche bourgeois, à lancer une pièce dans l'eau. À regarder des gamins en haillons plonger pour tenter de la récupérer au fond du lac. Mon grand-père me racontait la scène, et comment garder les yeux ouverts.

À celui que nous appelions le Parisien, et qui, à peine débarqué de la gare, nous payait un verre au Café de l'Arrivée, en sortant les billets froissés de sa poche. Le repas terminé, il nous lançait des pièces, à nous les petits singes de la famille, les chiens savants, afin que nous dansions sur nos deux pattes.

Qu'est-ce qu'il montre, Goya, avec ses Juegos de niños, ses « Scènes de jeux d'enfants » et dans ce tableau?

Des enfants qui jouent, avec tout le sérieux qu'ils mettent à jouer. Surtout quand leur vie en dépend. Et que le vainqueur sauvera peut-être sa famille.

Les jeux qu'ils s'inventent, où l'imagination le dispute à l'adresse, où ils rivalisent d'intelligence.

Comment des enfants peuvent jouer à la guerre, imiter les grands et oublier comme eux pourquoi ils se battent, se battre sans raison, par habitude, parce que la violence est devenue une seconde nature.

C'est cela que fuit le bambin qui traverse la scène? L'enfant plus petit que les autres et qui pleure. Il a son bonnet de nuit, ou son bonnet de bébé, son bonnet blanc ou son blanc bonnet et une robe de chambre jaune, ouverte: il promène un chariot en bois au bout d'une ficelle. Un chariot à deux roues, une charrette. Comme celle que nous rapportions de la forêt, avec mon grand-père, et des provisions pour l'hiver, des munitions pour tenir le siège.

Est-ce pour cela qu'il pleure? Parce que les coups pleuvent? Ou les glands. Que ma fille, quand elle était petite, appelait les « grands ». Elle en recevait sur la tête, des « grands ». Tous les petits en reçoivent, et pas seulement en automne.

Est-ce qu'il pleure parce qu'il a peur pour son jouet? Pour sa maison? Est-ce sa maison qu'il traîne derrière lui, qu'il tire avec une ficelle? Tout ce qui reste de chez lui, et qu'il craint tant de perdre?

Qui est-il, cet enfant? Le peintre dans sa toile? Le témoin affligé? Celui qui a vu, qui a fui les horreurs de la guerre (au fond du tableau on aperçoit des édifices en ruine), et qui ne sera plus en paix nulle part?

Est-ce moi qui regarde, qui serais complice si je me contentais de voir la misère, si je ne dénonçais pas ceux qui l'organisent, qui en profitent, si je ne faisais rien pour la combattre? Pour empêcher que nos enfants ne deviennent ces chiens qui s'égorgent, des loups pour leurs semblables. Pour ne pas ressembler au gros homme qui lance des châtaignes aux petits pauvres, depuis sa fenêtre. Pour que la faim ne soit jamais un spectacle dont on puisse se repaître.

 

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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 10:14

J'ai la bouteille et pas de tire-bouchon, le de Gaulle qui ouvre les bras, tu sais pas où il est?

Ce dialogue, on l'a tous entendu, on a tous vécu cette scène, connu ce bref moment de panique quand votre hôte retourne tous ses tiroirs pour tenter de retrouver le fameux tire-bouchon à levier.

Quand l'amphitryon, après avoir remonté de sa cave le millésime du siècle, après avoir expliqué, le plus doctement possible, que son vin présentant une forte trame tannique, et un profil plutôt compact, il réclamait un séjour en carafe, passe brutalement pour un apprenti sommelier, pour un amateur, et pas seulement de grands crus. Qu'il se voit dans l'obligation de recourir au vieux cep de vigne. Avec le risque de massacrer le bouchon, de l'enfoncer dans ce précieux nectar. De chercher derrière les fagots une autre bouteille. Un voisin pour lui emprunter l'objet miracle. S'il est là. S'il en a un. S'il le retrouve. Et quel voisin? Et quelle bouteille? Il hésite. Entre « Je vous ai compris ! » (bras écartés, légèrement en l'air) et « Vive le Québec libre ! ». Se ravise. Il vaut mieux éviter la politique. Les sujets qui fâchent. Qui diviseraient. Ceux qu'il a réunis pour son anniversaire ou pour fêter son départ en retraite. Il faut lever son verre à ce qui rassemble, trinquer à l'amitié. En attendant, les convives s'impatientent. Ressortent leurs plaisanteries de fins de banquets alors qu'on est à l'apéritif, leur formule favorite: « On boit de bons coups mais ils sont rares! » Ce qui ne le fait pas rire.

C'est là que vous intervenez. Par pure charité. Pour lui sauver la soirée, la face, et, sans vous l'avouer (ce qui est difficile à dire, même à jeun) briller un peu dans cette petite société. Et vous cherchez à votre tour. Comment il s'appelait. Comment il peut bien s'appeler. Celui qui est entré dans l'histoire, l'histoire du tire-bouchon, l'inventeur du Général de Gaulle. Celui dont tout le monde utilise l'invention et dont personne n'a jamais su le nom.

 

Tire-bouchon "général". Design Nicolas Trüb. Co & Co (Coco et ses copines).

Tire-bouchon "général". Design Nicolas Trüb. Co & Co (Coco et ses copines).

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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 08:33
La fête des Boeufs Gras à Bazas, jeudi 23 février 2017.

La fête des Boeufs Gras à Bazas, jeudi 23 février 2017.

Quand vous rencontrez par hasard l'expression « vols d'opportunité », que vous la prenez au vol, en parcourant la presse un matin et en vous contentant des titres, que vous la saisissez comme une chance qu'il ne faudrait pas laisser passer, vous songez aussi, tout de suite, à ces oies sauvages que vous voyiez se rassembler au-dessus de vos têtes à Bazas, lors de la fête des Boeufs Gras, et qui vous distrayaient opportunément avec leurs cris que ne parvenaient pas à couvrir les fifres et les tambours, la foule à l'arrivée des échasses, les enfants applaudissant les « chars » -des remorques tirées par des tracteurs, derrière lesquelles marchaient deux par deux les boeufs. Ces oies avec leurs triangles, leurs vagues rappelaient, bien que vous ne les ayez pas connues, qu'on vous les ait seulement racontées, celles que formaient les avions alliés, les forteresses volantes partant bombarder l'Allemagne, elles faisaient penser à la guerre plutôt qu'au merveilleux voyage de Nils Holgersson. Sans doute parce que cette fête des Boeufs Gras à Bazas est une fête triste, bien qu'on y rigole et s'arsouille presque autant qu'à Bayonne, une cérémonie funèbre, et qu'on regarde passer ces pauvres bêtes qui marchent vers le sacrifice avec tendresse sinon gravité, avec de l'inquiétude, car leur force est tout sauf tranquille.

 

 

Voilà comme vous entendez, quand vous la rencontrez dans le journal, l'expression « vols d'opportunité ». Comme un « vol d'opportunités », des chances par milliers et à saisir toutes affaires cessantes. Une vente flash, l'occasion du siècle. À cueillir, comme on cueille le jour, et à ne manquer sous aucun prétexte. Mais vous la voyez aussi, quand vous songez à Bazas, comme une menace qui plane, qui grandit, et qui bientôt occupe tout le ciel et obscurcit la journée qui s'annonçait si belle.

 

 

La réalité est celle-ci. Si vous voulez bien maintenant lire l'article, le lire jusqu'au bout. Les forces de police du commissariat d'Épinal, selon le journal en ligne, ont relevé des agissements assimilés à des « vols d’opportunité ». On vous explique: « certains résidents veulent profiter des premiers rayons de soleil de l’année et laissent les fenêtres ouvertes, voire même les portes. Un contexte que certaines personnes mal intentionnées comptent bien exploiter. A priori, ces dernières profitent de ces accès faciles pour pénétrer dans les maisons et y dérober ce qu’elles peuvent bien trouver. Généralement, ces voleurs opportunistes cherchent avant tout du numéraire. Et visiblement, la présence des résidents à domicile ne les intimide pas plus que ça.

Face à ces agissements, la police invite à une grande vigilance. Pensez à fermer vos portes et fenêtres ou à sectoriser les zones de votre domicile si vous avez des alarmes, si vous êtes par exemple dans votre jardin. » (Vosges matin, édition du 15 mars 2017)

 

Bazas, le 23 février 2017.

Bazas, le 23 février 2017.

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 17:16

Lorsque votre micro-ondes imite le perroquet du voisin, un Gris du Gabon à la voix reconnaissable entre toutes, même si on la confond parfois avec la sonnerie du téléphone, le frigo dont il imite à la perfection les gloussements de plaisir quand il est rempli, les grenouilles quand il a faim, ou le micro-ondes, depuis la porte qu'on ferme jusqu'à la sonnerie de fin, tous les bruits de la maison, et ceux du boulevard dont il fait, petite bête à plumes, la circulation aux heures de pointe (mais il est également capable de se les arracher, ses plumes, une par une, pour montrer son dépit si d'aventure sa maîtresse le trompe avec son mari, ou bien sa jalousie à l'arrivée des enfants), lorsqu'on entend ça, comment peut-on croire encore au hasard? Comment ne pas voir la  manœuvre grossière, destinée à vous distraire de vos tâches, à détourner votre attention? Comment ne pas accuser la CIA? Tandis que vous regardez ce qui se passe chez le voisin, vous ne cherchez pas le dispositif dissimulé dans votre micro-ondes, vous laissez les caméras filmer vos moindres faits et gestes, violer votre intimité. Et vous avalez tout ça sans rien dire, pour ne pas être traité de parano, accusé de relayer complaisamment les théories du complot, la propagande russe, vous morflez en silence.

 

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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 15:14

Nous nous interrogions sur le sens à donner à cette expression, une femme en cheveux. Vieillie, là nous étions d'accord, et heureux qu'elle fût passée de mode, mais pour les uns synonyme de « tête nue », pour les autres, cela voulait dire « sans chignon », et ce n'était pas la même chose. La tradition voulait que les cheveux fussent tenus -comme était tenue, comme devait être tenue la maison. Une femme qui avait les cheveux libres, un drame l'avait chassée de sa chambre, elle était sortie précipitamment sans s'être coiffée, ou bien elle le faisait exprès, par incurie ou provocation, c'était une souillon ou une gourgandine, et le vocabulaire de l'époque remettait de l'ordre dans tout ça, dans sa chevelure comme dans sa conduite. Chacun et chacune, surtout chacune, à sa place. Chez moi, en Lorraine, c'était une évaltonnée, un mot où il y a du valet, du valet qui s'émancipe, qui croit pouvoir sortir impunément de son rang, échapper à sa condition, et le terme, comme l'expression femme en cheveux, renvoie la jeune folle à sa cuisine et à son ménage, lui rappelle son rôle, la ramène manu militari à la maison.

Certains d'entre nous prétendaient qu'il y avait plusieurs façons, pour les femmes, d'affirmer leur indépendance. Il fallait oser abandonner la coiffe, paraître « tête nue », sans chapeau, sans mantille, sans même un fichu de couleur vive, mais aussi en cheveux. Et cela ne fait pas forcément d'elles des femmes de mauvaise vie. Ou qui se laissent aller, qui n'attendent plus rien de la vie, qui se fichent du qu'en dira-t-on. Elles peuvent se libérer en laissant flotter leur chevelure, pour ressembler à un poème de Baudelaire, ou en se coupant les cheveux, parce que les femmes, pendant la guerre, ont travaillé et combattu comme les hommes, et qu'à la Libération elles se libèrent aussi.

D'autres encore évoquent la coloration végétale, parlent d'une lumière qu'on se met sur la tête.

C'est ainsi que nous transformons, au fil de la discussion, un cabinet de curiosités en forum, la mort en vie. Nous sommes, dans le salon de Madame Filosa, avec la collection de traces que nous donne à voir Sofie Vinet, loin des « forteresses de la solitude », bien loin de l' impression de « gel mortuaire » qui caractérise, selon Umberto Eco, les cabinets de curiosités et les musées Grévin. Nous nous installons dans une installation, et c'est un musée vivant que nous visitons. Des paroles que nous écoutons (on entend également, si on les écoute bien, le tracteur et les oiseaux). Des paroles brodées, sur lesquelles il n'y a pas à broder. Des vies. Minuscules et encloses, pourtant elles ont beaucoup à dire. Elles sont là, murmurent-elles, parce qu'elles le valent bien. Parce qu'elles le veulent bien. Personne ne les a obligées à pousser la porte de ce salon de coiffure, à se livrer, corps et mémoire, à une artiste qu'elles ne connaissaient pas, à laisser une part d'elles-mêmes, à offrir à notre regard et à notre oreille un peu de leur intimité. Des histoires qui rencontrent parfois la grande, réveillent des souvenirs douloureux, et qu'on peut lire ici. Mais si le temps apparaît, avec cette horloge un peu kitsch qui montre qu'il marche toujours, qu'il n'a jamais cessé de manger ses enfants, ce sont d'abord des temporalités qui sont réunies, mêlées pour faire image. Des vestiges matériels. Un assemblage archéologique. D'aucuns diront qu'on les a cousus ensemble, ces fragments, que c'est un travail de rhapsode. Que c'est la création de Sofie Vinet. Dont elle nous livre à son tour les étapes, le processus, et qu'elle nous propose de suivre.

C'est à cela que nous invite Madame Filosa, dans son salon: à tisser, à regarder ce recueil de traces comme l'ébauche d'un texte, et bien sûr à l'écrire. Notre nid. Et si nous n'y arrivons pas, il y a tout ce qu'il faut dans son jardin, des herbes, argiles, cheveux, des petits bouts de fil rouge, et même des oiseaux!

 

SOFIE VINET

LE CABINET DE MADAME FILOSA 

Installation

Du 18 janvier au 11 mars 2017

Espace d'arts visuels Le Pilori

1, place du Pilori à Niort

 

 

Texte à paraître dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine N° 116.

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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 11:43

Les petits bals ne sont pas tous perdus. Il m'en revient un, aujourd'hui, et bien que je ne sois jamais allé danser chez Tenthorey, qu'on n'y allait que pour travailler, à l'usine et à Éloyes, je reconnais la chanson. Chantée par Patachou ou Guy Béart, je saurai plus tard qu'elle a été écrite par André Hardellet, et cela ne changera rien à l'affaire, je l'entendrai toujours comme au premier jour:

« Si tu reviens jamais danser chez Tenthorey

Un jour ou l'autre... »

Une image d'Épinal et de ce temps-là. Quand le textile donnait du travail à tout le monde. Un logement. Un stade. Et qui portait le nom du bienfaiteur. Marcel Boussac, par exemple. Il employait les parents. Accueillait les enfants dans sa colo. Toute la famille y allait. À la filature et tissage. Ceux qui n'étaient pas maçons -Italiens. Depuis l'arrière grand-père (côté paternel) qui fut coupeur de couleurs. Jusqu'à la grand-mère (côté maternel) qui était bancbrocheuse. Chez David et Maigret, et non chez Tenthorey qui avait des bureaux à Épinal, son siège social (Place Stein je crois, ou Quai des Bons-Enfants), mais son usine à Éloyes. Où elle est toujours. Où elle a fêté il y a peu ses 110 ans. Selon Vosges Matin. Et ses récents succès. Les sacs citoyens. Des sacs en coton biologique réutilisables et équitables.

Tenthorey, c'est un nom qui revenait. Déjà. Dans les repas du dimanche, les conversations des hommes. Qui refaisaient le match, préparaient le suivant, et inventaient, bien avant Vincent Delerm, le name dropping. C'est là que j'ai dû l'entendre. Quand ils évoquaient le Paul. Le Paul Jeangeorges. Qui était pour moi un fantôme, bien qu'il fût vivant. Et un de leurs copains. Moi je ne le connaîtrais jamais que de nom.

Tenthorey, c'est autre chose. Une chose que j'ai rencontrée. Forcément. Touchée des yeux. En suivant mon père et mon oncle à Éloyes, pour le derby. Qui opposait le SAS (le Stade Athlétique Spinalien) et le FC Éloyes. Un match de championnat ou pour la Coupe de France. Il avait lieu à Éloyes, au stade Victor Tenthorey, et c'était ma sortie du dimanche. Mon petit bal à moi. L'accordéon musette à la mi-temps, comme à Beau Désir mais sans l'été dans les arbres. Ici l'hiver jouait les prolongations. Il faudrait encore attendre, pour la limonade. Et même pour les jonquilles. Se contenter d'un Viandox et garder les marrons dans ses mains le plus longtemps possible. Les esprits s'échauffaient comme il faut, sur le terrain, mais autour on se les gelait. Mon oncle qui, en sa qualité de comptable, serait trésorier du club ou l'était déjà, contestait le résultat (défavorable au SAS), reprochait à l'arbitre ses décisions, aux supporters adverses leur manque de fair-play, tandis que mon père protégeait l'homme en noir qu'il avait désigné ou interrogeait les joueurs et les dirigeants pour son article (il paraîtrait le lendemain dans La Liberté de l'Est). Je crevais de froid, dans ce bal, pourtant je n'étais pas non plus pressé de fermer la parenthèse. J'ai toujours autant de mal à la fermer. C'est pourquoi ce bal chez Tenthorey me revient aujourd'hui.

Tenthorey existe, quand Temporel ressemblera toujours à ces noms qu'on entend pour la première fois, enfant, qu'on reçoit comme autant de noms propres, qu'on passe sa vie à tenter de remotiver. Tenthorey a 110 ans et l'entreprise n'a pas pris une ride, sur elle le temps glisse. Comme l'eau sur votre sac en coton publicitaire ou votre sac littéraire personnalisé. Alors que Temporel appartient au passé, dès qu'il apparaît, ce nom est un signe vide. Un signifiant absolu. Une invention de poète pour dire le temps perdu et retrouvé. Et à nouveau perdu.

Écoutons-le quand même, ce poète. Donnons-lui le temps.

« Aujourd’hui, alors que mon capital de sable a dangereusement baissé dans le haut du sablier, il m’arrive de sentir avec une acuité poignante cette incessante hémorragie de temps vivant qui s’écoule de moi; je perds mon temps comme un sang précieux, alors que je n’en ai jamais eu autant besoin. » André Hardellet, Donnez-moi le temps.

 

 

à Cyril Anton qui m'a donné l'idée de ce texte

L'oeuvre est de Philippe Lièvre.

L'oeuvre est de Philippe Lièvre.

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Denis Montebello
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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 08:49
L'auteur

T'es l'auteur que jh'seu chet. Cette phrase me revient, rencontrée dans un glossaire des parlers populaires (de Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois) puis rangée dans un tiroir dont le hasard seul -le hasard objectif des Surréalistes- pourrait le sortir. C'est ce que je pensais au moment où je l'ai rangée. Aujourd'hui qu'elle me revient, par un hasard qui a bien les apparences de la nécessité, elle résonne on ne peut plus clairement. « C'est ta faute si je suis tombé ». Voilà ce qu'elle signifie. Voilà comme on dit, par ici. Si o va mal, t'en es l'auteur: « Si ça va mal, c'est ta faute. ». Si vous n'entendez rien à ce patois, vous comprenez au moins que l'auteur, c'est la cause de tous vos maux. Le responsable de vos malheurs. C'est lui qu'il faut accuser, et non votre maladresse ou votre présomption. Mon élagueur n'est donc pas seulement l'auteur de deux suicides, il est aussi la cause, le responsable de ce texte. C'est lui que vous devez maudire, s'il vous a pris le plus précieux de votre temps, le plus clair de vos nuits. Les longues digressions, les parenthèses jamais refermées, c'est lui. Le nain que vous avez suivi dans le labyrinthe de sa folie, le bois des pas perdus où maintenant vous errez, c'est ça. C'est ça qu'on nomme auteur et qu'on doit clouer avec des clous rouillés.

La fête des Boeufs Gras à Bazas, le 23 février 2017.

La fête des Boeufs Gras à Bazas, le 23 février 2017.

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Denis Montebello
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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 07:50
Les gobelets de Vicarello

Les gobelets de Vicarello

Pour célébrer ses 66 printemps, un Américain a couru 1 mile (1,6 km environ) tous les jours pendant un an. Et bu aussi une bière différente tous les jours. Il a donc, selon le site qui mentionne son exploit, couru 3138 km et bu 366 bières. Je n'ai pas recompté, mais ce doit être ça.

Pour mon anniversaire, j'ai d'autres idées, non moins originales, non moins difficiles à réaliser, qui me permettraient non seulement d'arriver au même âge en pleine forme -une forme olympique, si l'épreuve figurait aux prochains Jeux, et s'ils avaient lieu demain-, mais aussi de retrouver mon nom dans les meilleurs sites dédiés au running, voire dans L'Equipe.

Boire un verre de Vicarello, par exemple. Un dernier pour la route. Quatre verres, car c'est un grand âge. Une belle fête. Et si aucun ami ne répond au nom de Sam, j'ai un Raoul qui ferait un excellent Capitaine de soirée. Boire un verre de Vicarello, donc, et même quatre. Boire dedans, et non ce qu'il y a dedans. Ce que j'aimerais, pour mon anniversaire, c'est boire dans un des gobelets d'argent, voire dans les quatre, et qu'importe le contenu, pourvu que j'aie l'ivresse. L'ivresse du voyage.

Ce voyage, il est écrit sur le flacon, et on n'a pas besoin de boire du vin, de la bière ou de la Vicarello pour connaître l'ivresse (ma fille me passait la bouteille d'eau, chaque fois que je lui demandais la Courmayeur, c'était un jeu entre nous, mais un jeu sérieux, pour elle c'était et ça ne serait jamais que de l'eau). Il suffit de le caresser, ce flacon, de le caresser des yeux. De lire ce qui est écrit dessus et qui est un itinéraire.

On ne se voit pas boire, aujourd'hui, dans un itinéraire. Ou, pour le dire autrement, on n'imagine pas qu'une coupe raconte à celui qui la porte à ses lèvres, qui s'apprête à la vider, tout le chemin qu'elle a fait pour arriver jusqu'à lui. La route suivie, avec les étapes. Les distances. Depuis Gades (Cadix) d'ou elle est partie, jusqu'à Rome où elle allait. En suivant la voie Domitienne et en passant par le col de Montgenèvre. Jusqu'à Rome où elle ne devait pas aller. Du moins pas tout de suite.

Car ces quatre verres d'argent qui ont la forme, cylindrique et plus ou moins allongée, de bornes milliaires se sont arrêtés à Aquae Apollinares, près du lac de Bracciano, où ils ont été découverts. Dans la roche d'où jaillissent les eaux chaudes et bienfaisantes. Dans les offrandes à Apollon ou aux nymphes. Trois d'entre eux en 1852, le quatrième en 1863. Il leur aura fallu des siècles, et bien que la route fût toute tracée, et plutôt quatre fois qu'une, pour arriver à Rome. Où il sont conservés, au Palazzo Massimo (aux Thermes de Dioclétien), où ils tentent de faire oublier leur longue carrière d'objets votifs pour calmer, en la réveillant, notre soif. Et ils y parviennent!

La Pátera de OtañesPlus j'en parle, plus je trouve qu'ils ressemblent à nos gobelets de curistes (on voit les mêmes sur la célèbre Pátera de Otañes, un plat en argent où sont représentés les différents usages qu'on faisait, à l'époque antique et dans ces thermes, des vertus médicinales de l'eau, ainsi que sa commercialisation), à ceux qu'on remplit, timidement, à la Bourboule ou à Plombières, et qu'on a un peu de mal à avaler. Comme toutes ces informations (sur une si petite surface!). Et ces kilomètres: 2.723,2 km, si mes calculs sont bons. Ces quatre gobelets constituent un précieux document, et d'une grande fiabilité, cependant il faut savoir que c'est une cure qu'on entame avec eux, et pas uniquement de jouvence.

Vous trouvez que j'exagère? Vous avez raison. Ce n'est quand même pas la mer à boire. Ou plutôt si. La mer eût été un chemin moins ardu, moins périlleux que cette route qui, avant de devenir la fameuse et roulante via Domitia, doit traverser la Sierra Morena et retrouver, l'espace d'un roman, le Camino de Anibal. Un roman qu'il vous appartient d'écrire, moi j'ai mieux à faire. Un long trajet à accomplir. Des horaires à respecter. Des objectifs à atteindre. Je ne veux pas m'égarer, perdre de vue mon sujet. Qui est ce voyage à Rome, à la source située 30 kilomètres au nord-ouest de Rome pour prendre les eaux. Et remercier Apollon. De ses guérisons passées et à venir. Avec ces quatre timbales à boire déposées comme présents. Si elles servaient de guide postal, je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elles furent ici utilisées comme ex-voto. Le voyage s'est bien déroulé, sans pépins majeurs. Un voyage dont ces gobelets donnent à l'Apollon de Vicarello l'itinéraire depuis Gades, avec les relais de poste, les noms des stations, et les distances exprimées en milles au cas où il oublierait.

J'ai du latin à traduire. Des problèmes à résoudre. À commencer par l'hexamètre. Qu'il ne viendrait à l'idée de personne, maintenant, de transvaser dans l'alexandrin. Fût-il de longueur variable.

J'ai à dire adieu à mon livre. À lui indiquer la route. Il la connaît aussi bien que moi, peut-être même mieux, mais il ne m'a pas semblé inutile de lui rappeler sa mission. Qui est de parler de moi. À des amis restés au pays, des amis chers que je n'ai pas vus depuis trente-quatre hivers. De me trouver à Bilbilis, ma vieille ville natale, une riche veuve, une belle retraite pour oublier les embarras de Rome. Les conjurations. Ma disgrâce.

La route, il la connaît, il l'a lue dans un poème de Martial, et je n'ai pas besoin de la lui redire. C'est celle qu'ont suivie les quatre gobelets d'argent, mais dans l'autre sens, et en plus rapide, car elle évite le col de Montgenèvre et va, par la mer, directement d'Ostie à Tarragone (cela prend quatre jours).

Pour remonter ensuite à Bilbilis - à Calatayud, si cela vous chante davantage.

 

Les gobelets de Vicarello (Itinéraire de Gades à Rome)

Les gobelets de Vicarello (Itinéraire de Gades à Rome)

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Denis Montebello
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