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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 07:32

Photo Brigitte Ruffin.Le singe naturalisé n'a pas toujours été exposé sur un meuble de la salle à manger. Entre un pot orné de coquillages et un socle de réchaud peint. Il a d'abord été une guenon bien vivante et qui s'appelait Lili. Un jour, Ismaël Villéger est revenu avec elle et il l'a installée chez lui. Elle contribuerait à la gaieté de la maison. Elle amuserait les habitués, amènerait de nouveaux clients.

Celui qui se souvient raconte. Le bonheur que c'était, alors, de vivre à Chérac (il y a un CHARDONNE sur le Monument aux morts, aux glorieux morts de Chérac, un CHARDONNE Camille). D'aller « chez Titi ». Titi, c'est Guy, le fils d'Ismaël Villéger. Monté à Paris où il s'est marié. Un mariage blanc. Il ne s'étendra pas. Ni sur Claudy Nil. Nil, le nom ne lui dit rien. Claudy si, il répète ce prénom d'un air entendu. Où je n'entends peut-être pas ce qu'il faudrait entendre.

Ismaël, le père, on allait lui porter des assiettes. En bas, à l'abattoir. On les déposait dans une cuve en ciment. Au départ, il était boucher. C'est petit à petit, casson après casson que ça lui est venu. L'idée de réaliser des carrés de mosaïque, puis de les fixer au mur. D'en garnir sa façade. C'est comme ça que la Gaieté est née.

Il y avait aussi, dans le pâté de maisons qui lui appartenait, un bourrelier. Il avait résisté à l'invasion du phylloxéra, survécu à l'exode massif des populations du vignoble, à l'extension de la crise, il n'allait quand même pas se laisser ruiner par un arbre. Un grand arbre dont les branches venaient le narguer. Et les gamins perchés (dont lui) qui chantaient ça, une comptine de leur composition, assez gaillarde: « Colin Colinet... » La suite, je l'ai oubliée. Je me rappelle seulement qu'à la fin un cul paraît, mais je ne vois plus lequel. Si c'est son gros cul de bourrelier ou les drôles qui lui montrent leur derrière avant de décamper. Si ce n'est pas seulement pour la rime.

Il y avait encore trois cafés à Chérac. Archambaud « bordel de Dieu », le sien avait un étage. Quand on l'appelait en bas, ceux restés en haut lui sifflaient sa Suze. Et inversement. Pendant qu'il montait au client sa commande, les autres, assis au comptoir, vidaient les bouteilles.

Maintenant tout est mort. Les gens ne se connaissent plus. Ne se rencontrent plus. Tous les commerces ont fermé, à l'exception de la boulangerie.

La boulangerie-pâtisserie. Gratraud Jean-Claude, rue de la mosaïque. En face ou presque du Passage de la Gaieté. La boulangère est en photo, dans sa vitrine. En bas à gauche. Tout sourire. Sur son diplôme de la boulangère la plus sympa. Ce diplôme, elle le mérite. Quand elle vous sert votre baguette saintongeaise et vos fraises Tagada. Et qu'elle vous confirme, devant témoin, que la Gaieté a trouvé acquéreur. Et que le nouveau propriétaire veut retaper la maison. Elle est fermée depuis plus de vingt ans. Il y a du boulot. Des choses disparues ou dégradées, pourtant on veut y croire. Le cabaret ne retrouvera pas sa beauté d'antan, mais il redeviendra un lieu où boire et manger. Avec la mosaïque. Où le vin sera nouveau chaque jour.


 

Photos Brigitte Ruffin.

Photos Brigitte Ruffin.

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Denis Montebello
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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 14:30

Cet entremets rustique fait les délices, au moins depuis Colette, des « étymologistes gourmets ».

Je ne parle pas des romanciers, des poètes et de leurs étymologies inventées, mais de savants pour qui l'étymologie est d'abord, selon sa propre étymologie, «l'étude,  la recherche du vrai ».

Ceux-là s'affrontent à coups d'étymons, comme d'autres à cause des fouaces, et cela dégénère aussi, très souvent, en guerres picrocholines.

Entre les tenants du tout latin -de l'origine onomatopéique, quand les preuves manquent- et ceux qui voient des Francs derrière chaque mot français, nous ne trancherons pas. Nous garderons notre couteau pour cette grosse crêpe et régaler nos amis. Nous ne leur couperons pas l'appétit avec un bon gros flan germanique (il aurait transité par l'occitan) ou en écorchant le latin, nous ne singerons pas l'écolier limousin.

Que la flognarde soit issue du latin populaire ou un emprunt au germanique, peu importe. Ce qui compte, c'est qu'elle soit boursouflée comme il faut, brune dessus et blanche dedans et garnie de poires. Si nous parlons bien de la flognarde aux poires. De ce gâteau extrêmement moelleux qui est associé à l'automne. Un automne en Limousin. Et qu'il faut situer, pour son apparence, sa consistance, son goût, entre le far breton et le clafoutis. Ce serait donc une sorte de clafoutis aux poires. William et légèrement caramélisées. Ou aux pommes. Que la flognarde accueille avec un égal bonheur. Qu'elle rehausse, si elles ne sont pas, comme les poires, dans le rôle du faire-valoir.

Car la flognarde se suffit à elle-même. Elle se mange nature. Comme à l'origine. C'est ainsi que l'aimait Colette: « enflée tellement qu'elle en crève. » Une « énorme boursouflure qui emplit le four, se dore, brunit (…). » De ma fenêtre, 6 mars 1941.

Tous les contes commencent par « Il était une fois ». Ou « une fouace ». Ils commencent par la fin. Par le dessert. Ce dessert ne peut être, en automne et dans le Limousin, qu'une flognarde (ou flaugnarde). Aux poires (ou aux pommes). Ou nature, si on est amateur d'origines, philologue ou archéologue, ce n'est pas mon cas. J'aime trop la cuisine métissée. Celle qui mêle les influences, les saveurs. Qui invente. Avec la flognarde, je suis servi. Voilà un gâteau accueillant. Il accueillera toutes sortes de fruits sans jamais se renier. Des fruits de saison ou bien secs, de la région ou d'ailleurs. Il sera du terroir et invitation au voyage.

 

 

Photo Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 115 de L'Actualité Nouvelle Aquitaine).

Photo Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 115 de L'Actualité Nouvelle Aquitaine).

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Denis Montebello
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7 décembre 2016 3 07 /12 /décembre /2016 10:28
La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

La maison de Franck Vriet à Brizambourg, photo Brigitte Ruffin.

L'expression vous est revenue en découvrant le Jardin de Gabriel. Peu après Brizambourg. Où un édile, remotivant à sa manière, gentiment sauvage, le nom de sa commune, a entrepris de briser les statues en ciment qui peuplaient le petit jardin de Franck Vriet. En taillant, comme on l'avait constaté la première fois, un vieux saule qui pleurait dangereusement sur les rares passants. Et qui devait être lui aussi (on entend d'ici son diagnostic) cabourne: creux. Son petit cirque est maintenant rasé. Sa ménagerie décimée. À l'exception du singe de la frise, avec sa longue queue. Et de la guenon noire qui pleure sur l'autre frise, sa larme est un caramel amer. Pleure-t-elle la disparition de son maître? C'est bien possible. La maison est fermée, le jardin éventré pour livrer passage au temps. Le temps fera son oeuvre, il fera oublier l'oeuvre de ce maçon né à Cognac et qui a, Dieu sait par quel miracle, changé de vie. Oublié la route toute tracée pour inventer (comme on dit d'un archéologue découvrant un site ou un objet) un autre chemin. Une autre façon, plus poétique, d'habiter. Sans renoncer à la route, puisque c'est en bordure de route qu'il s'est installé. Qu'il a ouvert son musée. Pour donner à voir son travail. Au voyageur. À l'hôte: l'Africain de passage, comme il vous l'expliquera. S'il y a mis des singes, des palmiers, des flamants roses, c'est pour que l'Africain qui emprunte l'avenue de Cognac ne soit pas dépaysé. Pour lui souhaiter la bienvenue. Un discours qu'on ne tient plus beaucoup, de nos jours.

On n'entend plus non plus l'appel de la tombe. À laisser errer ses regards jusqu'à elle. À lire ce qui est écrit sur la pierre, à lire jusqu'au bout. Puis à dire la formule rituelle: « Que la terre te soit légère ». Puis à continuer. Nos tombes sont devenues muettes. Et le mausolée qui parlait en latin au voyageur, qui racontait, dans un style héroïque, la vie de celui dont les cendres reposent là, d'un sommeil inquiet que seul un voyageur, s'il n'est pas trop pressé, pourra apaiser, ce fier mausolée est désormais un haut tas de pierres, une pile, le fanal d'Ebéon qui se dresse juste après Chez Audebert (commune de Nantillé). Où Gabriel a établi son jardin. Où un gendarme en ciment, à la moustache débonnaire, vous dit Entrée libre. Où une sébile que ne tend aucune main, ou une mémé du même métal (qui rouille) vous dit Merci.

Vous n'entrerez pas. Le jardin est fermé. Vous regarderez comme au zoo. Ou au cinéma. Le peuple singe, ainsi l'appelait La Fontaine; ou La Bruyère quand il montrait les courtisans occupés à singer leur Maître. L'expression a été reprise, mais dans un sens différent puisque le cinéaste qui en a fait un titre tente d'approcher, dans son film, les principales espèces de singes, du macaque japonais au plus craintif d'entre tous : le ouakari chauve de la jungle amazonienne.

Vous le regarderez en glissant un oeil entre les barreaux, ou bien votre objectif. Vous le prendrez en photo. Chacun dans sa cellule, même si c'est une prison à ciel ouvert. Ou un musée. Chacun aura la sienne. C'est à ce prix que l'oeuvre de Gabriel Albert est protégée. Que les 400 statues de ciment sont sauvées de la destruction.

On songe, en voyant tous ces visages, en écoutant ce silence qui vous contemple, aux portraits du Fayoum, à cette apostrophe muette que Jean-Christophe Bailly a si bien entendue.

On songe aussi, devant une telle accumulation, et parce qu'on est au milieu de nulle part, dans une campagne saintongeaise où on ne rencontre personne, en dehors de la Castafiore (un lieu de divertissement polyvalent, à la fois cabaret, music-hall et salle de concert, qui vous entraîne, au 47 Route Romaine, dans la magie des spectacles), on songe au mausolée de l'empereur Qin Shi Huang, à ses 6000 soldats en terre cuite (on en découvrira d'autres). Ils sont protégés par des pièges que l'on n'a jamais essayé de retrouver, et surtout sous d'immenses hangar.

On pense encore au mausolée qui est 1200 mètres et quelques siècles plus haut, à l'appel de la tombe. Qui l'entend, aujourd'hui? Elle vous disait, si vous consentiez à ralentir, cela qu'il fut, celui qui dort là, de son sommeil inquiet. Cela que vous serez, voyageur. Vous n'y échapperez pas. Même si vous accélérez. La mort vous rattrapera. Elle ne vous lâchera plus.

C'est cela qu'on entend en reprenant la route. La D 129 qui est le chemin des Romains. La voie antique venant de Poitiers. On redescend avec elle vers Saintes, en direction de l'autoroute. Et en musique.

On a lancé, pour dissiper les simulacres, les songes vains, ou rester avec eux, avec ses singes et dans l'ironie, un opéra de Vivaldi, la verità in cimento, « la vérité à l'épreuve » et non, comme on l'a cru d'abord, comme on voulait le croire, « la vérité en ciment ».

 

Le jardin de Gabriel Albert.

Le jardin de Gabriel Albert.

Le jardin de Gabriel Albert.

Le jardin de Gabriel Albert.

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Denis Montebello
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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 08:24

 

Le magot a eu son heure de gloire. Témoin le tableau qui nous donna l'idée de ce texte.

Huile sur toile de Jean-Baptiste Chardin, « Le Singe antiquaire » (1740, Musée du Louvre): un singe magot, numismate à  barbe blanche, enveloppé sans façon dans une ample robe fauve, observe à la loupe avec ses yeux vifs d'animal, une monnaie ancienne au bout de ses doigts minutieux, sortie du médailler.

L'intérêt pour le magot est indéniable. Son succès, il le doit à sa troublante ressemblance avec l'homme. De cette ressemblance et de sa capacité à mimer les attitudes humaines, il a tiré sa mauvaise réputation et sa renommée.

Sa mauvaise réputation est entretenue par le discours religieux. Le magot est une figure du mal, sa laideur révèle sa méchanceté. S'il est vrai que le mot vient de Magog, c'est l'ennemi des saints, de Jérusalem, l'allié de Satan qu'on voit en lui. Quelque chose qui singe l'homme et insulte la Création.

On rit de lui, comme de tout ce qui fait peur. C'est un animal que les jongleurs aiment dresser, qui amuse. Sa renommée vient de là, de ses facéties et pirouettes. Tous l'apprécient, les riches comme les pauvres. Le public comme les artistes. Le singe vole la vedette, dans l'iconographie médiévale, au cochon et à l'ours. Il arrive même qu'il remplace l'homme, du moins qu'il en adopte le vêtement, les gestes dans certaines caricatures. Ce n'est pas encore le numismate, l'antiquaire de Chardin, mais c'est déjà, dans sa miséricorde, un singe debout à son lutrin.

Exotique et familier, nous l'installerons, selon nos moyens, dans notre cabinet de curiosités ou sur un meuble de la salle à manger. Entre un pot orné de coquillages et un socle de réchaud peint. Nous montrerons le monstre. Il nous invitera à la tempérance. Rien qu'en nous regardant boire. Nous lirons dans ses yeux, et sans loupe, l'avertissement. La menace.

Nous n'en sommes plus là, à l'époque de Chardin. Le singe a vieilli, et s'il nous ressemble tant, c'est pour nous dire, sans avoir à le dire, que toute imitation est vaine. La représentation un mensonge.

Encore un peu, et on oubliera le singe. On ne retiendra que les deux figurines chinoises qui ont fait la célébrité d'un café de Saint-Germain-des-Prés, on ne précisera pas, sauf si l'on a du goût pour le fait divers, l'ambition d'écrire de nouvelles nouvelles en trois lignes, que les deux magots sont aujourd'hui à la rue.

Pourtant, c'est une réalité, Bob divaguait seul dans les rues de Sevran, en Seine-Saint-Denis. Le délit de vagabondage n'existe plus (il n'a disparu du droit français qu'en 1992), mais un animal errant est toujours interdit, arrêté, ou, comme ici, capturé par un vétérinaire de la brigade cynophile des sapeurs-pompiers. Ce singe magot de moins d'un an a été admis à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort pour un examen. Il serait en bonne santé, selon un premier diagnostic.

Le lendemain, le propriétaire du singe s'est présenté de lui-même au commissariat. Il aurait récemment importé le singe d’Algérie en guise de cadeau d’anniversaire pour son fils. Il risque une peine de prison ferme pour la détention de ce type d’espèce.

Ce magot, c'est le macaque berbère ou macaque de Barbarie (Macaca sylvanus), une espèce aujourd'hui en voie de disparition. Et que l'on ne trouvera bientôt plus que dans la rubrique des faits divers.

Comme cet autre singe magot, retrouvé le 23 avril dernier, errant dans les rues de Caudebec-lès-Elbeuf (76). Il s'agit d'une femelle âgée de 18 mois nommée Easy. Son propriétaire l'aurait abandonnée car il partait en voyage aux Etats-Unis.

Bob et Easy, les deux magots, ont été confiés à une association néerlandaise, partenaire de la Fondation 30 Millions d’Amis et spécialisée dans l’accueil de ces animaux.

Il y a bien deux singes. Le singe du riche, un magot ou un spécimen d'une espèce plus rare et plus coûteuse, qu'on possède et exhibe pour étaler sa réussite, et le singe du pauvre, qui fait la maigre fortune du bateleur et celle, maintenant, des journaux. Ils balancent ça pour faire du buzz. Des commentaires. Tant pis s'ils dérapent. Tant mieux. On en parlera sur les réseaux sociaux. En attendant, on se bouche le nez et on regarde ailleurs, ou on réveille, s'il le faut, le modérateur.

Bien loin du petit magot dont on ornait son cabinet ou un meuble de la salle à manger, que l'on regardait (et qui vous regardait) comme un animal à la fois exotique et familier, comme un compagnon voire un membre de la famille, voici le « parent pauvre » dont parlait Jules Renard, sans savoir ce qu'il deviendrait et qu'il est devenu (si l'on en croit les faits divers).

Un sujet sensible car il ouvre, quand il surgit dans la presse, en pleine rue ou dans le placard où il est enfermé, la porte aux commentaires les plus malveillants. Il libère la parole raciste. Algérie, Maroc, gens du voyage, communauté gitane, à ces seuls mots les trolls rappliquent, déguisés au début en défenseurs des animaux, puis très vite à visage découvert (sous leur pseudo et cachés derrière leur écran), ils crient leur haine, se déchaînent contre les assistés, c'est-à-dire les Roms et les Arabes. Les migrants. À qui on donne tout, tandis que nos SDF meurent de froid. Le magot, quand on le montre caché ou utilisé comme pitbull, ouvre la porte à toutes les stigmatisations.

Rien n'a vraiment changé, me direz-vous, depuis l'époque où le magot désignait un singe, puis insensiblement une face hideuse et un corps mal bâti. Puis un Chinois, fût-il grotesque et de porcelaine. C'était quand même la figure de l'autre, sa différence que l'on moquait. Sa laideur, sinon sa méchanceté. C'était déjà du racisme, quoi qu'en disent Les deux Magots.

On le voit aussi avec ceux qu'on installait dans les cabinets de curiosités ou sur un meuble de la salle à manger, le singe magot a toujours été un objet de frime. Et quand on le range dans les Nac -les nouveaux animaux de compagnie-, les « peluches vivantes », il n'y a rien, en dehors des mots qu'on emploie et du milieu social concerné, de nouveau sous le soleil.

 

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Denis Montebello
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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 15:26

 

Le fait divers aurait plu à Félix Fénéon. On pourrait le retrouver dans les 1210 nouvelles en trois lignes que publia, en 1905 et 1906, le journal Le Matin. Mais le forfait a été commis le 24 novembre 2016, et c'est Le Parisien qui donne l'information. Le Figaro qui la reprend. C'est tout. Un numismate braqué par de faux policiers, il faut être de la banlieue chic, ou lire à la loupe son journal, pour trouver ça intéressant. Et je n'ai pas le talent de celui qui écrivait:

« Par artifices chimiques, des filous rendent lie-de-vin des timbres nouveaux de 10 centimes et les vendent comme rarissimes aux naïfs. »

Ou bien:

« Parce qu’ils battaient monnaie, les Patry, de Toulon, sont sous les verrous. On a trouvé chez eux des lingots d’un savant alliage. »

Ou encore:

« Chez Gabrielle Contret, dont les charmes sont bien connus à Lunéville, on a saisi un attirail à fabriquer des écus Léopold. »

Pourtant, il y a là matière à ironie. Aux dépens d'un honnête commerçant. D'un collectionneur qui, non content de préférer la compagnie de ses pièces à celle des vivants, se livre à des transactions illégales. Un vendeur de pièces précieuses mystifié par trois faux policiers, cela ne peut que réjouir l'anarchiste.

Arrêtons-nous d'abord à Chilly-Mazarin. Le temps d'observer la transaction. Puis suivons le septuagénaire jusqu'à Viroflay où il réside. Quand il sort de son garage, le trio l'interpelle, l'accuse, et l'oblige à ouvrir son coffre-fort. Un butin estimé à 70 000 euros (liquide et pièces d'or).

Pour que la nouvelle soit digne de figurer dans la rubrique du Matin, il ne suffit pas de la réduire, il faut aussi endosser le rôle de l'esthète, porter l'étrange barbiche de l'écrivain avare de sa prose (la barbe blanche du magot numismate de Chardin?), devenir Félix Yvonnel, un personnage de roman, du roman de son ami Armand Charpentier (Le Roman d'un singe. Paris: Paul Ollendorff, 1895.), le jeune homme que les revues se disputent, le découvreur de talent, le styliste hors pair, le fonctionnaire.

 

 

 

Paul Signac, Portrait de Félix Fénéon, 1890, Museum of Modern Art, New York City.

Paul Signac, Portrait de Félix Fénéon, 1890, Museum of Modern Art, New York City.

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Denis Montebello
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20 novembre 2016 7 20 /11 /novembre /2016 11:10

Hier matin me revenait, à la faveur du beau temps (et de la tempête annoncée pour la nuit), l'expression entendue en Poitou: « le temps écoute ». Je me rappelais aussi une conversation que nous avions eue, il y a quelques années, avec mon ami Joan-Pèire Tardiu, merveilleux poète et connaisseur de l'occitan et des langues romanes. Il m'avait parlé à cette occasion de Jean Jaurès, mais je n'en étais plus certain.

Hier soir, il a dissipé mes doutes, et mes craintes: le silence de mauvais augure n'a heureusement pas tenu ses promesses. La tempête est passée (bien plus haut), elle n'a pas été trop méchante. Finalement, l'occitan a raison: si lou tèns es ausenc, si, comme l'entend Jaurès, et comme il le traduit, le temps est « entendif », le mot exprime seulement « cet état de l'air qui est pour le son ce que l'absolue transparence est pour la lumière. » Il n'y a pas de menace dans cet air. Pas plus que de tempête à redouter dans ce silence anormalement transparent. C'est moi qui ai rêvé. C'est bien ce que me dit Joan-Pèire Tardiu, dans sa réponse.

 

« C'est avec beaucoup d'émotion que je lis - ou relis : ai-je moi aussi rêvé ? - ton texte sur le temps qui écoute, en écho lumineux à la prose de Jaurès dans l'article ''L'esprit des paysans'' (La Dépêche, 10 novembre 1889)  qui est effectivement la source de ce que tu as retrouvé comme en songe:

 

'' Les paysans s'ennuient dans les lieux clos et bas. Evidemment, ils se nourrissent, à leur insu même, des grands horizons. Un soir, je causais avec un laboureur, au sommet d'un coteau qui dominait une grande étendue de pays. L'air était transparent et calme, nous regardions la montagne lointaine d'un bleu sombre qui fermait l'horizon. Il nous sembla entendre un murmure très vague qui arrivait vers nous : c'était le vent du soir qui se levait au loin sur la montagne, et, dans la tranquillité merveilleuse de l'espace, le premier frisson des forêts invisibles venait vers nous. Le paysan écoutait, visiblement heureux, il me dit en son patois : 'Lou tèns es ausenc'. L'expression est intraduisible dans notre langue ; il faudrait dire : le temps est entendif. Le mot exprime cet état de l'air qui est pour le son ce que l'absolue transparence est pour la lumière. Mais de pareils mots n'indiquent-ils pas, mieux que bien des effusions, la poétique familiarité du paysan avec les choses ? ''

 

Et Frédéric Mistral, dans son monumental Tresor dou Felibrige     (1878-1886) propose les traductions et exemples suivants :

Ausènt, ausent, et ausent (l.), auden (bord.) ( lat. Audiens) , adj. Qui laisse percevoir les sons, calme en parlant du temps, v. sol, siau.

Fasié 'n tems bou, poulit, ausent.

Auguste Fourès

Tras l'aire ausent.

Louis de Ricard

R. ausi. »

Jean Jaurès, par Nadar.

Jean Jaurès, par Nadar.

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Denis Montebello
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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 09:22

Le temps écoute. On a la même chose ou presque en occitan, la même qualité de silence, la même inquiétude dans le bleu qui semble installé pour l'éternité, dans l'air qu'on respire, bien trop pur pour être honnête, tellement léger qu'il en devient lourd, chargé de menaces, comme en Poitou les « armées de curés », les gros nuages noirs qui s'amoncellent.

Cet occitan, je crois l'avoir entendu ou lu. De la bouche même ou sous la plume de Jaurès. Mais j'ai peut-être rêvé le discours ou le texte où ce silence, s'il n'est pas dit, vient hanter les mots, les retourner en leur contraire, comme si l'occitan, non content de travailler le français avec ce silence qui ne présage rien de bon, annonçait les orages à venir. Pour nous avertir et, qui sait, nous prémunir.

Ce qui est certain, c'est que ce matin les oiseaux ont quitté mon palmier, les oiseaux de mauvais augure. Le ciel est limpide, l'azur sans mélange, et la tempête annoncée pour ce soir passera. Comme les souvenirs.

Le temps écoute
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Denis Montebello
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7 novembre 2016 1 07 /11 /novembre /2016 10:29

ARTEMIS existe, je l'ai rencontrée. À Carthage, et ce n'est pas un rêve d'archéologue, un délire: aimer la démarche de « celle qui s'avance », son visage qui se décolore comme si elle devenait de marbre. À Carthage, on la trouve véritablement et à cette adresse:

ATRIUM GALLERY, avenue du 7 Novembre, à côté de l'Amphithéâtre.

C'est l'annuaire qui le dit. Celui de la Tunisie. On y apprend qu'ARTEMIS (Calepinage - Mosaïque - Sculpture - Revêtement d'intérieur - MARBRE ) réalise ses oeuvres « à partir de marbres sélectionnés, extraits souvent de manière artisanale des anciennes carrières de l’empire romain ».

Le marbre, c'est celui de Chemtou, le fameux Giallo Antico.

Suivons ARTEMIS, écoutons sa présentation:

«Si la blancheur souveraine du marbre de Carrare avait séduit les empereurs, ces derniers furent tout aussi sensibles au Giallo Antico de Chemtou, marbre aussi précieux que le porphyre qui offre une gamme de tons et de nuances de couleurs allant du doré à l’ivoire. Ses dominantes jaunes dégradés veinés de rose allaient permettre une grande variété de décorations dans des monuments glorieux qu’ils allaient ériger, non seulement en Afrique romaine, mais aussi dans les théâtres d’Orange et d’Arles, la villa d’Adrien à Tivoli ou au gymnase d’Adrien à Smyrne.»

Continuons notre marche jusqu'au portique du temple. Celui de Grand, par exemple, ce petit village vosgien qui doit son nom et sa renommée à Grannus, l'Apollon celtique, le dieu guérisseur qu'on venait voir dans son sanctuaire, « le plus beau du monde », et surtout entendre. Car il vous donnait, que vous fussiez empereur ou simple pèlerin, la marche à suivre. Pour recouvrer la santé, retrouver la force d'aller, et aussi le chemin.

De ce portique et de ce temple il ne subsiste presque rien. Que des fragments d'entablements, des bouts de frises, des corniches ornées de rosaces, des débris de vases et de griffons, d'innombrables morceaux de marbres, de toutes les couleurs et de toutes les provenances, marbre blanc de Carrare, porphyre égyptien, brèche turque, vert de Grèce, et celui, « vieil ivoire », de Chemtou.

J'imagine la route qu'il a suivie, le chariot lourdement chargé et grimpant avec peine dans la forêt, puis dégringolant vers Tabarka, au risque de verser dans les brandes et d'oublier sa cargaison.

Elle ne serait pas perdue pour tout le monde. On pourrait en garnir son panier, à défaut de cèpes ou d'oronges, ou de petits cyclamens (le cyclamen africanum, il fleurit toujours, avec un entêtement qui m'émeut, mon jardin à La Rochelle). Ou bien reprendre La Route. Celle de Julien Gracq. Ou n'importe quel Chemin des Romains, et voyager avec lui. Sur la carte.

 

GIALLO ANTICO
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Denis Montebello
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4 novembre 2016 5 04 /11 /novembre /2016 18:56

Personnaliser Le Singe antiquaire de Chardin est un jeu d'enfant. Point n'est besoin d'aller au Louvre (où il n'est pas visible actuellement dans les salles du Musée), je peux faire ça chez moi et très bien, et sans demander la permission à Jean-Siméon, ni au gardien chargé de surveiller ses singes, décorer mon intérieur avec une reproduction d'art haut de gamme, réalisée en France et en quatre jours.

Sans me demander ce que cela veut dire, personnaliser, s'il s'agit seulement de choisir le support, le cadre, le format ou bien de customiser sa pizza, voire d'incarner l'érudit en endossant sa robe, son ample robe fauve, en observant à la loupe avec ses yeux vifs d'animal.

Je n'en ai pas besoin pour lire. Pour voir que ce livre ouvert n'est pas un livre mais un catalogue. Un catalogue de cotation. L'équivalent de notre Yvert & Tellier. Guide indispensable de tous les collectionneurs, véritable référence pour les philatélistes. Ce singe antiquaire est un numismate. Ce qu'il examine, c'est une pièce. Une nouvelle pièce. Qui va enrichir sa collection. Et le collectionneur, car pièce rare. Très rare. Un faux d'époque, selon le numismate consulté à Strasbourg. De l'époque de Constance Ier (Gaius Flavius Valerius Constantius), dit « Constance Chlore ». Littéralement « le pâle ». Et il ne sait pas, tout spécialiste qu'il est, si c'est à cause de son teint blafard, ou parce qu'il fait pâle figure. Et comparé à quoi? Et à côté de qui? S'il est comme sa pièce une imitation, une pâle imitation, quelle est son idole? Celui à qui il s'efforce, avec sa maladresse légendaire, de ressembler? Quel est ce modèle qui l'écrase et le fait apparaître si falot? Une imitation provinciale ou barbare, de facture tellement grossière. 

En revanche, il est formel, c'est son buste à l'avers. Sa tête laurée. Son nom, dans ce qui reste de la légende (TIVS P F AVG). Ce Constance, césar puis empereur, est mort en 306.

On ne vous payait pas en monnaie de singe, à cette époque, mais les règles concernant le poids et l'alliage étaient de moins en moins respectées. Ne circuleraient bientôt plus que des espèces frelatées de mauvaise qualité, comme cette pièce.

Les autres, les monnaies plus anciennes, on les cachait dans des pots, des vases, des amphores, on les mettait à l'abri. Des barbares, et surtout de l'État. Et pas seulement pour se soustraire à l'impôt, pour échapper au fisc. On retirait des circuits d'échange les bonnes espèces: celles que l'État avait pris l'habitude de refondre et refrapper, augmentant du même coup le volume émis. Et on rétribuait avec ça ses soldats -ceux qui défendaient les frontières-, avec ces mauvaises monnaies.

Monnayage local ou clandestin, on ne saurait dire. De quel atelier cela provient, de quelle bourse, de quelle poche c'est tombé.

Tout ce que je puis affirmer, c'est que la pièce fut trouvée à Kruth, dans les Vosges (versant alsacien). Ma grand-mère paternelle vient de là, d'Oderen pour être précis. Nous campions au bord du lac (artificiel), avec des amis à qui nous faisions découvrir la région. L'idée nous vint, après avoir essuyé plusieurs orages, de visiter les ruines du Schlossberg. Des gamins y cherchaient, avec les fourchettes du pique-nique et leur délicieux accent, « un trésor ». Je les ai observés un moment, l'oeil amusé, incrédule, puis, quand ils sont partis (enfin, et heureusement bredouilles), je les ai imités. En remuant, aussi distraitement que possible, la terre qu'ils avaient retournée. En vérifiant qu'ils n'avaient rien oublié. C'est là que je suis tombé sur la tête de Constance Chlore. Son buste diadémé, drapé et cuirassé à droite. Un témoin, ni plus faux, ni plus fiable qu'un autre, de l'histoire. De la crise monétaire qui allait emporter l'Empire.

Je n'ai pas besoin de loupe pour lire ce tableau. Pour voir le meuble derrière, et dans ses tiroirs. Et dans ses plateaux. Il y en a un sur la table où le singe antiquaire a posé son coude. Un plateau avec alvéoles ronds ou carrés pour monnaies. Un plateau velours ou une vulgaire casse d'imprimerie, comme celle où je range mes tessons. Je n'ai pas dit classe. Il n'y a rien de raisonné là-dedans. Où je les montre. C'est mon cabinet de curiosités. Cette pièce rare, très rare y trouvera sa place.  Qu'elle soit frappée à Rome, à Trèves, dans les ateliers d'Arles, d'Aquilée, de Siscia (Sisak, en Croatie), ou dans une obscure officine londonienne, cela n'a aucune importance. Elle viendra enrichir ma chambre d'une nouvelle merveille. Ressusciter le médailler.

Je n'ai pas besoin de loupe. Pour voir que Chardin se moque du collectionneur. De ses manies et de sa manie. Pour reconnaître aussi, dans ces singeries, des vanités. Et d'abord la vanité de l'artiste, la sienne dont le peintre ici se gausse. Et ailleurs, dans un autre tableau non moins fameux, un autre singe: Le Singe peintre (également au Musée du Louvre). Singe peintre qui désignait « la stupidité de l’imitation ou le mensonge sur lequel était fondée sa réussite » (Daniel Arasse, Le Détail). C'est un portrait en miroir, dans ce miroir imitant un flan ovale, selon le numismate. Un autre (j'en change souvent, comme un hypocondriaque de médecin, le diagnostic du philatéliste de Strasbourg ne m'ayant pas rassuré, je suis allé voir ailleurs, avec ma petite pièce). Pour lui, c'est le buste diadémé, drapé et cuirassé de Constance II (Flavius Julius Constantius en latin). Le petit-fils du premier (« le pâle »). Empereur romain de 337 à 361, mort en 361. Il est catégorique (comme son confrère), le diadème est de perles, sans laurier ni rosettes. Le pouvoir est démonétisé, mais ce qu'on voit au revers, c'est clairement un empereur debout. Debout à gauche sur un navire piloté par une Victoire assise à l'arrière; il est en habit militaire et tient, dans sa main droite, un globe surmonté d'un phénix, dans la gauche un labarum - dont le chrisme, le signe que portait l'étendard de Constantin I quand il marcha contre son rival Maxence, est quasiment effacé. Il demeure, dans la tempête, sur sa galère, « notre seigneur Constance pieux heureux auguste ». La restauration des temps heureux (FEL TEMP REPARATIO, comme dit la légende). Leur retour.

 

Et maintenant, vogue le navire. Je suis assis à l'arrière, à la place de la Victoire. Non pour piloter, mais pour pêcher. La pêche au gros peut commencer. Au petit poisson. C'est le plus difficile, pour celui qui procède sans loupe, le plus dur à lire. Le follis. Celui-ci, tenez, il vient du Colisée. Du Colisée d'El Jem. Je l'ai trouvé dans l'arène, sous mes pas. Je regarde toujours où je marche, sur quoi, c'est un tic (un toc?), on me l'a souvent reproché, des amis, je regarde sous mes pieds au lieu de les écouter. Cette monnaie romaine m'attendait. Elle est venue à moi. Comme un gentil dauphin. Je n'ai pas eu à gratter le sable. Je n'ai pas eu besoin de lunettes pour la voir. Pourtant, elle était minuscule. Le bronze ne pesait rien. Billon bas proche du cuivre, dit le catalogue en ligne (je pêche sur Internet). Si réduite, la pièce, si légère qu'on dirait une imitation. Une imitation barbare. Comme celles que les Germains installés du bon côté du limes produisaient, dans leurs ateliers et pour leur propre usage, où le phénix devenait un aigle, où le latin était écrit par des types qui ne le parlaient pas, qui ne savaient même pas lire. Mais nous étions loin du Rhin. Plus près de la mer. Le gentil dauphin est venu me manger dans la main, puis il m'a escorté. Depuis la Tunisie. Ensuite, je l'ai oublié. Dans une boîte. Pendant des siècles. Et je l'ai retrouvé hier. Par hasard. En faisant du ménage. Je l'avais fourré dans une boîte à chaussures. Des chaussures pour enfants. Avec, sur le couvercle, un lapin hilare qui joue du tambour. Et le slogan à tout bout d'chou chaussures... Patachou. Ma tante était vendeuse à Épinal, elle travaillait à la Cordonnerie Universelle. Les chaussures étaient fabriquées en France: la boîte était bleue (maintenant, c'est un bleu ercolano), avec du blanc et du rouge pour le tambour et le slogan. J'ai laissé la pièce dormir dans cette boîte, car je n'arrivais pas à la lire. Je n'avais pas de loupe, je n'en ai toujours pas. Pas plus que de poêle à frire. J'ai trop de respect pour la science. Et le menu fretin que je remonte dans mes filets (quand il ne passe pas entre les mailles) se retrouve dans une boîte, une pauvre boîte en fer où il serait encore, si je n'avais pas été pris d'une soudaine envie de trier.

Cette monnaie romaine, aujourd'hui, je suis capable de la lire. Sur n'importe quel ordinateur et sans loupe. Je vois à l'avers la tête laurée ou le buste diadémé de Constantin. Au revers, campgate with two turrets and star above: une porte de camp (où la porte est ouverte, ou il n'y a pas de porte) avec deux tours et une étoile au-dessus. Entre les deux tours.

Je n'ai pas besoin de loupe pour lire le tesson de sigillée, les Amours vendangent allègrement, dans cette vaisselle de demi-luxe. Jusqu'à ce qu'ils tombent dans ma hotte. Et les Victoires ailées. Je n'ai pas besoin de cliquer pour agrandir. Aucun détail ne m'échappe. Ni le sceau qui est au fond, au centre du fond et l'estampille, la signature du céramiste, ni la liste écrite sur un fond d'assiette en terre glaise peu avant l'enfournement. Le bordereau cuira avec les pots et chacun reconnaîtra les siens.

Je n'ai pas besoin de loupe, de mots-clés, ni de m'accouder pour jouer les antiquaires. Pour singer ce singe. Un singe qui n'est pas animal à figurer dans les Histoires naturelles, qui ne ressemble pas aux Singes de Jules Renard. À ces maudits gamins qui ont tout déchiré leur fond de culotte, et que l'on prend plaisir à regarder « grimper, danser au soleil neuf, se fâcher, se gratter, éplucher des choses, et boire avec une grâce primitive, tandis que de leurs yeux, troubles parfois, mais pas longtemps, s’échappent des lueurs vite éteintes. » Il n'est pas non plus le « parent pauvre » que dit son Journal.

Ce singe est un vieux singe, et je ne lui apprendrai pas à faire des grimaces.

 

 

© Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

© Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

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Denis Montebello
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19 octobre 2016 3 19 /10 /octobre /2016 14:22

L'image est une passante, deux, elles vont par deux, c'est plus sûr et c'est moins long, il ne leur viendrait pas à l'idée de courir seules. À qui raconter sa vie, ses rêves? À celui qui marche sur l'autre rive, qui va dans l'autre sens? Il a laissé tomber les bâtons, il ouvre grand les yeux, les oreilles. Alors on lui sert ce qu'il a envie d'entendre, et qu'il pourra ruminer à loisir. Un bout de dialogue, ça lui fera la journée:

« ...avec Denzel Washington.

-Il faut aimer le western.

-J'étais pas assise, ça me plaisait déjà! »

Du remake des Sept mercenaires, je n'ai rien à dire. Je ne l'ai pas vu, et je n'irai pas le voir. La chute en revanche me plaît, même si le film vient à peine de commencer. Même s'il continue sans moi.

Ce matin, les copines trottinent de conserve, elles font leur jogging matinal, comme chaque jour afin d'arriver en forme, d'être au top. « Et cette nuit j'ai rêvé que j'embauchais, je m'installais à mon bureau... »

Dans les deux cas, je me dis, celle qui court se voit assise. Ou en train de s'asseoir. C'est son inconscient qui parle, son corps qui proteste. Elle en a marre de courir, mais son coach n'est pas d'accord. Elle doit encore faire quatre minutes. Elle ne veut pas le décevoir. Je ne peux pas lui en vouloir. Je lui suis même reconnaissant de m'avoir servi sur un plateau mon texte. D'égayer mon petit-déjeuner, avec son style primesautier, d'éclairer ma journée.

Je parle de la première, de la cinéphile.

L'autre, c'est autre chose. Une autre paire de chaussures (de running). Chacun son chemin, moi c'est le chemin de halage, elle celui des écoliers. On est mercredi, bientôt en vacances. En attendant, rêvons, c'est l'heure. C'est l'heure d'embaucher. Pour les cons, ceux qui ne sont pas en RTT, en arrêt maladie, des assistés. J'entends comme un remords, et c'est cela qu'elle élimine en courant, la mauvaise conscience et non les toxines qui s'accumulent, qui retiennent la graisse. Courir, autant dire fausser compagnie. Trahir. Surtout si on y prend du plaisir. Autant dire rester au lit, à soigner sa flemme. Il y aura toujours des cons pour aller au boulot. Pour faire votre boulot. Une faute dont on ne se sentira jamais assez coupable. On ne peut l'expier qu'en courant. En augmentant sa VMA. D'1 ou 2 km/h. C'est le sens qu'il faut donner à ce rêve qu'elle raconte à sa partenaire, sa collègue ou sa voisine, ou les deux, sur ce chemin qui est au-dessus du mien et parallèle au mien. Nous allons aujourd'hui dans le même sens, mais pas du même pas, pas au même rythme, moi j'ai des souvenirs à haler, elle des projets à réaliser, des objectifs à atteindre, et d'abord l'estime à gagner de sa toute nouvelle montre (qui sait si bien lui dire, quand elle est au bureau, quand elle a passé des heures à bosser, qu'il faudrait songer à se bouger), voire des compliments.

La double vie d'un canal, c'est un peu ça. Des phrases qui vont s'effaçant (Trotirider pour la life, bientôt on ne la verra plus que sur mon mur), d'autres qui apparaissent. Comme les deux que je viens de rapporter. Des images qui sont des passantes, et d'autres qui ne passent pas.

Celle-ci, par exemple, d'un camion arrêté à l'écluse. Sur le pont, il veut tourner à gauche. Redescendre le canal. Mais à 8h30, il y a de la circulation. Des gens pour embaucher. Tout le monde n'est pas occupé à lire. Il y a aussi des chauffeurs qui conduisent des camions. De longs camions avec leur chargement. Transports Blanloeil (société implantée en Pays de Loire, à Clisson), du coup je me demande. Ce qu'il transporte. S'il n'est pas à la route ce que la publicité aérienne est à nos plages, une simple banderole. Un slogan. Celui-là, il a fallu le trouver. Et la fille avec son sourire. Son épaule, son dos, son tatouage. «Des images qui collent à la peau ».

Des images qui collent à la peau
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Denis Montebello
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