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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 09:41

Ce matin, je n'arrivais pas à choisir. Entre celui qui ira, s'il est élu, à Bruxelles « casser la vaisselle », et un voisin qui allait à la campagne (du côté de Niort), il n'en revenait pas. Alors j'ai opté pour un texte. Je me suis laissé aller à l'écrire.

Aller à Niort, cela ne se dit plus. Il y a d'autres façons de nier. De refuser. Non, c'est décidé, on n'ira pas. Cette mutation est non seulement absurde, elle est aussi injuste. Du limogeage pur et simple. Une sanction, et on ne l'acceptera pas. On ne rejoindra pas son poste. On n'est pas candidat au suicide. Son refus, on n'a plus besoin d'aller à Niort pour le crier.

Aller à Rouen non plus. Cela n'a plus cours. C'est comme la roue. Avouez qu'on fait mieux. Dans ce domaine, on ne manque pas d'imagination. De destinations. De circuits personnalisés. Vous hésitez entre l'agent de voyage et le voyagiste, le distributeur et l'assembleur? Composez-vous, sur votre site préféré, un voyage sur mesure, à la carte, et oubliez Rouen. Et la roue. On a d'autres instruments de torture, plus modernes et surtout plus efficaces. Et rien n'interdit de souffrir chez soi. Je dirais même qu'il n'y a pas meilleur endroit pour travailler.

Reste vidi aquam. Mais comment y aller? Aller à : navigation, rechercher. Vidi aquam (« J'ai vu de l'eau »). L'incipit d'une antienne grégorienne. Que l'on chantait lors de l'aspersion de l'eau bénite et que Stephen Dedalus entonne avec joie, dans Ulysse :

Vidi aquam egredientem de templo, A latere dextro, Alleluia

« J'ai vu de l'eau sortant du temple, du côté droit, Alleluia »

Vidi aquam, vous verrez. Pour se sauver, il n'y a pas mieux. Pour prendre la fuite.

Moi, c'est décidé, je n'irai pas à Niort. Jusqu'à nier. L'évidence. Jusqu'à refuser la main qu'on me tend. Ce n'est peut-être pas celle de la Providence, mais je la saisirai. Je le prendrai, ce chemin de vidi aquam. Et j'oublierai, en sirotant mon latin, celui de Compostelle.

Aller à Niort
Denis Montebello
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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 20:19

On sait quand et comment s'est construit le mythe, à quel César il faut le rendre.

C'est lui l'inventeur, au sens archéologique du terme, de ces Gaulois dont il dit, au début du De Bello Gallico, qu'ils se nommaient eux-mêmes, dans leur langue, « Celtes ».

Ce terme, César ne l'a pas complètement inventé, pas plus que les défauts et qualités qu'il leur prête.

C'est au moment où les Romains conquièrent progressivement les Grecs, les Celtes, les Juifs (et se heurtent aux Perses), qu'ils rencontrent le Barbare.

Certains l'incarneront parfaitement et pour longtemps, je parle des Germains. D'autres, c'est le cas des Gaulois, hésitent encore, entre le chaos (le fameux tumultus gallicus) et l'ordre (forcément romain), s'ils ne sont plus vraiment sauvages, ils ne sont pas tout à fait civilisés. D'où l'ambivalence du regard qui est porté sur eux.

César emprunte aux Grecs leur ethnocentrisme et cette tradition qu'a étudiée Arnaldo Momigliano dans son livre Sagesses barbares, l'ethnographie. Avec ce voyageur curieux de tout, Posidonius, à qui César doit tant et oublie -c'est la règle- de rendre hommage. Les Gaulois ne sont ni rabaissés, ni idéalisés, Posidonius décrit sans préjugés, sans les railler leurs coutumes, signale aussi bien leurs vertus que leurs vices. En évitant les généralités, et ce qu'on appellerait aujourd'hui l'essentialisme. Ce qui vaut pour un peuple gaulois ne vaut pas nécessairement pour l'autre, par exemple, tous n'ont pas le même rapport à l'or. Tous ne se montrent pas pillards, prodigues, tous ne sont pas éloignés du luxe et n'ont pas le respect du divin.

Ethnocentrique, César l'est évidemment quand il présente la Gaule divisée en trois parties, qui diffèrent en tout et notamment par la langue. On en déduit que Rome apporte à ces sauvages, ici les Gaulois, la civilisation, c'est-à-dire l'unité.

En même temps, et la contradiction ne le dérange pas, le civilisé a, devant ces sauvages, la nostalgie, sinon de l'âge d'or, du moins de la « pureté ». Ces Gaulois, au moment où les Romains les découvrent, apparaissent plus « mélangés » que les Germains, plus contaminés par les produits et le mode de vie romains. Ceux qui ont gardé intactes les vertus du sauvage, ce sont les Germains. Parce qu'ils n'ont pas voyagé, et que les marchands ne se sont pas risqués dans ces contrées lointaines, hostiles qui, avec leurs forêts, leurs marais, ressemblent aux enfers.

De tous ces peuples (qui composent la Gaule), les plus vaillants sont les Belges. Pour cette raison qu'ils sont les plus éloignés du luxe de la « Province romaine », et les plus proches des Germains avec qui ils se battent continuellement. Ils ont conservé, par leur éloignement et à force d'entraînement, leur hardeur, comme l'écrivait joliment une jeune latiniste, l'ardeur au combat que les Romains ont perdue, ils ne sont pas gagnés par la « mollesse ».

On retrouve l'ethnographie au XVIII ème siècle, avec le mythe du bon sauvage qui donne à notre Gaulois une nouvelle chance. Celle d'incarner le mépris de l'or, le refus de la propriété. On sait ce que la Révolution doit à Rousseau.

La Révolution instrumentalise le Gaulois. Le tonnelier, comme son tonneau, vient de Gaule, c'est de là qu'il monte. Tandis que la noblesse descend de l'aristocratie franque.

Quand les émigrés prennent les armes contre la République, c'est le peuple gaulois qui se dresse pour la défendre.

C'est lui qui se bat contre la Prusse en 1870, puis en 1914. Vercingétorix devient, dans les livres d'histoire, le héros fédérateur du peuple gaulois, celui qui offre, sur le plateau de Gergovie, une victoire écrasante aux Français. Qui fait oublier les défaites passées et à venir. Qui les fera avaler. Si le régime de Vichy met en avant le vieux chef gaulois, c'est parce qu'il a fait à la France, en 52 av. J.-C., « le don de sa personne »! Et aussi, en jetant ses armes aux pieds de César, montré la voie de la collaboration!

Mais revenons à l'autre. Au Monsieur qui joue le peuple contre les élites, la province contre Paris. Pardon, les régions. Les régions qui pilotent l'érection. Sa Gaule, en dehors de quelques nostalgiques de la trique, (ceux-là préféreront toujours l'original à la copie, le grand-père à la petite-fille, la petite-fille à la fille, la fille à cet Attila qui monte sur leurs ergots et piétine leur gazon), elle ne fait pas bander. Il aura beau mulcher la mauvaise herbe, garder leur pelouse avec sa mâle assurance et l'opiniâtreté du robot de tonte, ils le regarderont toujours comme un Gaulois de fraîche date. Une tache dans le paysage.

Musée Sainte-Croix, Poitiers.

Musée Sainte-Croix, Poitiers.

Denis Montebello
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20 septembre 2016 2 20 /09 /septembre /2016 18:55
Zones sinistrées

Si l'enfant occupe une grande place dans ce livre, la première et pas seulement dans l'ordre chronologique, c'est que sur lui tout repose, sur ses frêles épaules, le poids de l'histoire et la charge de l'écrire, d'en écrire une nouvelle, « avec ses mains noires d'amertume » et en ne craignant pas d'échouer. Sept poèmes lui sont consacrés, dont celui-ci.

Petits boulots

À Theodoros


Mon fils 

travaille chez un ferrailleur

il rentre brisé

il travaille comme garçon de café

pour les pourboires

les regards le détruisent

mon fils rend des services

le soleil meurt en lui.

Mon fils récolte les olives

ses mains noires d'amertume.

Mon fils est bon

et beau

tout le monde l'aime.

On l'appelle parfois

pour d'autres travaux

et parfois

on l'appelle du ciel

pour faire l'ange

et monter les blessés.

Cet enfant fait l'ange. Le messager. Il traduit un texte dont il a perdu l'original, dont l'original n'existe pas. C'est un poète.

L'ange fait la navette. Entre le ciel et la terre. S'il est tombé, comme Sotiris de son arbre, c'est pour aider ceux qui n'ont pas eu sa chance. Ceux qui l'ont échappé belle, qui se sont remis de leur chute. Les pas tués pour de bon. Les survivants. Car il n'est pas une victime. Un ange endormi. Lui, il a les yeux écarquillés et il regarde. Il regarde en arrière. C'est ainsi qu'on est prophète en son pays. Dans cette ville dont les morts sont les rois, « nul désormais ne connaît mieux l'avenir que les morts ».

Ce « prophète qui regarde en arrière », c'est l'historien. Selon Walter Benjamin. L'Ange de l'Histoire -l’Angelus Novus, le tableau de Paul Klee-, son visage est tourné vers le passé, mais une tempête s’est levée, venant du Paradis, elle l’emporte vers l’avenir.

À quel rendez-vous mystérieux nous convie ce livre? Entre les générations passées et la nôtre. Que réclament-ils, ces noms surgissant à l'improviste, qu'exigent-ils de nous? Et qu'en recevons-nous? Quel indice secret? Quel faible souffle? Et se transformera-t-il en impératif, en injonction, et à quoi? Agir? Transmettre? Lire? C'est ce que nous faisons, avec les images devant lesquelles nous nous arrêtons. Nous les fixons. Nous essayons. D'empêcher la « disparition des visages flous ». De la retarder. Ceux qu'on n'a vus qu'une fois, nous tâchons d'évoquer leur visage: « pour bricoler une perte tolérable. »

L'enfant a grandi, c'est maintenant un beau palmier. Une belle aventure. Un bateau, et il s'en va.

« Oui mais

le bateau qui s'en va

le bateau qui s'éloigne

porte ma mémoire. »

L'amour n'est pas absent de ces Zones sinistrées. La femme, le temps d'un éclair. La poésie, même si nous pouvions donner un peu plus, ne pas laisser tomber si vite. L'amour, on le cueille comme les fruits du néflier. Ou il vient après bien des années. On ne se sent pas moins mortel.

Le palmier


Il y a des années par hasard

dans le jardin de mon père

j'ai trouvé par terre un palmier 

pas plus grand qu'une main d'enfant

à quoi bon le planter

m'a-t-il dit

tu ne le vois pas?

Je l'ai pris et l'ai planté.

Si aujourd'hui l'on vient dans mon jardin

on verra un palmier immense

jusqu'à la cour du voisin lançant ses branches

et il chante

et lorsqu'on me demande combien j'ai d'enfants

je dis cinq dont l'un a failli mourir.

Mon palmier a l'âge de ma fille -la seconde-, et c'est peu dire qu'il me dépasse. Il porte des fruits que je ne cueillerais pas, si je pouvais les atteindre, ils ne seront jamais des dattes. Ils n'auront jamais le goût des nèfles. De celles qu'on cueille à Naples ou à Chypre. Ses branches, elles feront les Rameaux, et d'autres encore, et il ne faudra pas compter sur moi pour les bénir. Ni sur ma cisaille, malgré son manche télescopique étirable jusqu'à 4.10 mètres, ni sur l'échelle que me prête gentiment un voisin. Ni sur l'élagueur qui sonnera à ma porte, il aura beau insister, je ne paierai pas pour qu'il s'électrocute. Tant pis si mon arbre n'est pas présentable au moment d'aborder le ciel. Tant pis s'il paraît échevelé. On dira de mon jardin qu'il n'est pas impeccable, et on aura raison. Que j'arrive les mains vides, mais je sais quoi répondre, quelle excuse trouver, avec ce buis que j'ai dû couper, avant que la pyrale ne l'attaque.

Zones sinistrées

Yorgos Christodoulidis

Traduit du grec par Michel Volkovitch

Le miel des anges

Septembre 2016
Zones sinistrées
Denis Montebello
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9 septembre 2016 5 09 /09 /septembre /2016 13:00

Le mariage du Gouzon -le plus ancien des fromages de la Creuse- et de l'art contemporain ne nous étonnera pas plus, si d'aventure nous nous arrêtons à Royère-de-Vassivière, à L'Atelier et optons pour un fondu creusois, que celui de la carpe et du lapin. De la carte et du territoire. Pour nous, il n'y a pas d'alliance contre nature. Nous ne sommes pas forcément amateur de cadavres exquis, nous ne connaissons, ni des lèvres ni des dents, le fameux poulet aux écrevisses, mais nous n'oublions pas non plus d'où nous venons. Et que là où nous vivons, les huîtres sont servies avec des crépinettes de porc ou des petites saucisses au Cognac.

Nous ne confondons pas la carte et le territoire, l'image et la réalité. Mais nous avons lu Houellebecq et nous suivons l'actualité. Et nous avons vécu de ces moments. Quand le chasseur de champignons rencontre le dresseur de Pokémon, et qu'on ne sait plus qui est l'un, qui est l'autre, où s'arrête le réel et où commence le virtuel.

L'étonnement est ailleurs, dans ce Chapeau -fromage creusois, spécial fondu- qu'on a choisi bien fait, débarrassé de sa croûte, coupé en lamelles et plongé dans de l'eau frémissante, fait fondre dans un caquelon en remuant régulièrement. Selon la recette. Laquelle nous enjoint, si l'idée nous vient de la suivre, d'ajouter la crème liquide, et de faire bouillir quelques instants. De mélanger, dans un bol, le beurre et la farine, puis d'incorporer, à l'aide d'un fouet, ce beurre manié. De mélanger sans arrêt sur feu moyen jusqu'à obtention d'une pâte homogène. De cuire 5 mn et de passer au chinois. De poivrer. De servir avec des frites liégeoises.

Celles que propose L'Atelier sont excellentes, et accompagnées de jambon de pays et d'une salade.

L'Atelier, voilà un lieu qui nous fera oublier, l'espace d'un repas, les guides gastronomiques et les Relais & Châteaux. Qui nous rappellera aussi Jed Martin. Un artiste qui rencontra le succès avec ses photographies de cartes routières Michelin.

Son chemin de Damas passe par la Creuse. Jed Martin connaît la révélation -sa seconde grande révélation esthétique- dans un relais un peu avant La Souterraine, à deux pas des sandwichs pain de mie sous cellophane. En se rendant à l'enterrement de sa grand-mère, et en dépliant la carte routière que son père lui a demandé d'acheter.

« Jamais il n'avait contemplé d'objet aussi magnifique, aussi riche d'émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L'essence de la modernité, de l'appréhension scientifique et technique du monde, s'y trouvait mêlée avec l'essence de la vie animale. Le dessin était complexe et beau, d'une clarté absolue, n'utilisant qu'un code restreint de couleurs. Mais dans chacun des hameaux, des villages, représentés suivant leur importance, on sentait la palpitation, l'appel, de dizaines de vies humaines, de dizaines ou de centaines d'âmes - les unes promises à la damnation, les autres à la vie éternelle. »

Je ne sais pas si la révélation peut naître d'un fondu. Ou de la rencontre avec celui qui l'a goûté, qui s'est immédiatement converti. Si son prosélytisme suffit à faire de moi un fondu. Un fondu du fondu. Du fondu creusois. Ou s'il faut d'abord que je fasse les gestes de la foi, que je suive Pascal et la recette pour commencer à croire et à aimer. Que je retourne à L'Atelier. Sur son site web ou sa page Facebook. Afin de vérifier. Qu'il est toujours au menu. Sur la carte. Dans ce territoire qu'on appelle désormais Nouvelle-Aquitaine et qui est aussi le nôtre.

Fondu creusois, photo Jean-Luc Terradillos. Texte à paraître dans L'Actualité n° 114.

Fondu creusois, photo Jean-Luc Terradillos. Texte à paraître dans L'Actualité n° 114.

Denis Montebello
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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 08:17
Trouver son chemin de Damas

Picassiette a-t-il trouvé son chemin de Damas?

Si la foi fond sur lui, ce n'est pas comme un aigle, la lumière ne vient pas du ciel mais du sol, des petits bouts de verre, débris de porcelaine, vaisselle cassée qu'il ramasse sans intention précise, pour leur couleur et leur scintillement.

La forme n'est pas inventée. L'idée, il faut encore cheminer pour la rencontrer. L'apprenti doit apprendre le métier. Son métier de flâneur. Il l'apprend sur le tas. Dans la décharge et au cimetière. Puis dans le coin du jardin ou de sa tête où s'est amoncelé tout ce qu'il a cueilli mais qu'il ne sait pas lire. Là aussi il faut apprendre. À trier le bon et à jeter le mauvais, et à dire pourquoi. Pourquoi cela a sa place et dans quoi.

Quand on n'est pas archéologue, on a peu de chance de trouver la mosaïque. De la reconnaître quand la charrue par hasard la découvre. Quand on n'est pas un héritier, on passe à côté de la beauté sans la voir. Quand on est issu d’une famille modeste, obligé de travailler, dès l’âge de treize ans, comme apprenti mouleur à la fonderie de Chartres, on est occupé à gagner son pain, à nourrir sa famille. On ne croit pas aux miracles. Ni qu'on puisse les provoquer en ramassant des morceaux de vaisselle. Hâter, en ralentissant le pas, la conversion. Faire, en ne faisant rien, en oubliant son but, en regardant sous ses pieds et non plus droit devant, qu'elle se produise.

Pour qu'elle ait lieu, il faut une maison. Si elle n'existe pas, Raymond Isidore achètera un terrain rue du Repos, commencera la construction. S'y installera avec sa femme, de onze ans son aînée et déjà mère de trois enfants. Exercera le métier de balayeur au cimetière de Chartres. Les cimetières, comme les décharges publiques, sont riches en débris: il en décorera sa petite maison, et les objets usuels.

Raymond Isidore se convertit, c'est incontestable. Mais à quoi? À l'art? Le mot l'effraierait, s'il tombait dessus. Il le trouverait trop grand pour lui, cela l'empêcherait d'habiter. Cette maison qu'il a construite de ses mains et qu'il ne cesse d'embellir, pour qu'il y fasse bon vivre. Et à l'abri du siècle. Un toit, c'est la première des libertés pour celui qui n'a qu'une hantise, celle d'être contraint, par la misère, de courir les routes tel un chemineau.

Peut-on dire qu'il se tourne vers lui-même, que c'est sa conversion? Que ce chemin ne saurait conduire à l'extase? Que ce petit bout de verre l'en préserve, ou ce morceau de porcelaine? Que ramasser des cassons de vaisselle, les fourrer dans sa poche, sa musette, c'est le contact garanti et jamais rompu avec le réel?

« Mets tes espoirs en toi-même » (traduction du texte grec), peut-on lire sur une mosaïque de Bulla Regia, en Tunisie. Comme une réponse à ceux qui, à la même époque (ce qu'on appelle aujourd'hui l'Antiquité tardive), plaçaient leur espoir en Dieu. Qui le criaient partout. Le guide m'a montré ce cri du coeur d'un païen, ce pied de nez aux Chrétiens puis il l'a recouvert de sable.

Je pense à ce païen attardé, à cet esprit fort et à sa profession de non-foi. Raymond Isidore est apparemment éloigné de la libre pensée, avec ses cathédrales entourant l'image de la Vierge, le Christ et la Samaritaine, pourtant c'est un anticlérical. Il exerce sa raison en triant ses petits bouts de verre, ses débris de porcelaine, en gardant les bons et en jetant les mauvais, il passe au crible, développe son sens critique. Il fait l'apprentissage de la liberté, se convertit vers lui-même. Ce scintillement qui l'arrête, loin de l'aveugler, est un premier pas vers la lumière. Bientôt il verra clair. Il sera un individu et, quoi qu'il dise, un artiste. Qui recevra la visite de Picasso, sera photographié par Doisneau.

Ismaël et Guy Villéger ont-ils trouvé leur chemin de Damas? S'ils l'ont rencontré, l'ont-ils reconnu? Ont-ils vu d'emblée la mosaïque ou leur a-t-il fallu cheminer vers l'idée? Construire la maison qui abriterait la mosaïque, la construire pierre à pierre, casson après casson, cette Gaieté qui n'aurait rien à envier aux cabarets parisiens.

Me revient ici la phrase de l'artiste à qui nous avions acheté une sculpture. Une sorte d'ammonite géante ou de nautile comme on en voit dans les cabinets de curiosités, faite de ciments de couleurs et de coquilles brisées (l'artiste travaillait dans l'atelier de menuiserie de son père où il avait un petit espace pour créer, et de quoi ramasser, des huîtres, des coquillages, on sortait on était sur la plage). Il avait eu du mal à s'en séparer, était revenu plusieurs fois la saluer, sous les prétextes les plus divers. Un jour, estimant sans plus de raisons qu'elle avait trouvé son mur, un espace enfin digne, il déclara qu'elle était à sa place dans notre jardin, et que nous avions eu raison de construire la maison, de la construire autour.

Trouver son chemin de Damas
Trouver son chemin de Damas
Denis Montebello
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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 20:14
Mazan, Carcharo-gastronome, 2016.
Mazan, Carcharo-gastronome, 2016.

Il a repris du poil de la bête, sa plume, il écrit comme jamais, comme un qui a goûté de ce Paléopâté des dinosaures et ce n'est pas une invention d'archéologues, ni une de leurs plaisanteries (le crâne d'Attila enfant qu'ils brandissent triomphalement pour épater l'apprenti fouilleur, pour le bizuter). Non, ce qu'on lui a donné à manger sous ce nom, ce sont peut-être des rillettes de canard, mais c'est d'abord une création de la maison LAPIERRE-ODY (LAPIERRE ODY'NOSAURES, comme elle se présente), un charcutier traiteur installé à Dignac (8, rue du Bourg) et inspiré par les milliers d'os de dinosaures que révèlent les carrières d'Angeac-Charente et de Cherves de Cognac.

Ce pâté est une des curiosités des Halles et du Marché Victor-Hugo d’Angoulême, et il se vend en pot. Orné d’un dessin de Mazan où un dinosaure vous apporte sur un plat, tel un serveur empressé, un dinosaure fumant qui a la taille d'un canard ou d'une oie. Un clin d'oeil aux amateurs de Gotlib et d'effet Vache Qui Rit.

À ceux qui manqueraient d'humour, qui menaceraient d'alerter la répression des fraudes, le petit livret qui accompagne chaque bocal répond qu'il n'y a pas tromperie sur la marchandise, car les canards sont des oiseaux, et les oiseaux sont des dinosaures, « le seul groupe de dinosaures qui ait survécu à la fin des temps mésozoïques. »

Et ceci:

«Cette tradition culinaire remonterait au Jurassique, selon quelques scientifiques qui prétendent que les activités de fabrication des paléopâtés se sont développées au Crétacé inférieur en Charente, mais on n’en est pas tout à fait certain.»

Ce qui est sûr, en revanche, c'est que le pot y est passé, tout le pot, passé par Angoulême, c'est-à-dire englouti.

Mazan, Sauropode et charcuterie, 2016. Texte à paraître dans le numéro 113 de L'Actualité.

Mazan, Sauropode et charcuterie, 2016. Texte à paraître dans le numéro 113 de L'Actualité.

Denis Montebello
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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 10:02
Pâté de pommes de terre

Un docteur qui a consacré sa thèse aux allitérations en [p] dans l'oeuvre de Jean Echenoz, passé sa vie à montrer que ces récurrences n'ont rien d'aléatoire, on ne lui reproche pas son sujet. On ne lui conteste pas le droit de trouver ça intéressant. De s'expliquer. Si la charge sémantique n'en est pas très saillante, il reconnaît dans ces explosions répétées la sourde manifestation de ce qui le travaille. Il parle de l'écrivain. On l'entend. Avant de le traiter de Diafoirus. On écoute son diagnostic. Bouche pâteuse, estomac alourdi, fatigue existentielle. Symptôme de ce qu'un ami natif de Châtelus-le-Marcheix appelle «gavage paranoïde». Tout y passe, excepté (cela aussi c'est un symptôme!) le plaisir enfantin, transgressif de parler la bouche pleine. Pleine de patates. De ce pâté de patates qui n'est pas le rêve d'un archéologue, malgré son allure d'assemblage, ni invention de maçon, bien que ce plat se monte comme une maison, pierre après pierre, étage par étage, et qu'il comporte une cheminée.

Si notre auteur envoie son Envoyée spéciale dans la Creuse, s'il l'installe dans une ferme abandonnée puis une cabine d'éolienne, ce n'est pas, comme une lecture superficielle le laisserait croire, un limogeage. Ce n'est pas pour que Constance y rencontre des «sangliers sourcilleux», des «cerfs ombrageux», des «loups sans affect», mais pour qu'elle découvre ce gâteau, pour qu'elle redécouvre le plaisir de manger et pourquoi pas de vivre.

On peut rêver chemin plus court, pour aller de Paris à Pyongyang, étape plus dure et préparant mieux à une mission qu'on devine périlleuse. Mais on est chez Echenoz. Dans un roman qui renonce à la prose, oublie d'aller «droit devant». Prenez le syndrome de la Creuse. Ce n'est pas celui de Stockholm (Constance est incapable de sympathie, fût-ce pour ses geôliers), ce n'est pas non plus celui de Lima (dans L'Enlèvement de Michel Houellebecq, le film de Guillaume Nicloux, les ravisseurs éprouvent de l'empathie pour leur ôtage, voire de l'amour, ici ce n'est pas le cas). Si Constance ne fausse pas compagnie à Jean-Pierre et Christian, ses deux cerbères si peu redoutables, c'est qu'elle s'est plongée avec délice dans le dictionnaire encyclopédique Quillet, et d'abord qu'elle a goûté à ce fameux pâté aux pommes de terre. Comme d'autres à l'amitié, qui envoient leurs gardiens faire leurs courses à Châtelus-le-Marcheix. Saluer l'auteur des Vies minuscules. Et celui, pendant qu'ils y sont, de La Carte et le Territoire. Et Gilles Clément dans son jardin.
Un autre -qui fut son étudiant- poursuivra le travail, l'approfondira. Il s'intéressera à la présence de la Creuse dans l'oeuvre de Jean Echenoz. Il notera qu'elle était là bien avant Envoyée spéciale, dans Courir, par exemple, ce portrait de Zatopek: «Émile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups.» Tout le contraire de Jean Echenoz. Qui écrit comme il court. Avec légèreté et constance. Comme on le voit avec les allitérations en [p]. Cela pour rendre hommage à son maître, pour dire ce qu'il lui doit.

Un autre encore vous donnera l'itinéraire. Si l'idée vous vient, habitant en banlieue, la banlieue sud de Vesoul, de visiter la Creuse. 491 km (5 heures 13 minutes). C'est la distance en voiture. À vol d'oiseau, comptez 392,446 km. Et en vélo, 529,8 km (distance estimée). Mais il n'est pas nécessaire d'aller à Châtelus-le-Marcheix, au hameau Les Cards, pour rencontrer Pierre Michon. Il suffit de se rendre en Corée et de regarder TV5 Monde. De voyager avec Constance. En évitant les à-coups. Les foucades.

Oublions Vesoul et de procrastiner. Pour une fois. Revenons à notre pâté. Laissons les digressions aux romanciers et allons comme la prose quand elle suit son étymologie. Au but. Mettons la main à la pâte. Feuilletée, mais une pâte à tarte convient aussi. Disposons-la sur le fond d'une tourtière en la laissant déborder (pour avoir une abaisse et souder), puis plaçons une première couche de pommes de terre crues, coupées en fines rondelles, salées, poivrées, avec échalotes et persil hachés, et quelques noisettes de beurre. Et recommençons. La construction terminée, pensons à pratiquer une cheminée au centre de la tourte, et à badigeonner le dessus avec un oeuf battu. À découper un couvercle, en fin de cuisson, pour verser les 20cl de crème fraîche liquide. À remettre le chapeau et à servir chaud.

Pâté de pommes de terre
Photos Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 113 de L'Actualité)

Photos Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 113 de L'Actualité)

Denis Montebello
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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 15:04

La tondeuse se promène de manière pas si aléatoire que ça. On pourrait croire que son intelligence se limite à changer de direction chaque fois qu'elle rencontre un obstacle, or elle ne se contente pas d'éviter -grâce à ses capteurs- la chaise, le râteau, le ballon oubliés dans l'herbe. Le jeune arbre une fois repéré, elle le contourne méticuleusement et dans le sens antihoraire. Et sans le moindre bruit.

Ce gentil robot travaille en silence, ne laisse aucune trace, aucune herbe, tout est finement coupé et on aura beau mulcher, on ne nourrira jamais aussi bien le sol.

Grâce à une connexion Bluetooth, on peut se servir de son smartphone ou de sa tablette comme d'une télécommande pour diriger son fidèle compagnon vers une zone mal tondue où il reste, malgré les passages réitérés, quelques centimètres de ce beau jour mais un peu con sur les bords.

Empathie
Denis Montebello
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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 12:28
Cueillir des traces

La rencontre avec le passé n'est pas forcément décevante. Il arrive qu'elle dépasse nos espérances, que la grotte que nous visitions si souvent en rêve un beau matin (du mardi 10 août 2004) nous accueille dans cette nuit profonde où les peintures étaient plongées depuis plus de 20 000 ans. Où nous les découvrons. Miraculeusement surgies de ce que Buffon appelle le « sombre abîme du temps » (il s'ouvre sous nos pieds dès que nous l'évoquons). Formidablement présentes, et en même temps rétives, comme le passé quand il vient à nous et qu'il se dérobe à l'histoire, qu'il ne se laisse pas raconter ni même voir.

Au début, en effet, « on n'y voit rien ».

C'est, pour Daniel Arasse, le sésame de tout regard porté sur l'oeuvre d'art.

C'est aussi ce qu'éprouve l'archéologue quand il ne reconnaît pas ces vestiges, quand il n'y comprend rien.

Ce que ressent Jean-Jacques Salgon quand il tente de « voir » les peintures de la grotte Chauvet. Qu'il essaie de percer ce mystère. « Descendre dans la grotte Chauvet, jusqu'à la salle des lions qui est en contrebas, c'est le mouvement inverse à celui du captif libéré de ses chaînes dans la caverne de Platon. » C'est descendre, sans lampe ni torche, vers la lumière. Se rapprocher de ces hardes, de ces troupeaux de chevaux, rennes, bisons, aurochs, lions, mammouths, rhinocéros laineux, c'est-à-dire de lui-même. Chercher ce qui demeure en lui et dans son présent de ces hommes d'il y a 33 000 ans.

Il le trouve en Camargue, dans le troupeau de taureaux sauvages qui se tiennent immobiles et tournent leurs regards inquiets vers lui. Ils sont dix-huit, comme les bisons peints en rouge et noir que découvre la petite fille dans la grotte d'Altamira. Quand, levant les yeux, elle les voit courir au plafond de la salle, elle s'écrie, émerveillée et effrayée: « Toros! Toros! ».

Il le trouve dans les arènes de Nîmes, ou dans l'atelier de Viallat. Ses toiles mal accrochées nous tendent la main, font des Aurignaciens des exilés comme nous, dont nous nous sentons proches et pour tout dire frères. « La mer n'est jamais loin et la main sortie de la caverne a pris la couleur bleue des ciels les plus purs de nos rivages méditerranéens. C'est une main plus contemporaine mais qui nous fait signe de loin, comme un signe d'adieu que l'on adresserait depuis la rive aux passagers que l'on voit s'éloigner sur le pont du navire, parmi les vagues, les vols de mouettes et les embruns. Serait-ce elle, cette main bleue, face à la mer, dont parle Duras dans Les Mains négatives et qui n'existe dans aucune grotte ornée? »

Il le trouve avec Éric, son chasseur-cueilleur d'Orgnac. « Nous chassons à l'approche, Élette nous devançant pour tâcher de ''prendre le pied'', c'est-à-dire de trouver au sol le sentiment qu'une bécasse y a laissé en piétant. Une certaine tension s'installe, je sens soudain avec une acuité plus vive les odeurs végétales qui baignent ce maquis de buis, d'yeuses, de térébinthes, de jeunes cèdres, d'euphorbes, de cades, d'amélanchiers. Quand les taillis s'éclaircissent on voit paraître des dalles ou des rocs de calcaire, et alors le thym et les lavandins prennent le relais. » Éric lui montre au sol ce que les bécassiers nomment un « miroir »: la tache blanche formée par la fiente laissée par une bécasse. « Une occasion pour lui, féru de psychanalyse, d'évoquer son maître Lacan. » Et, pour nous, de réaliser qu'il existe un inconscient du temps. Des vestiges que nous ne savons pas reconnaître, un passé qui échappe à l'histoire. Tout en affleurant sous nos pas, sous nos mots. Mais Éric nous rappelle également que lire et cueillir ont même origine, que cueillir les traces comme il fait, comme on fait avec lui et grâce à lui, c'est toujours un peu inventer l'écriture.

S'il y a révélation, cela ne fait pas de vous un initié. Cela ne suffit pas. Si Jean-Jacques Salgon eut la chance -le privilège- de voir la grotte, il a surtout compris -et appris de ses livres, en les écrivant- qu'il fallait s'en remettre au hasard, à l'enfance. Redevenir le berger cherchant une chèvre égarée de son troupeau, le gamin suivant son chien dans les pierres, oublier le lapin pour inventer la grotte, fausser compagnie à son père pour découvrir les bisons qui courent au plafond. Ou écouter, comme on faisait à huit ans, le poste de TSF (à lampes) posé sur le frigidaire.

« J'ai seul la clef de cette parade sauvage. » C'est Rimbaud qui parle. Dans les Illuminations. Il a fait le voyage aux enfers, il en remonte juste. Il a un pied chez les vivants, l'autre chez les morts. Il boite comme il faut.

La route, il ne l'a pas ouverte, il l'a seulement empruntée. D'autres après lui mettront leurs mots dans ses mots, leurs pas dans les pas du petit garçon de huit, neuf ans qui est entré dans la grotte il y a 26 000 ans. « Les empreintes de ses pieds nus sont restées imprimées dans l'argile du sol de la galerie des Croisillons. Il y a même aussi une empreinte laissée par sa main argileuse lors d'une prise d'appui sur la paroi. »

Voici donc la Grotte Chauvet: les quatre cent vingt-cinq animaux qui la peuplent. Nous voici « planant au-dessus des deux cents crânes d'ours qui gisent au sol, disséminés et fragiles », arrachant à l'obscurité « quelques mains positives et négatives, quelques signes, quelques triangles pelviens, un bassin et des jambes de femme, des points, des traits et de rares figures géométriques. »

Jean-Jacques Salgon nous fait visiter cette grotte comme il nous faisait visiter, dans son livre précédent (1), sa maison. En évitant l'enthousiasme, comme de trop ramener sa science. Il en parle simplement. Comme un qui est né ce matin du mardi 10 août 2004, qui est né une seconde fois. Sans le zèle du born again, ni l'inspiration du poète, bien qu'il s'essaie dans ce livre au métier de chaman. Mais c'est un rôle, jouer comme font les enfants (« on dirait qu'on serait... »).

Le livre qui porte le beau titre de Parade sauvage se situe entre la découverte qu'il fit de la vraie grotte, et le retour sur les lieux, dans cette réplique où comme tout le monde il suit le guide, une blonde Hollandaise à l'accent délicieux. Certes, ce n'est pas la Gradiva qu'il a rêvée. En assemblant des fragments d'images auxquelles il aimerait qu'elle ressemble. Mais s'il a renoncé à cette espérance d'un passé enfin saisissable en tant que tel, c'est pour cueillir des traces, les regarder comme autant de symptômes d'une mémoire qui continue à travailler le présent. Des fossiles qui s'incrustent et qu'il nous propose de lire. Des survivances, et il s'en trouve dans les toilettes du restaurant La Terrasse où il a déjeuné, dans les deux tags DEBSY et AUER inscrits au marqueur rouge fluo, comme dans l'oeuvre de Keith Haring ou de Jean-Michel Basquiat, peintre à qui Jean-Jacques Salgon a consacré un livre (2). Où on était déjà « transporté vers l'origine », où il se souvenait aussi « de la trace d'un pied d'enfant datant de plus de 20 000 ans, imprimée dans l'argile de la grotte Chauvet. »

  1. Place de l'Oie, Verdier, 2014.

  2. Le Roi des Zoulous, Verdier, 2011.

Jean-Jacques Salgon, Parade sauvage, Verdier, février 2016.

Cueillir des traces
Denis Montebello
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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 10:04

Je l'avais enfin, mon titre. Il s'imposait avec une netteté confondante.

Je l'avais, mon livre qui fait du bien. Qui renouvelait le genre. Qui excédait les frontières du roman. Qui donnerait au sous-genre du feel-good book, à cette catégorie tellement commerciale, prisée du vulgaire et méprisée par nos élites, ses lettres de noblesse. Quand elle n'est pas assimilée à la mondialisation, regardée comme un de ses effets pervers, un de ces dommages collatéraux que dénoncent nos intellectuels germanopratins. Ils n'ont jamais lu, bien entendu, ces romans qui font du bien. Ils seraient incapables de citer le moindre titre.

Marc Levy, on connaît, il leur suffit de dire. On le reconnaît à ses titres.

C'est l'aigreur qui parle, la jalousie déguisée en condescendance: la fausseté.

Ces gens-là bavent sur le pauvre Marc Levy car ils envient son succès. Ce sont des hypocrites, croyez-moi.

Maintenant, ne me demandez pas combien gagne mon vieux, s'il est payé à l'unité, 70 euros la blague comme il se raconte, si sa rémunération varie et selon quels critères, s'il est payé comme auteur de bons mots, s'il reçoit un salaire fixe. Ne me demandez pas qui décide si vous êtes marrant ou pas, dans le cadre de l'humour Carambar, dans le respect des normes. Ne me demandez pas qui a fixé ces règles, ces limites qui excluent la politique et les sujets graves comme le sexe ou la mort. Car on ne baise pas, on ne se suicide pas non plus chez Carambar. Vous aviez remarqué?

Ne me demandez pas si Carambar a le projet, comme il se murmure, d'arrêter ses fameuses blagues. Et surtout ne le criez pas. Ne réveillez pas mon vieux. Laissez- lui croire qu'on peut devenir auteur en écrivant des blagues. Qu'on peut en retirer de quoi vivre. Et bien vivre.

Si c'est une blague, comme certains bien informés le prétendent, la dernière blague de Carambar, un canular monté pour faire parler de la marque, tester les fans, recueillir des preuves d'amour et peser dans la perspective d'un rachat (là ce n'est pas une blague, Carambar est bien à vendre), ne l'ébruitez pas non plus. Le coup de com' n'est pas du meilleur goût. Il pourrait même être fatal à mon vieux qui ne plaisante pas, mais alors pas du tout avec ces choses-là.

Le vieux qui gagnait sa vie en écrivant des blagues Carambar
Denis Montebello
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