Mardi 10 novembre 2009
   
     Au moment où j'écris ces lignes, 3629 personnes aiment ça. Elles aiment voir dans son mur, devant son mur, celui qui ne craint pas la confrontation. D'autres diront le ridicule. Car toutes ne sont pas fans. Certaines sont venues dans le seul but de le compisser, ce mur, et celui qui prétend l'avoir abattu avant tout le monde. Il en est même qui rêvent à haute voix de le démolir, celui qu'elles traitent de gros mytho, qu'elles accusent de vouloir avec son petit piolet remonter dans les sondages.
     Comme nous ne sommes pas de la foule lyncheuse, nous nous abstiendrons de tout commentaire. Nous ne le taguerons pas davantage, ce mur. Nous ne signerons pas une oeuvre dont nous ne sommes pas l'auteur, mais le hasard. C'est lui qui nous conduit là, devant ce mur. Il ne nous oblige pas à nous arrêter. Ni à laisser une trace de notre passage.
     C'est pourtant ce que nous faisons. Nous nous arrêtons. Comme tout le monde. Nous regardons et nous écoutons. Nous regardons l'image et nous écoutons la légende. Nour tâchons de comprendre comment, par quelques coups de pioche, par la seule volonté de confronter ce mur, on peut entrer dans l'histoire et en même temps, par un de ces effets de montage dont la mémoire a le secret, en sortir. Comment cette image, par l'élément d'anachronisme qui la traverse, est dialectisée. Comment, quand l'image survient, l'histoire se démonte.
     Y était-il? Et après? Y était-il le 9 novembre 1989, le 10, le 11 ou bien le 16? A quoi cela nous avancera-t-il? L'important, c'est que nous y sommes. Devant ce mur. Devant ce pan. Devant la question. La question qui n'est plus, si elle l'a jamais été, de l'acteur majeur ou du simple témoin. Ce n'est pas un témoin de l'histoire que nous voyons sur ce mur, mais un vestige.
     Creusons donc. Allons au-delà de l'inquiétante étrangeté de la langue et regardons l'image. Regardons-la comme un symptôme. Soumettons-la au regard de l'archéologue. A son archéologie critique. Voyons comme elle éclaire d'un coup, d'un coup de pioche ou de piolet, qu'importe, les rapports d'analogie entre ces Jackson Pollock en pleine action, en pleine action painting, et ceux qui dans leur abri-sous-roche amenaient à la lumière, ramenaient à la vie ceux qu'ils savaient cachés derrière, les grands ancêtres dont ils portaient la peau, les cornes ou bien le nom.
     Voyons comment ils apparaissent dans ce qu'il faut bien appeler une grotte. Dans cette lumière sereine des évidences où rien ne demeure longtemps.
     Ils disparaissent donc, et nous restons. Devant ce pan. Devant le temps. Une "constellation, faite image, de temps  hétérogènes", pour parler comme Georges Didi-Huberman. 
     Nous restons devant la question.                 
     Cet homme est-il un menteur, un faussaire, un dictateur en train de réécrire l'histoire?
     C'est la question que pose cette image, et que nous ne manquons pas de nous poser.
     Cette question peut en cacher une autre. Une autre que nous formulerons ainsi, toujours avec les mots de Georges Didi-Huberman.
     Comment nous tenir à hauteur de tous les temps que cette image, devant nous, conjugue sur tant de plans?


Par Denis Montebello
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Dimanche 1 novembre 2009

     Ne m'étonne pas le pêcheur posant à côté de sa pêche miraculeuse, un brochet de 41 livres pour 1,35 mètre.

     Plus surprenant est ce boulanger qui brandissait hier dans « Sud Ouest » un fémur. Et que le libraire ait cru bon de m'appeler pour me signaler le prodige.

 

    

     Est-ce ainsi qu'on marque, chez les libraires, la Toussaint? Est-ce que ce libraire, ne me voyant pas depuis un certain temps, m'a cru mort? Voulait-il, parce que ce libraire écrit et qu'il est mon ami, réveiller notre amitié? Et, sachant mon goût pour l'archéologie, aiguiser mon inspiration? Nourrir ce roman qui m'éloigne de sa librairie? En précipiter la fin?

     A un autre ami, qui dans son commentaire sur facebook aimerait savoir à quelle créature appartenait le fémur, je réponds que selon le libraire, et la photo le confirme, qui était « il y a cinquante ans dans « Sud Ouest » et que le journal exhume aujourd'hui, c'était un tibia. Un tibia brandi, non pas comme un trophée, mais comme une baguette, car l'inventeur de cet os est d'abord, même s'il joue les archéologues, même s'il pose avec son tibia, boulanger. On l'oublierait, sa chemise ouverte sur un début de brioche, sa veste car c'est une vêtement professionnel, comme le pantalon et les chaussons, viendrait le rappeler. Et le titre sous lequel il apparaît: « Les fouilles du boulanger ». Sous lequel il surgit. Comme un diable de sa boîte. Comme un mort de sa tombe. Debout dans son trou, dans ses chaussons de boulanger et brandissant son tibia. Comme d'autres s'amusent à faire craquer leurs doigts. Par jeu et parce qu'ils savent que ça vous fait tort. Pour voir la tête que vous ferez. Quand vous ouvrirez votre journal et que vous tomberez sur ce boulanger qui, selon l'article, « exhibe un tibia devant l'objectif de Jean Gaillard ». Quand vous plongerez avec le photographe et que vous vous retrouverez avec le boulanger dans ce trou. En 1960. Où tous les garçons ou presque ont cette coupe de cheveux, cette banane. Mais où il est seul à avoir cet air à la fois mutin et contrit. Comme si le rocker regrettait, à l'instant même où il l'accomplissait devant l'objectif de Jean Gaillard, son geste. Celui de brandir, debout dans ses chaussons de boulanger et dans sa tombe, son tibia. Comme si la peur remplaçait soudain et sans raison la fierté. Comme si la baguette se transformait sous l'oeil du photographe en bâton de dynamite. En grenade dégoupillée et qui allait exploser. S'il ne l'éloignait pas immédiatement. Ce qu'il fait semble-t-il, tout en retenant son bras. Car on est un chanteur comme il y en a tant à cette époque sur les pochettes de disques, et ce tibia on dirait aussi bien un micro. Il fait de vous quand vous le brandissez une vedette. Une idole. C'est elle, la vedette, l'idole, qu'est venu photographier dans son trou Jean Gaillard. Et que ressort aujourd'hui « Sud Ouest ».

      Cela ne nous dit pas, commente à nouveau mon ami de facebook, si le tibia appartenait à un pépé d'Aytré ou à un de ses ancêtres du paléolithique.

      Je lui répondrais volontiers que c'est un vestige et non un témoin. Qu'il n'y a pas de témoin. Qu'il n'y a pas d'histoire. Qu'il n'y a là que légende. Une légende que je citerais si cela pouvait calmer sa faim. Une légende que je cite même si elle n'est pas la réponse attendue. Même si elle est, comme la photo qu'elle est censée faire parler, anachronique.

      «Avec ces nombreux chantiers, le sol de la commune d'Aytré est remué et, parfois, les ouvriers font des découvertes surprenantes, rappelant que le territoire est peuplé depuis l'époque gallo-romaine. En 1960, route de la Gare, non loin de l'église, ce sont des ossements humains qui sont mis à jour. Le boulanger exhibe un tibia devant l'objectif de Jean Gaillard. » 

 

 

Par Denis Montebello
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Samedi 10 octobre 2009
     Un jour la rencontre a eu lieu. Et c'est ici qu'elle a eu lieu. Des passagers en provenance de Paris arrivaient en train directement au quai nord du bassin à flot pour embarquer sur les paquebots de la Pacific Steam Navigation Company. Des paquebots à destination de l'Amérique du Sud et de l'Afrique. Des paquebots attendaient les voyageurs. Des voyageurs attendaient le départ. Ils regardaient la pendule avec ses aiguilles. La gare avec ses hublots. La tour dont ils guettaient les signaux. Ils prenaient l'ascenseur, les plus alertes ou les plus impatients les escaliers. Sur la terrasse, car le temps était grec, la mer vineuse, ils regardaient le bac partir, arriver, l'île était si proche. Un rêve à portée de main. Leur malle bien fermée. Ils en faisaient l'inventaire. Histoire de passer le temps. De le tuer utilement. Poétiquement.
"Dire que les gens voyagent avec des tas de bagages
Moi qui n'ai emporté que ma malle de cabine et déjà je trouve que c'est trop que j'ai trop de choses
Voici ce que ma malle contient
Le manuscrit de Moravagine que je dois terminer à bord et mettre à la poste à Santos pour l'expédier à Grasset
Le manuscrit du Plan de l'Aiguille que je dois terminer le plus tôt possible pour l'expédier au Sans Pareil
Le manuscrit d'un ballet pour la prochaine saison des Ballets Suédois et que j'ai fait à bord entre Le Havre et La Pallice d'où je l'ai envoyé à Satie
Le manuscrit du Coeur du Monde que j'enverrai au fur et à mesure à Raymone
Le manuscrit de l'Equatoria
Un gros paquet de contes nègres qui formera le deuxième volume de mon Anthologie
Plusieurs dossiers d'affaires
Les deux gros volumes du dictionnaire Darmesteter
Ma Remington portable dernier modèle
Un paquet contenant des petites choses que je dois remettre à une femme à Rio
Mes babouches de Tombouctou qui portent les marques de la grande caravane
Deux paires de godasses mirifiques
Une paire de vernis
Deux complets
Deux pardessus
Mon gros chandail du Mont-Blanc
De menus objets pour la toilette
Une cravate
Six douzaines de mouchoirs
Trois liquettes
Six pyjamas
Des kilos de papier blanc
Des kilos de papier blanc
Et un grigri
Ma malle pèse 57 kilos sans mon galurin gris"
          Nous sommes en 1924 ou pas très loin. Le voyageur s'appelle, se fait appeler Blaise Cendrars. Il est ici, à La Pallice, c'est-à-dire Au Coeur du monde. L'image est anachronique. On croit embarquer pour la vie neuve, et on ne fait que chausser les babouches de René Caillié. Celles qu'il a rapportées de Tombouctou. On met ses pas dans des vestiges, ses mots. On reste comptable. Malgré ses godasses mirifiques. On compte comme on fait dans les contes, on parle du temps. Pas du temps qu'il fait, qu'importe qu'il fasse beau ou qu'il pleuve sur La Pallice, qu'on ait dû quitter en catastrophe la terrasse où on s'était installé avec sa Remington portable dernier modèle, qu'on regarde la mer par le hublot. Le hublot qui est une rondelle de soleil, quel que soit le temps qu'il fait dehors et dont on n'a que faire. Le temps qui occupe ce voyageur avec son galurin gris qu'il n'a pas sorti de sa malle, pas plus que sa Remington portable dernier modèle, c'est celui qui un jour nous conduit là. Au bout de ce môle d'escale et devant cette gare maritime qui n'existe pas encore. Ou qui n'existe déjà plus.
Que dans le souvenir de celui qui est né comme elle en 1951. Comme elle un jour il disparaîtra. Il y a belle lurette qu'il le sait. Que la vie est une traversée. Une vieille métaphore. Pas assez vieille cependant pour apparaître neuve.
     L'image est anachronique. Celle de l'écrivain voyageur comme les autres. Qui apparaît sous les mots de Cendrars. Alors que les archéologues ne l'ont pas inventée. Les archéologues le savent. Quand ils découvrent le prince enterré entre les roues de son char. Un char qui n'a jamais roulé. Une paire de vernis qui ne sont vraiment pas de son époque. Qu'il n'a bien sûr jamais portées. Les archéologues savent que l'image est anachronique. Comme toute image finalement. Que toute image est un assemblage. Un montage. Que de l'histoire, malheureusement, il ne subsiste aucun témoin.
     Les archéologues le savent, et celui qu'on voit écrire. Qui se regarde vivre. Qui se donne en spectacle. Qui se donne l'illusion de vivre. Qui vit des choses afin d'avoir des choses à écrire. Qui écrit des choses que les autres se contentent de vivre. Qui attendent comme lui l'heure du départ. Mais qui l'attendent autrement. Eux regardent peut-être la passerelle. Comme elle monte et descend. Comme elle suit la marée. Sans savoir ils prennent la pose. Ils posent pour la photo. Tant pis s'il n'y a pas de photographe. Ce sont les âmes du Purgatoire. Elles sollicitent vos suffrages. Vous ne les appellerez pas fantômes. Vous ne voulez pas qu'ils vous hantent. Vous n'avez pas de sépulture à leur offrir. Rien qu'une civière, elle est posée contre le mur de l'infirmerie, près de l'armoire. Ou encore une petite place dans ces kilos de papier blanc dont vous ferez votre film.
     Ils vous demandent la permission. D'exister un peu. D'exister encore. Le temps d'un film. Ils s'adressent à vous, qui êtes de l'autre côté. Sur l'autre versant du temps. Vous serez dans ce film grutier, docker, vous parlerez entre vous, avec vos mots. Des mots qui ne seront pas dans leur Darmesteter, qui ne seront d'aucun dictionnaire. Ils appelleront la rencontre. Magiquement. Entre ces deux mondes qui s'ignorent. Même si la petite Andrée prend leurs vêtements à l'entrée du restaurant. Elle restera aux vestiaires, tandis qu'ils attaqueront leur homard flambé.      Deux mondes se côtoient et ne se mélangent pas. Sauf quand la tempête se déchaîne et que le bateau prend la mer. Se laisse prendre et emporter au large. Il y a là, pendant deux jours, des marins à quai, des voyageurs en souffrance. Alors que là-bas, là-haut, bien obligés et bien jaune on rigole.
     Quand la tempête s'arrête, le paquebot peut partir. L'aventure, la vraie, commencer. Pour ceux qui font profession de touristes, car pour les autres, les grutiers, les dockers, les vacances forcées continuent.
                                                     Photo Didier Roten

    
Par Denis Montebello
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Jeudi 10 septembre 2009

Je les croyais, parce que c’est comme cela que les représente Giovanni Stradano (1587), condamnés par Dante à l'Enfer, plongés dans le limon et la vase.

Or ils se trouvent, me dit une amie, et cette image le confirme où l’on voit les sept balze ou cornici qui le composent, sur la quatrième corniche du Purgatoire.

Ils ne sont pas dans la boue, ils courent. Giovanni Tommasi Ferroni les voit ainsi. Courant. Criant.          Ils se purgent en courant, en criant. Pourquoi ils courent, je ne sais pas. Eux non plus, visiblement. Ce qu’ils crient, j’imagine que ce sont des exemples. Des exemples d’incurie. Car c’est ce que signifie le mot grec au départ. Ce qu’ils auraient dû entendre au départ. S’ils étaient partis au coup de feu. S’il y avait eu un signal, un ordre de départ.

Mais ils sont partis comme ils l’entendaient. Dans la plus parfaite pagaille. Et ils courent de même. Comme des malades. Comme les mélancoliques qu’ils sont. Pressés de répandre dans les âmes cette peste. De faire des adeptes. Que les solitaires soient de plus en plus nombreux. Plus nombreux que les moines dans leur désert. Plus sveltes aussi. Car celui qui a goûté aux joies du jogging rêve de marathon. Que le troupeau grossisse sans cesse. Qu’il s’étire sans fin. Sans se soucier des cadavres qu’il abandonne.

Celui qui court ne vous entend pas si vous lui rétorquez qu’on n’a pas idée de laisser ses morts sans sépulture, que c’est cela qu’il est censé hurler et non « les clebs en laisse! ». Car, au cas où il ne l’aurait pas remarqué, vous n’avez pas de chien. Ce qu’il devrait crier, vous le lui rappelez gentiment, ce sont des exemples. Des exemples d’incurie. Son dégoût de Dieu après qui il a tant couru. Quand il était dans sa thébaïde. Et après qui manifestement il court toujours. Sous prétexte d’atteindre son poids idéal. De se sculpter un corps de rêve. S’il court en plein soleil, vous lui lancez l’air de rien, s’il a choisi les heures les plus chaudes de la journée, de l’année pour atteindre comme il dit ses objectifs, c’est qu’il ne craint pas ce que le prédicateur et ermite Évagre le Pontique au IVème siècle appelait le « démon de l’acédie ». Ou «démon de midi ». Qui frappait les anachorètes quand la chaleur écrasait. Quand le vide devenait absolu.

Voilà pourquoi vous courez, vous criez. Mais il ne vous entend pas, il court. Indifférent aux autres et à soi-même. Traçant à plus ou moins grandes foulées une espèce de cercle. Achevant comme il peut, sur les genoux s’il le faut, sa course infinie. Car il n’y a pas de Dodo pour la déclarer terminée. S’il s’arrête, quand la nuit tombe, c’est pour que le poète puisse rêver. Là-haut sur sa montagne. Et quand le jour revient, la course reprend.

Vous avez toutes les chances de rencontrer l’acédieux ou acédique, vous ne savez comment l’appeler, sur le chemin qui suit la falaise ou qui longe le canal. Selon que vous avez du temps ou pas. Vous vous demandez comment l’appeler et de cela comme du reste, comme de son premier malaise vagal, il n’a cure. Il court. Ils courent. Ils courent tout le temps, me dit mon amie (elle parle des accidiosi qu'elle a rencontrés chez Dante, sur la quatrième corniche du Purgatoire), pour « rattraper » leur négligence spirituelle.

Par Denis Montebello
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Jeudi 3 septembre 2009

 

      J'imagine la scène. Henri Michaux tout frais débarqué de la gare, cherchant son hôtel comme d'autres un port. Voyageant comme Plume, comme il écrit, pour fuir le nid. Ce qui reste en lui de Belgique. Attendant, comme il faisait à vingt ans à Dunkerque, un bateau pour s'embarquer au loin. Vers la Grande Garabagne. Car s'il a renoncé à son i grec, il a gardé son M anglais, sa figure. Cette figure n'exprime plus « une tranquillité en route vers la colère », mais l'Emanglon voyage toujours « enfermé comme un colis ». Si vous le rencontrez, si vous osez l'aborder, l'inviter à dîner, il y a peu de chances qu'il vous réponde.

      C'est pourtant ce qui arriva. Ce jour-là à La Rochelle. Henri Michaux accepta l'invitation et il fut un convive charmant. Il ne pipa mot de la soirée, mais il écouta poliment. Le repas terminé, il salua ses hôtes et regagna son hôtel. Situé sur le Vieux Port, à deux pas de la gare. Avec le même sourire que celui qu'il adresserait à l'infirmière prénommée Marilyn au moment de quitter la vie. Un sourire qui vous remercie. Pour ces luisettes qu'on prononce louisettes et qu'on cuisine comme les coques. Ou comme les lavagnons. Mais ce ne sont pas des lavagnons. Le livre que lui a apporté Marilyn est formel, avec ses planches. Ce sont des tellines. C'est sous ce nom qu'on les vend au marché. A Oléron. Lavagnons et luisettes se pêchent sur les mêmes plages, les plages du sud de l'île. Ils se cachent dans le même sable, mais pas sous la même couleur. Et ils n'ont pas la même forme. Certains de ces petits coquillages sont plus jaunes, plus ovales que les autres, allez savoir lesquels. Même les scientifiques hésitent. Mais ce n'est pas ce que cherche Henri Michaux dans les livres d'histoire naturelle qu'il a demandés à Marilyn en ayant honte de lui donner tout ce mal. Ni des noms. Elle est loin l'époque où il rêvait devant les noms du dictionnaire. Des noms qui n'appartenaient pas à des phrases.

                                           Photo Marc Deneyer

     Il sait le chagrin que c'est d'écraser sous ses pas les brillants spécimens de Donax. Donax trunculus et donax vittatus. Une fois de plus confondus. Produisant le même bruit sec après avoir été arrachés au sable mouillé. Quant à donaces, son équivalent français, il faudrait aller chez Jules Verne, vingt mille lieues sous les mers, pour trouver ces « véritables coquilles bondissantes ». Et l'heure n'est plus à lire. Elle ne l'a jamais été.

     Non, ce qui retient celui qui a « passeport pour aller demain de par les mondes », ce sont ces deux coquilles qui restent longtemps ensemble, après la mort de l'animal, car le tendon qui les relie est très résistant.

     Et l'idée, mais l'infirmière qui se prénomme maintenant Annie n'aura pas le temps de la formuler, ou il n'aura pas envie de l'entendre, que la telline se reproduit à l'âge d'un an, alors que sa taille avoisine le centimètre. Que l'espèce, malgré la pêche intensive, n'est pas menacée.

 

          Texte à paraître dans L'Actualité n°86.

 

Par Denis Montebello
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