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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 07:24

Je déballe mon jardin. Voilà. Le travail d'inventaire n'est pas complet, on est loin du catalogue raisonné. On est encore dans le bel amas, dans ce qui ressemblerait à un cabinet de curiosités si j'étais un authentique collectionneur. Heureusement, le léger ennui du classement l'enveloppe à peine, et je peux marcher, accompagné d'amis, et passer en revue les livres qui le composent. Tout cela, donc, vous n'avez pas à le redouter. Verrès ne m'a pas communiqué sa folie, bien qu'on soit d'abord en Sicile, dans cette Vallée des temples d'Agrigente et pour découvrir la Kolymbetra, ou pour visiter, à l'une des extrémités de l'île, à Capo d'Orlando, en surplomb de la mer Tyrrhénienne, la Villa Piccolo. Ou à Palerme, toujours avec Édith de la Héronnière:

« Je pénètre dans l'Orto botanico en levant les yeux vers le ciel, résolue à classer les arbres non point selon le système de Linné ou d'Engler qui sont pourtant les maîtres ayant présidé à son organisation, mais selon leur aptitude à être habités ou visités par Côme Laverse du Rondeau, à lui servir de perchoir, d'écritoire et de dortoir. »

Quand on ne joue pas à baron perché sur son ficus, sur ce ficus dont les feuilles vert foncé feraient de magnifiques cartes postales, quand on ne découvre pas, en remontant le viale Antonio de Leo, toute une allée de faux kapoks appelés aussi « arbres bouteilles » ou « Désespoir du singe », on vous invite à partager un peu l'humeur, nullement élégiaque mais au contraire impatiente, qu'ils éveillent. Chacun à sa manière.

On sait ce qu'on cherche dans la mousse et sous les feuilles, quelle Italie. Sous couleur de jouer. On sait ce que cela cache. Et comment faire pour que la lecture reste une cueillette. Pour transformer sa bibliothèque en jardin des Hespérides. Un jardin qui est, depuis l'Antiquité, un des noms de cet « al di là dell’Oceano famoso » (Giuseppe Pontiggia, Il giardino delle Esperidi). Un voyage dans l'inconnu.

On sait aussi ce qu'on emportera cet été pour meubler ses vacances. Ou qui ferait l'île moins déserte, si l'heure était venue de faire ses valises.

 

 

Je commence donc par le dernier lu, par

 

La sagesse vient de l'ombre

Dans les jardins de Sicile

ÉDITH DE LA HÉRONNIÈRE

De Natura Rerum

Klincksieck

 

Puis, dans le désordre, la panique des départs, l'impossibilité de savoir qui sauve qui et de quel désastre:

 

Louange des mousses

VÉRONIQUE BRINDEAU

Picquier poche

 

La libellule et le philosophe

ALAIN CUGNO

Espaces libres

Albin Michel

 

À y regarder de près

OLIVIER ROLIN

ÉRIK DESMAZIÈRES

Seuil

Collection Fiction & Cie

 

Atlas de botanique poétique

FRANCIS HALLÉ

Arthaud

 

Où en est l'herbe?

Réflexions sur le Jardin Planétaire

GILLES CLÉMENT

Actes Sud

 

Parfums

PHILIPPE CLAUDEL

Stock

 

Aller aux mirabelles

JACQUES RÉDA

Gallimard

Collection L'un et l'autre

 

Autobiographie des objets

FRANÇOIS BON

Seuil

Collection Fiction & Cie

 

Éloge de la palourde

MARC LE GROS

La Nouvelle Escampette éditions/ Les Saisons Librairie

 

Tessons

JEAN PROD'HOM

éditions d'autre part

 

 

Orto botanico de Palerme, photo Geneviève Moreau-Bucherie.

Orto botanico de Palerme, photo Geneviève Moreau-Bucherie.

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Denis Montebello
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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 08:26
Morgat (Finistère), vers le Cap de la Chèvre. Mai 2017.

Morgat (Finistère), vers le Cap de la Chèvre. Mai 2017.

« On trouve de tout dans le bois. » Un proverbe que j'ai inventé, au sens archéologique du terme. La première phrase que je serais parvenu à former. Et à dire. Selon la légende. Les prémices d'une lecture qui m'occupe toujours.

 

La gormelle que l'on cueille dans la mousse et sous le nom plus parlant de pied rose.

 

Le vert de certaines bises, qui est la couleur sous laquelle elles se cachent. Il va du marron vert au violet en passant par le vert pâle légèrement craquelé. Quand les bises apparaissent vertes sur les chemins, trop vertes pour être vraies, je les retourne avec mon bâton ou je les envoie promener d'un coup de pied.

 

La canne de mon grand-père. Elle n'écrase pas seulement les limaces qui attaquent nos champignons, elle chasse aussi les faux, ceux que je n'ai pas vus ou dans lesquels j'ai oublié de shooter.

 

Les tontons qui m'attendent dans le petit bois de hêtres ou aux Quatre-Vents. On peut les appeler polonais ou gros-pieds, ça marche aussi: ils viennent remplir le panier.

 

Mes premiers cyclamens sauvages. C'était sur la route de l'Algérie, un peu après Babouch, dans une forêt et au bord d'un ruisseau. Je les ai retrouvés trente ans plus tard, dans les Deux-Sèvres, toujours aussi africains, toujours dionysiaques.

 

La formule qui conclut les contes, en arabe, l'équivalent de « Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants » ou « Ils se marièrent et vécurent heureux » En français, cela donne à peu près: « Notre conte pénétra dans la forêt et nous aurons une bonne récolte. » Une fin magnifiquement ouverte.

 

Cela que j'ai entendu en Tunisie, il y a un peu plus de trente ans: « Les premières figues, c'est l'arbre qui rêve »

 

Retrouver certains mots de l'enfance dans les poésies piémontaises qu'une amie a achetées à Turin et qu'elle m'a offertes. Notamment nos clochettes, comme nous appelions les campanules. Elles poussaient sur la paroi, dans le grès, et regardaient passer, après le Decauville, ces deux-là qui prenaient la voie de 60 pour monter dans le bois.

 

Tous les deux comme trois frères, la formule magique. Non seulement elle nous ouvrait les portes de la forêt, mais elle redonnait à mon grand-père son sourire. Celui qu'il avait perdu dans un bois, du côté de Boleto où cet été j'ai trouvé une gormelle.

 

Retrouver mes beignets râpés dans d'autres pays et sous d'autres noms, bramborak à Prague, placki en Pologne, et toujours faits de la même façon. Et toujours aussi bons.

Morgat (Finistère), vers le Cap de la Chèvre. Mai 2017.

Morgat (Finistère), vers le Cap de la Chèvre. Mai 2017.

Morgat (Finistère), vers le Cap de la Chèvre. Mai 2017.

Morgat (Finistère), vers le Cap de la Chèvre. Mai 2017.

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Denis Montebello
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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 07:46
Le bateau des morts

Dans quoi j'ai rêvé cette nuit, dans quel bateau. Si elle était là à mon réveil, si elle voulait bien à son tour écouter, si elle entendait quelque chose à mon patois. C'était le bateau des morts, je lui dirais.

De lui je n'ai pas gardé trace. J'étais dedans et je ne voyais pas à quoi il ressemblait, je ne sais toujours pas. Si c'était le Hollandais Volant ou la barque qui dépose à Riva le Chasseur Gracchus, quelles mers, combien de siècles nous avions traversés, sur quelle rive de quel lac italien s'achevait notre errance, si même nous étions arrivés. Si j'étais seul à bord, avec ma cargaison. Si j'étais des morts que transportait le navire, de l'équipage ou encore le pilote. Si le navire avait un pilote. S'il en avait un, je l'étais sûrement, et un pilote heureux. Dans mon rêve, car dans la réalité c'est autre chose. La seule fois qu'on m'a confié la barre, le bateau a failli se retourner, et je suis resté trois jours avec le mal de mer. Cette nuit, je jubilais. Comme un qui a trouvé son île, pressé de raconter sa navigation. De se réveiller pour raconter, à celle qui déjà boit ses paroles, son rêve. Ou, pour revenir à Esnandes et à son église, comme un qui veut se substituer au guide, faire la visite à sa place. Ou qui lui souffle ses mots.

Et c'est un peu ce qui s'est passé. Sur le chemin de ronde, au moment de redescendre. La jeune fille avait mentionné la découverte, à proximité de l'église, d'une nécropole gallo-romaine. Elle avait montré, à droite du portail, une statue sans tête mais avec un manteau, peut-être Saint Martin. Les boucliers ornant la façade, évoqué les Lusignan. D'où, je la prendrais au retour en photo, la rue de Chypre que nous avions empruntée avec nos vélos. Église à trois vaisseaux, continuait-elle, cinq travées et à chevet plat. Maintenant nous allons voir les bateaux gravés dans la pierre, de grands voiliers mais aussi l'acon, un petit bateau rudimentaire utilisé par les conchyliculteurs de la baie de l'Aiguillon. Vous les voyez arriver, sur cette vieille carte postale. Elle nous tend la carte postale. La mer, il faut l'imaginer, venait jusqu'ici. L'église la tenait en respect. Elle éloignerait de même, une fois fortifiée, les Anglais. Ces graffiti sont des témoignages, ils ont une valeur documentaire et surtout une fonction d'ex-voto. Ce que confirme la concentration, sur les piliers près du choeur, de représentations.

J'avais suivi la jeune fille sur le chemin de ronde, ses explications tout en regardant en bas le cimetière qui jouxte et continue la nécropole. L'élève faussait discrètement compagnie à la maîtresse. Ou il brûlait de prendre sa place. Le prof revenait malgré moi, pressé de faire la leçon à la demoiselle, cours à sa place, de briller à ses yeux, de retrouver un public qui lui manque terriblement. D'exister à nouveau sous le regard de ces belles étudiantes qui font guides, le dimanche et pendant les vacances, pour payer leurs études ou leur appart à Poitiers. Si elles font histoire de l'art et archéologie.

Il n'est pas rare qu'on trouve, je poursuis, des tombes creusées dans les mosaïques, des squatters installés dans ce qui restait de la villa, avec leurs morts. Ou l'église occupe le sanctuaire primitif. Ou c'est la salle d'apparat centrale, souvent à abside, transformée en chapelle. Beaucoup d'églises ont été édifiées sur des vestiges gallo-romains. C'est ce que l'on observe à Thaims, le long de la voie romaine reliant Saintes au port antique de Barzan. Il y a, dans l'église Saint-Pierre, une plaque de calcaire représentant la déesse Epona et des éléments en marbre blanc où l'on reconnaît, sur un bas-relief, le pressoir de Bacchus. Ce qui prouve qu'on élevait des chevaux et cultivait la vigne, mais je ne veux pas vous soûler, mademoiselle!

Elle me sourit l'air entendu, complice, un oeil sur sa montre.

Le rêve emprunte ses matériaux -son décor, ses acteurs- à la journée qui précède, tout en les combinant avec des éléments plus anciens. Et le dessin, comme ce bateau qu'on peine à deviner quand la pierre est exposée aux intempéries, est quasiment effacé. Tout cela donne une image parfaitement anachronique dont le sens, le plus souvent, échappe.

Ici il emprunte à l'église Saint-Martin d'Esnandes ses trois vaisseaux, ses graffiti de bateaux et les maquettes suspendues, les tableaux de tempêtes, de naufrages, et le cimetière qui prolonge la nécropole. D'où le bateau des morts dans quoi je voyage. Pour mon plus grand plaisir. Celui d'avoir bien pédalé, sous un beau soleil et en longeant la côte, d'avoir vaincu ma flemme, atteint mon but: Esnandes et son église forteresse. D'avoir retrouvé (celui-là est moins avouable), à travers cette belle étudiante qui était mon guide et à qui je tentais de voler la vedette, un public. Et grâce à elle ma jeunesse.

Le rêve de cette nuit marquera ma journée. Il nourrira mes premières pensées, orientera mes recherches. C'est à lui que je dois le cône en bronze exhumé il y a trente ans en aménageant mon jardin de la rue des Violettes à La Rochelle et retrouvé ce matin. Ce petit cône en bronze dont je peux me proclamer, sans forfanterie, l'inventeur.

Un objet qui a sa place et sa page ici; et décrit ainsi:

« cône ou "talon", formé d'une courte douille conique décorée de moulures superposées, à base plate. Le sommet est protégé par un disque et la base, percée de deux ouvertures rectangulaires opposées, porte aussi un anneau latéral débordant. »

Ce cône ou ''talon'' launacien est assez facile à situer: entre le VIIIe et le VIe siècles avant notre ère, dans le Bas-Languedoc où sont enfouis de nombreux lots d'objets en bronze. Le plus connu est le dépôt de Launac à Fabrègues (Hérault), mais on en signale un, de la fin de l'Âge du bronze, à Meschers-sur-Gironde, un autre à Azay-le-Rideau.

Sa nature et sa fonction sont plus incertaines. On hésite entre le talon de lance, la poupée d'arc, et un élément, à déterminer, du harnachement. S'agit-il d'une arme de chasse ou de combat, ou faut-il y voir, comme cela se murmure, l'extrémité latérale d'un mors? Faisait-il partie d'un dépôt qui aurait été dispersé lors de la construction (dans les années 30, favorisée par la loi Loucheur), ou le lot est-il sous la maison, ou quelque part dans mon jardin? Je n'ai pas retourné la terre pour savoir si le fondeur a caché d'autres objets. Si c'est la cachette d'un fondeur. Si c'est l'oeuvre, ce trésor, d'un chasseur-cultivateur.

Je veux croire qu'un paysan-guerrier habitait là, dans ce qui est aujourd'hui chez moi, qu'il y garait son cheval. Que pour moi l'aventure continue. Quelle formidable odyssée me propose, ce matin, le petit cône en bronze! Enfoui depuis des siècles et découvert par hasard il y a une trentaine d'années. Oublié là, sous un pommier, et c'est ce qui l'a sauvé. Le pommier était malade, j'ai dû l'abattre, le déraciner, mais le trésor, s'il y avait d'autres outils, des armes, des bijoux du même métal, a miraculeusement échappé à ma pioche.

Un curieux processus de thésaurisation qui me transporte de l'arc atlantique vers la péninsule italienne, la Sicile, et jusqu'en Grèce où des objets en bronze, dont des ''talons'' launaciens, ont été retrouvés dans certains sanctuaires archaïques.

Et cela, bien que je ne possède plus la pièce. Donnée au professeur et archéologue qui m'accueillait dans son Académie (il en était le vice-président). Contre-donnée plutôt, car il m'avait offert, à mon arrivée, des POETAE LATINI VETERES qu'il m'arrive encore de consulter.

De ce cône ou ''talon'' launacien je n'ai plus de nouvelles. Ni de son nouveau propriétaire. Depuis que j'ai démissionné de son Académie et renoncé à l'immortalité.

Je n'en voyage que plus léger. Et heureux.

 

 

Le bateau des morts
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Denis Montebello
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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 10:28

Qu'une Madeleine Simonin ait transformé la pâte à beignet, c'est possible. Toutefois, rien ne dit que c'était par erreur. Il semble bien qu'elle ait voulu mettre dans sa recette « le zeste de deux citrons » et de « la liqueur d’Hendaye ». Que ce n'était pas pour ajouter à son étourderie ou corriger sa maladresse, mais pour adoucir l'exil du cardinal de Retz avec des petits gâteaux de sa façon.

Cette madeleine viendrait d'une coquille, ce ne serait pas la première erreur à donner naissance à une belle légende. Nombreux sont les petits accidents qui ont conduit à de grandes découvertes scientifiques, les ratés à l'origine de ce que l'on présente aujourd'hui comme des fleurons de notre gastronomie. C'est la sérendipité: la faculté, selon Horace Walpole, de «découvrir, par hasard et sagacité, des choses qu’on ne cherchait pas». Ou autre chose que ce que l'on cherchait.

Un bébé, par exemple, où on cherchait une madeleine.

Le premier en Lorraine, en 1755, c'est le nain Ferry, Nicolas Ferry dit « Bébé ». Celui qui sait profiter de la vie, qui a une passion pour les desserts (il a déjà inventé le baba!), Stanislas Leszczynski, reçoit. Le banquet vient de commencer, on lui apprend que son intendant et son cuisinier se sont disputés et que ce dernier est parti avec les pâtisseries. Il faut occuper l'assemblée, la divertir le temps que le majordome trouve une issue honorable. Sauve le repas et la face du roi de Pologne et duc de Lorraine (et de Bar). C'est là que « Bébé » intervient. Pour amuser les convives et les faire patienter. On dépose sur la table un énorme pâté ayant la forme d'une tour. Soudain, le haut du pâté se soulève et « Bébé » en jaillit, habillé en guerrier et armé d'un pistolet. Les invités se régalent, la plaisanterie est excellente. Ils en reprennent en la racontant, en la commentant. Le dessert peut arriver. Des gâteaux dodus qui tiennent dans la main, encore tièdes. Qui est l'auteur de cette merveille? Madeleine Paulmier, une servante, cette recette lui vient de sa grand-mère.

« Et comment s'appelle ce gâteau?

-Il n'a pas de nom, Sire. C'est ce que l'on fait chez moi, à Commercy, les jours de fête. »

Stanislas remercie celle qui a accompli ce miracle et donne au petit gâteau moulé dans une coquille Saint-Jacques le prénom de la magicienne. La madeleine est née. La madeleine de Commercy.

On raconte à peu près la même histoire à Saint-Yrieix-la-Perche. D'une Madeleine qui aurait donné son prénom à ce gâteau moulé dans une coquille Saint-Jacques. Car Saint-Yrieix est une étape sur la route de Saint-Jacques, beaucoup de pèlerins s'y arrêtent pour se reposer et se sustenter. C'est en 1845 que naît la pâtisserie confiserie biscuiterie de détail. La Maison Bijou tire son nom de sa spécialité : les madeleinettes (petites madeleines de couleur dorée, le « bijou » de Saint-Yrieix). On vend aussi des bébés à Saint-Yrieix-la-Perche. Chez Bijou. Ces bébés, on peut les acheter à Limoges ou sur Internet. Comme les bijoux et les boules d'or.
Et je ne parle pas de Saint-Maurice-les-Brousses. Où les madeleines Bébé existent depuis 1870.

L'idée d'associer madeleine et bébé, on le voit, ne date pas d'hier, et elle a plusieurs explications.

La ressemblance, d'abord. L'une et l'autre sont dodus, et même quand elle sort dorée du four, la petite madeleine garde la marque de sa naissance, l'empreinte du moule. De la coquille où elle s'est formée.

La façon de procéder des enfants, par anabases associatives, en rapprochant les paronymes, en jouant de toutes les possibilités du signifiant. De remonter à la bosse -au nombril, au ventre rond du bébé, à son petit bedon, sa bodotte on dit en Lorraine. Où la Madeleine existait déjà, bien avant qu'on invente ce gâteau. Où on l'appelle encore ainsi.

Le besoin, enfant et après, de remotiver les noms, de remettre les mots dans la bouche qui est, plus que la coquille, le moule où ils se forment. Ce qui leur donne, plus que le moule qu'on utilise, en métal ou en silicone, leur couleur dorée ou pâle. De regarder les mots comme autant d'onomatopées. De les croquer. De les mâcher. Histoire d'éprouver le moelleux, la texture dense. Ou d'en laisser fondre, si l'on est lecteur de Proust et amateur d'autofictions, les miettes. Dans tous les cas on est dans la jouissance de la langue. De « lalangue dite maternelle », pour citer Lacan.

Une coquille, il en faut plus pour décourager le pèlerin, pour le dissuader de prendre la route. C'est même ce qui l'incite à reprendre son bâton, à aller chercher, là où on les fabrique, « un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques. » Du côté de chez Swann ou à Saint-Yrieix-la-Perche.

À Saint-Yrieix-la-Perche, on est sur la bonne voie, la voie de Vézelay, un très ancien itinéraire menant à Saint-Jacques de Compostelle.
De même à Illiers-Combray où les madeleines se vendent par cartons entiers et où une pâtisserie prétend avoir eu pour clients la famille de Proust.
Vos madeleines, où que vous les preniez, vous arracheront joliment à l'arbitraire du signe, vous feront voyager avec Cratyle, vous transporteront sur « l'autre versant du langage »: celui du rêve et de la poésie.

 


 

 

Photo Marc Deneyer, à paraître, avec le texte, dans L'Actualité Nouvelle-Aquitaine n° 117.

Photo Marc Deneyer, à paraître, avec le texte, dans L'Actualité Nouvelle-Aquitaine n° 117.

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Denis Montebello
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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 08:05
Statues

STATUE

 

 

Pietra viva

pietra morta

per fare all’apparenza case

e invece statue

lisce

porose abitatrici dello spazio

ricche d’inganni

di gesti e di sorrisi

di muschio sudate e di salnitro

nasi mozzi

teste tagliate

immote vestali di chi vola e si specchia

nel cartiglio vuoto

 

 

 

STATUES

 

 

Pierre vive

pierre morte

pour faire apparemment des maisons

et au contraire des statues

lisses

poreuses habitantes de l'espace

riches en tromperies

en gestes et en sourires

en mousses exsudées et en salpêtres

nez sectionnés

têtes coupées

immobiles vestales de qui vole et se regarde

dans un cartouche vide.

 

 

Bartolo Cattafi

Mars et ses ides

Traduit de l'italien par Philippe Di Meo

Héros-Limite

Photos Geneviève Moreau-Bucherie

Photos Geneviève Moreau-Bucherie

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Denis Montebello
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27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 16:30
Le prophète François

Ce billet de 50 euros, s'il était tombé de la poche d'un touriste parti récupérer sa voiture au parking Talete, n'aurait pas été perdu pour tout le monde, pas longtemps vu la foule qui se presse au marché ou pour visiter Ortygie, ni oublié par le libeccio, c'est forcément un faux. Inutile de se fatiguer à le ramasser.

Songeons plutôt à cette scène de La nuit du chasseur où Pearl joue avec les billets du hold-up dans la cour de la maison, au gros plan sur la poupée face contre terre, les billets étalés ou lui sortant du dos, sur ses mains qui découpent les billets. J'entends les bruits de découpage. Ce que la petite fille veut dire, quand elle se penche pour poser deux découpages côte à côte. L'histoire qu'elle se raconte. Une histoire dont ils sont les protagonistes. Son frère et elle. Son frère qui a pour mission de veiller sur elle et sur leur secret: le butin caché dans la poupée. John et Pearl sont unis par des liens fraternels très forts, mais aussi par la connaissance de la cachette. Et menacés par l'avidité meurtrière de Powell. Peu après, on voit deux découpages poussés par le vent à droite et à gauche de Harry Powell qui ne s’aperçoit de rien et se retourne vers John.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'y songe parce que nous avons marché, il y a deux jours, de Fonte Ciane jusqu'à l'embouchure de ce petit fleuve au nom pas plus bleu -verde-azzurro- que les eaux.

Nous sommes descendus avec lui, aussi mollement que lui, vers une mer qu'on n'atteint jamais. Mais notre but n'était pas le panorama: Syracuse, nous voyons cela tous les jours, l'île d'Ortygie, c'est là que nous logeons. Non, ce que nous voulions, c'était imiter Cicéron en nous baladant en fin d'après-midi et dans une forêt de papyrus, aller parmi les roseaux et les iris jaunes, dans des marais où l'on aurait peut-être le bonheur de rencontrer, sinon des crocodiles, du moins une tortue. De photographier, depuis un petit pont, le Nil avec ses papyrus et ses roseaux, ses corbeilles transformées en berceaux, John et Pearl sauvés des eaux.

 

 

J'y songe parce que je lis depuis Palerme L'homme de dos, de Giacomo Cacciatore, un roman où il n'y a pas seulement de la caponata, il y a aussi Catena Ferrante, l'archétype de la vieille mère hitchcockienne, et un fils qui tente de lui échapper. Un cadeau de Massimo.

Je me souviens, en apercevant ce billet de cinquante euros qui est certainement un faux, de ma grand-mère -celle qui ramassait les jaunirés (les girolles comme on les appelait dans les Vosges, comme ce nom magiquement les appelait), qui les cueillait jusqu'au dernier, qui ne leur laissait pas le temps de repousser-, comme si elle avait voulu honorer sa méchante réputation dans le clan adverse, ressembler à tout prix à sa légende en remontant quelques centimes du caniveau, en brandissant son pauvre trésor et sa phrase:

« C'est le début du million! »

Je me revois poursuivant la cueillette dans mes rêves, arpentant les rues, battant les trottoirs, fouillant les coins, là où la poussière s'accumule, où poussent les mauvaises herbes quand on ne traite pas, où se cachent les trésors et ce ne sont pas toujours des faux d'époque, des assignats monétaires.

Je ferai donc comme dans mes rêves, fortune en me baissant, en ramassant ce que la mer ou le vent a déposé à mes pieds, a mis sous mes pieds, je ne passerai pas à côté de ma chance.

Et si c'est un faux que j'ai trouvé sur deux dalles inégales de Syracuse, c'est aussi du temps, le temps retrouvé et c'est un autre trésor. Autrement précieux.

Voici donc le miracle. Et l'auteur du miracle. Il s'appelle François. Le prophète François. « Quand j'étais petit, m'explique Marco (il s'obstine à m'appeler Professore, il est d'une famille de professeurs, le seul à avoir fait militaire, l'Albanie, mais il a quitté sa révérence forcée pour un sourire complice), il existait déjà! Il doit bien avoir cent ans! »

Je remercie Marco. Per la sua cortesia: il nous a magnifiquement accueillis dans son Bed and Breakfast, accompagnés jusqu'au parking, il nous a même aidés à mettre les valises dans le coffre.

Je remercie François. Pour son dernier miracle. Celui du temps retrouvé. Sur deux dalles inégales de Syracuse. Et je glisse son billet de 50 euros dans mon portefeuille. Au cas où j'aurais une petite faim à Palerme. Et une brutale envie de pani ca' meusa: de « pain à la rate ».

 

 

 

Le prophète François
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Denis Montebello
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4 avril 2017 2 04 /04 /avril /2017 08:49

Arthur Brennan, un Américain, s'envole pour le Japon -pour Aokigahara- et pour y mourir. Avec, comme seul bagage, une bouteille d'eau et une boîte de somnifères. Il ne s'est jamais remis du décès de Joan, sa femme, et il compte bien la rejoindre dans la Forêt des songes (traduction plus qu'approximative de The Sea of Trees et titre initial du film). Ignorant les mises en garde et les messages d’optimisme, Arthur franchit les barrières de sécurité et pénètre dans ce mausolée à ciel ouvert où il a rendez-vous avec la mort. Alors qu'il s'apprête à absorber ses pilules, il tombe sur Takumi Nakamura venu là s'ouvrir les veines et errant, les poignets tailladés, dans ce labyrinthe végétal. Pendant un jour et une nuit, c'est la tempête, la traversée des enfers, des gouffres, des torrents, la tente d’un mort où trouver refuge, ses habits empruntés à un pendu, la solidarité. Les deux hommes s’entraident pour sortir d’Aokigahara, forêt mouvante qui n'a rien à envier à celles des contes. Parti mourir au nord-ouest du mont Fuji, l'Américain retrouvera le goût de vivre. En racontant son bonheur perdu (Nos souvenirs, le second titre du film) et en jouant les samaritains.

Vous avez reconnu le film de Gus Van Sant. Vous ne l'avez pas vu? Vous n'en avez pas entendu parler? Vous n'avez rien perdu. C'est un navet. Qui a été très mal accueilli quand il a été projeté à Cannes. Sous son premier titre et les sifflets.

Fasciné par les destins tragiques (le massacre de Columbine, le suicide de Kurt Cobain), Gus Van Sant signe ici, avec Nos souvenirs, un mélo des plus poisseux. Si le réalisateur américain évoque, avec un certain respect, les croyances et superstitions japonaises, dont les tamashi, ces « âmes errantes » qui vont changer la perception de son héros occidental, on constate aussi qu'il filme avec une insistance malsaine, une complaisance morbide les cadavres et squelettes qui jonchent le sol, les lettres. Que nous entrons bientôt, avec Arthur Brennan, dans une forêt hantée, la plus célèbre du Japon et peut-être du monde, the perfect place to die . The most popular suicide destination in the world (après le Golden Gate Bridge). Le produit phare de votre agence Atypical travel. Just amazing. Si vous aimez l'aventure, le spiritisme, c'est l'endroit qu'il vous faut. Si vous n'aimez pas le paranormal, allez vous faire pendre. Ou cherchez une autre forêt, un autre arbre, demandez à un copain de vous l'élaguer. Un Gourgues qui sache grimper et parler aux palombes. Ici, ce qu'on montre, ce sont de vrais hommes. Qui n'étaient pas faits pour se croiser et qui pourtant se rencontrent. Par hasard ou parce que c'est écrit. Lourdement. Par un scénariste dont je tairai par charité le nom et pour respecter notre contrat. Le film tombe, quand la tempête s'abat sur nos deux héros malheureux et qu'ils chutent de conserve, dans tous les précipices du feel good movie. C'est un déluge de bons sentiments. À fuir. Comme Aokigahara.

Cette forêt, avant d'être le site idéal qu'on sait, the place to be pour les suicidaires et autres touristes de l'horreur, a été un endroit où l'on venait se débarrasser d'un corps à la suite d’un meurtre, déposer le nouveau-né qu'on ne voulait pas ou le vieux qui ne faisait plus rire.

Le vieux qui ne voulait pas chercher son prix.

Que dites-vous de ce titre? Vous le trouvez énigmatique? Déroutant? Vous croyez que le roman va parler de Bob Dylan et du Nobel? Et si je précise que ce qu'il a gagné, le vieux, c'est une excursion d'une journée au Mont Fuji et dans la forêt d'Aokigahara au départ de Tokyo, vous comprenez mieux pourquoi il traînait les pieds, pourquoi il n'est jamais venu chercher son prix, vous le comprenez?

Et vous avez envie de lire un roman qui porte ce titre? Vous devinez qu'il vous fera du bien? Vous pensez que c'est un bon titre pour un livre qui fait du bien? Qu'il ferait bien dans la liste de vos envies? Dans votre étagère IKEA? Vous courez l'acheter?

Est-ce que ça parlera aux jeunes, un titre comme ça, à ceux qui aiment les défis et la baleine bleue?


 

Le vieux qui ne voulait pas chercher son prix
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Denis Montebello
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21 mars 2017 2 21 /03 /mars /2017 12:44
© Photo : Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio

© Photo : Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio

C'est un tableau de Goya, un des six tableaux de la série « Scènes de jeux d'enfants ». Son titre, en espagnol: Niños disputándose unas castañas. « Enfants se disputant des châtaignes ». 1782-1785,  Fundación de Santamarca y de San Ramón y San Antonio.

Seraient-ils de ceux qu'on rôtit dans la cendre, on ne se battrait pas pour si peu. Quand ils ne se mangent pas, et qu'on le sait bien, on échange des marrons mais pour le plaisir, un plaisir de saison, comme en hiver les batailles de boules de neige. On se bagarre entre garçons, avec tout ce qui tombe des arbres et sous la main. C'est le métier qui rentre, le métier de garnement.

Les plus pacifiques, dans mon enfance, choisissaient les faines. Que nous décortiquions et mangions exactement comme des châtaignes. Des châtaignes minuscules, et personne ne nous eût volé ce maigre butin. Notre pauvre trésor.

Ces faines ou faînes sont les petits fruits du hêtre. D'un tard venu et de lointains fourrés, d'obscurs buissons et qui, avec ses jeunes pousses, a vaincu un fou certes plus grand, mieux enraciné et mieux armé, mais épuisé par les conflits homonymiques.

La castagne existe aussi, chez les arbres. Même si on les connaît plus solidaires, capables d'empathie, de répercuter la souffrance du tronc qu'on entame, de répondre à la hache par un choeur antique, dans une langue archaïque, et d'arrêter l'oeuvre de destruction à peine elle a commencé.

Disons, pour être clair, qu'on ne se bat pas entre arbres, mais pour mettre un peu d'ordre dans le fouillis des branches. Pour qu'on ne passe pas à côté du chemin, qu'on ne l'efface pas en explorant les bords où la cueillette sera forcément plus belle. Pour qu'on ne se retrouve pas dans la campagne, en pleine bataille, devant une forêt qui marche. Ou pour que cela reste du théâtre.

Pour un chêne qui a traversé les siècles, sans prendre une ride ou presque, combien d'espèces ont perdu leur nom, et combien de guerres pour le regagner?

Nous n'étions pas animaux à nous battre pour cette nourriture. C'est un mot que nous décortiquions avec ces faines, et nous le mangions davantage par jeu que parce que nous avions faim. Par curiosité, pour voir si on avait du goût pour le savoir, et quel goût ça avait. Ces faines. Et aussi le savoir. Et on ne se serait pas tués pour le savoir, contrairement aux gamins qui s'écharpent, dans le tableau de Goya, pour des châtaignes.

Les uns se disputent la queue du Mickey. Ils essaient d'attraper, dans leur large chapeau, les châtaignes que leur jette, par la fenêtre, un gros homme que ce spectacle semble amuser: des enfants qui se battent pour quelques châtaignes.

D'autres, dans la même scène, parfaitement indifférents à ces cadeaux tombés du ciel, se battent pour le plaisir de se battre, pour faire comme les grands, ils jouent à la guerre. Ils régalent l'homme à sa fenêtre en lui offrant le spectacle d'enfants devenus sauvages et qui se battent comme des chiens.

J'ai pensé à d'autres enfants et à d'autres guerres. À d'autres villages espagnols ou italiens. À d'autres jeux. Consistant, pour un riche bourgeois, à lancer une pièce dans l'eau. À regarder des gamins en haillons plonger pour tenter de la récupérer au fond du lac. Mon grand-père me racontait la scène, et comment garder les yeux ouverts.

À celui que nous appelions le Parisien, et qui, à peine débarqué de la gare, nous payait un verre au Café de l'Arrivée, en sortant les billets froissés de sa poche. Le repas terminé, il nous lançait des pièces, à nous les petits singes de la famille, les chiens savants, afin que nous dansions sur nos deux pattes.

Qu'est-ce qu'il montre, Goya, avec ses Juegos de niños, ses « Scènes de jeux d'enfants » et dans ce tableau?

Des enfants qui jouent, avec tout le sérieux qu'ils mettent à jouer. Surtout quand leur vie en dépend. Et que le vainqueur sauvera peut-être sa famille.

Les jeux qu'ils s'inventent, où l'imagination le dispute à l'adresse, où ils rivalisent d'intelligence.

Comment des enfants peuvent jouer à la guerre, imiter les grands et oublier comme eux pourquoi ils se battent, se battre sans raison, par habitude, parce que la violence est devenue une seconde nature.

C'est cela que fuit le bambin qui traverse la scène? L'enfant plus petit que les autres et qui pleure. Il a son bonnet de nuit, ou son bonnet de bébé, son bonnet blanc ou son blanc bonnet et une robe de chambre jaune, ouverte: il promène un chariot en bois au bout d'une ficelle. Un chariot à deux roues, une charrette. Comme celle que nous rapportions de la forêt, avec mon grand-père, et des provisions pour l'hiver, des munitions pour tenir le siège.

Est-ce pour cela qu'il pleure? Parce que les coups pleuvent? Ou les glands. Que ma fille, quand elle était petite, appelait les « grands ». Elle en recevait sur la tête, des « grands ». Tous les petits en reçoivent, et pas seulement en automne.

Est-ce qu'il pleure parce qu'il a peur pour son jouet? Pour sa maison? Est-ce sa maison qu'il traîne derrière lui, qu'il tire avec une ficelle? Tout ce qui reste de chez lui, et qu'il craint tant de perdre?

Qui est-il, cet enfant? Le peintre dans sa toile? Le témoin affligé? Celui qui a vu, qui a fui les horreurs de la guerre (au fond du tableau on aperçoit des édifices en ruine), et qui ne sera plus en paix nulle part?

Est-ce moi qui regarde, qui serais complice si je me contentais de voir la misère, si je ne dénonçais pas ceux qui l'organisent, qui en profitent, si je ne faisais rien pour la combattre? Pour empêcher que nos enfants ne deviennent ces chiens qui s'égorgent, des loups pour leurs semblables. Pour ne pas ressembler au gros homme qui lance des châtaignes aux petits pauvres, depuis sa fenêtre. Pour que la faim ne soit jamais un spectacle dont on puisse se repaître.

 

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Denis Montebello
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16 mars 2017 4 16 /03 /mars /2017 10:14

J'ai la bouteille et pas de tire-bouchon, le de Gaulle qui ouvre les bras, tu sais pas où il est?

Ce dialogue, on l'a tous entendu, on a tous vécu cette scène, connu ce bref moment de panique quand votre hôte retourne tous ses tiroirs pour tenter de retrouver le fameux tire-bouchon à levier.

Quand l'amphitryon, après avoir remonté de sa cave le millésime du siècle, après avoir expliqué, le plus doctement possible, que son vin présentant une forte trame tannique, et un profil plutôt compact, il réclamait un séjour en carafe, passe brutalement pour un apprenti sommelier, pour un amateur, et pas seulement de grands crus. Qu'il se voit dans l'obligation de recourir au vieux cep de vigne. Avec le risque de massacrer le bouchon, de l'enfoncer dans ce précieux nectar. De chercher derrière les fagots une autre bouteille. Un voisin pour lui emprunter l'objet miracle. S'il est là. S'il en a un. S'il le retrouve. Et quel voisin? Et quelle bouteille? Il hésite. Entre « Je vous ai compris ! » (bras écartés, légèrement en l'air) et « Vive le Québec libre ! ». Se ravise. Il vaut mieux éviter la politique. Les sujets qui fâchent. Qui diviseraient. Ceux qu'il a réunis pour son anniversaire ou pour fêter son départ en retraite. Il faut lever son verre à ce qui rassemble, trinquer à l'amitié. En attendant, les convives s'impatientent. Ressortent leurs plaisanteries de fins de banquets alors qu'on est à l'apéritif, leur formule favorite: « On boit de bons coups mais ils sont rares! » Ce qui ne le fait pas rire.

C'est là que vous intervenez. Par pure charité. Pour lui sauver la soirée, la face, et, sans vous l'avouer (ce qui est difficile à dire, même à jeun) briller un peu dans cette petite société. Et vous cherchez à votre tour. Comment il s'appelait. Comment il peut bien s'appeler. Celui qui est entré dans l'histoire, l'histoire du tire-bouchon, l'inventeur du Général de Gaulle. Celui dont tout le monde utilise l'invention et dont personne n'a jamais su le nom.

 

Tire-bouchon "général". Design Nicolas Trüb. Co & Co (Coco et ses copines).

Tire-bouchon "général". Design Nicolas Trüb. Co & Co (Coco et ses copines).

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Denis Montebello
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15 mars 2017 3 15 /03 /mars /2017 08:33
La fête des Boeufs Gras à Bazas, jeudi 23 février 2017.

La fête des Boeufs Gras à Bazas, jeudi 23 février 2017.

Quand vous rencontrez par hasard l'expression « vols d'opportunité », que vous la prenez au vol, en parcourant la presse un matin et en vous contentant des titres, que vous la saisissez comme une chance qu'il ne faudrait pas laisser passer, vous songez aussi, tout de suite, à ces oies sauvages que vous voyiez se rassembler au-dessus de vos têtes à Bazas, lors de la fête des Boeufs Gras, et qui vous distrayaient opportunément avec leurs cris que ne parvenaient pas à couvrir les fifres et les tambours, la foule à l'arrivée des échasses, les enfants applaudissant les « chars » -des remorques tirées par des tracteurs, derrière lesquelles marchaient deux par deux les boeufs. Ces oies avec leurs triangles, leurs vagues rappelaient, bien que vous ne les ayez pas connues, qu'on vous les ait seulement racontées, celles que formaient les avions alliés, les forteresses volantes partant bombarder l'Allemagne, elles faisaient penser à la guerre plutôt qu'au merveilleux voyage de Nils Holgersson. Sans doute parce que cette fête des Boeufs Gras à Bazas est une fête triste, bien qu'on y rigole et s'arsouille presque autant qu'à Bayonne, une cérémonie funèbre, et qu'on regarde passer ces pauvres bêtes qui marchent vers le sacrifice avec tendresse sinon gravité, avec de l'inquiétude, car leur force est tout sauf tranquille.

 

 

Voilà comme vous entendez, quand vous la rencontrez dans le journal, l'expression « vols d'opportunité ». Comme un « vol d'opportunités », des chances par milliers et à saisir toutes affaires cessantes. Une vente flash, l'occasion du siècle. À cueillir, comme on cueille le jour, et à ne manquer sous aucun prétexte. Mais vous la voyez aussi, quand vous songez à Bazas, comme une menace qui plane, qui grandit, et qui bientôt occupe tout le ciel et obscurcit la journée qui s'annonçait si belle.

 

 

La réalité est celle-ci. Si vous voulez bien maintenant lire l'article, le lire jusqu'au bout. Les forces de police du commissariat d'Épinal, selon le journal en ligne, ont relevé des agissements assimilés à des « vols d’opportunité ». On vous explique: « certains résidents veulent profiter des premiers rayons de soleil de l’année et laissent les fenêtres ouvertes, voire même les portes. Un contexte que certaines personnes mal intentionnées comptent bien exploiter. A priori, ces dernières profitent de ces accès faciles pour pénétrer dans les maisons et y dérober ce qu’elles peuvent bien trouver. Généralement, ces voleurs opportunistes cherchent avant tout du numéraire. Et visiblement, la présence des résidents à domicile ne les intimide pas plus que ça.

Face à ces agissements, la police invite à une grande vigilance. Pensez à fermer vos portes et fenêtres ou à sectoriser les zones de votre domicile si vous avez des alarmes, si vous êtes par exemple dans votre jardin. » (Vosges matin, édition du 15 mars 2017)

 

Bazas, le 23 février 2017.

Bazas, le 23 février 2017.

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Denis Montebello
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