Dimanche 22 novembre 2009
Quand il eut percé, sans armes magiques, sans même un outil manuel
mais avec beaucoup de patience et de ruse,
les secrets d'une annonce réussie,
Dieu sait qu'ils sont bien gardés,
par quels monstres dotés de quelles mâchoires surpuissantes,
capables de vous déchirer d'un coup de dent les héros les plus intraitables,
les plus invincibles,
des bestioles à côté desquelles le Mâtin de Majorque,
ce dogue entraîné à combattre dans l'arène,
contre des taureaux,
fait figure de chien-chien à sa mémère,
quand il découvrit qu'il fallait encore
choisir la bonne catégorie,
rédiger un titre clair et complet,
préciser
les caractéristiques techniques,
prendre de belles photos,
décrire
l'objet précisément,
choisir un format de vente adapté,
proposer un moyen de paiement sécurisé,
offrir une livraison efficace,
il renonça à vendre son âme sur eBay.



Par Denis Montebello
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Samedi 14 novembre 2009

     "Mon adresse jurassique , lui dis-je dans ma réponse, dans la réponse à son mail d'adieu, ou plutôt d'au revoir, qu'entendez-vous par là?"

      Ce que je vois, moi, dans la question de cet ami perdu de vue depuis presque quinze hivers et retrouvé par hasard il y a à peine un mois sur Facebook, dans la demande qu'il m'adresse au moment de quitter Facebook, ce monde virtuel qu'il juge oppressant (un autre ami y voit en ce moment la forme moderne de l'ivrognerie), ce que je vois, c'est l'erreur.

      Non sur la personne, c'est bien à moi qu'il envoie son adresse en Italie et ses numéros de téléphones. Et c'est bien mon "adresse jurassique" qu'il me demande, à moi et à personne d'autre qu'il la demande. J'ai beau chercher qui il cherche, si c'est bien moi qu'il vise ou l'autre caché derrière, l'autre qui vit chez moi, qui parle pour moi. L'autre qui répond à mon éditeur quand celui-ci m'interroge. L'autre qui, non seulement parle à ma place, mais aussi s'écoute parler. Se regarde parler dans le grand miroir de la salle à manger. Au point qu'on ne sait plus qui est l'un, qui est l'hôte. Qui est l'amphitryon. Qui est cet amphitryon qui me reçoit chez moi. Me régale de ses bons mots. De ses grands crus. De son Massique et de son Falerne. Qui diable parle par ma bouche. Si c'est le diable qui parle par ma bouche. Le diable, quand il parle, c'est en latin qu'il parle. Le latin est la langue du diable. La langue de l'ultragauche. D'aucuns diront que c'est la même chose, qui veulent diaboliser tout ce qui conteste le système et le gouvernement en place. Pourtant, ce n'est pas pareil. Le diable, quand il parle latin, c'est en le farcissant de mots italiens ou espagnols, pour contrefaire la langue de l'Eglise. Tandis que ceux qui ne se réclament pas de la mouvance libertaire ou autonome, qui en d'autres temps auraient fait d'excellents moines-soldats ou le Petit Séminaire, ceux-là, même quand ils taguent le Baptistère Saint-Jean, c'est dans un latin impeccable. Qu'on en juge.

     C'est le latin que parlait Maternus quand il saccageait Poitiers avec sa troupe de paysans ruinés et de déserteurs. Avec ses misérables. Cela, tout le monde le sait. Tout le monde a lu Hugo ou a vu son nom au générique.

     Mon ami italien parle de même. Sans la moindre faute. Et avec un vocabulaire des plus riches. Il parle comme un dictionnaire. Me rappelant (aujourd'hui que je l'évoque) que c'est avec son fameux Gaffiot que le vieux Félix a pu se payer sa cave.

      Non, j'ai beau me retourner, je ne vois personne. S'il y a erreur, et il y a manifestement erreur, il faut la chercher ailleurs.

      Mon ami ne peut pas confondre le Jura et les Vosges. Il connaît trop bien la France, ses régions, ses terroirs. Son amour du latin, je le répète, n'a d'égal que sa passion du vin.

      Même si nous nous sommes un peu éloignés ces derniers temps, il sait que je suis né dans les Vosges, mais que je n'y habite plus depuis des lustres.

      Les Helvètes avaient le projet de s'établir dans l'actuelle Saintonge. César qui guettait ce prétexte les en a empêchés et a conquis la Gaule.

      Moi j'ai quitté sans problèmes ni trop de regrets les Vosges (et non le Jura) et personne ne m'a barré la route ni interdit de m'installer à La Rochelle. Et puis, cet ami d'Italie ne peut pas l'ignorer, l'Aunis n'est pas la Saintonge.

      Ce n'est pas non plus une erreur de traduction. L'ami maîtrise parfaitement les deux langues, l'italien et le français. Sans parler du latin qu'il cause comme personne et auquel j'ai un peu de mal à répondre quand nous bavardons sur Facebook. Je n'ai pas son aisance, je n'ai pas le rythme, le temps que je cherche mes mots, que je vérifie dans le dictionnaire, dans ma grammaire la correction de ma phrase, l'autre à l'autre bout est parti pisser, ou se servir un verre, ou fatigué d'attendre il a mis fin à la conversation.

      Non, ce n'est pas davantage une erreur de traduction. Comme celle que nous avons relevée ensemble à Vigevano, dont nous avons ri ensemble, quand cherchant "l'entrée" de l'église nous sommes tombés sur "l'engrais". Une traduction approximative du mot italien ingresso. "Jurassique", cela se dit giurassico en italien. Ou encore jurassico, mais le terme est désuet. Il n'y a pas là de faux amis. Des amis comme ceux qu'on se fait sur Facebook, qu'on retrouve sur Facebook et qui restent, en dépit des affinités affichées sur leur mur, irrémédiablement éloignés. Parfaitement étrangers. Ils croient s'être trouvés, ces deux-là, et ils sont aussi proches que morbido et « morbide ». Dans l'illusion d'une ressemblance. Autrement dit dans l'erreur.

      Nous n'en sommes pas là avec cet ami qui me demande mon "adresse jurassique" avant de quitter ce monde virtuel et oppressant.

      Nous n'en étions pas là. Car, dans l'obligation où je le mettais en ne lui répondant pas de lire mon silence, de le déchiffrer, il risqua une interprétation, et, comme un qui brise la glace, ou traverse l'écran, comme dans un film de Woody Allen, il fit un geste en direction de celui qu'il craignait de voir disparaître à jamais. Puis, comme je restais muet et immobile, il vint vers moi, me sourit gentiment, et, croyant sans doute que je cherchais un stylo ou que je n'avais plus d'encre, il me prêta son calmar.

            Ainsi je pouvais indiquer, comme il me le demandait, mon "adresse jurassique".
      Ma réaction ne fut pas moins aberrante. Voulant comme on dit, comme on disait car l'usage s'est perdu, avec la coutume de régler ainsi ses différends, voulant donc relever le gant, tout du moins avoir une réaction à la hauteur de sa démarche que j'estimais noble, bien que légèrement anachronique, je répondis à son sourire par un sourire plein de gratitude et d'amour du prochain.

      Ma parade nuptiale terminée, je vomis ce qui m'encombrait l'estomac et me titillait les muqueuses, les balles de gros calibre que j'avais ingurgitées en grand nombre, les suppositoires et autres capuchons de Bic Cristal, et je regagnai les sédiments où j'habite depuis 180 millions d'années.

Par Denis Montebello
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Mardi 10 novembre 2009
   
     Au moment où j'écris ces lignes, 3629 personnes aiment ça. Elles aiment voir dans son mur, devant son mur, celui qui ne craint pas la confrontation. D'autres diront le ridicule. Car toutes ne sont pas fans. Certaines sont venues dans le seul but de le compisser, ce mur, et celui qui prétend l'avoir abattu avant tout le monde. Il en est même qui rêvent à haute voix de le démolir, celui qu'elles traitent de gros mytho, qu'elles accusent de vouloir avec son petit piolet remonter dans les sondages.
     Comme nous ne sommes pas de la foule lyncheuse, nous nous abstiendrons de tout commentaire. Nous ne le taguerons pas davantage, ce mur. Nous ne signerons pas une oeuvre dont nous ne sommes pas l'auteur, mais le hasard. C'est lui qui nous conduit là, devant ce mur. Il ne nous oblige pas à nous arrêter. Ni à laisser une trace de notre passage.
     C'est pourtant ce que nous faisons. Nous nous arrêtons. Comme tout le monde. Nous regardons et nous écoutons. Nous regardons l'image et nous écoutons la légende. Nour tâchons de comprendre comment, par quelques coups de pioche, par la seule volonté de confronter ce mur, on peut entrer dans l'histoire et en même temps, par un de ces effets de montage dont la mémoire a le secret, en sortir. Comment cette image, par l'élément d'anachronisme qui la traverse, est dialectisée. Comment, quand l'image survient, l'histoire se démonte.
     Y était-il? Et après? Y était-il le 9 novembre 1989, le 10, le 11 ou bien le 16? A quoi cela nous avancera-t-il? L'important, c'est que nous y sommes. Devant ce mur. Devant ce pan. Devant la question. La question qui n'est plus, si elle l'a jamais été, de l'acteur majeur ou du simple témoin. Ce n'est pas un témoin de l'histoire que nous voyons sur ce mur, mais un vestige.
     Creusons donc. Allons au-delà de l'inquiétante étrangeté de la langue et regardons l'image. Regardons-la comme un symptôme. Soumettons-la au regard de l'archéologue. A son archéologie critique. Voyons comme elle éclaire d'un coup, d'un coup de pioche ou de piolet, qu'importe, les rapports d'analogie entre ces Jackson Pollock en pleine action, en pleine action painting, et ceux qui dans leur abri-sous-roche amenaient à la lumière, ramenaient à la vie ceux qu'ils savaient cachés derrière, les grands ancêtres dont ils portaient la peau, les cornes ou bien le nom.
     Voyons comment ils apparaissent dans ce qu'il faut bien appeler une grotte. Dans cette lumière sereine des évidences où rien ne demeure longtemps.
     Ils disparaissent donc, et nous restons. Devant ce pan. Devant le temps. Une "constellation, faite image, de temps  hétérogènes", pour parler comme Georges Didi-Huberman. 
     Nous restons devant la question.                 
     Cet homme est-il un menteur, un faussaire, un dictateur en train de réécrire l'histoire?
     C'est la question que pose cette image, et que nous ne manquons pas de nous poser.
     Cette question peut en cacher une autre. Une autre que nous formulerons ainsi, toujours avec les mots de Georges Didi-Huberman.
     Comment nous tenir à hauteur de tous les temps que cette image, devant nous, conjugue sur tant de plans?


Par Denis Montebello
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Dimanche 1 novembre 2009

     Ne m'étonne pas le pêcheur posant à côté de sa pêche miraculeuse, un brochet de 41 livres pour 1,35 mètre.

     Plus surprenant est ce boulanger qui brandissait hier dans « Sud Ouest » un fémur. Et que le libraire ait cru bon de m'appeler pour me signaler le prodige.

 

    

     Est-ce ainsi qu'on marque, chez les libraires, la Toussaint? Est-ce que ce libraire, ne me voyant pas depuis un certain temps, m'a cru mort? Voulait-il, parce que ce libraire écrit et qu'il est mon ami, réveiller notre amitié? Et, sachant mon goût pour l'archéologie, aiguiser mon inspiration? Nourrir ce roman qui m'éloigne de sa librairie? En précipiter la fin?

     A un autre ami, qui dans son commentaire sur facebook aimerait savoir à quelle créature appartenait le fémur, je réponds que selon le libraire, et la photo le confirme, qui était « il y a cinquante ans dans « Sud Ouest » et que le journal exhume aujourd'hui, c'était un tibia. Un tibia brandi, non pas comme un trophée, mais comme une baguette, car l'inventeur de cet os est d'abord, même s'il joue les archéologues, même s'il pose avec son tibia, boulanger. On l'oublierait, sa chemise ouverte sur un début de brioche, sa veste car c'est une vêtement professionnel, comme le pantalon et les chaussons, viendrait le rappeler. Et le titre sous lequel il apparaît: « Les fouilles du boulanger ». Sous lequel il surgit. Comme un diable de sa boîte. Comme un mort de sa tombe. Debout dans son trou, dans ses chaussons de boulanger et brandissant son tibia. Comme d'autres s'amusent à faire craquer leurs doigts. Par jeu et parce qu'ils savent que ça vous fait tort. Pour voir la tête que vous ferez. Quand vous ouvrirez votre journal et que vous tomberez sur ce boulanger qui, selon l'article, « exhibe un tibia devant l'objectif de Jean Gaillard ». Quand vous plongerez avec le photographe et que vous vous retrouverez avec le boulanger dans ce trou. En 1960. Où tous les garçons ou presque ont cette coupe de cheveux, cette banane. Mais où il est seul à avoir cet air à la fois mutin et contrit. Comme si le rocker regrettait, à l'instant même où il l'accomplissait devant l'objectif de Jean Gaillard, son geste. Celui de brandir, debout dans ses chaussons de boulanger et dans sa tombe, son tibia. Comme si la peur remplaçait soudain et sans raison la fierté. Comme si la baguette se transformait sous l'oeil du photographe en bâton de dynamite. En grenade dégoupillée et qui allait exploser. S'il ne l'éloignait pas immédiatement. Ce qu'il fait semble-t-il, tout en retenant son bras. Car on est un chanteur comme il y en a tant à cette époque sur les pochettes de disques, et ce tibia on dirait aussi bien un micro. Il fait de vous quand vous le brandissez une vedette. Une idole. C'est elle, la vedette, l'idole, qu'est venu photographier dans son trou Jean Gaillard. Et que ressort aujourd'hui « Sud Ouest ».

      Cela ne nous dit pas, commente à nouveau mon ami de facebook, si le tibia appartenait à un pépé d'Aytré ou à un de ses ancêtres du paléolithique.

      Je lui répondrais volontiers que c'est un vestige et non un témoin. Qu'il n'y a pas de témoin. Qu'il n'y a pas d'histoire. Qu'il n'y a là que légende. Une légende que je citerais si cela pouvait calmer sa faim. Une légende que je cite même si elle n'est pas la réponse attendue. Même si elle est, comme la photo qu'elle est censée faire parler, anachronique.

      «Avec ces nombreux chantiers, le sol de la commune d'Aytré est remué et, parfois, les ouvriers font des découvertes surprenantes, rappelant que le territoire est peuplé depuis l'époque gallo-romaine. En 1960, route de la Gare, non loin de l'église, ce sont des ossements humains qui sont mis à jour. Le boulanger exhibe un tibia devant l'objectif de Jean Gaillard. » 

 

 

Par Denis Montebello
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Samedi 10 octobre 2009
     Un jour la rencontre a eu lieu. Et c'est ici qu'elle a eu lieu. Des passagers en provenance de Paris arrivaient en train directement au quai nord du bassin à flot pour embarquer sur les paquebots de la Pacific Steam Navigation Company. Des paquebots à destination de l'Amérique du Sud et de l'Afrique. Des paquebots attendaient les voyageurs. Des voyageurs attendaient le départ. Ils regardaient la pendule avec ses aiguilles. La gare avec ses hublots. La tour dont ils guettaient les signaux. Ils prenaient l'ascenseur, les plus alertes ou les plus impatients les escaliers. Sur la terrasse, car le temps était grec, la mer vineuse, ils regardaient le bac partir, arriver, l'île était si proche. Un rêve à portée de main. Leur malle bien fermée. Ils en faisaient l'inventaire. Histoire de passer le temps. De le tuer utilement. Poétiquement.
"Dire que les gens voyagent avec des tas de bagages
Moi qui n'ai emporté que ma malle de cabine et déjà je trouve que c'est trop que j'ai trop de choses
Voici ce que ma malle contient
Le manuscrit de Moravagine que je dois terminer à bord et mettre à la poste à Santos pour l'expédier à Grasset
Le manuscrit du Plan de l'Aiguille que je dois terminer le plus tôt possible pour l'expédier au Sans Pareil
Le manuscrit d'un ballet pour la prochaine saison des Ballets Suédois et que j'ai fait à bord entre Le Havre et La Pallice d'où je l'ai envoyé à Satie
Le manuscrit du Coeur du Monde que j'enverrai au fur et à mesure à Raymone
Le manuscrit de l'Equatoria
Un gros paquet de contes nègres qui formera le deuxième volume de mon Anthologie
Plusieurs dossiers d'affaires
Les deux gros volumes du dictionnaire Darmesteter
Ma Remington portable dernier modèle
Un paquet contenant des petites choses que je dois remettre à une femme à Rio
Mes babouches de Tombouctou qui portent les marques de la grande caravane
Deux paires de godasses mirifiques
Une paire de vernis
Deux complets
Deux pardessus
Mon gros chandail du Mont-Blanc
De menus objets pour la toilette
Une cravate
Six douzaines de mouchoirs
Trois liquettes
Six pyjamas
Des kilos de papier blanc
Des kilos de papier blanc
Et un grigri
Ma malle pèse 57 kilos sans mon galurin gris"
          Nous sommes en 1924 ou pas très loin. Le voyageur s'appelle, se fait appeler Blaise Cendrars. Il est ici, à La Pallice, c'est-à-dire Au Coeur du monde. L'image est anachronique. On croit embarquer pour la vie neuve, et on ne fait que chausser les babouches de René Caillié. Celles qu'il a rapportées de Tombouctou. On met ses pas dans des vestiges, ses mots. On reste comptable. Malgré ses godasses mirifiques. On compte comme on fait dans les contes, on parle du temps. Pas du temps qu'il fait, qu'importe qu'il fasse beau ou qu'il pleuve sur La Pallice, qu'on ait dû quitter en catastrophe la terrasse où on s'était installé avec sa Remington portable dernier modèle, qu'on regarde la mer par le hublot. Le hublot qui est une rondelle de soleil, quel que soit le temps qu'il fait dehors et dont on n'a que faire. Le temps qui occupe ce voyageur avec son galurin gris qu'il n'a pas sorti de sa malle, pas plus que sa Remington portable dernier modèle, c'est celui qui un jour nous conduit là. Au bout de ce môle d'escale et devant cette gare maritime qui n'existe pas encore. Ou qui n'existe déjà plus.
Que dans le souvenir de celui qui est né comme elle en 1951. Comme elle un jour il disparaîtra. Il y a belle lurette qu'il le sait. Que la vie est une traversée. Une vieille métaphore. Pas assez vieille cependant pour apparaître neuve.
     L'image est anachronique. Celle de l'écrivain voyageur comme les autres. Qui apparaît sous les mots de Cendrars. Alors que les archéologues ne l'ont pas inventée. Les archéologues le savent. Quand ils découvrent le prince enterré entre les roues de son char. Un char qui n'a jamais roulé. Une paire de vernis qui ne sont vraiment pas de son époque. Qu'il n'a bien sûr jamais portées. Les archéologues savent que l'image est anachronique. Comme toute image finalement. Que toute image est un assemblage. Un montage. Que de l'histoire, malheureusement, il ne subsiste aucun témoin.
     Les archéologues le savent, et celui qu'on voit écrire. Qui se regarde vivre. Qui se donne en spectacle. Qui se donne l'illusion de vivre. Qui vit des choses afin d'avoir des choses à écrire. Qui écrit des choses que les autres se contentent de vivre. Qui attendent comme lui l'heure du départ. Mais qui l'attendent autrement. Eux regardent peut-être la passerelle. Comme elle monte et descend. Comme elle suit la marée. Sans savoir ils prennent la pose. Ils posent pour la photo. Tant pis s'il n'y a pas de photographe. Ce sont les âmes du Purgatoire. Elles sollicitent vos suffrages. Vous ne les appellerez pas fantômes. Vous ne voulez pas qu'ils vous hantent. Vous n'avez pas de sépulture à leur offrir. Rien qu'une civière, elle est posée contre le mur de l'infirmerie, près de l'armoire. Ou encore une petite place dans ces kilos de papier blanc dont vous ferez votre film.
     Ils vous demandent la permission. D'exister un peu. D'exister encore. Le temps d'un film. Ils s'adressent à vous, qui êtes de l'autre côté. Sur l'autre versant du temps. Vous serez dans ce film grutier, docker, vous parlerez entre vous, avec vos mots. Des mots qui ne seront pas dans leur Darmesteter, qui ne seront d'aucun dictionnaire. Ils appelleront la rencontre. Magiquement. Entre ces deux mondes qui s'ignorent. Même si la petite Andrée prend leurs vêtements à l'entrée du restaurant. Elle restera aux vestiaires, tandis qu'ils attaqueront leur homard flambé.      Deux mondes se côtoient et ne se mélangent pas. Sauf quand la tempête se déchaîne et que le bateau prend la mer. Se laisse prendre et emporter au large. Il y a là, pendant deux jours, des marins à quai, des voyageurs en souffrance. Alors que là-bas, là-haut, bien obligés et bien jaune on rigole.
     Quand la tempête s'arrête, le paquebot peut partir. L'aventure, la vraie, commencer. Pour ceux qui font profession de touristes, car pour les autres, les grutiers, les dockers, les vacances forcées continuent.
                                                     Photo Didier Roten

    
Par Denis Montebello
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