Vital Cimetier est un drôle d'oxymore. Un oxymort. Un mort, et pas du tout occis. Un mort inoxydable. Résistant aux désherbants. Aux éléments les plus radicaux, comme il les appelle. Le Roundup qui le fera crever n'est pas encore né. Tu peux remballer ton Komando, il te dit avec son prénom. Komando allées prêt à l'emploi: tu parles. Toi qui en arroses ma tombe, tu partiras avant moi. Toi et ton groupe de supporters. Ta bande d'ultras.
Vital Cimetier, c'est la pêche assurée, et pour longtemps. Pour l'éternité, si vous y croyez. Si vous n'y croyez pas, il donne un autre sens au geste de fleurir les tombes. Une autre couleur à la Toussaint. Il fait, allez savoir pourquoi, du jour des Rameaux la Domenica delle Palme. Et vous voici soudain à Palerme, en train de mordre dans votre orange. Achetée au sortir du cimetière, du Cimetière des Capucins, et c'est un retour à la vie. La résurrection avant l'heure, et pour toujours. C'est autre chose que le cimetière Saint-Michel à Épinal. Les morts y portent leur habit du dimanche. On vient les voir en famille. Les enfants les saluent en riant et en suçant leur glace. C'est l'été, quelle que soit la saison. Et quand même mieux que la Résidence Bon Repos. Que feuilleter Télépoche ou sortir les ancêtres de leur boîte. Ils n'ont pas eu cette chance, eux. De mourir sous ce nom. De renaître chaque fois que sur eux quelqu'un poserait un regard. Comme d'autres leur pot à la Toussaint ou aux Rameaux.
De Vital Cimetier, vous ne savez absolument rien. Vous n'en avez jamais entendu parler. Même pendant les repas de famille, même quand ils s'éternisaient. Et qu'on n'avait plus à se mettre sous la dent que de lointains cousins. De vagues connaissances. Tous ces fantômes qu'on évoquait à table. Qu'on appelait par leur nom. Celui de Vital Cimetier n'avait jamais surgi. Il n'avait rien appelé ni personne. Vous n'aviez pas eu l'occasion de le remotiver. Comme font les enfants avec les noms qui sortent de la bouche des grands. Les noms des gens comme les noms des choses. Tous sont des signes purs, la première fois qu'ils vous parviennent. Des signifiants absolus. Pourtant, il faut bien que les gens leur ressemblent, ou les choses. C'est comme ça que ça doit être, un nom. Comme ça qu'il faut l'aider à être. Il faut travailler à lui ressembler, quand on a eu la chance d'en recevoir un beau, tâcher toute sa vie de le mériter. Ou de s'en défaire si on en a honte. Comme d'une peau, comme pour une mue. Comme d'un boulet si on ne veut pas toute sa vie le traîner.
Vital Cimetier, ma mère aurait pu m'en parler, quand elle me téléphone. Elle aurait pu commencer ainsi:
« T'as bien connu Vital Cimetier?
-Oui, pourquoi tu me demandes ça?
-Eh bien, il est dans la fin! »
Sauf que ce n'est pas sa manière, pas dans ses habitudes, et que Vital Cimetier est mort depuis trop longtemps. « La mort avait pas faim »: ce qui dans son cas signifie que son heure n'est jamais arrivée, que la mort n'en veut plus.
Elle, si elle m'appelle, c'est pour me dire ce qu'elle mange. Le poisson, car on est Vendredi Saint. Et que pendant la Semaine Sainte, on ne lave pas ses draps. On ne doit pas. Si on ne veut pas qu'ils servent de linceul à quelqu'un de la famille. C'est ce que lui disait sa mère. Ma grand-mère Marie. Qui est enterrée au cimetière Saint-Michel. Pas très loin de Vital Cimetier.
Une question ici me vient, ici à Épinal. Où je suis né et où j'ai passé ma jeunesse. Où j'allais souvent à la Maison Romaine, une folie du XIXème siècle qui était la réplique d'une villa pompéienne. Et la Bibliothèque Municipale, jusqu'à ce qu'elle déménage et devienne la BMI: la Bibliothèque Multimédia Intercommunale. J'en aimais l'atrium et la vue sur la Moselle. Le bruit des vannes me changeait des grognements de porcs qui étaient les morts. Les morts qui mastiquaient dans leurs tombeaux. Qui mâchaient les vêtements, les chairs. Ceux de leurs voisins, tellement ils avaient faim, et parfois même les leurs. C'est ce que racontait Dom Calmet dans sa Dissertation. Dans le livre que je lisais et que m'avait prêté Monsieur Golly. Je le lisais dans son jus. Dans l'édition originale. Que Monsieur Golly avait sortie, rien que pour moi, des boiseries composant la bibliothèque de la ci-devant Abbaye de Moyenmoutier, où elle reposait.
C'était agréable à mâcher. Bien plus que le latin que je devais avaler ou les classiques qui étaient au programme. Les moines compilateurs n'étaient pas les pauvres gens qu'on m'avait dit. Certains esprits forts. Je les trouvais même délicieux, roboratifs en diable, avec leurs histoires de vampires, oupires et autres broucolaques.
La question qui me vient est celle-ci: Vital Cimetier est-il un vampire? Ou bien un mort-vivant? Un vampire pour plaire aux filles. Ou un mort-vivant s'il ne craint pas de faire peur. Et cette question en entraîne d'autres. Pourquoi les filles préfèrent-elles les vampires, et les garçons les morts-vivants? Pourquoi pourrait-on aimer un vampire, et pourquoi faudrait-il redouter les morts-vivants? Il y a là un mystère, une injustice que je ne m'explique pas. Et encore des questions à poser à notre ami.
S'il est un mort-vivant, est-ce qu'il parle? Et quelle langue parle-t-il? Si c'est du français, n'en concluez pas que tous les morts-vivants parlent français. Ce peut être un cas isolé. Ou du doublage, surtout si c'est un français maladroit, truffé de fautes. Si c'est sous-titré. N'en déduisez pas que ces boiteux estropient notre belle langue, qu'ils prennent un malin plaisir à massacrer notre orthographe. Vous verriez le film en anglais, ou dans sa version originale, vous n'en tireriez aucune conclusion. Vous vous contenteriez de frémir. Comme tout le monde. Et de mordre, pour conjurer votre terreur, la jolie joue de votre jolie voisine.
Une invasion massive de morts-vivants anthropophages est-elle possible? Elle n'est pas impossible. Mais ce n'est pas pour demain. Certes, il y a bien de temps en temps un fou pour rejouer la scène de son jeu vidéo, ou pour dévorer le visage de sa victime, comme dans sa série préférée. Mais ce sont des gens qui sont en proie au LSD, ou à l'un de ses dérivés.
Pourtant, me direz-vous, il y eut Miami. Le buzz de Miami, vous vous en souvenez?
Je m'en souviens. Comme du jour où les poules auront des dents.
Téleph Moine n'est pas un nom inventé. Ni par un écrivain, dramaturge, metteur en scène et peintre franco-suisse, ni par un archéologue qui serait passé par là, par Séligné, et se serait arrêté dans ce petit village des Deux-Sèvres pour y lire des traces: des textes de sa façon sur le petatou et les cartelins.
C'est un nom d'abord qui sonne. Qui sonne comme téléphone. Je ne dis pas comme le téléphone, le téléphone ne sonnait pas à cette époque, pas jusque là, c'est le gendarme qui était chargé de ça, de frapper à la porte ou bien l'instituteur, et à leur arrivée l'une après l'autre on les barrait, on tuait la chandelle, on se disait que la mort avait pas faim, on le disait, afin qu'elle aille croquer d'autres marmots.

Téleph Moine n'est pas une invention d'archéologue. Et pourtant, devant ce prénom qui ressemble à une abréviation -du moins a-t-il perdu son e, et c'est du Perec avant la lettre, une disparition qui en cache, qui en annonce d'autres, à commencer par la sienne-, on est devant du temps. Un montage de temporalités différentes. Ce prénom est anachronique, comme l'image qu'on a devant les yeux, et qui nous regarde. L'image de Télèphe, le fils d'Hercule, telle qu'elle est apparue sur un bas-relief à ceux qui fouillaient Herculanum. Telle qu'on peut la voir dans la Casa del Rilievo di Telefo, la riche demeure d'un médecin d'Herculanum. Qui rappelait ainsi, avec cette scène mythique, l'origine héroïque de sa ville, de ses concitoyens, et qu'il était capable de guérir n'importe quelle blessure, les plus terribles blessures des plus terribles guerres, avec un remède aussi miraculeux que la lance d'Achille. La lance qui avait frappé Télèphe et dont la rouille seule pouvait, selon l'oracle, le soigner.
Huit ans après la Guerre de Troie, la blessure n'était toujours pas guérie, et le pauvre Télèphe avait tâté du métier de patient après celui de héros, consulté les meilleurs docteurs de toute l'Argolide, sans succès. Rien n'arrêtait la progression du mal, rien ne calmait sa douleur, au contraire, ces charlatans et leurs baumes salutaires ne faisaient que réveiller le mépris du demi-dieu pour la lâcheté cruelle, qu'aiguiser son désir de revoir Achille. D'obtenir de la lance qui l'avait frappé la guérison. Comme le lui avait promis Apollon. De la rouille. C'était le seul remède contre ce qu'on n'appelait pas encore le tétanos, et elle ferait la réputation, la gloire de ce médecin d'Herculanum.
Ainsi Téleph n'était pas du tout, comme on l'avait d'abord cru, un plagiat par anticipation (de Georges Perec et de La Disparition). Le père avait rencontré ce héros dans sa version grecque ou latine, ou par hasard, dans une histoire qu'il avait lue, entendue, et il l'avait écrit comme il l'entendait, comme aujourd'hui on appelle son fils Djézeun, parce que c'est ainsi qu'il se présente dans la série américaine, sous ce prénom qu'il conquiert avec ses argonautes la fortune et les coeurs. En appelant son fils Téleph, ce père faisait mieux que l'oracle de Delphes: il ne lui promettait pas seulement la guérison, de traverser la guerre et les siècles sans dommage, mais aussi de revivre chaque fois qu'un cueilleur de traces passerait par là, par son village de Séligné, et s'arrêterait au Monument aux Morts pour y lire son nom.
En appelant son fils Téleph, ce père en faisait par avance un héros de la Grande Guerre, un fils d'Hercule capable de survivre à ses blessures, de renaître si un éclat d'obus le touchait, si la gangrène l'emportait, et ne me dites pas que ça lui fait une belle jambe. Quand votre père écrit votre destin, quand il l'écrit comme il l'entend, sans le e final, l'issue est forcément heureuse.
Je ne sais pas ce qui valut à son lointain ancêtre ce surnom, s'il avait bon caractère, s'il était humain, affable ou un fils naturel qu'on appela ainsi naturellement, comme on donnait à l'enfant trouvé le nom du lieu où on l'avait trouvé, du jour ou bien du mois.
Jean Naturel n'est pas une invention, une nouvelle invention de la mort, un nom de plus dans ce théâtre où l'action est seulement d'apparaître. Valère Novarina n'est jamais passé par là. Il ne saurait pas situer Séligné sur une carte. Ni peut-être le département des Deux-Sèvres. On peut lire Pendant la matière, s'arrêter aux pages 16 et 17, on ne trouve pas de Jean Naturel après Jean Mourant, Jean Multiple, on passe tout de suite à Jean Nécromant, Jean Passé. Jean Négatif, c'est la seule réponse qu'on obtient, qu'obtiennent ceux qui cherchent ici Jean Naturel, tandis qu'à Séligné, s'ils allaient jusque là, jusqu'au monument aux morts, aux morts de la Grande Guerre pour y déposer une gerbe ou pour le vin d'honneur, ils trouveraient quinze noms dans la pierre, dans l'ordre qui fait NATUREL Jean arriver après MOINE Téleph et avant ROBERT Honoré.
J'imagine qu'à l'école c'était pareil, le premier jour dans la cour et chaque fois que le maître faisait l'appel, pour le certificat d'études s'ils étaient de la même classe.
S'ils étaient non présents sous les drapeaux, ils répondraient aussi bien à l'appel, ceux de la classe 1914 et des suivantes déclarés bons pour le service militaire rejoindraient leur corps le jour fixé. Tous obéiraient aux prescriptions du fascicule de mobilisation, page coloriée, placé dans leur livret.
C'était comme un tambour, une cloche plus grosse ils ne savaient de quoi. Non l'Angélus, ce qu'ils avaient cru d'abord, ni cette « armée de curés » ainsi qu'on appelle les gros nuages noirs, l'orage pour qu'il s'en aille crever ailleurs, mais la mobilisation générale. C'était le départ précipité des champs où il y avait tant à faire, l'obligation de se rendre au bourg, de se munir de chaussures et de sous-vêtements, de préparer le départ.
Ils ne seraient pas là pour raconter. Ou quelques-uns, et ils n'auraient pas les mots. Ils ne les auraient plus. On ne parlerait plus la même langue. La moisson, pour ceux qui avaient rejoint leur corps, qui l'avaient retrouvé entier ou pas trop abîmé, ce serait à jamais la faucheuse. La Grande Faucheuse. La Mort venant remettre de l'ordre dans tout ça. De l'ordre alphabétique.
Qu'importe alors que BERTRAND Julien Ernest soit tombé le 10 mai 1915 à Loos-en-Gohelle (62), et que des quatorze autres on ne sache rien, ni quand ils sont nés, ni quel jour ils sont morts, à quel endroit, de quelle manière, du moment que leurs noms défilent, tous les 11 novembre, BABIN Alphonse en tête, puis BABIN Augustin, et enfin THIZON Alfred.
THIZON Alfred, c'est encore lui qui ferme la marche quand le village est réuni autour d'un petatou ou pour grignoter des cartelins. Et il n'est pas le dernier à croquer ces gâteaux qui sont de la famille, de la grande famille des échaudés, et de fameux « éperons à boire ».
source photo: Gérard LERAY 28-01-2011
Il existe une sorte d'esprits faciles à conjurer, sans recourir au Rituel, un vers de Virgile bien choisi, bien placé, vaut tous les exorcismes.
C'est ce que démontra Ignace de Loyola. Pour expulser le Démon du corps d'une femme possédée qui le priait de la secourir, il utilisa celui-ci:
« Speluncam Dido dux et Troianus eandem / deveniunt[…] »
"Didon et le chef troyen se réfugient dans la même grotte" (Énéide, IV, 165)
À peine l'eut-il prononcé que la femme fut renversée par terre, et que le Diable la quitta.
L'Adversaire vaincu, il reste les mauvaises langues. Ignace de Loyola emploierait, pour chasser le Diable, un vers plutôt fait pour l'attirer:
« La Reine et le Troyen se retrouvent dans la même grotte... »
Oléron, une île pour s'aimer comme Didon et Énée? Le slogan peut faire sourire, les grottes étant, en dehors de quelques vestiges du Mur de l'Atlantique, impossibles à trouver. Les rochers quand il y en a forment des écluses naturelles où étrilles, tourteaux, araignées viennent remotiver le nom de Chaucre, remettre du « crabe » où on ne voyait plus qu'un signe vide. Un signifiant absolu.
S'il y eut bien pour aborder à Oléron un Troyen, un Trojanus devenu Trojan, c'est un évêque de Saintes mort en 532. « Miracles à son tombeau », dit Grégoire de Tours, sans préciser lesquels. Certes, il « s'entretint avec saint Martin », décédé deux siècles plus tôt, mais c'est une merveille et elle ne fut révélée qu'à la mort de Trojan, par le sous-diacre qui l'accompagnait cette nuit-là. Ce dernier raconta tout au clergé assemblé. « La preuve que je dis vrai?... Je meurs », conclut-il. Il ferma les yeux et décéda, à l'admiration de l'assistance.
Il y a d'autres preuves. La preuve par l'étymologie, pour ne citer que celle-là. Elle est moins spectaculaire, mais elle nous transporte autrement. Nous quittons la science pour des rivages où pourrait naître le chant. Un chant de mer comme il n'en fut jamais chanté. Et ce serait la mer en nous qui le chanterait. Dans cette île. Dans elle, comme on dit ici qu'on rêve. Dans elle ou plutôt dans son nom. Dans son nom nous entendions, nous voulions entendre le bruit des vagues. Nous voulions voir notre lumineux exil. Nous en avions le goût, bien avant de l'avoir goûté. Ou longtemps après. Nous savions. Que c'était là. Que les choses prenaient vie et vérité. Que ce serait un nouveau miracle de saint Trojan.
Nous savons. Saint Trojan -Saint Turjan, comme on dit à Oléron- est un saint Urgent. C'est à lui qu'on a recours quand l'homéopathie ne marche pas, ni le Viagra, c'est lui qu'il faut invoquer, remercier et non le nain turgescent au milieu du jardin, dernier avatar, et tellement ridicule, de ce Priape qui, avec son membre en bois de figuier ou de saule, éloignait les oiseaux et chassait les voleurs. Nombreux dans l'île des larrons. Selon le conventionnel Lequinio qui voit des Vendéens partout, vous exterminerait tout ça, de sa propre main s'il fallait, tous ces naufrageurs.
Avant d'être « l'île des voleurs », Oléron était celle des parfums, parce qu'elle abondait en herbes odoriférantes, médicinales et potagères.
Elle le sera aussi après, la paix sinon la prospérité revenue. Elle le sera avec cet oignon doux très en vogue à la Belle Époque et qu'une poignée de producteurs aujourd'hui continuent ou recommencent à cultiver.
Voilà qui remotive le nom d'Oléron. Qui remet de la rondeur où on ne voyait que de l'eau. Du ciel. On fait ce que les enfants font avec les galets qu'ils lancent. Des ronds dans l'eau. Des ricochets. Ce qu'ils font avec les noms. Ils les écoutent. Qu'y a-t-il dans le nom d'Oléron? D'Ol'ron, comme il faut dire. De la rondeur, bien sûr, et c'est ce qu'ils voient d'emblée dans l'O. Et redondante. C'est une rondeur, une douceur à réveiller les morts; du moins une salade de tomates, de carottes, et vos poivrons. À faire pâlir (un peu plus) le rouge de Niort. D'envie. Quand il voit comment ce « rosé des sables » se marie avec les agrumes, avec la betterave et la pomme pour escorter un poisson mariné ou fumé.
Et le dernier miracle, mais ce n'est pas le dernier, de saint Turjan.
Photo Marc Deneyer. Texte et photo à paraître dans L'Actualité n°100.
Si, comme l'écrit Renan dans Qu'est-ce qu'une nation? (et comme le rappelle Jean-Christophe Bailly dans Le Dépaysement), aucune montagne ou aucune rivière ne saurait avoir « cette sorte de faculté limitante a priori » que souvent on leur a prêtée, je ne vois pas pourquoi la Charente ferait exception, pourquoi elle serait une frontière naturelle. La Charente « aime » (c'est le thème celtique dont elle dérive) ceux qui boivent son eau, quelle que soit la rive qu'ils occupent, elle les aime comme les parents leurs enfants. Sans différences.
Certes, ce n'est pas la Seille, mais ce n'est pas le Rhin non plus, ni même la Bidassoa, et je ne sache pas qu'elle sépare deux pays, qu'elle borne, avec les arbres qui la bordent, autre chose que la vue. C'est le même escargot qu'on mange, Helix aspersa aspersa alias Petit-gris, et s'il y a bien une ligne de démarcation entre cagouilles et lumas, elle ne passe pas par là. C'est comme la frontière linguistique. Entre oc et oïl. Elle sinue plus bas. Et elle a visiblement reculé. Témoins certains toponymes entre Oléron et Rochefort. Dans le sud de la Vienne ou des Deux-Sèvres. Où l'ève n'a pas complètement remplacé l'aigue. Et où il y a toujours des vallades à côté des vallées. Des mots reliques. On en trouve aussi dans le poitevin-saintongeais ou parlanjhe. Des vestiges de l'occitan qu'on parlait plus haut, que l'on peut sègre (suivre), comme l'escargot sur ses chemins. Voilà qui fait baver l'archéologue. Quand il songe que la frontière entre cagouilles et lumas pourrait bien recouper celle entre Santons et Pictons. Et que ce serait là une survivance. La trace présente d'un très lointain passé. D'une très ancienne rancoeur. Lorsque les Pictons se virent offrir (prix de leur allégeance et gage d'une docilité future) un territoire excédant largement ses frontières initiales, allant en gros de l'île de Ré au pays de Retz, avec un port sur la Loire, Rezé, pour narguer Nantes et surveiller ceux restés sourds aux appels réitérés de la puissance invitante.
Un symptôme, et il n'en arrive pas que dans nos rêves. Il y en a encore dans nos assiettes. Qu'il faut sortir de leur coquille, aspirer bruyamment jusqu'à la dernière goutte de sauce. Ou qu'il suffit d'écouter. Comme la première fois les mots. Ceux des grands. Et on n'y voit que des noms. Le paysage qu'ils écrivent. Qu'ils inventent.
Ce n'est pas ce qu'on produisait autrefois. Au siècle dernier. Des constructions imaginaires ayant pour but de cacher l'entre-deux où on était. Qu'on était. Et qu'un entre-deux réunit autant qu'il sépare. On pouvait bien se réclamer de Goulebenèze et chasser en paroles le Vendéen, la différence n'était pas si grande entre les cagouilles à la bordelaise et la sauce aux lumas. La guerre entre vin rouge et vin blanc n'aurait pas lieu. De raison d'être. C'est le même plat ou presque. La même plaine. Le même vide. On a beau regarder. Il n'y a rien à se mettre sous la dent. Il y a des « vallées », mais il n'y a pas de montagnes. Pourtant, quand on supe les fûts et qu'on luche ses dêts (quand on suce les coquilles en faisant des grands sssup, et qu'on se lèche les doigts), on est bien sur ce que Michèle Aquien appelle « l'autre versant du langage ». Celui du rêve et de la poésie.
On est toujours, même si les arbres ne sont plus ici qu'un souvenir, un nom sur la carte, à Nègressauve, dans une Nigra Silva plus obscure que toutes les Forêts Noires réunies. Et plus claire aussi. Le Luc est à côté, un « bois » à traverser juste avant Saint-Romans et où la lecture redevient, l'espace d'un lieu-dit, ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être: une cueillette.
Le jauniré est jaune, comme le nom l'indique. Plus jaune que la girolle, comme on devrait l'appeler. Mais il y a peu de chance qu'en l'appelant ainsi elle vienne remplir notre panier.
Je parle d'un temps où les bises vertes sont vertes. Forcément. Même si, ce qui arrive quand on les rencontre où on ne les cherche pas, sur le chemin baigné de soleil et paressant dans l'herbe, elles sont d'un vert trop vert pour être vrai. Même si, le plus souvent, leur couleur est le violet sombre, le marron, le brun-roux, celle des feuilles sous lesquelles elles se cachent, des limaces qui tranquillement les attaquent.
Je parle d'un temps d'avant le temps. Avant qu'il ne nous lance dans la forêt. Dans le vallon de Saint Antoine, à Épinal, puis le bois des Quatre Vents. Où je marche toujours. Bien qu'il n'existe plus que sur la carte. J'y cherche toujours le gros pied (le tonton, le polonais): plus rond, plus amène que le cèpe, fût-il de Bordeaux. J'y ramasse également, quand ça ne veut pas donner, le pied rose. Plus mignon, plus gentil que l'amanite vineuse (son vrai nom), moins timide que la rougissante, et remplaçant utilement ces fougères qui scient les doigts et dissimulent si mal ma défaite.
C'est l'image du paradis. Celui que découvre l'enfant en même temps que le langage. Des noms, et qui sont motivés. Qu'il remotive à sa manière. Tant pis si ses étymologies sont fantaisistes. Il réalisera bien assez tôt que le mot, hormis quelques onomatopées, ne ressemble pas à la chose. Qu'on est chassé du paradis. Ou condamné à le voir comme un jardin interdit. Interdit à celui qui regarde, à cause du nom qu'il porte, qui le porte, vers la forêt; qui est voué à l'errance. Et qui n'en croit pas ses yeux quand il découvre, dans une forêt de Khroumirie, ce petit cyclamen. Quand il le revoit, des années après, dans un jardin des Deux-Sèvres.
Tous les deux comme trois frères, Le temps qu'il fait, 2012.
C'est la couleur sous laquelle ils se cachent. Sous laquelle on les trouve. Comme bises vertes sous les feuilles ou gormelles dans la mousse. Comme bises vertes ou pieds roses sous leurs noms.
Sous leur couleur qui varie.
Car la bise verte, scientifiquement appelée russule verdoyante, verdoie le plus souvent jusqu'au violet, en passant par le marron et le bordeaux. Et si elle paraît verte sur les chemins, d'un vert nettement plus pâle que les grandes herbes qu'elle écarte, elle et sa famille, et qui va se craquelant, s'écaillant, cela n'est pas pour vous rassurer. Comme si un champignon ressemblant à son nom n'était plus un champignon. Comme s'il fallait, pour que ce vert vous inspire confiance, qu'il soit du même brun que la feuille sous laquelle il pousse, du roux de la limace qui l'attaque. D'une couleur déroutante. Pour avoir une chance de remplir votre panier, la bise verte devait garder, bien que toujours exacte au rendez-vous, ce caractère imprévisible du champignon. C'était du vert que vous cherchiez, plus exactement du vair.
Vous mettiez quelques branches de fougères par-dessus, et vos doutes. Ils croissaient à mesure que vous progressiez sur vos sentiers, que vous avanciez dans la journée. Quand l'heure arrivait de vider le panier sur la toile cirée, de nettoyer sa cueillette, l'incertitude était à son comble. Le gamin qui se vantait de connaître la forêt comme sa poche, de reconnaître les champignons à un kilomètre, de les ramasser les yeux fermés, celui qui les appelait par leurs noms, qui les faisait magiquement surgir sous ses pas doutait. Et il aimait ce doute.
Couteau suisse, Le temps qu'il fait, 2005.
Vous ne saurez pas à qui le vieux loup de mer reproche son air renfrogné, sa mine des mauvais jours qui est sa mine de toujours, quel nez on a quand on est né revêche.
Vous ne saurez pas quelle moue de dégoût vous fait ce nez de meuil, quelle lippe boudeuse il vous faut avancer.
Ce poisson, vous ne le connaissez que de nom. Mulet ou muge. Mulet à grosse tête. Muge céphale. En latin et selon Linné mugil cephalus.
Ce nom n'est pas d'un poisson noble. De lui on ne retient que le nez ou les arêtes. On le regarde comme le « bar du pauvre », et si l'on trouve le meuil fameux, c'est d'une cuite que l'on parle.
Comme mon intention n'est pas d'en faire tout un poème -où muge rimerait avec murge, ce qui serait du plus bel effet-, et comme ce mulet a déjà attrapé avec son nom latin la grosse tête, je ne le nommerai pas, je ne le nommerai plus.
Il ne suffit pas d'appeler ce poisson par son nom pour qu'il nage docilement vers vous. Pour qu'il tombe tout cuit dans votre assiette. On n'a pas à son service un nomenclateur -un esclave chargé de nommer les personnes à son maître-, on n'est plus chez Martial. Dans ce vivier où il suffit d'appeler le muge (tout le monde ici connaît Monsieur Muge) pour qu'aussitôt il se présente. Ce poisson est un gros poisson, certes, mais il ne se laisse pas prendre. Ni au mot ni à la mouche.
Si ce poisson a la forme du loup, avec qui on le confond parfois, il s'en distingue par sa tête plus ronde et surtout par sa bouche petite, aux grosses lèvres râpeuses.
Dans sa piscina Martial nourrit des turbots et des loups indigènes, la gentille murène nage vers son maître, le nomenclateur appelle le muge bien connu (je ne vous présente pas Monsieur Muge, on ne le présente plus) et tout de suite après les mulets s'avancent, contraints, les vieux mulets seront présents, n'est-ce pas, au sénat.
Chez moi dans les Vosges on ne connaît pas le nez de meuil (on est trop loin de la mer, ou il y a trop longtemps qu'elle s'est retirée). En revanche on a une peute leumeuche qui sonne comme ce nez de meuil avec son meu qui meugle (pour un peu on entendrait mugir ce muge), qui sonne comme un reproche. Les jours où on s'est levé du pied gauche, où on rentre du bois bredouille. Des champignons, on grogne qu'on n'en a pas vu la queue d'un. Malgré le changement de lune, l'orage bienvenu. On maudit la forêt, sa grande mesquinerie. On la maudit avec sa peute leumeuche. Comme le pêcheur malheureux la mer avec son nez de meuil.
Le diable, l'assaisonnement, Le temps qu'il fait, 2007.
J'ignore de quelle cérémonie funéraire il procède, de quel banquet; ce que je sais, c'est que le macaron fait de moi quand je le mange, que je le dis ou l'écris, un bienheureux.
C'est une invitation au voyage, à voyager de La Rochelle en Italie, en passant par la Lorraine -et Le Lorrain.
Je suis en effet Claude Gellée jusqu'à Rome où, selon son biographe, il entre comme apprenti chez un pâtissier.
Sans quitter mon port, je m'embarque avec sainte Paule, sainte Ursule ou la reine de Saba, et, après avoir essuyé quelques tempêtes, j'arrive avec Énée dans le Latium.
Je chevauche, et du grand pré que bientôt je découvre, que je vois comme en extase, je me demande s'il est ce qu'était Rome avant Rome, ou bien ce qu'elle sera, ce Campo Vaccino que tant de peintres après lui viendront paître.
Oui, le macaron me fait voyager: il me fait remonter le temps. Je retourne à la Lorraine, où je suis né. À Nancy où j'ai vécu et où le macaron, le véritable macaron, celui des Soeurs Macarons, est dans toutes les bonnes vitrines. Il attend le client. Sagement. Mais si l'image se veut pieuse, je crois le macaron plus près de la bergamote que du pain d'anis, en tout cas moins dur et moins austère. Ses formes pleines, généreuses, parfaites que souligne cette appellation redondante, évoquent davantage une pâtisserie exposée là en voisine, la fameuse madeleine de Commercy. Le macaron, c'est ma petite madeleine à moi, mon temps retrouvé, et l'Italie. Car je suis, comme on dit, un macaroni.
Fouaces et autres viandes célestes, Le temps qu'il fait, 2004.
Mon maître s'appelle Élien (Claude Élien, en latin Claudius Aelianus, en grec Κλαύδιος Αἰλιανός ). Élien le Sophiste, né vers 170 à Préneste et qui vivait à Rome sous les règnes d’Héliogabale et d’Alexandre Sévère (si c'est bien le même), se révèle, avec son Histoire variée , un maître ès liens. Cet affranchi se libère aussi de la composition, à quoi visiblement il préfère, c'est ce qu'indique le titre, la variété désordonnée. Dans ce recueil d'anecdotes, d'aphorismes, de nouvelles, de potins, de notices et de faits étonnants, Claude Élien compile des auteurs qu'il oublie de nommer, des oeuvres dont il donne des extraits volontiers altérés. De ses lecteurs (j'en suis, et des plus gourmands), on pourrait écrire ce que lui-même écrit des poulpes au début de son livre: « Les poulpes ont un estomac étonnant et sont imbattables dans leur capacité d’avaler n’importe quoi. » Élien passe (sans transition, bien sûr) à l'art du tissage et à la confection des tissus (ce que je prends pour de l'ironie, ce que je comprends comme une antiphrase, le texte d'Élien étant si peu tissé, les rhapsodes au moins savent quelle pièce y coudre, ils savent coudre ensemble), puis aux grenouilles d’Égypte qui surpassent de loin toutes les autres et l'emportent, par l'ingéniosité, sur les serpents d'eau qui n'ont pour eux que leur force. L'ouvrage ne vaut pas seulement par la conservation d'auteurs disparus, ou d'oeuvres depuis longtemps oubliées, son style morcelé est encore celui du rêve, déjà quand on pense au poète du coq-à-l'âne, à celui qui toute sa vie, toute son oeuvre travaillera à supprimer les liens, à celui qui ne voudra jamais signer: Henri Michaux. Si j'osais, je dirais même, avec Pierre Bayard, qu'on a là un magnifique exemple de plagiat par anticipation.
Prolongements
« Merci pour le lien Élien », me disent les Éditions de l'Attente qui ont publié en mars 2008 Les estomacs des poulpes sont étonnants , de Pierre Alferi.
Proust parlait de réminiscences anticipées, me fait remarquer Elena, une amie dont j'apprécie toujours les commentaires. « Si ma mémoire est bonne », ajoute-t-elle.
Alain, un autre ami qui s'y connaît en Oulipo, m'écrit que le "plagiat par anticipation" n'est pas de Pierre Bayard mais de François Le Lionnais. Pierre Bayard n'en serait donc que l'inventeur, au sens archéologique du terme.
Tuer un élan ne tue pas ton élan, au contraire. Regarde Doppler. Pour lui c'est là que tout commence, qu'il décide d'emménager dans la forêt. Mais peut-être que sa décision était prise, que l'élan est arrivé par surcroît. Doppler est tombé sur un os. Un os surnuméraire, il ne serait pas le premier. Elle, car c'était une femelle. Après tout, c'est une rencontre qu'il n'a pas choisie, comme toutes les rencontres, on n'y est pas préparé. Mais Doppler saura, dans sa logique (une logique que certains jugeront loufoque), trouver une explication. Ayant moi-même des difficultés de lecture, ne parvenant pas toujours à réunir en bouquet ce que j'ai cueilli, à lui assigner une place, la sienne, dans ce qu'il est convenu d'appeler la chronologie, je comprends ce chasseur qui s'en va planter sa tente sur une hauteur pour s'adonner à son sport favori, la contemplation. Doppler et moi, nous ne sommes pas des mecs de droite. Les liens, quels qu'ils soient, nous ne les supportons pas.
Tu te demandes peut-être si ce nom de Doppler est l'effet du hasard, ou si l'auteur a entendu parler du paradoxe de Schrödinger. Je te répondrai, pour t'éviter la gêne qu'on éprouve à poser une question que tout le monde se pose mais que personne n'ose poser, surtout en public, tant on craint le regard des autres, et de paraître idiot en posant, d'une voix timide ou l'air important, une question à ce point banale. Oui, te répondrai-je, un type qui vit à l'écart de la société, qui se poste sur une hauteur pour observer la ville, en toute tranquillité, en toute impunité, qui voit les choses d'une manière aussi différente, aussi décalée, un type comme ça ne peut s'appeler que Doppler.
Mais je te parle d'Andreas Doppler comme si tu le connaissais. Comme si tu avais lu le roman de ce Suédois dont j'ai oublié le nom. Il est Norvégien? Tu es sûr? Tu es sûr que Doppler est journaliste? Qu'il revenait d'un reportage avec son collègue photographe quand leur voiture a percuté un lièvre? Tu en es sûr? Et que les deux hommes partent dans la forêt à la poursuite de l'animal blessé? Tu es sûr que tu ne te trompes pas de forêt? De Scandinave? Pour moi, dans le roman que j'ai lu, l'animal rencontré et tué est un élan, un élan femelle, elle ne fait pas d'Andreas un chasseur, Andreas n'aime pas, n'aimera jamais les chasseurs, mais un gars capable de quitter sa femme, son travail, son appartement, bref, un sâpré pêcheur de truites.

Le parquet d'Annecy a annoncé lundi à l'AFP qu'il n'y avait pas de lien entre la tuerie de Chevaline et le scandale de la viande de cheval.
Le porte-parole du Saint-Siège a catégoriquement démenti les rumeurs selon lesquelles la renonciation de Benoît XVI serait une conséquence du "Vatileaks".
Selon une source proche de l'enquête, il n'y aurait aucun lien entre le squelette de Richard III découvert sous un parking à Leicester et le cheval retrouvé dans les lasagnes Findus.
En revanche, des chercheurs britanniques ont pu établir que les restes fossilisés qui dormaient depuis plus d'un siècle dans un muséum d'Ecosse appartenaient à une nouvelle espèce de crocodiles ressemblant un peu au dauphin. Un dauphin qui, avec la grande mâchoire munie de dents pointues et crénelées dont la nature l'a doté, ne se présenterait pas à un plongeur, fût-il moniteur à Hawaï, parce qu'il s'est coincé la nageoire pectorale gauche avec une ligne de pêche et nage avec difficulté. Tyrannoneustes lythrodectikos (c'est le gentil nom qu'on lui a donné) ne demande jamais d'aide et il ne se laisse pas filmer.
Glen Baxter et la moussaka, c'était donc ça!
Vous êtes tous deux bien énigmatiques, me dit un ami qui visiblement ne voit pas le lien.
Je voudrais vous voir, lui répondis-je incontinent, vous et votre fameux stiff upper lip, le jour où votre moussaka vous demandera, d'une voix hennissante, "Find us!"
L'archéologue a beau avoir joué toute son enfance aux devinettes d'Epinal, il n'arrive pas à trouver le troupeau de mustangs qui se cache dans son hachis.
Canelloni honni quand il hennit.
Il y a certainement un lien entre La liberté guidant le peuple et les attentats du 11 septembre. Mais lequel? Et qui a intérêt à nous le cacher?
Le mélomane que l'on a vu sortir de sa poche un rasoir et des lames voulait, selon les gardiens qui l'ont maîtrisé, "écouter L'Origine du monde en épilation intégrale". A ce stade de l'enquête, il n'est pas possible d'établir un lien avec le geste susmentionné de la déséquilibrée de Lens.
Madame Delait, née Clémentine Clattaux, est à Thaon-les-Vosges, derrière le comptoir de ce qui deviendra, quand elle aura eu la révélation de sa mission, le Café de la Femme à Barbe.
Sait-elle, quand elle pose avec ses chiens, en cycliste, en voiture, en lecture ou à son miroir, qu'elle met ses pas dans les pas de Jeanne, dans ses mots, entendus d'un hêtre magnifique appelé l'Arbre des Fées?
Elle, c'est un autre oracle qu'elle recueillit, d'une femme à barbe qu'elle était allée voir avec son mari à la foire à Nancy.
Et peu lui chaut que Jeanne, en racontant ainsi sa vocation, mette ses mots dans les mots de Libaire, une autre bergère qui, dans des temps bien plus anciens mais dans ces mêmes maigres landes où ne prospèrent que les genévriers, où les troupeaux de moutons font partie du paysage, se vit intimer l'ordre d'aller arracher à l'Apollon de Grand sa barbe, ce qu'elle fit sans hésiter. Cela lui coûta la vie et lui valut la sainteté. Son martyre eut lieu sur la voie romaine, près de la deuxième borne milliaire, en direction de Soulosse, mais décapitée, cette vierge chrétienne ramassa comme si de rien n'était sa tête, la passa sous l'eau d'une fontaine, la peigna, la pomponna, puis la coucha dans un suaire où elle dort pour l'éternité.
Madame Delait connaissait-elle ce miracle? On peut en douter. Comme on peut douter qu'elle ait à Prague visité Notre-Dame de Lorette, le couvent, qu'elle soit tombée sur cette étrange chapelle où l'on voit sur sa croix et avec sa barbe la sainte qu'on appelle là-bas Liberata et chez nous Livrade. Si elle est toujours sur la croix, affublée de la même abondante barbe noire (dont le Seigneur lui fit cadeau, après des nuits de prières, afin qu'elle échappe au mariage à quoi on la destinait, son père, parce qu'elle voulait que Dieu fût son seul époux, la fit crucifier), elle porte de nombreux noms comme Wilgeforte, Virgo fortis, Wilgefortis barbata, liberata, comeria et Eutropia. En français, cette Wilgeforte devient Digneforte, Guilleforte, Milleforte, Virgeforte et finalement Livrade.
Celle qui s'enrôla dans la Croix-Rouge durant la Première Guerre Mondiale et devint la mascotte des Poilus décède à Epinal, d'une crise cardiaque, le 19 avril 1939. Le 1er septembre de la même année, Hitler ayant envahi la Pologne, la France et l'Angleterre décident de déclarer la guerre à l'Allemagne. Son épitaphe est, comme elle l'a souhaité:
"Ici gît Clémentine Delait, la Femme à Barbe"
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