Jeudi 24 mai 2012 4 24 /05 /Mai /2012 08:58

 

C'est sous deux titres, Le Homard flambé et Le Bateau d'Émile, que sort en 1962 le film de Denys de La Patellière. D'après une nouvelle de Georges Simenon. Les dialogues sont de Michel Audiard, et, si je puis me permettre d'ôter quelques boulons à la statue du Commandeur, du moins de les desserrer, inégaux. Il va dire que j'ai la tête qui enfle, le bonhomme, qu'en plus de ça « je cause entre guillemets », tant pis. J'assume.

J'apprécie donc la réplique d'Annie Girardot. De cette Fernande qui chante à Nantes, au Mistigri, quand Émile (Lino Ventura) lui reproche sa vulgarité, son laisser-aller, dans un langage châtié que raille sa compagne.

Je trouve aussi savoureux cet échange:

«T'es sûr que t'as rien oublié?
- Si, toi et définitivement. »
 

Plus lourde cette phrase, et même indigeste, fût-elle mastiquée par un Michel Simon grimaçant et jouant une fois de plus les provocateurs égroteux, un Charles-Edmond Larmentiel revenu de tout et à La Rochelle, sa ville natale, pour y « clamser ». Mais d'abord pour « emmerder » son frère François, Président Directeur Général de la Compagnie Larmentiel, et « allumer un pétard au cul » de cette famille respectable.

« Dans la famille les femmes auront toutes la blondeur souriante, la stupidité diaphane qu'on ne retrouve que chez Botticelli », lance-t-il à sa nièce (Claude, interprétée par Édith Scob).

« Les formules heureuses ne sont pas nécessairement drôles », rétorque un peu plus loin Pierre Brasseur (le frère respectable contraint d'accueillir, à la Gare Maritime, cet « oncle de Tahiti », de l'installer dans sa chambre, désormais celle de Claude, sa fille, la blonde souriante dont le vieil anarchiste moque au passage les goûts de cocotte).

Cette formule n'est ni heureuse, ni drôle. Charles-Edmond n'a pas choisi. Pas plus qu'entre la cirrhose et la vérole. Il s'est offert les deux, confie-t-il au notaire écoutant ses dernières volontés: « la peur de rater une affaire », c'est son côté Larmentiel.

Celle d'Émile (son fils naturel) n'est pas plus heureuse, ni plus drôle, qui convertirait au féminisme le plus misogyne des patrons pêcheurs:
« Seulement faut comprendre. Y a pas que le plumard dans la vie, ou alors, tu te fais du tort, et l'ennui avec les femmes c'est qu'elles sont bonnes qu'à ça, ou à faire la cuisine. C'est le tramway de Shanghaï ou le boeuf en daube - et encore - faut choisir, parce que t'as rarement les deux. »

Lui ne choisit pas. Émile est bien le fils de son père. C'est bien un Larmentiel. Il ne sait pas trancher. Une nuit qu'il a bu un peu plus que d'habitude, que de raison, il emmène la jeune femme en barque, loin du port, sous le prétexte de relever ses casiers à homards. Mais au moment de la précipiter à l’eau (se débarrasser de Fernande, c'est ce qu'exige son oncle, la condition pour qu'il hérite), brusquement dégrisé, il se jette dans ses bras. Puis se rue chez Larmentiel où Charles-Edmond est passé de vie à trépas: «Dire que c’est pour des pourritures pareilles que j’ai failli buter Fernande!» lance-t-il aux membres de sa «famille».

Je laisse aux spécialistes le soin -le plaisir!- de préciser ce qu'est le «tramway de Shanghaï», en quoi consiste cette pratique sexuelle, de décrire la position.

Je dirai pour ma part, et ce ne sera pas un scoop, qu'on n'est quand même pas dans Les Dents de la mer: le bateau dont nous parlons n'est pas L'Orca, Émile Bouet n'est pas Quint, ce vieux loup de mer et chasseur de squales qui réveille nos peurs, et notamment la peur du féminin. Annie Girardot campe une chanteuse de bastringue qui ne montera jamais plus haut que Nantes, et qui ne parviendra même pas à faire d'Émile un assassin. En dehors de certaines répliques datées, des poncifs de l'époque, les Chiennes de garde n'auraient pas tellement de quoi mordre. Ce sont les limites du genre -de la comédie dramatique-, et les défauts du film, de ne pas choisir entre le rire et les larmes, entre la tragédie et la comédie. Lino Ventura s'en explique fort bien.

Mais après tout, pourquoi faudrait-il choisir? Entre le homard à la nage et le fameux apéritif qui pince et pour lequel, bien qu'on n'ait pas l'âge, qu'on ne l'ait plus ou pas encore, on en pince. Entre un quinquina de nos contrées et le guère plus connu homard à la Sartre -à la mescaline. Choisir c'est renoncer. Sacrifier des possibles. Préférer la raison à la jouissance. Se priver de bien belles ivresses. C'est la leçon de ce film qui sort sous deux titres. Et du homard flambé façon Le Divellec. Le Chef n'a sans doute pas lu Bachelard, il ne connaît pas l'oeuvre d'Hoffmann, mais il sait la poétique excitation de l'alcool. Il entretient, et de quelle manière, la flamme de la jeunesse -la flamme du punch!-, il met de la bohème dans nos assiettes, de la folie, transforme, l'espace d'un repas, un bon bourgeois de province en un bousingot de la plus belle eau. De l'eau de vie, de l'eau de feu. De celle qui brûle la langue et s'enflamme à la moindre étincelle.

le_bateau_d_emile-copie-1.jpg                                                                                 à paraître dans L'Actualité N° 97

Par Denis Montebello
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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 11:19

 

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Le temps passe et ce sont des visages. Des visages de gens qui prennent le bus et qu'on croit apercevoir derrière la vitre quand c'est devant qu'ils sont, et bien collés. L'illusion serait parfaite si l'on n'avait pas à le prendre, ce bus, pour rejoindre le campus ou bien La Milétrie où généralement les masques tombent, où l'on n'est plus ''personne'' (ce à travers quoi ça sonne, qui résonne), qu'un corps souffrant et qui va battre son dail. Tandis que sa vie défile. Que passent tous ces visages où on ne voit pas le sien. Pas encore. Trop tôt pour la fauche à saint Pierre. Ou trop tard. On n'a plus besoin de vous. Vous pouvez ranger votre faux. Retourner à l'ordinateur. Lui dire que la mort n'avait pas faim. Même si elle vous attendait à la gare. Même si elle vous cueille à peine sorti du train.

« La cadence des bus participe de ce même artifice, avec le fond soyeux des montées de vitesses et le bruit des portes pneumatiques: pschitt de soda colossal, où boivent une cinquantaine de bouches. »

Vous ne vous demandez pas dans quel film vous êtes. Dans quelle saison de Six Feet Under. Vous hésitez. À monter, puis entre ces visages. Vous n'avez pas longtemps à choisir. Une brusque accélération ou un coup de frein vous installe à côté du vôtre. Vous assigne votre rôle. À vous de jouer maintenant, de le jouer le mieux possible, le personnage qui vous échoit. Celui de journaliste par exemple, à L'Écho du Poitou. De « chroniqueur de chiens écrasés dans une obscure gazette ».

Vous êtes monté dans le bus, maintenant vous montez avec lui. Vous entrez « dans cette nuit de corbeaux muets, grimpant les ripés de la ville, les redescendant », vous tombez dans un sommeil semblable à la mort mais qui n'est pas la mort. Pas encore ou déjà plus. Vous écrivez. C'était ça où marcher. Errer dans cette ville où on a si peu de chances de se perdre. Le roman aura pour titre Anaïs ou les Gravières. « Écrire, c'est peut-être, simplement, s'asseoir en face de soi-même, endosser tous les rôles, parler dans la ''personne'', ce masque. ». Cette ''personne'' dans quoi vous parlez (comme on dit ici qu'on rêve), c'est la première: cette nuit j'ai rêvé dans toi, vous lui dites à celle qui n'a plus de visage, ou qui n'en a pas encore, ou qui les a tous les deux, et les cinquante qu'on voit passer sur l'écran tandis qu'on agonise. Toutes les vies de celui qui dit « je » et qu'on appelle le romancier. « Je suis un personnage parmi les autres, avec ma propre matière, double: ma chair et mon passé de grand type, bien vivant, et cette incandescence qu'est devenu mon coeur depuis qu'y brûle cette elle à grand feu constant; un personnage sans nom parmi ceux qui gravitent, peu nombreux, autour d'Anaïs -sa mère, Petit Louis, Toto Beauze, le légionnaire, Mao. »

« Mao, c'est presque moi », dites-vous quand vous vous regardez dans la vitre. Sur l'écran. Quand vous l'avez dans les yeux, son visage, que vous voulez le suivre. Et qu'en même temps ça bouge avec l'oeil de celui qui regarde, dont les regards tentent d'échapper à ce qui scrute en lui. Vous parlez comme un romancier qui s'est assis en face de soi-même. Ou à côté de son visage. D'où le « presque ».

« Mao.

Je dis Mao. Je pourrais aussi bien dire ''moi''.

Moi, c'est presque dans Mao.

Mao, c'est presque moi. »

Vous êtes dans ce bus où quelqu'un a eu l'idée saugrenue de coller des visages. Des visages de gens qui prennent le bus et qu'on voit défiler tandis qu'on attend le sien. Sur la vitre. Qu'on voudrait détacher ses yeux de l'écran. On dirait qu'on serait, moi Mao, toi Anaïs...

« Nathalie, elle s'appelait Nathalie...

-Nathalie, Anaïs, c'est du pareil au même, elle est incluse dans Nathalie, Anaïs, regarde, juste l'S qui ressort comme le bec du petit oiseau... »

Du petit oiseau qui ne sort pas, qui ne veut pas, ou bien on ne lui en laisse pas le temps. On repassera pour la photo. Vous repasserez. En attendant, quand vous ouvrez les yeux, vous ne voyez rien, et c'est très bien, ça vous apprend à mourir.

Vous serez donc Anaïs. C'est elle qui dit « je », qui le joue et Dieu sait ce qu'il en coûte. Ou le diable. On vous avait prévenu. C'est toujours lui qui apparaît à la fin. Dans le miroir où l'on se serait comme Narcisse noyé, abîmé dans la contemplation de son néant s'il ne s'était mis à parler. À parler par votre bouche.

« Je m'appelle Anaïs.

« J'habite à Poitiers.

« J'ai dix-sept ans.

« Je vais au lycée de la ZUP, un lycée qui porte un prénom et un nom de duchesse. »

Cela à la fin. Pour nous rappeler comment le roman progresse. De la périphérie vers le centre. Vers ce trou où le journaliste reconnaît peu à peu sa dépression. Il régresse plus qu'il ne progresse, comme cette route de M*** à L*** et qui conduit à A. A comme Anaïs. Anaïs ou les gravières.

«Une ''dépression'', c'est un trou, aussi: -les gravières, les cavernes: dépression; »

Ce roman de Lionel-Édouard Martin ressemble à un récit, à une enquête policière mais conduite par un journaliste dépressif et qui vit sous le regard de l'ordinateur, de cet oeil qui scrute en lui et qu'il n'aurait pas voulu voir depuis le bus où il est installé.

Il n'aime pas non plus ce reflet quand il interroge la vitre. « Ce reflet: mon moi tragique, ma cave sous les ruines. »

Mais il sait qu'écrire, c'est aller à la rencontre de ses propres gouffres.

Jusqu'où ça va, à quelles profondeurs, par le jeu des cavernes, des rivières souterraines. Avec quoi ça communique. Quels parcours cela dessine. Pour celui qui entend remonter à la source. À cette source qui est une résurgence.

« C'est parmi toutes ces sources que j'ai mon gué -moi l'écrivain, qui porte Anaïs sur mes épaules pour la mener sur l'autre rive: et elle est bien lourde et elle me pèse; ma lassitude résulte de ces phrases continuellement reprises, épurées de l'inessentiel, pour en faire cette écriture où je cherche à nous incarner tous... »

 

 

 

Lionel-Edouard Martin,

Anaïs ou les Gravières

Les éditions du Sonneur

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Par Denis Montebello
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Mardi 1 mai 2012 2 01 /05 /Mai /2012 08:26

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Retour à ma vieille ville natale où j'ai retrouvé des visages, des noms dont me séparaient combien d'hivers, et revu pour la première fois depuis l'enfance, depuis la grande forêt d'enfance, des hannetons.

 

3411835_3a41fcf16b_l.jpgJ'en ai bien compté quinze (sur les trottoirs) jusqu'à La Licorne où j'allais dédicacer Tous les deux comme trois frères. La raison, l'Ours des Vosges -l'apiculteur où j'achète mon miel- me la donne. Les sangliers prolifèrent, de leur groin ils fouillent le sol, toujours en ligne droite, pour déterrer les fameux vers blancs, les larves et ce sont maintenant des hannetons qui s'envolent de la terre labourée vers les arbres, des hannetons qui tombent bêtement, lourdement sur le trottoir où en général on les écrase sans les voir, trois ans de vie immobile, d'obscures mastications et de patientes métamorphoses pour en arriver là.

Le temps est loin où un imprimeur-libraire à Mirecourt, directeur du journal La Ferme, déclarait la guerre aux hannetons, voulait y précipiter toute la jeunesse. Qui ne voyait jusque là dans le gueugueu qu'un jeu, innocent quand on lui attachait à la patte un bout de fil. Un peu moins loin celui des "leçons de choses", où l'instituteur qui ne faisait plus de la chasse aux hannetons un devoir vous récompensait par un bon point. Et cela donnait vite une image.  Mais ce retour du hanneton qui coïncide avec mon retour dans les Vosges, ce que je prends comme un signe (que la nature ici est un peu plus préservée qu'ailleurs), et même pour un heureux présage (tandis que je me dirige vers la librairie où m'attendent mes nombreux lecteurs), je ne suis pas certain, même si les apiculteurs locaux souffrent moins du Cruiser que ceux des plaines à colza, et sont épargnés par le frelon asiatique, qu'on l'accueille plus favorablement qu'en 1868.

Autre phénomène, la chaleur estivale qu'il faisait dans l'Est et la poussée, curieuse en cette saison, des petits-gris (le tricholome terreux ou couleur de terre mais il va, suivant mon souvenir, du gris souris au gris foncé et toujours du côté de La Verrerie) que signalait Vosges Matin et que j'ai pu constater samedi dernier au marché d'Epinal. Où la marchande des quatre-saisons proposait, à côté du muguet du 1er Mai, de ces champignons d'automne dont on racontait chez moi qu'ils avaient été tellement ramassés, pendant la Guerre et à La Verrerie (dont les bois avaient été ratissés), qu'ils avaient quasiment disparu. On parlait des vrais, et non de ces faux petits-gris qui hantaient désormais les sapinières et cherchaient, en vain, à faire oublier les fricots d'antan. On en parlait comme le Maréchal du travail et des travailleurs que je salue au passage, qu'ils défilent ou qu'ils passent la journée en forêt ou en compagnie d'un livre. Je les salue et les invite à cueillir ces survivances: à lire ces symptômes.


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Par Denis Montebello
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Mardi 17 avril 2012 2 17 /04 /Avr /2012 15:13

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On en reprendrait bien, qu'on disait à son ami Nicolas, de cette assiette du pécheur qu'il avait photographiée et qu'il vous proposait comme plat du jour. On ne croyait pas si bien rire. Je constate aujourd'hui, en consultant le menu tel qu'il s'affiche sur la voûte intérieure (droite, en regardant vers la mer), que le canal la ressert, le canal de Rompsay (c'est ainsi qu'à l'écluse on l'appelle, et sur les panneaux qui lui prêtent, lui souhaitent une double vie). Au lieu du gros cochon rose que j'avais eu tant de mal à digérer, surtout après avoir réalisé qu'il invitait à quelque apéro saucisson et pinard. Et à faire comme en 732.

Je m'étais tellement mis Martel en tête que je n'avais plus faim. Ce LIBERTÀ PER ZIPPO m'avait littéralement coupé l'appétit. Et d'apprendre que Renaud Camus soutenait le Bloc identitaire.

 

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Je regardais avec une indifférence amusée le TROTIRIDER POUR LA LIFE. Je m'y arrêtais à peine. Et à ce BLUNT, quelques mètres plus loin, sur un mur (sur son mur, ce crétin se croyait sur Facebook): CI TU M'AIME PAS ALORS VA NIQUER TA MERE FDP. Sur le mien je proclamais, en écho et avec une forfanterie qui ne trompait personne, ma prochaine, mon imminente conversion à la trottinette freestyle.

Car il ne s'agissait que de cela. D'un truc de gamins en mal de sensations. En quête de limites. Et non, comme je l'avais cru d'abord, de cultivateurs en herbe, d'un bolos qui en est encore à se demander comment on fait pour rouler avec une feuille royal blunt, s'il faut un carton. Celui-là on le nomme Blunt parce qu'il ne capte rien, c'est un boulet, un étron, qu'il aille niquer sa mère ce fils de pute et qu'il nous laisse rouler à mort et lécher comme des porcs. Car un petit coup de langue ne suffit pas. Comme on dit sous le pont et entre potes. Entre deux séances de trottinette. Entre deux tricks.

Cette hypothèse écartée, je m'étais rabattu sur un autre BLUNT, sur un Sexy James dont nul n'ignore, pas même moi qui ne suis pas de cette génération, qu'il les aime, ses groupies, qu'il a des relations sexuelles avec elles, qu'il a toujours pensé que c'était de sa responsablité de le faire, qu'il l'a fait avec la Czech model Petra Nemcova. Mais je ne voyais pas une fan éconduite en arriver à ces extrémités. À traiter de fils de pute celui dont elle eût vénéré, une semaine auparavant, la dernière goutte de sueur et même les postillons s'ils avaient pu tomber sur son agenda cahier de textes et sur sa photo. Lui faire oublier ceux du prof d'anglais. Dont elle zappait avec une belle assiduité les cours. Elle ou il. Toutefois j'avais du mal à l'imaginer, lui, manifestant ainsi, ici, son dépit amoureux. Foulant aux pieds son idole et balançant son statut. Ou lui roulant dessus avec son envy violet.

Certes, la trottinette freestyle est une affaire de mecs, un truc de keums pour épater les meufs avec leur trott Leclerc ou Leader Price customisée, inventée, carrément, avec plusieurs guidons plusieurs roues et une vidéo de leur plus belle rota, back flip, front flip, ce serait trop stylé. Et un sacré coup de jeune pour ce canal qui ne voit passer que des vieux avec leur chien. Des groupes marchant vers le troisième âge, à l’aide de bâtons en fibre de verre et de carbone. Ce ski de fond n'a pas besoin de neige pour optimiser les effets de la marche. Le trotirider non plus, ni de neige ni de spot pour réaliser des tricks d'enfer, sa vieille trottinette n'est pas l'envy bleu turquoise dont il rêvait, deuxième version du deck de chez Blunt encore plus solide et plus léger, mais elle fait pâlir le vététiste qui filera sans un regard, abandonnant la partie et l'artiste au milieu de la rota en position flip condor ça bloque un peu on a l'impression, mais ce n'est qu'une impression. Elle aura disparu dans la vidéo qu'il prépare. Une vidéo que le vététiste ne verra pas, hélas, car mon petit doigt me dit qu'il croisera, juste après le pont de Chagnolet et pour son plus grand malheur, une battue aux sangliers.

Vous me suivez? Non? Moi non plus, si cela peut vous rassurer. Va trop vite. Un graff chasse l'autre. C'est comme dans les rêves. Comme à Rome dès qu'on creuse. Le regard s'engouffre dans le futur couloir du futur métro, le vent. Balaye tout. La fresque à peine elle est apparue. « Si nous voulons traduire dans l'espace la succession historique, nous ne pouvons le faire qu'en plaçant spatialement les choses côte à côte», écrit Freud dans Malaise dans la civilisation. Pour montrer le mode de conservation du passé, il prend l'exemple de la Ville Eternelle, et, tel un archéologue faisant visiter le chantier que l'autoroute a ouvert et qu'elle va bientôt recouvrir, trop tôt car il aurait aimé poursuivre les fouilles, pousser plus avant ses investigations, il nous demande d'imaginer, non plus un lieu d'habitations humaines,   « mais un être psychique au passé aussi riche et aussi lointain, où rien de ce qui s'est une fois produit ne se serait perdu, et où toutes les phases récentes de son développement subsisteraient encore à côté des anciennes. » C'est ce que Georges Didi-Huberman appelle l'anachronisme de l'image. Pour l'observer, il n'est pas nécessaire d'aller jusqu'à Rome. Il suffit de s'arrêter à l'écluse, de regarder, sous le pont, les tags qui recouvrent la voûte intérieure du tunnel.

Et de reprendre depuis le début. S'il y en a un. Si ce canal n'a pas été condamné dès le départ. Et même bien avant. Supplanté par le progrès, alors que du chemin de fer on n'a pas écrit la première ligne.

Il y a bien d'autres moyens d'aller à Niort. De nier l'évidence. De refuser l'histoire, ou seulement de marcher avec elle. Avec ces gabares qui n'ont pas d'autres jambes que celles qu'on leur donne. Et les chevaux, sur ce chemin de halage qu'est alors et pour beaucoup la vie.

Mon texte n'est pas commencé, que déjà il est obsolète. Comme ce canal censé relier Paris à La Rochelle et qui, pour ne pas aller à Niort, ou pour y aller, s'est arrêté à Marans. D'où le nom qu'on lui donne à La Rochelle de canal de Marans.

Canal de Marans ou canal de Rompsay?

Autant demander à l'Erdre quand on la voit, quand elle n'est pas encore déviée de son lit naturel, dans quel sens elle coule.

Ce canal n'est pas « la plus belle rivière de France », pourtant, comme l'Erdre à Nantes, il passe par un tunnel, et comme ce palindrome il répondrait, s'il était doué de parole, dans les deux. Et ce ne serait pas ambigu, ce serait même parfaitement limpide. Il répondrait à la question qu'on ne lui a pas posée.

Cet homme qui remonterait le canal, s'il pouvait le descendre.

Le canal lui répondrait, alors qu'il ne demandait rien, que de faire plaisir à son chien. Il s'adresserait à lui. Comme le fleuve Cosas qui selon Elien (suivant Aristote) saluait Pythagore quand il le traversait. Lui il ne le traverse pas, sauf pour éviter un chien plus gros et que son maître promène sans laisse, mais le canal lui parle.

Comme la carpe de nos jours et sur nos murs. Car elle n'est pas muette, la bête. Je dirais même qu'elle crie. Tant elle a du mal à respirer parmi les tags recouvrant la voûte intérieure du tunnel. Une pollution non moins grave que les plantes aquatiques qui colonisent le canal, par exemple l'Egeria densa, originaire d'Afrique du Sud, dont la vitesse de propagation est de l'ordre de deux kilomètres par an, ou l'algue filamenteuse Cladophora, dite « peau de vache », qui prolifère au printemps et au début de l'été. Donc elle parle, la carpe, elle écrit. Et quand elle écrit sur la voûte intérieure du tunnel, à l'abri des regards et pour attirer l'oeil de celui que l'aménagement de la piste cyclable contraint de passer par là, avec son chien, c'est à la manière de Julien Gracq parlant de Nantes, une ville « ni chair ni poisson », autrement dit une sirène.

 

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On se souvient du poisson volant, et de ce que je prenais pour un gentil PÉCHEUR.

Eh bien le poisson s'est envolé! Ou plutôt il a été recouvert en partie par un tag qui fait écho à la fresque. Je parle de celle qui polluait l'autre rive, qui maculait l'autre voûte -celle de droite-, du cochon rose et du LIBERTÀ PER ZIPPO, avec aussi la ligue 732. La ligue 732 est toujours là, sur la voûte intérieure droite (en regardant vers la mer), à droite de la fresque, à la droite de la droite et c'est exactement sa place. Elle n'a pas bougé. Ou plutôt si, puisque si elle est restée au même endroit et intacte, on la retrouve maintenant sur le côté gauche, avec un GUD pour ceux qui n'auraient pas compris ou qui hésiteraient encore à dire haut et fort -en brun et noir- GOOD NIGHT LEFT SIDE. Cela sur le côté gauche et à la gauche, bien sûr. Malgré l'allure de graff. Le graffeur connaît son métier, et l'art de brouiller les frontières. Mais il sait aussi appuyer son message. À l'intention des bolos qui, au moment de voter, s'ils en ont l'âge et la volonté, se demandent de quel côté ils sont de la force, et qui préféreraient l'obscur, plus tendance, ils ont laissé un FASCIST IS FASHION qui les éclairera et les aidera à choisir. Un à gauche, en noir. Et l'autre rouge à droite. On ne cite pas encore Gramsci, mais ça viendra. La bataille des idées ne fait que commencer. Et celui qui passe sous le pont, qui emprunte ce tunnel, bien obligé (par les travaux d'aménagement de la piste cyclable), est le témoin involontaire, et néanmoins intéressé, d'un conflit qui ressemble plutôt (pour le moment) à une guerre de communiqués.

Car le côté gauche n'est pas en reste, qui a envahi à son tour la voûte intérieure droite et laissé une trace de son incursion en territoire négatif (comme on dit à la Bourse), une trace certainement éphémère et qui, à l'heure où j'écris ces lignes, est peut-être déjà effacée ou recouverte d'un tag vengeur.

 

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Cette trace, la voici: PÉCHEUR CARNASSIER, et c'est signé CARPE. Qui est donc le poisson qui volait avant et en face et qui s'est envolé. Qui a été chassé, non seulement par les méchants pécheurs, pires que les plantes aquatiques proliférantes, mais aussi par les tags. Plus que les algues filamenteuses, ils vous empêchent de respirer. De parler. Or les carpes ont grand besoin de faire mentir leur réputation. De changer leur image. Et c'est pourquoi elles ont volé jusque là pour dire, écrire leur colère. Pour retrouver leur place (celle qu'elles occupaient avant que la fresque immonde ne les déloge) et vous crier, PÉCHEUR, de RENDRE VOS POISSONS. Ou de les laisser tranquilles. C'est ce qu'on devine sous le cochon, ce qu'on lit en filigrane et que le blanc et le rose ne pourront jamais effacer, ce que la couleur montre à force de le cacher; le message qu'on peut, à partir des quelques lettres sauvées de la destruction, des informations déjà recueillies, et vu le contexte, légitimement restituer.  

 

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Elles sont donc revenues, les carpes, crier leur colère.

Et tant pis si elle est mal interprétée. Si on y voit la marque de ce qu'on -ce con de Claude Allègre- appelle l'intégrisme vert. Le geste fou d'un végétalien. Un de ces défenseurs de la cause animale qui, après avoir fait interdire le commerce des peaux, des fourrures, de l'ivoire, dénoncé la corrida, la vivisection, la chasse, voudraient maintenant empêcher la pêche et nous priver d'un de nos derniers plaisirs, avec la cigarette.

 

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Et tant pis pour les JOUVIN, les GRANDIN, les DROUHINAUD, J.C.GUILLAS, CHARIOT que d'autres ont patiemment gravés dans la pierre, pour échapper à l'oubli, ou à l'ennui. Je parle des militaires en faction, non des forçats napolitains ou espagnols qui ont creusé ce canal. Ceux-là n'ont pas laissé de nom. Et le temps les a mangés pour de bon.

Et tant mieux pour ceux qui croyaient comme moi qu'on était chair ou poisson, mais pas les deux. Qui n'écoutaient pas, ne voulaient pas écouter les sirènes de la poésie. Ni relire Julien Gracq. Ceux-là font maigre quoi qu'ils mangent. Pour eux c'est tous les jours carême. Le péché de chair, c'est forcément un pêcheur qui vous trompe avec sa morue. Qui vous répond, quand vous l'appelez sur son portable, pour vérifier, qu'il surveille sa ligne. Que vous effrayez le poisson à gueuler comme ça. Ou bien un couple mangeant son jambon beurre tranquillement, innocemment (malgré un baiser furtif quand vous les dépassez, et déjà vous pensez que les cheveux d'une femme ne sont pas une serviette où s'essuyer les lèvres), et que vous trouvez au retour au beau milieu du chemin, de votre chemin de halage, lui sur elle occupé à lui malaxer la poitrine qu'elle a, soit dit en passant, opulente, et qu'elle offre généreusement à ses mains et à vos regards, elle en train de fouiller dans sa braguette et, vous ne rêvez pas, redoublant d'ardeur à votre passage. Vous obligeant à fuir ce qui finissait par ressembler à une invitation.

Parce qu'ils nous invitent. Je parle des auteurs de ces graffiti. Ils nous invitent à une lecture relationnelle -à lire deux ou plusieurs textes en fonction l'un de l'autre-, à une lecture palimpsestueuse. Cet adjectif dérive de « la vieille image du palimpseste, où l'on voit, sur le même parchemin, un texte se superposer à un autre qu'il ne dissimule pas tout à fait, mais qu'il laisse voir par transparence. » (1). Et Gérard Genette de poursuivre: « L'hypertexte nous invite à une lecture relationnelle dont la saveur, perverse autant qu'on voudra, se condense assez bien dans cet adjectif inédit qu'inventa naguère Philippe Lejeune: lecture palimpsestueuse. Ou, pour glisser d'une perversité à une autre: si l'on aime vraiment les textes, on doit bien souhaiter, de temps en temps, en aimer (au moins) deux à la fois. » (2)

À quoi nous invite ce PÉCHEUR CARNASSIER? À ranger nos épuisettes, nos filets à papillons? Sans doute. À imiter ces joggeurs qui courent pour rattraper leur négligence? Peut-être. Et pourquoi pas ces chiens égyptiens qui « ne vont pas s'abreuver au fleuve buvant tout leur soûl, d'un trait et sans contrainte, et ne se penchent pas sur l'eau pour laper: ils se méfient en effet des bêtes qui vivent dans l'eau. Ils courent le long de la berge et boivent à la sauvette ce qu'ils peuvent laper au passage, et font cela à plusieurs reprises. Petit à petit, ils finissent par être rassasiés. Ils évitent ainsi la mort, tout en étanchant leur soif.» (3)

 

 

(1) Gérard Genette, Palimpsestes, Seuil, p. 451.

(2) Gérard Genette, Palimpsestes, Seuil, p. 452.

(3) Elien, Histoire Variée, La Roue à Livres, Les Belles Lettres, p.2

 


Par Denis Montebello
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Vendredi 13 avril 2012 5 13 /04 /Avr /2012 11:04

01 Cancellaz corridoio

 

 

Parler d'archéologue du présent, à propos de Luigi Grazioli, ce serait faire un pléonasme. Ce qu'il cueille, de l'avis de celui qui le lit, et qui aujourd'hui traduit ses Correzioni, commenti, rettifiche, cancellature e cancellazioni, ce sont toujours les traces présentes du passé. Des vestiges matériels qu'il reçoit et nous livre comme autant de symptômes, avec cette acribie qui le caractérise et qui est, comme l'image qu'il décrit, comme l'image du rêve mais c'est dans la réalité qu'il la trouve, anachronique.

 

 

Corrections, commentaires, rectifications, ratures et effacements

 

 

 

Chaque lundi, au moment de m'engager dans l'ultime tunnel du TER qui, de porta Garibaldi, débouche via Tazzoli, sous l'Hôtel AC, mon coeur bat un peu plus vite. C'est l'attente. L'incertitude et la curiosité de savoir s'il y aura un nouvel épisode dans la petite saga des graffiti qui me passionne depuis que je suis passé par là pour la première fois, il y a quelques mois. S'il y aura un coup de théâtre, un rebondissement, ou si le dernier effacement sera le bon.


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Je veux parler d'une série d'interventions, corrections, rectifications et effacements de graffiti, qui concerne uniquement un groupe d'inscriptions en grande partie concentrées sur les murs du dernier tronçon du tunnel à la sortie du souterrain, en haut du long escalator, et très raide, et le long des escaliers et de la rampe d'accès pour les fauteuils roulants qui sortent sur la place devant l'hôtel, où stationnent presque toujours des taxis et des autos de grosse cylindrée, et de belles femmes avec sacs à main et valises de grandes marques (déjà debout de si bonne heure?).


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 Les inscriptions sont toutes de la même main et répètent, à une brève distance l'une de l'autre et avec d'infimes variations, un unique message. Dans ses composantes essentielles le message est constitué de ces éléments: déclinaison de l'identité (juste un prénom, qui n'est pas dit, comme nous le verrons plus tard, qui doit correspondre au prénom réel de celui qui écrit: pseudonyme, nom de scène, avatar, avec des implications possibles d'un symbolisme facile, – à moins qu'il ne s'agisse d'un trait d'ironie, un des nombreux –), nationalité, études et profession (réelle ou souhaitée) comprises (Angel Manuel rag. ital. Gigolò); indication des principales caractéristiques (super bien monté, sans plus de détails, mais la taille a été ajoutée, dans une intention polémique, par le correcteur: 8-10 centimètres), et des destinataires (femmes uniquement, on ne prévoit pas d'exceptions), sans spécifier la typologie des prestations offertes (mais faciles à deviner, on présume que celui qui écrit présume), parfois, pour rassurer le client, il précise le lieu de travail (un appartement confortable et discret ), le mode d'accès (Milan, il y aurait pourtant sur ses services publics un tantinet à redire); et enfin des numéros de téléphone (mais généralement le même, plusieurs fois répété, soit pour être clair, soit pour riposter à un effacement des derniers numéros: omissis) avec spécification de la forme de communication et/ou de prise de contact souhaitée (sms). D'autres ajouts, minimes comme les variations expressives, sont imputables seulement au caprice du moment et partant ne sont pas particulièrement significatifs; ou bien ils le sont seulement de cela (je veux dire du caprice du moment), bien qu'ils puissent suggérer tout autre chose, des mondes entiers, à celui qui est disposé à y entrer, par exemple aux fins psychologues de la télévision, ou seulement de petites nuances, mais essentielles, aux différents pathologistes, indices dont un spécialiste, en fonction de sa spécialité, pourrait tirer qui sait combien de déductions et combien intéressantes, sinon même les plus risquées (les plus suffisantes, ou sûres d'elles-mêmes, comme on imagine l'expert), des conclusions définitives. Je les suivrais toutes, si j'en avais le temps et les moyens (pour ne rien dire de la capacité).

 Les inscriptions en elles-mêmes ne sont pas d'une très grande originalité: je dirais même qu'elles suivent aveuglément (mais le cliché doit être lu comme la marque d'un professionnalisme qui ne s'abandonne pas aux mignardises de la subjectivité) une typologie traditionnelle et vénérable qui se développe habituellement dans les toilettes publiques ou dans des lieux où la créativité est plus répandue comme les bâtiments scolaires et pénitentiaires (je laisse le détail du décor et des matériaux utilisés aux critiques d'art et aux anthropologues); et par conséquent, en tant que telles, elles devraient se révéler ennuyeuses, s'il n'y avait là, qui a suscité mon intérêt, une extraordinaire floraison de corrections, ajouts, réécritures, commentaires, suppressions, rectifications, modifications et annulations à l'aide de peinture dont régulièrement elles font toutes l'objet, excepté celles de la rampe d'accès pour les fauteuils roulants et le long des escaliers qui ne connaissent pas de badigeonnage: les premières (tu aurais dit!) par l'habituelle discrimination envers les moins favorisés qui s'étend à leur environnement, les secondes parce que sur le marbre, je pense.

Même cela ne serait pas si intéressant: les murs sont pleins d'inscriptions et de dessins de toute nature, généralement sous forme d'illustrations (en particulier concernant certaines parties de l'anatomie, qui évidemment seraient vite oubliées, s'il n'y avait pas toujours quelqu'un pour estimer utile d'en rappeler les traits), d'exemples de leur propre créativité par la main d'une personne qui au départ n'est pas convaincue de sa valeur et malgré cela insiste peut-être en comptant sur la négligence d'autrui, et d'effusions, célébrations, invectives et déclarations de teneur variée, d'amour de préférence (l'amour, on le sait, a ce défaut, de laisser des traînées, et des plus impensables), et parfois de véritables guerres de communiqués, autrefois aussi politiques, aujourd'hui presque exclusivement sportifs ou racistes (en Italie c'est pareil). La vieille rengaine de l'éphémère et de l'éternel.
Certaines inscriptions donnent envie de répliquer; on pourrait même supposer qu'elles agissent en aimants, comme des aiguillons, qu'elles stimulent les pulsions primitives, qu'elles poussent au jeu ou au venin. Surtout celles qui campent solitaires sur de grandes parois ou des murs d'enceinte, comme celle, gigantesque, que je me trouve dans l'obligation de lire chaque fois que je me gare à proximité de mon bar: « Tu es ma seule et unique pensée », que personne n'a jamais songé à effacer, et à laquelle je n'ai pas la force d'ajouter un codicille, comme « pour ta tête, c'est déjà trop », ou quelque variante encore plus explicite pour faciliter la compréhension (vu les prémisses).
Ce sont des textes qui ont, c'est évident, pour origine l'
horror vacui, qui sont comme des réponses à de vastes zones vierges dont la nudité apparaît insupportable, obscène; mais qui ensuite, à leur tour, suscitent l'horror pleni des amoureux de l'ordre et de la virginité, fût-elle plusieurs fois refaite (de parois, rues, lieux: de chaque volume, qu'il soit animé ou non), qui repeignent à neuf les murs, ou les segments incriminés, avec la même peinture ou une teinte identique ou similaire, ton sur ton, par couches mais couvrant, scellant, annihilant jusqu'à la prochaine provocation qui, inutile de le dire, se matérialise à peine le restaurateur de l'ordre s'est-il éloigné, et seulement là où il avait badigeonné, pas ailleurs, ni à côté ni plus haut ou plus bas, bien qu'il y eût des km carrés à disposition, reproduisant toujours et seulement, parfaitement identique, jusque dans les fioritures, l'inscription effacée, l'unique vérité que celui qui écrit a à transmettre, rien d'autre, parce que d'autre ou d'ailleurs il n'y a pas, dans une succession de coups de main interchangeables, une guerre des nerfs jusqu'à épuisement, qui est généralement remportée par le prophète compulsif, lequel cependant, une fois qu'il l'a gagnée, quitte le champ de bataille et s'en va sans profiter plus que cela de son succès: comme vidé, sans même se soucier de cette vérité pour laquelle il avait si longtemps et opiniâtrement combattu, et qu'il abandonne maintenant à son destin de parole sans destinataire, qui s'efface à cause de son excès d'apparence et connaît ainsi, une fois obtenu l'avantage, pour le pur plaisir de vaincre, « par principe », le sort d'invisibilité que voulait lui réserver son adversaire vaincu.

Ici au contraire il semble que ce soit, pour l'instant, effacer qui l'emporte. Ce qui me fascine, ce n'est pas tant cette victoire par ailleurs prévisible, du moins à long terme, avec son allégeance conformiste à une loi universelle, que les formes que l'effacement revêt. Il s'agit de rectangles, le plus souvent, mais aussi de polygones irréguliers de différentes tailles, de figures au-dessus ou à l'intérieur d'autres figures, avec des couches de couleurs identiques ou équivalentes qui donnent lieu à des glacis, ou des dégradés et des contrastes, dans un jeu optique en relation (dialectiquement!) avec la couleur du mur ou avec celles, diverses, des murs adjacents, et avec les différentes sources de lumière, à commencer par celles, changeantes, qui viennent du dehors (une lueur, de loin), mais aussi avec des effets rythmiques que leur succession irrégulière et les passants qui ne marchent pas tous du même pas créent de l'une à l'autre et sur le mur tout entier, et même d'un mur au suivant ou avec les facteurs les plus variés, quand par exemple se trouvent inclus dans le jeu carrelages, colonnes, plafonds et autres composants graphiques et architecturaux. (Je me perds dans ces conneries... et je n'ai pas d'excuses.)


11 forme cancell

 

12 forme cancell

 

À être totalement recouvertes, il n'y a que les inscriptions du fantomatique Angel Manuel (un prénom qui pue tellement le pseudonyme: à moins que ce ne soit ma défiance, pour ne pas dire mon aversion pour l'excès de symbolisme, d'autant plus s'il est involontaire), et d'éventuelles malheureuses seulement à cause de la proximité, comme s'il fallait délimiter une zone de quarantaine pour empêcher la propagation du mal. Et qu'importe si cela interrompt la continuité, si, à la lettre, cela fait une tache et rend visible la ségrégation sur laquelle la continuité repose, en l'occultant complètement, seulement quand elle marche parfaitement, dans le paradis rêvé de l'uniformité. Tous les autres graffiti sont épargnés, comme dans les meilleures traditions démocratiques, ou effacés comme à contrecoeur (semble-t-il) dans des moments de crise générale, quand sont rendues nécessaires des prises de positions fortes et que l'on procède à un badigeonnage général de secteurs entiers du parcours souterrain. Sinon c'est le chaos!

Pourtant, même les mécanismes les plus parfaits laissent derrière eux de petites misères, selon l'enseignement des mystiques tisserands islamiques (des gens qui en savent long), comme le montre la survivance déjà signalée de certaines inscriptions dans la rampe de sortie pour les handicapés et sur une paire d'affiches plastifiées le long des quais du TER, ou dans les coins peu accessibles à la masse des voyageurs, réserves visuelles pour les micro-enclaves de maniaques: fétichistes de toutes sortes, dandys et oisifs, collectionneurs, chercheurs, élites... Omissions qui ont le mérite de renvoyer à une des questions les plus intrigantes: celle sur l'auteur des effacements, et s'il s'agit du même qui effectue les corrections et les ratures partielles.

Avant de risquer des hypothèses à leur sujet, il convient de s'arrêter sur ces dernières et sur leur stratigraphie complexe. Pourquoi c'est d'ici qu'a surgi et que s'est développé mon intérêt. C'est d'ici que sont nées les questions fondamentales. Le reste, c'est-à-dire la quantité de mots utilisés jusque là, cette très longue introduction, épuisante, excessive, ce bouillon, sans elles ce ne sont que sottises, délires secondaires, plus-value, plaisirs ajoutés. Suppléments. Agréables, pour l'amour de Dieu, mais rien de plus. Nous, nous ne sommes pas des poètes alexandrins. Nous allons au fait. La garniture, nous nous l'accordons après, en récompense. Ou consolation. (Nous, je veux dire moi.)

Les ratures et les corrections portent principalement sur le prénom, le sexe, les caractéristiques, la profession, les dimensions et le numéro de portable. C'est-à-dire sur tout. Ils n'épargnent rien. No prisoners. Leur acribie est admirable. J'adore la précision et la ténacité (parce que j'en suis dépourvu). M'enchante (m'abrutit) cet art d'accepter la souffrance, de la supporter (parce que j'en regorge; mais dans une forme inférieure: la patience).

 

04 con codice binario


Le prénom d'Angel Manuel, devient Angela Manuela, puis Angelo Manuele, le genre du masculin passe au féminin, puis à nouveau au masculin, avec une incursion dans les zones intermédiaires (trans), aussi bien que les préférences sexuelles (de gigolo à pédé, ou encore à trans, avec bel agrandissement des possibilités: c'est le minimum, dans la loi actuelle du marché) et par conséquent les bénéficiaires de l'offre (de femmes uniquement au plus large éventail constitué par les différentes caractérisations); les propriétés, ou les principales caractéristiques, subissent des baisses brutales (de super bien monté à 10cm, ou carrément 8, ce qui serait encore un trait quelque peu caractéristique, à sa manière) et les transformations (du pénis du gigolo en clito ou utérus, indifféremment, qui sait pourquoi; par contiguïté, j'imagine: le postmoderne est le royaume de la métonymie); la mention du lieu aussi, on pourrait dire le certificat de provenance, ou l'appellation d'origine contrôlée, passe de la métropole (Milan: ville pour laquelle la dénomination de métropole est très généreuse) à une de ses parties, explicite (vient du Paolo Pini, ce qui pour un Milanais veut dire « de l'hôpital psychiatrique », parfois avec l'explication: il est fou pour les non-Milanais et invitations pressantes à s'occuper de sa santé: soigne-toi le cerveau, comme si l'interlocuteur pouvait se montrer réceptif à cette invitation; personnellement j'en doute: je connais mon monde!) ou implicite (un hôpital ou une Azienda Sanitaria Locale: il est syphilitique).

 

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03 graffito cm 10

 

Reste, enfin, le numéro de portable, qui est l'élément, au sein de chaque graffiti, qui a subi le plus grand nombre d'interventions (suppression ou déformation des trois derniers numéros, des six derniers ou, plus rarement, de toute la séquence) et de reprises (j'en ai compté jusqu'à quatre), à leur tour partiellement effacées ou déformées, mais souvent tranchant dans leur intégralité, jusqu'à la prochaine couche de peinture.

C'est la succession de ces versions qui me passionne, le conflit et le palimpseste infini; l'obstination des adversaires, le lien indissoluble qui les lie: le corps à corps dans lequel on ne sait plus de qui c'est le corps; la prévisibilité des gestes, leur automatisme, qui néanmoins n'interrompt pas et ne freine pas davantage les hostilités, et même les relance toujours plus, avec la réserve de pulsions créatrices cachées dans l'écrin des infimes variations... La singerie infinie!

 

05-numero-telef-completo-copie-1.jpg

Ce sont ses mystères, ceux liés à l'interprétation, au rêve dans le rêve dans le rêve qu'elle déchaîne, qui m'entraînent dans leur gouffre, envahissent mon pauvre entendement, le séduisent et l'empoisonnent. Un néant! Un doux poison. Oh, sweet nuthin'!

Qui écrit? Qui efface? Le numéro de portable est-il vraiment le numéro de celui qui l'écrit en se proposant comme maître d'oeuvre (maître d'oeuvre: quelle expression merveilleuse!)? Ou est-ce un ennemi (ou un ami particulièrement farceur) qui s'amuse à écrire et à effacer son numéro de portable? Pourquoi supprime-t-il ou corrige-t-il seulement les derniers chiffres? Et comment inclure d'autres corrections et commentaires dans ce contexte? Est-il possible que celui qui commente et celui qui corrige soient deux personnes différentes, et que les deux soient différents, de l'exécuteur du message d'origine, et des corrections aux corrections ou de l'aventureux rétablissement de la version originale (j'ai failli écrire primitive, mais quand c'est trop c'est trop!). Et encore:

Si l'effaceur et le correcteur (et le commentateur) sont différents du premier écrivant (je ne me sens pas autorisé à l'appeler auteur: j'ai encore une ombre de respect pour certains mots, moi), et parmi eux, qui ils sont, et dans quelles relations réciproques? Ou ils n'en ont pas d'autres que celles créées par la superposition de leurs signes? Parce que l'un ressent le besoin, ou cède au caprice, de commenter et/ou effacer et/ou corriger quelque chose qui ne le regarde pas? Ou il suffit que quelque chose soit écrit pour que quelqu'un croie que cela d'une certaine façon le regarde? De quelle façon, alors?

Ou suffit-il que quelqu'un lise pour que non seulement il se sente concerné, mais qu'aussitôt il corrige ou complète ou commente, et alors autant que quelqu'un (quelqu'un, pas tous: pas moi par exemple, si quelqu'un est prêt à me croire) le fasse pour de vrai, c'est-à-dire en laissant à son tour des traces écrites? Cela suffit-il à déchaîner les hostilités? Pourquoi? Et pourquoi autant, et aussi douloureusement (joueusement mais douloureusement) opiniâtres?

Ou bien s'agit-il dans chaque cas de la même personne? L'écriture semble, mais légèrement, différente. Alors un schizophrène? Un qui change, peu ou prou, d'écriture selon le rôle qu'il joue (de la personnalité qui à ce moment l'emporte)? Ou c'est un qui endosse des personnalités différentes pour donner lieu à un scénario (d'un goût douteux, laissez-moi ajouter)? Mais en faveur de qui, alors, ou contre qui? Un pervers qui fait ça pour plaire à d'autres pervers (pour les attirer), ou des lecteurs passionnés ou des interprètes forcés, comme moi? (comme moi je joue à être maintenant: comme peut-être j'imagine que je suis maintenant, ou que je joue à être: maintenant quand?)

Et qui passe les couches de peintures? Est-ce le même ou change-t-il à chaque fois? Et comment les passe-t-il? La forme et la taille des figures géométriques sont-elles uniquement dictées par la surface qu'occupent les inscriptions, ou faut-il y voir une intention esthétique, si faible soit-elle, ou inconsciente, automatique? Ou s'agit-il de choix passagers, complètement dépourvus de motivation (en admettant qu'il y en ait), instinctifs, ça vient comme ça? Et puis un artiste, d'une valeur encore en instance de jugement, ou un simple employé communal, ou des chemins de fer, ou de quelque entreprise chargée de nettoyer les murs ou de repeindre périodiquement ceci ou cela, en particulier les lieux de passage les plus récents et les plus fréquentés, et avec un zèle particulier ceux des zones les plus riches ou touristiquement et commercialement les plus rentables, et que le reste se débrouille comme il peut, s'il ne salissait pas ce serait mieux, pour salir autant il n'y a qu'eux, toujours les mêmes, nous savons très bien qui? Mais pourquoi faut-il que ce soient toujours ces inscriptions dans les tunnels du TER, et pas d'autres, qui reçoivent ce traitement, et souvent le seul?

Et si c'est un particulier qui efface, de sa propre initiative, qui est-il? Quand il arrive avec peinture et pinceau (avec un long manche aussi, pour atteindre certains points), est-ce possible que personne ne dise rien? Est-ce que c'est un des effaceurs/commentateurs, ou le protoécrivant en personne, qui passe une couche de peinture afin de pouvoir tout réécrire depuis le début avec clarté, sans équivoques?

Et encore: quelqu'un aura-t-il essayé d'appeler ou d'envoyer un sms (comme directement spécifié)? Qu'est-ce qui sera arrivé? La réalité correspond-elle à tout ce qui était brandi (promis) par le texte? Dans quelle mesure (soit dit sans malice)? Dans quelle mesure la mesure compte-t-elle pour le chiamatore (toujours sans malice) éventuel ou réel? Y aura-t-il eu rendez-vous? Si oui, avec ou sans suite? Pour la déception ou pour la plus grande gloire de l'unicum? La suite éventuelle, aura-t-elle été avec une seule personne, ou plus, et aura-t-elle pour effet la fin des inscriptions, et par conséquent de la saga, à la satisfaction de tous? De tous? De moi aussi?

Ou y aura-t-il quand même une suite également à la saga: mais à quelles conditions dans ce cas? En cachette? Dans l'obscurité? Dans l'obscurité est difficile, parce que le partenaire a vu pour appeler, il peut revenir voir après. Sauf s'il y a un changement de lieux où écrire les messages ou l'acquisition de nouveaux numéros de téléphone, ou un changement ultérieur d'écriture (s'il ne s'est pas déjà produit). Mais dans ce cas, à qui ou à quoi l'attribuer? Reviendrait-on alors au niveau d'interprétation de départ ou s'agirait-il d'un autre niveau? Etc. etc. etc. etc. Maudite curiosité! Le désir, la pulsion de connaître, de chercher à comprendre... quoi? L'incompréhensible? Non. C'est-à-dire: aussi; mais pas ici. L'indécidable, quand je m'engage dans le tunnel...La philosophie...la métaphysique. Et à la sortie du tunnel voilà, aujourd'hui par exemple, deux mariées chinoises en robe blanche, très longue, toute plissée, tenant chacune dans une main une corbeille de fleurs (et les fleuristes, où sont-ils? ce sont vraiment leurs épouses, ou, est-ce que je sais, des modèles?)...tandis que les mariés (ou les frères? les témoins?) leur courent après dans leurs habits de cérémonie gris, la veste sombre, à queue de pie, les pantalons plus clairs, se tiennent derrière mais ont du mal, mais parlent, s'agitent, et leur disent peut-être ou leur indiquent quelque chose, que je ne vois ni ne comprends, que je ne cherche pas non plus à comprendre, tant et si bien que je détourne les yeux pour regarder là-haut, toujours plus haut, vers la pointe du tout nouveau gratte-ciel, que diable pouvait-elle signifier pour moi, je l'ignore, et je ne m'en soucie pas non plus (mais elle signifie... bien sûr qu'elle signifie, et beaucoup!), encore avant qu'ils n'entrent, tous les quatre, ou aussi avec quelqu'un d'autre qui attendait là ou qui s'est ajouté sur ces entrefaites, les mariées soulevant avec la main libre la traîne qui, de là, émet des reflets nacrés, dans un palais au fond, sur la droite, ou tournent tous juste après, je ne sais pas, je ne distingue pas, et disparaissent pour toujours de ma vue, sans laisser de traces, comme une question, une série de questions et je ne sais pas, je ne crois pas les avoir formulées un jour, ni les formuler jamais.

 

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PS. On peut aussi sauter

 

(Aujourd'hui j'ai pris le train avec une demi-heure d'avance pour éviter la grève, et puis, comme il était rapide et que je n'avais pas la clé du bureau, je me suis arrêté sur un banc du TER pour finir ce que j'avais commencé dans la voiture, à savoir repeindre ce texte, dont l'avant-dernière version a été écrite hier soir. Puis j'ai emprunté assez content les différents tunnels et je suis sorti dans l'air glacé; à peine avais-je quitté la via Tazzoli pour la via Maroncelli, que j'ai rencontré deux Chinois: un garçon qui portait un gros sac métallisé, comme en ont les photographes de profession, et un homme d'une quarantaine d'années, qui peinait sous le poids d'un grand tableau bien encadré et protégé par un carreau de verre. À l'intérieur il y avait la photo d'une mariée. Une des deux sur qui j'avais écrit. Oui, arrivent les réponses aux questions que tu n'as pas non plus formulées. Elles ne concernent que des bêtises, pourtant.)

 

Photos et texte de Luigi Grazioli. Traduit de l'italien par Denis Montebello

 

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