Au moment où j'écris ces lignes, 3629 personnes aiment ça. Elles aiment voir dans son mur, devant son mur, celui qui ne craint pas la confrontation. D'autres diront le ridicule. Car toutes ne sont pas fans. Certaines sont venues dans le seul but de le compisser, ce mur, et celui qui prétend l'avoir abattu avant tout le monde. Il en est même qui rêvent à haute voix de le démolir, celui qu'elles traitent de gros mytho, qu'elles accusent de vouloir avec son petit piolet remonter dans les sondages.
C'est pourtant ce que nous faisons. Nous nous arrêtons. Comme tout le monde. Nous regardons et nous écoutons. Nous regardons l'image et nous écoutons la légende. Nour tâchons de comprendre comment, par quelques coups de pioche, par la seule volonté de confronter ce mur, on peut entrer dans l'histoire et en même temps, par un de ces effets de montage dont la mémoire a le secret, en sortir. Comment cette image, par l'élément d'anachronisme qui la traverse, est dialectisée. Comment, quand l'image survient, l'histoire se démonte.
Y était-il? Et après? Y était-il le 9 novembre 1989, le 10, le 11 ou bien le 16? A quoi cela nous avancera-t-il? L'important, c'est que nous y sommes. Devant ce mur. Devant ce pan. Devant la question. La question qui n'est plus, si elle l'a jamais été, de l'acteur majeur ou du simple témoin. Ce n'est pas un témoin de l'histoire que nous voyons sur ce mur, mais un vestige.
Creusons donc. Allons au-delà de l'inquiétante étrangeté de la langue et regardons l'image. Regardons-la comme un symptôme. Soumettons-la au regard de l'archéologue. A son archéologie critique. Voyons comme elle éclaire d'un coup, d'un coup de pioche ou de piolet, qu'importe, les rapports d'analogie entre ces Jackson Pollock en pleine action, en pleine action painting, et ceux qui dans leur abri-sous-roche amenaient à la lumière, ramenaient à la vie ceux qu'ils savaient cachés derrière, les grands ancêtres dont ils portaient la peau, les cornes ou bien le nom.
Voyons comment ils apparaissent dans ce qu'il faut bien appeler une grotte. Dans cette lumière sereine des évidences où rien ne demeure longtemps.
Ils disparaissent donc, et nous restons. Devant ce pan. Devant le temps. Une "constellation, faite image, de temps hétérogènes", pour parler comme Georges Didi-Huberman.
Nous restons devant la question.
Cet homme est-il un menteur, un faussaire, un dictateur en train de réécrire l'histoire?
C'est la question que pose cette image, et que nous ne manquons pas de nous poser.
Cette question peut en cacher une autre. Une autre que nous formulerons ainsi, toujours avec les mots de Georges Didi-Huberman.
Comment nous tenir à hauteur de tous les temps que cette image, devant nous, conjugue sur tant de plans?
Nous sommes en 1924 ou pas très loin. Le voyageur s'appelle, se fait appeler Blaise Cendrars. Il est ici, à La Pallice, c'est-à-dire Au Coeur du monde.
L'image est anachronique. On croit embarquer pour la vie neuve, et on ne fait que chausser les babouches de René Caillié. Celles qu'il a rapportées de Tombouctou. On met ses pas dans des vestiges,
ses mots. On reste comptable. Malgré ses godasses mirifiques. On compte comme on fait dans les contes, on parle du temps. Pas du temps qu'il fait, qu'importe qu'il fasse beau ou qu'il pleuve sur La
Pallice, qu'on ait dû quitter en catastrophe la terrasse où on s'était installé avec sa Remington portable dernier modèle, qu'on regarde la mer par le hublot. Le hublot qui est une rondelle de
soleil, quel que soit le temps qu'il fait dehors et dont on n'a que faire. Le temps qui occupe ce voyageur avec son galurin gris qu'il n'a pas sorti de sa malle, pas plus que sa Remington portable
dernier modèle, c'est celui qui un jour nous conduit là. Au bout de ce môle d'escale et devant cette gare maritime qui n'existe pas encore. Ou qui n'existe déjà plus.
Deux mondes se côtoient et ne se mélangent pas. Sauf quand la tempête se déchaîne et que le bateau prend la mer. Se laisse
prendre et emporter au large. Il y a là, pendant deux jours, des marins à quai, des voyageurs en souffrance. Alors que là-bas, là-haut, bien obligés et bien jaune on rigole.
Ils se purgent en courant, en criant.
Pourquoi ils courent, je ne sais pas. Eux non plus, visiblement. Ce qu’ils crient, j’imagine que ce sont des exemples. Des exemples d’incurie. Car c’est ce que signifie le mot grec au départ. Ce
qu’ils auraient dû entendre au départ. S’ils étaient partis au coup de feu. S’il y avait eu un signal, un ordre de départ.
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