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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 08:17
Trouver son chemin de Damas

Picassiette a-t-il trouvé son chemin de Damas?

Si la foi fond sur lui, ce n'est pas comme un aigle, la lumière ne vient pas du ciel mais du sol, des petits bouts de verre, débris de porcelaine, vaisselle cassée qu'il ramasse sans intention précise, pour leur couleur et leur scintillement.

La forme n'est pas inventée. L'idée, il faut encore cheminer pour la rencontrer. L'apprenti doit apprendre le métier. Son métier de flâneur. Il l'apprend sur le tas. Dans la décharge et au cimetière. Puis dans le coin du jardin ou de sa tête où s'est amoncelé tout ce qu'il a cueilli mais qu'il ne sait pas lire. Là aussi il faut apprendre. À trier le bon et à jeter le mauvais, et à dire pourquoi. Pourquoi cela a sa place et dans quoi.

Quand on n'est pas archéologue, on a peu de chance de trouver la mosaïque. De la reconnaître quand la charrue par hasard la découvre. Quand on n'est pas un héritier, on passe à côté de la beauté sans la voir. Quand on est issu d’une famille modeste, obligé de travailler, dès l’âge de treize ans, comme apprenti mouleur à la fonderie de Chartres, on est occupé à gagner son pain, à nourrir sa famille. On ne croit pas aux miracles. Ni qu'on puisse les provoquer en ramassant des morceaux de vaisselle. Hâter, en ralentissant le pas, la conversion. Faire, en ne faisant rien, en oubliant son but, en regardant sous ses pieds et non plus droit devant, qu'elle se produise.

Pour qu'elle ait lieu, il faut une maison. Si elle n'existe pas, Raymond Isidore achètera un terrain rue du Repos, commencera la construction. S'y installera avec sa femme, de onze ans son aînée et déjà mère de trois enfants. Exercera le métier de balayeur au cimetière de Chartres. Les cimetières, comme les décharges publiques, sont riches en débris: il en décorera sa petite maison, et les objets usuels.

Raymond Isidore se convertit, c'est incontestable. Mais à quoi? À l'art? Le mot l'effraierait, s'il tombait dessus. Il le trouverait trop grand pour lui, cela l'empêcherait d'habiter. Cette maison qu'il a construite de ses mains et qu'il ne cesse d'embellir, pour qu'il y fasse bon vivre. Et à l'abri du siècle. Un toit, c'est la première des libertés pour celui qui n'a qu'une hantise, celle d'être contraint, par la misère, de courir les routes tel un chemineau.

Peut-on dire qu'il se tourne vers lui-même, que c'est sa conversion? Que ce chemin ne saurait conduire à l'extase? Que ce petit bout de verre l'en préserve, ou ce morceau de porcelaine? Que ramasser des cassons de vaisselle, les fourrer dans sa poche, sa musette, c'est le contact garanti et jamais rompu avec le réel?

« Mets tes espoirs en toi-même » (traduction du texte grec), peut-on lire sur une mosaïque de Bulla Regia, en Tunisie. Comme une réponse à ceux qui, à la même époque (ce qu'on appelle aujourd'hui l'Antiquité tardive), plaçaient leur espoir en Dieu. Qui le criaient partout. Le guide m'a montré ce cri du coeur d'un païen, ce pied de nez aux Chrétiens puis il l'a recouvert de sable.

Je pense à ce païen attardé, à cet esprit fort et à sa profession de non-foi. Raymond Isidore est apparemment éloigné de la libre pensée, avec ses cathédrales entourant l'image de la Vierge, le Christ et la Samaritaine, pourtant c'est un anticlérical. Il exerce sa raison en triant ses petits bouts de verre, ses débris de porcelaine, en gardant les bons et en jetant les mauvais, il passe au crible, développe son sens critique. Il fait l'apprentissage de la liberté, se convertit vers lui-même. Ce scintillement qui l'arrête, loin de l'aveugler, est un premier pas vers la lumière. Bientôt il verra clair. Il sera un individu et, quoi qu'il dise, un artiste. Qui recevra la visite de Picasso, sera photographié par Doisneau.

Ismaël et Guy Villéger ont-ils trouvé leur chemin de Damas? S'ils l'ont rencontré, l'ont-ils reconnu? Ont-ils vu d'emblée la mosaïque ou leur a-t-il fallu cheminer vers l'idée? Construire la maison qui abriterait la mosaïque, la construire pierre à pierre, casson après casson, cette Gaieté qui n'aurait rien à envier aux cabarets parisiens.

Me revient ici la phrase de l'artiste à qui nous avions acheté une sculpture. Une sorte d'ammonite géante ou de nautile comme on en voit dans les cabinets de curiosités, faite de ciments de couleurs et de coquilles brisées (l'artiste travaillait dans l'atelier de menuiserie de son père où il avait un petit espace pour créer, et de quoi ramasser, des huîtres, des coquillages, on sortait on était sur la plage). Il avait eu du mal à s'en séparer, était revenu plusieurs fois la saluer, sous les prétextes les plus divers. Un jour, estimant sans plus de raisons qu'elle avait trouvé son mur, un espace enfin digne, il déclara qu'elle était à sa place dans notre jardin, et que nous avions eu raison de construire la maison, de la construire autour.

Trouver son chemin de Damas
Trouver son chemin de Damas
Denis Montebello
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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 20:14
Mazan, Carcharo-gastronome, 2016.
Mazan, Carcharo-gastronome, 2016.

Il a repris du poil de la bête, sa plume, il écrit comme jamais, comme un qui a goûté de ce Paléopâté des dinosaures et ce n'est pas une invention d'archéologues, ni une de leurs plaisanteries (le crâne d'Attila enfant qu'ils brandissent triomphalement pour épater l'apprenti fouilleur, pour le bizuter). Non, ce qu'on lui a donné à manger sous ce nom, ce sont peut-être des rillettes de canard, mais c'est d'abord une création de la maison LAPIERRE-ODY (LAPIERRE ODY'NOSAURES, comme elle se présente), un charcutier traiteur installé à Dignac (8, rue du Bourg) et inspiré par les milliers d'os de dinosaures que révèlent les carrières d'Angeac-Charente et de Cherves de Cognac.

Ce pâté est une des curiosités des Halles et du Marché Victor-Hugo d’Angoulême, et il se vend en pot. Orné d’un dessin de Mazan où un dinosaure vous apporte sur un plat, tel un serveur empressé, un dinosaure fumant qui a la taille d'un canard ou d'une oie. Un clin d'oeil aux amateurs de Gotlib et d'effet Vache Qui Rit.

À ceux qui manqueraient d'humour, qui menaceraient d'alerter la répression des fraudes, le petit livret qui accompagne chaque bocal répond qu'il n'y a pas tromperie sur la marchandise, car les canards sont des oiseaux, et les oiseaux sont des dinosaures, « le seul groupe de dinosaures qui ait survécu à la fin des temps mésozoïques. »

Et ceci:

«Cette tradition culinaire remonterait au Jurassique, selon quelques scientifiques qui prétendent que les activités de fabrication des paléopâtés se sont développées au Crétacé inférieur en Charente, mais on n’en est pas tout à fait certain.»

Ce qui est sûr, en revanche, c'est que le pot y est passé, tout le pot, passé par Angoulême, c'est-à-dire englouti.

Mazan, Sauropode et charcuterie, 2016. Texte à paraître dans le numéro 113 de L'Actualité.

Mazan, Sauropode et charcuterie, 2016. Texte à paraître dans le numéro 113 de L'Actualité.

Denis Montebello
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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 10:02
Pâté de pommes de terre

Un docteur qui a consacré sa thèse aux allitérations en [p] dans l'oeuvre de Jean Echenoz, passé sa vie à montrer que ces récurrences n'ont rien d'aléatoire, on ne lui reproche pas son sujet. On ne lui conteste pas le droit de trouver ça intéressant. De s'expliquer. Si la charge sémantique n'en est pas très saillante, il reconnaît dans ces explosions répétées la sourde manifestation de ce qui le travaille. Il parle de l'écrivain. On l'entend. Avant de le traiter de Diafoirus. On écoute son diagnostic. Bouche pâteuse, estomac alourdi, fatigue existentielle. Symptôme de ce qu'un ami natif de Châtelus-le-Marcheix appelle «gavage paranoïde». Tout y passe, excepté (cela aussi c'est un symptôme!) le plaisir enfantin, transgressif de parler la bouche pleine. Pleine de patates. De ce pâté de patates qui n'est pas le rêve d'un archéologue, malgré son allure d'assemblage, ni invention de maçon, bien que ce plat se monte comme une maison, pierre après pierre, étage par étage, et qu'il comporte une cheminée.

Si notre auteur envoie son Envoyée spéciale dans la Creuse, s'il l'installe dans une ferme abandonnée puis une cabine d'éolienne, ce n'est pas, comme une lecture superficielle le laisserait croire, un limogeage. Ce n'est pas pour que Constance y rencontre des «sangliers sourcilleux», des «cerfs ombrageux», des «loups sans affect», mais pour qu'elle découvre ce gâteau, pour qu'elle redécouvre le plaisir de manger et pourquoi pas de vivre.

On peut rêver chemin plus court, pour aller de Paris à Pyongyang, étape plus dure et préparant mieux à une mission qu'on devine périlleuse. Mais on est chez Echenoz. Dans un roman qui renonce à la prose, oublie d'aller «droit devant». Prenez le syndrome de la Creuse. Ce n'est pas celui de Stockholm (Constance est incapable de sympathie, fût-ce pour ses geôliers), ce n'est pas non plus celui de Lima (dans L'Enlèvement de Michel Houellebecq, le film de Guillaume Nicloux, les ravisseurs éprouvent de l'empathie pour leur ôtage, voire de l'amour, ici ce n'est pas le cas). Si Constance ne fausse pas compagnie à Jean-Pierre et Christian, ses deux cerbères si peu redoutables, c'est qu'elle s'est plongée avec délice dans le dictionnaire encyclopédique Quillet, et d'abord qu'elle a goûté à ce fameux pâté aux pommes de terre. Comme d'autres à l'amitié, qui envoient leurs gardiens faire leurs courses à Châtelus-le-Marcheix. Saluer l'auteur des Vies minuscules. Et celui, pendant qu'ils y sont, de La Carte et le Territoire. Et Gilles Clément dans son jardin.
Un autre -qui fut son étudiant- poursuivra le travail, l'approfondira. Il s'intéressera à la présence de la Creuse dans l'oeuvre de Jean Echenoz. Il notera qu'elle était là bien avant Envoyée spéciale, dans Courir, par exemple, ce portrait de Zatopek: «Émile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups.» Tout le contraire de Jean Echenoz. Qui écrit comme il court. Avec légèreté et constance. Comme on le voit avec les allitérations en [p]. Cela pour rendre hommage à son maître, pour dire ce qu'il lui doit.

Un autre encore vous donnera l'itinéraire. Si l'idée vous vient, habitant en banlieue, la banlieue sud de Vesoul, de visiter la Creuse. 491 km (5 heures 13 minutes). C'est la distance en voiture. À vol d'oiseau, comptez 392,446 km. Et en vélo, 529,8 km (distance estimée). Mais il n'est pas nécessaire d'aller à Châtelus-le-Marcheix, au hameau Les Cards, pour rencontrer Pierre Michon. Il suffit de se rendre en Corée et de regarder TV5 Monde. De voyager avec Constance. En évitant les à-coups. Les foucades.

Oublions Vesoul et de procrastiner. Pour une fois. Revenons à notre pâté. Laissons les digressions aux romanciers et allons comme la prose quand elle suit son étymologie. Au but. Mettons la main à la pâte. Feuilletée, mais une pâte à tarte convient aussi. Disposons-la sur le fond d'une tourtière en la laissant déborder (pour avoir une abaisse et souder), puis plaçons une première couche de pommes de terre crues, coupées en fines rondelles, salées, poivrées, avec échalotes et persil hachés, et quelques noisettes de beurre. Et recommençons. La construction terminée, pensons à pratiquer une cheminée au centre de la tourte, et à badigeonner le dessus avec un oeuf battu. À découper un couvercle, en fin de cuisson, pour verser les 20cl de crème fraîche liquide. À remettre le chapeau et à servir chaud.

Pâté de pommes de terre
Photos Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 113 de L'Actualité)

Photos Marc Deneyer (à paraître, avec le texte, dans le numéro 113 de L'Actualité)

Denis Montebello
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5 avril 2016 2 05 /04 /avril /2016 15:04

La tondeuse se promène de manière pas si aléatoire que ça. On pourrait croire que son intelligence se limite à changer de direction chaque fois qu'elle rencontre un obstacle, or elle ne se contente pas d'éviter -grâce à ses capteurs- la chaise, le râteau, le ballon oubliés dans l'herbe. Le jeune arbre une fois repéré, elle le contourne méticuleusement et dans le sens antihoraire. Et sans le moindre bruit.

Ce gentil robot travaille en silence, ne laisse aucune trace, aucune herbe, tout est finement coupé et on aura beau mulcher, on ne nourrira jamais aussi bien le sol.

Grâce à une connexion Bluetooth, on peut se servir de son smartphone ou de sa tablette comme d'une télécommande pour diriger son fidèle compagnon vers une zone mal tondue où il reste, malgré les passages réitérés, quelques centimètres de ce beau jour mais un peu con sur les bords.

Empathie
Denis Montebello
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1 avril 2016 5 01 /04 /avril /2016 12:28
Cueillir des traces

La rencontre avec le passé n'est pas forcément décevante. Il arrive qu'elle dépasse nos espérances, que la grotte que nous visitions si souvent en rêve un beau matin (du mardi 10 août 2004) nous accueille dans cette nuit profonde où les peintures étaient plongées depuis plus de 20 000 ans. Où nous les découvrons. Miraculeusement surgies de ce que Buffon appelle le « sombre abîme du temps » (il s'ouvre sous nos pieds dès que nous l'évoquons). Formidablement présentes, et en même temps rétives, comme le passé quand il vient à nous et qu'il se dérobe à l'histoire, qu'il ne se laisse pas raconter ni même voir.

Au début, en effet, « on n'y voit rien ».

C'est, pour Daniel Arasse, le sésame de tout regard porté sur l'oeuvre d'art.

C'est aussi ce qu'éprouve l'archéologue quand il ne reconnaît pas ces vestiges, quand il n'y comprend rien.

Ce que ressent Jean-Jacques Salgon quand il tente de « voir » les peintures de la grotte Chauvet. Qu'il essaie de percer ce mystère. « Descendre dans la grotte Chauvet, jusqu'à la salle des lions qui est en contrebas, c'est le mouvement inverse à celui du captif libéré de ses chaînes dans la caverne de Platon. » C'est descendre, sans lampe ni torche, vers la lumière. Se rapprocher de ces hardes, de ces troupeaux de chevaux, rennes, bisons, aurochs, lions, mammouths, rhinocéros laineux, c'est-à-dire de lui-même. Chercher ce qui demeure en lui et dans son présent de ces hommes d'il y a 33 000 ans.

Il le trouve en Camargue, dans le troupeau de taureaux sauvages qui se tiennent immobiles et tournent leurs regards inquiets vers lui. Ils sont dix-huit, comme les bisons peints en rouge et noir que découvre la petite fille dans la grotte d'Altamira. Quand, levant les yeux, elle les voit courir au plafond de la salle, elle s'écrie, émerveillée et effrayée: « Toros! Toros! ».

Il le trouve dans les arènes de Nîmes, ou dans l'atelier de Viallat. Ses toiles mal accrochées nous tendent la main, font des Aurignaciens des exilés comme nous, dont nous nous sentons proches et pour tout dire frères. « La mer n'est jamais loin et la main sortie de la caverne a pris la couleur bleue des ciels les plus purs de nos rivages méditerranéens. C'est une main plus contemporaine mais qui nous fait signe de loin, comme un signe d'adieu que l'on adresserait depuis la rive aux passagers que l'on voit s'éloigner sur le pont du navire, parmi les vagues, les vols de mouettes et les embruns. Serait-ce elle, cette main bleue, face à la mer, dont parle Duras dans Les Mains négatives et qui n'existe dans aucune grotte ornée? »

Il le trouve avec Éric, son chasseur-cueilleur d'Orgnac. « Nous chassons à l'approche, Élette nous devançant pour tâcher de ''prendre le pied'', c'est-à-dire de trouver au sol le sentiment qu'une bécasse y a laissé en piétant. Une certaine tension s'installe, je sens soudain avec une acuité plus vive les odeurs végétales qui baignent ce maquis de buis, d'yeuses, de térébinthes, de jeunes cèdres, d'euphorbes, de cades, d'amélanchiers. Quand les taillis s'éclaircissent on voit paraître des dalles ou des rocs de calcaire, et alors le thym et les lavandins prennent le relais. » Éric lui montre au sol ce que les bécassiers nomment un « miroir »: la tache blanche formée par la fiente laissée par une bécasse. « Une occasion pour lui, féru de psychanalyse, d'évoquer son maître Lacan. » Et, pour nous, de réaliser qu'il existe un inconscient du temps. Des vestiges que nous ne savons pas reconnaître, un passé qui échappe à l'histoire. Tout en affleurant sous nos pas, sous nos mots. Mais Éric nous rappelle également que lire et cueillir ont même origine, que cueillir les traces comme il fait, comme on fait avec lui et grâce à lui, c'est toujours un peu inventer l'écriture.

S'il y a révélation, cela ne fait pas de vous un initié. Cela ne suffit pas. Si Jean-Jacques Salgon eut la chance -le privilège- de voir la grotte, il a surtout compris -et appris de ses livres, en les écrivant- qu'il fallait s'en remettre au hasard, à l'enfance. Redevenir le berger cherchant une chèvre égarée de son troupeau, le gamin suivant son chien dans les pierres, oublier le lapin pour inventer la grotte, fausser compagnie à son père pour découvrir les bisons qui courent au plafond. Ou écouter, comme on faisait à huit ans, le poste de TSF (à lampes) posé sur le frigidaire.

« J'ai seul la clef de cette parade sauvage. » C'est Rimbaud qui parle. Dans les Illuminations. Il a fait le voyage aux enfers, il en remonte juste. Il a un pied chez les vivants, l'autre chez les morts. Il boite comme il faut.

La route, il ne l'a pas ouverte, il l'a seulement empruntée. D'autres après lui mettront leurs mots dans ses mots, leurs pas dans les pas du petit garçon de huit, neuf ans qui est entré dans la grotte il y a 26 000 ans. « Les empreintes de ses pieds nus sont restées imprimées dans l'argile du sol de la galerie des Croisillons. Il y a même aussi une empreinte laissée par sa main argileuse lors d'une prise d'appui sur la paroi. »

Voici donc la Grotte Chauvet: les quatre cent vingt-cinq animaux qui la peuplent. Nous voici « planant au-dessus des deux cents crânes d'ours qui gisent au sol, disséminés et fragiles », arrachant à l'obscurité « quelques mains positives et négatives, quelques signes, quelques triangles pelviens, un bassin et des jambes de femme, des points, des traits et de rares figures géométriques. »

Jean-Jacques Salgon nous fait visiter cette grotte comme il nous faisait visiter, dans son livre précédent (1), sa maison. En évitant l'enthousiasme, comme de trop ramener sa science. Il en parle simplement. Comme un qui est né ce matin du mardi 10 août 2004, qui est né une seconde fois. Sans le zèle du born again, ni l'inspiration du poète, bien qu'il s'essaie dans ce livre au métier de chaman. Mais c'est un rôle, jouer comme font les enfants (« on dirait qu'on serait... »).

Le livre qui porte le beau titre de Parade sauvage se situe entre la découverte qu'il fit de la vraie grotte, et le retour sur les lieux, dans cette réplique où comme tout le monde il suit le guide, une blonde Hollandaise à l'accent délicieux. Certes, ce n'est pas la Gradiva qu'il a rêvée. En assemblant des fragments d'images auxquelles il aimerait qu'elle ressemble. Mais s'il a renoncé à cette espérance d'un passé enfin saisissable en tant que tel, c'est pour cueillir des traces, les regarder comme autant de symptômes d'une mémoire qui continue à travailler le présent. Des fossiles qui s'incrustent et qu'il nous propose de lire. Des survivances, et il s'en trouve dans les toilettes du restaurant La Terrasse où il a déjeuné, dans les deux tags DEBSY et AUER inscrits au marqueur rouge fluo, comme dans l'oeuvre de Keith Haring ou de Jean-Michel Basquiat, peintre à qui Jean-Jacques Salgon a consacré un livre (2). Où on était déjà « transporté vers l'origine », où il se souvenait aussi « de la trace d'un pied d'enfant datant de plus de 20 000 ans, imprimée dans l'argile de la grotte Chauvet. »

  1. Place de l'Oie, Verdier, 2014.

  2. Le Roi des Zoulous, Verdier, 2011.

Jean-Jacques Salgon, Parade sauvage, Verdier, février 2016.

Cueillir des traces
Denis Montebello
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13 mars 2016 7 13 /03 /mars /2016 10:04

Je l'avais enfin, mon titre. Il s'imposait avec une netteté confondante.

Je l'avais, mon livre qui fait du bien. Qui renouvelait le genre. Qui excédait les frontières du roman. Qui donnerait au sous-genre du feel-good book, à cette catégorie tellement commerciale, prisée du vulgaire et méprisée par nos élites, ses lettres de noblesse. Quand elle n'est pas assimilée à la mondialisation, regardée comme un de ses effets pervers, un de ces dommages collatéraux que dénoncent nos intellectuels germanopratins. Ils n'ont jamais lu, bien entendu, ces romans qui font du bien. Ils seraient incapables de citer le moindre titre.

Marc Levy, on connaît, il leur suffit de dire. On le reconnaît à ses titres.

C'est l'aigreur qui parle, la jalousie déguisée en condescendance: la fausseté.

Ces gens-là bavent sur le pauvre Marc Levy car ils envient son succès. Ce sont des hypocrites, croyez-moi.

Maintenant, ne me demandez pas combien gagne mon vieux, s'il est payé à l'unité, 70 euros la blague comme il se raconte, si sa rémunération varie et selon quels critères, s'il est payé comme auteur de bons mots, s'il reçoit un salaire fixe. Ne me demandez pas qui décide si vous êtes marrant ou pas, dans le cadre de l'humour Carambar, dans le respect des normes. Ne me demandez pas qui a fixé ces règles, ces limites qui excluent la politique et les sujets graves comme le sexe ou la mort. Car on ne baise pas, on ne se suicide pas non plus chez Carambar. Vous aviez remarqué?

Ne me demandez pas si Carambar a le projet, comme il se murmure, d'arrêter ses fameuses blagues. Et surtout ne le criez pas. Ne réveillez pas mon vieux. Laissez- lui croire qu'on peut devenir auteur en écrivant des blagues. Qu'on peut en retirer de quoi vivre. Et bien vivre.

Si c'est une blague, comme certains bien informés le prétendent, la dernière blague de Carambar, un canular monté pour faire parler de la marque, tester les fans, recueillir des preuves d'amour et peser dans la perspective d'un rachat (là ce n'est pas une blague, Carambar est bien à vendre), ne l'ébruitez pas non plus. Le coup de com' n'est pas du meilleur goût. Il pourrait même être fatal à mon vieux qui ne plaisante pas, mais alors pas du tout avec ces choses-là.

Le vieux qui gagnait sa vie en écrivant des blagues Carambar
Denis Montebello
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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 09:37

Toute naissance est un mystère, qu'importe ce qui l'entoure, tuile creuse ou feuille de chou, c'est un miracle qu'on a du mal à expliquer, l'occasion, pour qui le raconte, d'inventer: ici (près de Crocq et en 1969) de découvrir, lors de travaux dans un monastère, un parchemin du XVe contenant la recette du creusois. Et, comme si cela ne suffisait pas, comme s'il fallait ajouter au mystère, l'épaissir, une recette qu'on dut traduire de l'ancien français!

Si cette histoire de tuile est une légende, d'un gâteau cuit en tuile creuse, c'est aussi une image. Une idylle. Avec forcément une rivière. Et si ce n'est pas la Creuse, la grande ou la petite, ce sera une eau. Une eau fraîche et creuse.

Vous vous demandez comment une eau peut être creuse? Interrogez plutôt Victor Hugo. Ou bien Nicole. Elle connaît la chanson, la Vieille chanson du jeune temps. C'est le poème XIX, Livre premier des Contemplations, elle ne se fera pas prier pour le lire:

« Une eau courait, fraîche et creuse,
Sur les mousses de velours ;
Et la nature amoureuse
Dormait dans les grands bois sourds. »

Ce poème nous attendait. Avec les autres ingrédients. Les noisettes du jardin, cassées et finement broyées. Quatre blancs en neige très fermes. Le beurre en train de fondre. La farine de froment et le sucre en poudre, mais nous n'indiquerons pas les quantités. Nous éviterons ainsi les embrouilles, et de causer des ennuis à Nicole en divulguant un secret. Elle sait que les pâtissiers creusois gardent jalousement la recette, quel drame ce serait si elle tombait entre de mauvaises mains, celles de vulgaires boulangers par exemple, ou d'un cuisinier du dimanche.

Maintenant et pour finir d'entrer (pour parler comme en Creuse, où on traduit plus souvent le limousin que l'ancien français), nous pouvons prendre place dans la cuisine. Des notes si nous le désirons. Participer avec nos questions ou tout simplement en regardant. Revivre la naissance du creusois. Et, bien sûr, le goûter. Sans attendre le dessert. Et sans crème anglaise. Il reste de la préparation dans la jatte et lécher son doigt n'est pas interdit. Ce serait même, pour Jean-Luc, refaire les gestes et renouer avec les plaisirs de l'enfance.

Inutile de chercher une tuile. Le four suffira. Un four chauffé à 165° et où il cuira 35mn. Pour Nicole, c'est assez. Pour Michel, il est préférable de vérifier le moelleux avec un couteau. C'est ce qu'on nous conseille également, sur Internet, il va l'imprimer. Et tout ce qui est susceptible de nourrir notre texte. Il nous sort une légende presque aussi dorée que le fameux gâteau, nous tend les dernières versions de la recette: elles sont encore chaudes.

Nous passons à table. Attendons en mangeant le dessert. Et après, pour faire durer la magie, reparlons du manuscrit trouvé à Crocq. Tout près.

Le bonheur est dans le « près », dans le flou qui entoure cette découverte. Si elle avait eu lieu à Crocq et non dans les alentours, le nom nous aurait sans doute croqué, représenté en archéologue du siècle précédent.

Quand il entend le mot creuse, l'archéologue ouvre son autre oeil. Cela réveille sa faim. Lui redonne envie de gratter. Le sol ou le parchemin. D'écrire son palimpseste. Ne faisons pas de ses nuits un supplice en situant l'ancien monastère à La Mazière-aux-Bons-Hommes, dans le canton de Crocq. Ne lui jetons pas ce nom ni un autre qui le ronge. Donnons lui une date, l'année 1969 et rien de plus. Ne le lançons pas sur une piste dangereuse, pour lui et par ricochet pour nous, ne le conduisons pas à se répéter. Il n'a que trop tendance à radoter. Ne lui offrons pas cette nouvelle chance de paradoxe, ne lui fournissons pas ce prétexte.

Les archéologues, même au siècle dernier, n'ont pas un costume spécial, un habit comme les moines, un vêtement qui les distingue de la masse des mortels. Ni même des morts dont ils exhument les restes, et tout ce qu'ils ont porté ou touché.

Laissons-le donc se demander en silence si la trace fait l'archéologue, comme l'occasion le larron. Ou si à lire comme il fait, comme on cueille, on voit des traces partout.

Ne lui servons pas sa réplique préférée: « L'archéologie, ça creuse! »

Ne nous mettons pas dans l'obligation de préciser que ça peut aussi gaver.

Le creusois
Photos Marc Deneyer (à paraître en avril, avec le texte, dans le numéro 112 de L'Actualité)

Photos Marc Deneyer (à paraître en avril, avec le texte, dans le numéro 112 de L'Actualité)

Denis Montebello
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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 07:04

Quand on a la chance de « tomber sur un os », en Sicile et à cette époque, on ne fait pas la fine bouche, on ne boude pas son plaisir.

Cela nous apparaîtrait comme un problème, une difficulté insurmontable. Pour Boccace, c'est au contraire une évidence, le squelette de Polyphème, la preuve que le grand Homère voyait juste, bien qu'il fût aveugle, qu'il disait vrai. Et Virgile. Et la Bible. Les géants existent. Témoin celui qu'on a découvert en 1371, dans une caverne près de Trapani, avec ses trois énormes dents puisque le reste à peine touché est tombé en poussière. En cendre et en poussière. Trois dents encore entières et il ne parle pas du crâne. Du crâne de ces éléphants nains, avec le trou pour la trompe frontale ou proboscide. Des fossiles aussi petits, il est impossible de les considérer comme les vestiges des cyclopes.

Il ne veut pas savoir, Boccace, comment ils ont voyagé des temps géologiques jusque là, par quel pont ou moyen ils sont arrivés en Sicile s'ils ne la peuplaient pas déjà. S'ils n'étaient pas les géants qui l'habitaient. Il ne veut pas savoir s'ils se servirent de leur trompe comme d'un tuba, si les éléphants sont les puissants nageurs qu'on dit. Pourquoi ces grands pachydermes sont devenus pygmées. Avaient-ils, dans leur patrimoine génétique, une possibilité de mutation vers le nanisme? Qu'est-ce qui a déclenché cette mutation? Qu'est-ce qui l'a favorisée? L'environnement insulaire, avec ses espaces réduits et ses ressources alimentaires limitées? La rareté voire l'absence de grands prédateurs? Boccace ne se pose pas ces questions. Rien n'ébranle ses certitudes. Les os qui dormaient dans cette grotte immense près de Trapani sont ceux de Polyphème. Il n'en démordra pas. Et les proboscidiens miniatures qu'on pourrait lui présenter ne le feraient pas changer d'avis.

Quatre-vingt-dix centimètres au garrot pour un poids de cent kilogrammes, mais doté de grandes défenses. C'est E. Falconeri. Il joue les vedettes au Museo archeologico regionale Paolo Orsi de Syracuse. Dans la salle qui lui est réservée. Dans la vitrine où il vous regarde avec son orbite large et unique, le minuscule mastodonte se montre indifférent à la foule, au respect religieux qui entoure « le Cyclope ». Il ne demande son nom à personne.

Ossa di morto recette sicilienne
Denis Montebello
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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 15:10
Goethe, saucisse!

Je vous parle d'un temps où on savait s'insulter, entre poètes, où traiter Goethe de saucisse était non seulement permis, mais aussi un devoir, un acte relevant du patriotisme le plus élémentaire. Comme de faire bouffer à celui qui ne se découvrait pas pendant la Marseillaise sa casquette (ce que fit mon arrière-grand-père Victor, un optant qui ne rigolait pas avec le drapeau).

« Tout est saucisse en Allemagne, une enveloppe bourrée de choses disparates : la phrase allemande est une saucisse, l'Allemagne politique est une saucisse, les livres de philosophie et de science, avec leurs notes et leurs références, saucisses, Goethe, saucisse ! — Ces colonnes du casino de Wiesbaden faites de coquillages agglomérés, saucisses ! » (Paul Claudel, Journal, 1912, t. I, p. 223)

Sa conception de l'Allemagne, beaucoup la partageaient. Qui la voyaient comme il l'écrit, « grand tas confus de tripes et d'entrailles de l'Europe! » (« Saint Martin », dans Feuilles de Saints, Oeuvre poétique, p. 671). Ils accueilleraient avec ravissement cette expression familière que Claudel placerait dans la bouche d'un des personnages du Pain dur: « Ganz Wurst! c'est tout saucisse pour moi » (Journal, 1913, t.I, p. 245, et Le Pain dur, acte III, scène 4, Théâtre, tome II, p. 85).

Goethe ne pipa mot. Comment il encaissa le coup, nul ne le sait. Mort comme il était, et depuis si longtemps, il aurait eu du mal à relever le gant. Mais ce n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. L'affront ne resterait pas sans réponse. Sa vengeance se ferait attendre, elle n'en serait que plus terrible. En témoignent les derniers mots de Paul Claudel, l'auteur de l'insulte: « Docteur, vous pensez que c'était la saucisse? ».

De quoi parle-t-il? De ce qu'il a mangé la veille, évidemment, répondent en choeur les médecins. Nous n'avons pas leurs certitudes. Nous n'écartons aucune piste, mais celle d'un nouveau coup des Surréalistes est pure fantaisie. Qui a lu leur Tract du 1er juillet 1925, la Lettre ouverte à M. Paul Claudel, Ambassadeur de France au Japon (« Catholicisme, classicisme gréco-romain, nous vous abandonnons à vos bondieuseries infâmes. Qu’elles vous profitent de toutes manières ; engraissez encore, crevez sous l’admiration et le respect de vos concitoyens. »)? Qui peut croire qu'une malédiction lancée par jeu, et par quelques inconnus qui gagneraient à le rester, s'accomplit trente ans plus tard et de cette façon, à la fois tragique et grotesque? Nous pensons plutôt, pour connaître un peu le milieu, que la saucisse qui étouffe Claudel, ce sombre jour de février 1955, n'est pas celle qu'il a engloutie lors de son dernier dîner, mais la saucisse de Goethe. Celle que le grand poète allemand n'a pas avalée, mais alors pas du tout. S'il l'a avalée, bien forcé, là où il était et dans son état, il ne l'a pas digérée, la preuve.

Aujourd'hui les poètes, les poètes en herbe, ils se traitent. Verbe intransitif. Et ça, bien entendu, ça ne passe pas. Ou on s'insulte de saucisse, et là, voyez le cacique, ça ne passe pas non plus.

Heureusement il y a, chez eux, des gens qui échangent autre chose que des insultes. Nous ne nous connaissons pas, Angelo Rendo et moi, nous ne parlons pas la même langue, pourtant nous dialoguons. En temps réel et dans le respect de nos spécificités.

Ce matin il nous donne, via Facebook, La salsiccia di Paul Claudel:

Pare che Paul Claudel, prima di spegnersi, si sia rivolto al dottore chiedendo se per caso non fosse stato il callozzo di salsiccia arrosto trangugiato la sera precedente a ridurlo in fin di vita.

Ce soir je lui rends, avec ce texte, la politesse. Et je vous invite chez lui.

Henri Cartier Bresson Paul Claudel dans une rue de Brangues croisant un corbillard (1945) (c) Magnum Photos

Henri Cartier Bresson Paul Claudel dans une rue de Brangues croisant un corbillard (1945) (c) Magnum Photos

Denis Montebello
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27 décembre 2015 7 27 /12 /décembre /2015 07:59
Photo Marc Deneyer
Photo Marc Deneyer

Coucher ses idées sur le papier est plus facile que mettre en mots le Mothais. Le Mothais sur feuille. D'en faire un fromage aussi, c'est chose aisée, une tentation fréquente, un risque qu'il vaut mieux connaître avant d'entamer son texte.

On a deux écueils à éviter: la sécheresse et la prolixité. Et la forme à trouver, d'un disque de 10 à 12 cm de diamètre sur 2 à 3 cm de hauteur. Et d'abord la feuille, de châtaignier car c'est l'arbre ici, dans le sud Deux-Sèvres, à La Mothe-Saint-Héray (d'où son nom), ou bien de platane. Des villages, des fermes ont planté des platanes pour ça. Pour leurs feuilles. Pour l'affinage du Mothais: un fromage fabriqué à partir de lait de chèvre frais, cru et entier. Obtenu par un caillage très lent.

La feuille lui servira de lit. La membrane absorbera l'humidité. Tel un buvard. Les nervures la draineront vers l’extérieur.

La feuille l'empêchera de sécher: elle restituera s'il le faut, ce qu'il faut de l'humidité emmagasinée.

La feuille régule l'hygrométrie. Si elle ne joue plus son rôle, on en prend une autre et ce sera la même marque, les nervures imprimées sur la croûte comme une preuve qu'il n'a pas découché, qu'on l'a seulement retourné, tous les quatre ou cinq jours, qu'on a seulement changé de feuille.

La feuille lui donne son goût: une succession de saveurs épicées et de fruits secs avec des notes de paille, d'écorce. Et son nom. De chèvre à la feuille. De sur feuille. Comme si les mots importaient peu. En tout cas moins que les feuilles. Qui doivent être cueillies à l'automne et avant leur chute, avant d'entrer en contact avec le sol, et comme des traces. Comme le vestige de ce qui n'existe pas encore. Ou pas sous cette forme. Ou déjà plus. Des choses que nous n'avons pas su voir. Parce qu'elles n'avaient pas de nom.

Ces feuilles viennent des taillis de châtaigniers, des terres rouges et c'est un jeu d'enfant. L'enfant ne ramasse pas les feuilles tombées. Il ne cueille pas non plus les vertes qui donneraient un goût de tanin au fromage. Ces feuilles sont bien tassées, elles sèchent dans un grenier ou comme nous les découvrons à La Roche Elie, chez Philippe Massé et Christophe Bourbon, dans la cour de leur ferme, suspendues à l'air libre. Au soleil. On dirait du papier.

De la trame au livre le chemin est long. Le Mothais nous prêtera sa patience. Il nous apprendra à écrire. Non pas en couvrant des pages, mais en laissant l'encre sécher. Imitons cet égouttage très lent, très régulier et retournons notre texte. Autant de fois qu'il faudra. Afin d'obtenir une texture homogène et, si la feuille de châtaignier ou de platane répartit bien l’humidité, cette douceur de la pâte et ce goût délicat.

Ce goût est un parcours. À huit jours, on hésite encore entre caillé et agrume, acidité et fraîcheur. À quinze, début de la levuration, la pâte est souple et crémeuse et l'action de la feuille se précise. C’est à trois semaines que le végétal apparaît. Nous nous voyons couché dans le foin. Confiant, comme aux premiers jours, nos amours à l'écorce, écrivant des idylles. Et inventant le livre.





Photo Marc Deneyer, à paraître avec le texte dans L'Actualité n°111

Photo Marc Deneyer, à paraître avec le texte dans L'Actualité n°111

Denis Montebello
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