Si vous pensez que le Cap est notre cher Haddock, l'oryctérope un des trois cents jurons du fameux Capitaine, vous vous trompez.
Certes, « Oryctérope! » se trouve bien dans Tintin au pays de l'or noir, page 57, dans une bordée d'injures adressées au docteur Müller. Un faux-monnayeur qui voyage d'album en album et en changeant d'identité, d'apparence, mais qui reste le Méchant: le pire ennemi de Tintin. Dans cet album, il se fait passer pour le professeur Smith, un archéologue: « c'est un archéologue qui recherche ici les vestiges des anciennes civilisations qui ont fleuri dans ces régions... En même temps, il est ici le représentant de la Skoil Petroleum. » Il vient de kidnapper Abdallah, le fils de Ben Kalish Ezab, et Haddock, dans un de ces accès de colère qui font le charme du personnage, le traite de «Brute!... Voleur d'enfants!...Pirate!...Anacoluthe!...Ectoplasme!...Oryctérope!...Bachi-Bouzouk!...»
On a surtout retenu le « Bachi-Bouzouk!...» Et l'oryctérope est passé à la trappe. Une nouvelle fois. Cela n'est pas pour le surprendre. Ni pour le déranger. L'animal n'aime pas la lumière. Trop de publicité gênerait ses activités. En faisant fuir le client. Un client qui est déjà suffisamment dérouté par son aspect. Pour ne pas dire rebuté. On le croirait, quand on le rencontre, quand on le voit l'oeil flamboyant, « ruginiflant par le bois touffeté », sorti d'un poème de Lewis Carroll, venu de l'autre côté du miroir. Le Jabberwock en personne ou son avatar, arrivé comme lui en barigoulant. Avec sa gueule qui mord et ses griffes qui happent!
L'oryctérope n'est pas un portmanteau-word, un mot-valise ou centaure, une chimère malgré sa tête allongée de fourmilier, ses oreilles d'âne, son groin de cochon et sa queue de kangourou. C'est un vrai monstre, et qui assassine les fourmilières. Et de tous les songeurs myopes qui tuent les fourmilières, il est, pour Alexandre Vialatte, le plus beau. Parce que nul ne sait d'où il vient. « Il a dû sortir d'un oeuf d'ange. Inclassable. Tombé de la lune. C'est la plus grande aventure de Dieu. »
Alexandre Vialatte, dans la Chronique 490, le décrit ainsi:
«Il a un groin de cochon et des pieds de kangourou, des oreilles d'âne et une mâchoire de crocodile. Sa chair sent la fourmi. Sa nature est timide, profondément méditative. Il mérite l'amitié de toutes les personnes sensées. Il vit sa vie dans des terriers profonds. Il s'y livre à des songes informes, des songes d'oryctérope. Il sort au crépuscule et sautille en Afrique du Sud. Dans la forêt. Parmi les ombres. De termitière en termitière. Elles sont dures comme la céramique. »
S'il grogne quand on le contrarie, au fond (dans son terrier) c'est un gentil monstre. Contrairement au Jabberwock, il ne nous veut aucun mal. Il ne s'en prend qu'aux termites qui sont sa nourriture.
S'il creuse le sol avec ses fortes griffes en forme de pelles, ce n'est pas par plaisir, pour singer les archéologues, mais pour fouiller efficacement la termitière et casser la croûte, ce qui n'est pas rien quand elle est dure comme la céramique.
Chacun sa place, chacun son rôle.
L'oryctérope dans la termitière, dans son rôle écologique qui est, une fois la céramique déchirée, de contrôler l'extension des populations de termites en reniflant, en aspirant, en avalant. 50 000 termites en une nuit! Avec son odorat si fin, son groin tubulaire, sa longue langue enduite d'une salive gluante.
Et l'archéologue dans ce qui ressemble à des latrines, remuant les restes de ce qui a été Rauranum et découvrant ce drôle de cheval qu'il croit d'abord sculpté dans l'os, mal sculpté mais c'est de l'ivoire. Et un animal, bien qu'il ne soit pas de nos contrées. Échappé de quel petit cirque ou tombé de quelle poche. Un animal à qui il faudra bien donner un nom.
Ce sera donc oryctérope. Un nom qui n'est pas un mot-valise, même s'il a été oublié par un voyageur pressé ou pris d'une envie pressante. Ni une insulte de plus, criée à la cantonade. Un village de 800 âmes: un désert pour celui qui ne fait que le traverser. Ou à son GPS. C'est cela, l'homme à la casquette de navigateur insulte cette voix qui lui dit de tourner à droite, de prendre la deuxième à droite, la deuxième à droite, de faire demi-tour quand il se sait attendu à Paris dans une semaine au plus tard. Il ne s'est arrêté à Rom que pour satisfaire un besoin urgent. Ou pour faire boire ses chevaux. Ou pour en changer. Le couteau pliable, genre opinel, est un rasoir. Un rasoir jetable, même s'il n'avait pas vocation à être jeté. Sans être un rasoir de collection, il ferait le bonheur d'un collectionneur. Il possède un objet de valeur, ayant appartenu à un personnage d'un certain rang. Peut-être à Ausone qui avait une villa dans le coin. Il vous le montre déjà, dans sa vitrine. Une vitrine rien que pour lui. Heureusement, les archéologues sont passés par là. Ils ont fouillé cette zone commerciale où il y avait aussi des toilettes. Et ils ont bien fini par identifier la bête qui était sculptée sur le manche en ivoire. Ce n'est pas un cheval, ni un sanglier, ni même un sanglochon (il n'est pas inventé, pas plus que le cochonglier). Ce n'est pas un animal psychopompe, comme on l'a cru d'abord, mais un oryctérope. Un oryctérope du Cap. Il faudra s'y faire. Faire avec. Voyager avec, sur la via turonensis, à peu de choses près l'A 10. Imaginer l'Égyptien qui passait par là et qui ne venait pas forcément d'Égypte. Qui ne montait pas forcément à Paris. Relire Vialatte.
« Nul ne sait d'où il vient mais on voit où il va. Craignez ses rêves et sa myopie. Regardez-le, et vous aurez peur. Sa petite tête de lézard géant, son groin de porc et ses oreilles d'âne ornent d'effrayants crépuscules. »
Il parle de l'oryctérope, mais cela vaut pour son propriétaire. Pour celui qui a perdu là son rasoir. Sa barbe rognée comme il faut, son crâne astiqué, il a repris la route. Ses chevaux étaient reposés, ou il en avait changé. C'est le rôle des petites villes comme Rauranum. Sa toilette terminée, on file vers Paris, ou bien on descend à Saintes, Bordeaux, direction l'Espagne, on a autre chose à penser. Des objectifs à atteindre. Une moyenne à respecter.
Le temps a continué sa route. Son oeuvre de destruction. Le rasoir est tombé dans le trou. Dans l'espace, assez mince pour qu'on ne l'ait pas vu tomber, pour qu'on ne l'ait pas retrouvé (avant la fouille, en juillet 1997, des latrines à Rom, Deux-Sèvres), entre l'ancien cuvelage en bois et le mur. Il est tombé dans l'oubli. Et c'est ce qui l'a sauvé. Il n'a pas été sauvé de l'oubli, c'est l'oubli qui l'a sauvé.
