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14 mai 2018 1 14 /05 /mai /2018 09:46
Broue

Broue est un nom relique. Comme tous les noms, finalement. Ils sont la trace présente d'un passé plus ou moins ancien, plus ou moins disparu, et quand ils demeurent, c'est comme signes. Des signes vides que nul ne songe à remotiver.

Broue n'échappe pas à la règle. S'il n'y avait pas Brouage pour en perpétuer le souvenir, Brouage comme un écho qui n'en finirait pas de mourir, il y a belle lurette qu'on l'aurait oublié. La mer que Broue puis Brouage avaient pour mission de surveiller s'est éloignée avec le danger, elle n'en finit pas de disparaître sous nos yeux. C'est ce qui arrive quand le temps est trop clair, l'horizon parfaitement dégagé: on ne voit plus rien. Qu'une cistude, mais c'est une coque vide, et tombée du ciel. Du bec de je ne sais quel oiseau de malheur. On aura beau chercher. Dans la langue du pays. Ou les langues voisines.

Si les parlers occitans ont conservé le sens d’origine de « bord, bordure », le paysage a changé. À Broue aussi, où la frontière linguistique entre oc et oïl, si elle existe, passe tout près.

Si elle n'est pas assez marquée, ou si, ce qui revient au même, elle est trop mouvante, on fera comme pour les cigognes, on plantera des nids: des poteaux qui les accueilleront. Et ils les accueilleront. Et on montrera aux touristes qui s'arrêteront à la Maison de Broue, après qu'ils auront fait le tour de la tour et bien contemplé le paysage qui s'étend devant eux, sans limites, la famille au complet dans son nid: Simone et ses cigogneaux. On leur prêtera la lunette.

Ils verront du même coup où ils sont. Ce qui était un bord de mer, une hauteur où installer un donjon, d'où surveiller ce qui par la mer arrivait, pirates saxons (des « archipirates » comme les appelle Sidoine Apollinaire, comme il les décrit à son ami Namatius, avec leurs myoparons, littéralement leurs « barques-souris », étroites et rapides, ce sont des ennemis redoutables), Vikings, Anglais, peu importe le nom que vous donnez au danger pourvu qu'il le chasse de vos rivages, l'éloigne à jamais, ce puissant donjon est devenu une colline pour rien, une île perdue dans un océan de cultures et dominant les marais, les protégeant contre les appétits des céréaliers.

Car d'autres envahisseurs menacent, l'écrevisse américaine, le ragondin, la jussie, et d'autres vigilances s'imposent (nitrates, pesticides), ce qui pourrait bien redonner sa fonction à la tour, du sens à la visite.

Broue fait partie d’une petite famille (avec Breuil qu'on rencontre à tout bout de champ) ayant même étymon, un gaulois broga signifiant « frontière, limite, bord ». Brogae Galli agrum dicunt, lit-on dans les Scholies à Juvénal: « le champ que les Gaulois appellent brogae ». Brogi, c'est la « contrée » en gaulois, le « pays ». Ce sens survit dans le gallois et le breton bro, mais de même qu'on refuse, chez certains Occitans, l'idée de dialecte de transition, de même les indépendantistes rejettent, pour d'évidentes raisons, la possibilité d'une continuité entre le gaulois et le breton. Dans les deux cas, c'est mettre de la frontière où il n'y en a pas, regarder comme gavache ou allfro (« étranger » en gallois, équivalent exact de l'Allobroge gaulois) celui qui n'est pas du bon côté. Fabriquer de l'autre.

 

Broue
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commentaires

P
MAGNIFIQUE !<br /> Imaginer les cigognes qui s'ébrouent guettant les myoparons (mon ordi refuse ce mot par une vaguelette rouge bien connue et me propose... proparoxyton) desquels pourraient provenir quelques miettes d'un archipirate festin (archipirate ne sied pas non plus à la machine qui propose architecte...);<br /> Merci Denis pour ces lignes sidoniennes (et là, j'ai le choix, indonésiennes, londoniennes, essonniennes....) , si apolliniennes
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D
Merci Pascale. Deux fois merci. Car tu n'es pas étrangère au retour de ces archipirates et de leurs myoparons!