Auvers-sur-Oise c'est, pour le pigeon que je suis, selon les antivax qui m'attendaient au parking, qui me regardent, goguenards, prendre ma place puis l'itinéraire balisé jusqu'au champ de blé avec corbeaux, un parcours sans surprises.
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C'est là que s'achève, pour le peintre comme pour ceux qui vont par ses chemins, de son pas chancelant et sous des ciels troublés, la visite.
C'est là qu'on sent le mieux son existence fragile. C'est là qu'elle doit finir. Dans ce champ de sorgho, plus loin de patates où il n'y a, en dehors d'une reproduction de ce qui était considéré jusque là comme son dernier tableau, pas plus de blé que de corbeaux.
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Le ciel est tourmenté comme il faut. Depuis le cimetière où dorment côte à côte et sous le vert Vincent et Théo. Il pose sur la tombe de MARIE-LOUISE CHEROUISE née LEVAVASSEUR et pour la photo il y a aussi les chemins, les trois chemins qui sont un seul et qu'on suit. Comme tout le monde.
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Pour l'indécision, il faut chercher ailleurs. Revenir sur ses pas. À la rue Daubigny où nous nous sommes arrêtés d'abord, pour pique-niquer. Pour n'avoir pas à trimballer, sur ce chemin qui retrace les derniers moments du peintre, notre pique-nique. Pour aller, le corps et l'esprit légers, vers la mort qu'il trouve le 29 juillet 1890 à l'Auberge Ravoux.
Auberge Ravoux qui est fermée pour cause de Covid 19. On ne verra donc pas « la chambre du suicidé », ce qui n'est pas plus mal.
Autre raison de remercier le virus, cette découverte, faite par Wouter Van der Veen. Selon lui, le 27 juillet 1890, Vincent Van Gogh peignait son ultime chef-d'oeuvre, Racines d'arbres, quelques heures seulement avant de se tirer une balle dans la poitrine. Il mourut deux jours plus tard, le 29 juillet 1890.
C'est la conclusion à laquelle est parvenu le directeur scientifique de l'Institut Van Gogh. En rangeant des archives, dans la maison strasbourgeoise où il passait le confinement, en se replongeant dans des cartes postales numérisées des années 1900-1910, quand Auvers-sur-Oise ressemblait encore au village dans lequel avait vécu le peintre. L’une d’entre elles a retenu son attention. Où un cycliste est debout à côté de son vélo. Aujourd'hui, on dirait qu'il est occupé à regarder son portable, qu'il consulte ses messages ou répond à un appel, on ne penserait pas qu'il marche à côté de sa bicyclette. Qu'il se prive du plaisir de la descente. Ses freins ont-ils lâché ? Pose-t-il (de dos) pour la photo ? Joue-t-il les cyclistes fatigués ? Le touriste égaré ? Ou celui qui arrive chez lui, qui rentre sa monture ?
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Ce chemin que descend, immobile, ce cycliste est l'actuelle rue Daubigny où nous nous sommes arrêtés aussi, pour manger, avant d'entamer la visite, devant le panneau indiquant que c'est là que tout s'est joué, l'adieu et non dans un champ de blé qui est de sorgho puis de patates, mais nous ne le savons pas encore. Nous ne voulons pas le savoir. Pigeons que nous sommes. Ce panneau où il est question de racines, où figure cette phrase : « mais ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même », nous le lisons d'un œil distrait. Ces racines font des nœuds, et nous sommes là pour assister au dénouement. Pressés de rejoindre là-haut nos corbeaux. Nos noirs corbeaux. Nos « immenses étendues de blés sous des ciels troublés ». Pour nous qui pique-niquons devant le mystère (enfin levé!) des racines, ce n'est pas là que ça se passe mais dans un champ de blé où les corbeaux font un message nettement plus clair que cet embrouillamini où nous serions bien en peine de lire un message d'adieu. Visiblement ce n'est pas le lieu, le moment, la mort, comme on dit chez nous, avait pas faim. Il nous faut attendre. Le testament du champ de blé, et les corbeaux pour le parapher.
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Si j'y reviens maintenant, c'est qu'elles ont cheminé. Ces racines d'arbre de la rue Daubigny. Creusé en moi. Remué. Exhumé « pas peu de chose ». Réveillé l'envie de lire. De me replonger dans les Lettres à Théo. Dans celle-ci, sans date mais placée juste avant une des dernières, du 23 juillet 1890 (L'imaginaire Gallimard, page 565), Vincent écrit ceci :
« Chers frère et soeur,
La lettre de Jo a été pour moi réellement comme un évangile, une délivrance d'angoisse, que m'avaient causée les heures un peu difficiles et laborieuses pour nous tous, que j'ai partagées avec vous. C'est pas peu de chose lorsque tous ensemble nous sentons le pain quotidien en danger, pas peu de chose lorsque pour d'autres causes que celles-là aussi nous sentons notre existence fragile.
Revenu ici, je me suis senti moi aussi encore bien attristé et avais continué à sentir peser sur moi aussi l'orage, qui vous menace. Qu'y faire - voyez-vous, je cherche d'habitude à être de bonne humeur assez, mais ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même, mon pas aussi est chancelant.
J'ai craint - pas tout à fait, mais un peu pourtant - que je vous étais redoutable étant à votre charge - mais la lettre de Jo me prouve clairement que vous sentez bien, que pour ma part je suis en travail et peine comme vous. »
L'arbre dont les racines composent sa dernière œuvre est là, rue Daubigny. C'est un enchevêtrement où certains voudraient voir des vestiges, la trace présente du drame qui s'est produit le 27 juillet 1890. Et même son explication.
Ce jour-là, Vincent serait parti en direction des champs qui s'étendent derrière le château d'Auvers. Il aurait pris l'actuelle rue Daubigny et se serait arrêté pour peindre ces racines entrelacées devant lesquelles il était si souvent passé. Cette fois-ci, elles l'arrêtent. Qu'est-ce qui l'arrête ? Le tableau qu'elles font, avec la lumière du soleil ? Est-ce la lumière de cette fin d'après-midi qui le retient ? Qu'il veut prendre dans sa toile avant qu'elle ne disparaisse ? Avant de disparaître ? Est-ce cette lumière de fin d'après-midi qui le décide à commettre l'irréparable ? Et pourquoi ? Est-ce l'énigme qu'elle éclaire ? Ses derniers coups de pinceau vont-ils enfin lever le mystère ? Ou ajouter à l'inextricable ?
C'est la lumière du soleil telle qu'elle est peinte dans Racines. Prise, il faudrait dire, car cette toile de grand format (50 x 100 cm) est une prison dont on ne peut sortir. Qu'en se tirant une balle dans la poitrine. À quelques pas de l’Auberge Ravoux, là où l’artiste a passé les 70 derniers jours de sa vie et où il s’éteindra. Le 29 juillet.
Il se serait donc arrêté pour lire. Qu'est-ce qu'il lit, dans ces ratures ? Comme d'autres dans les lignes de la main. Que sa vie s'arrête là, ou pas loin (150 mètres) ? Qu'il est temps de rejoindre celui dont il porte le prénom, dont il a pris la place ? Le moment serait-il venu de le sortir de sa tombe ? De le rendre à la vie et à ses parents ? De regagner sa place qui est au cimetière ? Il suffit de monter la rue Daubigny. Jusqu'au bout. Mais en est-il capable ? La réponse est dans ce tableau inachevé.
Et dans ce trou. Qui est aussi de mémoire. S'il voit Vincent-Willem, son prénom tant de fois lu sur la tombe, celui du bébé qui est né un an jour pour jour avant lui et qu'il ne remplacera jamais dans le cœur de ses parents, il ne le reconnaît pas. On n'ira donc pas jusqu'à dire qu'il tente ici d'expier sa faute. De faire oublier l'usurpation dont il s'est rendu coupable. En acceptant le rôle d'enfant de remplacement.
Cherche-t-il néanmoins dans le fouillis -dans l'image-devinette- un visage ? Celui de l'absent ? De l'ennemi ? Leur ennemi à Théo et à lui, celui qui les emportera. Qui les conduira au cimetière où ils reposeront côte à côte. Est-ce à cet ennemi qu'il consacre ses derniers coups de pinceau ? À le mettre à nu. À montrer les racines du mal. De ce mal qu'il appelle -qu'on appelle encore- la nervosité ?
L'arbre ne cache pas la forêt. La forêt des nerfs. Il ne la cache plus. Ce qui apparaît sur la toile, c'est la région splanchnique. C'est là où les racines innervent les viscères de l'abdomen et du pelvis. C'est là qu'il faut creuser, avec son pinceau. Ou tirer, s'il ne répond plus. En faisant semblant de viser le cœur.
Il se serait suicidé, il aurait visé le cœur. Comment expliquer que la balle destinée à la poitrine ait touché le ventre ? A-t-il voulu maquiller un accident en suicide ? Disculper les gamins qui jouaient avec leur pétoire, qui avaient un peu trop bu ? Endosser la faute ? A-t-il, comme certains l'affirment, accepté de mourir ? Pour l'amour de son frère, pour qui il était un poids.
Théo, qui a survécu à peine six mois à Vincent, n'aurait plus à supporter financièrement un peintre qui ne vendait rien.
Ce n'est peut-être pas ce que cherchent à dire ces racines, mais ce sont les questions qu'elles mettent au jour. En nous, puisque c'est là maintenant que nous fouillons.
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