Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
21 décembre 2022 3 21 /12 /décembre /2022 09:31

Ce n'est pas un chabot commun. Dans la catégorie des grosses têtes, il serait même une sorte de champion, tant la sienne paraît énorme comparée à ce petit corps tout mou, tout nu, qu'elle vient coiffer.

Une queue de lotte on dirait, telle qu'on la présente dans les poissonneries c'est-à-dire sans la tête : elle ferait fuir le client s'il la voyait.

Lui, il n'a pas plus d'écailles, mais il a gardé sa tête. Sa tête de boxeur. D'un boxeur qui se réveillerait d'un long KO, le visage tuméfié et le nez en selle ou pied de marmite. Ou, pire, qui aurait raccroché les gants après plusieurs fractures du nez mal soignées. Il aurait perdu son titre, mais il serait devenu, grâce à ça, ce poisson très laid. Il aurait même été élu, lors d'un concours organisé par la Ugly Animal Preservation Society, animal le plus moche du monde.

C'est aussi, qu'il nous donne à voir, son nez de meuil, comme on dit par ici. De muge ou mulet. De mulet à grosse tête ou mulet cabot. La tête de quelqu'un qu'on aurait tiré de sa sieste, et qu'on empêcherait de bâiller. Par jeu. Quelqu'un que ça ne ferait pas rire. D'autant moins que dans son rêve il se voyait flotter juste au-dessus du fond de la mer, et, comme il n'avait pas de moyens de se propulser pour se déplacer, attendre que la nourriture dérive et finisse dans sa bouche. Aujourd'hui, c'était un repas de fête. Des crustacés, notamment des crabes et des homards, mais aussi des oursins et des mollusques. Un réveillon dont il se réveille de mauvaise grâce. Et de méchante humeur.

D'où sa tête. D'effaré. D'égaré. Visiblement, il n'est pas né dans le bon corps. Ou il est né trop tard. Trop vieux. Et c'est ainsi qu'il paraît. Au bout de quelques heures. Échoué dans la vie comme il le serait sur la grève. Projeté sur la scène, en pleine lumière, quand il aurait tant voulu rester dans l'ombre. Dans les abysses.

Où il n'a pas cette apparence triste, flasque, on s'en doute. Où il ressemble à un poisson, et non à cet organisme vivant d’aspect gélatineux, à ce cousin des amibes dont il porte bien malgré lui le nom.

Contrairement au blob qui n'est pas un animal, ni un végétal, ni un champignon, le poisson blob ou blobfish est bien un poisson. Vivant au large de la côte sud-est de l’Australie et de la Tasmanie, à des profondeurs de 600 à 1 200 mètres. À des profondeurs où nous ne descendons pas. Où, si nous y descendions, la pression de l'eau aurait vite fait de nous écraser.

C'est son habitat qui l'a façonné. Son absence de muscles qui lui permet de survivre. Son corps étant moins dense que l'eau, il flotte. Il flotte confortablement. Juste au-dessus du plancher océanique. Il n'a pas les moyens de chasser, mais il n'en a pas non plus l'envie. À quoi bon se donner du mal pour une maigre pitance. Lui, c'est un festin qui arrive dans sa bouche. Qu'il avale sans effort. Et c'est ce qu'on ne lui pardonne pas. Ce qu'on stigmatise, avec ce blob qui a la taille d'une main, qui peut devenir gigantesque, mais qui n'en reste pas moins un organisme primitif, doté d'une seule cellule, comme un virus ou une bactérie. Voilà en quoi notre paresseux est rhabillé. Lui qui paraît si nu.

Ce petit corps affaissé qu'il traîne avait donc une âme. Une âme qui adore nager. Au fond, c'est un sportif, « le sportif au lit », comme dit Henri Michaux. Comme il le montre. Nageant et plongeant sans avoir jamais appris. Glissant admirablement. Hésitant à remonter.

Et on a bien raison. De craindre les chalutiers géants. Qui pêchent au chalut de fond, à la drague, ravagent les fonds marins. S'ils vous prenaient dans leurs filets, ils ne voudraient pas de vous, même dans leurs prises accessoires, ils vous rejetteraient à la mer. Il faut espérer. Qu'il se trouvera quelqu'un, fatigué de travailler sur son bateau usine, pour comprendre comme on est bien dans ce poème, à quel point on peut y circuler comme chez soi.


 

Blobfish
Partager cet article
Repost0

commentaires