« Caumont de la Force rapporte que Louis XIII combla de faveurs le grammairien qui lui démontrait que la jeunesse est l'âge où les jeux naissent (...), que la fenêtre fait naître (le jour dans la chambre). »
On pourrait aussi, pour continuer le jeu, ce jeu qui consiste à regarder les mots comme autant de noms propres, comme des signes vides qu'il s'agit de remotiver, comme on ferait enfant ou étranger apprenant une langue, chercher la preuve, la preuve par l'étymologie (Jean Paulhan, Le temps qu'il fait, 1988), dire que par les fenêtres on voit les feux naître. Cette étymologie fausse nous renseignerait de toute façon mieux que ne saurait le faire l'étymologie vraie. Et tant pis s'il y a bien du rouge dans Roja, tant pis si « l'étoile du matin » ne brille pas que pour nous. L'important est que nous regardions par la fenêtre. Ou par la porte. Une porte ouverte. C'est le titre d'un poème de Roja Chamankar. Il est publié, avec une vingtaine d'autres, par les éditions minuscule, à Strasbourg. Mes souffles coupés par le milieu: c'est le titre.
Roja Chamankar est née en 1981 à Borazjân, au sud de l'Iran, et c'est une des Voix Vives écoutées cet été à Sète. Et que j'ai plaisir aujourd'hui à faire entendre. Même si c'est d'abord dans sa langue, dans cette langue magnifique qu'est le persan, qu'il faut l'entendre. Mais la superbe traduction de Farideh Rava, grâce à qui nous pouvons lire ces auteurs, notamment dans le numéro d'Europe (997, mai 2012) consacré à la Littérature d'Iran, réussit ce miracle: que « le monde gelé » (c'est aussi le nôtre) « revienne à la poésie ».
CHUT!
Mon petit coeur!
L'eau était trouble et il y avait de la fumée partout
Et plus on s'acharnait à recoller les morceaux
Plus les ruines s'agrandissaient
Et plus la terre devenait humide
Que l'obscurité puisse s'éloigner de toi
À partir de maintenant comment pourrais-je encore le soir
Traverser ces rues en ruine, ces gouffres de sang
Et comment enjamber le corps blessé de l'eau
C'est dur de mourir dans la langue maternelle, mon petit coeur
Mourir dans la langue maternelle.... Adossé aux ruines
Laissez-moi tranquille, quand j'aurai tous les morceaux en main
Et que les rideaux tomberont
et que les arbres se mettront à marcher
Quel tourbillon ce sera au milieu de ces gouffres
Je voulais seulement que le soir tu sois
la compagne de mes routes perdues
Il ne reste plus rien à dire, alors chut!
Et dire que je voulais seulement que tu sois mon petit coeur...
EN MOI IL A CHOISI UN MOT
Il s'est juste assis en moi
Il a fouillé en moi
Il a fouillé dans mon univers
En moi il a fouillé l'univers
En moi il a choisi un mot et l'a mis sur sa tempe
Sa cervelle éclatée
Et des mots ont surgi de sa bouche
Et ont éclaboussé ma vie
En moi les frontières éphémères ont éclaté
Moi, une frontière éphémère en éclat
Nous avons bougé
Moi, une synthèse de l'univers, de fouille, de cervelle, de vie, de frontière, d'éclat et d'éclaboussure d'une nouvelle vie
Ma nouvelle vie
Respire au milieu de ma mort
Nous avons bougé
Respire au milieu de l'univers de ma mort
Nous avons bougé
Respire l'univers au milieu de ma mort
Il y a toujours eu un mot en moi
que tu aurais pu perdre sur ta tempe
Tes yeux rieurs
Toi, une synthèse de moi, de mots, de perdu, d'éphémère, de mort et de veine, qui as traversé mes frontières
Tu es une veine, qui as traversé ma frontière
Tu as seulement traversé en moi
Tu m'as traversée moi.
LA NUIT SIFFLE
La nuit siffle dans ma tête
La mer odeur de chien mort
Je descends sous le banc
Et je ronge mes ongles
Première leçon de géographie
La fenêtre ouverte
Et la fille qui n'est plus dans son pyjama d'enfant,
De toi je ne me souviens que d'une nuit
Tu étais mon invité
Tu t'es posé sur ma paupière droite
Moi
J'avais des yeux oranges
Jusqu'à te couper le souffle
Parmi les draps
La nuit siffle
Disque de la lune
Je suis agitée
Vent dans les rideaux
Odeur de navet brûlé, la charogne des chiens
Le lys d'une fille qui vieillit
Moi
Je descends sous le banc et ronge mes ongles
Première leçon de géographie
Le maître n'est pas d'accord
Je mouille mes vêtements
Sur mes bancs gonflés
L'eau des deux tiers du monde
Sur les bancs gonflés
Je m'obstine
J'ai peur de cette force incroyable
En moi
L'odeur de pigeon grillé
Me soulève le coeur
Le cri continu du freinage
Se dessine sur le papier blanc
Dès la première heure de celui qui part avec sa mariée
La fenêtre ouverte
Mes souffles coupés par le milieu
Les morceaux de ma natte
S'enfoncent dans l'eau
La mer sent le pigeon grillé
La lune ne me fait aucun effet
Je m'obstine
Contre cette force en moi
Je me penche sur le papier à dessin
Sifflement
Sonnerie
Mère rêve:
Un disparu souffre sous le figuier.
Poèmes tirés de Mes souffles coupés par le milieu, minuscule, 2011.