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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 10:05

1958. L'année où LEGO dépose son brevet, Helmut fait avec ses maisons, ses villages L'École Buissonnière. Chaque jeudi. C'est là qu'il apparaît. Dans mon souvenir. Un souvenir qu'il n'en finit pas de construire, avec ses briques à tenons et son drôle d'accent.

Ce que je situe en 1958 est, j'en suis conscient, un assemblage. Un montage comme en découvrent, dans leurs fouilles, les archéologues. Ce que l'on assemble, ce que l'on monte et démonte, ce ne sont plus des briques en plastique, mais des temporalités. Hétérogènes. Ainsi arrive-t-on à l'image, forcément anachronique, d'un Helmut officiant le jeudi après-midi, après Robin des Bois et Zorro, et avant le journal en luxembourgeois. Lui, tel qu'il s'est fixé (provisoirement) dans mon souvenir, c'est en français qu'il dit la messe, mais avec un accent si prononcé qu'on n'y voit pas plus clair que dans le latin qu'on chante le dimanche. Et le jeudi matin.

Comme le prêtre avant Vatican II, Helmut tourne le dos à ses ouailles, c'est-à-dire aux jeunes téléspectateurs que nous sommes, et les explications qu'il nous donne en emboîtant ses briques, loin d'éclaircir le mystère, ajoutent à la magie de ce qui se déroule sous nos yeux, c'est-à-dire à l'abri des regards.

Helmut en bon pasteur conduit son troupeau, et nous l'écoutons religieusement. Nous les enfants qui le retrouvons chaque jeudi sur Télé-Luxembourg. Et bien qu'il nous expliquât ses constructions fort compliquées dans une langue qui ne l'était pas moins, nous l'aurions suivi jusqu'au ciel. Ceux qui jouent aujourd'hui avec leurs Lego Star Wars n'ont pas idée de ce qu'on entendait par là.

Son vaisseau, Helmut le construit patiemment, brique après brique, c'est une église qu'il bâtit.

Les premières figurines apparaîtront plus tard, en 1978, et je serai trop grand pour m'en étonner. Je ne les verrai pas quitter leur sourire figé pour de nouvelles expressions faciales, leurs petites maisons pour des châteaux, je ne les verrai pas grimper jusqu'aux étoiles.

Il y a loin de cette nef au bateau pirate que j'aurai à monter pour mes filles, que je monterai en râlant, en maudissant cet Helmut qui n'aurait pas eu de mal, lui, à hisser le drapeau et à mettre les voiles. Qui n'aurait jamais dû me laisser le gouvernail. Charpentier de navire, ce n'est pas un rôle pour moi, qui ne serai jamais qu'un piètre bricoleur. Ni a fortiori celui de pilote.

Il y a loin de mes villages en noir et blanc à Ninjago City et aux Avengers. Je n'imaginais pas, en 1958, que mes petits-enfants participeraient à l'attaque du camion Lego Super Heroes, que je chercherais des journées entières le ninjago vert qu'ils ont perdu dans la voiture ou le canapé.

Helmut ne bâtissait pas seulement chaque jeudi son église, il réinventait, avec son accent, le barbare tel que le voyaient les Grecs, tel qu'ils l'entendaient, parlant une langue qui n'était que borborygmes. Un barbare qui me rassurait, car je me sentais moi-même, sinon étranger, du moins à l'étroit dans les Vosges. S'il fallait appartenir, autant que ce fût à la Lorraine, à une Lorraine largement italienne, à ce qu'on regardait encore comme le Texas français.

Nous étions, où nous habitions, dans le rayon de 150 km de l'émetteur de Dudelange, peut-être au-delà, ce qui ne gênait pas trop la réception. De toute façon, dans les explications et les conseils d'Helmut, quand nous les entendions, nous saisissions un mot sur deux. Ce sont surtout ses gestes que nous écoutions. Comme Bernardo dans Zorro, Helmut était un muet qui parlait avec ses mains. Nous ne cherchions même pas à lire sur ses lèvres. Nous le regardions faire, et nous tâcherions de l'imiter quand le cadeau demandé arriverait dans nos petits souliers. Et d'abord de nous souvenir.

La pierre sur laquelle il bâtissait son église, jeudi après jeudi, cette pierre était, c'est un détail qui compte, en plastique.

Moi qui étais meccano, qui m'appliquais à jouer mon rôle (de mauvais ouvrier), j'ai vu dans le plastique LA solution. Il suffisait d'ouvrir la poche de café (Mokarex, celui qu'achetait ma grand-mère) pour qu'un Choiseul vienne enrichir la troupe de mes soldats de plomb (qui étaient en aluminium, en costumes d'officiers, habits d'aviateurs, et à repeindre), pour qu'il défile avec Turenne, Louvois, Condé. Le Grand Siècle en plastique doré. J'ai vu des mérovingiens en plastique gris sortir tout armés. Des lanciers polonais, des hussards, toute la cavalerie. De quelle tête, je ne me le demandais pas. Du moment qu'on les trouvait dans le café. Les voitures Norev remplaçaient tranquillement les Dinky Toys. Et ce que bricolait dans son coin Helmut, dans son français tellement luxembourgeois, c'était aussi ça, un miracle accessible à tous. Comme on voudrait bientôt la messe en abandonnant le latin. La télévision y aiderait. La télévision et le plastique offriraient au plus grand nombre ce qui était jusque là réservé à une élite. Aux seuls initiés. Helmut montrait, en ne se cachant même plus derrière son accent, à quoi ressemblerait le grand rêve démocratique. Dont on espère qu'il n'est pas déjà vintage. Qu'il ne finira pas, comme nos jouets, sur ebay.

 

HELMUT
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commentaires

P
L'inégalité se cache dans l'absence de Lego aussi ! J'exige réparation, car je n'en eus point. Mais pour Zorro, et même pour l'accent (plutôt lorrain que luxembourgeois à Metz, et en vacances) je l'entends à l'instant même, te lisant. Merci Denis.
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