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11 octobre 2025 6 11 /10 /octobre /2025 09:38

On sait, par les Actes des Apôtres (chapitre 27) que le centurion nommé Julius, de la cohorte Augusta, une fois l'embarquement pour l'Italie décidé, n'écoute pas les prisonniers qu'on lui a confiés.

Celui qui est né Saul, probablement à Tarse en Cilicie, et qui se fait appeler Paulus, qui a choisi un cognomen romain mais signifiant «petit», «faible», «peu considérable», il ne l'écoutera pas.

Après avoir abordé à Sidon, puis débarqué à Myre en Lycie où le centurion avait trouvé un bateau d'Alexandrie en partance pour l'Italie, ils avaient longé la Crète, trouvé un endroit appelé « « Bons Ports », près de la ville de Lasaïa, mais le port n'était pas adapté pour y passer l'hiver. Paul avait beau l'avertir, que la navigation ne se ferait pas sans dommages ni beaucoup de pertes, non seulement pour la cargaison et le bateau, mais encore pour leurs vies, le centurion faisait davantage confiance au pilote et à l'armateur qu'aux mots de ce Paulus. Des mots de peu.

Ou qui seraient déjà, qui sait, dans le style de saint Paul (et des écrivains du Nouveau Testament) tel que l'entendra Renan, comme « l'improvisation étouffée, haletante, informe, du "glossolale". […] Ils ne savaient pas parler. Le grec et le sémitique les trahissaient également. De là cette énorme violence que le christianisme naissant fit au langage. On dirait un bègue dans la bouche duquel les sons s'étouffent, se heurtent et aboutissent à une pantomime confuse, mais souverainement expressive. » Ernest Renan, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Calmann-Lévy, 1949, p. 513.

Vestiges d'une oralité première ou invention d'une langue universelle, non écrite, langue du cœur ou inspirée par Dieu, je ne saurais dire.

Et je ne parle pas de la poésie sonore que m'a fait découvrir Adriano Spatola. En m'invitant chez lui. Avec les poètes del Mulino di Bazzano. Dont je goûtais, à l'époque, les glossolalies.

Pauvre dans son expression, mais suscitant d'innombrables commentaires, posant une infinité de questions, écrivant à peine, mais toujours repris, cité, plagié, pillé, tel nous apparaît Paul aujourd'hui.

Ce qui est sûr, c'est qu'on reprend avec lui la mer, afin d'atteindre, si possible, Phénix, « un port de Crète ouvert à la fois vers le sud-ouest et le nord-ouest », et d'y passer l'hiver.

Mais le vent en décide autrement, un léger vent du sud d'abord puis, venant des hauteurs de l'île, le vent d'ouragan qu'on appelle euraquilon. Ce vent s'étant déchaîné, le bateau est emporté, ils partent à la dérive. Le navire s'échouera sur l'île de Malte.

De cette histoire agitée la morale est évidente : le centurion nommé Julius aurait mieux fait d'écouter l'Apôtre, de le suivre.

 

 

Nous, nous arrivons enfin à Loutro où Coco souhaite la bienvenue à ceux qui descendent du bateau. Mais ne le touchez pas, précise la pancarte accrochée à la cage du perroquet, « IL MORD!!! ». En revanche, ils peuvent caresser du regard voire de la main ce qui dans les magasins de souvenirs porte bonheur et leur évitera au retour le mal de mer, œil bleu ou phallus multicolores qui poussent comme le raisin, en grappes. C'est la saison, la saison touristique et elle n'est pas terminée. Le vent non plus ne s'est pas calmé, qui descend visiblement des Montagnes Blanches et fait les vagues aussi hautes. Alors ils peuvent, s'ils craignent déjà le retour, s'acheter une amulette ou un porte-clé. Ou tâter de ce que propose le petit bateau devant le restaurant, de ce fresh fish et de cette greek salad afin de repartir lestés. Ou passer leur chemin. Comme nous pour grimper un peu et continuer vers l'ouest.

 

 

Où nous ne tardons pas à rencontrer les ruines de cette ville dont le nom signifie à la fois « phénix » et « palmier ». La couleur des plumes et aussi l'oiseau. Et, pour le palmier, non le dattier (Phoenix dactylifera), mais le palmier de Crète ou palmier de Théophraste (Phoenix theophrasti Greuter), une espèce endémique présente aussi en Turquie. Un symbole de longévité. Et représentant, comme le phénix, la victoire sur le temps.

 

 

Ce qui n'est malheureusement pas le cas. Phoenix est un amas de ruines, la ville ne s'en relèvera pas. L'oiseau fabuleux ne renaîtra pas de ses cendres. Même s'il continue de vivre dans l'univers imaginaire du jeune public, manifeste dans la série Harry Potter de J.K. Rowling, invisible mais omniprésent dans la trilogie Hunger Games de Suzanne Collins, le Phénix a fait son temps.

 

 

L'oiseau, car le palmier a encore de beaux jours. On l'espère. Et on fait en sorte de le protéger. Ce palmier de Théophraste est un palmier indigène, mais il faut attendre 1967 pour qu'il soit décrit et classé comme espèce. Il tire son nom de Théophraste (c. 320-300 av. J.-C.), l'auteur des Caractères qu'imita La Bruyère, et qui fut aussi, avec l'Histoire des plantes -et Des causes des plantes- pionnier de la botanique. Dans son inventaire raisonné des plantes, il s'intéresse à l'autre palmier originaire d'Europe, au Palmier nain ou faux palmier doum (Chamaerops humilis) qui se trouvait à l'état spontané dans plusieurs stations de Crète et même prospérait au IVe siècle avant notre ère.

Des fruits il écrit qu'ils sont, chez certaines espèces « aussi petits que des pois chiches » (§ 6), avant de préciser (§ 11): «Ceux des palmiers qu'on dit nains (chamaerripheis) constituent un autre genre, en quelque sorte homonyme [s .e. des palmiers à stipe]. Quand on leur a coupé le coeur, ils continuent à vivre; coupés à ras des racines, ils forment des rejets. Ils se distinguent à la fois par leurs fruits et par leurs feuilles : ils ont la feuille plane et souple, ce qui permet de l'utiliser pour tresser couffins et paniers. Communs en Crète, ils le sont encore plus en Sicile».

Pline (X111, 39), à qui Linné a emprunté le nom générique du Palmier nain, se borne par ailleurs à résumer Théophraste: «Les Grecs nomment chamaerops un palmier bas à feuilles plus larges et plus souples très utilisées en sparterie, qui abonde en Crète et plus encore en Sicile».

Absent aujourd'hui de tout le monde grec, on peut l'acheter (comme partout) dans les jardineries. Si l'on veut ajouter une touche exotique à son jardin. Et même en ligne.

Comme le palmier dattier de Crète d'ailleurs, de Turquie le plus souvent. De Gölköy: le nom sous lequel on vend (en pot de 2 ou 3 litres) ce « petit palmier dattier turc aux feuilles gris argenté, résistant à l'humidité et au froid. -12°C. »

Des palmiers de Théophraste, nous en verrons de magnifiques à Prévéli, en remontant le Mégalopotamos, le « grand fleuve » qui se jette dans la mer de Libye.

 

 

Ce phénix-là au moins aura survécu. Contrairement à l'oiseau mythique.

Il survit aussi dans la toponymie. Dans Finix et aussi Finikas, des noms qu'on trouve sur la carte, qui gardent le souvenir de la cité antique (comme Loutro des « bains » ou « thermes » qu'il y avait là). Mais ces traces, bientôt, ne parleront plus à personne.

C'est ce qu'a compris Anastasia, notre jeune et adorable guide. Qui a quitté la philologie pour promener les touristes. Des touristes pressés de faire des photos, des selfies dos à la mer ou les pieds dans l'eau. Ou de se trouver un restaurant pas trop loin de la plage.

 

 

PHOENIX
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