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27 mars 2013 3 27 /03 /mars /2013 08:11

 

Je ne sais pas ce qui valut à son lointain ancêtre ce surnom, s'il avait bon caractère, s'il était humain, affable ou un fils naturel qu'on appela ainsi naturellement, comme on donnait à l'enfant trouvé le nom du lieu où on l'avait trouvé, du jour ou bien du mois.

Jean Naturel n'est pas une invention, une nouvelle invention de la mort, un nom de plus dans ce théâtre où l'action est seulement d'apparaître. Valère Novarina n'est jamais passé par là. Il ne saurait pas situer Séligné sur une carte. Ni peut-être le département des Deux-Sèvres. On peut lire Pendant la matière, s'arrêter aux pages 16 et 17, on ne trouve pas de Jean Naturel après Jean Mourant, Jean Multiple, on passe tout de suite à Jean Nécromant, Jean Passé. Jean Négatif, c'est la seule réponse qu'on obtient, qu'obtiennent ceux qui cherchent ici Jean Naturel, tandis qu'à Séligné, s'ils allaient jusque là, jusqu'au monument aux morts, aux morts de la Grande Guerre pour y déposer une gerbe ou pour le vin d'honneur, ils trouveraient quinze noms dans la pierre, dans l'ordre qui fait NATUREL Jean arriver après MOINE Téleph et avant ROBERT Honoré.

J'imagine qu'à l'école c'était pareil, le premier jour dans la cour et chaque fois que le maître faisait l'appel, pour le certificat d'études s'ils étaient de la même classe.

S'ils étaient non présents sous les drapeaux, ils répondraient aussi bien à l'appel, ceux de la classe 1914 et des suivantes déclarés bons pour le service militaire rejoindraient leur corps le jour fixé. Tous obéiraient aux prescriptions du fascicule de mobilisation, page coloriée, placé dans leur livret.

C'était comme un tambour, une cloche plus grosse ils ne savaient de quoi. Non l'Angélus, ce qu'ils avaient cru d'abord, ni cette « armée de curés » ainsi qu'on appelle les gros nuages noirs, l'orage pour qu'il s'en aille crever ailleurs, mais la mobilisation générale. C'était le départ précipité des champs où il y avait tant à faire, l'obligation de se rendre au bourg, de se munir de chaussures et de sous-vêtements, de préparer le départ.

Ils ne seraient pas là pour raconter. Ou quelques-uns, et ils n'auraient pas les mots. Ils ne les auraient plus. On ne parlerait plus la même langue. La moisson, pour ceux qui avaient rejoint leur corps, qui l'avaient retrouvé entier ou pas trop abîmé, ce serait à jamais la faucheuse. La Grande Faucheuse. La Mort venant remettre de l'ordre dans tout ça. De l'ordre alphabétique.

Qu'importe alors que BERTRAND Julien Ernest soit tombé le 10 mai 1915 à Loos-en-Gohelle (62), et que des quatorze autres on ne sache rien, ni quand ils sont nés, ni quel jour ils sont morts, à quel endroit, de quelle manière, du moment que leurs noms défilent, tous les 11 novembre, BABIN Alphonse en tête, puis BABIN Augustin, et enfin THIZON Alfred.

THIZON Alfred, c'est encore lui qui ferme la marche quand le village est réuni autour d'un petatou ou pour grignoter des cartelins. Et il n'est pas le dernier à croquer ces gâteaux qui sont de la famille, de la grande famille des échaudés, et de fameux « éperons à boire ».

 

 

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source photo: Gérard LERAY 28-01-2011

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 08:07

 

Il existe une sorte d'esprits faciles à conjurer, sans recourir au Rituel, un vers de Virgile bien choisi, bien placé, vaut tous les exorcismes.

C'est ce que démontra Ignace de Loyola. Pour expulser le Démon du corps d'une femme possédée qui le priait de la secourir, il utilisa celui-ci:

« Speluncam Dido dux et Troianus eandem / deveniunt[…] »

"Didon et le chef troyen se réfugient dans la même grotte" (Énéide, IV, 165)  

À peine l'eut-il prononcé que la femme fut renversée par terre, et que le Diable la quitta.

L'Adversaire vaincu, il reste les mauvaises langues. Ignace de Loyola emploierait, pour chasser le Diable, un vers plutôt fait pour l'attirer:

« La Reine et le Troyen se retrouvent dans la même grotte... »

Oléron, une île pour s'aimer comme Didon et Énée? Le slogan peut faire sourire, les grottes étant, en dehors de quelques vestiges du Mur de l'Atlantique, impossibles à trouver. Les rochers quand il y en a forment des écluses naturelles où étrilles, tourteaux, araignées viennent remotiver le nom de Chaucre, remettre du « crabe » où on ne voyait plus qu'un signe vide. Un signifiant absolu.

S'il y eut bien pour aborder à Oléron un Troyen, un Trojanus devenu Trojan, c'est un évêque de Saintes mort en 532. « Miracles à son tombeau », dit Grégoire de Tours, sans préciser lesquels. Certes, il « s'entretint avec saint Martin », décédé deux siècles plus tôt, mais c'est une merveille et elle ne fut révélée qu'à la mort de Trojan, par le sous-diacre qui l'accompagnait cette nuit-là. Ce dernier raconta tout au clergé assemblé. « La preuve que je dis vrai?... Je meurs », conclut-il. Il ferma les yeux et décéda, à l'admiration de l'assistance.

Il y a d'autres preuves. La preuve par l'étymologie, pour ne citer que celle-là. Elle est moins spectaculaire, mais elle nous transporte autrement. Nous quittons la science pour des rivages où pourrait naître le chant. Un chant de mer comme il n'en fut jamais chanté. Et ce serait la mer en nous qui le chanterait. Dans cette île. Dans elle, comme on dit ici qu'on rêve. Dans elle ou plutôt dans son nom. Dans son nom nous entendions, nous voulions entendre le bruit des vagues. Nous voulions voir notre lumineux exil. Nous en avions le goût, bien avant de l'avoir goûté. Ou longtemps après. Nous savions. Que c'était là. Que les choses prenaient vie et vérité. Que ce serait un nouveau miracle de saint Trojan.

Nous savons. Saint Trojan -Saint Turjan, comme on dit à Oléron- est un saint Urgent. C'est à lui qu'on a recours quand l'homéopathie ne marche pas, ni le Viagra, c'est lui qu'il faut invoquer, remercier et non le nain turgescent au milieu du jardin, dernier avatar, et tellement ridicule, de ce Priape qui, avec son membre en bois de figuier ou de saule, éloignait les oiseaux et chassait les voleurs. Nombreux dans l'île des larrons. Selon le conventionnel Lequinio qui voit des Vendéens partout, vous exterminerait tout ça, de sa propre main s'il fallait, tous ces naufrageurs.

Avant d'être « l'île des voleurs », Oléron était celle des parfums, parce qu'elle abondait en herbes odoriférantes, médicinales et potagères.

Elle le sera aussi après, la paix sinon la prospérité revenue. Elle le sera avec cet oignon doux très en vogue à la Belle Époque et qu'une poignée de producteurs aujourd'hui continuent ou recommencent à cultiver.

Voilà qui remotive le nom d'Oléron. Qui remet de la rondeur où on ne voyait que de l'eau. Du ciel. On fait ce que les enfants font avec les galets qu'ils lancent. Des ronds dans l'eau. Des ricochets. Ce qu'ils font avec les noms. Ils les écoutent. Qu'y a-t-il dans le nom d'Oléron? D'Ol'ron, comme il faut dire. De la rondeur, bien sûr, et c'est ce qu'ils voient d'emblée dans l'O. Et redondante. C'est une rondeur, une douceur à réveiller les morts; du moins une salade de tomates, de carottes, et vos poivrons. À faire pâlir (un peu plus) le rouge de Niort. D'envie. Quand il voit comment ce « rosé des sables » se marie avec les agrumes, avec la betterave et la pomme pour escorter un poisson mariné ou fumé.

Et le dernier miracle, mais ce n'est pas le dernier, de saint Turjan.

 

Photo Marc Deneyer.  Texte et photo à paraître dans L'Actualité n°100.

Photo Marc Deneyer. Texte et photo à paraître dans L'Actualité n°100.

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 14:26

 

 

Si, comme l'écrit Renan dans Qu'est-ce qu'une nation? (et comme le rappelle Jean-Christophe Bailly dans Le Dépaysement), aucune montagne ou aucune rivière ne saurait avoir « cette sorte de faculté limitante a priori » que souvent on leur a prêtée, je ne vois pas pourquoi la Charente ferait exception, pourquoi elle serait une frontière naturelle. La Charente « aime » (c'est le thème celtique dont elle dérive) ceux qui boivent son eau, quelle que soit la rive qu'ils occupent, elle les aime comme les parents leurs enfants. Sans différences.

Certes, ce n'est pas la Seille, mais ce n'est pas le Rhin non plus, ni même la Bidassoa, et je ne sache pas qu'elle sépare deux pays, qu'elle borne, avec les arbres qui la bordent, autre chose que la vue. C'est le même escargot qu'on mange, Helix aspersa aspersa alias Petit-gris, et s'il y a bien une ligne de démarcation entre cagouilles et lumas, elle ne passe pas par là. C'est comme la frontière linguistique. Entre oc et oïl. Elle sinue plus bas. Et elle a visiblement reculé. Témoins certains toponymes entre Oléron et Rochefort. Dans le sud de la Vienne ou des Deux-Sèvres. Où l'ève n'a pas complètement remplacé l'aigue. Et où il y a toujours des vallades à côté des vallées. Des mots reliques. On en trouve aussi dans le poitevin-saintongeais ou parlanjhe. Des vestiges de l'occitan qu'on parlait plus haut, que l'on peut sègre (suivre), comme l'escargot sur ses chemins. Voilà qui fait baver l'archéologue. Quand il songe que la frontière entre cagouilles et lumas pourrait bien recouper celle entre Santons et Pictons. Et que ce serait là une survivance. La trace présente d'un très lointain passé. D'une très ancienne rancoeur. Lorsque les Pictons se virent offrir (prix de leur allégeance et gage d'une docilité future) un territoire excédant largement ses frontières initiales, allant en gros de l'île de Ré au pays de Retz, avec un port sur la Loire, Rezé, pour narguer Nantes et surveiller ceux restés sourds aux appels réitérés de la puissance invitante.

Un symptôme, et il n'en arrive pas que dans nos rêves. Il y en a encore dans nos assiettes. Qu'il faut sortir de leur coquille, aspirer bruyamment jusqu'à la dernière goutte de sauce. Ou qu'il suffit d'écouter. Comme la première fois les mots. Ceux des grands. Et on n'y voit que des noms. Le paysage qu'ils écrivent. Qu'ils inventent.

Ce n'est pas ce qu'on produisait autrefois. Au siècle dernier. Des constructions imaginaires ayant pour but de cacher l'entre-deux où on était. Qu'on était. Et qu'un entre-deux réunit autant qu'il sépare. On pouvait bien se réclamer de Goulebenèze et chasser en paroles le Vendéen, la différence n'était pas si grande entre les cagouilles à la bordelaise et la sauce aux lumas. La guerre entre vin rouge et vin blanc n'aurait pas lieu. De raison d'être. C'est le même plat ou presque. La même plaine. Le même vide. On a beau regarder. Il n'y a rien à se mettre sous la dent. Il y a des « vallées », mais il n'y a pas de montagnes. Pourtant, quand on supe les fûts et qu'on luche ses dêts (quand on suce les coquilles en faisant des grands sssup, et qu'on se lèche les doigts), on est bien sur ce que Michèle Aquien appelle « l'autre versant du langage ». Celui du rêve et de la poésie.

On est toujours, même si les arbres ne sont plus ici qu'un souvenir, un nom sur la carte, à Nègressauve, dans une Nigra Silva plus obscure que toutes les Forêts Noires réunies. Et plus claire aussi. Le Luc est à côté, un « bois » à traverser juste avant Saint-Romans et où la lecture redevient, l'espace d'un lieu-dit, ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être: une cueillette.

 

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                                                    Alfred Roller. Tag und Nacht. Ver Sacrum, October 1900.
                                                                                                                                                                                                                
 
 
 
 
Texte à paraître dans L'Actualité n°100
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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 06:59
Ajouter au panier (avec de la fougère par-dessus)

 

 

Le jauniré est jaune, comme le nom l'indique. Plus jaune que la girolle, comme on devrait l'appeler. Mais il y a peu de chance qu'en l'appelant ainsi elle vienne remplir notre panier.

Je parle d'un temps où les bises vertes sont vertes. Forcément. Même si, ce qui arrive quand on les rencontre où on ne les cherche pas, sur le chemin baigné de soleil et paressant dans l'herbe, elles sont d'un vert trop vert pour être vrai. Même si, le plus souvent, leur couleur est le violet sombre, le marron, le brun-roux, celle des feuilles sous lesquelles elles se cachent, des limaces qui tranquillement les attaquent.

Je parle d'un temps d'avant le temps. Avant qu'il ne nous lance dans la forêt. Dans le vallon de Saint Antoine, à Épinal, puis le bois des Quatre Vents. Où je marche toujours. Bien qu'il n'existe plus que sur la carte. J'y cherche toujours le gros pied (le tonton, le polonais): plus rond, plus amène que le cèpe, fût-il de Bordeaux. J'y ramasse également, quand ça ne veut pas donner, le pied rose. Plus mignon, plus gentil que l'amanite vineuse (son vrai nom), moins timide que la rougissante, et remplaçant utilement ces fougères qui scient les doigts et dissimulent si mal ma défaite.

C'est l'image du paradis. Celui que découvre l'enfant en même temps que le langage. Des noms, et qui sont motivés. Qu'il remotive à sa manière. Tant pis si ses étymologies sont fantaisistes. Il réalisera bien assez tôt que le mot, hormis quelques onomatopées, ne ressemble pas à la chose. Qu'on est chassé du paradis. Ou condamné à le voir comme un jardin interdit. Interdit à celui qui regarde, à cause du nom qu'il porte, qui le porte, vers la forêt; qui est voué à l'errance. Et qui n'en croit pas ses yeux quand il découvre, dans une forêt de Khroumirie, ce petit cyclamen. Quand il le revoit, des années après, dans un jardin des Deux-Sèvres.

 

Tous les deux comme trois frères, Le temps qu'il fait, 2012.

 

 

 

C'est la couleur sous laquelle ils se cachent. Sous laquelle on les trouve. Comme bises vertes sous les feuilles ou gormelles dans la mousse. Comme bises vertes ou pieds roses sous leurs noms.

Sous leur couleur qui varie.

Car la bise verte, scientifiquement appelée russule verdoyante, verdoie le plus souvent jusqu'au violet, en passant par le marron et le bordeaux. Et si elle paraît verte sur les chemins, d'un vert nettement plus pâle que les grandes herbes qu'elle écarte, elle et sa famille, et qui va se craquelant, s'écaillant, cela n'est pas pour vous rassurer. Comme si un champignon ressemblant à son nom n'était plus un champignon. Comme s'il fallait, pour que ce vert vous inspire confiance, qu'il soit du même brun que la feuille sous laquelle il pousse, du roux de la limace qui l'attaque. D'une couleur déroutante. Pour avoir une chance de remplir votre panier, la bise verte devait garder, bien que toujours exacte au rendez-vous, ce caractère imprévisible du champignon. C'était du vert que vous cherchiez, plus exactement du vair.

Vous mettiez quelques branches de fougères par-dessus, et vos doutes. Ils croissaient à mesure que vous progressiez sur vos sentiers, que vous avanciez dans la journée. Quand l'heure arrivait de vider le panier sur la toile cirée, de nettoyer sa cueillette, l'incertitude était à son comble. Le gamin qui se vantait de connaître la forêt comme sa poche, de reconnaître les champignons à un kilomètre, de les ramasser les yeux fermés, celui qui les appelait par leurs noms, qui les faisait magiquement surgir sous ses pas doutait. Et il aimait ce doute.

 

Couteau suisse, Le temps qu'il fait, 2005.

 

 

 

 Cette année, ce sera une Toussaint sans chrysanthèmes. On a oublié l'allée, on répondra, égaré le numéro. On n'avait tout simplement pas envie de demander aux morts son chemin. D'avoir à refuser l'invitation. On préfère les cimetières virtuels où on ne court pas le risque de se perdre, où on trouve toujours, comme autrefois dans le bois, cela qu'on ne cherchait pas. Où personne n'interdit d'aller, où rien n'empêche l'errance. Où on peut feuilleter tranquillement les tombes, glaner des noms sans être dérangé. Jouer les flâneurs.

Ce ne sont pas des fleurs de saison. Ce ne sont pas des fleurs, mais des traces qu'on ira chercher à Chérac, puisque c'est là, dans ce bourg viticole entre Saintes et Cognac, qu'on a décidé d'aller mardi. Voir la Maison de la Gaieté avant qu'elle ne ferme son dernier oeil. On y fera provision de tessons, sinon de gaieté. De cassons de vaisselle. Pour en décorer les murs extérieurs de sa maison. Ce sera une gaieté de façade. Une maison qui ne fera peut-être pas habiter, mais où on aura plaisir à s'arrêter. Ne serait-ce qu'une journée. Où on viendra fêter le 11 novembre. En famille. Avec sa bande de fantômes. Cueillir des vestiges comme d'autres le jour avec ces grappes de raisin décorant encore la façade. Regarder par la fenêtre en trompe-l'oeil, ou bien des palmiers qui auront disparu (le reste devrait suivre, si rien n'est fait pour sauver ce monument de l'art populaire). Se fabriquer un souvenir. Le souvenir de ce qui n'aura pas eu lieu. De ce qui n'a plus lieu d'être. On signera sa mosaïque. Ou bien la pétition. On fera en tout cas oeuvre utile. En dissuadant (rêvons, c'est l'heure) le nouveau Maire. Veut-il ajouter son nom à la liste? Entrer avec ce crime dans l'histoire, laisser une tache indélébile? On ne retiendrait de son passage sur terre que ça? Ce que ni les barbares ni les Barberini n'ont fait, il l'a fait. Il a osé le faire. Il n'y a pas de poète pour montrer ce qu'était Rome avant Rome, ce qu'elle sera après. Il n'y aura pas de touristes pour venir photographier les ruines. Il n'y aura plus rien à voir à Chérac. On circulera librement. 

(...)

C'est là qu'elle se produit. Ou pas. La rencontre avec le passé. Dans un lieu où on la cherche, l'appelle, mais aussi quand on ne s'y attend pas. Quand le temps mystérieusement s'accélère et que vous ne contrôlez plus vos pas. Et que votre esprit trébuche entre quelque architecture lointaine et le moment présent. De sorte que le paysage que vous avez l'habitude de traverser vacille. Vous vous demandez si votre tournée n’est pas une fiction, Tersanne un endroit où vous n'êtes jamais allé que par l’imagination, Ferdinand Cheval un personnage de roman, et le palais, le château ou les grottes la réalité. Celle que vous retrouvez dans Le Magasin pittoresque, vous avez oublié de le distribuer.

On sait comment ça se passe. À quel rendez-vous tacite on se rend. Et qu'on a été attendu. Mais on se demande par qui, et si on est la bonne personne. Celle que la chose qui a eu tant de mal à se hisser jusqu'à vous interpelle. Celle que son silence apostrophe. Celle qui va, si on prend la peine de l'écouter, livrer ses secrets.

 

La maison de la Gaieté, Le temps qu'il fait, à paraître en janvier 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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19 février 2013 2 19 /02 /février /2013 08:55

 

     Mon maître s'appelle Élien (Claude Élien, en latin Claudius Aelianus, en grec Κλαύδιος Αἰλιανός ). Élien le Sophiste, né vers 170 à Préneste et qui vivait à Rome sous les règnes d’Héliogabale et d’Alexandre Sévère (si c'est bien le même), se révèle, avec son  Histoire variée , un maître ès liens. Cet affranchi se libère aussi de la composition, à quoi visiblement il préfère, c'est ce qu'indique le titre, la variété désordonnée. Dans ce recueil d'anecdotes, d'aphorismes, de nouvelles, de potins, de notices et de faits étonnants, Claude Élien compile des auteurs qu'il oublie de nommer, des oeuvres dont il donne des extraits volontiers altérés. De ses lecteurs (j'en suis, et des plus gourmands), on pourrait écrire ce que lui-même écrit des poulpes au début de son livre: « Les poulpes ont un estomac étonnant et sont imbattables dans leur capacité d’avaler n’importe quoi. » Élien passe (sans transition, bien sûr) à l'art du tissage et à la confection des tissus (ce que je prends pour de l'ironie, ce que je comprends comme une antiphrase, le texte d'Élien étant si peu tissé, les rhapsodes au moins savent quelle pièce y coudre, ils savent coudre ensemble), puis aux grenouilles d’Égypte qui surpassent de loin toutes les autres et l'emportent, par l'ingéniosité, sur les serpents d'eau qui n'ont pour eux que leur force. L'ouvrage ne vaut pas seulement par la conservation d'auteurs disparus, ou d'oeuvres depuis longtemps oubliées, son style morcelé est encore celui du rêve, déjà quand on pense au poète du coq-à-l'âne, à celui qui toute sa vie, toute son oeuvre travaillera à supprimer les liens, à celui qui ne voudra jamais signer: Henri Michaux. Si j'osais, je dirais même, avec Pierre Bayard, qu'on a là un magnifique exemple de plagiat par anticipation.

 

 

Prolongements

 

« Merci pour le lien Élien », me disent les Éditions de l'Attente qui ont publié en mars 2008  Les estomacs des poulpes sont étonnants , de Pierre Alferi.

 

 

Proust parlait de réminiscences anticipées, me fait remarquer Elena, une amie dont j'apprécie toujours les commentaires. « Si ma mémoire est bonne », ajoute-t-elle.

 

Alain, un autre ami qui s'y connaît en Oulipo, m'écrit que le "plagiat par anticipation" n'est pas de Pierre Bayard mais de François Le Lionnais. Pierre Bayard n'en serait donc que l'inventeur, au sens archéologique du terme.

 

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 16:03

 

Tuer un élan ne tue pas ton élan, au contraire. Regarde Doppler. Pour lui c'est là que tout commence, qu'il décide d'emménager dans la forêt. Mais peut-être que sa décision était prise, que l'élan est arrivé par surcroît. Doppler est tombé sur un os. Un os surnuméraire, il ne serait pas le premier. Elle, car c'était une femelle. Après tout, c'est une rencontre qu'il n'a pas choisie, comme toutes les rencontres, on n'y est pas préparé. Mais Doppler saura, dans sa logique (une logique que certains jugeront loufoque), trouver une explication. Ayant moi-même des difficultés de lecture, ne parvenant pas toujours à réunir en bouquet ce que j'ai cueilli, à lui assigner une place, la sienne, dans ce qu'il est convenu d'appeler la chronologie, je comprends ce chasseur qui s'en va planter sa tente sur une hauteur pour s'adonner à son sport favori, la contemplation. Doppler et moi, nous ne sommes pas des mecs de droite. Les liens, quels qu'ils soient, nous ne les supportons pas.


Tu te demandes peut-être si ce nom de Doppler est l'effet du hasard, ou si l'auteur a entendu parler du paradoxe de Schrödinger. Je te répondrai, pour t'éviter la gêne qu'on éprouve à poser une question que tout le monde se pose mais que personne n'ose poser, surtout en public, tant on craint le regard des autres, et de paraître idiot en posant, d'une voix timide ou l'air important, une question à ce point banale. Oui, te répondrai-je, un type qui vit à l'écart de la société, qui se poste sur une hauteur pour observer la ville, en toute tranquillité, en toute impunité, qui voit les choses d'une manière aussi différente, aussi décalée, un type comme ça ne peut s'appeler que Doppler.


Mais je te parle d'Andreas Doppler comme si tu le connaissais. Comme si tu avais lu le roman de ce Suédois dont j'ai oublié le nom. Il est Norvégien? Tu es sûr? Tu es sûr que Doppler est journaliste? Qu'il revenait d'un reportage avec son collègue photographe quand leur voiture a percuté un lièvre? Tu en es sûr? Et que les deux hommes partent dans la forêt à la poursuite de l'animal blessé? Tu es sûr que tu ne te trompes pas de forêt? De Scandinave? Pour moi, dans le roman que j'ai lu, l'animal rencontré et tué est un élan, un élan femelle, elle ne fait pas d'Andreas un chasseur, Andreas n'aime pas, n'aimera jamais les chasseurs, mais un gars capable de quitter sa femme, son travail, son appartement, bref, un sâpré pêcheur de truites.

 

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 08:57

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Desde la torre

    Retirado en la paz de estos desiertos,
con pocos, pero doctos libros juntos,
vivo en conversación con los difuntos
y escucho con mis ojos a los muertos.

    Si no siempre entendidos, siempre abiertos,
o enmiendan, o fecundan mis asuntos;
y en músicos callados contrapuntos
al sueño de la vida hablan despiertos.

    Las grandes almas que la muerte ausenta,
de injurias de los años, vengadora,
libra, ¡oh, gran don Iosef!, docta la emprenta.

    En fuga irrevocable hoye la hora;
pero aquélla el mejor cálculo cuenta
que en la lección y estudios nos mejora.

Francisco de Quevedo

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y escucho con mis ojos a los muertos

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"J'écoute les morts avec mes yeux"


Vers cité par Ana Rodríguez de la Robla dans Le dernier mot, livre publié par L'Escampette éditions en novembre 2012, où elle propose soixante épitaphes en vers traduites du latin.

 


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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 07:49

       Un bon pitch fait office de teaser qui intrigue le lecteur et le pousse à écouter ce qui est dit. C'est ce qu'a lu quelque part l'auteur de ce résumé, et qu'il tente d'appliquer ici. Mais maladroitement. Parler de désir ne suffit pas à l'éveiller. Il faut d'autres arguments. Et éviter autant que possible de rebuter le lecteur avec des phrases trop longues, des parenthèses à répétition, des mots qu'il ne comprend pas et des références qui l'excluent. D'abord, il convient de rappeler que la présentation est un art. Que le story pitching doit résumer votre scénario, votre trajectoire, votre vie en trois lignes. Tendre, avec une économie de moyens, vers un but: vendre. Cela se joue en quelques minutes. On n'a pas droit à l'erreur.

    Un bon pitch commence, c'est vrai, par de la performance. Il doit être unique dans sa manière de traiter un angle original. Que votre client veuille paraître clivant, c'est son droit, c'est parfaitement légitime, c'est même d'excellente stratégie dans un métier saturé de concurrents comme est l'archéologie. Seulement, cela doit se faire dans un style point trop segmentant. Il faut par conséquent bien identifier le destinataire, le surprendre tout en lui parlant sa langue, l'entraîner, sans violence, dans des contrées où il n'aurait jamais osé s'aventurer, dont il ignorait même l'existence. Cette île, doit-il se demander, franchement, est-ce que j'en ai jamais entendu parler? Si oui, est-ce que je saurais la situer sur la carte?

     Le je ne nuit pas, qui donne un poids d'authenticité à mes propos, tout en ouvrant une box puis une autre. L'histoire de ma vie n'est pas seulement ma vie, elle se crée dans l'esprit de ceux qui m'écoutent. Sans les histoires, les métiers sont des concepts arides. Je donne du sens à ma profession en me décrivant sur le mode individuel. Le je doit ajouter une expérience singulière et une régénérescence de mon métier d'archéologue.

    Pour raisonner sur du concret, voici quelques exemples à étudier. J'attends avec impatience vos réactions.

     Celui-ci, arrivé par la poste. D'un candidat qui n'a pas précisé à quoi.

   « Le mystère des momies-Frankenstein de Cladh Hallan n'est rien en comparaison de celui que vous êtes à vos propres yeux. Avant de quitter votre île, découvrez-en les infinies richesses. C'est à cela que je vous invite. Je mets mon expérience de conseiller en image personnelle et communication à votre service, afin que vous affrontiez la concurrence dans les meilleures conditions. »

     Celui-là est assez gratiné.

   « L'aventure vous tente? Je vous invite à un voyage qui vous conduira, sans risque, du stress des professions libérales aux confins du paranormal. »

   Celui-là est original dans sa formulation. Attention cependant à ne pas brouiller le message. Mais je ne veux pas influencer votre jugement.

    « Je vous propose d'écrire cette belle page de terre dont rêvait le poète. L'auteur, s'il a la chance de survivre au succès, pourra toujours tomber le masque et à la fin rafler la mise. Et, dans le cas contraire, je ne vois pas pourquoi j'irais réclamer un livre tu à mort et enterré sous X. Dans les deux cas, reconnaissez-le, je m'en sors plutôt bien. »

    Quelques conseils encore, avant de nous quitter.

  Un défaut à éviter, et ce n'est pas le moindre, confondre présentation et publicité comparative, on n'est pas là dans un exercice de dénigrement. L'auteur du pitch ne vise pas forcément la big picture, -la vue, la construction d'ensemble-, il ne doit pas non plus se montrer pusillanime, laisser croire qu'il renonce devant un danger qu'il a mal évalué. Il ne paraît plus très sûr de son jugement, il donne l'impression de changer d'avis en cours de route, si bien qu'on se demande si c'est lui qui parle ou un témoin de la scène, par exemple un personnage échappé d'un roman, ou qui ne parvient pas à s'y installer. Peut-être veut-il prendre la place de l'auteur, ou l'a-t-il déjà usurpée.

    Enfin, on ne sait pas du tout le sujet de ce brûlot, or, dans un domaine, l'archéologie, où la concurrence est particulièrement féroce, il est important que le pitch circonscrive la question, qu'on sache, en l'écoutant, quelle époque on aborde, et avec quels outils. Dans quelle tenue. Le costume de l'explorateur serait ici parfaitement inadéquat. Mais l'habit d'orpailleur, s'il vous sied mieux, est tout aussi ridicule. Comme celui de géologue ou de collectionneur de fossiles. Ceux qui fréquentent les bourses aux minéraux sont en général des tristes, disons qu'ils ont du mal à s'extraire de cette gangue de mélancolie qu'on connaît bien en Écosse et chez les Celtes. De cette hebridean depression qu'on sait combattre et avec quelles armes.

    Tandis que nous nous demandons toujours un peu pourquoi aller ainsi harnaché et pour quelle vie.

 

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     L'Homme de Tollund. Photograph by Robert Clark. National Geographic. Pour d'autres photos et plus de détails, allez ici.

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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 07:36

 

 

Marchait-il dans sa campagne cadastrée (toute cette passion qu'il a eue

Pour des affaires de bornage et de droit de passage)

Comme aujourd'hui je m'en vais,

Dans ces rues bordées d'arcades et qui s'ouvrent

Sur des espaces plus amplement construits

Et plus loin vers le port, et vers d'autres pays

Où j'ai perdu son coeur.

 

À La Rochelle, au bord de la vie.

 

 

                                               *

 

 

Parfois un agréable et simple portail à fines colonnes, un peu

Comme un encadrement de cheminée dans un salon renaissance:

Sous l'arcade en largeur distendue,

Au numéro 20 de la rue de l'Escale, j'ai les pieds

Sur de larges carrés de pierre, calcaire verdi sur le trottoir d'en face

 

Il me faut dire merci

À Denis Montebello qui m'a conseillé de m'égarer

Dans ce quartier quasi silencieux de la ville, merci à son nom

Qui transporte en ces rues quelque chose de l'Italie,

D'Urbino ou de Matera

Où mon père n'est jamais allé, mais l'une de ses tantes si,

Mariée à un militaire du pays:

Je l'ai connue, vieille et toujours

Comme une paysanne du Poitou

Dans son bel appartement de Milan, par les fenêtres

On pouvait voir au milieu des nouveaux immeubles

Une ferme qui résistait

 

 

     James Sacré

 

 

Merci à Jean-Claude Pinson qui m'a fait découvrir ces poèmes de James Sacré. C'est dans le volume de la revue L'étrangère contenant les actes du Colloque de Cerisy consacré au Sacré poète, et il s'intitule  "Portrait du père en cinq étapes vers nulle part". Où je suis heureux de me retrouver en si belle compagnie et dans un rôle que j'affectionne, drogman, traducteur et guide. Habitant ici et invitant, par le truchement d'un nom, au voyage.

Vous les retrouverez dans le livre paru cette année (2ème trimestre 2016) à La Dragonne (avec des dessins de Djamel Meskache) sous le titre Un effacement continué?

 

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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 10:25

 

 Quand j'ai dit tout à l'heure que nous étions voisins, à La Rochelle, j'ai menti. Un peu. Comme la publicité sur Internet, quand elle nous présentait ce village d'un nouveau type. Ces maisons au bord de la mer. Et rien qu'en matériaux nobles. On ne voyait en photo que le port de La Rochelle. Les plages de l'île de Ré. Alors que c'était à trente minutes (en dépassant le 110). Une vallée dans la plaine. Une plaine à maïs, à tournesols. Nous avions acheté sur plan. C'était la ruée vers les villes de l'ouest. L'envie de changer d'air. En même temps que de métier. De changer de vie. Ca tombait bien, nous en changions justement.

« La Vallée d'Aulnes, village médiéval du troisième millénaire, vous accueille pour une expérience hors du temps. » Voilà comment on était accueilli. Sur le site. Et il n'y avait pas d'oryctérope pour vous ouvrir la porte. Pour vous faire visiter le musée. Un musée à ciel ouvert. Mais, à la différence de l'Ecomusée d'Alsace qui est un grand musée vivant, un condensé de l'Alsace et de sa culture, le village médiéval du IIIe millénaire est un condensé de rien. Hors du temps, c'est exact, et au coeur de nulle part, c'est aussi vrai. Installé à Courçon d'Aunis, entre Niort et La Rochelle, je le situerais pour ma part entre le Musée Grévin et Disneyland. Je le verrais comme une coquille vide. Un village fantôme. Un village Potemkine qu'on aurait planté là, en lisière de forêt, et qu'on aurait oublié de remballer. Ou que le Président, dans sa muflerie, n'aurait même pas pris le temps de traverser. Alors qu'on lui réservait un accueil triomphal, avec tout plein de militants déguisés en vrais gens. Et qui applaudissent. Alors qu'on lui avait construit un arc rien que pour lui. Une des portes de la ville qui se dresserait bientôt là, avec ses colombages tellement bien imités (« par de véritables compagnons, maîtres-artisans, dans la noblesse et la tradition de nos meilleurs bâtisseurs ») et ses ruines toutes neuves. Si le programme immobilier Robien/ recentré Borloo populaire allait à son terme. Un village du Far West, ou son décor, mais on n'aurait pas pris la peine de le démonter, ou le film n'aurait pas été tourné, on n'aurait pas eu les fonds, l'envie, trop français, bien trop, autant refiler ça directement à André Hunebelle, il faisait ça très bien, les cascades à cheval, les combats à l'épée, façon mousquetaire, on pourrait demander à Jean Marais, Bourvil, s'ils n'étaient pas occupés ailleurs, ou à des résidents, nouveaux ou anciens, priorité aux anciens, et parlant patois, le parlanjhe ou poitevin-saintongeais, il en restait beaucoup, et qui ne demandaient que ça, de jouer les bossus ou de faire le Capitan, de se produire sur les planches, au Puy du Fou ils seraient de bon conseil, le Moyen-Age et les courses de char, c'était leur dada, on n'aurait pas de mal à trouver des bénévoles, des gens prêts à monter les décors ou a descendre dans l'arène, mais il fallait adapter, raviver la couleur locale, mettre de la tuile canal ou tige de botte bien sûr, et, parce qu'on est au sud, au nord du sud ouest mais c'est le sud de la Loire, des palmiers. Le village médiéval du IIIe millénaire serait un village d'Aunis, mais totalement relooké, vous voyez, et avec les moyens du bord, souvenirs, prospectus, cartes postales, tout ce qui tombe sous la main, un bonjour de Montflanquin, la Gascogne et ses bastides, et puis, pour bien montrer qu'on ne mégote pas, l'ocre jaune des façades inventera une atmosphère italienne, rehaussée par un taux d'ensoleillement moyen exceptionnel, proche de celui de la Côte d'Azur, et surtout par les palmiers. Surtout ne pas oublier les palmiers. Ni l'olivier centenaire. Pour la touche andalouse. Et cacher la grisaille. L'hiver qui approche. Les travaux qui ne sont pas finis. La ronde des pelleteuses. Les murs qui tremblent. Se fissurent. La sécheresse. Elle sévit plus qu'ailleurs. On est maudits, gémit la boulangère. La clientèle approuve en silence. Prend son pain, sa monnaie, et la porte. La porte ferme mal. Les volets sont bloqués. On parle d'interdire l'arrosage. Mes pots vont crever sur le balcon. Les restrictions d'eau. Tous les ans la même rengaine. L'arrêté préfectoral. Et on n'est qu'en juin. Cette fois on n'accusera pas les irrigants. On ne leur reprochera pas d'avoir rempli leurs bassines. Il a plu pendant des semaines. On patauge dans la boue. Quand nous débarquons, Denis Cascarino et moi, lui un peu après moi, six mois après, la première tranche est achevée. Les délais sont respectés. Livraison : 1er trimestre 2007. Nous y sommes. Nous découvrons notre village, avec « sa recherche urbanistique, architecturale et paysagère intemporelle, alliant tout à la fois la tradition, la modernité, la mixité, l’autonomie pour un art de vivre, de voir, d’entendre et respirer le bien-être et le bon-vivre ». Nous prenons possession de nos maisons aux « qualités architecturales hors du temps, repensées dans le confort et la qualité exceptionnelle des matériaux, le travail des façades défiant toute monotonie ». Défiant aussi l'entendement. Et le bon goût, mais là, comme disait Denis en me resservant un Jack Daniel's, c'est autre chose. La chose du monde qui n'est peut-être pas la mieux partagée.

Mais il faut voir le côté positif. Et que le village médiéval (où j'habite depuis cinq ans) est bâti en lisière de forêt. C'est la forêt de Benon, et elle a survécu aux coupes, aux chenilles processionnaires, aux traitements contre les chenilles processionnaires, et à la terrible tempête de 1999. J'y vais aux cèpes, quand ça donne. Et j'y ai découvert, en cherchant des champignons, de magnifiques tumulus.


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