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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 06:17

J'avais retrouvé à Romorantin, au Grand Hôtel du Lion d'Or et grâce à Didier Clément, le goût de l'huître dans une simple feuille; dans une de ces Oyster Leaves qu'on récolte en Ecosse et qui me fit immédiatement penser à Glenelg, un palindrome que nous avions élu sur les conseils de Della et avec elle, en face de l'île de Skye, un paradis malgré les midges, des moucherons dont les attaques massives et répétées nous rappelaient, au cas où nous l'aurions oublié, qu'il y a, comme elle dit, always a Snake in Paradise: des nuages même quand le ciel est bleu.

Je découvre aujourd'hui celui que Tom Volk a élu champignon du mois en novembre 1998, Pleurotus ostreatus, the Oyster mushroom, une "huître" qui pousse sur les arbres morts (qui se dressent ou que la tempête a abattus) de mars à novembre dans le Wisconsin, toute l'année dans les régions plus méridionales, et qui est one of his favorite edible mushrooms, "un de ses champignons comestibles préférés".

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De l'huître, ce champignon n'a que l'apparence. Son goût va du très doux au très fort en passant par celui, anisé, de la réglisse. Certains l'aiment tendre sous la dent, d'autres le préfèrent plus long à mâcher, le jugeant plus intéressant. Ce qui est le cas quand on le ramasse dans les mois les plus froids. On en fait même, selon Tom Volk, un délicieux Oyster Mushrooms Rockefeller que je ne demande qu'à goûter.

En attendant -en attendant aussi d'habiter l'Amanita muscaria que l'on nous promet, à quoi déjà l'on travaille, en attendant d'habiter-, la révolution est en marche. Je veux dire la néolithique. Je peux, avec ce champignon qui ressemble à une huître, entendre la mer en traversant la forêt; je peux cueillir des palourdes en songeant aux chanterelles qui venaient miraculeusement garnir mon panier en osier; ou écouter, d'une oreille distraite, volontairement distraite, celui qui joue les camelots au marché, qui ramène sa fraise, sa véritable mara des bois de  pays, celle qui nourrit ce matin ma rêverie, encourage mon errance, fait de moi ce que je ne devrais jamais cesser d'être: un "véritable marin des bois".

 

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                                                           http://techcrunch.com/2011/05/14/shroom-houses/

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 09:59

 

On sait sous quelle couleur il se cache, sous quel nom il se montre, on n'a pas besoin de le faire claquer sous son talon ou entre ses doigts pour reconnaître le fucus. Il suffit de dire, de penser fucus pour que la Bretagne vienne à vous avec ses rochers, pour qu'une demoiselle belle, distinguée et bien habillée entre avec les valets et vous apporte votre plateau de fruits de mer.

Avec cela qui apparaît après la pluie, hésitant entre l'algue et le champignon, entre le fucus justement et la bise verte comme on appelait pour l'appeler, pour en garnir le panier en osier, la russule verdoyante, c'est autre chose.

Une chose sans nom, qu'on croirait tombée du ciel quand elle remonte des enfers, des débuts de la terre et c'est pourquoi on la dit bleue, mais c'est sous le vert qu'elle se cache, qu'elle se montre, olive, brun olive si cela existait, si ce n'était pas comme bleu cerise la couleur de ce qui n'existe pas.

Et la chose n'existe pas tant qu'elle n'a pas reçu de nom.

Ou, si elle existe, c'est si peu malgré les masses gélatineuses qu'elle forme, qui la font ressembler à un  crachat de lune ou  du diable . Si on a le temps de l'apercevoir avant qu'elle ne devienne, et cela arrive vite, un lichen brunâtre et ne disparaisse. Sans laisser de trace.

Il peut bien parsemer le jardin, l'herbe, l'allée et même les escaliers, ouvrir le jardin à la forêt, à la forêt et à la mer, transformer un lieu en espace et vous offrir sur un plateau l'errance dont vous rêviez, le nostoc, tant que vous ne l'avez pas rencontré au détour d'une page, cueilli dans quelque  dictionnaire des mots rares et précieux, n'existe pas.

Le fucus a un nom. Et la bise verte. Elle en a même plusieurs. Elle a le choix. L'embarras du choix. Elle peut verdoyer jusqu'au brun, au mauve ou se laisser ramasser verte sur les chemins, aussi verte que l'herbe entre laquelle elle pousse, trop verte pour être vraie, trop pâle à cause du soleil, et on accepte ce cadeau que la sorcière vous tend déguisée en bonne fée ou en marchande des quatre-saisons, mais on n'en mangera pas.

Cela ne risque pas d'arriver avec cette nouvelle chose apparue dans le petit bois, dans cette clairière que vous ménagez, aménagez afin que le jardin redevienne forêt.


 

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Un oeuf pour commencer, blanchâtre et vous croyez qu'il a roulé là, qu'il a cuit dans le feu que vous avez fait malgré l'interdiction, que c'est une balle de tennis, que le joueur en a perdu plusieurs car vous en retirez d'autres de la cendre mais il y a les mêmes dans l'herbe, qui  sous couleur de jouer accusent celui qui aurait dû les broyer patiemment, ses branches, ou louer un camion pour les porter à la déchetterie. Lui mettent son crime sous les yeux, blanchâtre vous l'avez vu, réticulé quand vous y regardez de plus près. Lui mettent le nez dedans. Dans cette charogne qui pourrit mais où. Dans cette charogne sans nom.

Il y a les mêmes et à plusieurs stades. Toutefois l'idée s'éloigne de balles de tennis. Cela se présente d'abord comme un oeuf. Ensuite comme une lanterne. Rouge corail puis orangée. Une dentelle de chair. Et vous revient l'image du  phallus impudicus qui hantait vos bois dans les Vosges. De ce champignon qui pue la mort cela serait la lointaine cousine. Allumant l'air de rien, ou d'une jeune citrouille d'Halloween, celui qui est venu là, dans cette petite vallée close, faire retraite. Loin du monde et de ses tentations. Lui mettant sous le nez l'odeur du péché. Lui montrant,  sous couleur de jouer, l'étendue de sa faute.

Vous imaginez la scène. Le scandale. La curiosité malsaine des mouches. La colère des voisins. Réveillés à 7heures un dimanche. Un dimanche de mai par un feu de la Saint-Jean. Alors que la sécheresse sévit. C'est un coup à appeler les pompiers. Ou a dénoncer le coupable. L'auteur du brûlot. De ce crime intolérable contre l'environnement.

Pour maîtriser la situation (à défaut des flammes qui léchaient jusqu'à la dernière feuille de frêne, et cela ne laisse de vous inquiéter, car ce sont des preuves du délit, et visibles de la route), vous avez cherché, comme on arrose un feu grimpant trop haut ou qui tarde à crever, à mettre un nom sur la chose. Et vous l'avez trouvé. C'est clathre. Clathre rouge. Clathre grillagé. On dit encore  coeur de sorcière.

Mais ce nom, loin d'éteindre l'incendie, loin de calmer les ardeurs, embrase votre imagination.

Car ce n'est pas seulement la Saint-Jean en mai, une belle chavande que vous avez érigée là et embrasée, c'est une sorcière que vous avez brûlée, et les étapes, ces lanternes vous jouant Halloween au printemps, les morts et leur errance, avant que l'Eglise ne fasse rentrer tout ça dans son tertre. Dans cette grotte que vous faites visiter comme si vous aviez toujours habité là.

Moi et ma grotte. C'est la légende que vous pourriez mettre sous la photo. En pensant à la nouvelle de Melville, au marin de retour sur la terre natale, aux souvenirs qui l'assaillent de sa jeunesse voyagère. Ce n'est pas une cheminée, pourtant il y a là de l'âtre, du feu qui couve sous la cendre. Qu'un souffle suffit à réveiller. On a beau ajouter du noir au tableau, des barreaux à la prison et des grillages au cloître, le désir un beau jour, un beau dimanche de mai vous étrangle. On dirait le Sud, et ce n'est pas une illusion. Ni un effet du réchauffement climatique . Le clathre n'a pas attendu que l'été tombe en mai pour pousser sa chanson.

Vous songez, parce qu'il est question de chanson, à cette drôle de façon qu'il a, celui qui est né tout près, de parler du goitre. De dire  gloître et même  glouâtre. De dire ce  Quelque chose noir, pour parler comme Jacques Roubaud, qui également vous étrangle. D'aller chercher dans le Poitou profond, tout au fond de la gorge, et, plus haut encore, dans cette vieille langue gauloise qui travaille depuis des siècles le latin, cela qu'il veut expulser.

Vous songez à ces formules qu'on a retrouvées de Marcellus de Bordeaux, des formules comme celle-ci, que ce médecin du IVe-Ve siècle conseille de dire en se frottant la gorge, pour chasser ce qui se sera collé, ou arrêté, cricon, criglion, grilav, cela qui fait la voix rauque et vous empêche de parler.

Cela qui est l'amour, ou la mort, qui vous ferait causer jusqu'à plus soif si ce n'était pas dimanche, 9h30, le moment de téléphoner à votre mère.


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                                                                                 Photos Jean-Luc Terradillos



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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 17:21

 

C'est sans doute, espérons-le, l'ultime avatar du Voyage en Orient; en tout cas la dernière trouvaille de nos Bouvard et Pécuchet. Fatigués comme il faut l'être de Paris, ils cherchent l'exotisme dans le Nord-Est de la France. Le dépaysement y est garanti, surtout quand on s'y rend en hiver, une bonne cure de grisaille est un remède contre l'ennui. Et le spectacle de la Crise soulage la conscience. C'est de saison, et bien dans l'air du temps, de passer par Hagondange, ancien centre sidérurgique, de jeter un oeil au Walygator, de pleurer des larmes de crocodile sur la misère intense de ces parcs d'attraction bas de gamme « censés redynamiser une région et qui, sans surprise, y échouent lamentablement ». C'est très tendance de faire là-bas la tournée des pizzerias et kebabs, cela nourrit à peu de frais la sinistrose. Et cela donne des Paysages avec figures absentes: la poésie en moins. Un tableau qui est un monochrome, où même la neige est grise, et la conversation quand elle se réduit à quelques bribes de comptoir, vite notées par celui qui se cache derrière son journal (où il retrouvera dans leurs misérables tentatives d'existence ces débris d'humanité).

On pourrait croire, en parcourant avec Patrick Boman ces contrées que l'Histoire a désertées, après les avoir tant et si souvent meurtries, qu'il reste la géographie. Le sentiment géographique. On pourrait espérer qu'il subsiste, fût-ce à l'état de traces, de vestiges où mettre ses pas, ses mots, quelque chose de ce texte qu'on appelait autrefois paysage.

Mais il n'en est rien. Quand l'Histoire ne s'écrit plus avec sa grande hache, ce qui demeure c'est le fait divers. C'est la prière expédiée, un petit matin pour une longue journée de neige.

Bien sûr, on ne le présentera pas comme ça. On dira que c'est excellent, ces Paysages d'hiver, pour « l'exercitation » de son âme, pour l'entraîner, la réveiller au contact du nouveau, de l'obsolète comme il se présente ici, en Champagne-Lorraine, de la rouille qui mange même les arbres, que c'est parfait pour soigner sa gravelle, pour rendre sa petite pierre à Plombières et à Montaigne ce qui lui appartient.

On a de ces truchements!

Michel Pastoureau par exemple, il ferait un excellent drogman, et, si d'aventure on se prenait au jeu, à une de ces pauvres attractions que nous proposent ces parcs minables, si par miracle le Voyage en Orient se transformait en voyage en extase, son ours serait l'animal psychopompe, que l'on rencontre à chaque étape et jusqu'à Vesoul où il y a un « couvent des Ursulines (des dévotes de l'Ours primordial, à n'en pas douter) construit au XVIIe », on descendrait avec lui aux enfers, on y atterrirait si je puis dire en douceur. Car il est en peluche et dans toutes les vitrines. Car c'est Noël, une fête triste comme tout ce que la région nous offre.

J'exagère. Le Nord-Est tel que le traverse Patrick Boman n'est pas l'enfer. C'est seulement un désert. Le Pays où l'on n'arrive jamais. André Dhôtel, évoqué dans la Bibliographie subjective, vient nous le rappeler. Et Pirotte, avec qui nous allons chercher la pluie à Rethel. Et Péguy. Il a beau nous endormir avec sa Meuse, il ne nous fait pas rêver. Ausone peut chanter avec ferveur la Moselle, il ne nous sauve pas de l'ennui que ce livre ramasse jusque dans les forêts (où la cueillette des champignons est interdite, à cause des renards, et où la mousse est l'autre nom de la rouille, qui décidément ronge tout, « les pierres, le bois mort, les troncs, les souches... »), d'un ennui qu'il communique à merveille.

Son seul guide, quoi qu'on dise, celui dont on ne se sépare pas, est un Baedeker de 1885 acheté sur eBay, état général correct pour son âge, couverture grisonnante, on parle du manuel du voyageur, pas du pays qu'il aide à visiter, des fois on pourrait confondre, ces traces de mouillure ancienne au dos, ces quelques rousseurs éparses, on dirait bien les Ardennes un mercredi 6 janvier. Passé Toigny-sur-Meuse où une buse survole l'Intermarché -mais Patrick Boman ne sait quel augure en tirer-, des usines sont encore actives entre fleuve et forêt. « Car nous entrons dans la forêt, ses roches sacrées, ses rondes de fées, ses nains, ses diablotins irritables. Voici l'Ardenne -du celte ar-duenn, "terre boisée", étymologie contestée mais tentante. »

C'est lui qui vous conduit vers l'unique -le hunnique, Attila étant avant vous passé par là-, on le suit jusqu'à Remiremont, ce Baedeker de 1885, grand pourvoyeur de lieux canoniques autrement dit de clichés, on le cite quand de ce calvaire on n'a rien à raconter, sinon qu'il « fixe ordinairement l'attention des étrangers qui admirent le point de vue et les heureux contrastes dont la nature s'est plu à parer tous les environs ».

Heureusement la forêt, même si elle rouille comme tout le reste, parle d'ailleurs et ravit notre exote.

« C'est bien joli, les chanoinesses, mais rien ne vaut l'animisme, et cette futaie vosgienne se prêterait fort bien à de discrets sanctuaires shinto, des rocs vêtus de tabliers rouges, des souches séculaires ceinturées de la corde de paille qui indique la présence d'un kami, un esprit. Au reste, à quoi bon? Ces forêts sont depuis longtemps pleines d'esprits, pas forcément bienveillants, et la sorcellerie y remonte à des temps immémoriaux. Pourtant le bruit des moteurs, voire des sirènes, décroît sans jamais se laisser oublier (il devient difficile en Europe de l'Ouest de pouvoir traverser une forêt sans fond sonore de ce type).»

L'écriture qui peinait à dire les appas d'une région qui en a si peu, ou qui les cache si bien, est moins discrète quand il s'agit de montrer l'écrivain à l'oeuvre, et comment il sait voyager. Car il a voyagé. Il ne le dissimulera pas plus longtemps. Il avouera même, sans qu'il soit nécessaire de le questionner, que ces excursions en Champagne-Lorraine, bien que brèves, lui pèsent. Qu'il est content d'avoir pu ajouter quelques pages à son manuscrit, un petit Grégory parce qu'il y en a marre du gris, ou un curé d'Uruffe lui il vous met carrément du rouge, et vous pouvez rentrer tranquille à Paris.

Où on a sûrement d'autres Tours de la Liberté, d'autres vestiges du bicentenaire de 1989 à refiler à ces braves Vosgiens qui ne sont pas les arriérés, les laids qu'on prétend, mais « les gens les plus ouverts et les plus rigolards de la région ».

On l'a compris, ces Paysages d'hiver en Champagne-Lorraine ne nous invitent pas, malgré la neige, au Winterreise. Ce n'est pas, bien qu'on se laisse tenter par les pieds de cochon à la Sainte-Menehould, bien qu'on songe, en les testant, aux zamponi-pieds de cochon farcis- « qu'on peut encore déguster en Italie centrale, surtout à l'occasion des fêtes de fin d'année », bien qu'on goûte le gris de Toul, ce n'est pas Le Voyage d'hiver de Gérard Oberlé. On est loin aussi, parce que le train qu'on prend est nécessairement celui qui ne passe plus, de François Bon et de son Paysage fer; loin, parce que ce Coeur d'acier s'est arrêté de battre, de son Daewoo. Plus près, hélas, du Cimetière américain où Thierry Hesse enfile les poncifs comme d'autres en d'autres temps les perles de la Vologne.

 

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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 10:36

 

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De tous les chemins qui mènent à Rome, c'est la Via Francigena que je veux emprunter. Non parce que c'est la « Voie des Français », je ne me sens pas l'âme d'un pèlerin, ni le coeur à jouer les roumieux, les romées, à faire mon Roméo, mais pour mettre mes pas dans les pas de Martin, mes mots dans ceux du domestique arrivant à Montefiascone, s'arrêtant pour une étape bien méritée, pour jouir du paysage magnifique qu'offrirait depuis la colline le lac de Bolsena si le tourisme était inventé, si Martin était là pour autre chose que dénicher l'auberge, marquer d'un Est à la craie celle où l'on sert les meilleurs vins, comme le lui a demandé Johannes Fugger (nous l'appelons Jean Defuc, et nous n'avons pas tous lu Valère Novarina), un évêque allemand en route pour Rome, pour assister au couronnement de Henri V du Saint-Empire.


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 Nous sommes il y a exactement mille ans. Henri V descend en Italie. Bientôt, le 4 février 1111, la Querelle des Investitures trouvera sa solution: les évêques abandonneront leurs droits régaliens. Une solution que refusera l'entourage de Pascal II. Henri V se verra donc dans l'obligation de capturer le pape jusqu'à ce qu'il accepte de le couronner empereur.

Mais nous n'en sommes pas là. Nous nous sommes arrêtés, Martin et moi, à Montefiascone. Nous goûtons pour notre maître, l'évêque Jean Defuc, ce vin blanc sec, fait de trebbiano toscan (procanico), complété avec du malvasia blanc de Toscane et du rossetto (trebbiano giallo), et, tout de suite séduits, nous notons  Est!Est!!Est!!! Puis, laissant mon ami Martin à son enthousiasme, un enthousiasme que je ne saurais décrire, je cours avertir Bishop Defuk (c'est ainsi qu'en trinquant à sa santé nous le nommions) que ça y est, on a enfin trouvé l'auberge, le vin qu'il recherchait. Ce vin, lui dirai-je, n'est pas de ces vins de messe juste bons pour le Vatican. Retour de Rome, il me comprendra. Ce n'est pas un vin pour touristes, le tourisme n'est heureusement pas inventé, et vous ne risquez pas de le trouver dans une de ces minables boutiques de souvenirs qui dans les siècles viendront jalonner et enlaidir cette noble route et abuser le pauvre pèlerin. Non, cet Est!Est!!Est!!! de Montefiascone ne ressemble en rien à ce qu'on proposera à la vente dans ce genre de magasins, sous des formes qui n'ont pas grand chose à voir avec le vin. Constatez. Et je lui fais admirer cette robe jaune paille. Apprécier comme il est léger. Comme il persiste en bouche. Ne trouvez -vous pas qu'il appelle les quenelles de poisson, un risotto aux fruits de mer ou une salade de crevettes?

Pour ma part, ajouté-je, je me verrais bien passer le reste de ma vie ici, entre Ombrie et Latium, entre les vestiges étrusques et la Via Francigena.

Il faut croire que mes arguments étaient convaincants, car notre évêque s'établit définitivement à Montefiascone où il mourut en 1113.


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Aujourd'hui l'église San Flaviano domine la colline. On y trouve cette épitaphe: Est est est pr(opter) nim(ium) est hic Jo(hannes) de Fu(kris) do(minus) meus mortuus est.

Ce que l'on pourrait traduire ainsi: « Ici repose mon maître Jean Defuc, mort d'avoir trop aimé l'Est!Est!!Est!!! »

Voilà la légende. Une légende que l'on aurait pu redorer en disant que l'évêque était mort de trop d'art (les merveilles ne manquent pas entre Sienne et Viterbe!), et non d'un amour immodéré pour un vin que d'aucuns jugent seulement « estimable ». Ou « amusant ». Mais le syndrome de Stendhal n'était pas inventé. Pas plus que le tourisme. Et je ne parle pas d'un syndrome de Jérusalem que ne risquaient pas de rencontrer ceux qui, à cette époque, ne pouvaient pas concevoir qu'on pût aller là-bas pour autre chose que la Croisade.

 

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30 novembre 2010 2 30 /11 /novembre /2010 06:28

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     Si le désir est une lave, il arrive qu’elle se fige, que la métaphore nous arrête en pleine mer, nous laisse en pleine incertitude, nous abandonne à cette angoisse que nous ne savons pas conjurer autrement qu’en nommant. En donnant à cela qui nous échappe, à cela qui nous mine notre nom. En contemplant, non pas notre âme dans ce miroir (il y a belle lurette qu’elle s’est envolée), mais notre crâne. En concluant, comme le professeur Lidenbrock devant la mer qu’il croit posséder maintenant qu’elle porte son nom: «C’est là un homme fossile, et contemporain des mastodontes dont les ossements emplissent cet amphithéâtre.» Devant cette mer qu’il regarde sans la voir. Qu’il regarde comme il regarde ses étudiants quand il fait son cours de minéralogie au Johannaeum. Ces étudiants rassemblés comme pour une école d’anatomie, c’est pourquoi il ne met pas ses lunettes.

     Il les mettrait, il verrait que si pour lui le voyage s’est arrêté en pleine mer, dans cette forme fossilisée, dans ce signe vide que viendront remplir des générations et des générations de professeurs, la lave n’est pas partout refroidie. Il y a parmi ses étudiants un style d’éruption qui s’apprête à tracer des chemins inouïs. Un jeune Axel qui se trouve être son neveu et qui mord «avec appétit aux sciences géologiques». Un sujet qui s’empare, et avec quelle énergie éruptive, de la parole. En pleine mer Lidenbrock. Regardons naître l’îlot Axel. Ou plutôt écoutons-le. Ecoutons cette parole divine. Suivons-la et oublions celui qui déclara le voyage terminé. Pour Axel, il ne fait que commencer. Il vient juste d’entamer sa montée aux enfers. Le fantasme du volcan creux, c’est lui qui le réalisera. En compagnie de ses cailloux d’abord, puis avec le concours, avec l’aide des lecteurs que nous sommes. C’est lui qui accomplira l’odyssée, qui conduira, comme héros et surtout comme narrateur, l’ouvrage. Un ouvrage qui débute en Islande, dans la bouche d’un volcan éteint, le Sneffels, et qui s’achève en Italie, dans un cratère en activité. Tant pis si les voyageurs sont expulsés par le Stromboli avant d’avoir atteint leur objectif, ce point d’arrivée qui est le point de départ, la véritable origine du monde. Dionysos est revenu parmi les siens, rendu à ses raisins. Il est redevenu, lui qu’on avait laissé lépreux à ses lichens, l’enfant gardien des vignes. Qu’importe le voyage, pourvu qu’on ait l’ivresse. Qu’importe qu’il s’achève avant qu’on ait atteint le centre de la terre. Qu’importe que le volcan -ou le romancier- nous recrache, telle une vieille sandale. Dans un vieux pays alors qu’on a quitté une terre vierge. En Italie alors qu’on se croit en Ecosse, quelque part sous les Monts Grampians. Ce pays n’est pas le but souhaité, mais il s’est longtemps pris pour le centre de la terre, pour le nombril du monde. Et celui qui y arrive peut toujours dire da capo: «On recommence tout depuis le début.»

 

     Texte écrit pour iLiteratura et traduit par Jovanka Šotolová

    

      http://www.iliteratura.cz/Spisovatele/

 

 

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 07:25

"Le diable, l'assaisonnement."

C'est le titre de mon dernier livre. Emprunté à Joyce, à Leopold Bloom exactement, son personnage, avec qui nous déambulons dans Dublin. Jusqu'à ce qu'il entre chez Davy Byrne, un pub tout ce qu'il y a de plus vertueux, boire un verre de bourgogne et manger un sandwich au Gorgonzola.

"Dieu a fait l'aliment, le diable l'assaisonnement."

C'est la traduction d'Auguste Morel revue par Valery Larbaud, Stuart Gilbert et l'auteur. D'une phrase qui est, en anglais:

God made food; the devil the cooks.
 Une phrase qu'on serait tenté de traduire ainsi:
"Dieu a fait l'aliment; le diable les cuisiniers." Ou "la cuisine". Et tant pis pour la rime. C'est moins joli mais plus juste.  De dire que Dieu a fait la nourriture et le diable la cuisine. Ou les cuisiniers.

D'ailleurs Joyce ne l'a pas créée, cette phrase, créée ex nihilo. Joyce n'est pas un inventeur. Même s'il est un des plus grands romanciers du Xxe siècle. Un des deux plus grands, l'autre étant Proust. Nous parlerons tout à l'heure de leur rencontre à l'hôtel Majestic, le 18 mai 1922 (l'année où paraît Ulysse), de cette rencontre qui n'a pas eu lieu. Joyce est un inventeur, comme on dit de l'archéologue qui a découvert un site, il a trouvé cette phrase comme tant d'autres dans ses lectures. Il n'est pas utile de rappeler ici que l'Ulysse de Joyce est une transposition, dans le Dublin du Xxe siècle, de L'Odyssée d'Homère, et que s'il a supprimé les titres de chapitres, Télémaque, Nestor, Protée, Calypso, qui précisaient la relation aux épisodes de L'Odyssée, il y a dans son roman tout un réseau de correspondances qui permettent de voir dans Leopold Bloom un avatar d'Ulysse, de reconnaître Télémaque en Stephen Dedalus, Pénélope en Molly Bloom.
Proust craignait, et ce n'était pas le pire de ses maux, une "intoxication flaubertienne".

Joyce montre, dans ce roman et avec cette phrase, qu'il pratique l'imitation comme d'autres l'équitation ou la religion.
Je dirais plutôt l'innutrition. Car si ses lectures nourrissent son oeuvre, cette oeuvre, bien que de seconde main, est radicalement nouvelle.
Qu'on songe qu'elle fait tenir le monde, le réel et tous les possibles, en une seule journée.
Celle du 16 juin 1904.
Cette phrase, donc. Il est possible qu'il l'ait trouvée, à quelques détails près (mais on sait que le diable est dans les détails, autant que dans la cuisine), chez Swift, dans La Conversation polie (1738); dans la seconde conversation,  Lord Smart dit:
This Goose is quite raw. Well; God sends Meat, but the Devil sends Cooks.
Jonathan Swift, d'origine anglaise, est né à Dublin le 30 novembre 1667, et l'on sait que l'errance est propice aux rencontres. Ce n'est donc pas tout à fait le hasard, ou alors le hasard objectif pour parler comme les Surréalistes, qui eux aussi avaient recours à la déambulation sans but, sans autre but que la rencontre, si ici, au détour d'une phrase, Leopold Bloom rencontre l'écrivain satirique, s'il lui emprunte son ironie et ses sarcasmes.
La phrase se retrouve chez David Garrick (1717-1779), et formulée ainsi:
Heaven sends us good meat, but the devil sends us cooks.
Mais on la trouvait déjà sous la plume de John Taylor, le water poet du Roi (1580-1653):
God sends meat, and the Devil sends the cooks.
C'est donc une variation sur un thème. Comme en font les musiciens de jazz. Comme en proposent aussi les grands chefs quand ils interprètent certains standards de notre gastronomie.
Je note que dans son interprétation, Joyce n'a pas résisté à la tentation de la rime. D'une rime intérieure, puisque nous sommes dans la déambulation de Bloom. Dans son monologue. Il n'empêche. Joyce s'est, comme son personnage qui n'évite le péché de chair que pour tomber dans le péché de chère, laissé séduire.
Chez Joyce, même s'il a lu tous les livres, la chair n'est pas triste. Ni la chère.
Mais assez de digressions. Je risque, à force de m'éparpiller, de me perdre avec mon sujet. D'oublier la question, où diable avais-je la tête. On ne saura donc jamais si Joyce fut épicurien. Et, si là n'est pas la question, où elle est.

Elle est, selon moi, dans cette soirée du 18 mai 1922 que j'évoquais tout à l'heure, dans cette rencontre qui n'a pas eu lieu au Majestic, entre un Irlandais qui se plaignait des yeux, et un Français qui avait pris par erreur de l'adrénaline à sec et qui ne pouvait plus rien manger, que des glaces qu'il faisait chercher jour et nuit au Ritz, et, une fois, des asperges.

Ce soir-là, selon George D Painter (Marcel Proust 1904-1922: Les années de maturité, Mercure de France, p. 423), "Proust demanda à Joyce s'il aimait les truffes. Il les aimait. Avait-il rencontré la duchesse de X? Non. Proust remarqua: "Je regrette de ne pas connaître l'oeuvre de M. Joyce." Joyce répondit: "Je n'ai jamais lu M. Proust." Lorsqu'ils furent arrivés au 44 rue Hamelin, Proust dit à Schiff: "Veuillez demander à M. Joyce de se laisser reconduire par mon taxi." Ce fut ainsi que se rencontrèrent et se quittèrent les deux plus grands romanciers du XXe siècle."

Il est aussi question de taxi, dans le Proust de J.Y. Tadié (nrf Gallimard p.895):
Proust est asthmatique, il a un abcès au poumon, il souffre atrocement. "Il sort (...) le 18 mai pour assister à l'Opéra à la création de Renard, ballet de Nijinska (la musique est de Stravinski, les décors de Larionov) et il se rend ensuite à la réception que donnent les Schiff à l'hôtel Majestic. Ils ont invité Diaghilev (...), Stravinski, Picasso, Joyce (...). Quant à la conversation entre Joyce et Proust, les témoignages divergent: en tout cas, les deux plus grands romanciers du siècle ne se sont pas compris. L'Irlandais, qui se plaint de sa santé autant que le Français, tente d'ouvrir la vitre et de fumer dans le taxi d'Odilon Albaret."
Et s'il fallait un dernier mot, un dernier pour la route, ce serait celui-là. C'est Joyce qui parle. Il parle de Proust: "Vie analytique et immobile. Le lecteur termine les phrases avant lui." C'est le genre de phrase qui tue. Aussi sûrement qu'une vitre qu'on tente d'ouvrir pour fumer dans un taxi. Marcel Proust meurt le 18 novembre 1922. L'année où Joyce sort Ulysses.

La question est là. Dans cette soirée du 18 mai 1922. Dans ce taxi. Dans cette rencontre qui n'a pas eu lieu et que raconte dans son roman Patrick Roegiers. La nuit du monde. C'est le titre. Et c'est paru au Seuil, dans la collection Fiction & Cie.
La question est là. Et la réponse. A cette question qu'on n'a pas posée. A cette question qui ne se pose pas. Ou pas ainsi. Joyce épicurien. Il ne l'est pas franchement. Si l'on entend par épicurien celui "qui ne songe qu'au plaisir". Selon la définition du dictionnaire. Le mot avec cette acception figure dans Ulysse. Page 160 de l'édition folio. C'est Leopold Bloom qui pense. A l'enterrement du pauvre Dignam. Il pense à ce gras gentleman, épicurien, à l'engrais qu'il ferait. La terre serait tout à fait riche avec un tel engrais. "Cadavre gras d'un gentleman en bon état de conservation, épicurien, incomparable pour jardin fruitier. Une occasion." (p.p. 160-161).
Certes, la nourriture occupe une place importante dans Ulysse, un roman qui commence au breakfast, où l'on "faye du thé" et frire les oeufs. Où, cela dit en passant, on entend grésiller "la poêle à frire des amours honteuses". Celle qu'entendit Augustin à Carthage. Et que nous entendons tous, quand nous naissons. Quand nous tombons dans cette vie mortelle ou mort vivante, Dieu sait comment l'appeler. Ou le diable. Buck Mulligan. C'est lui qui tient la queue, qui fait frire les oeufs. Ou Stephen Dedalus. Stephen Dedalus va chercher dans le bahut la miche, le pot de miel et le beurrier. Un peu plus tard dans la journée, plus loin dans le roman, Leopold Bloom traque le rognon. Il le galope. Comme on dit chez nous. Il court la galipote, pour parler comme là-bas, dans ce qui fut l'Acadie. Et les filles qu'ils poursuivent, au Nouveau-Brunswick et jusqu'à Terre Neuve, ressemblent à nos fantômes. Comme leur chaudrée à la nôtre. Ou le fricot.
Leopold Bloom ne fréquente pas les cabarets, mais il cherche l'aventure.
"Il s'arrêta devant l'étalage de Dlugacz, fixant les chapelets de saucisses, le boudin blanc et noir. Cinquante multiplié par. Dans sa tête les chiffres s'estompaient sans solution; contrarié il les laissa échapper. Ses yeux se nourrissaient des chaînons luisants de chair hachée et il humait paisiblement la tiède exhalaison du sang de cochon cuit et aromatisé.
Un rognon suintait goutte à goutte sur un plat à dessin genre chinois, bleu et blanc: le dernier. Il s'arrêta près du comptoir à côté de la bonne des voisins. Va-t-elle me le souffler? Elle lisait sa liste aux commissions, bouts de papiers dans sa main. Mains gercées: la carbonade. Et une livre et demie de chipolata. Son regard se complaisait à ses hanches vigoureuses. Lui s'appelle Woods. Que peut-il bien faire? La femme plutôt âgée. Il a besoin de chair fraîche. Défense d'introduire des promis. Du biceps quand elle tape un tapis sur la corde. Et elle le tape, sapristi. Le saut que fait sa jupe tordue à chaque vlan.
Le charcutier aux yeux de furet pliait les saucisses qu'il avait détachées net avec ses doigts truffés, rose-saucisse. Elle a une viande solide, génisse nourrie à l'étable." (p.87)

Plus loin, une voiture. Le premier à s'y installer, c'est Martin Cunningham. Montent ensuite M. Power, M. Dedalus, et M. Bloom. M. Bloom pénètre et prend la place vacante. Nous voyageons avec lui, dans lui. Comme on dit ici qu'on rêve. "J'ai rêvé dans toi", on lui dit au réveil. Et on lui raconte son rêve. Comment on a rêvé d'elle. Quel visage elle avait dans son rêve. Si elle avait seulement un visage. Car le rêve est déplacement. Il déplace et condense. Métaphore et métonymie. Ce sont les deux figures. Les deux masques qu'il affectionne. L'inconscient, pour avancer. Comme nous maintenant dans la ville. C'est-à-dire dans le livre.
"Et Madame, dit M. Power avec un sourire. (...)
 Son regard effleura le visage agréable de M. Power. Grisonnant aux tempes. Madame; il souriait. J'ai rendu le sourire. Un sourire en dit long. Pure politesse peut-être. Charmant garçon. Qui sait si c'est vrai cette femme qu'il entretiendrait? Pas gai pour sa femme. Mais on dit, qui donc m'a dit? qu'il n'y aurait pas de rapports sex. Probable qu'ils en auraient vite soupé. Oui, c'est Crofton qui l'a rencontré un soir comme il lui portait une livre de rumsteak. Qu'est-ce que c'est qu'elle était? Fille de bar chez Jury. Ou bien était-ce au Moira?" (p.p. 138-139)

Le récit va son train. Son train de voiture. Et la voiture conduit, on aurait tendance à l'oublier avec ces digressions (mais c'est d'abord pour cela qu'on s'écarte), tout droit au cimetière. "En trombe vers la tombe". Car c'est une voiture de deuil. Un corbillard. Et, pour Patrick Dignam, sa dernière demeure. Devant laquelle Leopold Bloom se montrera épicurien, au sens strict, matérialiste du terme. C'est M. Kernan, solennel, qui parle:
"Je suis la résurrection et la vie. Voilà qui vous remue jusqu'au fond du coeur.
-En effet, dit M. Bloom.
Votre coeur peut-être, mais la belle jambe pour le pauvre diable entre ses quatre planches qui voit pousser le pissenlit par la racine! Rien à remuer là. Siège des affections. Coeur brisé. Une pompe en somme, pompant des milliers de litres de sang par jour. Un beau jour elle se bouche et ça y est. Des tas et des tas partout ici: poumons, coeurs, foies. Vieilles pompes rouillées; un point c'est tout. La résurrection et la vie. Une fois mort, vous êtes bien mort. Cette invention du jugement dernier. Les faire tous surgir de leurs tombeaux. Lazare, lève-toi et sors! Et il arriva cinquième et perdit la partie. Lève-toi! Le dernier jour! Et alors chaque particulier furetant pour dénicher son foie et son mou et le reste de son saint-frusquin. Bougrement difficile de se retrouver ce matin-là. Une once de poudre au creux du crâne. Poids de l'once trente et un grammes. Mesure de Troyes." (p.p. 156-157)

Alors, quand on est épicurien, comme Leopold Bloom, on se dit qu'on ira tous in paradisum, comme Dignam maintenant. On se dit que le paradis c'est maintenant, qu'il faut cueillir le jour. Facile.

Il suffit de songer aux prostituées dans les cimetières turcs.
"On peut leur apprendre n'importe quoi en les prenant jeunes. Possible de lever une jeune veuve ici. Des hommes aiment ça. L'amour entre les pierres tombales. Roméo. Plaisirs pimentés. Au milieu de la mort nous sommes en vie. Les extrêmes se touchent. Supplice de Tantale pour les pauvres défunts. L'odeur du bifteck grillé pour les miséreux qui dévorent leur propre substance. Désir d'émoustiller les gens. Molly voulait faire ça à la fenêtre." (p.160)
Avec Leopold Bloom, on navigue entre deux tentations: celle de la chair et celle de la chère. Quand on n'a pas l'une, on se rabat sur l'autre. Sur les abats, dont l'homme est friand. Mais on n'est pas obligé de choisir. Luxure et gourmandise font bon ménage. Et peut-être de James Joyce un épicurien. Peut-être. Surtout si le cardinal Joyce, comme l'appelle Philippe Sollers et comme c'est le cas, croit moins en Dieu qu'à ses saints. "Les fondantes onctuosités des seins." C'est ce que flairent les narines dilatées de Joyce. De Leopold Bloom, pour être exact.
"Il avait l'impression d'une chair pleine et tiède pesant sur son cerveau. Son cerveau céda. Un parfum d'embrassements l'envahissait. De toute sa chair humble et affamée montait une muette imploration vers l'amour." (p.245)

Il ira donc manger. Au Burton. Duke Street. Après ça ira mieux.
"Encore hanté, il tourna le coin de Cambridge. Basse sourde des sabots, cliquetis. Corps parfumés, tièdes, fermes. Tous baisés, donnés: dans les prés profonds de l'été, herbes couchées enchevêtrées, dans les couloirs suintants des maisons de pauvres, sur des divans, des lits qui craquent.
-Jack, mon amour!
-Chérie!
-Embrasse-moi, Reggy!
-Mon petit!
-Mon amour!
Le coeur en branle il poussa la porte du restaurant Burton. L'odeur le saisit à la gorge: sauces de viande pénétrantes, lavasses de légumes verts. Le repas des fauves.
Des hommes, des hommes, des hommes." (p.p. 245-246)
Odeurs d'hommes. Puanteur. Son coeur se soulève. Pourra pas avaler une bouchée dans un restaurant pareil. Battra en retraite vers la porte. Mangera finalement (cela dit, on n'est qu'au milieu de la journée) un morceau chez Davy Byrne. On peut toujours entrer dans ce pub, un Bloomsday par exemple, demander un sandwich au fromage et boire un verre de vin. Mais le mieux est encore de s'arrêter à la page 250 d'Ulysse, et de lire:
"Prendrais volontiers quelques olives s'il y en avait. Préfère celles d'Italie. Bon verre de Bourgogne; enlève ça. Lubrifie. Une brave salade fraîche comme l'innocence. Tom Kernan sait la faire. La relève comme il faut. Huile d'olive pure. Milly m'avait servi cette côtelette avec un brin de persil. Prendre un oignon d'Espagne. Dieu a fait l'aliment, le diable l'assaisonnement. Crabe à la diable."

Cela suffit-il à faire de vous, de votre auteur un libertin?
Ou faut-il lancer l'enquête sur une autre piste, recueillir d'autres indices comme les lettres que s'échangeaient James Joyce et Nora, celle que Philippe Sollers appelle dans La Guerre du Goût "la belle Irlandaise". A qui il consacre de belles pages.
"Elle s'appelait Nora Barnacle, son nom évoquait l'oie sauvage, c'était une belle Irlandaise de vingt ans, cheveux brun-roux, yeux bleus, voix grave et sonore, air androgyne, démarche balancée et fière. Elle était serveuse dans un hôtel de Dublin. Dans la rue, un jour, elle rencontre un homme de vingt-deux ans, mince, raffiné et mal habillé, qui lui déclare aussitôt qu'il a du génie. Ils s'enfuient ensemble vers la Suisse, l'Italie et Paris, ne se marieront que vingt-sept ans plus tard, auront deux enfants à la destinée terne et tragique, vivront constamment en exil dans une solidarité tumultueuse, comme deux anarchistes déterminés et, malgré leurs malheurs, très gais."

Et Philippe Sollers poursuit:
"Comme tous les grands écrivains, Joyce a choisi sa manière d'être incompris de son vivant pour être indéfiniment interprété après sa mort. Sa singularité est d'avoir suscité des dévouements féminins passionnés: des femmes lui donnent de l'argent pour écrire, même si ses livres leur paraissent scandaleux ou obscurs. Nora, dans ce dispositif, est l'actrice essentielle (...)

En emmenant sa Pénélope avec lui, ce nouvel Ulysse à l'envers confisque à la fois son pays, l'histoire de ce pays, et les racines de sa langue. Un corps et un accent de femme condenseront le tout jusqu'au mythe universel. Molly Bloom, Anna Livia Plurabelle: Nora se trouve tissée dans ces grandes partitions par rapport auxquelles Emma Bovary ou Louise Colet deviennent des personnages d'opérette provinciale. Nora, qui aimait la musique comme son impossible mari, fera composer pour l'enterrement de celui-ci, en 1941, une couronne de feuillage en forme de harpe. Elle ne l'aura pas lu, mais parfaitement entendu."
Il faut parler ici des lettres que s'échangent Nora et James. Si elles datent de 1909, elles ne furent publiées qu'en 1975. L'époque était moins puritaine, mais je ne suis pas certain qu'aujourd'hui, malgré l'évolution des moeurs, on soit capable de recevoir pareille liberté.
Il me suffira de citer quelques mots doux, adressés à la femme aimée et que celle-ci en retour lui envoie: "Ma douce petite pute"... "Mon petit oiseau fouteur"... Et ceci: "Dis-moi les plus petites choses sur toi, pour autant qu'elles sont obscènes et secrètes et dégoûtantes. N'écris rien d'autre. Que chaque phrase soit pleine de sons et de mots sales. Ils sont tous également charmants à entendre et à voir sur le papier, mais les plus sales sont les plus beaux."
Si l'on veut se faire une idée de leur correspondance, on peut lire la lettre de Jim à sa Noretta, datée du 6 décembre 1909: on la trouve sur le site Terres de femmes.
La lettre se termine ainsi:
"Adieu, ma chérie que j’essaie de dégrader et de dépraver. Comment, AU NOM DU CIEL, peux-tu bien aimer un individu de mon espèce ?"
"AU NOM DU CIEL" est en lettres capitales. Des capitales qui soulignent l'antiphrase, l'ironie de ce cardinal qui n'invoque le ciel que par goût du péché, pour le plaisir de la transgression. Un cardinal qui pourrait faire siennes les digressions libertines de Bloom:
"Comme elle est désinvolte avec ses mains dans ses poches rapportées. Comme cette dédaigneuse créature au match de polo. Femmes sont toutes pleines d'esprit de caste jusqu'à ce qu'on les touche au bon endroit. Belle est et bien agit. Une réserve prête à disparaître. L'honorable Madame et Brutus est un homme honorable. La posséder une fois en retire l'empois." (p.108)
Un cardinal qui verrait ces deux mouches collées aux vitres du Davy Byrne's, deux mouches qui bourdonnent, collées. Et ce serait le temps retrouvé, la madeleine de Proust, en libertine, dans une version qui n'est pas encore faunétique (il faudra attendre Finnegans  Wake), mais qui transporte déjà le lecteur sur l'autre versant du langage, selon la belle expression de Michèle Aquien (éditions José Corti), celui du rêve, de la poésie.

"Le vin bu s'attardait plein de soleil à son palais. Foulé dans les pressoirs des vignobles bourguignons. Toute la chaleur du soleil. C'est comme une caresse secrète qui me rappelle des choses. Au moelleux contact ses sens se souvenaient. Cachés sous les fougères de Howth. Sous nous la baie ciel dormant. Pas un bruit. Le ciel. La baie pourpre à la pointe du Lion. Verte à Drumleck. Vert-jaune vers Sutton. Prairies sous la mer, lignes d'un brun plus clair parmi les herbes, cités englouties. Mon veston faisait oreiller à ses cheveux, des perce-oreilles dans les touffes de bruyère, ma main sous sa nuque, vous allez toute me chiffonner. O mon dieu! Sa main suavifiée d'aromates me touchait, me caressait; ses yeux ne se refusaient pas. Allongé au-dessus d'elle, ravi, bouche ouverte, à pleines lèvres, je baisai sa bouche. Iam. Douce elle fit passer dans ma bouche du gâteau chaud mâché. Pâte écoeurante que sa bouche avait pétrie, sucrée et aigre de salive. Joie; je la mangeai; joie. Jeune vie, moue de ses lèvres tendues. Lèvres tendres, chaudes, collantes, gomme parfumée, loukoum. De vraies fleurs ses yeux, prends-moi, yeux qui veulent bien. Des cailloux dégringolaient. Elle restait immobile. Une chèvre. Personne. En haut dans les rhododendrons de Ben Howth une chèvre qui va d'un pas précis, semant ses raisins de Corinthe. Abritée sous les fougères elle riait dans la chaude étreinte. Follement mon corps pesait sur le sien, je l'embrassais; yeux, lèvres, son cou tendu, ses artères battantes, ses seins de femme faite bombant dans sa blouse en voile de laine, dressant leurs bouts épais. Je lui dardais ma langue brûlante. Elle me donnait ses baisers. Je recevais ses baisers. Toute consentante elle ébouriffait mes cheveux. Embrassée elle m'embrassait.
Moi. Et moi maintenant.

Collées, les mouches bourdonnaient." (p.p. 256-257)

Je ne suis pas parvenu à répondre à la question, je le crains. Elle se pose toujours, quoi qu'on fasse pour l'éluder. Quelque détour qu'on emprunte. Je me contenterai donc, pour calmer votre faim, de proposer une nouvelle traduction de la fameuse phrase.

Celle-ci, allez:
"Dieu a fait l'anguille; le diable la bouilliture."
Ou, si l'on tient absolument à ce que ça rime:
"Dieu a fait la nourriture; le diable la bouilliture."
 Là, me direz-vous, ça ne rime à rien. On est dans le private joke. Private joke ou pun. Je finirai comme Joyce, incompris. Et, si je persiste, au prochain livre, je serai, Nietzsche me l'a bien dit, "tu à mort". Je comprends. Que ça ne fait rire que moi. Et quelques pictocharentais, je sais qu'ils sont du Salon. Je sais qu'ils savent ce qu'est la bouilliture d'anguilles, préparer comme personne la matelote. Et je ne parle pas d'Ulysse. Cette fois. Mais des chefs qui ont fait le voyage à Périgueux et qui ne m'en voudront pas de tronçonner mes phrases. Comme on fait avec les anguilles avant de les plonger dans le vin. Avant qu'elles ne regagnent, l'espace d'une matelote, la mer vineuse. Pour parler comme Homère.
Le diable non plus ne m'en voudra pas. De le mettre à toutes les sauces. De l'inviter comme je fais à goûter ma bouilliture. A reprendre de la matelote. Le diable est là comme chez lui. Heureux comme un poisson dans l'eau. Comme une anguille dans le vin. Ou dans la mer vineuse. Le diable c'est la division. Il ne s'offusquera pas de me voir ainsi tronçonner mes phrases. D'entendre ce discours que sa division augmente. Qui s'accroît de son morcellement.
Cela dit, je ne voudrais pas me retrouver dans la peau de Dom Juan. Voir le diable s'inviter au Festin.
Don Giovanni, a cenar teco
M'invitasti.

Don Juan, tu m'as invité
A venir souper ce soir,
La fari don daine.

 

Je ne voudrais pas que le diable prenne ça pour lui. Qu'il réponde à l'invitation. Qu'il gâche la fête en débarquant comme il a l'habitude de faire dès qu'il entend son nom. Ou les petits noms qu'on lui donne pour ne pas le nommer. Quand on l'appelle pour ne pas l'appeler.  Comme on appelle Euménides les Furies. Pour les rendre moins furieuses. Pour qu'elles soient bienveillantes. Pour que baptisée Xynthia la tempête soit plus douce. Pour qu'elle nous épargne. Ou tout simplement pour conjurer la peur qu'elle nous inspire. On lui donne un petit nom charmant. Un doux prénom féminin. Nora par exemple. Ou Molly. Anna Livia Plurabelle.

Je ne voudrais pas que ce nom de femme me soit fatal. Que la femme, à peine évoquée, se transforme en femme fatale. Je ne voudrais pas réveiller mes vieux démons en tâchant de répondre à une question qui se pose là. Qui en impose. Et que j'évite d'affronter en errant dans le labyrinthe. En cherchant une porte de sortie. En faisant semblant. Ce faisant je m'enfonce. Comme un vulgaire Dom Juan, et les enfers m'auront bientôt englouti si je ne tente pas une réponse.

En voici une justement. Elle tombe bien. Elle ressemble à une journée, à cette journée du 16 juin 1904 que vivent chacun son tour, chacun à sa manière Stephen Dedalus, Leopold Bloom et sa femme Molly.

 

 

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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 14:16

Ma mère, gémissait l'une, rivée à ses écouteurs, elle est trop flippée d'sa race.

A quoi l'autre répondait, tout en consultant ses messages, que le slip, finalement, quand c'est bien porté...

Il ne saura jamais, l'animal, de quoi causaient ces deux poulettes avec leur mobile au design ultra fin et élégant, en métal chromé, de problèmes de poulettes, par exemple des mérites comparés du string et du slip, ou des avantages que les mecs auraient à porter slip ou caleçon. Il ne saura pas. Et il ne s'en portera pas plus mal. L'animal est du genre solitaire. Il vit à l'abri des regards. Des regards qui de toute façon glisseraient sur lui, sur cette peau qu'il a nue et vaguement plissée. Qui ne retiendraient de ce fantôme qu'ils ont cru apercevoir que quelques poils noirs, vers le bas, et lustrés, tellement qu'on les dirait blancs. Comment distinguer ce fourmilier de la nuit qu'il arpente? Comment savoir s'il est brun, gris, ou les deux? Comment être vu d'un mammifère qui distingue assez mal les couleurs? Et qui traverserait le lycée comme un myope son existence. S'il avait à travailler comme vous et moi. S'il devait quitter son terrier. Ce terrier de trois à six mètres de profondeur qu'il a creusé lui-même et où il se réfugie. Toute la sainte journée.
     Orycteropus_afer01.jpg 

S'il sort, c'est la nuit. Pour se nourrir. Non de poulettes, le lycée ferme à 19h, la concierge a quitté sa loge et passé le relais au vigile, il n'y a plus de conversations à enjamber dans les couloirs. Non, si vous le croisez dans le noir, la langue sortie, une grande langue et gluante, si vous rencontrez une queue qui traîne -une piste caractéristique, et, pour ceux qui seraient tentés de jouer les archéologues, une trace intéressante à relever-, cette longue queue pointue et musculeuse qu'on croirait d'un kangourou, c'est qu'il travaille. Il ne travaille pas comme vous et moi, mais il fait son boulot. D'oryctérope. Un boulot qui consiste à contrôler l'extension de certaines populations comme les termites. D'où la popularité dont il jouit chez les Verts, une popularité qu'il doit à son rôle écologique de régulateur.
L'animal est certes polygame, mais il ne se nourrit pas de poulettes. Ni de leur conversation futile. Non, s'il parcourt plusieurs kilomètres comme ça en pleine nuit, c'est qu'il est "de moeurs nocturnes". C'est écrit. C'est son destin. De rechercher des termites. C'est pour ça que la nature l'a doté de pattes puissantes munies de grosses griffes. Pour briser les termitières. Et c'est vrai que ses pieds pourvus de quatre doigts en avant et cinq en arrière, armés de fortes griffes, lui permettent de creuser le sol ou de fouiller une termitière en un temps record. Il est capable de creuser plus vite que cinq hommes avec des pelles.
C'est pourquoi il est également aimé des archéologues. De ceux qui fouillaient La Petite Ouche et qui sont tombés sur ce rasoir. C'est pourquoi il vous attend aujourd'hui au musée. Au musée de Rauranum.
Inutile de chercher Rauranum avec votre téléphone qui fait GPS. On y arrive facilement. Cliccando. En cliquant sur l'image. L'oryctérope vous accueille et vous ouvre la porte. Il l'ouvre d'un coup de tête, de cette tête allongée terminée par un groin qui lui vaut d'être encore appelé "porc de terre".
Oui, c'est quelqu'un, cet oryctérope. Quelqu'un qu'on aimerait rencontrer au coin d'un bois. Où il serait toujours moins connu que le loup blanc. Mais pas dans un lycée où sa présence n'est pas vraiment souhaitée. Surtout la nuit. Ni même au marché central, à La Rochelle, on cherche à appâter le client, non à l'effrayer. Surtout si le client est une fée gothique, végétarienne pour ne pas dire anorexique. J'imagine sa tête quand elle tombera sur l'autre spécialité de la maison Pannetier, avec le fagot charentais, un bisou de porc qui est une hure façon Jivaro

Du porc il n'a pas que le groin, il a également le corps massif et arqué, la peau nue (les épaules, car les flancs, la croupe et le cou sont parsemés de quelques poils raides, et le bas du corps est entièrement recouvert de poils noirs et lustrés), et le goût. Pour ceux qui ont tâté de sa chair. Mais selon eux la texture est celle du boeuf. Et il a les oreilles d'un âne, une queue, on l'a vue, qui est à peu près celle du kangourou.
Pourtant ce gentil monstre n'est pas une chimère. Originaire d'Afrique il est venu jusqu'à nous. Jusqu'à ces latrines où un voyageur pressé, ou pris d'une envie pressante, l'aura laissé tomber. Dans le trou. Ou le rasoir a glissé, il est venu se loger derrière, et la cloison aurait fait de lui une vie enclose, et ce pour l'éternité, si un archéologue, ou un mammifère du même genre, ne l'avait arraché au silence avec ses pattes puissantes et ses griffes acérées. S'il ne l'avait domestiqué. Dressé à guider les rares visiteurs, à remettre sur la route les pèlerins égarés. Ou bien c'est dans une rainure qu'il s'est niché, et le routier a repris son camion, puis l'autoroute. L'aire de service ou de repos a été démolie, on en a perdu jusqu'au souvenir. Qu'il y avait là une zone commerciale, comme à l'entrée de nos villes. Une statue de la déesse Abondance. Elle signalait qu'on trouverait là tout ce qu'on pouvait espérer à l'époque comme commerce. Des boucheries, chacune avec sa viande. Et découpée comme il fallait. De quoi manger sur place ou à emporter, un lieu où dormir. Une écurie pour changer ses petits chevaux ou pour qu'ils reprennent des forces.

Cette rainure, le romancier la voit comme une faille. Une rupture. Dans le continuum temporel. Une image. Anachronique. Comme toutes les images. L'archéologue connaît. Et c'est à cela qu'on le reconnaît. A sa façon de cueillir les traces. Les symptômes. Ils sait les lire. Aussi bien que l'analyste le rêve qu'on lui raconte. 
Et quand vous arrivez, par la route de Lezay et par une belle journée, une de ces journées du patrimoine que vous ne manqueriez pour rien au monde, dans le quartier artisanal établi à l'entrée de la ville, de la petite ville qui avait nom Rauranum, une étape pour ceux qui descendaient à Saintes ou montaient vers Poitiers par la voie antique qu'on appelle encore par endroits Chemin des Romains, vous n'êtes pas surpris. Que l'archéologue rappelle à la petite troupe qu'il promène de vestige en vestige, qu'on vit dans un pays qui expulse les Roms. Qui les stigmatise.

Vous qui vous êtes agrégé au troupeau, qui n'êtes pas le dernier à refuser la réforme, à vous opposer à ce qu'on veut nous vendre comme un progrès, vous ne voyez pas en lui un monstre. Un fossile vivant. Ce n'est pas le coelacanthe qui vous attend au Muséum d'Histoire Naturelle. Si les autres espèces du genre sont éteintes, l'Oryctérope du Cap (Orycteropus afer) est vivant. Bien vivant. L'unique membre de l'ordre des tubulidentés. Avec sa tête allongée terminée par un groin tubulaire, une mâchoire comportant quelques molaires, et toutes pareilles. L'Oryctérope du Cap, bien qu'il ressemble au fourmilier, au cochon, au kangourou, est une classe à part. Et même pas protégée. Rien à voir avec les archéologues. Ce n'est pas lui que menacent les chasseurs de trésors avec leur poêle à frire. Ce n'est pas lui qu'on sacrifie sur l'autel de la rentabilité. Il n'a, contrairement à cette espèce en voie de disparition, aucune raison d'être inquiet. Ou de crier sa colère. De manifester avec les manifestants.
L'oryctérope n'est pas un témoin de l'histoire. S'il vous ouvre la porte du musée, il n'y est pas exposé.
Retrouvé, il n'appartient pas à ses inventeurs. Ni à personne. Le rasoir est définitivement perdu, et pour tout le monde. Englouti, comme son propriétaire, et avec tout le passé, dans ce qu'un archéologue citant Buffon appelle "le sombre abîme du temps".
Ou, pour le dire autrement, oublié du temps qui a depuis longtemps repris sa route. La route de Saintes à Poitiers. Mais il n'est pas certain qu'elle passe encore par là. Même si tous les chemins mènent à Rom.
Je parle du rasoir, bien sûr, du rasoir qu'on a découvert ici. Dans ce qui était les toilettes d'une quelconque aire de service ou de repos. Sur une de ces autoroutes qui traversaient la Gaule. Car pour l'autre, là-bas en Afrique, la vie est toujours belle. Et pleine de termites.


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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 10:11

L'Afrique me revient en mémoire à propos des figues.

Des fiques, comme on disait ici, et jusqu'à La Barre de Sepvret.
Où l'on voit mieux la rime que cela appelle, l'ailleurs que cela rappelle, et pas seulement la figue précoce que Caton apporta un jour à la curie et qui provenait de cette province.
"Je vous demande, dit-il, quand vous pensez que ce fruit a été cueilli." Tous convenant qu'il était frais: "eh bien, répliqua-t-il, sachez qu'il a été cueilli à Carthage, il y a trois jours, tant l'ennemi est près de nos murs!"

Cette figue déclencha, selon Pline l'Ancien (Histoire Naturelle, XV, Les arbres fruitiers), la troisième Guerre Punique et entraîna la destruction de Carthage.
Ce n'est pas seulement cette figue précoce qui me revient en mémoire, c'est encore ce proverbe entendu en Tunisie, où j'ai habité:
"Les premières figues, c'est l'arbre qui rêve".
Ce ne sont donc pas seulement des images de destruction qui me reviennent à la saison des figues, deux fois par an puisque le figuier que j'ai planté dans mon jardin (un peu trop près du cyprès!) est bifère, ce sont également des prémices, des promesses. L'idée que le rêve est esquisse, ébauche, comme si la Nature, avec ces premières figues qui sont plus grosses que celles qui arriveront en septembre mais aussi moins sucrées, aiguisait ses pinceaux. Et notre appétit. Comme si elle faisait ses premières armes.
Loin de moi (et si proche!) l'envie de confondre figuier et sureau. Même si l'un et l'autre vous feraient vite croire, tant ils ont vocation à naître fortuitement, à la génération spontanée. Même si je ne me vois pas dans le rôle du hasard, ou plutôt du destin, offrant à mon meilleur ami un figuier qui serait une menace pour sa maison, une menace aussi sûre qu'un sureau. Cela tient d'abord à la façon dont ils surgissent. Fût-il dans son pot et acheté dans une jardinerie, un figuier, comme un sureau, est un cadeau tragique.

Qui insiste, résiste à toutes les tentatives d'arrachage. Quand vous l'avez eu, avec les grands moyens, ceux que la chimie met aujourd'hui à votre disposition pour éliminer définitivement cette ruine imminente, il reparaît. Quarante ans plus tard, cent mètres plus loin, au pied du mur dont il sape, tel un vulgaire sureau, la base.

Tragique, il l'est aussi de cette façon. De cette façon sauvage qu'il garde, bien que cultivé, et ce depuis la plus haute antiquité, de son ancêtre le caprificus. Il y a du "bouc" en lui (ce dont témoigne le nom latin), et de la "lubricité" (tragos, en Grèce, avait les deux sens). C'est avec lui un mystérieux membre viril qui apparaît. Un arbre phallique, ithyphallique qui se dresse. Son lait est du sperme. Son fruit nous rappelle que suc et sève viennent d'un mot désignant la figue. Ce fruit évoque le scrotum, les testicules. Qu'on songe à cette variété de figues de Provence appelées marseillaises ou couilles du pape. Le même fruit, entrouvert, est une vulve. Et si l'expression ne s'emploie plus, si son sens s'est perdu, on sait toujours, d'instinct, en montrant le bout du pouce entre l'index et le médius, faire la figue.
Ce "bouc" ne peut qu'effrayer nos bien trop sages chèvres. Pour elles qui ne savent rien de la vie -qui ne connaîtront que la stabulation-, le figuier est un satyre, ridicule avec son membre énorme tout juste bon à chasser les oiseaux amateurs de raisin, à éloigner du jardin les voleurs de citrouille. Voilà comment elles regardent cet arbre dionysiaque, priapique, comment par le rire elles tâchent d'évacuer l'effroi que tout ce sexe leur inspire. Ce sexe que montre, avec tant de constance, le figuier.

Aujourd'hui, on ne sacrifie plus, après une tempête meurtrière ou pour conjurer la prochaine crise économique, un homme et une femme en tant que boucs émissaires, on ne fait plus porter au premier un collier de figues noires, à la seconde un collier de figues blanches. On se contente de donner à la tempête un gentil prénom féminin, et, pour que le bon peuple oublie les fermetures d'usines, le chômage qui le frappe, on lui sert quelques étrangers délinquants, quelques Roms à haïr. Plus besoin de brûler sur un bûcher de bois de figuier les monstres. Il suffit de les servir à l'heure des repas. Il y aura toujours de braves journalistes pour passer les plats.
Pourtant le figuier reste l'arbre inquiétant qu'il était à Rome. Non moins inquiétant que le sureau qui est l'arbre des morts.

Là s'arrête, me direz-vous, la comparaison. Le sureau n'a jamais été, contrairement au figuier, un  arbor felix. Jamais on n'a imaginé qu'un sureau préservait de la foudre. Jamais sureau ne fut vénéré. Ni considéré comme arbre oraculaire. Ce n'est pas un sureau qui pousse dans le jardin à Milan, ce n'est pas de ses branches, de ses feuilles que proviennent les paroles qui vont convertir Augustin. Le sureau ne donne que de pauvres fruits qui pleuvent comme plombs, et c'est la saison de la chasse. Il donne aussi et d'abord une fleur, mais il faut se prénommer Isabelle, et habiter Saint-Sauvant, pour en tirer de la limonade. Et aussi succulente.
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25 mai 2010 2 25 /05 /mai /2010 12:52

 

_10-Hains-CoqSaintJacques-72-dpi.jpgLa coquille ne fait pas le pèlerin. C'est entendu. Sous une autre forme, avec une autre voix, mais c'est entendu. Bien entendu. André Dassary me l'a tellement chanté que je sais, et définitivement, que « c'est Shell que j'aime ». Il n'y aura pas d'autre station ni d'autre chemin.

J'en choisirais un autre que cela ne changerait rien, il continuerait sans moi, qui suis vieux, mais pas autant que lui, pas assez, non, il faut se faire une raison, rien n'est assez vieux pour un chemin qui a la prétention de mener au ciel.

S'il se fait humble, s'il se présente comme un petit chemin, un de ces chemins cheminants, c'est pour me plaire, comme d'autres avec leur patois, mais aussi pour me signifier que c'est, comme le paysage qui défile, écrit. Une fois pour toutes. La messe est dite. La messe commence. L'église est foule, même si elle est aux trois quarts vide. Une foule qui a trouvé son chemin. Comme la conque son bâton. C'est ce que m'assène la cloche ce matin, qui me cueille sous l'acacia. Elle s'en ira, sans attendre Pâques, à Rome. Ou à Compostelle. Me laissera seul avec mon bourdon. Avec mon Pecten jacobaeus, car c'est cela qu'il pourrait voir dans la pierre. Je parle du chemin. Si jamais il se sentait perdu. Ou s'il voulait musarder. Mais il n'a pas envie. Il n'a pas besoin. Il connaît le pèlerin. Il le reconnaît à son mur, un muret de pierre sèche qu'il qualifiera forcément de cyclopéen. L'homme regardait les trains passer dans son enfance, dans la grande forêt d'enfance où il allait avec son couteau suisse, le dijonnais, toujours il descendra vers Marseille. Et son panier sera bien garni. Débordant d'ammonites, puisque c'est cela désormais qu'il ramasse dans son jardin.

Quand je cherchais les champignons, je mettais mes pas dans mes pas. J'effaçais mes traces pour dérouter, décourager le prédateur.

Dans mon jardin, ce sont des fossiles que je cueille, des traces que je lis. Des vestiges où mettre mes pas, et, parce que la révolution néolithique est toujours à faire, parce qu'habiter est un rêve et qui nous fait marcher, mes mots.

Des fossiles qui s'incrustent dans le présent, il y en a beaucoup.

Il suffit d'exercer son regard. De le tendre vers cette proie qui n'est plus l'animal formidable, l'Ancêtre derrière quoi on courait, dont on portait les poils, les plumes, le nom et qu'on irait, si on était assez hardi, saluer aux enfers, remercier car on lui devait la vie, de rester en vie.

Il suffit de l'entraîner à courir le lièvre, plusieurs lièvres, bêtes de basse venaison et même le « gros pied », comme magiquement on l'appelait, comme il apparaît encore dans mon petit bois de hêtres ou dans celui des Quatre Vents, bien que ce dernier où nous allions, mon grand-père et moi, comme dans notre jardin, n'existe plus aujourd'hui que sur la carte.

Si la trace fait l'archéologue, comme l'occasion le larron (comme la fonction crée l'organe), l'archéologue fait la trace. Comme le pèlerin la coquille. Le pèlerin n'est pas un touriste, il ne voyage pas pour son plaisir. Ou il ne se l'avoue pas. Cependant il invente le paysage: il l'invente, comme on dit de l'archéologue qui découvre un site.

La coquille fait de moi quand je la lis, quand je l'écris, un pèlerin. Un archéologue.

Je ne parle pas des coquilles fossiles que je trouve dans mon jardin, ni de celle que me signalait sur mon mur cyclopéen Monsieur Guérineaux, un marcheur infatigable, un pèlerin de la première heure et archéologue sans le savoir. Il vous inventait un grous mille-pattes fossilé en moins de temps qu'il ne lui en fallait pour faire le tour du village. Et, juste à côté, une magnifique coquille Saint-Jacques. Un monstre, bien qu'elle n'excédât pas la taille de notre Pecten maximus. Un signe, sinon un avertissement. Un message divin, envoyé au pèlerin. Pour lui indiquer la route. S'il se croit égaré. S'il cède au démon de midi, à la tentation de l'accidia. Qui fait de cette vie qu'on rêvait parfaite un accident. Le vin acide. Ou si l'autre dans son jardin qui joue si bien les truchements, les traducteurs et guides, est parti manger.

Je ne parle pas non plus de ces « petits peignes de mer » qui encombrent ma boîte aux lettres à l'approche des fêtes, de ces pétoncles du Canada, du Chili, de Chine que les hypermarchés veulent nous vendre pour nos réveillons et pour des coquilles Saint-Jacques.

Je parle de notre Pecten maximus. Des traces qu'il garde et qui font de celui qui passa son enfance à cueillir, sa vie à lire, à écrire, un archéologue.

Grâce aux cernes des arbres ou aux bulles de gaz emprisonnées dans les glaces polaires, on peut suivre, année après année, les changements climatiques.

Grâce à la coquille Saint-Jacques, on peut suivre ces évolutions au jour le jour! La coquille Saint-Jacques garde en effet des traces de ce qu’elle mange; elle est également sensible aux changements de températures et au régime des vents.

La coquille fait donc bien, quoi qu'on nous chante, le pèlerin. Il en passe régulièrement et je les salue depuis mon jardin. Je leur indique la route, l'archiprêtré quand ils le cherchent; je les conduis même chez les soeurs où ils peuvent dormir. Les soeurs sont ses amies, à celle qui va lisant, chantant, qui voyage en extase. Même si elles sont âgées, même si elles ne sont pas de sa communauté, ce sont ses amies, comme les petites fleurs, elle ne s'arrache à sa prière que pour parler des fleurs, pour donner un conseil ou recevoir une bouture. Quand elle a retrouvé son jardin, le soir, c'est moi qui chemine, qui chemine avec les chemins. Avec mon bourdon et ma coquille.

Avec cette coquille Saint-Jacques dont la pêche est réglementée. Très réglementée. Et qui reste, bien qu'on ensemence des champs, qu'on réensemence avec des milliers de naissains, de la pêche. Et non de l'aquaculture.

Cela me rappelle Raymond Hains, la dernière fois que je l'ai vu à Melle. Et son exposition, il y a quelques années à Poitiers. Une exposition où il compostait les billets des pèlerins égarés, multipliait les stations et jouait comme d'une lyre de la fameuse coquille. « Shell que j'aime ».

Je lui adresse au passage, en souvenir de son passage en Poitou, un Clain, et même, parce qu'aujourd'hui il fait beau bleu comme on disait dans les Vosges, un Klein d'oeil.

En souvenir de son exposition à Poitiers.

Une exposition jamais finie.

Impossible à terminer.

Il le savait. Dès le début. Dès sa naissance à Saint-Brieuc. Dans cette baie réputée pour ses coquilles Saint-Jacques.

Là est l'origine de la manifestation. Le germe. Dans la conque. Les possibilités qu'elle contient. Le développement spiraloïde à partir d'un point central. Les voyages qu'elle appelle. Les grandes évolutions. Tout est là.

Le reste est une succession, une procession d'avatars. Sucellus, un dieu gaulois qui « frappe fort » avec son maillet, un dieu du tonnerre pour qui ne sait pas quoi faire de sa coquille.

La suite, on la connaît. Raymond Hains la connaissait. Dès le départ. « Inventer, disait-il, c'est aller au-devant de mes œuvres. Mes œuvres existaient avant moi, mais personne ne les voyait car elles crevaient les yeux. »

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9 mai 2010 7 09 /05 /mai /2010 05:20

Le hasard fait bien les choses, ou le libraire s'il sait son métier et connaît un peu vos goûts. S'il vous a entendu parler du lait et de ses vestales, de Camporesi et du Sentiment géographique, du Parti pris des choses et du Vrai mystère des champignons, faire l'éloge de la palourde avec Marc Le Gros, s'il vous a vu prendre du Chevillard, reprendre de son hérisson, il vous conseillera un livre qui semble fait pour vous et qui s'intitule tout simplement L'Oursin.

Ce livre de Xavier Girard  vient de sortir chez André Dimanche et c'estStéphane Emond encore une fois a visé juste, un vrai bonheur. Une lecture que je recommande à mon tour et à tous les amateurs. Non seulement à ceux qui aiment la cuisine paléothique, celle de Freud ou préparer le phénix, mais aussi à ceux qui aiment, histoire de nourrir leur aérophagie, tâter de l'air du temps. Ceux-là (ils sont les plus nombreux à pousser la porte de la librairie Les Saisons à La Rochelle), surtout s'ils s'accommodent mal de l'époque et de ses crânes rasés, s'ils goûtent peu ce torse nu, "parfaitement uni comme une nèfle", ce "Mont de Vénus ratiboisé",  si comme Emile Bayard ils dénoncent avec énergie "l'absence scabreuse de la touffe de poils, riante comme un nid sous les bras", ceux-là, dis-je, dévoreront L'Oursin.

Le dégusteront car, l'oursin n'étant pas une histoire qui se gobe, un de ces romans génétiquement modifiés qui sont à la littérature ce que l'huître des quatre saisons est à l'huître, un coquillage énorme, sans lait et sans goût, ce livre est un petit livre. A ranger, comme l'oursin, "parmi les petites mains de la mer, les travailleurs infatigables, les suce-petits de la société sous-marine. Mais il y a de la grandeur dans cette petite case de rien, une grandeur toute géométrique que l'huître méconnaît absolument, avec son "contour irrégulier d'un volcan surgi de la mer" comme le note Hubert Comte, dans le beau livre qu'il a consacré à l'animal parqué. C'est la grandeur des chapelles romanes, la grandeur du moindre baptistère à coupole comparé aux tournicotis du grand baldaquin de Saint-Pierre ou aux envolées hélicoïdales des gelati de Saint-Yves de la Sapience. La grandeur de Castel del Monte, privé de ses tentures et de ses oriflammes, épépiné de ses tentes comme des piques qui l'entouraient quand Frédéric y faisait halte avec sa cour."

La grandeur de ce petit livre est là, dans le plaisir qu'il invite à cueillir, un plaisir vif, cruel et c'est la mer immense, vineuse qu'on voit soudain, la mer comme un oeil, un oeil qui vous regarde progresser, hirsute dans cette jungle, jouant du couteau, du doigt, de la langue, suçotant et mâchant ce qui est d'abord un mot, une image.

Xavier Girard évoque Matisse qu'il connaît bien, ou Odilon Redon. Chez lui en effet "les organes sexuels avaient tendance à se dégrafer de leur corps et à se détacher du mur, comme des fusées ou ces légers pédoncules que nous nous échinions à éjecter de leur cornet sexuel pour découvrir la fleur orange, dans les parterres au pied de l'olivier du jardin."

eyeballoonIl nous rappelle aussi, et ce n'est pas le moindre mérite de ce livre, que lire et cueillir, c'est tout un.

 


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