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29 juin 2026 1 29 /06 /juin /2026 06:58

 

Passé l'entrée, à gauche, c'est un guichet en construction devant quoi on s'arrête. On hésite. Entre la grotte ornée et les nouveaux bétons, plus durables et bio-inspirés.

 

La billetterie si vous préférez, mais elle ne fonctionne pas. Il manque encore des huîtres, des couteaux.

 

Des huîtres, vous en trouverez d'autres qui vous attendent. Qui ne vous ont pas attendu. La table est mise depuis longtemps et vous tardiez, vous dit la tortue.

 

 

La grotte qu'a conçue et décorée Florence Marie à Honfleur, et qui occupe une grande partie de son jardin, n'est pas à proprement parler une grotte marine, mais c'est, avec la petite cascade, le bassin, l'omniprésence de l'eau, une sorte de nymphée : un lieu associé aux nymphes. Un lieu où « on dîne » aussi (friande qu'elle est de jeux de mots). Et pas seulement le chat qui nous accompagne pendant la visite et qui regarde, l'oeil gourmand, les poissons rouges. Le lieu idéal pour donner des banquets.

 

Devant cette grotte, et plus encore dedans, on hésite.

 

Entre deux topos littéraires (datant de l'Antiquité): entre locus amoenus (« lieu amène », « idyllique »), et « lieu horrible » car isolé; entre un lieu charmant, propice à la rencontre amoureuse, et un lieu où l'on se retrouve seul, en proie à une terreur profonde liée aux éléments qui vous entourent.

 

La grotte que nous fait visiter aujourd'hui Florence Marie se situe entre les deux. Entre émerveillement et effroi.

 

 

 

Au début, c'est l'émerveillement, une foisonnante grotte idéalisée que nous découvrons. Un nymphée qui rappelle le contexte mythologique autant que le lieu de vie des nymphes.

 

La grotte est une construction de l'imagination, mise en scène dans un paysage de jardin bien réel. Ici celui de Florence Marie à Honfleur.

 

L'antre, Henri Lavagne le rappelle, c'est le domaine de l'imaginaire.
Voilà pourquoi Bachelard en a fait un des thèmes favoris de ses méditations.
Retrouvant les impressions de Vinci, il divise les grottes en deux catégories, celles de « l'émerveillement » et celles de « l'effroi ».

 

 

Devant la grotte de Florence Marie, ou plutôt dedans, on ne saurait dire dans quelle catégorie on est.
Si l'on passe progressivement de l'émerveillement à l'effroi, ou si l'on est d'emblée et jusqu'au bout dans l'émerveillement et l'effroi.

 

 

Le chat nous accompagne durant la visite. S'arrête comme nous dans la grotte, devant le bassin qui recueille l'eau de la cascade, mais ce qu'il regarde avec insistance, lui, ce ne sont pas les impalpables irisations, les surnaturelles apparitions multicolores quand le soleil fait vaciller le vitrail, le transforme en lanterne magique, ce sont les poissons rouges qui nagent et qui calmeraient joliment sa faim.

 

 

Car il a faim, et c'est pourquoi il voyage avec nous de pièce en pièce, et toujours en hiver. Jusqu'au piano où Florence Marie a installé sa forêt. Il ne connaît rien à Schubert, mais il sait que c'est là que la visite s'achève. Que les choses sérieuses commencent.

 

 

Le rôle d'animal psychopompe, il le laisse volontiers à la tortue. Et le soin de porter cette maison sur son dos.

 

Cette tortue est mosaïquée, comme le crocodile qui semble tout droit sorti de Crocodilopolis : la ville des crocodiles, dont le dieu est un crocodile ou un homme à tête de crocodile.

 

Ou d'une lettre de Flaubert (un voisin!) à Louis Bouilhet.

 

Je dis mosaïqué, je devrais dire carrelé. C'est ainsi qu'il apparaît, ce crocodile sur quoi j'ai failli marcher. Comme un sol : il se dérobe sous mes pieds.

 

 

Ici, dans le jardin de Florence Marie, c'est en bas qu'il faut regarder. Dans l'herbe qu'il faut chercher.

 

 

« Des choses à trouver ». C'est « l'étymologie vraie » de rébus, du moins dans ce jardin.

 

C'est aller à rebours, chercher le contrepied. Le contraire de ce qui devrait être, n'est-ce pas ce qu'on trouve ici ?

 

 

Une grosse poule qui couve. Son nid, nous le découvrons très vite, dans l'herbe censée le protéger contre les prédateurs qui ne sont pas forcément des enfants (la chasse aux œufs n'est pas ouverte) est constitué de coquilles d'huîtres. Quant aux coquillages que nous voyons incrustés, ce sont des praires, mais il y a aussi, dans ce plumage ocellé, des coques.

 

Et bien sûr des couteaux, beaucoup de couteaux qui font à cette poule, sous le ventre et sur la queue, la tête, des plumes. Des plumes dont on ne voit que le calamus.

 

Devant elle on est comme une poule qui a trouvé un couteau, qui ne sait comment attaquer ce drôle de coquillage, s'il faut l'ouvrir ou le casser.

 

Une poignée sur ce qui ressemble à un couvercle répond à notre question, mais elle en pose une autre. Qu'est-ce qu'on range dans cette boîte, quels outils? Qu'est-ce qu'on jette dans cette poubelle ? Ses déchets végétaux ? Les poules sont idéales pour compléter un composteur, elles peuvent même le remplacer.

 

Les huîtres dont elle a fait son nid, les praires, les coques, les couteaux dont elle se pare nous rappellent qu'une poule est capable de recycler jusqu'à 75 kg de détritus compostables par an.

 

L'huître a sa coquille, cette poule sa carapace.

 

Chez les arthropodes terrestres, comme les hannetons ou les abeilles, la chitine reste flexible et résistante. Chez les arthropodes aquatiques, comme les écrevisses ou les crabes, la chitine est calcifiée et plus dure. Cette poule est évidemment plus près de l'écrevisse que du hanneton, du crabe que de l'abeille.

 

Il y a chez elle, comme chez les arthropodes, un œil composé. C'est l'oeil à facettes que donne ici la mosaïque. Mais les coquilles dont elle est couverte lui font d'autres yeux, plus simples : ils me regardent aussi.

 

Ils me regardent écrire. Et tous les écrivains en herbe. La poule leur a prêté sa plume -le jardin son calame- « afin qu'ils écrivissent ».


Si c'est un jeu de mots, il y en aura d'autres, des énigmes, disséminées dans le jardin ou cachées dans la maison. Ce ne sont pas les sphinx qui manquent.


On ne reviendra pas ici sur la fonction iniatique de l'image-devinette.
Il n'y a pas de charade en action, ni en vue, le seul travestissement, c'est ce crocodile carrelé qui nous l'offre, ce crocodile déguisé en sol. Il est doué pour ça, le crocodile, fidèle à sa légende.


Il traîne sa queue, sa queue dans la poussière
mais pas que.

On dit qu'il verse des larmes
dans le seul but de vous étrangler.

Qu'il contrefait les cris d'un enfant qui pleure
pour attirer dans l'eau les passants
et les dévorer.
C'est aussi ça qu'il traîne,
cette sale réputation.


Conduire les âmes ne s'improvise pas. En revanche, agent immobilier, c'est quelque chose que tout le monde peut faire. Un rôle facile à apprendre, avec assez peu de texte, quelques formules avant d'attaquer la grotte, d'entamer l'initiation, mais d'un hermétisme discret : il faut appâter le chaland, il ne faut pas rebuter le client.


Nous aurons donc un bien atypique, sans doute à rafraîchir, des portes à murer, des murs à abattre pour arriver à la future suite parentale, mais pas la réplique culte que nous attendions, que tout le monde attend :

« Ici on n'est pas gêné de voisins ».

Celle-là n'arrive pas, ni en début de visite, ni à la fin.


La tortue, nous pouvons la croire. La suivre dans le jardin. Cette lenteur, cette sagesse, c'est elle. Et celle que nous voyons poursuivie par un personnage de guingois : le crabe.

 


Revenons à la tortue. Revenons avec elle à ce jardin à Honfleur. Que nous traversons avec la lenteur qu'il faut.


Florence Marie éprouve de la sympathie pour l'animal du Tartare. Comme la tortue elle est remontée des enfers. Elle en a rapporté une sagesse nouvelle. C'est la maison qu'elle porte sur son dos. Le poids du monde. Elle avance lentement.


Lentement et allègrement. Allais...grement. Alphonse Allais est là, avec Erik Satie.
Pour la facétie, et parce qu'on est à Honfleur.


Elle, si elle descend, c'est de Maupassant. Par sa grand-mère.


Atypique, cette Forge qui fit menuiserie. Là, c'est l'agence immobilière qui parle. Elle voit que vous vous égarez. Elle ne voudrait pas vous perdre. Vous poursuivrez donc la visite.

 


Florence Marie, même quand elle travaille spontanément et qu'elle se trouve devant des formats immenses, n'oublie pas la minutie que réclamaient les menus ouvrages qui se fabriquaient là, dans cette forge devenue menuiserie, et que demande encore cette maison. Qui est celle de l'enfance retrouvée.


Les mots comme autant de noms propres. Des signes vides qu'il faudra remotiver. Un jeu d'enfant, et qui vous occupera longtemps. Une vie n'y suffirait pas.
Il faudrait en inventer d'autres.

 

C'est ce que fait dans son jardin, dans sa maison Florence Marie. Et en jouant avec les mots.
Dans cette Forge devenue forgerie. Où se fabriquent de nouveaux vocables. De nouvelles formes. Par déformation plastique ou par rapprochements.


Comme en son temps André Masson, Florence Marie dans son jardin transpose sur le plan iconique les jeux de la matière verbale.


C'est un jardin qu'elle nous invite à feuilleter, un dictionnaire où l'on n'est pas surpris de trouver un serpaon (mi-serpent, mi-paon).


Dans L'Âge d’homme, Michel Leiris définit les jeux de mots en forme d’articles de dictionnaire comme des calembours poétiques. Il y voit une façon de réactiver le langage atrophié par l'usage courant, l'occasion d’images lyriques et de révélations surprenantes. Une chance pour la poésie.


Le serpent, on l'a déjà rencontré. Dans un autre jardin. C'est le diable : celui qui divise. À cause de lui, on est chassé du paradis. On est à jamais séparé.


Comme les mots et les choses. Il faut se faire une raison.


Avec le serpaon, c'est une autre histoire. Un autre jardin. Un jardin où les mots ressemblent aux choses. Encore. Enfin.


Où Sisyphe qui roulait sans fin son rocher est devenu « six ifs ».


Ce qui donne, avec le gingko biloba, le liquidambar, l'eucalyptus, l'olivier, etc. 32 arbres. Ils ne feront qu'un avec les sculptures, les peintures que Florence Marie y a plantées. Un jardin, un tout.

 

 

 

Un jardin qui abolit les oppositions (entre dehors et dedans, entre nature et culture, entre masculin et féminin), un jardin qui réalise la coïncidence des contraires.

 

 

Adam et Ève, mais le pommier est mort. Coulé dans le ciment, avec armature. On est là, dans ce jardin, très loin de l'innocence édénique. Regardez l'oeil vert. Ouvert. C'est le diable : la connaissance.

 


On sait qu'on est chassé du paradis, livré à la contingence.


C'est le hasard -un objet, un accident- qui est au départ. Le point de départ. Florence Marie part toujours d'un point. De sa pleurésie. C'est la maladie qui l'a arrachée à l'écriture, dit-elle, et livrée à la peinture.

 

Mais on a la nostalgie de l'unité perdue, le désir de la retrouver. C'est aussi ce que l'on voit, dans ce jardin.


Un mot, elle l'entendra toujours plus ou moins comme un mot-valise. Elle voyagera avec lui.


Elle remontera des effets aux causes.


C'est ce que l'on constate avec son plafond à caissons. Qui est fait de  «caisses à poisson ».


Ces caisses où l'on mettait du poisson séché. Salé et fumé. On voit bien aujourd'hui quel art en sort.

 

 

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19 mai 2026 2 19 /05 /mai /2026 08:05

Je ne connais rien aux montres.

Toutes celles que j'ai portées, je les ai déréglées. Systématiquement. Et les deux ou trois que je tiens de mon père, qui coûtaient bonbon, se sont révélées, au premier examen, irréparables. Ce n'étaient pas des Kelton, mais ce n'étaient pas non plus des Audemars Piguet, des Vacheron Constantin, des Patek Philippe. Ni même des Rolex. Je n'ai pas insisté. J'en ai vite conclu que les montres et moi, on n'était pas fait pour s'entendre. Que je pouvais très bien vivre sans. Non pas hors du temps, mais il y a d'autres façons d'être de son époque.

Rater la sortie d'une Royal Pop dont on ignorait jusqu'à une date récente l'existence, jusqu'à ce qu'un ami évoque les files d'attente dès la veille, les boutiques prises d'assaut, les multiples incidents qui ont précédé et suivi la sortie de cette montre issue de la collaboration entre Swatch et Audemars Piguet, ce n'est quand même pas rater sa vie. On peut être de son temps sans participer à la bousculade voire à l'émeute, sans contribuer au chaos.

C'est peut-être un beau mariage, mais je n'étais pas invité à la noce. Et je n'avais pas envie de me taper l'incruste, des heures de queue et une nuit dehors pour me procurer une Swatch à 400 euros afin de la revendre en ligne 4000, voire plus. C'est dans cet espoir qu'on fait le pied de grue, puis le coup de poing, on ne voudrait pour rien au monde manquer l'affaire du siècle. On joue sa vie. Et des coudes, forcément. Certains brandissent déjà leur Otto Rosso (qui se distingue par un rouge et un rose intense et flamboyant) comme un trophée. On peut voir leurs têtes sur les vidéos, leurs bonnes têtes de vainqueurs.

Car ils n'auront jamais acheté que du plastique, et collé, une Pocket Watch jetable comme était ma première et unique Kelton. Tout ça pour ça. Pour une montre qui ne prendra pas de valeur.

Triste époque, et c'est la mienne. Que je ne suis pas pressé de quitter. Car elle réserve aussi de belles surprises. On peut toujours y chercher l'or du temps. Et même le trouver. Sans passer par l'alchimie. Aller sans but suffit. Dans un espace ouvert. Ouvert aux rencontres et au merveilleux.

On se lève chaque matin avec cet espoir. Ce fol espoir. Bien moins fou, cependant, que celui de revendre sa toute nouvelle Swatch au prix d'une Audemars Piguet.

L'or du temps
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13 mai 2026 3 13 /05 /mai /2026 09:56

Dans les mots qui font leur entrée, aujourd'hui 13 mai, dans le Petit Robert, il y a bouiner. Que je découvre. Je ne l'avais jamais entendu. Contrairement à crush, charo, dinguerie qu'il m'arrive même d'employer. Bien que j'aie passé l'âge. Les tics de langage des ados ne m'agressent pas, même quand je les entends dans le bus. Je ne suis pas de ceux qui déplorent la pauvreté de leur langue, je ne veux pas en être.

Si, inversant les rôles, quelqu'un s'avisait de me demander « Qu'est-ce que tu bouines ? », je ferais mine de comprendre et je répondrais.

J'en aurais deviné le sens. Au ton, plus ou moins accusateur, de celui ou de celle qui me posait la question. C'est en effet, me serais-je dit tout de suite, une question comme en posent les parents. À leur ado qui glandouille, qui s'occupe à rien, ou qui brasse de l'air quand on lui a dit de ranger sa chambre. Elle souligne et stigmatise gentiment son inefficacité, son manque d'engagement, d'investissement, sa non-participation aux tâches domestiques, sa mauvaise volonté.

Je me serais dit dans mon for intérieur « Mais comment y m'parlent, les darons ? ». Dans quelle langue de vieux ? Dans quel grenier, dans quel patois ils sont allés chercher ça ?

Ça sonne en effet comme du patois.

D'ailleurs ICI triomphe : « Très utilisé en Normandie, le mot "bouiner" fait son entrée dans le dictionnaire ». Et précise que ce verbe utilisé dans le nord-ouest de la France (entre l'Anjou, le Maine, la Normandie et la Bretagne) est dans les 150 mots qui font leur apparition, ce mercredi, dans le Petit Robert. Et qu'il sera le 20 mai dans le Petit Larousse.

ICI déroule un peu vite le tapis rouge. Sans doute influencé par le Festival de Cannes qui vient de commencer. Si l'on est d'accord sur la définition (« passer son temps à de vagues occupations »), en revanche, sur l'origine du mot, tout le monde n'a pas les certitudes du Figaro qui affirme :

« Ce verbe est intransitif (on ne bouine pas quelque chose). Quand une personne en Normandie, en Bretagne, en Pays de Loire, bouine, elle tourne en rond, elle brasse du vent, elle traîne, elle glande. Dans le Sud, on dirait qu'elle radasse. » On trouve d'autres étymologies sur la toile, mais on ne perdra pas son temps à chercher. Assez bouiné.

On dira seulement, pour étayer ses doutes, que rares sont les mots du français régional qui intègrent de nos jours le dictionnaire. J'ajouterais, si j'osais, de leur vivant. C'est de la langue parlée, certes, mais pas par les jeunes. Dans nos campagnes on peut encore l'entendre. Mais on la reçoit déjà comme une survivance.

Voilà pourquoi je comprends la question, sans l'avoir entendue.

Ce que j'entendais, dans les Vosges et dans ma jeunesse, la question qui tombait quand ma mère rangeait ma chambre et que je faisais semblant de l'aider, en remettant chaque chose à sa place, en déplaçant le problème, c'était:

« Qu'est-ce que tu bassottes ? »

« Bassotter » ou « bassoter », à Épinal où je vivais, c'était s'affairer à ne rien faire. Celui qui n'avançait pas dans son travail, qui commençait tout et ne finissait rien, suscitait au mieux l'impatience, au pire la réprobation. Le bassoteur n'était pas exactement un mauvais ouvrier, celui-là on lui aurait demandé ce qu'il broyait, mais la question rhabillait le bricoleur. Et pour de longs hivers. 

Celui qui dans l'ouest bouine. Ou mamaille. Le mamailleur ou mamaillou.

On lui demande ce que j'ai entendu quand je suis arrivé ici, quand j'ai quitté le lorrain (roman) pour le parlanjhe ou poitevin-saintongeais :

« Qu'est-ce que tu bourbites ? » Autrement dit « Qu'est-ce que tu fabriques ? » « Qu'est-ce que tu bricoles ?».

On dit ça au gars qui dérange les choses avec l'intention de les remettre en ordre.

Qu'est-ce que tu bouines?
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11 mai 2026 1 11 /05 /mai /2026 15:37

Il y a les maisons hantées.

Celles qu'on n'a jamais habitées, et qui pourtant vous habitent.

Celles qu'il a fallu quitter et qui reviennent dans vos rêves. Jusqu'à ce que vous leur donniez la sépulture qu'elles réclament. Dans le texte que vous écrivez.

Cette nuit j'ai rêvé dans toi, elles te disent au réveil. Dans la langue d'ici. Ici on ne rêve pas de toi, mais dans toi. Et tout de suite elles te racontent leur rêve. Et toi tu les écoutes. Tu l'écris, ce rêve. Tu n'omets aucun détail. Ni la porte coulissante faite de bambous, ni la baignoire blanche aux pieds griffus, ni le lavabo en forme de coquille Saint-Jacques, ni le vitrail bleuté donnant sur la rue. Tu n'oublies surtout pas la fée Mélusine gravée sur la clé de voûte.

Ce château, tu ignores pour qui il fut construit, mais tu sais de quoi il est fait. De quelles pierres tombées de sa dorne. Perdues en chemin. Ce sont les vestiges du pont, les ruines de l'amphithéâtre, et la route elle-même, la vieille route romaine qui traverse la forêt. Elle t'en ouvrira de nouvelles si tu fais comme elle t'a demandé. Si tu l'écoutes. La fée bâtisseuse est aussi capable de grandes colères. Cela, tu le sais également. Qu'elle peut toujours revenir, avec la tempête, et l'abattre, ton foutu château.

De son chemin, tu ne dois pas dévier. Tu peux aisément le reconnaître, sous les noms qu'on lui a donnés. Chemin de Melchi-Roze (ou Rose), Chemin des mille gouttes, c'est toujours là qu'il conduit. À la maison, et aux fantômes qu'elle abrite.

Tu es de ceux-là. De ceux qui reviennent. Du petit peuple ailé qui trouve refuge dans les livres. Des demoiselles. Celle qui dit « je », dans La maison se souvient, se prénomme Mélodie. Elle est du genre à fouiller les malles, à chercher les secrets qu'elles recèlent.

La vieille demeure de Philippe Klein est un rêve de maison. Le sien. Où elle se voit faisant du feu dans la cheminée. Retrouvant miraculeusement les gestes de l'enfant qui vivait avec ses parents dans une maison forestière.

Je vous invite chez Prisca, à découvrir ses textes et l'ensemble qu'ils forment: la maison en creux (et en Creuse) qu'ils dessinent.

 

 

La maison se souvient
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11 mai 2026 1 11 /05 /mai /2026 07:22

Faire ressortir, par une analyse, un résumé, l'essentiel d'un texte, d'une œuvre, c'est ce que fait Pierre Bergounioux avec les livres qu'il extrait. Il en extrait l'idée générale, la substance pour en faire un abrégé. Je note que les livres qu'il extrait sont, sinon de longs traités dont il convient de dégager le contenu, les bases théoriques, du moins des ouvrages traitant le plus souvent de sciences sociales ou de géologie.

Mais on est également fait de mots, et il y a dans les livres que Pierre remonte, qu'il relit, ceux qui touchent à l'origine, aux langues enfouies dans le sol et qu'il prend plaisir à exhumer. Extraire la racine d'un mot, c'est ce qu'il sait faire. Et lire le paysage. Avec ses toponymes si parlants. Avec ce qui apparaît aussi fossilisé dans l'onomastique.

Les autres, qu'on lui envoie et qu'il prend néanmoins le temps de lire, il n'en donne le plus souvent, dans ses Carnets de notes, que le titre et l'auteur.

Ou bien, si c'est un lot de livres pauvres arrivé par la poste, il commence à le traiter. Sans préciser de quels livres il s'agit, ni en quoi consiste son commentaire.

 

On trouve d'autres occurrences d'extraire dans le dernier Carnet de notes (2021-2025), un verbe qui cesse, l'espace d'une intervention, d'être intransitif pour permettre justement au courant de passer. Là, on voit Pierre Bergounioux extraire un fusible afin que l'appareil tombé en panne fonctionne à nouveau.

Il y a aussi des séances chez l'arracheur de dents que j'entends d'ici. Quand il procède, comme il vous explique en piquant (trois fois, comme dans les contes), à l'extraction.

Dans ces deux cas, on extrait par nécessité, le fusible qui a rendu l'âme et la dent foutue,

 

Mais on peut aussi extraire pour le plaisir. Pour son plaisir de lecteur. Et c'est ce que je fais quand je l'accompagne dans ses promenades. Quand je fais avec lui et avec Cathy le tour du bassin. Je compte les jonquilles. Les trois qui ont fleuri. Qui viennent s'ajouter aux six déjà fanées. Elles feraient presque oublier l'érable qui flambait il n'y a pas si longtemps.

Le Carnet de notes n'est pas une œuvre qu'on peut extraire. C'est ce qui en fait à mes yeux le charme.

En revanche, on peut en extraire telle ou telle phrase, sans que cela retire quoi que ce soit à l'ensemble. Sans que cela en éclaire non plus le sens (encore que).

Cela en dit long, même quand l'extrait est court, sur le plaisir qu'on peut prendre à le lire. À lire comme on cueille. À la sauvette. Non pour enrichir son herbier, on n'a pas l'âme d'un collectionneur, mais pour le planter ailleurs. Comme fait Cathy avec le pied de crocus qu'elle prélève près du chemin. Ou avec les graines d'if qu'elle a récoltées à Cachan, puis décortiquées. Elle les sème plus tard, dans les caisses en polystyrène qu'elle a récupérées, après le marché.

On rappellera au passage à l'amateur d'étymologies qu'il est, que lire et cueillir ont même origine.

Du dernier Carnet de notes, voici la phrase que j'extrais. De la page 280. Nous sommes le vendredi 14 octobre 2022, à la fin de la journée. C'est le moment où Cathy rentre de l'institut, le moment de sortir. L'éternelle promenade sur le bassin de Bures. Ou, ce jour-là, un tour par le cimetière, sous le parapluie. Il se termine par cette phrase :

« Le sol est rouge vif, sous les liquidambars. »

 

Cet alexandrin (c'en est un, coupé à l'hémistiche) constituerait un bel incipit. En dépit de la chute qu'il raconte, des feuilles en automne. Celles du liquidambar sont rouges, en effet, cela pour le tableau. Mais c'est aussi le déclin dans quoi on est engagé. Contre quoi on lutte. En marchant tous les jours, sans quoi, comme dit Cathy, « on mourra ». On a encore un bout de chemin à faire, même si c'est tous les jours le même. Le même tour de bassin, en fin de journée. Il faut tenir jusqu'aux premières jonquilles. 

 

On plonge avec cette phrase dans une profondeur qu'on a envie d'explorer. Mais d'abord on regarde sous ses pieds, et ce n'est pas donné à tous les marcheurs. Il faut avoir beaucoup lu, beaucoup cueilli. Savoir dans quoi on met ses pas, ses mots, dans quels vestiges.

 

Extraire
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16 avril 2026 4 16 /04 /avril /2026 06:48

Arrivé « devant la vitrine pimpante d'une agence immobilière qui propose une gestion locative à un taux de 6% TTC et sans engagement », Jean-Jacques Salgon écrit, jouant sur les deux sens de louer : « Je n'ai pour ma part à louer que les vertus d'une mémoire qui ne m'appartient pas, m'échappe constamment, disparaît et réapparaît sans cesse, un peu comme le signal tournoyant d'un phare qui m'éviterait un prochain naufrage et guiderait mes pas. » (Flip, page 74)

Cette mémoire, c'est celle « du jeune Philippe Daudet, fils de l'écrivain royaliste et antidreyfusard Léon Daudet et petit-fils d'Alphonse Daudet, auteur qui m'a si souvent transporté -c'est le cas de le dire- avec sa Diligence de Beaucaire, lue et relue, Les Étoiles, et bien d'autres récits encore où mon Midi natal se trouve magnifié. » (p.11)

Philippe que Marthe, sa mère, appelle Flip, « un petit nom qui, à l'époque, n'avait rien de flippant », et dont Jean-Jacques Salgon reconstitue la courte vie. Puisque né le 7 janvier 1909, il meurt le 24 novembre 1923. À Paris, en face du 126, boulevard de Magenta, et dans un taxi. D'une balle dans la tête. C'est cette mort qui constitue l'énigme. L'Énigme Philippe Daudet, comme dit Maurice Privat dans son livre (dont c'est aussi le titre).

''Ah ! L'affaire Philippe Daudet ! Une histoire passionnante, suicide ou assassinat on ne saura jamais...'' C'est ce que Jean-Jacques Salgon entend, le mercredi 6 décembre 2023, en retournant sur les lieux du crime ou du suicide, la suite le dira. S'il y en a une. S'il parvient à l'écrire. Mais il semble bien que cette phrase entendue ce jour-là et censée le décourager, lui a plutôt donné envie de l'écrire. En le remontant à pied, ce boulevard, depuis la place de la République jusqu'à la hauteur du n° 126. En remontant le temps.

« C'est toujours la même histoire qui me pousse, comme s'il s'agissait pour moi de retrouver des voies secrètes de communication avec le passé afin d'animer ou de réanimer le présent et que c'étaient les lieux qui pouvaient m'en délivrer les clés les plus efficaces ; une quête qui le plus souvent me semble vaine mais à laquelle je m'accroche pourtant, comme un naufragé à sa bouée. Du reste, j'ai toujours aimé marcher dans les rues de Paris, mais je n'ai cependant jamais trouvé très attrayant ce boulevard auprès duquel j'ai longtemps vécu ; trop rectiligne, trop encombré et comme contaminé par la proximité de deux gares qui rejettent vers lui leurs officines de change ou leurs hôtels sans attrait. » (p.15)

On sait l'importance des lieux chez Jean-Jacques Salgon. On ne la connaîtrait pas, ou on l'aurait oubliée, celui qui joue ici les piétons de Paris (après l'avoir été de Nîmes ou de La Rochelle dans des livres précédents) le dit dans cet extrait. Explicitement.

Mais ce n'est pas, bien qu'on évoque les Surréalistes dans ce livre, qu'on y rencontre Breton, une déambulation sans but.

L'objectif avoué est bien de percer le mystère, du moins de l'éclaircir en partie. L'énigme à résoudre est celle de sa mort. De ce suicide dont le livre conforte l'hypothèse.

Pour l'étayer, il s'appuie sur les documents dont on dispose, sur les témoignages recueillis et sur une enquête dont on ne saurait dire, à la fin, si elle est policière ou relève de la psychanalyse.

Car l'enquêteur procède non seulement par détours, retours, allers-retours entre passé et présent, mais aussi par comparaisons. Les fugues de Philippe Daudet rappellent en effet celles du jeune Rimbaud (Rimbaud le fils, dirait Pierre Michon), mais on sent bien, dès le début du livre, que l'auteur n'est jamais loin, et que c'est lui, comme on le verra, que cela interroge. À la fin, il peut dire, comme Flaubert de son personnage éponyme, « Flip c'est moi ». C'est évident, quand on le voit marcher sur les traces de Philippe et arriver, en compagnie de Jean Rolin, à Champrosay où le jeune garçon est allé avec son père.

De Flip (le livre), on peut dire que c'est une vie. Bien qu'il oublie les codes des vitae, ne constitue pas un récit avec un avant et un après, un avant qui montre après coup les chemins qu'il a fallu prendre jusqu'à celui de Damas, et un après où l'on voit ce qui a suivi la conversion, ses conséquences. Ici il y a bien une conversion, des milieux royalistes et d'extrême droite où Philippe a grandi, à l'anarchisme qu'il embrasse à la fin de sa brève existence, quand il entend retourner son arme -un browning neuf, calibre 6,35 portant la marque ATLAS- contre les siens, et que, renonçant à tuer le père, le fils se tue lui-même. Selon la version que nous suivons ici. L'autre est celle de l'extrême droite, mais aussi des anarchistes, d'un assassinat politique. Commis par la police, sur ordre du gouvernement. La polémique fut féroce. Jean-Jacques Salgon n'a pas envie de la réveiller, avec ce livre.

Si c'est un récit qu'il nous donne, c'est un récit à écrire. En train de s'écrire. Sous nos yeux et avec notre concours. Nous participons à l'enquête. Elle avance par tâtonnements. Par rapprochements. Rimbaud, on l'a vu avec ses fugues, montre le chemin. Proust l'éclaire par endroits.

Et Jean-Jacques Salgon, bien sûr.

Quand du poète il rassemble les membres épars. Car le garçon l'était. À la manière de Baudelaire qu'il vénérait. Des seize poèmes des Parfums maudits, on peut lire (page 98) les titres.

Quand le narrateur qui raconte, qui enquête, devient le personnage sur la piste duquel il est lancé, dans les pas duquel il met ses mots, et que les deux je finissent par se confondre. Par jeu. Quand Jean Rolin et lui-même déambulent de conserve, comme ils savent faire, comme deux amis ou plutôt comme un père et son fils, le premier devenu Léon Rolin, le second Flip, revenus comme deux fantômes à Champrosay.

Certes, l'énigme reste entière, mais de ses intentions Jean-Jacques Salgon ne fait plus mystère.

Il remonte ici, comme souvent dans ses livres, aux sources. Ici de sa mélancolie.

On sait maintenant pourquoi il s'est lancé dans cette enquête. Et comment remonter dans son propre passé. On aura peut-être la chance de se trouver. Comme lui. De s'inventer.

FLIP
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6 avril 2026 1 06 /04 /avril /2026 08:19

L'événement n'est pas de ceux qui bouleversent l'ordre naturel des choses, même s'il se situe dans un lieu à part et en un moment comme hors du temps.

On chercherait en vain le mouvement fulgurant, qui reste fixé à jamais. Malgré la photo -d'un squelette fraîchement exhumé- et le titre -Des Vikings découverts dans l'île de Ré ? Les archéologues enquêtent-, ce fait divers n'a pas l'aura du prodige, la marque des dieux, il n'aurait pas sa place dans les merveilles que nous a laissées Italo Calvino (Collection de sable, Folio. page 83). Avant de nous quitter (en 1985).

Ligure de proue (comme le présentait en 2023 Libération, qui ne parlait pas forcément de l'Oulipo dont il fut un des membres, sinon fondateurs du moins cooptés), Italo Calvino était devenu introuvable en librairie, et il aurait pu finir comme nos cinq Vikings si l'oeuvre n'était pas ressortie (chez Gallimard et non plus au Seuil) dans des traductions « plus fidèles », en « folio » et dans La Pléiade.

 

Je ne pense pas non plus que Sud-Ouest ait voulu faire le buzz avec cette découverte. Les haters ne vont pas se jeter dessus. On voit bien le squelette dans sa tombe, mais on cherche en vain l'os à ronger, ce qui pourrait nourrir la polémique. Exciter la fachosphère.

Pourtant elle est là, dans les commentaires. Du Figaro qui a repris l'information et la photo.

Le Figaro est aujourd'hui pour les trolls d'extrême droite ce qu'était Noirmoutier en 843 pour les Vikings : une base arrière pour lancer leurs attaques. Non contre ces envahisseurs (trop blancs pour être les méchants de la pièce), mais contre le soi-disant réchauffement climatique. Oubliant « l'individu inhumé tête au sud avec un collier de perles et un bassin en fer » (la légende sous la photo du Figaro), ils mettent en doute ou réfutent l'impact des activités humaines sur le réchauffement climatique, voire le réchauffement climatique lui-même :

« J'ai bien lu, le niveau de la mer était un peu plus élevé et l'île était coupée en trois !
La montée des eaux à cause du réchauffement climatique ! »

 

Malgré les efforts des climatosceptiques, l'information risque de passer inaperçue.

Entre le Sommet pour l'action sur l'IA qui a lieu en ce moment au Grand Palais, et l'annonce, par Amazon, de la construction d'un site de distribution XXL implanté à Illiers-Combray, les Vikings découverts à La Flotte-en-Ré ont bien du mal à retenir l'attention.

Ou, si l'on s'arrête à ces « cinq tombes atypiques », c'est pour y déverser son climatoscepticisme, ou déplorer que nos impôts servent à ça, à creuser des trous.

Je crains même qu'ils ne meurent une seconde fois. Et cette fois avant même d'avoir existé.

 

Illiers-Combray où Amazon a choisi d'implanter son nouveau centre de distribution XXL : on pense tout de suite à La Recherche. Au Temps retrouvé. Et, à cause des cinq Vikings découverts à La Flotte-en-Ré, au vieux norrois.

 

Le vieux norrois n'est pas une invention de Marcel Proust.

Ou, si c'en est une, c'est au sens archéologique du terme, une découverte dont Brichot se fait l'écho, quand il ramène sa science.

Brichot se moque du Curé de Combray, auteur d’un essai sur l’étymologie des noms de lieux dans la région de Balbec, un ouvrage qu'il s'est amusé à feuilleter et qui selon lui fourmille d'erreurs, mais c'est lui le caractère. Avec ses jeux de mots et plaisanteries médiocres. C'est de lui qu'on rit dans le petit clan, du professeur de la Sorbonne, bavard et pédant:

« Mais d'abord on se rappelle peut-être que déjà à La Raspelière, Brichot était devenu pour les Verdurin, du grand homme qu'il leur avait paru être autrefois, sinon une tête de Turc comme Saniette, du moins l'objet de leurs railleries à peine déguisées. »  (Marcel Proust, Le Temps retrouvé)

 

Des Normands en Normandie, cela n'étonne personne. Ils ont laissé beaucoup de traces dans la toponymie de cette province à laquelle ils ont aussi donné son nom, et dans la langue qu'on y parlait avant le français. Et dans le français lui-même.

 

Viennent de là -du vieux norrois- des mots comme amer, carlingue, drakkar, flotte, gadelle, hauban, homard, houle, marsouin, quille, ras, raz, rorqual, tangue, turbot.

Dans ces mots (transmis par les Normands), il y a flotte : d'origine incertaine. Fluctuante. Flotte qu'on fait venir, tantôt du vieux norrois floti, tantôt du latin fluctus.

Plus sûre, l'étymologie de Fier. Du Fier d'Ars qui est une baie située à l’extrémité Nord de l’île de Ré. 

Brichot, s'il était là, confirmerait. Il nous dirait que fier ici, comme fleur en Normandie, vient du vieux norrois fjord, qui signifie « port ». D'ailleurs  l’anse sur laquelle se trouve le Fier d’Ars est très bien abritée de la houle marine. Ce Fier est une des rares traces qu'ont laissées les Normands de leur passage. Alors qu'il y en a tellement dans la toponymie et la langue normandes.

 

Nous y voici. À ces Vikings enterrés dans l'île de Ré et que les archéologues viennent d'exhumer. Une invention qui n'est pas pour surprendre le Brichot qui sommeille en moi. Et que Sud-Ouest vient de réveiller, avec son article.

 

On sait (Brichot, Proust nous l'apprend, a quitté le je pour le on) qu'entre le VIIIe et le Xe siècle, les Vikings n'ont cessé de sévir.

Depuis Noirmoutier dont ils s'étaient emparés en 843, et dont ils avaient fait une base arrière pour lancer leurs attaques sur le continent. On les voit alors écumer les côtes, remonter la Charente et piller Saintes. Les raids et les razzias se succèdent, s'étendent à toute l'Aquitaine. Aucune cité n'est épargnée.

En 845, on le sait aussi, des drakkars ont remonté la Seine, les Vikings ont mis à sac plusieurs villes sur leur passage, ils sont même entrés dans Paris. Le petit-fils de Charlemagne, Charles le Chauve a alors eu une réaction qui se répétera chaque fois qu’il faudra traiter avec les Vikings: il les a payés pour qu’ils s’en aillent.

Mais ils reviennent ailleurs. Chercher d'autres butins. Et cela continue jusqu'au Xe siècle.

En 911, le roi des Francs Charles le Simple concède à Rollon un territoire de part et d’autre de la Seine. Ce chef viking, qui a parcouru les mers et pillé le royaume, devient le premier maître de la Normandie. 

 

Avant les Normands il y avait eu, dans le rôle de pillards maritimes, les Saxons -des Saxons mais aussi des Francs- qui infestaient les côtes. Celles de la province romaine de Bretagne, et de la Gaule.

Contre eux on avait édifié un véritable mur appelé Litus Saxonicum, littéralement « Littoral Saxon », constitué de forts censés empêcher leurs incursions, avec des garnisons pour les combattre, et la flotte -la Classis Britannica qui patrouillait dans la Manche. À la fin du IIIe siècle, le système de fortification était achevé. Et sur les deux rives.

Ces pirates germaniques, on les combattait avec d'autres Germains, issus des mêmes tribus et installés progressivement comme colons. Dont on retrouve les tombes sur tout le littoral. De Calais à Nantes, et parfois au-delà.

Mais toujours ils reviennent. Toujours plus menaçants. Toujours plus cruels.

Ils apparaissent dans une lettre de Sidoine Apollinaire. Écrite à Lyon ou Clermont, vers 469-470, «  à son cher Namatius ».

Namatius est un ami (dont le nom en gaulois signifiait « ennemi ») : un riche propriétaire à Saintes et sur l'île d'Oléron où il exerce, dans la flotte d'Euric, roi des Wisigoths, un commandement pour la protection des côtes au sud de la Loire. Que menacent ces « archipirates », comme Sidoine les appelle. Ces Saxons dont il nous fait le portrait forcément terrifiant. On les voit arriver avec la tempête (ils ne craignent pas les naufrages) et avec leurs myoparons. Des « brigantins recourbés » qui ne sont pas encore les drakkars des Normands, mais cela y ressemble.

Avant de « déployer leurs voiles, du continent vers leur patrie, et de hisser des profondeurs des eaux ennemies leurs ancres acérées, ils ont coutume, au moment du départ, de tuer un sur dix de leurs prisonniers, par noyade ou mise en croix, en vertu d'un rite encore plus sinistre du fait qu'il est dû à la supersition, et de répartir ainsi, sous couvert de l'équité d'un tirage au sort, l'iniquité de la mort sur la troupe rassemblée de ceux qui doivent périr. Telles sont les obligations de leurs vœux, telles sont les victimes par lesquelles ils se délient. Et c'est ainsi que les auteurs de ce massacre impie, moins purifiés par des sacrifices de ce genre que souillés par de tels sacrilèges, pensent que c'est un devoir religieux d'imposer à un prisonnier la torture plutôt que la rançon. »

Sidoine Apollinaire, LETTRES, Livre VIII, 6, traduit du latin par André Loyen, Les Belles Lettres, 1970.

On ne sait pas comment son ami -dont la mission était de les combattre avec les navires et les troupes qu'il commandait- a pris ce morceau de bravoure. Si jamais il a reçu cette lettre. Qui n'est peut-être jamais arrivée à destination. Qui n'avait pas besoin d'autre destinataire que le lecteur, puisqu'elle était d'abord écrite pour être publiée. Comme toutes celles que Sidoine Apollinaire a réunies dans ses deux livres.

 

Autre preuve (si l'on en cherche, et celle-là on ne la cherchait pas, elle nous a été servie sur un plateau, pour la mort de Glen Baxter, pour rappeler le vivant qu'il fut, le bon vivant, et sa contribution à la rubrique Saveurs), la seiche moîtrée dont nous avons déjà parlé, dans ce qui était encore L'Actualité Poitou-Charentes. Dont nous avons souligné l'aspect parcheminé. Quand on la sort du grenier bien ventilé où on l'a mise à sécher. Comme une chemise sur un fil. Mais plus longtemps.

Ce parchemin, nous le ressortons aujourd'hui, et, après l'avoir gratté comme il faut, nous le couvrons d'un nouveau texte.

Dans ce palimpseste nous écrivons que cette seiche moîtrée n'est pas seulement une exception (nous n'en trouvons nulle part ailleurs, même pas à Oléron), c'est aussi une survivance.

Jean Renaud la voit ainsi, dans le N°30 de la Revue d'histoire nordique. En 2024. Je viens de découvrir le texte.

Selon lui, la seiche moîtrée de l'île de Ré n'aurait pas d'autre équivalent que le lutefisk / lutfisk comme il était préparé dans le nord de la Norvège, et notamment les îles Lofoten. D'où ce poisson séché (en Norvège c'était de la morue, mais en Suède on préférait le lingue, voire le brochet) était exporté. Quand il avait bien voyagé, il fallait, comme ici le réhydrater. Et le blanchir à la chaux.

Ce serait donc une trace, la trace présente du passé. De ces temps lointains, obscurs, d'avant le frigidaire. Mais aussi, mais surtout du passage, voire de l'installation sur l'île, à l'époque viking, de ces colons norvégiens dont on a récemment fouillé les tombes à La Flotte-en-Ré. Dont la seiche moîtrée perpétuerait, jusque dans nos assiettes, le souvenir.

Un souvenir qu'elle s'efforcerait en même temps d'oublier, car la seiche à la rétaise comme on la sert aujourd'hui, en ragout et avec des pommes de terre de l'île, ne dit pas vraiment d'où elle vient.

 

Avec Glen Baxter à Cognac. Photo Dominique Truco.

Avec Glen Baxter à Cognac. Photo Dominique Truco.

Où l'on reparle de la seiche moîtrée
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28 mars 2026 6 28 /03 /mars /2026 06:46

« Il est bouleversant, à Bassaé, de voir le temple d'Apollon Épikourios s'effondrer », écrit Georges Didi-Huberman dans L'éboulis de l'être. De le voir s'ébouler, c'est-à-dire, selon l'étymologie, « rendre ses boyaux », se vider de son être. Il est, tel qu'il apparaît aujourd'hui, une ruine sublime, mais en péril. Et c'est ainsi qu'il faut lire L'éboulis de l'être. Un titre qui rappelle « l'oubli de l'être », et le combat mené par Heidegger tout au long de sa vie.

C'est bouleversant et cela va à rebours « de l'idée que Heidegger pouvait se faire d'un temple grec fermement arrimé à son roc. » De sa vision du Grund : du sol. De l'origine de l'oeuvre d'art le présente comme « un axe qui se dresse ». Il est installé « chez lui », dans sa terre. « Sur le roc, le temple repose sa constance.[ …] Debout sur le roc, l'oeuvre qu'est le temple ouvre un monde et, en retour, l'établit sur la terre qui, alors seulement, fait apparition sur le sol natal (heimatlicher Grund). » Ce n'est pas un centre que l'on voit à Bassaé, « le centre enraciné et déployé, dans lequel et à partir duquel un peuple fonde son habiter historique. » Ce que Heidegger appelle le là.

Le temple d'Apollon Épikourios n'ouvre pas ce là.

Ce n'est pas un temple enraciné dans le sol pour mieux se dresser vers le ciel, telle une cathédrale allemande.

Ici, « le temple s'écroule et la terre s'ouvre.

Le sol est rapporté, préparé pour résister aux séismes, empêcher la chute, au moins la retarder.

C'est le sol que rencontrent les archéologues quand ils fouillent. Le sol est leur domaine. Ils vous diront tout de suite si cette partie  superficielle de la croûte terrestre se trouve à l’état naturel ou si elle a été aménagée pour le séjour de l’Homme. Si c'est un anthroposol, un sol urbain. Leur sol n'a rien à voir avec celui rêvé, fantasmé par Heidegger. Rien à voir avec son « sol natal ».

 

Celui qu'il croit reconnaître également chez Hölderlin, dans ses Hymnes.  

 

Et jusque dans les Souliers de Van Gogh.

De ce tableau, Heidegger dit :

« La toile de Van Gogh est l’ouverture de ce que le produit, la paire de souliers de paysan, est en vérité. Cet étant fait apparition dans l’éclosion de son être. » Godillots ou bottines, peu importe. Qu'elles appartiennent à un paysan ou à une paysanne. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne sont pas d'un paysan allemand. Qu'elles n'ont pas connu les chemins de campagne. Il se murmure que Van Gogh les a achetés aux Puces, ces souliers, crottés pour qu'on pense qu'ils ont servi. C'est peut-être une légende urbaine.

Van Gogh ne sait habiter qu'en marchant, et ses souliers seraient d'un chemineau s'il avait dû les porter, ils l'auraient porté vers le Sud où est le paradis. Mais pas ce Sud allemand, tellement allemand où se dressent les temples grecs.

Notons au passage que le tableau dont il est question ici et qui représente des souliers n’est pas une paire, mais deux souliers gauches.

Cela ne surprendra pas les archéologues. Ils en ont vu d'autres. Des morts enterrés entre les roues de leur char. Un char qui n'a jamais roulé. Avec aux pieds des chaussures qu'ils n'ont jamais portées. Une paire de chaussures qui est, si l'on regarde bien, deux pieds gauches. C'est cela aussi, l'origine de l'art. Sa vérité.

 

L'ÉBOULIS DE L'ÊTRE
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21 janvier 2026 3 21 /01 /janvier /2026 11:07

Il est juste de traduire weave par « tissage ». Encore faut-il préciser de quel « tissage » on parle. Si c'est des fils entrelacés formant une corde, un tapis, de la laine ou des bandes de tissu, ou d'autres tresses. Celles qu'on fait, petite fille, à sa poupée, et qu'on se fera plus tard. Longues avec extensions. Des faux cheveux comme des vrais quand on les a comme lui « jolis ». S'il faut étendre le « tissage » à d'autres domaines, au discours qu'il tient avant son départ pour Davos, à cet « écheveau d'élucubrations bizarres, de digressions monotones coupées de soupirs entendus, reliées par un fil connu, comme toujours, de lui seul. » (Philippe Coste, Libération, le 21 janvier 2026)

S'il fallait retenir une chose de ce « tissage », ce serait le début : « Dieu est très fier de moi ».

Mais on aurait tort d'en rire. D'ailleurs personne ne rit, à Davos. Où les Européens attendent avec angoisse le passage de l'ouragan Trump. C'est ce qu'on peut lire aussi ce matin dans la presse

Filer la métaphore, c'est bien gentil, mais ce n'est pas sans risque. Pour sa santé mentale. On n'est pas si loin qu'on croit, qu'on voudrait croire, du délire psychotique. Pas à l'abri du tissage paranoïaque.

Voyez comment celle-ci nous transporte. Comment on est passé, sans même s'en apercevoir, des troncs calcinés, déposés par la tempête, à un texte qui fait, j'en ai peur, « feu de tout bois ».

Filature et tissage
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20 janvier 2026 2 20 /01 /janvier /2026 09:29

Il est possible de brûler du bois flotté, mais ce n'est pas conseillé. D'abord il brûle mal, ensuite ce n'est pas sans risque pour notre cheminée : les éléments qu'il contient peuvent provoquer la corrosion des conduits. Ce n'est pas non plus sans danger pour notre santé : imprégné de sel marin, probablement pendant de nombreuses années, il libère, lors de sa combustion, une quantité excessive de substances chimiques et peut causer des cancers.

La question ne se pose pas. On n'a pas de feu à faire. On n'a que des photos à prendre, des monstres échoués sur la plage. La seule question qui se pose, c'est le nom qu'il faut leur donner. Il varie selon les personnes.

Certains voient en lui un petit Nessie. Trop petit pour qu'on s'y attarde. Ils n'ont d'yeux que pour leur montre.

D'autres hésitent entre baleine et sirène, puis, s'arrêtant à cette dernière, ils constatent non sans dépit que ça ne finit pas comme ils voudraient, en queue de poisson mais par des jambes, deux jambes qui pourraient être celles d'une baigneuse alanguie, allongée face à la mer, la tête émergeant des vagues et les pieds si elle en a jouant avec le sable, traçant des figures sur la plage. Mais elle n'a pas de pieds au bout des jambes, de ses deux longues jambes qu'on voit très bien du chemin qui surplombe la crique, elles ne sont pas cachées, ni par le sable ni par l'eau.

Je suis de ceux-là. De ceux qui pensent que le monstre prend tout bêtement le soleil. Comme n'importe quelle baigneuse. Son bain terminé, elle se réchauffe. Au timide soleil de janvier qui sur ce tronc distraitement se pose, et de lui aussitôt détourne ses rayons.

Je me demande quand même pourquoi il y en a tant sur la plage, de ces bois flottés, et de si gros. Des arbres entiers, ou des troncs, à moitié calcinés. Quelle tempête les a déposés là ? De quel incendie proviennent-ils ? Du feu de la dune du Pilat ?

Ces questions, je le crains, n'intéressent que moi. Elles vont encore nous retarder. On en a marre de t'attendre. On est là pour marcher, pas pour photographier des troncs d'arbres. Ni pour se demander de quelles forêts ils proviennent, de quels incendies.

Si tu veux te lancer dans la marche nordique au ralenti, il faut le dire. Et acheter des bâtons !

 

Avant d'obtempérer, je leur ferai quand même remarquer, à ceux qui me demandent de presser le pas, que notre sirène se trouve dans l'espace public, mais qu'elle n'est pas protégée. Contrairement à sa petite cousine danoise. Le seul auteur que je lui connaisse, ajouterai-je pour leur clouer le bec, c'est le réchauffement climatique. S'il est comme on le croit, non sans raison, responsable des feux de forêts en Gironde et dans les Landes, et aussi des tempêtes que nous avons essuyées, de ces bombes météorologiques qui nous frappent de plus en plus. Il n'y a donc pas d'exception à réclamer. De liberté de panorama à invoquer. Je ne demande pas la lune. Ni même le Groenland. Je ne suis pas un forceur. Si cette sirène ne veut pas de photos, ni dans un texte, ni sur mon blog, elle n'a qu'à le dire : je passerai mon chemin.  

 

Je marchais pour oublier Trump, et voilà qu'il revient.

Mais c'était écrit. Dans son nom. Toutes ces trompettes. La marche qu'elles font. Le triomphe qu'elles accompagnent, les troupes. Et l'Arc de Triomphe qu'il veut construire. Bien plus grand que le nôtre. Le surpassant largement. Tout ça était écrit dans son nom.

 

Un ami qui a repris la marche, mais qui y va doucement, continue à lire le Livre des records. Après la musaraigne étrusque, plus petit mammifère au monde, il me présente aujourd'hui le ver de Pompéi. Et cite (pour emmerder Musk et faire chier Trump) l'encyclopédie libre :

« Découvert en 1979 par des chercheurs français, le ver de Pompéi présente une thermotolérance exceptionnelle pour un eucaryote (de 20 à plus de 80 °C chez l’adulte), et peut être qualifié d'extrémophile. C'est l'animal connu le plus résistant à la chaleur. »

 

Et mon prochain monstre.

 

Liberté de panorama
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