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Passé l'entrée, à gauche, c'est un guichet en construction devant quoi on s'arrête. On hésite. Entre la grotte ornée et les nouveaux bétons, plus durables et bio-inspirés.
La billetterie si vous préférez, mais elle ne fonctionne pas. Il manque encore des huîtres, des couteaux.
Des huîtres, vous en trouverez d'autres qui vous attendent. Qui ne vous ont pas attendu. La table est mise depuis longtemps et vous tardiez, vous dit la tortue.
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La grotte qu'a conçue et décorée Florence Marie à Honfleur, et qui occupe une grande partie de son jardin, n'est pas à proprement parler une grotte marine, mais c'est, avec la petite cascade, le bassin, l'omniprésence de l'eau, une sorte de nymphée : un lieu associé aux nymphes. Un lieu où « on dîne » aussi (friande qu'elle est de jeux de mots). Et pas seulement le chat qui nous accompagne pendant la visite et qui regarde, l'oeil gourmand, les poissons rouges. Le lieu idéal pour donner des banquets.
Devant cette grotte, et plus encore dedans, on hésite.
Entre deux topos littéraires (datant de l'Antiquité): entre locus amoenus (« lieu amène », « idyllique »), et « lieu horrible » car isolé; entre un lieu charmant, propice à la rencontre amoureuse, et un lieu où l'on se retrouve seul, en proie à une terreur profonde liée aux éléments qui vous entourent.
La grotte que nous fait visiter aujourd'hui Florence Marie se situe entre les deux. Entre émerveillement et effroi.
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Au début, c'est l'émerveillement, une foisonnante grotte idéalisée que nous découvrons. Un nymphée qui rappelle le contexte mythologique autant que le lieu de vie des nymphes.
La grotte est une construction de l'imagination, mise en scène dans un paysage de jardin bien réel. Ici celui de Florence Marie à Honfleur.
L'antre, Henri Lavagne le rappelle, c'est le domaine de l'imaginaire.
Voilà pourquoi Bachelard en a fait un des thèmes favoris de ses méditations.
Retrouvant les impressions de Vinci, il divise les grottes en deux catégories, celles de « l'émerveillement » et celles de « l'effroi ».
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Devant la grotte de Florence Marie, ou plutôt dedans, on ne saurait dire dans quelle catégorie on est.
Si l'on passe progressivement de l'émerveillement à l'effroi, ou si l'on est d'emblée et jusqu'au bout dans l'émerveillement et l'effroi.
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Le chat nous accompagne durant la visite. S'arrête comme nous dans la grotte, devant le bassin qui recueille l'eau de la cascade, mais ce qu'il regarde avec insistance, lui, ce ne sont pas les impalpables irisations, les surnaturelles apparitions multicolores quand le soleil fait vaciller le vitrail, le transforme en lanterne magique, ce sont les poissons rouges qui nagent et qui calmeraient joliment sa faim.
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Car il a faim, et c'est pourquoi il voyage avec nous de pièce en pièce, et toujours en hiver. Jusqu'au piano où Florence Marie a installé sa forêt. Il ne connaît rien à Schubert, mais il sait que c'est là que la visite s'achève. Que les choses sérieuses commencent.
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Le rôle d'animal psychopompe, il le laisse volontiers à la tortue. Et le soin de porter cette maison sur son dos.
Cette tortue est mosaïquée, comme le crocodile qui semble tout droit sorti de Crocodilopolis : la ville des crocodiles, dont le dieu est un crocodile ou un homme à tête de crocodile.
Ou d'une lettre de Flaubert (un voisin!) à Louis Bouilhet.
Je dis mosaïqué, je devrais dire carrelé. C'est ainsi qu'il apparaît, ce crocodile sur quoi j'ai failli marcher. Comme un sol : il se dérobe sous mes pieds.
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Ici, dans le jardin de Florence Marie, c'est en bas qu'il faut regarder. Dans l'herbe qu'il faut chercher.
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« Des choses à trouver ». C'est « l'étymologie vraie » de rébus, du moins dans ce jardin.
C'est aller à rebours, chercher le contrepied. Le contraire de ce qui devrait être, n'est-ce pas ce qu'on trouve ici ?
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Une grosse poule qui couve. Son nid, nous le découvrons très vite, dans l'herbe censée le protéger contre les prédateurs qui ne sont pas forcément des enfants (la chasse aux œufs n'est pas ouverte) est constitué de coquilles d'huîtres. Quant aux coquillages que nous voyons incrustés, ce sont des praires, mais il y a aussi, dans ce plumage ocellé, des coques.
Et bien sûr des couteaux, beaucoup de couteaux qui font à cette poule, sous le ventre et sur la queue, la tête, des plumes. Des plumes dont on ne voit que le calamus.
Devant elle on est comme une poule qui a trouvé un couteau, qui ne sait comment attaquer ce drôle de coquillage, s'il faut l'ouvrir ou le casser.
Une poignée sur ce qui ressemble à un couvercle répond à notre question, mais elle en pose une autre. Qu'est-ce qu'on range dans cette boîte, quels outils? Qu'est-ce qu'on jette dans cette poubelle ? Ses déchets végétaux ? Les poules sont idéales pour compléter un composteur, elles peuvent même le remplacer.
Les huîtres dont elle a fait son nid, les praires, les coques, les couteaux dont elle se pare nous rappellent qu'une poule est capable de recycler jusqu'à 75 kg de détritus compostables par an.
L'huître a sa coquille, cette poule sa carapace.
Chez les arthropodes terrestres, comme les hannetons ou les abeilles, la chitine reste flexible et résistante. Chez les arthropodes aquatiques, comme les écrevisses ou les crabes, la chitine est calcifiée et plus dure. Cette poule est évidemment plus près de l'écrevisse que du hanneton, du crabe que de l'abeille.
Il y a chez elle, comme chez les arthropodes, un œil composé. C'est l'oeil à facettes que donne ici la mosaïque. Mais les coquilles dont elle est couverte lui font d'autres yeux, plus simples : ils me regardent aussi.
Ils me regardent écrire. Et tous les écrivains en herbe. La poule leur a prêté sa plume -le jardin son calame- « afin qu'ils écrivissent ».
Si c'est un jeu de mots, il y en aura d'autres, des énigmes, disséminées dans le jardin ou cachées dans la maison. Ce ne sont pas les sphinx qui manquent.
On ne reviendra pas ici sur la fonction iniatique de l'image-devinette.
Il n'y a pas de charade en action, ni en vue, le seul travestissement, c'est ce crocodile carrelé qui nous l'offre, ce crocodile déguisé en sol. Il est doué pour ça, le crocodile, fidèle à sa légende.
Il traîne sa queue, sa queue dans la poussière
mais pas que.
On dit qu'il verse des larmes
dans le seul but de vous étrangler.
Qu'il contrefait les cris d'un enfant qui pleure
pour attirer dans l'eau les passants
et les dévorer.
C'est aussi ça qu'il traîne,
cette sale réputation.
Conduire les âmes ne s'improvise pas. En revanche, agent immobilier, c'est quelque chose que tout le monde peut faire. Un rôle facile à apprendre, avec assez peu de texte, quelques formules avant d'attaquer la grotte, d'entamer l'initiation, mais d'un hermétisme discret : il faut appâter le chaland, il ne faut pas rebuter le client.
Nous aurons donc un bien atypique, sans doute à rafraîchir, des portes à murer, des murs à abattre pour arriver à la future suite parentale, mais pas la réplique culte que nous attendions, que tout le monde attend :
« Ici on n'est pas gêné de voisins ».
Celle-là n'arrive pas, ni en début de visite, ni à la fin.
La tortue, nous pouvons la croire. La suivre dans le jardin. Cette lenteur, cette sagesse, c'est elle. Et celle que nous voyons poursuivie par un personnage de guingois : le crabe.
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Revenons à la tortue. Revenons avec elle à ce jardin à Honfleur. Que nous traversons avec la lenteur qu'il faut.
Florence Marie éprouve de la sympathie pour l'animal du Tartare. Comme la tortue elle est remontée des enfers. Elle en a rapporté une sagesse nouvelle. C'est la maison qu'elle porte sur son dos. Le poids du monde. Elle avance lentement.
Lentement et allègrement. Allais...grement. Alphonse Allais est là, avec Erik Satie.
Pour la facétie, et parce qu'on est à Honfleur.
Elle, si elle descend, c'est de Maupassant. Par sa grand-mère.
Atypique, cette Forge qui fit menuiserie. Là, c'est l'agence immobilière qui parle. Elle voit que vous vous égarez. Elle ne voudrait pas vous perdre. Vous poursuivrez donc la visite.
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Florence Marie, même quand elle travaille spontanément et qu'elle se trouve devant des formats immenses, n'oublie pas la minutie que réclamaient les menus ouvrages qui se fabriquaient là, dans cette forge devenue menuiserie, et que demande encore cette maison. Qui est celle de l'enfance retrouvée.
Les mots comme autant de noms propres. Des signes vides qu'il faudra remotiver. Un jeu d'enfant, et qui vous occupera longtemps. Une vie n'y suffirait pas.
Il faudrait en inventer d'autres.
C'est ce que fait dans son jardin, dans sa maison Florence Marie. Et en jouant avec les mots.
Dans cette Forge devenue forgerie. Où se fabriquent de nouveaux vocables. De nouvelles formes. Par déformation plastique ou par rapprochements.
Comme en son temps André Masson, Florence Marie dans son jardin transpose sur le plan iconique les jeux de la matière verbale.
C'est un jardin qu'elle nous invite à feuilleter, un dictionnaire où l'on n'est pas surpris de trouver un serpaon (mi-serpent, mi-paon).
Dans L'Âge d’homme, Michel Leiris définit les jeux de mots en forme d’articles de dictionnaire comme des calembours poétiques. Il y voit une façon de réactiver le langage atrophié par l'usage courant, l'occasion d’images lyriques et de révélations surprenantes. Une chance pour la poésie.
Le serpent, on l'a déjà rencontré. Dans un autre jardin. C'est le diable : celui qui divise. À cause de lui, on est chassé du paradis. On est à jamais séparé.
Comme les mots et les choses. Il faut se faire une raison.
Avec le serpaon, c'est une autre histoire. Un autre jardin. Un jardin où les mots ressemblent aux choses. Encore. Enfin.
Où Sisyphe qui roulait sans fin son rocher est devenu « six ifs ».
Ce qui donne, avec le gingko biloba, le liquidambar, l'eucalyptus, l'olivier, etc. 32 arbres. Ils ne feront qu'un avec les sculptures, les peintures que Florence Marie y a plantées. Un jardin, un tout.
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Un jardin qui abolit les oppositions (entre dehors et dedans, entre nature et culture, entre masculin et féminin), un jardin qui réalise la coïncidence des contraires.
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Adam et Ève, mais le pommier est mort. Coulé dans le ciment, avec armature. On est là, dans ce jardin, très loin de l'innocence édénique. Regardez l'oeil vert. Ouvert. C'est le diable : la connaissance.
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On sait qu'on est chassé du paradis, livré à la contingence.
C'est le hasard -un objet, un accident- qui est au départ. Le point de départ. Florence Marie part toujours d'un point. De sa pleurésie. C'est la maladie qui l'a arrachée à l'écriture, dit-elle, et livrée à la peinture.
Mais on a la nostalgie de l'unité perdue, le désir de la retrouver. C'est aussi ce que l'on voit, dans ce jardin.
Un mot, elle l'entendra toujours plus ou moins comme un mot-valise. Elle voyagera avec lui.
Elle remontera des effets aux causes.
C'est ce que l'on constate avec son plafond à caissons. Qui est fait de «caisses à poisson ».
Ces caisses où l'on mettait du poisson séché. Salé et fumé. On voit bien aujourd'hui quel art en sort.
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