Appendice 21
sur les nonnes
« Le fameux petit gâteau qu'on appelle madeleine fut inventé par un roi déchu de Pologne dont le pâtissier en chef s'appelait Madeleine. Par la suite, les madeleines furent fabriquées par un ordre de nonnes utilisant la recette originale, jusqu'à ce que la Révolution française abolisse les couvents. De nos jours, on peut obtenir la recette auprès de Julia Child ou sur internet. Fait étrange et probablement accidentel, l'autre célèbre Madeleine de notre héritage culturel, l'héroïne du film Vertigo de Hitchcock, meurt en tombant du clocher d'une église à la fin du film parce qu'elle est effrayée par une nonne. On pourrait se demander, en général, à quel point Hitchcock connaissait le roman de Proust ; il ne fait aucun doute que le film nous plonge dans des problèmes de mémoire et de temps, avec en outre une héroïne qui meurt deux fois et dont la désirabilité est assurée par un mensonge permanent, on pourrait dire par un bluff gigantesque. Dans le même temps, il serait agréable de penser que Proust ait pu, d'une certaine façon, voir Vertigo, la sensation du vertige étant extrêmement vive dans les derniers instants du roman. Marcel contemple l'oeuvre qu'il lui faut écrire et avoue : '' J'avais le vertige de voir au-dessus de moi et en moi pourtant, comme si j'avais des lieues de hauteur, tant d'années.'' »
Anne Carson, Atelier Albertine, traduit de l'anglais (Canada) par Claro, éditions du Seuil, 2017.
Pourquoi sur les nonnes, se demandera-t-on d'abord, alors qu'il est surtout question, dans cet Appendice 21, de madeleines? De la fameuse madeleine de Proust, et de la non moins célèbre « héroïne du film Vertigo de Hitchcock ».
Si l'on veut bien admettre que le titre crée une fausse piste pleine d'esprit, on ne voit pas le pont ironique entre l'univers de Marcel Proust et celui d'Alfred Hitchcock. Certes, le texte qui suit éclaire et justifie le rapprochement entre les deux, mais ce n'était pas écrit dans le titre. Sur les nonnes, Anne Carson ne dit pas grand chose. Sinon que « les madeleines furent fabriquées par un ordre de nonnes utilisant la recette originale, jusqu'à ce que la Révolution française abolisse les couvents. » On apprend toutefois, et ce n'est pas rien, que l'héroïne du film Vertigo de Hitchcock « meurt en tombant du clocher d'une église à la fin du film parce qu'elle est effrayée par une nonne. » Ce qui semblait au début anecdotique apparaît maintenant essentiel puisque le texte repose (si l'on peut dire) sur la « sensation de vertige ».
On sait en revanche par qui les madeleines ont été inventées. Le « roi déchu de Pologne », c'est Stanisław Leszczyński, deux fois destitué et contraint à l'exil. Il reçoit en compensation la jouissance viagère des duchés de Lorraine et de Bar qu'il administrera de 1737 jusqu'à sa mort à Lunéville en 1766. Il garde le titre honorifique de roi.
Anne Carson oublie volontairement le bâtisseur et mécène, le prince philosophe, et ne retient ici que le roi gastronome, celui qui a inventé le baba au rhum à Lunéville (trouvant le kouglof alsacien trop sec, il a l'idée de le tremper dans un sirop de sucre additionné de rhum). Et la madeleine à Commercy. En 1755.
Imaginons la scène, la dispute en cuisine qui eut pour conséquence le départ précipité du chef pâtissier. Lequel s'appelait Nicolas Stohrer et non Madeleine, comme Anne Carson l'écrit. Madeleine, c'est Madeleine Paulmier. Elle était au service de la marquise Perrotin de Barmont, ou, selon une autre version, travaillait au château de Commercy. Apprenant la défection du « pâtissier en chef », elle proposa une recette qu'elle tenait de sa grand-mère, un petit gâteau moulé dans une coquille Saint-Jacques auquel l'ancien roi de Pologne devenu duc de Lorraine donna le prénom de celle qui avait réalisé ce dessert. Et sauvé son repas.
Voilà pour la madeleine de Commercy. Dont la naissance, telle qu'elle est racontée, est fidèle à la légende. À quelques détails près.
Le premier concerne cet « ordre de nonnes » qui aurait repris la recette.
Si la nonnette a été inventée et confectionnée par des religieuses dans les monastères de Bourgogne, si les visitandines (l'ancêtre du financier) sont nées en Lorraine, dans un couvent de Nancy, au XVIIe siècle, on ne lit nulle part que les madeleines par la suite «furent fabriquées par un ordre de nonnes utilisant la recette originale, jusqu'à ce que la Révolution française abolisse les couvents. » Cela, c'est une invention d'Anne Carson.
Autre détail, ce « pâtissier en chef » qui s'appelait Madeleine.
Est-ce une erreur de sa part ?
Un raccourci ? Veut-elle aller à l'essentiel : à l'antonomase ? Peu importe dans ce cas celui qui donne son nom ou son prénom à la chose. Ce qui compte, c'est la chose. Et la place qu'elle occupe dans notre imaginaire. Ce petit gâteau alimente depuis longtemps notre rêverie : il doit aussi nourrir notre réflexion. D'où le rapprochement inattendu qu'elle opère dans son texte.
Anne Carson se souvient-elle ici des Misérables, de celui qui pour échapper à son passé de bagnard se fait appeler Madeleine?
Autant le parallèle entre l'oeuvre de Marcel Proust et le film d'Alfred Hitchcock est vertigineux, borgésien, et poétique en ce qu'il fabrique du sens, autant cet éventuel détour par Les Misérables ne ferait que brouiller les pistes. Et le message.
Anne Carson, on le sait, refuse les catégories figées. Elle s'amuse avec l'histoire, mêle par jeu poésie lyrique, essai et mythes antiques, pratique l'hybridation des formes littéraires. Ses personnages tentent d'échapper à la construction patriarcale de l'identité sexuelle.
Mais quand on veut démontrer comment la voix des femmes a été historiquement marginalisée pour maintenir des structures de pouvoir, pourquoi attribuer au « pâtissier en chef » ce qui revient à la jeune cuisinière ?
Il y a là une contradiction que l'on a du mal à expliquer.
On mettra cela sur le compte de l'ironie. On dira qu'elle réside dans le flou.
Atelier Albertine se situe là, dans cet entre-deux. Albertine oscille entre le règne animal et le règne végétal.
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« L'état d'Albertine qui plaît le plus à Marcel est Albertine endormie. »
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« En s'endormant elle devient une plante, dit-il. »
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« Les plantes ne dorment pas vraiment. Et elles ne mentent ni ne bluffent non plus. Néanmoins elles exposent leurs organes génitaux. »
En cela Albertine ressemble à Ophélie -l'Ophélie de Hamlet-. Anne Carson insiste sur cette ressemblance, « en commençant par la vie sexuelle des plantes, à laquelle Proust et Shakespeare aiment tous deux recourir comme un langage du désir féminin. »
La ressemblance avec Ophélie est frappante. Mais ce n'est pas la seule.
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« Certains critiques, dont André Gide, estiment qu'Albertine est une version déguisée du chauffeur de Proust, Alfred Agostinelli. On appelle ça la théorie de la transposition. ».
Quand Albertine ne dort pas (« Dans un bon 19% de ces pages elle dort »), elle se déplace : à bicyclette. Comme le chauffeur avec sa voiture.
Agostinelli n'est pas Fangio -pas encore-, mais quand il roulait avec Proust en Normandie, il dut dépasser les 15 km/h (la limitation de vitesse en France en 1907). Ce qui « revenait à être propulsé par un canon. »
Albertine et Agostinelli sont dans le déplacement. Ils sont déplacement. Comme la métaphore dont on sait quel rôle essentiel elle joue dans le travail du rêve. Avec la métonymie qui est condensation.
Anne Carson reviendra plus loin « sur la différence entre métaphore et métonymie », mais ne brûlons pas les étapes en même temps que la « petite cabane ». Hâtons-nous lentement vers la mort d'Albertine. Qui ressemble, on le verra assez tôt, à celle d'Agostinelli.
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« Comparez et opposez la mort soudaine et fictionnelle d'Albertine sur un cheval emballé avec la mort soudaine et réelle d'Alfred Agostinelli dans un avion emballé. Fait poignant, les deux infortunés ont réussi à s'adresser à leur amant depuis l'au-delà. Agostinelli, avant d'embarquer pour son dernier vol, avait écrit une longue lettre, que Proust reçut le cœur brisé le lendemain de l'accident. Transposée dans le roman, cette sortie de scène devient un des moments les plus étranges de la fiction. »
La mort d'Albertine (liée à une chute de cheval) surviendra au début de l'avant-dernier volume, Albertine disparue (également publié sous le titre La Fugitive).
En attendant, roulons avec Alfred. Dont le costume consiste en une mante de caoutchouc et une capuche, ce qui d'après Proust lui donne l'air d'une « nonne de la vitesse ».
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