La légende du berger
Dominique Plancolaine n'était pas un berger. Comme le présente un blog. Où celle qui ne cache pas sa passion pour la nature, la randonnée et la photographie dans les massifs des Vosges et d'Alsace nous raconte sa dernière balade :
« Encore une magnifique sortie culturelle et de nature, avec notre bien aimé Jean-Luc le Druide. C'est ma quatrième visite, pour le moins, à la pierre des 12 apôtres et à l'abbaye de Bonneval, à Darney. Ces antiques pierres sont si belles qu'on ne peut se lasser de les contempler.
Cette très belle roche de grès a été sculptée à la fin du 18ème siècle par un berger. Ce devait être un passe-temps passionné pendant qu'il gardait son troupeau (à cette époque, il n'y avait pas de forêt dans ce lieu). Sans doute ce berger avait-il une vocation de sculpteur contrariée... C'est un bas-relief représentant, comme une bande dessinée de droite à gauche sur la photo, la vie du Christ, de la naissance à la crucifixion. »
Elle n'est pas la première à colporter cette légende. Elle ne sera pas la dernière.
Cette légende du « berger-sculpteur » vient de loin. Des pastorales où les bergers, pour passer le temps, contaient fleurette tout en jouant du pipeau. Ce faisant, ils inventaient l'idylle.
Mais il y avait mieux à faire, plus sérieux. Ces solitudes, comme celles que nous traversons pour aller à Bonneval, en rappellent d'autres, en appellent d'autres, et ce n'est pas pour rien qu'on a intitulé cette balade (n°22) Les Solitaires de Bonneval.
Des solitaires, il y en eut, quand Bonneval n'était encore qu'un ermitage. Il y en eut davantage, quand l'ermitage devint prieuré.
Le site naît vers 1070, sous l'impulsion de Wichard, frère d'Engibalde, le fondateur d'Hérival. On menait une vie érémitique très dure dans ce vallon isolé, au coeur de la forêt, à six kilomètres au sud de Remiremont. Jugeant la règle d'Hérival trop rigoureuse (ou pas assez austère, selon une autre version), Wichard se retire à Bonneval.
Grâce à diverses donations, ce simple ermitage se développe. Il se transforme au XIIIe siècle en un prieuré de chanoines réguliers de l'ordre de Saint-Augustin, tout en restant dépendant de la maison-mère d'Hérival.
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Aujourd'hui, ces ruines pittoresques composent, dans le vallon déserté par la religion, un paysage qu'on dira romantique. Pour attirer les touristes. Mais ils ne sont plus nombreux, à emprunter ce chemin. Le dernier, le plus connu, est sans doute ce riche aristocrate russe nommé Bolaschoff, en cure thermale à Vittel, francophile et amateur de curiosités, qui sur le chemin de Bonneval découvrit la Belle Roche ou Roche des 12 apôtres. Il en tomba tout de suite amoureux, éperdument amoureux. À tel point qu'il se mit en tête de l'acheter. Tout le rocher. Sa fortune immense le lui permettait. En 1891, il propose 10 000 francs (une somme considérable pour l'époque) au conseil municipal de Relanges pour acquérir et emporter le rocher. En 1894, la commune, lourdement endettée, finit par accepter l'offre à contre-cœur, après avoir négocié 2 000 francs supplémentaires pour un chemin de croix montant à l'église. Une façon déguisée, hypocrite de faire grimper les enchères qui déplut fortement au client. Il repartit en Russie sans plus jamais donner de nouvelles, et la Belle Roche est heureusement restée en place. Et intacte.
La légende du « berger-sculpteur » est née du côté de Bonneval. Elle fut alimentée par le rocher que sculpta Dominique Plancolaine. Par ce qu'il raconte: la Passion du Christ (le « Bon Pasteur » qui donne sa vie pour ses brebis), la Nativité avec les bergers et les moutons. Et le coq.
Ce coq n'est pas, comme l'écrit la randonneuse sous la photo qu'elle a prise et mise sur son blog, « un coq gaulois », mais celui qu'on associe, dans la tradition chrétienne, au reniement de Pierre.
Elle a photographié aussi une colombe qui s'envole. C'est, écrit-elle, « la colombe de la paix ». Alors que le tailleur de pierre a représenté le Saint-Esprit. Mais cela lui échappe, manifestement.
Cette légende s'explique aussi par la solitude de son travail. Dominique Plancolaine passait ses dimanches et son temps libre entièrement seul, isolé au milieu des bois. Cette attitude contemplative et solitaire rappelait beaucoup la vie des bergers qui surveillaient leurs bêtes à la lisière des forêts.
Le fait qu’il ait pu être berger fait bien partie des traditions et des légendes locales, souvent rattachées à la figure de l'artiste naïf et solitaire, et cette figure n'a pas attendu l'art brut.
Mais les archives administratives et paroissiales de Thuillières et de Relanges sont claires : Dominique Plancolaine était officiellement tailleur de pierre et maçon.
Ce métier exigeait un apprentissage long, la maîtrise d'outils lourds et de précision (ciseaux, broches, massettes) ainsi qu'un savoir-faire technique évident pour extraire et tailler les blocs de grès.
Un simple berger de l'époque n'aurait pas eu accès à ces outils coûteux ni à la technique nécessaire pour réaliser des hauts-reliefs complexes sans faire éclater la roche tendre.
En résumé, Dominique Plancolaine était bel et bien un artisan de la pierre, un artisan devenu artiste par la force des choses, c'est-à-dire grâce à son talent.
On n'a même pas besoin d'imaginer une conversion. De lui inventer un Chemin de Damas. Son chemin, c'est celui qu'il empruntait pour aller, comme tous les solitaires, à Bonneval. Et s'il trouvait sur sa route une roche à tailler, une belle roche, il s'arrêtait.
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L'architecte en bâtiment
Dominique Plancolaine n'était pas non plus architecte, comme une autre légende le présente.
Si cette rumeur d'un titre d'« architecte » circule, elle découle de la même tendance populaire que la légende du berger. C'est une autre tentative de revalorisation. On n'imagine pas qu'un simple tailleur de pierre soit l'auteur d'une œuvre monumentale comme cette Belle Roche, qu'il soit capable d'une telle splendeur, d'une telle complexité. Alors on cherche à embellir son statut social. On lui attribue le titre ronflant d' « architecte en bâtiment », ce qui justifie a posteriori le magnifique rocher qu'il a sculpté. Ce titre posthume dont on le pare est la preuve de son talent exceptionnel. D'un talent qu'on ne saurait pas expliquer autrement.
Cela procède d'une confusion. On a confondu le maître maçon et l'architecte.
En tant que maître-maçon ou tailleur de pierre qualifié, il participait activement à la structure des bâtiments de la région (fermes, linteaux, réparations d'édifices). On le voit aussi travailler, avec ses frères tailleurs de pierre, au rehaussement de la tour de l'église de Darney (1773-1774).
Pour le grand public, la frontière entre celui qui taille la pierre de construction et celui qui dessine le bâtiment s'est estompée. C'est un autre effet du temps, avec l'érosion qui efface progressivement les détails. À force, le maçon finit par ressembler à l'architecte.
En réalité, Dominique Plancolaine est resté jusqu'à sa mort en 1804 un humble homme de l'art. Un manuel. Et c'est précisément ce statut d'artisan travaillant par pure passion sur son temps libre qui fait toute la valeur et l'authenticité de son œuvre sculptée.
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Un maçon de la Haute Marche
Je le vois plutôt (on me dira que c'est encore une légende) comme un maçon de la Haute Marche. Étant donné son nom. Un patronyme qui fut d'abord toponyme.
On trouve le lieu-dit Plancoulaine principalement en Creuse, à Soubrebost, et à Châtelus-le-Marcheix (le pays de Pierre Michon!). Plancoulaine est un nom assez rare. Ils ne sont pas nombreux à le porter. L'origine de ce patronyme est à chercher dans la Haute Marche, une région naturelle située au nord du Limousin, dans l'actuel département de la Creuse, notamment autour de Bourganeuf.
Plancolaine, une variante du patronyme Plancoulaine, nous ramène dans les Vosges, dans le secteur sud-ouest du département (région de Darney, Vittel), à Thuillières où est né Dominique, en 1745.
La question que je me pose est celle-ci :
Sa famille est-elle venue dans les Vosges avec la migration marchoise ? Y avait-il des chantiers dans le secteur, réclamaient-ils des maçons ?
Si je la soumets à l'IA, elle me répondra non.
Pourtant, c'est une migration ancienne, qui commence dès la fin du Moyen Âge. Elle se poursuit de manière organisée du XVIIe au XIXe siècle. Partout où l'on construit, on fait appel aux « maçons de la Creuse ». Ces maçons empruntaient d'autres routes, plus fréquentées, mais certains ont pu pousser jusqu'ici, s'établir dans un village proche de Relanges. On trouve des Plancolaine dans les cimetières de Jésonville, de Belrupt, qui sont peut-être des descendants de Dominique, de sa famille ou venus comme elle de la Creuse.
L'IA me dira que j'extrapole. Que je projette ma propre histoire. Celle de mon grand-père venu de son Piémont natal faire le maçon dans les Vosges. Le cimentier-carreleur, pour être exact. Des villages surplombant le lac d'Orta sont aussi partis des picasass, des tailleurs de pierre.
Elle ne voudra rien entendre. Pour elle, je me trompe tout simplement de migration maçonnante.
Moi aussi je porte un patronyme qui fut d'abord toponyme, rétorquerai-je, un nom de lieu, elle devrait le savoir si elle m'a vraiment lu, ne fait peut-être pas habiter, mais il ne condamne pas non plus à l'errance.
J'ajoute, pour lui clouer le bec, qu'en matière d'erreurs, elle se pose là. Elle qui en propage tant.
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