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27 janvier 2021 3 27 /01 /janvier /2021 09:47

De Paestum, je me rappelle vaguement la longue rue, étroite et néanmoins passagère, pour accéder au site, les tristes magasins où nous nous étions arrêtés au retour pour acheter un magnet et quelques cartes postales. Des images poussiéreuses que je confonds peut-être avec le Parking Plinio où le bus nous avait déposés, à l'entrée des Scavi di Pompei.

Voilà les pauvres souvenirs qu'exhume la lecture des journaux ce matin.

De l'article sur cette femme de 98 ans en Italie, confinée dans son appartement, et qui a découvert un trésor de 475000 euros. Un livret épargne créé 35 ans plus tôt et que son mari avait caché dans la machine à écrire.

Cet article renvoyait à un autre article, sur ce pillard qui, dans le secret d'un confessionnal de Campanie, restitue un trésor monétaire du site de Paestum.

Nous y voilà. Nous y revoilà. Dans ce drôle de pistou qu'est devenue Paestum (Pesto en italien, comme le fameux pesto), l'antique Posidonia. Colonie grecque, fondée en 600 av. J.-C. Par des Sybarites. Puis ville importante de la «Grande Grèce», conquise et détruite par Rome en 273-272 av. J.-C. Et pillée comme les autres. Méthodiquement.

Aujourd'hui, les pillages sont moins systématiques, moins organisés. Mais tout aussi redoutables. Et ceux qui mènent ces fouilles illégales, principalement en Italie du sud, qui alimentent le trafic international d'antiquités, ne sont pas tous arrêtés. Ou, s'ils le sont, ils n'ont pas tous le bon réflexe d'aller au confessionnal, la bonne idée de se rendre au PARCO ARCHEOLOGICO DI PAESTUM. De rendre tout ce qu'ils ont volé. Ils ne font pas tous ce que notre saccheggiatore (notre « pillard »), notre tombarolo (notre « pilleur de tombes ») a fait. À l'issue de sa confession, et en pénitence. Il a restitué ce trésor monétaire. Au Parc archéologique de Paestum et Velia.

Tous ne sont pas rongés par la culpabilité.

Tous n'ont pas le souci de leur âme. D'une âme lavée de ses péchés. Tous ne songent pas au Salut.

Ils auraient restitué le trésor volé, ils n'auraient pas tous le cran de garder l'anonymat. La modestie suffisante.

C'est donc une belle histoire. Une histoire qui finit bien. Avec une fin morale.

On aimerait tant en rester là. Reprendre la visite où on l'avait laissée. Retrouver ses jeunes années. Renouer avec l'innocence.

Hélas, il faut ouvrir les yeux. Regarder la vérité en face. Une vérité qui n'est pas aussi belle qu'on croyait. Qu'on voulait croire.

On les avait un peu oubliés. Les deux sens du mot rachat. On avait oublié que rédemption et rançon ont même origine.

L'anonyme de Paestum vient opportunément nous rafraîchir la mémoire. Avec son beau geste si désintéressé. Pas si désintéressé que ça.

Une analyse numismatique de ce trésor a révélé en effet que 7 faux se cachaient parmi les 208 monnaies du lot.

Notre pieux anonyme aurait gardé quelques pièces, des vraies, par-devers lui ? Il aurait en quelque sorte prélevé sa dîme?

7 sur 208, ce n'est pas exactement la dîme, mais c'est l'idée. L'intention. Et seule l'intention compte. Tant pis si elle compte mal. Pourquoi lui prêter d'autres desseins? Des arrière-pensées. Y voir un calcul quand il cherche seulement à réparer sa faute. À soulager sa conscience. Il ne faudrait pas, en chargeant ce repenti, décourager les candidats au rachat. Mettre tout le monde dans le même sac. Les vrais repentis et les faux.

Ceux qui glissent 7 fausses parmi les 208 monnaies du lot.

Qu'ont-ils fait des vraies ?

Se sont-ils payés sur la bête ?

Se sont-ils partagé ce maigre butin ?

Ont-ils voulu garder ça en souvenir ? Pour après ? Pour leurs vieux jours ? Pour leur dernier voyage ? Pour l'obole à Charon ?

Pour acheter le silence du prêtre ?

Ont-ils payé pour rester anonymes ?

Ce n'est pas cher payé. Le silence d'un prêtre. Plus quelques années à se la couler douce. À l'ombre. C'est précieux, l'ombre, dans cette partie de l'Italie. Rare donc précieux. En été ça vaut de l'or. Et pour une balance, ça n'a pas de prix. Il aurait pu finir dans le béton. Ou dans une baignoire. Dans un bain d'acide. Il aurait pu finir directement dans la mer. Disparaître sans laisser de trace. Alors que là il a son nom dans le journal. Son nom d'anonyme. Il fait les gros titres. Tout ça pour 7 pauvres pièces. Moi je dis que c'est donné.

Qu'est-ce qu'il risquait en rendant le trésor moins 7 pièces ? Et en ne donnant pas son nom. Pas grand chose au fond. C'est peu et ça peut rapporter gros. Comme le Pari de Pascal. Une mise de départ modeste, et à l'arrivée on rafle la mise. On décroche le gros lot. Le Jackpot. La une de tous les journaux. Traduite dans le monde entier. Moi je dis que c'est bien joué.

Évitons toutefois les jugements hâtifs. Définitifs. Évaluons correctement la situation. Et regardons d'abord ce qu'il y a dans le trésor qu'il a restitué. Comportons-nous pour une fois en archéologues, et non en journalistes.

D'un point de vue archéologique, et abstraction faite des fausses pièces, l'ensemble monétaire est constitué de deux groupes distincts.

Un premier ensemble regroupe des pièces en bronze frappées à Paestum, principalement du IIIe siècle av. J.-C.

Nous sommes donc après la conquête et la destruction de Poseidonia, dans une ville qui fait désormais partie de la République Romaine. Le pillage a commencé. Il ne s'arrêtera plus.

Normalement, dans un trésor monétaire, s'il n'a pas été bouleversé par les détectoristes, les couches les plus basses correspondent aux dépôts les plus anciens. Là, dans le sac que notre repenti (ou pénitent) a remis au Musée, après sa confession, il y a un sacco di cose, un tas de choses, en vrac, des trucs qu'il faudra trier. Mais cela va en gros, avec quelques exemplaires plus récents, jusqu'au début de l'Empire romain.

Un second ensemble regroupe des pièces de type «follis», datant du milieu à la fin du IVe siècle ap. J.-C.

«Les petits bronzes de Posidonia, de Velia et de la fin du Haut Empire ne manquent pas», précise dans son communiqué le numismate Federico Carbone de l'université de Salerne. «Un bon nombre de pièces de ces séries sont indéchiffrables en raison du faible degré de conservation. En outre, 45 spécimens pourraient fournir de plus amples informations après nettoyage. La composition du lot reflète donc à peu près ce que l'on trouve généralement sur le territoire de Paestum.»

Voilà pour l'apologue.

On ne saurait dire, à la fin, quelle est la morale de l'histoire. Si ce n'est pas une fable, inventée par quelque archéologue en mal de fouilles. Ou en quête de notoriété. Ce qui est sûr, c'est qu'elle est exemplaire. Révélatrice du contexte global, de l'augmentation, en Italie du sud et tout autour de la Méditerranée, et pas seulement dans les pays en guerre, pour alimenter la guerre, du nombre de pillages.

Ce qui n'entame pas l'optimisme du Directeur du Parc archéologique de Paestum, Gabriel Zuchtriegel :

«Il s'agit d'une importante restitution de documents authentiques indûment pillés, mélangés à des faux, qui peuvent désormais être réintégrés dans le circuit légal de la recherche et d'une mise en valeur muséale», a-t-il déclaré.

Avant de lancer un appel « à ceux qui pourraient cacher d'autres découvertes archéologiques chez eux », de les inviter à suivre le mouvement et à rendre, « en plus des objets, l'histoire qu'ils racontent de notre territoire.»

Situées en Campanie, à une trentaine de kilomètres au sud de Salerne, les ruines de la cité antique de Paestum - inscrites depuis 1998 au patrimoine mondial de l'Unesco - forment l'un des sites archéologiques les plus importants de la péninsule italienne.

La nécropole antique de la cité est bien connue des historiens de l'art ancien pour ses fresques grecques datant du Ve siècle av. J.-C. Et de ceux qui sont allés au Musée : au Museo Archeologico Nazionale di Paestum. Qui ont vu la Tomba del Tuffatore : la Tombe du Plongeur.

Ce Plongeur, ils l'ont vu plonger. Certains diront, catégoriques, qu'il saute dans le vide. D'autres, qui y croient, dans l'au-delà. La plupart penseront que c'est dans l'inconnu.

Mon pilleur est de ceux-là. S'il n'est pas allé au Musée, il l'a quand même vu. Forcément. Ce Plongeur est partout, dans toutes les vitrines, sur tous les présentoirs, sur tous les frigos. On n'y échappe pas. Ni à la question. Qu'il nous pose. Nous sommes suspendus à ses lèvres. Même si c'est en silence qu'il plonge. Dans le silence. Qu'il nous plonge. Dans un silence de tombe. De lui nous attendons la réponse.

Mon saccheggiatore pentito, mon « pillard repenti », ou engagé sur le chemin du repentir, l'attendait aussi. La réponse. Et puis, fatigué d'attendre, il l'a cherchée en lui-même. Dans l'introspection. Il a fait un bref bilan de sa vie. Il a mis sur un plateau ses péchés, sur l'autre les bonnes actions. On imagine de quel côté penchait la balance. Et qu'il ne lui a pas fallu longtemps pour prendre sa décision.

Toutefois, ce sont ces quelques secondes d'hésitation qu'il me semble reconnaître dans cette fresque. Ce laps de temps. Ce temps suspendu. Ce vol.

C'est le moment pour lui de sauter. De faire le grand saut. Le grand saut dans le grand peut-être. C'est là qu'il a été pris d'un doute, sinon d'un remords. Mon tombarolo : mon « pilleur de tombes ». C'est là qu'il a hésité. Entre disparaître avec son magot et le rendre. Et se rendre. Au confessionnal, puis aux autorités. C'est cela qu'il s'est dit en songeant au Plongeur. Au moment de plonger.

Moi aussi j'ai hésité. Entre ces deux titres, Il saccheggiatore pentito (Le pillard repenti) et La redenzione del tombarolo (La rédemption du pilleur de tombes). Certes, un boss peut se confesser. Dans un confessionnal ou à un psychanalyste. Ce n'est pas incompatible. C'est même assez courant. Dans les séries. Ce « pillard repenti » serait un bon titre. Un bon teasing. On imagine le bad boy touché par la Grâce. On veut absolument voir ça.

Mais celui qui se confesse ici, à Paestum, est plutôt un second couteau, un exécutant, un figurant. S'il a vraiment violé des sanctuaires, des sépultures, c'est par personne interposée, en payant des détectoristes pour qu'ils fassent des trous, éventrent les vases. Ce n'est peut-être rien d'autre qu'un collectionneur compulsif. Coupable seulement de recel.

L'autre difficulté est la voie. Sur laquelle il s'est engagé. Est-ce bien la voie du repentir ? Du vrai repentir ? Ou s'est-il comporté, là aussi, en faussaire ?

« La rédemption du pilleur de tombes » ne pose pas moins de questions. On peut se racheter en rapportant 208 monnaies antiques volées. Mais quand, sur les 208, il y en a 7 fausses, peut-on encore parler de rachat ?

Le problème étant insoluble, j'ai finalement opté pour L'addition. Bien qu'il s'agisse plutôt d'une soustraction. Avec les sept pièces qu'il a soustraites. Sept, si l'on a bien compté. Si ce n'est pas un conte. J'ai choisi ce titre parce qu'il y a tromperie sur la marchandise. Et dans cette triste affaire, c'est Dieu lui-même qu'il a essayé de gruger. En lui refilant sa fausse monnaie. Certes, 7 petites pièces, ce n'est pas grand chose. Dieu pourrait lui en faire cadeau, du moins passer là-dessus. Passer à autre chose. À des péchés un peu moins véniels. Carrément mortels.

Or, avec tous les articles que cela suscite, et la méchante réputation qu'il traînera jusqu'à la tombe, notre anonyme, et qui le poursuivra après, longtemps après, Il lui présente la note. Une note salée.


 

L'addition
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26 janvier 2021 2 26 /01 /janvier /2021 05:58
CHÈQUE-CHIC

Le chocolat Cémoi ce n'est pas lui. Je me disais en feuilletant LES ANIMAUX ET LEURS PETITS (dix photos originales en couleurs, texte de Monsieur FAURE, directeur d'école honoraire). COLLECTIONS CHÈQUE-CHIC. Cémoi & Lustucru.

Lui c'est du Lindt, je pensais en regardant ses dessins. Du Lindt avec le petit dragon. Dont il conserve le papier pour dessiner (en vérité il s'agit d'un carton léger). Chaque jour un titre. Fourni par GEHA (nom d’artiste de l’archiviste très dévouée). Et l'image qui va avec. Ou l'inverse. Car on ne sait lequel des deux a commencé. Ce qui compte, c'est le binôme qu'ils forment, GEHA et lui. Et le poème quotidien qu'ils nous donnent.

Tous les cartons d’emballage conviennent. Pourvu qu'ils soient compacts (au contraire des ondulés qui ne sont jamais utilisés) et qu'ils viennent de la maison. Ils ont fait leur temps, mais il y en a d'autres à faire. À inventer.

C'est comme ça que finissent chez Pierre Albasser les pâtes alimentaires (exclusivement des Barilla!), les mouchoirs en papier, médicaments, produits cosmétiques, etc. Qu'ils commencent.

Cette nouvelle vie, quand on l'entame, c'est comme le chocolat, comme son chocolat préféré (très noir, 85% de cacao), on ne peut plus s'arrêter.

Imaginons maintenant qu'il choisisse, parmi les chocolats, le bon vieux Suchard, sa bonne vieille vache Milka. Ce ne serait pas, on le comprendrait vite, parce qu'elle atteste, cette vraie vache, la présence du lait et incarne les valeurs de la marque comme l'authenticité et la tendresse, mais en raison de l'emballage. Assez consistant, assez résistant pour qu'on puisse dessiner dessus. C'est-à-dire au dos.

Voilà où passe le chocolat. Quels voyages il nourrit.

Car on voyage beaucoup, avec Pierre Albasser.

On va du coq à l'âne. Sans passer par Angoulême. On n'avale rien, que des couleurs. Provenant des stylos à bille, feutres, crayons et même cartouches d’encre en bout de course qu'il a quémandés ou glanés ici ou là.

On voyage comme moi avec le chocolat Cémoi ou les pâtes Lustucru. Avec mes chèques-chic. À peine ai-je retrouvé LES ANIMAUX ET LEURS PETITS que LA BRETAGNE m'appelle. Et LA PROVENCE. Et bientôt L'AFRIQUE dont les images défilent comme dans un album de timbres. Mon gros Thiaude que je n'ai pas ouvert depuis des lustres. Dans quel grenier est-il rangé ? Est-il déjà en vente sur eBay ? Avec ma collection de timbres ?

Pierre Albasser et GEHA ne m'ont pas redonné le goût de la collection (j'ai définitivement rompu avec l'accumulation capitaliste, entamé depuis longtemps ma décroissance). En revanche, ils m'ont réconcilié avec l'art postal. Par quoi elle a commencé et dans quoi elle excelle.

Je me rappelle mes premiers pas dans le mail art, la chaîne que j'avais lancée, les artistes que j'avais sollicités. Les œuvres ont voyagé de poste en poste. De ville en ville. Dans quel musée ont-elles fini ? Sont-elles toujours à Strasbourg ?

Pierre Albasser n’a jamais fait de l’art postal, c’est GEHA qui exploite à l’occasion ses petits dessins pour les lancer sur l’orbite timbrée.

Et il n'y a pas de raisons que cela s'arrête. Pour eux le voyage continue. Avec tout ce qu'ils récupèrent et recyclent. Oblitèrent afin de lancer leur marque. D'imposer leur griffe. Leurs rayures, leurs hachures. Leurs couleurs.

 

 

Photos © Pierre Albasser et GEHA.

Photos © Pierre Albasser et GEHA.

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22 janvier 2021 5 22 /01 /janvier /2021 06:49
Volontiers joyeusement et à juste titre

Des voies dans la forêt. Dans la forêt de Tannières. Celle-là, romaine et qui va, comme la prose quand elle suit son étymologie, « droit devant ».

C'était la mienne. Jusqu'à la Maison Forestière. Où j'ai pris à droite (venant d'Archettes), au panneau qui indique la Route forestière du Faîte de Chaudegoutte, la direction du Vestige Gallo-Romain : un temple dont il ne reste que les substructions. Une statue dans sa niche et une inscription votive à Mercure dont les originaux sont au Musée d'Art Ancien et Contemporain d'Épinal.

C'est là que j'ai rencontré CATVLLINVS. Son nom écrit dans la pierre. Un grès gris local. C'est son nom qui m'a arrêté.

J'ai tout de suite pensé à un nom d'assonance. Un nom d'apparence latine, couvrant les batailles dont la rumeur vous parviendra, mais assourdie. Vous diriez (parce que vous arrivez à Cheniménil?) que c'est un petit chien qui gémit pour que vous le caressiez. Et l'adoptiez.

Vous diriez de ce nom qui grogne gentiment, qu'il couvre comme un manteau. Comme ce manteau gaulois très court, porté aussi bien par les hommes que par les femmes, et en toutes saisons. Surtout en forêt. Où votre capuchon en laine vous protège de tout ce qui tombe du ciel. Et du ciel lui-même s'il a la mauvaise idée de vous tomber sur la tête.

Voilà donc mon « combattant » avec son éternelle pèlerine munie d'une capuche, le voilà arrivant par la route. Enjambant la Moselle avec le pont dont les arches subsistent dans le nom de la ville qu'il laisse derrière lui pour attaquer la forêt. Avec ses 32 dents, s'il est bien le louveteau qu'on entend dans son nouveau nom. Qu'on entend arriver. Ou le petit chien de la maison. Qui aboie quand vous passez. Quand vous vous arrêtez.

Car vous vous arrêtez au sanctuaire situé en bordure de voie. Vous franchissez le fossé avec le chemin et continuez jusqu'au temple. Un petit temple mais en dur. En moellons de grès et couvert de vraies tuiles. Capable de résister à toutes sortes d'ennemis, à commencer par le temps.

Vous prenez le petit sentier empierré de déambulation pour les pèlerins. Vous êtes, du moment que vous vous arrêtez, à partir de ce moment un pèlerin. Vous tournez comme les Gaulois autour de vos dieux. Apollon, Mercure et Rosmerta. Une déesse de l'abondance. Qui remplira votre panier si vous l'invoquez comme il faut. Votre panier en osier si vous êtes chercheur de champignons.

Ici, en forêt de Tannières et dans ce petit temple, c'est seulement Mercure. C'est lui qui garnit votre bourse si vous êtes dans le commerce. Qui éloignera le danger et fera votre route très sûre si vous êtes un simple voyageur.

C'est lui qu'il vous faudra remercier par avance. Avec toutes sortes de cadeaux. Déposés, enfouis, brisés comme il faut. Et la formule d'usage. Où figurera son nom. Au début et au datif, car c'est à lui que vont vos dons. Et ensuite votre nom. De pérégrin. De pèlerin ou dédicant. Dont l'orgueil ne doit pas cacher la piété.

Lui, s'il pouvait choisir, il opterait pour un porteur d'offrandes, un pain et un coffret de tablettes à écrire.

Mais il s'appelle CATVLLINVS, et ce sera une inscription votive. Un banal ex-voto.

MERCVRIO CATVLLINVS MERT FIL V.L.S.M. « À Mercure, Catullinus, fils de Meritus, s'est acquitté de son vœu avec plaisir et à juste titre. » Selon la formule consacrée.

Ce qui lui permettra, il l'espère, de reprendre tranquillement la route. Et sous une autre forme, un autre déguisement le combat. Avec de nouvelles armes, par exemple la poésie.

Celle de Catulle, né en -84 à Vérone, en Gaule cisalpine.

De quelle urine il se frottait les dents et se rinçait les gencives, il ne saurait le dire. Ni s'il promène des épigrammes dans ses tablettes à écrire.

D'autres après lui déclameront contre les ennemis rassemblés dans le tunnel. Contre le chat décapité par la micheline. Contre sa tête qui les cherche dans les branches.

Sur ce chemin de la poésie, et de la satire, le hasard mettra sous mes yeux un autre Catullinus. Dans une lettre de Sidoine Apollinaire à son cher Montius. Écrite sans doute à Lyon, en 469, sur des événements datant de 461.

Ce nom, on l'aura donc porté pendant presque six siècles. Il aura traversé les siècles.

Mais pour le rencontrer, il faut d'abord, bien après Archettes et juste avant Cheniménil, quitter la voie romaine et retrouver les vieux chemins : les anciennes habitudes.

S'en remettre à la poésie.

La poésie éloigne-t-elle le danger ? Un danger qui est partout, quand on voyage en forêt, qui surgit quand on s'y attend le moins.

Sans doute, si l'on pense à la place que les Gaulois réservaient aux poètes, dans leurs armées. Au rôle qu'ils leur faisaient jouer dans les combats. Où ils étaient en première ligne, à balancer leurs chants.

Quels ennemis effraierait-ils, aujourd'hui, avec leurs poèmes ?

Le petit orvet ou le Marc, celui qui joue avec et qui me le glissera dans le cou si je n'abandonne pas illico mon pot-de-camp, si je ne renonce pas définitivement aux brimbelles?

La couleuvre qui dormait en rond au soleil ou le Pépère qui la dérange, qui la déloge puis l'écrase avec sa canne (le bâton qu'il s'est taillé, avec son couteau suisse, son bâton de pèlerin)?

Catullinus pourrait être le fils de Catullus, comme ce receveur dont la stèle funéraire sera trouvée plus loin, à Saverne. Le diminutif d'un diminutif. Je le verrais bien arriver par la route, ce fils plus petit que son père mais guère moins combatif. Ce nabot, il ne faudrait pas le chercher. Avec ses cheveux en brosse et ses oreilles décollées. Il ne faudrait pas le détourner de sa tâche qui consiste à cueillir tout ce qu'il peut.

Le CATVLLINVS de la forêt de Tannières n'est pas fils de CATVLLVS, mais de MERT. Qui serait MERITVS.

Un autre nom d'assonance, ou un nom de traduction (comme ces « Dubois » devenus « Baleine » en passant du gaulois au latin).

Je ne serais pas loin de reconnaître, dans ce MERT ou MERITVS, un « Pourvoyeur ». Quelqu'un qui remplira, si je me suis acquitté de mon vœu correctement, mon panier. Si je me suis acquitté volontiers joyeusement et à juste titre de mon voeu. Il le remplira de petits gris.

Quand ils donneront.

S'ils veulent bien donner à nouveau.

Les petits gris de sapins et pourquoi pas de hêtres. Qu'on disait meilleurs mais plus rares. De plus en plus rares. Tellement rares que je les croyais disparus. Parce que je n'en trouvais pas dans mes bois. Pas une fois ils ne sont venus garnir mon panier. En revanche, ils revenaient souvent dans la conversation. Dans les chasses miraculeuses d'autrefois. Mais on avait trop cueilli. Sous les hêtres puis les sapins. On avait épuisé la ressource.

On ne le disait pas comme ça, pas encore, mais c'était déjà l'idée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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20 janvier 2021 3 20 /01 /janvier /2021 15:58

Des mots épaves, comme ceux qui s'y accrochent, écartés par la peur et drossés vers la page.

On ne sait pas à quel pays Adèm a été arraché, dans quel drame il nous replonge, mais nous nous réveillons avec lui. Nous rassemblons ses souvenirs. Nous sommes les rescapés de son naufrage. Les dépositaires de son histoire. Lecteurs. Cueillant les vestiges échoués. Rassemblant les preuves. Cherchant dans le nom qu'il porte ce qui l'a porté là. Ce qui fait de lui, Adèm, le dernier survivant. Et aussi le premier. Le premier homme.

Adèm est seul et de tous les exils. Seul au monde et formidablement présent. D'autant plus réel qu'il n'y a pas, dans ce roman, d'effets de réel. Il n'a pas besoin de ça pour exister.

 

            La nuit nous serons semblables à nous-mêmes

            Alain Giorgetti

            Alma éditeur

            novembre 2019

 

 

 

La nuit fond lentement
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18 janvier 2021 1 18 /01 /janvier /2021 11:30

Une œuvre où la forêt est omniprésente, celle de Narcisse Virgile Diaz de la Peña. La forêt de Fontainebleau dont ce peintre -du groupe de Barbizon- sait comme personne saisir la lumière. Le « papillotage ». Cette chose merveilleuse qui éblouissait Flaubert et qui brille à peine moins chez Baudelaire quand il parle de Diaz. Du « papillotage de lumière ». De ce talent de coloriste que beaucoup lui reconnaîtront, et que Van Gogh admirera.

Mais ne brûlons pas les étapes. Ni nos vaisseaux.

Brûler ses vaisseaux ne signifie pas comme on croit trop souvent couler sa flotte, mais se lancer hardiment dans une entreprise, sans trop réfléchir aux conséquences.

C'est là, me semble-t-il, qu'il faut chercher. Dans ceux qui prennent des risques, qui aiment l'aventure. Et non en novembre 42, le 27 novembre 1942 exactement, quand 90 bâtiments français, dont la totalité des bâtiments de haute mer, se sabordent pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi.

C'est dans les exaltés, et non à Toulon que je trouverai la réponse à ma question. À cette question qui me tint éveillé longtemps, et qui me réveilla plusieurs fois. Ravivant du même coup mes craintes.

Car la flotte française n'avait pas fini de brûler qu'un tyran de Sicile, Agathocle de Syracuse, arrivait en Afrique avec la ferme intention de « brûler ses vaisseaux ». Afin, murmurent les mauvaises langues, de s'attribuer la paternité de l'expression. Et de m'interdire tout espoir de retour. De m'obliger à combattre.

Répondre à la question ou arrêter d'écrire, tel est le choix qu'il me laisserait. Ce tyran. Qui faisait la course en tête et éliminait un à un ses rivaux. Des concurrents aussi redoutables que Guillaume le Conquérant ou Hernán Cortés. Je n'attendrai donc pas qu'il sorte vainqueur pour dire comment, de « jeune apprenti dans une fabrique de porcelaines de Paris », on devient le « charmant coloriste » apprécié de son temps, et souvent imité.

Les artistes que je fréquente aiment les assiettes ébréchées, les plats fendus, tellement qu'ils les cassent et recassent pour en faire une mosaïque enfin à leur goût, qui est aussi grâce à eux -et à leur insu- le portrait brisé et « raccommodé » d'une époque. Belle parce que passée.

C'est ainsi que je compose mon chant. Je pratique l'assemblage. Je travaille à « coudre ensemble » des morceaux. C'est le métier du rhapsode.

Et le rhapsode que je prétends être ne voudrait pas à son tour brûler ses vaisseaux. Ou sa vaisselle. En se lançant dans une entreprise périlleuse et en se privant de toute possibilité de repli.

Je veux bien redonner aux assiettes et à ce qu'il y a dedans une nouvelle jeunesse, une seconde vie, prendre la décision d'écrire là-dessus, mais je ne m'interdis pas un retour en arrière. De revenir à mes premières amours. À l'emploi de la couleur qui était au départ ce qui m'empêchait de dormir, et qui est la seule question qui se pose. Qu'on doit se poser.

Comment, quand on est apprenti peintre à la manufacture de porcelaine Arsène Gillet, s'initie-t-on à l'emploi des couleurs ? Suffira-t-il ensuite d'aller chez son marchand de couleurs attitré, H. Vieille, au no 35 rue Laval à Paris ? Est-ce ainsi qu'on devient le « magicien de la couleur » ? Celui qui est capable d'enchanter ses forêts de couleurs extraordinaires, turquoise, rubis, émeraude et or, et en même temps de nous plonger sans cesse dans la mare : dans le noir. Le noir le plus intense (Anish Kapoor peut remballer son Vantablack !). Le plus définitif.

 

Brûler ses vaisseaux
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15 janvier 2021 5 15 /01 /janvier /2021 08:35
Ils sont Q

Ils sont ce que Claude François était aux Four Tops, des recycleurs. Les tubes qui trottaient dans la tête de l'énergumène en peau de bête, de ce Q Shaman avec ses cornes de bison et ses tatouages nazis, de ce « loup de Yellowstone  » qui se prétend de race supérieure car Extraterrestre, ils nous les resservent en version française. Mais contrairement à Claude François et à Sylvie Vartan qui proposaient des adaptations librement inspirées des hits de la Soul Music, ils nous livrent des traductions littérales.

Ils ne font plus confiance aux médias, aux merdias comme ils disaient il n'y a pas si longtemps, aux médias des fake news comme il les appellent maintenant, comme Trump qui les boycotte et il a bien raison, ces médias fake news sont au service de Bill Gates, de l'élite pédocriminelle et de sa plandémie, de la dictature sanitaire, de la 5G, du vaccin qui va tous nous pucer.

Pour s'informer ils vont à la source, chercher ce qu'on leur cache, l'adrénochrome, la drogue des tarés de l'État Profond, l'adréno des déms (démocrates ou démons) qui continueront, avec Joe Bidon, à kidnapper les enfants.

Comme eux je me réinforme, je puise au hasard.

J'aimerais penser que tout est parti de là, de Las Vegas Parano, le livre du journaliste Hunter S. Thomson, en déduire que beaucoup l'ont lu, qu'on lit de plus en plus, que l'adrénochrome a au moins eu ce mérite, de donner une nouvelle jeunesse au roman, de redonner à la littérature un peu de son prestige, de ses pouvoirs, et voilà :

 

« Seul trump combat le nouvel ordre mondial. Et à sauvé des milliers d enfants des tunnels de la prostitution et arrête des pedo criminels sataniques A vomir toutes ces pourritures »

« des luciferiens sont des sataniste d ailleur l ensyme dans la vax se nomme la luciférase »

« que vous êtes stupide et binaire, votre esprit est bien trop étriqué pour voir la vérité en face.

Je ne suis ni pour Trump, ni pour Biden, ni pour Macron, parce que ce ne sont que les pions d'une élite cabaliste qui dirige ce monde depuis des siècles.

Je ne suis absolument pas naïf, et je vous souhaite d'avoir mes connaissances, ça vous éviterai de croire bêtement "au plan".

Trump est une opposition contrôlée, une psy op, visant à perdre les pseudos complotistes qui viennent juste de se réveiller, pour ma part je sais toutes ces choses depuis plus de 6ans, alors que Q et tout son baratin n'existait pas.

Et pour ce qui est des "vaccins" je pourrais vous en apprendre plus que vous ne pensez, je connais les travaux de Claire Séverac depuis des années, la Luciférase et la marque de la bête, les nanos bots et autres perturbateurs endocriniens ne sont pas non plus des secrets pour moi.

Parce qu'on a compris l'arnaque de Trump et qu'on le dénonce on est forcément de l'opposition !? Que vous êtes dénuée de réflexion, pas étonnant que vous soyez tombée dans le panneau des QAnon !!

Vive les êtres galactiques qui oeuvrent pour la lumière de la 5d !! »

 

J'en ai encore viré un hier soir, qui avait envahi mon Capitole, qui me chantait du Silvano Trotta, j'ai arrêté d'un clic son Odysee.

 

Ils sont Q
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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 15:33

Je me suis endormi hier soir en forêt de Brocéliande. Dans ce qu'il en reste. Depuis les incendies. Le dernier date de 1990, et il y en aura d'autres. Si rien n'est fait.

Par chance, il y a des chasseurs et qui veillent. Et François Pinault. Et d'autres patrons, bretons ou pas, engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ils ne sont pas tous des pompiers pyromanes, comme le prétend l'Ultragauche. Particulièrement implantée en Ille-et-Vilaine, elle rêve de faire du massif forestier de Paimpont une nouvelle ZAD et oublie les mesures concrètes pour protéger les zones épargnées par les flammes, et reboiser les plus atteintes. La nécessité de maintenir une lande « jeune » afin d'éviter les risques d'incendie.

J'avais commencé, avant de me coucher, un texte qui devait clore ma Forêt intérieure et dont je n'étais pas satisfait. Je le trouvais inabouti et d'un goût douteux.

Que la forêt de Paimpont prenne feu, je disais, c'est écrit dans son nom, et les pompiers dépêchés sur place n'éteindront pas l'incendie. Qui durera cinq jours, détruisant 700 hectares. Le quatrième incendie depuis 1959, et certainement pas le dernier.

À ce rythme, c'est tout le mythe de Brocéliande qui part en fumée, et cela sans retour. La Fée Morgane ne sait plus où enfermer ses faux-amants, dans quel Val. Il y a bien une rivière, mais ce serait les jeter aux cochons, et très mauvais pour le tourisme. Déjà refroidi par ces feux à répétition, et qu'il ne faudrait pas désespérer en épandant le lisier trop près des lieux de baignade.

Un programme d'action a été préparé, sur lequel je me suis finalement endormi.

Inutile de préciser que j'ai mal dormi (la forêt de Paimpont n'avait visiblement pas apprécié mon humour), et que les pensées que je rencontrais au sortir de cette nuit agitée n'étaient pas faites pour me rassurer.

Heureusement, la radio allumée pour tenter de les chasser, dissipa jusqu'aux dernières les brumes matinales.

La radio ou plutôt Lana Del Rey dont le tout nouveau single me transporta immédiatement sur ce que Michèle Aquien appelle dans son livre (dont c'est le titre) L'autre versant du langage : celui du rêve et de la poésie.

Un miracle est par définition un effet sans cause, mais cela ne m'empêchait pas d'en chercher une. Dans les allitérations et même la paronomase que j'entendais dans ce nouveau single. Intitulé Cantrels (c'est ainsi que je le reçus) over the Country Club. Cantrels (comme si le mot existait en anglais) qui ne pouvaient être que des « chanterelles ». C'est-à-dire des girolles. Poussées sous les arbres et dans l'herbe de ce Country Club. Tapissant littéralement la pelouse. Voilà l'image qui m'a cueilli au réveil. Sur laquelle je me suis réveillé. Et qui m'a accompagné jusqu'au breakfast. Jusqu'à mon breakfast continental (café et pain d'épices, pour bien démarrer la journée).

Cette image de girolles sur le Country Club (jaune sur vert, le tableau était parfait, l'idylle pour une fois réussie) m'installait dans un paradis dont rien, ni serpent ni les midges, ne pourrait me chasser. Aucune menace à l'horizon. Pas le moindre nuage.

Il était évident qu'un country club comme celui-là offrait, avec son gazon fraîchement tondu et d'un vert éclatant, la possibilité de pratiquer toutes sortes de sport, le tennis, l'équitation, le golf, le polo, et la chasse aux champignons. S'il fallait absolument les cueillir. On pouvait se contenter de les voir coloniser la pelouse, goûter le beau tableau que faisaient ces girolles. Le contraste. Je n'y voyais pas d'inconvénient. Ni de contradiction. Ou alors elle était assumée. On en jouait. C'était finalement très disruptif. Très américain.

C'est ce que je pensais. Jusqu'à ce que l'idée me vienne. De vérifier. Que « chanterelles » se disait bien cantrels en anglais.

Ce qui n'était pas le cas, hélas. J'eus beau chercher sous les arbres et dans l'herbe, dans les assiettes et les dictionnaires, je ne trouvai que des chanterelles.

Une golden chanterelle qui est notre girolle (un jauniré!).

Une yellow foot chanterelle qui est la chanterelle en tube (mon charbonnier!).

Une black chanterelle ou horn of plenty, une « corne d'abondance » qui est la trompette de la mort.

Mais pas de cantrels.

Manifestement les girolles ne poussent pas sous ce nom aux États-Unis. Aux États-Unis comme ailleurs rien ne pousse sous ce nom. Sous un nom qui n'existe pas.

Ce qui est faux, j'en ai la preuve avec les nostocs. Qui parsemaient la pelouse à la pluie tombée et disparaissaient aussi sec. Qui ponctuaient le jardin, la terrasse et même les escaliers bien avant que je ne rencontre leur nom dans le dictionnaire des mots rares et précieux.

Je poursuivis mes investigations (mes vérifications !) en ouvrant l'ordinateur et en cherchant le nouveau single de Lana Del Rey. Avec, si possible, le clip. Où on verrait enfin à quoi ressemble ce Country Club (que je me représentais encore comme une Huttopia, pas forcément en bois mais dans les bois).

Je n'eus pas de mal à trouver Lana Del Rey. Dévoilant le clip et la chanson-titre de son nouvel album : Chemtrails over the Country Club.

Je ne rêvais pas. C'était bien le titre. Il fallait regarder non pas, selon notre bonne vieille habitude, sous les arbres et dans l'herbe du Country Club, mais en haut, au-dessus de nos têtes, chercher dans le ciel des girolles qui étaient des traînées blanches créées par le passage des avions. Et pas les taches que forment, que sont censés former ces champignons sauvages dans le gazon anglais de ce club sportif privé haut de gamme et américain. Cette explosion de jaune qui me tira du lit et qui donna à mon café et à mon pain d'épices un goût fruité d'abricot.

Des chemtrails (que je prononçais mal, d'ailleurs, un peu comme chemin, un chemin qu'on verrait au début et dont la suite était à chercher sur le sol, et non comme il le fallait dans le ciel), j'en avais aperçu comme tout le monde en errant sur la toile. En écoutant les conspirationnistes. Je savais qu'ils croyaient ces traînées délibérément répandues (pour des raisons cachées qu'on connaîtrait bientôt). Et que cette rumeur aussi se répandait. Que certains ramassaient déjà des « filaments sur le sol ». Comme d'autres des chanterelles dans le gazon impeccable du Country Club. Ou des balles de tennis. Ou de golf. Des filaments blancs qui se déposeraient après le passage d'avions laissant des traînées identifiées comme des chemtrails. En réalité, il s'agit d'araignées, de jeunes araignées qui migrent en tissant un fil emporté par le vent. Un phénomène tout a fait classique appelé fil de la vierge.

De quoi parlent les chemtrails qui passent dans la chanson-titre de Lana Del Rey et sur le Country Club ? Qu'est-ce que ça raconte?

Un amour de jeunesse, d'abord, à qui elle semble s'adresser. Cela dans une Californie vintage, dans un ciel bleu piscine et parcouru de chemtrails qui se croisent. Comme les rails du destin

« Je ne suis ni blasée ni malheureuse, chante-t-elle (notre chanterelle), je suis toujours si étrange et sauvage. »

Sa sauvagerie éclate à mi-parcours, quand un accident de voiture nous précipite fatalement dans une forêt obscure et remplie de loups. Et de louves. De goules. Qui sont, on les a reconnues, des fées. La fée qu'on rencontre au carrefour. Près de la fontaine ou de la mare. La fée sans son masque.

 

Les chanterelles du Country Club
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12 janvier 2021 2 12 /01 /janvier /2021 09:09

Sur les murs de mes amis il y a des chats, des chiens, et il y a ça, que Goya mit sur le sien quand il vivait retiré dans la Quinta del Sordo, le « Domaine du Sourd», sur les rives du Manzanares.

Le Chien -Perro hundido, ou simplement El Perro- fait partie des Peintures Noires, un ensemble de 14 panneaux peints directement sur les murs de la Quinta del sordo, la maison de campagne de l'artiste. Dernier de la série réalisée entre 1820 et 1823, cette peinture -fresque transposée sur toile- est actuellement conservée au musée du Prado à Madrid.

Un chien (titre plus récent) est ce matin sur mon mur. Et je ne me demande pas s'il est enseveli dans le sable ou s'il lutte contre le courant, s'il sombre dans des sables mouvants ou s'il tente d'émerger, de se sauver en regardant vers le ciel -vers les oiseaux qu'on voit ou croit voir sur la photo de J. Laurent en 1874-, s'il représente la fin du monde, s'il est une allégorie de la mélancolie, ou la fidélité par-delà la mort.

D'abord ce n'est pas un chien mais une Tête de chien (autre titre du tableau), et tellement humaine qu'elle pourrait résumer notre condition, s'il fallait absolument y voir un symbole.

La tête suffisait. Le peintre n'est pas allé plus loin. «Ayant compris, nous dit Guido Ceronetti (dans La lanterna del filosofo, Adelfi, 2005), que cette tête noyée dans une masse d'une amertume indéfinie, avec, au-dessus d'elle, un espace énorme, peut-être vide, peut-être peuplé d'êtres invisibles, peut-être nu, peut-être vêtu de Dieu, un espace que l'étrange couleur ne permet pas d'appeler ciel, sinon dans un sens profondément intérieur, était une image, qu'il ne fallait pas dévier vers rien d'autre, pas corrompre avec des ajouts et de faux compléments, de l'infini. »

Ne cherchons pas derrière l'image. Le portrait de l'artiste en vieux chien (il a presque 80 ans quand il a réalisé cette fresque) ou sa vision de la condition humaine.

Goya n’a rien fait « pour transformer la signification du tableau en message à autrui », constate Daniel Arasse.  « Le tableau a une signification, mais celle-ci, résolument intime, est réservée au peintre (…). »

Selon Maryline Maigron, « c’est justement ce qui a séduit Tabucchi et lui a permis de s’emparer de la figure peinte du chien. »

Apparu dans Sogni di sogni, il resurgit dans Tristano muore pour y jouer un rôle primordial.

« Mais si, à la différence de Goya, Tabucchi transmet un message à son lecteur, le sens en reste multiforme et difficile à décrypter. »

Ce Chien, on le voit, résiste à l'interprétation. Il garde son secret comme d'autres la maison. Le lien avec l'enfant, le rôle qu'il pourrait jouer de guide, tout cela restera un mystère.

C'est un petit chien noir, mais on n'a pas envie de jouer avec lui. De lui demander ce qu'il nous chante, en patois ou dans le latin du dimanche, quel de profundis il sile et pour qui.

Ce chien aboierait, son maître ne l'entendrait pas. On est, il ne faut pas l'oublier, dans la Maison du Sourd. Son gémissement, si aigu soit-il, est muet.

Ce chien regarde en direction d’un lieu situé dans le hors-champ du tableau vers la droite, il ne nous regarde pas.

Et pourtant il nous regarde. Il voit en nous l'enfant. Son œil perdu le cherche dans les sous-bois. Il tente de lui sortir la tête de la mousse, des jeunes sapins, de l'arracher à ses charbonniers, de le conduire vers la clairière, vers des zones peu boisées où il y a des rochers mais aussi une fagotière, de le hisser vers cette lumière qui tombe de la canopée. Des ciels de cendre.

 

 

Un chien
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9 janvier 2021 6 09 /01 /janvier /2021 07:53

 

Militaire comme cette voie de 60 qui montait tout droit passé le pont de chemin de fer, qui attaquait un vallon n’offrant, dans ses premiers kilomètres, aucune résistance, qu'une poudrière devenue, comme le fort qu'elle alimentait, gîte à chiroptères, notre route n'allait pas jusqu'à la lisière. Nous la laissions continuer sans nous et prenions à gauche la direction de la forêt. Du cœur de forêt. Il battait plus vite, plus fort à mesure qu'on approchait du plateau.

Là était la forêt profonde, mais nous n'y étions pas encore. Il nous fallait marcher pour effacer ce qui restait de bords, tourner avant que les marguerites ne délogent ces pauvres violettes sous le douteux prétexte qu'elles ne sentent rien.

Nous remontions la rivière. Un mince ruisseau mais canalisé où j'allais, enfant, mâcher un trèfle qui avait un flûté goût d'oseille ou prendre des têtards. Pour les montrer en classe. Les observer. Pendant la leçon de choses. J'élevais aussi, comme tout le monde, des hannetons dans des boîtes d'allumettes. Mais je ne les faisais pas voler en rond au bout d'un fil, il n'y avait pas de pêcheur dans la famille. La chasse aux champignons nous occupait trop.

Une goutte, comme on appelle dans les Vosges un ruisselet. Ou la petite source à l'origine du ruissellement dans le vallon. Elle est un peu plus haut. Nous revenons en général par là. Nous nous y donnons rendez-vous. Rendez-vous à la fontaine on se dit, au moment de se quitter. Et les écoliers savent, quelque chemin qu'ils prennent, qu'ils s'y retrouveront, la cueillette terminée. Ils savent que c'est là et comment on y va.

Il faut imaginer le torrent, à la fonte des neiges. Là, ce que nous voyons couler, sur la gauche, quasiment goutte à goutte, ce n'est même pas un ru. Mieux vaut suivre les rails, à droite, remonter avec elles. Il n'avait pas fallu creuser pour faire passer le Decauville. Il suffisait de raboter par endroits la roche, un grès rose où nous cueillions, en marchant, des clochettes. Nous les cueillions des yeux, et des oreilles. Ces clochettes sonnaient mieux, en tout cas plus piémontais que campanules, mais elles ne voyageaient pas moins mal que les petites fraises qui finiraient écrasées dans le pot-de-camp. Si nous nous arrêtions.

Nous avions mieux à faire. D'autres cueillettes en vue. Un panier en osier à remplir.

Aussi quittions-nous les rails sans regret. Le grès rose pour un poudingue grossier où un petit chemin grimpait dans les galets. Il y avait à droite et à la saison des framboises que nous laissions pour continuer vers les jaunirés : ils affectionnaient les talus. Nous les ramasserions jusqu'au dernier. Après les girolles, ce seraient les bises vertes sous les feuilles: les russules verdoyantes. Puis, sous les sapins et les pins du plateau, dans la mousse et les brimbelliers (les myrtilliers), les gormelles: les amanites vineuses. Des cèpes enfin, dans notre petit bois de hêtres. Des gros pieds, tontons, ou polonais, comme nous les appelions. Et ils venaient miraculeusement garnir notre panier.

Mais nous n'y étions pas encore. Nous n'y sommes toujours pas.

De la forêt nous ne voyons qu'une partie : le sous-bois. Le bas. Avec ses petits arbres. Nous rampons dans la mousse. Cherchons sous les brimbelliers. Et nous nous croyons sur le plateau. Arrivés au sommet.

En haut, c'est la canopée, et dans les peuplements résineux qui la composent, nous aurions bien du mal à dire où sont les douglas, les pins sylvestres ou pins de Weymouth. Nous regardons sous nos pieds, balayons le sol autour, et quand nous levons les yeux, ce n'est pas pour voir ce qu'il y a au-dessus de nos têtes, au bout du tronc, mais pour montrer le pied rose que notre couteau suisse vient de cueillir. Le plus délicatement possible. Et comparer nos paniers.

Nous sommes du peuple des sous-bois, des animaux qui ne sont pas ceux qui vivent dans la canopée. Nous aimons l'ombre, le calme, l'absence de vent. Et surtout l'humidité. Sous couleur de chercher, nous nous confondons avec notre environnement. Notre stratégie est l'immobilité. C'est une forme particulière de mimétisme.

Si nous marchons beaucoup, si nous revenons sur nos pas, ce n'est pas seulement pour effacer nos traces -pour décourager la concurrence, la lancer sur de fausses pistes-, mais aussi pour balayer tout ce qui reste de bords, de bordures, pour que notre forêt soit sans lisières : une forêt intérieure.

Le sous-bois est le seul endroit que nous puissions habiter. Bombardé de choses qui tombent. Qui pourrissent. Qui nourrissent. C'est là que vont naître et grandir les futurs arbres de la canopée. Mais nous n'y serons plus.

Nous y serions, nous n'aurions pas le temps. Les yeux. Pour regarder en haut. Habitués qu'ils sont à chercher dans la mousse et sous les feuilles. À fouiller cette poubelle. À cueillir les restes de ce qui a été. Et qui sera.

Le présent avec ses canopées ne nous intéresse pas.

Nous lui préférons les charbonniers qui poussent sous les jeunes sapins, qui font des taches dans la mousse. D'une couleur variant du brun au fauve avec des nuances grisâtres. Et de violet. Ils forment des colonies.

Une chanterelle en tube qui a élu ces déserts et qui est, comme tous les solitaires, rarement seule.

La forêt intérieure
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18 décembre 2020 5 18 /12 /décembre /2020 08:07

 

Quand on parcourt la presse (en ligne), il arrive qu'un titre vous arrête, vous donne envie de pousser la porte que vous découvrez entrouverte:

À Épinal, il achète une maison… qui n’existe pas.

Cela dans Vosges Matin, le journal où mon père travaillait, à Épinal justement et quand c'était encore La Liberté de l'Est. Il y racontait les exploits du SAS, le club de football qu'il suivait dans ses déplacements.

Aujourd'hui, ce n'est plus l'épopée des boutons d'or que nous chante le quotidien, c'est une saga immobilière dont le héros malheureux se retrouve propriétaire d'une maison qui n'est pas la sienne. Celle qu'il a visitée il y a trois ans, et achetée. Pour faire de la location et héberger son fils.

À peine installé, le fils reçoit la visite de l'huissier. Qui lui demande ce qu'il fait là. « Je vis dans la maison de mon père !  -Pas du tout, rétorque l'huissier, votre père est bien propriétaire, mais de la maison mitoyenne… »

L’information de l’huissier est exacte. Le bien dont le père se croit propriétaire et où réside depuis six mois son fils fait l'objet d'une procédure de saisie. D'où la venue de l'huissier. Sur le compromis de vente, le numéro de parcelle correspond à la maison d’à côté.

Or la maison d'à côté était occupée, jusqu'à une date récente, par un locataire. Le fils pourrait y transporter ses pénates, mais son père a déjà un crédit à rembourser. Il ne peut pas non plus rester chez lui. La maison qui devait être vendue aux enchères a été achetée in extremis et le nouveau propriétaire lui réclame maintenant un loyer.

On peut rappeler qu’à l’origine ces deux maisons mitoyennes appartenaient à deux SCI différentes, mais avec la même gérante à leur tête. Une gérante qui ne s’estime pas responsable de la situation. Du fait qu'on se retrouve à trente ans habitant chez son père. Une maison qui n'existe pas.

 

Une maison qui n'existe pas, j'en connais une, à Épinal. Nous l'avons même visitée, avec mon père. Celui qui nous la faisait visiter était la voix de son maître, depuis longtemps décédé, mais qu'il maintenait en vie en montrant son œuvre. En racontant comment elle s'était bâtie. Comment il l'avait bâtie. Car si le « père Aubry » avait l'idée, l'argent, lui il fournissait les bras. Il pelletait de la terre, remplissait des brouettes. De beaux moellons de grès rose, parfaitement équarris, qui feraient cette folie gothique dont il était si fier. Bien qu'elle ne fût pas finie. Celui qui travaillait dans les chemins de fer, qui s'arrêtait pour ajouter un étage, une tour, a repris le train. Pour toujours.

Du Mont Carmel, je crois qu'il ne reste rien. Que le nom. Et le souvenir de Radio-Vallées-Vosges qui fit revivre un temps le bâtiment. Si tant est qu'il ait jamais vécu. Celui qui avait conçu, offert à sa ville, sur ses propres deniers, un burg rhénan et tellement romantique, est mort avant d'avoir pu y déposer ses bagages.

Son but n'était pas là.

La maison est un rêve qui vous poursuit, qui vous empêche d'habiter.

 

Tandis que j'écrivais ces lignes, la nuit est tombée. Elle est tombée sur ma rue, sur le N°4 qui est ce que je vois de chez moi. De ma fenêtre. Un cadre où l'artiste a mis une maison avec ses guirlandes lumineuses et son père Noël pendu (je ne rêve pas, c'est moi qui l'ai aidé, selon la volonté de ma voisine, à gravir l'échelle, je lui ai même passé la corde au cou, après quoi je l'ai fait basculer dans le vide). Et, en arrière-plan et surplombant la scène, trois grues (je les ai comptées) qui se sont allumées. Non pas pour les fêtes, mais comme chaque soir, afin d'écarter l'hélicoptère qui descend vers l'hôpital, et aussi d'éclairer celui qui ferme ses volets. De l'inviter au voyage. Au premier voyage autour du monde de l'histoire. Car celui qui dirige le chantier de la future résidence porte le nom d'un célèbre explorateur portugais, et c'est son nom que porteront très haut ses grues. Au moins l'une des trois. Son nom d'artiste si je préfère. Si je veux vraiment qu'il signe ce tableau.

Si je ne le souhaite pas, il y a un autre mot d'écrit ce soir par la grue, un mot qui brille d'une pâle lumière, vacillante et que j'aimerais photographier avant qu'elle ne meure. Mais je ne suis pas certain qu'un zoom suffira. Le flash. Qu'on pourra lire REALITES. Qu'on verra autre chose que la nuit. La nuit sur la maison d'en face.

 

 

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