De Paestum, je me rappelle vaguement la longue rue, étroite et néanmoins passagère, pour accéder au site, les tristes magasins où nous nous étions arrêtés au retour pour acheter un magnet et quelques cartes postales. Des images poussiéreuses que je confonds peut-être avec le Parking Plinio où le bus nous avait déposés, à l'entrée des Scavi di Pompei.
Voilà les pauvres souvenirs qu'exhume la lecture des journaux ce matin.
De l'article sur cette femme de 98 ans en Italie, confinée dans son appartement, et qui a découvert un trésor de 475000 euros. Un livret épargne créé 35 ans plus tôt et que son mari avait caché dans la machine à écrire.
Cet article renvoyait à un autre article, sur ce pillard qui, dans le secret d'un confessionnal de Campanie, restitue un trésor monétaire du site de Paestum.
Nous y voilà. Nous y revoilà. Dans ce drôle de pistou qu'est devenue Paestum (Pesto en italien, comme le fameux pesto), l'antique Posidonia. Colonie grecque, fondée en 600 av. J.-C. Par des Sybarites. Puis ville importante de la «Grande Grèce», conquise et détruite par Rome en 273-272 av. J.-C. Et pillée comme les autres. Méthodiquement.
Aujourd'hui, les pillages sont moins systématiques, moins organisés. Mais tout aussi redoutables. Et ceux qui mènent ces fouilles illégales, principalement en Italie du sud, qui alimentent le trafic international d'antiquités, ne sont pas tous arrêtés. Ou, s'ils le sont, ils n'ont pas tous le bon réflexe d'aller au confessionnal, la bonne idée de se rendre au PARCO ARCHEOLOGICO DI PAESTUM. De rendre tout ce qu'ils ont volé. Ils ne font pas tous ce que notre saccheggiatore (notre « pillard »), notre tombarolo (notre « pilleur de tombes ») a fait. À l'issue de sa confession, et en pénitence. Il a restitué ce trésor monétaire. Au Parc archéologique de Paestum et Velia.
Tous ne sont pas rongés par la culpabilité.
Tous n'ont pas le souci de leur âme. D'une âme lavée de ses péchés. Tous ne songent pas au Salut.
Ils auraient restitué le trésor volé, ils n'auraient pas tous le cran de garder l'anonymat. La modestie suffisante.
C'est donc une belle histoire. Une histoire qui finit bien. Avec une fin morale.
On aimerait tant en rester là. Reprendre la visite où on l'avait laissée. Retrouver ses jeunes années. Renouer avec l'innocence.
Hélas, il faut ouvrir les yeux. Regarder la vérité en face. Une vérité qui n'est pas aussi belle qu'on croyait. Qu'on voulait croire.
On les avait un peu oubliés. Les deux sens du mot rachat. On avait oublié que rédemption et rançon ont même origine.
L'anonyme de Paestum vient opportunément nous rafraîchir la mémoire. Avec son beau geste si désintéressé. Pas si désintéressé que ça.
Une analyse numismatique de ce trésor a révélé en effet que 7 faux se cachaient parmi les 208 monnaies du lot.
Notre pieux anonyme aurait gardé quelques pièces, des vraies, par-devers lui ? Il aurait en quelque sorte prélevé sa dîme?
7 sur 208, ce n'est pas exactement la dîme, mais c'est l'idée. L'intention. Et seule l'intention compte. Tant pis si elle compte mal. Pourquoi lui prêter d'autres desseins? Des arrière-pensées. Y voir un calcul quand il cherche seulement à réparer sa faute. À soulager sa conscience. Il ne faudrait pas, en chargeant ce repenti, décourager les candidats au rachat. Mettre tout le monde dans le même sac. Les vrais repentis et les faux.
Ceux qui glissent 7 fausses parmi les 208 monnaies du lot.
Qu'ont-ils fait des vraies ?
Se sont-ils payés sur la bête ?
Se sont-ils partagé ce maigre butin ?
Ont-ils voulu garder ça en souvenir ? Pour après ? Pour leurs vieux jours ? Pour leur dernier voyage ? Pour l'obole à Charon ?
Pour acheter le silence du prêtre ?
Ont-ils payé pour rester anonymes ?
Ce n'est pas cher payé. Le silence d'un prêtre. Plus quelques années à se la couler douce. À l'ombre. C'est précieux, l'ombre, dans cette partie de l'Italie. Rare donc précieux. En été ça vaut de l'or. Et pour une balance, ça n'a pas de prix. Il aurait pu finir dans le béton. Ou dans une baignoire. Dans un bain d'acide. Il aurait pu finir directement dans la mer. Disparaître sans laisser de trace. Alors que là il a son nom dans le journal. Son nom d'anonyme. Il fait les gros titres. Tout ça pour 7 pauvres pièces. Moi je dis que c'est donné.
Qu'est-ce qu'il risquait en rendant le trésor moins 7 pièces ? Et en ne donnant pas son nom. Pas grand chose au fond. C'est peu et ça peut rapporter gros. Comme le Pari de Pascal. Une mise de départ modeste, et à l'arrivée on rafle la mise. On décroche le gros lot. Le Jackpot. La une de tous les journaux. Traduite dans le monde entier. Moi je dis que c'est bien joué.
Évitons toutefois les jugements hâtifs. Définitifs. Évaluons correctement la situation. Et regardons d'abord ce qu'il y a dans le trésor qu'il a restitué. Comportons-nous pour une fois en archéologues, et non en journalistes.
D'un point de vue archéologique, et abstraction faite des fausses pièces, l'ensemble monétaire est constitué de deux groupes distincts.
Un premier ensemble regroupe des pièces en bronze frappées à Paestum, principalement du IIIe siècle av. J.-C.
Nous sommes donc après la conquête et la destruction de Poseidonia, dans une ville qui fait désormais partie de la République Romaine. Le pillage a commencé. Il ne s'arrêtera plus.
Normalement, dans un trésor monétaire, s'il n'a pas été bouleversé par les détectoristes, les couches les plus basses correspondent aux dépôts les plus anciens. Là, dans le sac que notre repenti (ou pénitent) a remis au Musée, après sa confession, il y a un sacco di cose, un tas de choses, en vrac, des trucs qu'il faudra trier. Mais cela va en gros, avec quelques exemplaires plus récents, jusqu'au début de l'Empire romain.
Un second ensemble regroupe des pièces de type «follis», datant du milieu à la fin du IVe siècle ap. J.-C.
«Les petits bronzes de Posidonia, de Velia et de la fin du Haut Empire ne manquent pas», précise dans son communiqué le numismate Federico Carbone de l'université de Salerne. «Un bon nombre de pièces de ces séries sont indéchiffrables en raison du faible degré de conservation. En outre, 45 spécimens pourraient fournir de plus amples informations après nettoyage. La composition du lot reflète donc à peu près ce que l'on trouve généralement sur le territoire de Paestum.»
Voilà pour l'apologue.
On ne saurait dire, à la fin, quelle est la morale de l'histoire. Si ce n'est pas une fable, inventée par quelque archéologue en mal de fouilles. Ou en quête de notoriété. Ce qui est sûr, c'est qu'elle est exemplaire. Révélatrice du contexte global, de l'augmentation, en Italie du sud et tout autour de la Méditerranée, et pas seulement dans les pays en guerre, pour alimenter la guerre, du nombre de pillages.
Ce qui n'entame pas l'optimisme du Directeur du Parc archéologique de Paestum, Gabriel Zuchtriegel :
«Il s'agit d'une importante restitution de documents authentiques indûment pillés, mélangés à des faux, qui peuvent désormais être réintégrés dans le circuit légal de la recherche et d'une mise en valeur muséale», a-t-il déclaré.
Avant de lancer un appel « à ceux qui pourraient cacher d'autres découvertes archéologiques chez eux », de les inviter à suivre le mouvement et à rendre, « en plus des objets, l'histoire qu'ils racontent de notre territoire.»
Situées en Campanie, à une trentaine de kilomètres au sud de Salerne, les ruines de la cité antique de Paestum - inscrites depuis 1998 au patrimoine mondial de l'Unesco - forment l'un des sites archéologiques les plus importants de la péninsule italienne.
La nécropole antique de la cité est bien connue des historiens de l'art ancien pour ses fresques grecques datant du Ve siècle av. J.-C. Et de ceux qui sont allés au Musée : au Museo Archeologico Nazionale di Paestum. Qui ont vu la Tomba del Tuffatore : la Tombe du Plongeur.
Ce Plongeur, ils l'ont vu plonger. Certains diront, catégoriques, qu'il saute dans le vide. D'autres, qui y croient, dans l'au-delà. La plupart penseront que c'est dans l'inconnu.
Mon pilleur est de ceux-là. S'il n'est pas allé au Musée, il l'a quand même vu. Forcément. Ce Plongeur est partout, dans toutes les vitrines, sur tous les présentoirs, sur tous les frigos. On n'y échappe pas. Ni à la question. Qu'il nous pose. Nous sommes suspendus à ses lèvres. Même si c'est en silence qu'il plonge. Dans le silence. Qu'il nous plonge. Dans un silence de tombe. De lui nous attendons la réponse.
Mon saccheggiatore pentito, mon « pillard repenti », ou engagé sur le chemin du repentir, l'attendait aussi. La réponse. Et puis, fatigué d'attendre, il l'a cherchée en lui-même. Dans l'introspection. Il a fait un bref bilan de sa vie. Il a mis sur un plateau ses péchés, sur l'autre les bonnes actions. On imagine de quel côté penchait la balance. Et qu'il ne lui a pas fallu longtemps pour prendre sa décision.
Toutefois, ce sont ces quelques secondes d'hésitation qu'il me semble reconnaître dans cette fresque. Ce laps de temps. Ce temps suspendu. Ce vol.
C'est le moment pour lui de sauter. De faire le grand saut. Le grand saut dans le grand peut-être. C'est là qu'il a été pris d'un doute, sinon d'un remords. Mon tombarolo : mon « pilleur de tombes ». C'est là qu'il a hésité. Entre disparaître avec son magot et le rendre. Et se rendre. Au confessionnal, puis aux autorités. C'est cela qu'il s'est dit en songeant au Plongeur. Au moment de plonger.
Moi aussi j'ai hésité. Entre ces deux titres, Il saccheggiatore pentito (Le pillard repenti) et La redenzione del tombarolo (La rédemption du pilleur de tombes). Certes, un boss peut se confesser. Dans un confessionnal ou à un psychanalyste. Ce n'est pas incompatible. C'est même assez courant. Dans les séries. Ce « pillard repenti » serait un bon titre. Un bon teasing. On imagine le bad boy touché par la Grâce. On veut absolument voir ça.
Mais celui qui se confesse ici, à Paestum, est plutôt un second couteau, un exécutant, un figurant. S'il a vraiment violé des sanctuaires, des sépultures, c'est par personne interposée, en payant des détectoristes pour qu'ils fassent des trous, éventrent les vases. Ce n'est peut-être rien d'autre qu'un collectionneur compulsif. Coupable seulement de recel.
L'autre difficulté est la voie. Sur laquelle il s'est engagé. Est-ce bien la voie du repentir ? Du vrai repentir ? Ou s'est-il comporté, là aussi, en faussaire ?
« La rédemption du pilleur de tombes » ne pose pas moins de questions. On peut se racheter en rapportant 208 monnaies antiques volées. Mais quand, sur les 208, il y en a 7 fausses, peut-on encore parler de rachat ?
Le problème étant insoluble, j'ai finalement opté pour L'addition. Bien qu'il s'agisse plutôt d'une soustraction. Avec les sept pièces qu'il a soustraites. Sept, si l'on a bien compté. Si ce n'est pas un conte. J'ai choisi ce titre parce qu'il y a tromperie sur la marchandise. Et dans cette triste affaire, c'est Dieu lui-même qu'il a essayé de gruger. En lui refilant sa fausse monnaie. Certes, 7 petites pièces, ce n'est pas grand chose. Dieu pourrait lui en faire cadeau, du moins passer là-dessus. Passer à autre chose. À des péchés un peu moins véniels. Carrément mortels.
Or, avec tous les articles que cela suscite, et la méchante réputation qu'il traînera jusqu'à la tombe, notre anonyme, et qui le poursuivra après, longtemps après, Il lui présente la note. Une note salée.
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