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24 février 2010 3 24 /02 /février /2010 15:39
C'était au bord de l'eau, ça n'allait pas en mer, ça se découvrait et se recouvrait avec l'estran, ça lui revient, avec le printemps, pour elle c'est lié au printemps.
Au printemps, l'été, ils allaient manger à la côte. Tout Laleu, tous les Beulous allaient à la Repentie. Ils se retrouvaient là-bas, en haut de la falaise. Ils mettaient des vieux draps. Les drôles se jetaient du môle. C'est là qu'ils apprenaient à nager. C'est là que ça vivait. Dans la banche.
L'odeur de banche. Elle ne la retrouve que là, à la Repentie. Au pied du pont, le long de la digue de l'ancien port, c'est là qu'elle est la plus prononcée. Dans ce creux, le long du petit môle écroulé.
Ma sophro, elle dit, c'est la Repentie.
Entre la Repentie et Pampin, à la Maréchale, il y a un endroit en mer qui ne se voit qu'à grandes marées. La Table Ronde. Parce que la roche est plate. La nature a travaillé comme ça. Quand on pêche les meuils, c'est par là. Les meuils: les mulets.
Ou à gauche de la Repentie, au Creux-du-Moulin. Avant le môle d'escale. Entre la Repentie et le viaduc du môle d'escale. Le Creux-du-Moulin. Il y avait un moulin. Ses arrière-arrière-grands-parents. Venus de Vendée. Les derniers meuniers.
La famille habitait Laleu. Dans le vieux Laleu. Près de la vieille église, elle a été bombardée. Les voisins étaient dockers ou travaillaient aux chantiers de construction navale Delmas-Vieljeux. On savait les bateaux. Son père allait comme docker occasionnel. Charpentier de navire à 14 ans. Le grand-père cap hornier. Avec certificat de bon cabotage. Son mari, son grand-père allait à la courtine avec son pousse-pied sur la vase. La vase de Fouras.
La courtine était un petit bateau à fond plat qui naviguait sur très peu d'eau, qui suivait la marée. Il avançait par son genou, par sa botte et son genou. Le bateau était activé par son pied.
La famille, les voisins, tous étaient attirés par la mer. Axés sur la mer, comme elle dit. Elle dit qu'à ces familles pauvres, d'ouvriers, la mer donnait autant à manger que la terre. La mer était leur jardin. Ils y allaient à la pêche, aux huîtres, aux moules, comme on va à la plage. Aux palourdes et aux pétoncles.
Les pétoncles, elle les revoit cuisant sur le dessus de la cuisinière à bois ou à charbon. Avec cette odeur que rappelle la plancha. Elle revoit le journal avec lequel on nettoyait après. Le journal et l'acier Paul.
Ils allaient aux lavagnons, aux jambes. Ce sont les patelles ou chapeaux chinois. Crues avec du vinaigre, les jambes. Sa mère prétendait que c'était très bon pour la gorge. Il fallait y croire.
Il y avait aussi les crabes verts. D'un vert lisse, elle précise, pas d'effet moquette. Cuits, ils sont rouges. Son père les écrasait avec ses bottes. Avec cette phrase: ça donnera à manger aux crevettes. Les crabes verts servaient en effet d'appâts pour les meuils, les crevettes. Pour mettre les balances.
Les crevettes, ils y allaient le jour, la nuit, surtout la nuit, ça pêche mieux la nuit, avec lampe à pétrole.
Le grand-père travaillait à l'Air Liquide, alors il avait du pétrole. Et du vin de Mareuil, qu'il allait chercher à Mareuil, en vélo. Du troc.
Ils allaient pêcher les crevettes. Les boucs: des crevettes grises. Les boucs, les yeux brillaient plus que les crevettes; ça n'avait pas la même brillance dans l'eau; on savait à l'avance si c'étaient des boucs ou des crevettes.
Ils allaient à la Repentie; à la R'pentie, elle dit. Où j'entends qu'elle l'a arpenté, ce lieu. Qu'elle l'arpente toujours. Elle fait visiter le port. Elle montre les carcasses de bateaux, des bateaux qui ont été pillés. Des carcasses de coureauleurs. On y pêche la crevette, les jambes, des guignettes qui sont ici des petites choses de peu de valeur: des escargots noirs, des bigorneaux. Dans la banche, dans les creux, on pêche aussi les dails. Elle en a entendu parler, mais elle n'en a pas mangé.
Celui qui en parle, qui pourrait en parler des heures, c'était le meilleur soudeur. De la SCAN. Capable de tout souder, tout ce que les autres ne pouvaient pas souder. L'inox. Quelqu'un qui avait travaillé sur le Reina del Mar, sur le Reina del Pacifico. Rien ne lui résistait. Les dails pas plus que l'inox.
Il y avait là, à la Repentie, des barques. Des barquettes. Le principal c'était que ça flotte. Des casiers en osier, ils étaient tous en osier, on les appelait des mannes.
Les mannes, on avait ça de famille. On mettait les crabes verts écrasés dedans et on pêchait la seiche. Ou des têtes de poissons. On lestait les mannes avec un galet ou une ancre.
Comme c'était de la banche, il y avait sur les grosses pierres des huîtres. Des ostréiculteurs. Une Chinoise, elle avait onze enfants. Elle écalait les huîtres. Les femmes écalaient les huîtres. Cela faisait des buttes, des dunes de coquilles. Et une odeur qui la ramène toujours là, à la Repentie; à la banche.
C'était collé sur la banche. Sur la pierre. Une bouche qui faisait ventouse. Faisait comme une jambe. Mais c'était plus fort qu'une jambe, ça agrippait la pierre. Il fallait pas la rater. La bouche, quand on l'avait, elle se refermait. Comme une anémone, mais ce n'était pas une anémone. Une demi-loche, elle dirait, en plus musclé. Ressemblait à un bon morceau de viande. Du veau.
Pour un qui allait comme elle à la Repentie, au Creux-du-Moulin, dans les rochers cueillir avec son couteau le cul-de-mulet, ça ressemblait à une grosse fraise, c'était beige rosé, et rond, elle est d'accord, mais pas rond rond, pas comme une orange, plutôt comme une clémentine, et sans tentacules, surtout pas, ce n'est pas une anémone (elle prononce comme aumône), c'est un mollusque avec sa peau couverte de graves, de brisures, assimilé oursin. Des gravillons, des brisures de coquillages, d'huîtres surtout, c'était fixé dessus la peau extérieurement. Sa mère raclait la peau. Elle l'enlevait. Elle retournait ça. Comme un gant. Elle ôtait l'intestin. Elle coupait en petits morceaux. Les faisait frire à l'ail et au persil, comme les anguilles. Ce qui explique le goût d'anguille que certains ont gardé. Alors que pour elle avec l'aillet, le persil tendre du jardin, le cul-de-mulet tout frais ressemblait une fois cuit à la noix de veau. Au quasi.
Et c'est toujours pour elle lié à l'ail nouveau. Au printemps. C'est le printemps qui vient avec, qui revient.
Ou qui ne revient pas. Car le cul-de-mulet a disparu. On n'en trouve plus. Tout ça a crevé depuis qu'ils ont fait la propreté. Depuis les bateaux à moteur. Les bulles d'huile les ont fait crever.

Urticina_felina.JPG

     La mémoire travaille. Ce texte en est la preuve, que j'ai écrit après avoir rencontré pour la deuxième fois Mireille Riffaud. Je l'ai écrit avec ses mots. Je la remercie de m'avoir confié ses souvenirs. Que j'ai transcrits le plus fidèlement possible.
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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 15:23

250px-Pholades_niches.jpg

Si on refait le chemin qu'ont tenu ces pholades, si on le refait à l'envers, on arrive sans trop de difficultés dans le pays d'Aunis où ces coquillages sont connus sous le nom de dails et fort estimés.

Dans la banche où ils ont creusé leur trou, où ils logent toujours, tels des moines dans leur cellule.

Mais la cellule continuée, loin de les adoucir, les a faits durs comme la pierre et semblables à cette corne d'Ammon qui paraît être un nautile.

Le test -l'enveloppe minérale à base de calcaire ou de silice, chitineuse ou composite-, sert de protection à certains animaux comme les diatomées, les oursins et les mollusques. Et de demeure aux poissons.

Chez les oursins, cette enveloppe conserve le nom de test. On dit un test d'oursin. Chez les diatomées, il prend celui de frustule. Et chez les mollusques, il s'agit de la coquille. On parle alors de mollusques testacés.

La coquille a la dureté de la pierre, une dureté naturelle ou acquise, à force de rester dans la terre, de poursuivre son existence de mollusque testacé sous le nom de fossile.

Un fossile dont on ne sait s'il est pierre ou animal. Un fossile qui est un monstre.

Un signe, un avertissement.

Fossile et monstre. En même temps. Dans le même lieu. Dans ce muséum et dans ce cabinet qui obéissent normalement, et plus encore depuis qu'ils ont été restaurés, au principe d'économie et par conséquent de continuité, ces pholades viennent vous parler de rupture, d'abandon, vous rappeler que vous êtes mortel.

Là où d'ordinaire la nature s'élève sans solution de continuité des êtres inanimés aux animaux en passant par les plantes.

Les pholades nourrissent votre mélancolie.

Vous vous dites, en observant ces fossiles, ces monstres, qu'ils ne peuvent avoir nagé d'eux-mêmes jusqu'à vous. Ni être remontés par des rivières comme font les saumons.

La même raison milite contre les oiseaux de proie.

Il faut bien que quelqu'un soit allé les chercher, les pêcher, comme aujourd'hui Jean Lestideau à La Repentie, au Creux-du-Moulin. Jean Lestideau, grand pêcheur, grand soudeur devant l'Eternel.

Vous vous dites, parce que le dail ici est une faux, avec quoi on faucherait les canets tellement il fait froid, tellement ils ont, ces petits canards, les pattes prises dans la glace (tellement aussi les mots vous gèlent dans la goule, ce que Rabelais a sûrement entendu, et dont il fit ses paroles gelées), vous vous dites qu'il faut être en effet un grand soudeur, souder ce que les autres ne peuvent pas souder, l'inox par exemple, pour pêcher des couteaux ou des mollusques du même métal.

Et si ce n'est pas Jean Lestideau, il faut bien alors que ce soit le Déluge. Oui, c'est le Déluge qui les a transportés dans ce lieu où ils se trouvent à présent. Dans ce muséum d'histoire naturelle et dans le cabinet de Clément de la Faille. Collectionneur et auteur d'un Mémoire sur la Pholade, Coquillage connu dans le pays d'Aunis sous le nom de DAIL, pour servir à l'histoire naturelle de cette Province. 1763.

Elles sont, ces pholades, dans leur vitrine: à côté du coquillier qui est un médaillier sans médailles mais avec des coquilles, des nautiles.

L'époque aime ça, les nautiles, ça la fait rêver.

Ces pholades, comme la corne d'Ammon, sont des monuments authentiques du Déluge.

La preuve qu'il a bien eu lieu. Il y a 4000 ans.

La preuve, on la tient.

Qu'on soit amateur de fossiles ou qu'on les préfère vivants.

Pas besoin d'aller loin, de chercher longtemps ces dails qui vivent en troupes dans les rochers et la tourbe littorale.

Dans la pierre. Dans leur niche. Où ils logent. Comme les solitaires dans le désert. A l'abri des injures de l'air et sans aucune agitation.

Pas besoin d'excursions sur des terres étrangères, même si dans sa première édition de l'Encyclopédie Diderot signale des sassi del ballaro dans la Marche d’Ancone, « des pierres, ou pour parler plus exactement, de l’argille durcie, dans laquelle on trouve renfermée une espece de coquillage que l’on nomme dans le pays ballari ; l’endroit où l’on en rencontre en plus grande quantité est dans le voisinage de monte Comero ou Conaro, qui est à environ 10 milles d’Italie de la ville d’Ancone ; dans ce lieu les bords de la mer sont fort escarpés & garnis d’argille, ou d’une roche spongieuse, dans laquelle ces coquilles, qui sont connues en françois sous le nom de pholades ou de dails, se trouvent logées en très-grande quantité, sans qu’on puisse remarquer par où elles ont passé pour y entrer. Ce coquillage a la propriété de luire dans l’obscurité, & de rendre lumineuse l’eau dans laquelle il a séjourné quelque tems ; il est très-bon à manger, & les Italiens savent le préparer parfaitement bien. » Diderot, Encyclopédie, 1ère édition, tome XIV.

Diderot met ses pas dans les pas de Pline, ses mots.

Pline parle dans son Histoire Naturelle (Lib.IX, ch.LXI) de la merveilleuse propriété que possèdent ces dails, à l'exclusion des autres espèces du même genre, de dégager de la lumière.

Cette lumière, dit Pline, paraît jusque dans la bouche de ceux qui mangent des dails pendant la nuit; elle paraît sur leurs mains, sur leurs habits et sur la terre, dès que la liqueur de ce coquillage s'y répand, n'y en eût-il qu'une goutte. Ce qui prouve selon lui que cette liqueur a la même propriété que le corps de l'animal.

On a voulu soumettre le texte de Pline à l'épreuve des faits, confronter les Dactyli Plinii et les vraies pholades des côtes du Poitou, voir si les dails qui vivent en troupes dans ce qu'on appelle la banche ont cette propriété. S'ils ne l'auraient pas comme d'autres coquillages en se décomposant.

Or les dails ne paraissent jamais plus phosphoriques que lorsqu'ils sont frais. L'animal dépouillé de la coquille est lumineux tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, car si on le coupe, il sort de la lumière du dedans comme du dehors.

Corrompus, ils ne jettent plus aucune lumière. De même quand ils se dessèchent, ou quand sèche la goutte de lumière.

Une nouvelle lumière reparaît si on humecte la bête ou arrose la goutte, mais plus faible, à peine une lueur, et tout de suite mourante.

Une pholade qui a la merveilleuse propriété de luire dans les ténèbres, on comprend que cela intéresse les naturalistes et les philosophes du XVIIIème siècle.

Le Siècle des Lumières.

D'où sa place dans les collections. Dans le cabinet d'histoire naturelle de Clément de la Faille à La Rochelle. Dans ce « bel amas » que décrit Dezallier d'Argenville. Dans cette argile durcie où elle poursuit, avec cet entêtement qui caractérise le fossile, sa morne existence.

Vous invitant, vous qui venez admirer cette merveille, à une non moins morne rumination.

musee-museum-d-histoire-naturelle-de-la-rochelle-1119.jpgSi les coquilles bien rangées donnent de la nature l'image d'une bonne ménagère qui économise, qui agit de manière rationnelle et réfléchie, toujours en vue d'une fin, elles donnent aussi l'image d'une nature joueuse, imprévisible, multipliant les essais, les ratés, se permettant des variations infinies sur le thème qu'elle a choisi, aimant à se travestir, donnant des espérances à tous et ne se révélant à personne.

Les pholades sont seules dans leur vitrine. On vient les voir comme on venait voir les moines dans leur désert. Le stylite par exemple.

Il est naturel que la pholade figure dans ce cabinet. Comme curiosité. Comme fossile. A côté, ou plutôt en dessous de la corne d'Ammon. Une ammonite qui est comme elle fossile et monstre.

Comme le crocodile suspendu, l'os de baleine. Qui racontaient Léviathan et l'histoire de Jonas. Qui étaient présentés comme témoins de l'histoire. La preuve s'il en fallait que la Bible dit vrai.

Comme le crocodile qui plane dans votre mémoire, avec le squelette de dauphin.

Le crocodile suspendu au-dessus de votre tête disait le chaos d'avant la création. Le chaos qui menace. Le chaos contre lequel le collectionneur lutte avec sa collection. Le chaos qui à la fin le submerge, comme la folie finit par emporter la Faille. La mort. La folie contre laquelle il a passé sa triste vie à construire des barrages. La mort à laquelle, en renonçant à la vie, il croyait échapper.

C'est le chaos que décrivait Dezallier d'Argenville, le « bel amas » qu'il tentait d'informer avec sa Conchyliologie.

Quand d'autres sacrifient l'ordre méthodique pour former des compartiments variés, Dezallier d'Argenville propose une nouvelle manière de classer. De présenter. D'organiser les parterres. Si c'est un cadeau à l'Académie Royale de La Rochelle, pour la remercier de l'avoir fait membre associé, c'est aussi une invitation à mettre en ordre. En phioles et bocaux. Et, bien sûr, en mots. A tenir le catalogue raisonné de tout ça.

D'où les différents noms qu'on donnera à la chose.

Pholas, Concha longa, Donax ou Dactylus.

Dactylus, c'est le nom que lui aurait donné Linné. En raison de sa vague ressemblance avec un doigt humain (ce que signifie le mot grec d'où il provient), mais c'est le doigt de Dieu qu'on veut voir. Le doigt de Dieu qu'on montre dans ces cabinets de curiosités avec ces fossiles qui sont des monstres.

C'est de dactylus que dérivent les mots datte et dail.

Dail est le nom sous lequel on pêche ici, dans le pays d'Aunis, cette « huître » qui est une moule. Datte de mer, comme on l'appelle plus bas.

Réaumur a communiqué à diverses reprises d'intéressantes notes à l'Académie des sciences sur la façon dont ce coquillage s'enfonce dans le sol et sur les merveilles de ce dail.

Mais c'est Clément de la Faille qui sort ce mollusque lamellibranche de son trou, qui l'expose à votre vue, le soumet à votre sagacité.

C'est lui qui d'abord observe la pholade dactyle qu'on appelle également dail.

D'autres après lui noteront les réactions par lesquelles elle manifeste sa sensibilité. Des réactions aussi nombreuses et aussi variées que les excitations capables de mettre en jeu son irritabilité; mais ce qu'il y a de véritablement merveilleux, c'est que cette huître puisse écrire ses propres sensations, dans un langage d'une clarté et d'une précision étonnantes, ainsi qu'on s'en assurera facilement par l'examen des nombreux graphiques reproduits dans leur ouvrage.

Dans leur Conchyliologie.

Où ils écrivent que le dail a sa place dans les cabinets d'histoire naturelle. A côté des nautiles.

L'époque est friande de nautiles.

Dezallier d'Argenville songe à en offrir à la Comtesse.

Elle aura la Comtesse un nautile et qui ne sera pas papiracé.

La Comtesse Praslin Fuligny Rochechouart.

Dezallier d'Argenville cherche toujours un nautile pour Madame la Comtesse. Un cadeau digne d'elle et dont il puisse dire le prix, les efforts déployés pour l'obtenir.

Son portrait, par le médecin strasbourgeois Hermann, ne laisse de surprendre:

« Monsieur d'Argenville est un homme âgé, roux, il a l'ouïe grave, est fort affable et montre volontiers ses curiosités, mais il en fait grand cas et dit à chaque pièce combien il lui a coûté d'argent et de peine pour l'avoir. »

Ce portrait n'étonnera pas le lecteur de Cicéron: il sait que la «  passion » de Verrès, ses amis la regardent comme « maladie » et « folie ».

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 janvier 2010 4 21 /01 /janvier /2010 08:49
    Aulactinia2.jpg
C'était au bord de l'eau, ça n'allait pas en mer, ça se découvrait et se recouvrait avec l'estran, ça lui revient, avec le printemps, pour elle c'est lié au printemps.
C'est comme l'odeur de banche, elle ne la retrouve que là, vers le Creux-du-Moulin. Il y avait un moulin. Ses arrière-arrière-grands-par
ents. Venus de Vendée. Les derniers meuniers.
La famille habitait Laleu. Tous les voisins étaient dockers. On savait les bateaux. Son père allait comme docker occasionnel. Charpentier de navire à 14 ans. Le grand-père cap hornier. Avec certificat de bon cabotage. Son mari, son grand-père allait au coureau avec son pousse-pied sur la vase. La famille, les voisins, tous étaient attirés par la mer. Axés sur la mer, comme elle dit. Elle dit qu'à ces familles pauvres, d'ouvriers, la mer donnait autant à manger que la terre. La mer était leur jardin. Ils y allaient à la pêche, aux huîtres, comme on va à la plage. Ils allaient aux palourdes, aux pétoncles, aux crevettes. Ils y allaient le jour, la nuit, surtout la nuit, ça pêche mieux la nuit, avec lampe à pétrole.
Ils allaient à la Repentie; à la R'pentie, elle dit. Où j'entends qu'elle l'a arpenté, ce lieu. Qu'elle l'arpente toujours. Elle fait visiter le port. Elle montre les carcasses de bateaux, des bateaux qui ont été pillés. On y pêche la crevette. Les jambes, les guignettes. Dans la banche, dans les creux, on pêche aussi des dails. Elle en a entendu parler, mais elle n'en a pas mangé.
Celui qui en parle, qui pourrait en parler des heures, c'était le meilleur soudeur. Capable de tout souder, tout ce que les autres ne pouvaient pas souder. De l'inox. Quelqu'un qui avait travaillé sur le Reina del Mar, sur le Reina del Pacifico. Rien ne lui résistait. Les dails pas plus que l'inox.
Il y avait là, à la Repentie, des barques. Des barquettes. Le principal c'était que ça flotte. Des casiers en osier. Ils étaient tous en osier. Comme c'était de la banche, il y avait sur les grosses pierres des huîtres. Des ostréiculteurs, beaucoup. Une Chinoise, elle avait huit enfants. Elle écalait les huîtres. Les femmes écalaient les huîtres. Cela faisait des buttes. Des dunes de coquilles. Et une odeur qui la ramène toujours là, vers le Creux-du-Moulin. La banche.

     Aulactinia3.jpg
C'était collé sur la banche. Sur la pierre. Une bouche qui faisait ventouse. Faisait comme une jambe. Comme les guignettes qui sont des petits escargots noirs. Mais c'était plus fort qu'une jambe, ça agrippait la pierre. Il fallait donc pas la rater. La bouche, quand on l'avait, elle se refermait. Comme une anémone, mais ce n'était pas une anémone. Une demi-loche, elle dirait, en plus musclé. Ressemblait à un bon morceau de viande. De veau.
Pour un qui allait comme elle à la Repentie, au Creux-du-Moulin, dans les rochers cueillir avec son couteau le cul-de-mulet, ça ressemblait à une grosse fraise, c'était beige rosé, et rond, elle est d'accord, mais pas rond rond, pas comme une orange, plutôt une clémentine, et sans tentacules, surtout pas, ce n'est pas une anémone (elle prononce comme aumône), c'est un mollusque avec sa peau couverte de graves, de brisures, assimilé oursin. Des gravillons, des brisures de coquillages, d'huîtres surtout, pour elle c'était fixé dessus la peau extérieurement. Sa mère raclait la peau. Elle l'enlevait. Elle retournait ça. Comme un gant. Elle ôtait l'intestin. Elle coupait en petits morceaux. Les faisait frire à l'ail et au persil, comme les anguilles. Avec l'aillet, le persil tendre du jardin, le cul-de-mulet tout frais ressemblait, une fois cuit, à la noix de veau. Au quasi.
Et c'est toujours pour elle lié à l'ail nouveau. Au printemps. C'est le printemps qui vient avec, qui revient.
Ou qui ne revient pas. Car le cul-de-mulet a disparu. On n'en trouve plus. Tout ça a crevé depuis qu'ils ont fait la propreté. Depuis les bateaux à moteur. Les bulles d'huile les ont fait crever.


     Avec mes remerciements à Mireille Riffaud et à Paroles de Rochelais.

Aulactinia1.jpg
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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 13:03

Tous les chemins mènent à Rom. Deux-Sèvres. Dans le 79, comme disent les voyageurs pressés.
Ceux-là, s'ils voulaient bien prendre le temps, le Chemin des Romains qui est, entre Brioux-sur-Boutonne et Saint-Vincent-la-Châtre, celui des écoliers, s'ils voulaient bien pousser un peu plus loin, un peu plus haut, ils arriveraient à Rauranum. Un nom qu'on trouve facilement, et sans GPS, étant donné qu'il est le seul sur la carte entre Brigiosum et Limonum. Un nom connu des militaires, des marchands qui empruntaient la voie antique. Un nom que reconnaîtront tout de suite nos commerciaux, et qu'ils apprécieront. Surtout s'ils quittent cette route buissonnière pour celle, à peine plus passagère, de Couhé.
Ca leur plaît, aux voyageurs pressés, qu'on ne dise plus Couhé-Vérac mais Couhé. Pour faire court. Ils aiment. Abréger et poursuivre. C'est leur devise. C'est l'avenir. Le sens de l'histoire. Même si pour lors ils en remontent le cours. C'est le progrès, et il ne continuera pas sans eux. Même s'ils laissent la D 959 filer, comme la prose quand elle suit son étymologie, "droit devant". Même s'ils tournent à droite comme pour aller à L'zay. A Lezay où le mardi il y a marché, mais ils n'ont pas de veaux à charger. Ils n'ont pas non plus un panier à remplir, de légumes du jardin ou de patois, de fouaces ou de pains de ménage. Leur pain, ils vont le chercher. Directement. A Rom, et chez Daniel Lambert.
Voilà pourquoi ils prennent ce diverticule qui est une départementale, la D 14 pour être exact, exact au rendez-vous qui est fixé à 15 heures. Ce n'est pas pour rire à La Barboute, ni pour acheter un tourteau chez Baubeau, c'est qu'un panneau indique Musée de Rauranum. Et eux, habitués qu'ils sont à écouter leur GPS, à faire tout ce qu'il leur commande, ils s'empressent de suivre direction Rom. De s'arrêter à Lezay, au stop, puis de tourner à droite. De prendre, au giratoire, autres directions.

Ca y est. On est sur la bonne route. Celle de Rom et d'un Couhé-Vérac qu'on a oublié de raccourcir, mais il est 14h40 et on est à Vançais. C'est dire si on n'est pas en retard. Si on a le temps, quand on vient de Lezay, de voir le Garage Hollebecque. La possibilité du Nil, et c'est la Dive du Sud. On ne rêve pas, ce n'est pas un mirage, il y a bien un chameau à une bosse, autrement dit un dromadaire. Un vaisseau du désert échoué là, sur la rive verdoyante de la Dive du Sud. Avec aussi un lama et des chevaux comme en montaient les princes celtes, ce sont à peu près nos poneys. Et c'est le
                                            CIRQUE
                                            européen
                                            FRANCKY.
Le voyageur pressé est comme ce petit cirque qui attend au camping de la Mare.

Commes ces cavaliers nomades venus par la route, comme ces pillards devenus auxiliaires des Romains, ces Alains, ces Sarmates établis le long des routes. Pour les surveiller, ou les fleuves. Pour empêcher d'autres barbares, plus terribles encore, les Huns par exemple, ou les pirates saxons, de ravager le peu qui restait de nos villes. Comme les Germains, les Goths, les Alamans, les Marcomans, les Francs, les Burgondes, les Suèves, les Saxons, les Slaves, les Bretons, les Belges, les Espagnols, les Lusitaniens, les Maures ou Mauritaniens installés en de nombreuses colonies. Comme le peuple gothique des Taifales, qui s'est fixé dans l'Empire et notamment à Rom. Où ils ont disparu sans laisser de traces. Pas même un toponyme. Ce qui fait dire à certains qu'ils se sont entretués. Parce qu'ils ne supportaient pas cette vie sédentaire. La paix leur durait. C'était ça ou crever d'ennui.
Comme eux le voyageur pressé est arrivé. Un peu en avance, mais il a d'autres moyens de tuer le temps. Il peut remonter la rue du Temple et s'offrir un tour de village. Deux. Se payer le luxe d'un arrêt, pas trop long quand même, devant le Musée de Rauranum.
    
Pain romain baxter mini
    
Maintenant il est l'heure. De pousser la porte de la boulangerie. De prendre, après s'être excusé pour ce faux bond qui est un vrai lapin, ses deux pains romains. Ses deux pains ronds avec la croix tracée dessus. Les quatre parts qu'elle dessine, les huit. Les huit pétales d'une fleur on dirait.
On dirait que ces pains sont juste sortis du four. De la cendre. De la lave de Pompéi. On dirait des témoins de l'histoire. De l'histoire qui s'est arrêtée le 24 août 79. De l'histoire qui s'arrête là, à Rom, aujourd'hui. Le samedi 28 novembre 2009, à 15 heures et des poussières.
On dirait qu'il a franchi des rivières avec les pieds de ses vers, des siècles. Celui qu'on appelait. Qu'on appelle Sidoine Apollinaire. C'est lui qu'on rencontre dans sa boulangerie. Ou un poète de la même farine. De la farine d'épeautre (et bio). Il propose des mets (ce sont d'abord des mots) "nouveaux parce qu'ils sont anciens". De bons gros pains ronds, d'épices et de miel.
Ce ne sont pas des témoins de l'histoire. De l'histoire, il n'y a pas de témoins. Les voyageurs pressés savent ça. Qu'on ne rencontre jamais personne sur la route. Qu'on n'est pas dans un film.
Il faut être fou pour s'arrêter ici. Ils le savent. Quand ils repartent avec leur pain romain. Quand ils considèrent la chose. Ils savent qu'on ne quitte pas la route impunément. Qu'on ne sort pas comme ça ni indemne de l'histoire.
Le boulanger le sait aussi. Quand il fabrique ces pains. Sa fille a parlé avec les archéologues. Elle travaille au Musée de Rauranum. Où elle accueille, l'été, une petite exposition. Quelques touristes égarés. Ou ceux, guère plus nombreux, qui ont renoncé à la prose: à foncer vers Poitiers.
Ceux-là, comme les commerciaux, font de la poésie. Ils découvrent qu'ils en ont toujours fait, mais c'était sans savoir. Désormais ils savent. Que ce sont des traces qu'on achète chez Daniel Lambert. Des traces matérielles. Des vestiges où mettre ses pas, ses mots. Des vestiges qui donneront à vos mots un léger goût de miel. Celui du pain d'épices. D'un pain qui est du pain, avec beaucoup de mie et un soupçon d'épices. D'un pain qui n'a pas que la couleur, que la forme de la fouace. Et dont vous reprendrez bien une tranche, grillée, en attendant le foie gras.



                                à paraître dans L'Actualité n° 87.




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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 20:12

Ils attendent l'heure du départ. Ils regardent la passerelle. Comme elle monte et descend. Comme elle suit la marée. Sans savoir ils prennent la pose. Ils posent pour la photo. Tant pis s'il n'y a pas de photographe. Ce sont les âmes du Purgatoire. Elles sollicitent vos suffrages.


Vous ne les appellerez pas fantômes. Vous ne voulez pas qu'ils vous hantent. Vous n'avez pas de sépulture à leur offrir. Rien qu'une civière, elle est posée debout contre le mur de l'infirmerie, près de l'armoire. Ou une place dans votre film, une toute petite place, mais ce sera le rôle de leur vie.



Ils vous demandent la permission. D'exister un peu. D'exister encore. Le temps d'un film. Ils s'adressent à vous, qui êtes de l'autre côté. Sur l'autre rive. Ils vous font signe. Ce sont vos larmes qu'ils essuient avec leurs mouchoirs.
 



Reina del Pacifico

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5 décembre 2009 6 05 /12 /décembre /2009 15:52

     Je me demandais quand je pourrais boire un Duhomard. Quand je pourrais le boire si j’ose dire dans son jus : dans la ville qui l’a vu naître (et de quelle blague !), dans ce café où on le sert toujours et qui est le Café des Arts. Je cherchais comment aller à Thouars, par quel moyen, par quelle route, et voilà que je tombe, par le plus grand des hasards (objectifs) sur un article consacré à l’auteur de L’Etre et le Néant.

 

     

On y raconte ses habitudes à La Coupole ou au Flore, comment il choisit un garçon de café pour illustrer sa définition très personnelle de la mauvaise foi. Mais aussi le surgissement, de moins en moins contingent et aléatoire, de crustacés dans le monde des vivants, c’est-à-dire sur les Champs-Élysées. Au point qu’il se vit, selon le Sunday Times du 22 novembre 2009, chased down the Champs Elysées by a pack of imaginary lobsters, poursuivi par un bataillon de homards. Qu’il décrit comme des crabes, à cause de sa pièce Les Séquestrés d’Altona, mais c’étaient des homards. Des homards qui étaient, selon l’article (et le livre dont il rend compte, un livre d’entretiens avec celui qui popularisa l’existentialisme et que le journal présente, non sans ironie, comme un working-class hero), la conséquence de sa fréquentation de plus en plus assidue de la mescaline, d’un flirt de plus en plus poussé avec la folie. Une folie crustacée que résume le titre (un rien accrocheur):

Mescaline left Jean-Paul Sartre in the grip of lobster madness.

Comme beaucoup d’autres free-thinking writers, d’Aldous Huxley à Hunter S Thompson, Sartre était intrigué par cet hallucinogène dérivé d’un cactus mexicain et qui avait la réputation d’augmenter, d’élargir les pouvoirs de l’esprit. Mais dont les propriétés étaient d’abord amphétaminiques, et qui provoquait le plus souvent, chez ceux qui rêvaient d'expansion de la conscience, des hallucinations colorées non organisées (taches brillantes), des frissons, vertiges, maux de tête, et une perte de la notion de temps et d’espace. Un misérable miracle, comme l'écrit Henri Michaux en 1956. Et impossible à dire, car il aurait fallu une « manière accidentée » qu’il ne possédait pas, « un style instable, tobogganant et babouin »

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                                                                                Claude Cahun, Henri Michaux, 1925

 

Les expériences de Sartre avec la mescaline ont commencé en 1935 et affecté sa pensée. Elles ont influencé l’écriture en 1938 de La Nausée et peuvent expliquer la métaphore du crabe dans cette œuvre (et dans d’autres). En tout cas l’expliquer autrement que par la psychanalyse (que Sartre rejette, ce qui ne l’empêche pas de consulter un jeune psychiatre du nom de Jacques Lacan quand il commence à penser qu’il devient fou avec ces crabes qu’il voit partout et tout le temps et qui sont des homards: ils l’attendent au réveil et le suivent jusque dans sa classe). Ces crabes comme Sartre les appelle (pour ne pas les appeler, pour les éloigner magiquement de chez lui) sont donc tout sauf une métaphore. Ou alors une métaphore obsédante, qui littéralement l’assiège, comme ces pigeons qui campent sur votre balcon et vous empêchent de sortir, vous obligent un beau jour à vivre dans le noir, volets fermés et porte à double tour.

Ces crabes n’étaient qu’un nom, commun mais il revenait vingt fois de suite, lui tenant à lui seul un grand discours, chargé d’un autre monde.

C’est dans ce sens, et dans ce sens seulement qu’ils seraient une métaphore. Une métaphore qui, en fait de grand discours, lui dirait chaque matin : « Bonjour ! ». À qui il répondrait chaque matin: « Vous avez bien dormi ? » Puis : « Bon, les gars, c’est pas tout ça mais il va falloir qu'on y aille. Qu'on aille en classe. Maintenant. » Et les crabes seraient là à l’attendre, autour de son bureau, à attendre bien sagement que ça sonne.

C’est ce que Sartre raconte à John Gerassi, un  professeur de sciences politiques et ami de la famille, dans un livre qui vient de sortir à New York sous le titre Talking with Sartre.

C’est cela, cette crab-infested depression,  qu’il raconte à Lacan. Et que tous deux finissent par attribuer à sa peur : to his fear that he was being pigeon-holed as a teacher. À sa peur d’être réduit à la fonction de professeur, de n’être plus vu que comme un « petit professeur ». Comme ce garçon de café, finalement, qui cherche à se persuader qu’il est un être-en-soi,  quand c’est le plateau qu’il porte.

Ces crabes, par leur surgissement de plus en plus nécessaire, finissent par le persuader qu’il ne se confond pas avec sa fonction, qu’il n’est pas professeur.

Ces crabes, dont il essaie de conjurer le surgissement en noircissant des pages de son écriture nerveuse, compulsive, obsessionnelle, l’aident à réaliser que le professeur, comme le serveur, existe. Qu’il est un être-pour-soi, une conscience.

Ces crabes n’accompagnent pas seulement Sartre. Ils accompagnent aussi la marche de l’histoire. Mieux, ils sont la marche de l’histoire. L’histoire en marche. La preuve s’il en fallait qu’elle marche en crabe. Comme on le voit dans Les Séquestrés d’Altona (1959) où Sartre nous promène de Luther à Hitler, d’Adam et Eve au XXXIe siècle. Où une course de crabes tient lieu de Jugement Dernier.

Quel rapport avec notre apéritif ? Qu’est-ce qui justifie cette digression ? Qui ne s’explique pas, que je  ne m’explique pas autrement que comme une façon, tellement énorme qu’elle en est dérisoire, d’échapper à mes copies, à ma fonction en faisant durer ce texte, en différant le moment de conclure, de retourner en cours où m’attendent mes crabes.

En dehors du homard, du plaisir (gratuit, et passablement éculé) d’un jeu de mots, ou la nécessité de la rime (riche), ou tout simplement de déguster ce quinquina dans le lieu qui l’a vu naître, quel besoin d’aller à Thouars ?

Pour déguster cet apéritif composé d'écorces d'oranges douces et amères, de racines de gentianes, d'écorces de quinquina et de moût de raisin frais ? Mais on en trouve partout. On peut apprécier dans n’importe quel café de la région, de France et même chez soi ce fameux breuvage qui séduit le palais des connaisseurs par ses contrastes intrigants, à la fois puissant et doux, chaleureux et rafraîchissant, amer et sucré.


    

Pour observer le va-et-vient du garçon ? Pour noter son  geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, pour le voir venir vers moi d'un pas un peu trop vif, s'incliner avec un peu trop d'empressement, pour l’entendre demander, avec un intérêt un peu trop plein de sollicitude, ce que Monsieur désire, ce qu’il prendra aujourd’hui, si c’est comme tous les jours du crabe ou bien la spécialité du chef, un sandre rôti au melon thouarsais et Duhomard ? Pour l’entendre raconter, après avoir déposé mon verre ou apporté mon plat, la merveilleuse histoire de cet apéritif thouarsais ? Pour assister, le temps d’un déjeuner, au surgissement du contingent et de l’aléatoire?

Il n’est pas nécessaire d’aller à Thouars pour entendre, de la bouche d’un serveur qui ne l’a pas vécue, qui la raconte comme il peut, avec ses mots qui sont ceux des guides, des dépliants touristiques, des affiches publicitaires, des mots forcément empruntés, cette histoire. Autant la lire sur son ordinateur. Autant participer en ligne à ce concours de pêche. À ce banquet qui eut lieu en 1922 à Massais, juste à côté de Thouars. On y verra comment M. Diacre, voyageur de commerce en vin et spiritueux fit une prise extraordinaire. Comment il sortit de l’Argenton un fabuleux homard. Comment de joyeux drilles, par cette blague,  lui donnèrent l’idée d’inventer un apéritif qui s’appellerait Duhomard.

On y découvrira son nez intense et fin, à cet apéritif appelé Duhomard, ces subtiles notes de plantes aromatiques, telles que la gentiane et le quinquina, prolongées par les riches arômes de l'orange. Cette amertume en fin de bouche vous ravira.

Vous l'apprécierez nature, ou bien avec une tranche d'orange, une rondelle de citron ou de citron vert. Vous pourrez également l'utiliser en cocktail.

Ce n’est pas, avec Duhomard, un verre d’apéritif qu’on vous sert. Qu’on vous offre sur un plateau. C’est l’occasion, que dis-je l’occasion, la chance d’un roman.

Dans un roman, on sait cela depuis Sartre, tout advient. Tout surgit. Comme le serveur avec son plateau. Qui en rajoute, qui en fait trop. Tout est trop gros, comme cette blague que firent ses copains au négociant en vin. Comme cette manœuvre qui est mienne, et tout aussi vaine, qui vise à éluder mes copies. C’est aussi gros qu’un prof bredouillant, pour justifier son absence, qu’il a oublié l’heure ou qu’il n’a pas retrouvé le chemin du lycée. Pourtant, cela arrive.

Dans un roman, tout arrive, tout le temps, c’est comme dans la vie.

Ce quinquina, c’est la chance de croire à nouveau dans le roman. Dans la vie. Dans cette vie sans espoir où tout est rencontre, comme dit à peu près celui qui vous invite aujourd’hui à remonter le temps : à descendre, avec ses crabes qui sont des homards, les Champs-Élysées.

 

Baxter Duhomard 2

 

        Paru dans L'Actualité n°88

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14 novembre 2009 6 14 /11 /novembre /2009 08:52

"Mon adresse jurassique , lui dis-je dans ma réponse, dans la réponse à son mail d'adieu, ou plutôt d'au revoir, qu'entendez-vous par là?"

Ce que je vois, moi, dans la question de cet ami perdu de vue depuis presque quinze hivers et retrouvé par hasard il y a à peine un mois sur Facebook, dans la demande qu'il m'adresse au moment de quitter Facebook, ce monde virtuel qu'il juge oppressant (un autre ami y voit en ce moment la forme moderne de l'ivrognerie), ce que je vois, c'est l'erreur.

Non sur la personne, c'est bien à moi qu'il envoie son adresse en Italie et ses numéros de téléphones. Et c'est bien mon "adresse jurassique" qu'il me demande, à moi et à personne d'autre qu'il la demande. J'ai beau chercher qui il cherche, si c'est bien moi qu'il vise ou l'autre caché derrière, l'autre qui vit chez moi, qui parle pour moi. L'autre qui répond à mon éditeur quand celui-ci m'interroge. L'autre qui, non seulement parle à ma place, mais aussi s'écoute parler. Se regarde parler dans le grand miroir de la salle à manger. Au point qu'on ne sait plus qui est l'un, qui est l'hôte. Qui est l'amphitryon. Qui est cet amphitryon qui me reçoit chez moi. Me régale de ses bons mots. De ses grands crus. De son Massique et de son Falerne. Qui diable parle par ma bouche. Si c'est le diable qui parle par ma bouche. Le diable, quand il parle, c'est en latin qu'il parle. Le latin est la langue du diable. La langue de l'ultragauche. D'aucuns diront que c'est la même chose, qui veulent diaboliser tout ce qui conteste le système et le gouvernement en place. Pourtant, ce n'est pas pareil. Le diable, quand il parle latin, c'est en le farcissant de mots italiens ou espagnols, pour contrefaire la langue de l'Eglise. Tandis que ceux qui ne se réclament pas de la mouvance libertaire ou autonome, qui en d'autres temps auraient fait d'excellents moines-soldats ou le Petit Séminaire, ceux-là, même quand ils taguent le Baptistère Saint-Jean, c'est dans un latin impeccable. Qu'on en juge.

C'est le latin que parlait Maternus quand il saccageait Poitiers avec sa troupe de paysans ruinés et de déserteurs. Avec ses misérables. Cela, tout le monde le sait. Tout le monde a lu Hugo ou a vu son nom au générique.

Mon ami italien parle de même. Sans la moindre faute. Et avec un vocabulaire des plus riches. Il parle comme un dictionnaire. Me rappelant (aujourd'hui que je l'évoque) que c'est avec son fameux Gaffiot que le vieux Félix a pu se payer sa cave.

Non, j'ai beau me retourner, je ne vois personne. S'il y a erreur, et il y a manifestement erreur, il faut la chercher ailleurs.

Mon ami ne peut pas confondre le Jura et les Vosges. Il connaît trop bien la France, ses régions, ses terroirs. Son amour du latin, je le répète, n'a d'égal que sa passion du vin.

Même si nous nous sommes un peu éloignés ces derniers temps, il sait que je suis né dans les Vosges, mais que je n'y habite plus depuis des lustres.

Les Helvètes avaient le projet de s'établir dans l'actuelle Saintonge. César qui guettait ce prétexte les en a empêchés et a conquis la Gaule.

Moi j'ai quitté sans problèmes ni trop de regrets les Vosges (et non le Jura) et personne ne m'a barré la route ni interdit de m'installer à La Rochelle. Et puis, cet ami d'Italie ne peut pas l'ignorer, l'Aunis n'est pas la Saintonge.

Ce n'est pas non plus une erreur de traduction. L'ami maîtrise parfaitement les deux langues, l'italien et le français. Sans parler du latin qu'il cause comme personne et auquel j'ai un peu de mal à répondre quand nous bavardons sur Facebook. Je n'ai pas son aisance, je n'ai pas le rythme, le temps que je cherche mes mots, que je vérifie dans le dictionnaire, dans ma grammaire la correction de ma phrase, l'autre à l'autre bout est parti pisser, ou se servir un verre, ou fatigué d'attendre il a mis fin à la conversation.

Non, ce n'est pas davantage une erreur de traduction. Comme celle que nous avons relevée ensemble à Vigevano, dont nous avons ri ensemble, quand cherchant "l'entrée" de l'église nous sommes tombés sur "l'engrais". Une traduction approximative du mot italien ingresso. "Jurassique", cela se dit giurassico en italien. Ou encore jurassico, mais le terme est désuet. Il n'y a pas là de faux amis. Des amis comme ceux qu'on se fait sur Facebook, qu'on retrouve sur Facebook et qui restent, en dépit des affinités affichées sur leur mur, irrémédiablement éloignés. Parfaitement étrangers. Ils croient s'être trouvés, ces deux-là, et ils sont aussi proches que morbido et « morbide ». Dans l'illusion d'une ressemblance. Autrement dit dans l'erreur.

Nous n'en sommes pas là avec cet ami qui me demande mon "adresse jurassique" avant de quitter ce monde virtuel et oppressant.

Nous n'en étions pas là. Car, dans l'obligation où je le mettais en ne lui répondant pas de lire mon silence, de le déchiffrer, il risqua une interprétation, et, comme un qui brise la glace, ou traverse l'écran, comme dans un film de Woody Allen, il fit un geste en direction de celui qu'il craignait de voir disparaître à jamais. Puis, comme je restais muet et immobile, il vint vers moi, me sourit gentiment, et, croyant sans doute que je cherchais un stylo ou que je n'avais plus d'encre, il me prêta son calmar.

      Ainsi je pouvais indiquer, comme il me le demandait, mon "adresse jurassique".
Ma réaction ne fut pas moins aberrante. Voulant comme on dit, comme on disait car l'usage s'est perdu, avec la coutume de régler ainsi ses différends, voulant donc relever le gant, tout du moins avoir une réaction à la hauteur de sa démarche que j'estimais noble, bien que légèrement anachronique, je répondis à son sourire par un sourire plein de gratitude et d'amour du prochain.

Ma parade nuptiale terminée, je vomis ce qui m'encombrait l'estomac et me titillait les muqueuses, les balles de gros calibre que j'avais ingurgitées en grand nombre, les suppositoires et autres capuchons de Bic Cristal, et je regagnai les sédiments où j'habite depuis 180 millions d'années.

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1 novembre 2009 7 01 /11 /novembre /2009 07:59

Ne m'étonne pas le pêcheur posant à côté de sa pêche miraculeuse, un brochet de 41 livres pour 1,35 mètre.

Plus surprenant est ce boulanger qui brandissait hier dans « Sud Ouest » un fémur. Et que le libraire ait cru bon de m'appeler pour me signaler le prodige.

 

    

Est-ce ainsi qu'on marque, chez les libraires, la Toussaint? Est-ce que ce libraire, ne me voyant pas depuis un certain temps, m'a cru mort? Voulait-il, parce que ce libraire écrit et qu'il est mon ami, réveiller notre amitié? Et, sachant mon goût pour l'archéologie, aiguiser mon inspiration? Nourrir ce roman qui m'éloigne de sa librairie? En précipiter la fin?

A un autre ami, qui dans son commentaire sur facebook aimerait savoir à quelle créature appartenait le fémur, je réponds que selon le libraire, et la photo le confirme, qui était « il y a cinquante ans dans « Sud Ouest » et que le journal exhume aujourd'hui, c'était un tibia. Un tibia brandi, non pas comme un trophée, mais comme une baguette, car l'inventeur de cet os est d'abord, même s'il joue les archéologues, même s'il pose avec son tibia, boulanger. On l'oublierait, sa chemise ouverte sur un début de brioche, sa veste car c'est une vêtement professionnel, comme le pantalon et les chaussons, viendrait le rappeler. Et le titre sous lequel il apparaît: « Les fouilles du boulanger ». Sous lequel il surgit. Comme un diable de sa boîte. Comme un mort de sa tombe. Debout dans son trou, dans ses chaussons de boulanger et brandissant son tibia. Comme d'autres s'amusent à faire craquer leurs doigts. Par jeu et parce qu'ils savent que ça vous fait tort. Pour voir la tête que vous ferez. Quand vous ouvrirez votre journal et que vous tomberez sur ce boulanger qui, selon l'article, « exhibe un tibia devant l'objectif de Jean Gaillard ». Quand vous plongerez avec le photographe et que vous vous retrouverez avec le boulanger dans ce trou. En 1960. Où tous les garçons ou presque ont cette coupe de cheveux, cette banane. Mais où il est seul à avoir cet air à la fois mutin et contrit. Comme si le rocker regrettait, à l'instant même où il l'accomplissait devant l'objectif de Jean Gaillard, son geste. Celui de brandir, debout dans ses chaussons de boulanger et dans sa tombe, son tibia. Comme si la peur remplaçait soudain et sans raison la fierté. Comme si la baguette se transformait sous l'oeil du photographe en bâton de dynamite. En grenade dégoupillée et qui allait exploser. S'il ne l'éloignait pas immédiatement. Ce qu'il fait semble-t-il, tout en retenant son bras. Car on est un chanteur comme il y en a tant à cette époque sur les pochettes de disques, et ce tibia on dirait aussi bien un micro. Il fait de vous quand vous le brandissez une vedette. Une idole. C'est elle, la vedette, l'idole, qu'est venu photographier dans son trou Jean Gaillard. Et que ressort aujourd'hui « Sud Ouest ».

Cela ne nous dit pas, commente à nouveau mon ami de facebook, si le tibia appartenait à un pépé d'Aytré ou à un de ses ancêtres du paléolithique.

Je lui répondrais volontiers que c'est un vestige et non un témoin. Qu'il n'y a pas de témoin. Qu'il n'y a pas d'histoire. Qu'il n'y a là que légende. Une légende que je citerais si cela pouvait calmer sa faim. Une légende que je cite même si elle n'est pas la réponse attendue. Même si elle est, comme la photo qu'elle est censée faire parler, anachronique.

«Avec ces nombreux chantiers, le sol de la commune d'Aytré est remué et, parfois, les ouvriers font des découvertes surprenantes, rappelant que le territoire est peuplé depuis l'époque gallo-romaine. En 1960, route de la Gare, non loin de l'église, ce sont des ossements humains qui sont mis au jour. Le boulanger exhibe un tibia devant l'objectif de Jean Gaillard. » 

 

 

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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 05:39

Un jour la rencontre a eu lieu. Et c'est ici qu'elle a eu lieu. Des passagers en provenance de Paris arrivaient en train directement au quai nord du bassin à flot pour embarquer sur les paquebots de la Pacific Steam Navigation Company. Des paquebots à destination de l'Amérique du Sud et de l'Afrique. Des paquebots attendaient les voyageurs. Des voyageurs attendaient le départ. Ils regardaient la pendule avec ses aiguilles. La gare avec ses hublots. La tour dont ils guettaient les signaux. Ils prenaient l'ascenseur, les plus alertes ou les plus impatients les escaliers. Sur la terrasse, car le temps était grec, la mer vineuse, ils regardaient le bac partir, arriver, l'île était si proche. Un rêve à portée de main. Leur malle bien fermée. Ils en faisaient l'inventaire. Histoire de passer le temps. De le tuer utilement. Poétiquement.
"Dire que les gens voyagent avec des tas de bagages
Moi qui n'ai emporté que ma malle de cabine et déjà je trouve que c'est trop que j'ai trop de choses
Voici ce que ma malle contient
Le manuscrit de Moravagine que je dois terminer à bord et mettre à la poste à Santos pour l'expédier à Grasset
Le manuscrit du Plan de l'Aiguille que je dois terminer le plus tôt possible pour l'expédier au Sans Pareil
Le manuscrit d'un ballet pour la prochaine saison des Ballets Suédois et que j'ai fait à bord entre Le Havre et La Pallice d'où je l'ai envoyé à Satie
Le manuscrit du Coeur du Monde que j'enverrai au fur et à mesure à Raymone
Le manuscrit de l'Equatoria
Un gros paquet de contes nègres qui formera le deuxième volume de mon Anthologie
Plusieurs dossiers d'affaires
Les deux gros volumes du dictionnaire Darmesteter
Ma Remington portable dernier modèle
Un paquet contenant des petites choses que je dois remettre à une femme à Rio
Mes babouches de Tombouctou qui portent les marques de la grande caravane
Deux paires de godasses mirifiques
Une paire de vernis
Deux complets
Deux pardessus
Mon gros chandail du Mont-Blanc
De menus objets pour la toilette
Une cravate
Six douzaines de mouchoirs
Trois liquettes
Six pyjamas
Des kilos de papier blanc
Des kilos de papier blanc
Et un grigri
Ma malle pèse 57 kilos sans mon galurin gris"

Nous sommes en 1924 ou pas très loin. Le voyageur s'appelle, se fait appeler Blaise Cendrars. Il est ici, à La Pallice, c'est-à-dire Au Coeur du monde. L'image est anachronique. On croit embarquer pour la vie neuve, et on ne fait que chausser les babouches de René Caillié. Celles qu'il a rapportées de Tombouctou. On met ses pas dans des vestiges, ses mots. On reste comptable. Malgré ses godasses mirifiques. On compte comme on fait dans les contes, on parle du temps. Pas du temps qu'il fait, qu'importe qu'il fasse beau ou qu'il pleuve sur La Pallice, qu'on ait dû quitter en catastrophe la terrasse où on s'était installé avec sa Remington portable dernier modèle, qu'on regarde la mer par le hublot. Le hublot qui est une rondelle de soleil, quel que soit le temps qu'il fait dehors et dont on n'a que faire. Le temps qui occupe ce voyageur avec son galurin gris qu'il n'a pas sorti de sa malle, pas plus que sa Remington portable dernier modèle, c'est celui qui un jour nous conduit là. Au bout de ce môle d'escale et devant cette gare maritime qui n'existe pas encore. Ou qui n'existe déjà plus. Que dans le souvenir de celui qui est né comme elle en 1951. Comme elle un jour il disparaîtra. Il y a belle lurette qu'il le sait. Que la vie est une traversée. Une vieille métaphore. Pas assez vieille cependant pour apparaître neuve.
L'image est anachronique. Celle de l'écrivain voyageur comme les autres. Qui apparaît sous les mots de Cendrars. Alors que les archéologues ne l'ont pas inventée. Les archéologues le savent. Quand ils découvrent le prince enterré entre les roues de son char. Un char qui n'a jamais roulé. Une paire de vernis qui ne sont vraiment pas de son époque. Qu'il n'a bien sûr jamais portées. Les archéologues savent que l'image est anachronique. Comme toute image finalement. Que toute image est un assemblage. Un montage. Que de l'histoire, malheureusement, il ne subsiste aucun témoin.
Les archéologues le savent, et celui qu'on voit écrire. Qui se regarde vivre. Qui se donne en spectacle. Qui se donne l'illusion de vivre. Qui vit des choses afin d'avoir des choses à écrire. Qui écrit des choses que les autres se contentent de vivre. Qui attendent comme lui l'heure du départ. Mais qui l'attendent autrement. Eux regardent peut-être la passerelle. Comme elle monte et descend. Comme elle suit la marée. Sans savoir ils prennent la pose. Ils posent pour la photo. Tant pis s'il n'y a pas de photographe. Ce sont les âmes du Purgatoire. Elles sollicitent vos suffrages. Vous ne les appellerez pas fantômes. Vous ne voulez pas qu'ils vous hantent. Vous n'avez pas de sépulture à leur offrir. Rien qu'une civière, elle est posée contre le mur de l'infirmerie, près de l'armoire. Ou encore une petite place dans ces kilos de papier blanc dont vous ferez votre film.

Ils vous demandent la permission. D'exister un peu. D'exister encore. Le temps d'un film. Ils s'adressent à vous, qui êtes de l'autre côté. Sur l'autre versant du temps. Vous serez dans ce film grutier, docker, vous parlerez entre vous, avec vos mots. Des mots qui ne seront pas dans leur Darmesteter, qui ne seront d'aucun dictionnaire. Ils appelleront la rencontre. Magiquement. Entre ces deux mondes qui s'ignorent. Même si la petite Andrée prend leurs vêtements à l'entrée du restaurant. Elle restera aux vestiaires, tandis qu'ils attaqueront leur homard flambé.
Deux mondes se côtoient et ne se mélangent pas. Sauf quand la tempête se déchaîne et que le bateau prend la mer. Se laisse prendre et emporter au large. Il y a là, pendant deux jours, des marins à quai, des voyageurs en souffrance. Alors que là-bas, là-haut, bien obligés et bien jaune on rigole.

Quand la tempête s'arrête, le paquebot peut partir. L'aventure, la vraie, commencer. Pour ceux qui font profession de touristes, car pour les autres, les grutiers, les dockers, les vacances forcées continuent. 


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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 08:35

 

J'imagine la scène. Henri Michaux tout frais débarqué de la gare, cherchant son hôtel comme d'autres un port. Voyageant comme Plume, comme il écrit, pour fuir le nid. Ce qui reste en lui de Belgique. Attendant, comme il faisait à vingt ans à Dunkerque, un bateau pour s'embarquer au loin. Vers la Grande Garabagne. Car s'il a renoncé à son i grec, il a gardé son M anglais, sa figure. Cette figure n'exprime plus « une tranquillité en route vers la colère », mais l'Emanglon voyage toujours « enfermé comme un colis ». Si vous le rencontrez, si vous osez l'aborder, l'inviter à dîner, il y a peu de chances qu'il vous réponde.

C'est pourtant ce qui arriva. Ce jour-là à La Rochelle. Henri Michaux accepta l'invitation et il fut un convive charmant. Il ne pipa mot de la soirée, mais il écouta poliment. Le repas terminé, il salua ses hôtes et regagna son hôtel. Situé sur le Vieux Port, à deux pas de la gare. Avec le même sourire que celui qu'il adresserait à l'infirmière prénommée Marilyn au moment de quitter la vie. Un sourire qui vous remercie. Pour ces luisettes qu'on prononce louisettes et qu'on cuisine comme les coques. Ou comme les lavagnons. Mais ce ne sont pas des lavagnons. Le livre que lui a apporté Marilyn est formel, avec ses planches. Ce sont des tellines. C'est sous ce nom qu'on les vend au marché. A Oléron. Lavagnons et luisettes se pêchent sur les mêmes plages, les plages du sud de l'île. Ils se cachent dans le même sable, mais pas sous la même couleur. Et ils n'ont pas la même forme. Certains de ces petits coquillages sont plus jaunes, plus ovales que les autres, allez savoir lesquels. Même les scientifiques hésitent. Mais ce n'est pas ce que cherche Henri Michaux dans les livres d'histoire naturelle qu'il a demandés à Marilyn en ayant honte de lui donner tout ce mal. Ni des noms. Elle est loin l'époque où il rêvait devant les noms du dictionnaire. Des noms qui n'appartenaient pas à des phrases.

Il sait le chagrin que c'est d'écraser sous ses pas les brillants spécimens de Donax. Donax trunculus et donax vittatus. Une fois de plus confondus. Produisant le même bruit sec après avoir été arrachés au sable mouillé. Quant à donaces, son équivalent français, il faudrait aller chez Jules Verne, vingt mille lieues sous les mers, pour trouver ces « véritables coquilles bondissantes ». Et l'heure n'est plus à lire. Elle ne l'a jamais été.

Non, ce qui retient celui qui a « passeport pour aller demain de par les mondes », ce sont ces deux coquilles qui restent longtemps ensemble, après la mort de l'animal, car le tendon qui les relie est très résistant.

Et l'idée, mais l'infirmière qui se prénomme maintenant Annie n'aura pas le temps de la formuler, ou il n'aura pas envie de l'entendre, que la telline se reproduit à l'âge d'un an, alors que sa taille avoisine le centimètre. Que l'espèce, malgré la pêche intensive, n'est pas menacée.

 

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                                                     Texte à paraître dans L'Actualité n°86.

 

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