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12 mai 2023 5 12 /05 /mai /2023 06:13

Paraît le 12 mai 2023 RIMBAUD ET LA VEUVE, d'Edgardo Franzosini (Éditions La Baconnière, traduit de l'italien par Philippe Di Meo).

Le livre a pour sujet (d'où le titre) la vedova molto civile, la « veuve très charitable » qui aurait hébergé Rimbaud en 1875. L'année où, « vers le milieu du printemps, après un séjour d'environ deux mois à Stuttgart et après avoir traversé à pied toute la Suisse, depuis la frontière allemande jusqu'au Lac Majeur, Rimbaud pénètre en Italie, traverse une partie de la Lombardie, et s'arrête à Milan. » Où il reste un mois. Chez cette « veuve très charitable » qui lui aurait offert l'hospitalité et dont on ne sait à peu près rien. En dehors du fait qu'elle demeurait au numéro 39 de la Piazza del Duomo. La maison et le quartier furent démolis en 1889 et aujourd'hui se dresse un bâtiment abritant un grand magasin. « Personne n'a encore eu l'idée de poser une plaque, un panonceau, un écriteau sur ces murs, quelque chose qui rappelât le séjour milanais de Rimbaud. »

C'est le vide que tente de combler le livre d'Edgardo Franzosini, le mystère qu'il essaie de percer. Pour notre plus grand bonheur. Nous n'avons pas oublié son Monsieur Picassiette : Raymond Isidore et sa cathédrale, paru en 2021 à La Baconnière (et traduit par Philippe Di Meo).

On découvre d'autres femmes dans ce livre, quatre exactement.

Dont la « brune aux yeux bleus » de Charleville, celle que Rimbaud surnommait Psyché et qui vint au rendez-vous qu'il lui avait donné, place de la Gare, avec sa domestique. Après l'avoir gratifié d'une oeillade que Rimbaud qualifie d'illaudable -du latin illaudabilis, l'adjectif existe en anglais-, elle lui tourne immédiatement le dos et s'en va, le laissant « effaré comme trente-six millions de caniches nouveau-nés ».

Mais la plus mystérieuse, « celle qui donne au chercheur désireux d'en dresser le portrait, le sentiment d'être en train de dessiner dans le vide, celle qui offre cette consistance incertaine et évanescente que seul possède un fantôme », est la dame milanaise.

« Et c'est peut-être précisément sous cette forme, épouvantable et insaisissable, que Vitalie Cuif, veuve Rimbaud, l'a vue un matin de juin de l'année 1899, errer, élégante, parmi les bancs de l'église Notre-Dame à Charleville. »

D'abord cette apparition, Arthur (mort le 10 novembre 1891 à Marseille). ''C'était bien Arthur lui-même, écrit-elle à sa fille Isabelle : même taille, même âge, même figure, peau blanche grisâtre, point de barbe, mêmes petites moustaches ; et puis une jambe de moins.'' C'était ''mon fils bien-aimé qui était près de moi'', répète Vitalie, qui l'observait, ''avec une sympathie extraordinaire''.

Ensuite ce spectre. ''Une dame, en très grande toilette, passe près de nous, elle s'arrête'' et, s'adressant à Arthur, elle lui dit en souriant : 'Viens donc près de moi, tu seras beaucoup mieux qu'ici.' La dame fantôme (qu'il appelle 'ma tante' dans cette hallucination, et dont il refuse poliment l'invitation) est-elle la « veuve très charitable » qui l'hébergea en avril 1875 à Milan ?

Ce n'est pas la question que se pose Madame Rimbaud. Elle se demande seulement si c'est son pauvre Arthur qui vient la chercher. Et se rassure en pensant qu'il est devenu ''très pieux'' et paraît tout à fait ''au courant de toutes les parties de l'office''.

Aujourd'hui, quand on se rend place de la Gare à Charleville-Mézières, on tombe forcément sur le buste de Rimbaud -le troisième, les deux précédents ayant disparu pendant les deux guerres, emportés par les Allemands et sans doute fondus-, inauguré en octobre 1954 et réalisé à partir du moule de la sculpture de Berrichon. Paterne Berrichon (pseudonyme de Pierre-Eugène Dufour). Celui qui épousa Isabelle, la sœur de Rimbaud, et travailla à sa légende. En la débarrassant de tout ce qui n'est pas la vie que voulait pour son frère cette dévote. Et pour son fils chéri Vitalie Cuif.

S'il s'intéresse à la Dame de Milan, aux (quatre) femmes de sa vie, Edgardo Franzosini n'oublie pas la passion tumultueuse qui fit longtemps scandale. Rimbaud n'est pas un saint. Tout n'est pas exemplaire chez lui.

On est très loin de l'hagiographie voulue par Isabelle, et de Paterne Berrichon. Un anarchiste qui se conforme, par intérêt, par calcul, à la morale très catholique de celle qu'il veut épouser ; qui n'hésite pas, pour lui plaire, à comparer Rimbaud à Jésus.

Isabelle ne voulait qu'un thème : le sien. Ce n'est évidemment pas celui d'Edgardo Franzosini.


 


 

 

RIMBAUD ET LA VEUVE
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7 mai 2023 7 07 /05 /mai /2023 06:36

Tous les philosophes ne martyrisent pas leur chienne. Regardez Schopenhauer et Atma. Atma, c'est « l'âme » en sanskrit. Une « âme » à qui il s'efforce de ressembler (avec sa coupe caniche) et à qui il lègue tout ce qu'il possède. Non par misanthropie, comme on le croit, mais parce que le chien est Volonté, alors que les hommes, y compris les philosophes, sont dans la Représentation.

Légende que cela. La réalité serait tout autre.

Son chien -un bel épagneul blanc, puis un brun, appelé lui aussi Atma- n'aurait pas été son légataire universel. Celui qui se réfère à Platon, se place en unique héritier légitime de Kant, aurait testé en faveur de l'armée prussienne (invalides des insurrections de 1848-49), pour ce qui est de sa fortune. Il aurait laissé ses droits d'auteur à Frauenstädt et, en lieu de testament, des « instructions compliquées » pour son caniche.

Ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'il n'a jamais traité Atma d'homme. Traiter son chien d'homme est lui faire injure. Ou au moins honte, en cas de bêtise. L'animal ne s'y tromperait pas, il irait se coucher -se cacher la tête- dans son panier.

Inversement, Schopenhauer reçoit le mot chien comme un compliment. Une récompense. Vous le voyez remuer la queue plus fortement vers la droite, vous le voyez pour la première fois heureux.

 

Texte extrait de Le Titien à sa maman, à paraître en juin 2023 dans la collection L'éléphant blanc (Unicité)

 

 

Schopenhauer et son caniche
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5 mai 2023 5 05 /05 /mai /2023 09:10

Un titre qui fait écho à L'Élargissement du poème, de Jean-Christophe BAILLY (le premier dans les Dettes qui figurent à la fin de ce beau livre de Jean Prod'hom où il est également question d'agrandir, et de libérer, où l'indice et l'écho, le ricochet, la connexion, la résonance et l'évasion sont aussi les mots clés de l'élargissement à quoi, et dans quoi il s'est engagé. Pour sortir de l'enfance, pour échapper au désarroi. Il a fallu tourner le dos à la réalité avec laquelle on faisait corps, venir au monde, savoir qu'il existe un autre monde aux pouvoirs exorbitants, un monde-langue.

« C'est elle en effet, la langue, qui appelle l'enfant du fond de la nuit ; c'est elle qu'il habitera toujours plus familièrement et qui l'affranchira chemin faisant de l'immédiat, qui lui permettra de le représenter, de le mesurer et d'agir sur lui. Mais c'est elle aussi -et l'enfant l'ignore- qui creusera dans son dos un abîme toujours plus infranchissable entre les choses et lui, les choses et nous, qui fera dire à Fernand Deligny :

Le langage mène à tout

D'aucuns n'en reviennent jamais. »

Ils n'en reviennent jamais mais ils y reviennent sans cesse. Ils refont le chemin. S'ils y croisent l'enfant qu'ils ont été, ils ne sont pas certains de le reconnaître. Ou ils feignent de l'ignorer. Ils se retrouvent déboussolés. Heureusement déboussolés. C'est aussi cela, l'élargissement. Le détenu libéré. Une liberté dont on ne sait pas quoi faire, au début, et qui effraie. Qu'est-ce qui effraie ? La mort ? La vie plutôt.

Il y eut les dimanches. « Les communautés darbystes n'étaient pas en odeur de sainteté entre 1960 et 1970 », et quand l'espace alloué à votre pied ne le contient plus, l'ennui a gagné et vous quittez sans hâte ni regret le local. Vous prenez le large.

Pourtant il reste quelque chose de cette Assemblée, un miracle et il se répète dès que vous fermez les yeux. La fenêtre s'ouvre. C'est l'appel du dehors. Le ciel et la terre qui déboulent comme aux premiers jours. La foi intacte. Toujours plus vive.

Il reste le vieux berger de Bourdeaux (il règne désormais sur un rayon de la bibliothèque), le concierge du local et les vachers du réfectoire, le cortège de ceux qui, ne possédant rien, n'ont rien à perdre.

Ils n'ouvrent pas seulement la fenêtre, ils ouvrent aussi la route. Ils vous emmènent loin. De vous-même et de vos gouffres.

 

 

Jean Prod'hom, Élargir les seuils, Petite Bibliothèque de Spiritualité, LABOR ET FIDES, mars 2023.

 

 

 

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31 mars 2023 5 31 /03 /mars /2023 06:08

 

« Alexandre Vialatte a toujours été passionné par tout ce qui respire, marche, nage ou vole. Ses élans d’entomologiste, son amour de la zoologie, cette façon si particulière de débusquer l’exotisme flamboyant à deux pas de chez lui, tout concourait à réunir ces portraits dans un Bestiaire singulier. Les dessins d’Honoré, qui allient les grandes masses noires de la gravure sur bois à la précision de la technique des ''encres'', apportent en contrepoint un humour léger et tendre, complice de celui de l’auteur, et tout en résonance. »

Voilà comment Arléa présente cette 3e édition d'un Bestiaire qui nous renvoie d'emblée à un autre Bestiaire célèbre, Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée, de Guillaume Apollinaire, paru en 1911, deux ans avant Alcools. Ce livre devait être illustré par Picasso, mais c'est finalement Raoul Dufy qui réalisa les 30 gravures sur bois qui accompagnent les quatrains.

« Du Thrace magique » Alexandre Vialatte ne fait pas sonner la lyre, mais ses doigts ne sont pas moins sûrs, et les animaux qui passent dans son Bestiaire font un cortège qui n'a rien à envier à celui d'Orphée.

Si reviennent le lapin le lion la puce le chat le serpent le cheval le bœuf, ce ne sont plus les animaux, doués d'esprit, de la fable. Ni ceux de la Crèche, ni ceux de l'Arche. Son Bestiaire est d'inspiration à la fois moderne et médiévale, comme celui d'Apollinaire, la mélancolie est au rendez-vous, et l' humour. Voyez le bœuf.

 

Dufy en fait une superbe gravure sur bois, et Apollinaire ce quatrain :

« Ce chérubin dit la louange

Du Paradis, où, près des anges,

Nous revivrons, mes chers amis,

Quand le bon Dieu l'aura permis. »

 

« Il y a chez le bœuf, écrit Vialatte, une nostalgie profonde. Il regarde l'homme d'un œil triste, une bave d'argent lui pend de chaque côté de la bouche ; et, tout à coup, il se met à meugler. C'est un cri qui sort du sous-sol, c'est un écho dans une caverne, c'est un brouhaha médiéval. On dirait le soupir d'un pécheur au fond d'une cathédrale gothique. C'est un effroi du XIIIe siècle, c'est un fracas préhistorique qui vient du fond des âges et du bout de la prairie : la nuit des temps qui chante le Requiem dans le gouffre de Padirac. »

 

Prenez maintenant l'écrevisse.

Chez Apollinaire, c'est l'incertitude, cette incertitude qui fait nos délices (« Vous et moi nous nous en allons / Comme s'en vont les écrevisses, / A reculons, à reculons. »).

Chez Vialatte, on n'est plus dans l'allégorie, le symbole. L'écriture est au plus près du réel, mais elle ne renonce pas pour autant aux digressions. Elle s'autorise tous les rapprochements. Toutes les libertés. La chose ressemble à beaucoup de choses, et elle n'est semblable qu'à elle-même. Si donc l'écrevisse « embellit sous l'effet de la douleur (comme l'homme grandit, selon le poète), ce n'est pas du fait du pathétique de l'expression, qui demeure, jusque dans la mort, assez secrète et énigmatique, mais du fait des splendides couleurs dont elle se vêt dans l'eau bouillante. Elle y entre grise, elle en sort drapée de pourpre. On la prendrait pour le cardinal de Richelieu. Surtout avec son air sévère. »

 

Ces petits textes volontiers ironiques, sarcastiques, font penser aux Histoires naturelles de Jules Renard.

On songe aussi, par moments, au bestiaire des Surréalistes.

En effet, on retrouve une préférence marquée pour ce que Breton appelait « les animaux hors série, d'aspect aberrant ou fin de règne comme l'ornithorynque, la mante religieuse (…). » J'ajouterai l'oryctérope et l'oiseau uhu.

Comme les Surréalistes, Vialatte s'oppose à la stratégie d'abaissement de la bête.

Figure dans ce Bestiaire, et remontant comme le chien et le kangourou « à la plus haute antiquité », la femme. Ou l'homme. Russe ou Turc. Italien ou Auvergnat. Ou Alexandre Vialatte. Ou la Grammaire.

« Qui prendra après moi des colères aussi grandes, aussi sincères, aussi inefficaces pour la défense de la grammaire française ? Il faut être tellement vieux pour aimer la grammaire ! Personne ne voudra être vieux. »

Enfin, dans cette faune on constate, comme chez les Surréalistes, une suprématie des oiseaux.

Mais pas de femme oiseau chez Vialatte, de Fée Mélusine, de Sphinx ni de Sirène. Rien d'hermétique. Ses Oiseaux sont autrement nombreux, autrement inquiétants :

« L'oiseau a quelque chose d'étrange. Il fait des choses extraordinaires : l'urubu nettoie les poubelles, l'agami surveille les poulets, le gypaète est barbu, l'albatros pond des œufs dont le petit bout est aussi gros que l'autre (et l'autre aussi petit que le premier), la huppe pupule, le héron gargouille, le milan hune et le rhinocéros barète (encore n'est-ce pas un véritable oiseau). Tout cela finit par inquiéter. Il n'y a d'ailleurs qu'à regarder une simple poule, disons une poule noire à l'oeil jaune, pour finir par être terrifié. Voyez-la picorer un ver, un serpent, ou une autre poule (une poule malade que toute la confrérie se met froidement à assassiner). Elle pique d'un geste mécanique et saccadé ; on dirait une machine à coudre ; ou alors un monstre tertiaire ; nulle expression ; le marteau-piqueur a plus d'entrailles ; l'éléphant paraît moins ancien, les hybrides de Bosch moins bizarres : c'est une bête de l'Apocalypse. La poule est un monstre effrayant. La cigogne exécute les faibles et mange parfois ses cigogneaux ; la pie est voleuse de naissance ; le perroquet se saoule au vin rouge, comme un charretier ; le pigeon, symbole de paix, qu'on donne pour si fidèle, bat son épouse comme plâtre pour lui faire accepter une affreuse concubine qui a traîné dans tous les ruisseaux ; il détraque les horloges en se posant sur l'aiguille et fait caca dans l'engrenage, si bien qu'on ne peut plus savoir l'heure par aucun monument de Paris. Le faisan est dur comme du bois ; il faut le laisser presque pourrir pour arriver à lui manger la cuisse. Le moineau assassine le pinson à seule fin de lui voler son nid ; partout où il s'installe les autres races disparaissent. »

 

 

 

BESTIAIRE . Vialatte & Honoré, Collection : Arléa-Poche. Numéro dans la collection : 111. Mars 2023, 168 pages, 11 .

 

 

BESTIAIRE.  Vialatte & Honoré
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19 février 2023 7 19 /02 /février /2023 11:32

 

Pourquoi s'en prendre à de pauvres ramasseurs de truffes ?

Les ont-ils pris pour des archéologues ? On sait le sort qu'ils leur réservent, à ceux qui gardent les ruines de Palmyre, et aux ruines elles-mêmes.

Pourtant, ceux qui creusent ici ne cherchent pas des vestiges, mais des espèces comestibles de champignons hypogés. C'est-à-dire souterrains. Fructifiant dans le sol. Comme les truffes, d'où le nom qu'on leur donne. De truffes du désert ou truffes des sables. Et là-bas, du côté de Palmyre et de Deir ez-Zor, de terfass. En arabe classique kamaa .

Quel est leur crime, à ces pauvres ramasseurs de truffes?

Ceux qui les tuent considèrent-ils que le terfass (ou terfesse, terfèze, terfez, terfès) est un aliment impur ?

Ou au contraire qu'il fait partie de la manne (parce qu'il pousse sans être cultivé ni arrosé et qu'ainsi on peut en profiter sans avoir fourni d'effort). S'estiment-ils propriétaires de cette manne divine ? Refusent-ils de la partager ?

Peut-on dire qu'ils l'ont cherché ? Je parle de ce qui leur arrive, et non du terfass. En étant simplement là. Au mauvais endroit au mauvais moment. Et en étant en vie. Ce que les zombies qui les massacrent ne supportent pas, et ne nous pardonneront jamais.

Ces truffes, comme ceux qui les ramassent, c'est la vie qui renaît, après la saison des pluies. De la mi-février à la mi-mars. Le moment de l'année où on les trouve. Où on les vend sur les marchés. Où elles arrivent dans les cuisines et sur les tables. Où l'on retrouve avec bonheur ce goût particulier, entre le champignon et l'artichaut, dans les légumes qu'on sert. Le goût de vivre.

Ce goût, je le découvrirai pour ma part en mars, à Lanzarote où l'on ramasse des truffes du désert (à peu près les mêmes qu'en Syrie, mais sans risquer de mourir), et où l'on vous propose des papas crías  (la trufa de Lanzarote) avec des gambas ou du jamón.

En mangeant mes truffes du désert, je penserai à ceux qui en Syrie sont tombés sous les balles de Daesh. Et à ceux qui sont comme ces champignons hypogés, invisibles mais bien là, prêts à foisonner à nouveau. Le plaisir que je prendrai sera ma réponse au message qu'ils nous envoient.

Truffes du désert
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17 février 2023 5 17 /02 /février /2023 09:13

Le cimetière animalier d'Asnières

 

 

 

Le cimetière animalier d'Asnières-sur-Seine est un formidable terrain de chasse.

Pour les chasseurs d'inscriptions, c'est même le rendez-vous obligé. L'occasion à ne pas rater. D'enrichir sa collection, et de trouver la forme qui réveillera ou révélera le poète.

C'est ce qu'ont fait, il y a plus de deux mille ans, les amateurs qui recueillaient les épigrammes funéraires et les publiaient. En y ajoutant des épigrammes funéraires fictives, composées par eux ou par d'autres, sur le modèle des « vraies ».

L'épigramme est à l'origine (comme son nom l'indique) une inscription sur pierre. Il s'en trouvait de « vraies » sur les pierres tombales, sur des statues ou des objets. Il s'en trouvait beaucoup. Mais sans doute pas assez, pour ces collectionneurs.

On vit donc fleurir les épitaphes funéraires fictives, aussi bien de héros de la mythologie que de petits animaux de compagnie : chien, sauterelle, cigale, grillon, lièvre, mésange, etc.

Qui se risquera aujourd'hui dans le cimetière animalier d'Asnières ? Qui aura cette chance ? De pouvoir imiter le poète de Vérone. D'inventer, comme Catulle avec La mort du moineau de Lesbie, une nouvelle forme poétique.

 

 

 

La chienne Issa

 

 

 

Le bichon maltais était très apprécié des matrones.

Il ne l'était pas moins de certains Romains. C'est ce que l'on voit dans le poème 109 du premier livre d'épigrammes de Martial, sur la chienne Issa.

On pourrait croire que ce poème s'inscrit dans la tradition de l'éloge d'un animal familier. D'un animal chéri d'un enfant.

Mais Publius, son maître, n'est plus un enfant. C'est sans doute un aristocrate, qui est de ces jeunes gens précieux s'adonnant aux plaisirs de l'otium, jouant à écrire des petits vers, ou à peindre. Ou aux deux, quand il décrit dans ses vers son portrait. Celui qu'il a peint de la chienne Issa. Assurément son chef-d'oeuvre.

L'éloge qu'il fait d'Issa -et de son portrait- est tellement dithyrambique qu'il est difficile de ne pas y voir du second degré. Une satire légère.

Ce n'est plus le portrait de la chienne Issa que nous lisons, mais celui du peintre qui a réalisé l'oeuvre de sa vie, du poète qui décrit son tableau, de ce Publius qui n'a que le nom d'Issa à la bouche, qui lui trouve toutes les qualités, qui fatigue ses amis, au premier rang desquels Martial.

23 vers, c'est long, pour une épigramme. Et beaucoup pour une « petite chienne minuscule ». Visiblement Publius nous soûle, quand il nous parle d'elle. Qu'il en parle comme si elle était sa fille voire sa maîtresse. Martial le trouve ridicule. Peut-être même obscène. De brûler ainsi d'amour pour cette petite chienne, pour cette catella dont il voudrait être le Catulle. Pour une « petite chienne minuscule » qui n'est pas plus grosse que le moineau de Lesbie.

Mais « plus friponne »!

 

 

 

Avec son nom qui aboie

 

 

 

Plaute écrit des comédies grecques en latin. Il hérite d'un genre très codifié, ce qui ne l'empêche pas de jouer avec le code. Cela dès le prologue.

Le prologus est un acteur en costume, un personnage censé faire rire le public. D'emblée. Son rôle consiste à créer une ambiance joyeuse.

Le prologue de Casina n'échappe pas à la règle. Plaute se moque de lui-même, de son nom, Plautus, qui peut aussi désigner une race de chien aux oreilles pendantes.

« Déiphile a écrit cette comédie en grec.

Ensuite Plautus avec son nom qui aboie l'a réécrite en latin. »

Plautus cum latranti nomine pose un problème de traduction. Celle de Florence Dupont est on ne peut plus fidèle, mais fera-t-elle rire un public qui ne parle pas latin?

Plaute s'appellerait Clabaud, on ne goûterait pas davantage la plaisanterie. On ne verrait pas le chien de chasse qui a les oreilles pendantes, et qui se récrie mal-à-propos sur les voies. Son nom ne clabauderait pas mieux.

 

 

 

Le premier chien coiffé

 

 

 

Elle serait dans les dernières. À l'avoir, sinon épousé, du moins rencontré. Dans les conversations. Ce premier venu qui a longtemps hésité, pour vous séduire, entre la chèvre et le chat, et qui a opté pour le chien. Et pour cette coiffure.

Quelle coiffure ? Portait-il un chapeau ? Avait-il une coupe spéciale ? Avec quoi pensait-il attirer le regard ? Elle a bien du mal à se le représenter, ce premier chien coiffé. À quoi pouvait-il ressembler ?

Ma grand-mère Marie n'en avait pas la moindre idée.


 

 

Le cimetière animalier d'Asnières
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13 février 2023 1 13 /02 /février /2023 06:37

En attendant l'ouverture, le 14 février, pour la Saint-Valentin, de la Maison des Noces d'Argent à Pompéi, on peut regarder le chantier de restauration, la photo des ultimes travaux, et dire quelques mots de la mosaïque.

Ce que nous voyons, c'est le sol d'une riche demeure pompéienne en 79 ap. J.-C.

La Maison date du IIIe siècle av. J.-C. Elle est modernisée sous Auguste et mise au goût du jour.

Le goût du jour, c'est ici (sur la photo) un pavement en opus tessellatum, bichrome. Cette mode apparaît à Pompéi dès le début de l'époque impériale, avec les décors géométriques en noir et blanc. Elle est tout sauf passagère. Partie d'Italie, elle se répand dans les provinces (latines, car les grecques resteront fidèles à la polychromie). Cela pendant des siècles.

C'est la mode à Pompéi, et c'est la mode chez nous. Où elle est parvenue plus tard, et où elle s'est maintenue plus longtemps. C'est un indémodable. Comme le crocodile -une statuette émaillée retrouvée dans le péristyle rhodien-, et comme le polo Lacoste.

On me dira que le temps s'est arrêté à Pompéi, que c'est une image figée du passé. Que la photo fixe aussi, autant voire davantage qu'une nuée ardente ou une pluie de pierres ponces.

Il n'empêche: on voit bien comment la mode de Rome tarde à arriver dans les provinces, comment elle s'attarde.

On voit aussi comment on s'affranchit des modèles italiques en insérant, dans ces pavements à composition géométrique, dans ces canevas en noir et blanc, des tableaux à couleurs.

On le voit à Grand, dans ce qu'on appelle (sans doute à tort) la Basilique.

Et à Chaillevette, avec la mosaïque de Paterre.

À Chaillevette, la mosaïque qu'on devine sur la photo de Louis Basalo, je pourrais dire dessous, c'est, à quelques détails près, celle de la Casa delle Nozze d'Argento telle qu'elle apparaît sur cette photo du chantier de restauration, des ultimes travaux, et telle qu'elle apparaîtra à ceux qui viendront là pour la Saint-Valentin.

Dans cette Maison qui reçut, peu de temps après sa découverte,  la visite du Roi d'Italie Umberto Ier et de Margherita de Savoie. Le 23 avril 1893, le jour de la célébration de leurs noces d'argent (d'où le nom qu'on a donné à cette maison).

La photo de la mosaïque de Paterre est, je le rappelle, de Louis Basalo et de 1934. Une photo en noir et blanc d'un pavement en opus tessellatum. Bichrome. Une énième variation sur le thème classique des cercles tangents. Ici ils se coupent et déterminent des carrés curvilignes. Noirs. Avec, enchâssés, comme le passé dans le présent, des carrés blancs sur la pointe.

C'est la partie découverte en 1903. « Mise à jour », comme l'écrit celui qui n'en est pas l'inventeur. Mais qui nous donne là une belle invention. En disant « mise à jour » au lieu de « mise au jour ».

Cette confusion mérite qu'on s'y arrête. Qu'on revienne sur cette photo du chantier de restauration de la Casa delle Nozze d'Argento. On dirait -on l'a dit- que le temps s'est arrêté à Pompéi. Figé par l'éruption du Vésuve et fixé par la photo. Mais ce qu'on voit sur la photo, c'est que le temps qu'on croyait arrêté poursuit sa route. Et son œuvre de destruction. Que la Maison que viendront voir les amoureux -les amoureux des ruines comme les autres- ne ressemble déjà plus à celle qu'ont visitée en 1893 les époux royaux. Ils verront au passage que Pompéi est devenu « un parc de ruines contemporaines fabriquées, dans lesquelles la part des restaurations tend progressivement à se substituer à celle des éléments originaux. » (1)

C'est aussi cela que montre la photo : une préservation qui « n'est pas autre chose, fondamentalement, qu'un processus d'invention qui tend à fixer le passé qu'on cherche à commémorer à un endroit unique -c'est-à-dire nécessairement fictif- du temps. » (2)

 

 

  1.  Laurent Olivier, Le sombre abîme du temps, Seuil, 2008, p. 92. 
  2.  Laurent Olivier, Le sombre abîme du temps, Seuil, 2008, p. 91.
Mise à jour
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10 février 2023 5 10 /02 /février /2023 09:02
Photo Vosges Matin/ La Liberté de l'Est

Photo Vosges Matin/ La Liberté de l'Est

Je voudrais, avec ce texte, lui offrir un tombeau. Une sépulture digne de ce nom. De ce surnom, devrais-je dire, car on le connaissait surtout comme l'ermite de Dogneville.

Son nom, c'est peut-être celui qu'il a donné, d'Antonio Garcia. D'un Espagnol, mais il ne sait plus d'où. Ni comment il est arrivé là. Pourquoi il s'est arrêté. Dans cette forêt et dans cette maison de l'ancien fort de Dogneville.

On sait qu'il vient d'Espagne. Parce que c'est de l'espagnol qui sort de sa bouche, quelques mots quand la clope qu'il a au bout des lèvres veut bien les laisser passer. Mais les raisons de son départ, on les ignore. A-t-il pris un jour le maquis ? L'a-t-il pris pour toujours ? Contre qui et contre quoi se battait-il? Se croit-il toujours en guerre ? Que cherchait-il en venant ici ? Cherchait-il à se faire oublier ? Cherchait-il seulement quelque chose ? Avait-il oublié ce qu'il cherchait ou simplement qui il était ?

Cette forêt, je ne la connais pas. Mes bois étaient de l'autre côté, et je suis parti bien avant qu'il n'arrive.

Il était déjà arrivé quand on l'a découvert, en 1990. Couché dans un fossé, en bordure du chantier de la voie express reliant Épinal à Nancy.

Antonio Garcia n'est pas Saint Antoine. La forêt où il habite n'a rien à voir avec nos bois. Nous, quand nous y allions, avec mon grand-père, c'était pour chasser le champignon, pour remplir notre panier. Alors que lui, dans sa forêt, tout ce qu'il ramasse c'est du bois. Du bois pour se chauffer. Pour le reste, il compte sur ses généreux protecteurs. Ceux qui lui ont offert cette maison où il vit dans l’ancien fort de Dogneville. Et sur ses amis : ils déposent des vêtements, des vivres et du tabac à rouler. Notre ermite vit de charité, et il ne fait pas de miracles.

C'est pourquoi il n'a pas son vallon. Ce vallon de Saint-Antoine où nous allions, avec mon grand-père. Tous les deux comme trois frères.

Il n'a même pas son ermitage. Celui que le Chemin des Princes avait en grande partie détruit, quand il était devenu une route. La route que nous prenions pour aller dans nos bois. Et qui longeait la voie ferrée.

De l'ermitage St-Antoine que nous laissions à gauche, il ne restait qu'un mur, puis un tas de pierres qui à leur tour disparurent.

De cette chapelle, le souvenir est d'autant plus vivace qu'il n'en reste plus aucune trace. Que ce nom que nous lui donnions, que nous étions les seuls et sans doute les derniers à lui donner.

Puissé-je faire de même avec Antonio Garcia. Et avec ce texte. Ériger un monument plus durable que cette chapelle. Lui offrir une maison qui traversera les siècles. Une vie qui ressemble à son existence vagabonde. Un récit aussi chaotique et aussi peu édifiant.

Passer après Antoine n'est pas facile. Le mal des ardents étant vaincu, sans doute définitivement, on n'a plus le feu sacré, on se sent inutile. On ne sait plus à quel saint ressembler.

On n'a plus de raisons de perdre la tête, de la ramasser. Qu'est-ce qu'on ferait avec ? Combien de kilomètres ? Alors qu'il y a tant de fagots à faire ici, de bûches à entasser. Et un chien à nourrir.

Il y aurait bien Saint Roch, le saint patron des chiens.

Le sien s'appelle Pépé, c'est ainsi qu'il l'appelle. Parce qu'il se fait vieux ? Ou parce que ça lui revient aussi d'Espagne où Pepe, comme Pepito ou Joselito, est un diminutif de José ?

Ce qui est certain, c'est que Pépé (ou Pepe) est toujours dans ses jambes ou à ses pieds, et qu'ils sont tous les deux comme Saint-Roch et son chien : inséparables.

Mais pour cela aussi, on arrive trop tard : il n'y a plus de peste à écarter.

C'est finalement le rôle d'ermite de Dogneville qui lui échoit. Un rôle moins écrit, mais où il donnera toute la mesure de son talent.

En 1997, quand la commune de Dogneville décide de préempter la maison qui appartenait alors à l’armée. Celui qui avait trouvé la paix dans cette forêt est menacé d'expulsion. Antonio Garcia devient un problème pour les autorités administratives. L’ermite de Dogneville se retrouve alors au centre de toutes les attentions. Un mystère comme on les aime, mais que personne ne parviendra à élucider.

En juillet 1999, celui qui intriguait jusqu'en Espagne est victime d'un malaise. Transporté à l’hôpital, Antonio Garcia s’y est éteint paisiblement. La commune l’a inhumé dans le cimetière local. À quelques pas du fort. Où Pépé (ou Pepe) a pleuré pendant plusieurs nuits. Le berger allemand ne connaissait pas non plus le secret qu'il emportait dans sa tombe. Mais il savait qu’il venait de perdre son ami.

 

Voilà ma contribution aux Images d'Épinal. Une nouvelle image qui n'entrera dans aucun album. Qui sera à son image, coupera les liens, refusera les appartenances. Les assignations. Une feuille volante, pour une vie de camp-volant. Une feuille de saint, pour un saint qui ne marchait pas avec sa tête coupée, sa tête dans les bras. Qui ne marchait pas vers la sainteté, mais pour habiter. Qui habitait enfin son personnage.

Voilà l'image que je voudrais donner de lui. Laisser. Une image pas du tout pieuse, rompant avec les bondieuseries, mais renouant quand même avec la tradition des Saints. Que promenaient dans leur hotte les Chamagnons. Ces colporteurs venus de Chamagne (d'où est parti Claude Gellée dit Le Lorrain, mais pour d'autres images et devenir Lorenese, Claudio Lorenese).

Voilà l'image que je sortirais de ma hotte. Que je montrerais dans mon petit théâtre. Que je promènerais de village en village. Que je donnerais, car je ne suis pas un marchand d'images. Je n'ai rien à vendre. Ni tissu, ni rubans, ni colifichets. Ni livres, ni journaux. Pas d'autres nouvelles à colporter, d'autres légendes que celle de l'ermite qui arrivait d'Espagne et qui n'accomplit aucun miracle. En dehors de rester en vie.

L'ermite de Dogneville
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8 février 2023 3 08 /02 /février /2023 10:29

 

Ce qui vole, ici, ce ne sont pas les tartes, mais les tourtes. Comprenez les tourterelles. C'est sous ce nom qu'elles volent chez nous. Qu'on les entend. Et leur roucoulement est pénible, s'il insiste. Comme celui du pigeon (mâle) quand il répète toute l'année, et particulièrement à l'aube, « je suis chez moi ». Tourterelles, pigeons, colombes, on est fatigué de les entendre. On maudit les tourtes qui nous réveillent aux aurores. Ou qui dérangent notre sieste.

Dans la famille (des Columbidae), il y en a un qu'on n'entend plus, c'est le Dronte de Maurice ou Dodo.

Cet oiseau coureur de l'Île Maurice s'est arrêté de courir. Par la faute des Hollandais. Ils ne l'ont pas empêché de voler, ces colons hollandais, il ne volait déjà plus quand ils sont arrivés. Mais il courait encore. Pataudement, mais il courait

Certes, la paresse lui a rogné les ailes. Là où il vivait, dans le luxe et la volupté, il n'avait pas de mal à trouver sa nourriture, pas de route à faire. Tant et si bien qu'il a perdu l'habitude de voler. Et en partie ses ailes. Il lui restait des pattes, des pattes pour courir, mais courir pourquoi. Pourquoi se presser quand tout vous tombe toujours tout cuit dans le bec ? Le moindre effort vous coûte, vous devenez gros et presque cubique, incapable de vous défendre. Vous n'êtes plus armé. C'est ce qui est arrivé avec les Hollandais. Avec cette faune qu'ils ont introduite dans votre île paradisiaque et qui a pillé vos nids. Les rats, les cochons et les macaques crabiers ont eu la peau du Dodo !

Les tourtes nous empêchent toujours de dormir, avec leurs roucoulements, mais on n'entend plus le Dodo. Cette espèce endémique de l’Île Maurice découverte en 1598 a disparu entre 1679 et 1693. Pourtant on en parle toujours. Et de plus en plus.

Non qu'il propose à nouveau « une course à la Comitarde ». Depuis Lewis Carroll, personne à ma connaissance n'a eu l'idée saugrenue de la relancer.

En revanche, ce qui n'existait jusque là que dans la littérature fantastique, dans la tête de quelques savants fous, prend corps. Oui, ce projet dont on pouvait croire, voire espérer qu'il avait du plomb dans l'aile, fait la une des journaux : on va ressusciter le Dodo !

Souvent cité comme un archétype de l'espèce éteinte car sa disparition, survenue à l'époque moderne, est directement imputable à l'activité humaine, le Dodo revient aujourd'hui comme candidat à la désextinction. Il est sur la ligne de départ. Sur la même ligne que le mammouth laineux et le loup de Tasmanie. Souhaitons qu'il n'ait pas retrouvé ses ailes. Qu'il se hâte toujours aussi lentement. Qu'il n'arrive pas premier. Qu'il ne soit pas cité comme un archétype de l'espèce déséteinte.

Une espèce déséteinte
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7 février 2023 2 07 /02 /février /2023 08:29

 

Éligible à la fibre optique -elle a passé son test d'éligibilité avec succès-, la maison se sentait pousser des ailes.

Elle se voyait éligible à tout un tas de lois et dispositifs.

Il fallait juste trouver le bon propriétaire, souhaitant investir dans l'ancien et dans un but locatif, la bonne commune, le bon cœur de ville à revitaliser, le logement dégradé ou la vacance commerciale, ce qui était assez compliqué.

C'est pourquoi elle préférait, elle préférerait, une fois de plus, s'en remettre au hasard, tenter sa chance sans la forcer, sans se forcer, sans le moindre effort puisqu'il n'est même pas nécessaire de s'inscrire à la loterie pour jouer.

Un jour quelqu'un vous appelle, ou vous recevez un message qui vous apprend que vous avez été choisie, que vous êtes l'heureuse élue. Et d'abord éligible. Par exemple au loto. Au fameux Loto du Patrimoine.

C'est arrivé ici. À la maison de Pierre Loti.

Né l'année où est lancé, à Toulon, le « Napoléon ». Dont la coque est encore en bois. Julien Viaud n'aime pas la construction en fer des bateaux, les vaisseaux à vapeur, toute sa vie il gardera la nostalgie de la marine en bois et de la voile. Voilà donc ce marin en bois promu, par un heureux hasard, officier de marine, Julien Viaud devenu « Pierre Loti, capitaine de vaisseau ». « Monsieur le capitaine de vessie loto». Victorien Sardou ne croyait pas si bien dire, avec sa contrepèterie foireuse. En 2018, la Maison de Pierre Loti est éligible au loto. Au Loto du Patrimoine.

Dans cette Charente qui a heureusement cessé d'être Inférieure, qui se proclame maintenant Maritime, nous sommes assez bien lotis. Avec la maison de Pierre Loti à Rochefort. Et, l'année suivante, la Maison de la Gaieté à Chérac.

Cette maison sait s'y prendre avec celui qui navigue sur la toile, comment faire avec le viandante (le voyageur en italien).

Elle a retenu la leçon de la tombe, de celles qui étaient installées au bord des routes, à l'entrée des villes. Elles ne sont pas encore muettes, ces tombes, elles savent ce qu'il faut dire au viator (le voyageur en latin) pour qu'il lise ce qui est écrit dans la pierre. Pour qu'il le lise jusqu'au bout. Et que la terre vous soit légère.

Ce voyageur, on ne sait plus comment l'appeler. On a perdu son latin, et de l'italien qu'on rêvait tant d'apprendre, on ne possède que quelques mots qui sont du piémontais, du piémontais de son village. Des mots que le voyageur n'entendrait pas, s'il les entendait.

Mais il a autre chose à faire. Mieux à faire que d'écouter des tombes par définition muettes. Des tombes dont il ne reste rien. Qu'une pile, un fanal qui égare plus qu'il n'éclaire. Le voyageur n'a pas besoin de vos lumières. Il sait apparemment où il va.

Il n'est pas encore patron des écoliers, le protecteur des enfants. Il est seulement en marche : il marche vers la sainteté.

Sa route passerait par là, je ne sais pas s'il s'arrêterait.

Certes, c'est un boucher qui a fait la Gaieté, de sa maison une auberge, mais je ne suis pas sûr qu'on y servait du petit salé. Ni qu'il aurait l'idée d'en demander. De ce petit salé qui n'est pas dans le saloir.

Mais est-ce bien sa route ? Se serait-il trompé ? Par quel miracle se retrouve-t-on à Chérac ? J'ai le sentiment qu'il faut, pour arriver là, pour s'arrêter là, le vouloir. Très fort.

On ne débarque pas comme ça. En faisant bonjour, de sa mitre. L'auberge est accueillante, mais elle n'a jamais reçu d'évêque. Elle ne saurait pas s'y prendre. Quoi répondre, si d'aventure il demandait du petit salé. Comment lui dire qu'il n'y en a pas. Qu'ici on sert d'autres viandes. On n'aime pas décevoir le client. Surtout quand il vient de loin. Quand il a fait tout ce chemin.

Quant aux trois qui s'en allaient glaner aux champs, qui ramassaient tout ce qu'ils pouvaient, le peu que leur laissaient les grolles et avant les labours, je ne vois pas la nuit, la faim les conduire ici, ces pauvres drôles. Je les imagine tiktokant comme ils font tous, mais pas toquant à cette porte.

Ils appelleraient, le boucher ne répondrait pas, il n'écouterait pas le message. Il n'est pas né comme moi à Épinal. Il n'a pas grandi dans les images.

Il les aurait mis au saloir comme pourceaux, ces trois tiktokeurs, il ne vous laisserait pas approcher. Ici on ne recolle pas les morceaux. On ne raccommode pas la porcelaine. Vous pouvez remballer votre crosse.

Franchement, le boucher a mieux à faire. Il a sa maison à décorer. Sa façade et aussi l'intérieur. Les meubles.

Les assiettes qu'on lui porte à l'abattoir, qu'on dépose dans la cuve en ciment, il faut les trier. Les casser, si elles arrivent entières. Il faut rassembler les cassons qui vont ensemble, qui feront d'une scène de ménage un joli théâtre : finir le puzzle. Ou au moins avancer.

Et puis Lili ne prêterait pas son lit. Sa maison. Vous êtes ici chez elle. Elle vous enverrait promener.

 

 

 

 

Photo Josiane Ruhaud

Photo Josiane Ruhaud

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