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28 décembre 2017 4 28 /12 /décembre /2017 10:05
Photo Marc Deneyer

Photo Marc Deneyer

D'abord il faut se débarrasser de l'idée toute faite -toute prête, quand il est réhydraté, dénoyauté- d'un pruneau d'Agen qui serait d'un beau noir luisant, d'une chair jaune et souple, d'un fruit sec qui serait en même temps moelleux. Celui-là, c'est le laxatif, pas ce qu'on mange par plaisir, qu'on déguste en plat -tajine d'agneau par exemple-, à l'eau de vie ou à l'armagnac.

Le nôtre est gris souris, poussiéreux (en réalité c'est du sucre), il est frippé, ratatiné, rabougri, et surtout dur comme la corne, un cal voire un caillou. Autrement dit il n'est ni beau à voir, ni bon à manger. À première vue et quand on mord dedans. C'est ce qui arrive aussi quand on tâte du pruneau, quand on l'attaque avec ses mots et avec la ferme intention de montrer qu'il n'est pas pour rien dans le plaisir du texte, on se casse les dents.

Il faut dire que notre pruneau n'a pas brûlé les étapes. De la transformation de la prune d'ente en pruneau. De la dessiccation. On avait le choix. Entre trois types de séchoirs. Les étuves, les tunnels à chariots, les tunnels à tapis. On a choisi les étuves. Des enceintes ventilées à l'air chaud, à fonctionnement discontinu, dans lesquelles les prunes sont disposées sur des claies. Le rendement est moindre, mais le résultat plus probant. Plus résistant à l'interprétation.

Vous vous rappelez Démosthène, comment il pratiquait l'art oratoire? Comment il corrigeait ses défauts, son souffle court, son problème d'élocution -il avait du mal à prononcer les R-, ses gestes maladroits, ses périodes et ses raisonnements confus? Sa voix était faible: il s'exercerait à couvrir avec ses phrases le fracas d'une mer déchaînée. Ou, réalisable en toute saison, il s'entraînerait à parler avec de petits galets dans la bouche.

Eh bien je propose qu'on réitère l'exercice, qu'on lance un nouveau concours! Entre le concours d'éloquence (il existe déjà, ce serait l'occasion de le rajeunir sans nous couper de nos racines, de secouer le prunier sans tomber dans la démagogie) et le Mondial du cracher de noyau de pruneau qui a lieu chaque année à Sainte-Livrade. Une sainte Libérée, Délivrée (grâce à Dieu et à sa barbe, un miracle qui transforme la vierge en pilier de rugby, un pilier droit). Je propose un moyen terme entre la franche rigolade, pour ne pas dire franchouillarde, et la prise de tête, une formule mixte qui consisterait à garder le noyau de pruneau le plus longtemps possible dans sa bouche -le temps qu'il faudra à l'orateur pour capter la bienveillance et emporter l'adhésion du public, pour agencer ses phrases et développer ses arguments-, et, son discours terminé, à cracher ledit noyau le plus loin qu'il peut.

On imaginerait des variantes, des recettes, les épices pour corser le plat et réunir le maximum de convives. L'orateur soumis à toutes sortes d'épreuves, de plus en plus périlleuses, la dernière étant (en souvenir de Démosthène, et pour la couleur locale) de rouler les R -des pruneaux de gros calibres, parmi lesquels se cacheraient quelques galets du Gave qu'il s'agirait de reconnaître avec les dents, et bien sûr de recracher avant qu'ils ne vous étouffent. Ce jeu, ce serait Le noyau dur. Ce que le Super-Banco est au Jeu des 1000 euros, mais en plus ardu, évidemment. Et surtout plus physique. Un concours de bérets à l'ère macronienne.

On s'inspirerait des pubs qui ont bercé notre enfance, secoué notre jeunesse. Quand la France n'avait pas de pétrole mais des pruneaux d'Agen. On en inventerait de non moins fameuses, autour de l'or mauve. Les vainqueurs auraient des têtes de vainqueurs, ils seraient les rois du pétrole. On suivrait leurs exploits sur Youtube. On serait des centaines de milliers à les suivre.

Avouez que cela donnerait un sacré coup de vieux à Intervilles, et une nouvelle jeunesse à un jeu comme La tête et les jambes.

Que cela redonnerait du tonus au pruneau!


Texte à paraître, avec la photo de Marc Deneyer, dans le numéro 119 de L'actualité Nouvelle-Aquitaine.


 

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22 décembre 2017 5 22 /12 /décembre /2017 08:41
Des espèces panchroniques

Le coelacanthe n'est pas un fossile vivant, ce que j'ai longtemps cru, et avancé comme preuve, qu'on pouvait enseigner et traduire le latin, le grec, et être résolument moderne, que le passé pouvait rencontrer le présent, fût-ce de façon brutale, l'informer, donner sens à ce qui se déroule sous nos yeux sans qu'on le voie vraiment, sans qu'on puisse comprendre où tout cela nous mène, qu'il y a partout autour de nous et pas seulement sous nos pieds des traces, des fossiles qui s'incrustent et que c'est une chance de se sentir visé par eux, et non un handicap, un obstacle au progrès, et voici que le mot à son tour s'éteint, qu'on ne parlera bientôt plus de fossiles vivants, fossile vivant suggérant que les entités ciblées n'ont pas évolué au cours des temps géologiques, ce qui est inexact, et dangereux, dès lors, ce n'est pas comme je l'ai cru d'abord un effet de plus du politiquement correct, un terme jugé stigmatisant remplacé par une périphrase euphémisante, ce fossile vivant comporte bien un risque, de fournir des arguments à ceux qui accueillent avec soulagement la capture, en 1901, du premier spécimen vivant d'okapi, une espèce que l'on disait éteinte, et qui s'empressent de l'enfourcher, qui en font leur cheval de bataille, une arme redoutable contre la théorie de l'évolution, ce fossile vivant, proclament-ils, invalide une des plus grandes « preuves » de la théorie de l'évolution (notez les guillemets, et comment ils passent vite de l'ironie au triomphe), et révèle même, selon eux, une fraude perpétrée au nom de l'évolution (la violence des termes employés prouve que cette bataille qu'ils mènent est une véritable guerre idéologique), je dirai, malgré mes réticences initiales et parce qu'il faut choisir son camp, et que j'ai toujours opté pour le progrès, et que le latin que je préfère est celui d'Ovide, que Rome, le Conseil municipal à l'unanimité, vient de réhabiliter, effaçant d'un trait de plume, qui est aussi d'humour, d'un humour plutôt noir, un exil de deux mille ans, pour cause d'humour justement, j'aime bien L'Art d'aimer, mais je préfère Les Métamorphoses, surtout quand elles sont traduites par Marie Cosnay, Les Métamorphoses ne me semblent pas invalider la théorie de l'évolution, bien au contraire, je ne vois pas d'oeuvre pour montrer aussi bien le changement, pour le montrer à l'oeuvre, je dirai, parce que les vestiges sont faits pour qu'on y mette ses pas, ses mots, je dirai donc que le coelacanthe, comme l'okapi, ne sont rien d'autre que des espèces panchroniques.

Des espèces panchroniques
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21 décembre 2017 4 21 /12 /décembre /2017 17:28

Dans La deltheillerie (par Joseph Delteil), on trouve ceci:

« Il y a ''d'immenses coulmas, j'écrivis le mot aussitôt, mais je ne sais plus ce que sont les coulmas.'' » (Éditions Bernard Grasset, 1968)

Joseph Delteil cite entre guillemets mais sans le nommer Michaux. Ce faisant, il rend hommage à celui qui, n'ayant pas trouvé «un pseudonyme qui I'englobe, lui, ses tendances et ses virtualités», continue « à signer de son nom vulgaire, qu'il déteste, dont il a honte» (il lui paraissait pareil à une étiquette qui porterait la mention «qualité inférieure»). Il voit dans cette fidéIité au «mécontentement et à I'insatisfaction» le moyen de se préserver «du sentiment même réduit de triomphe et d'accomplissement». […] « Il ne se produira donc jamais dans la fierté.»

Il signe H.M. ces Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d'existence, le seul texte strictement autobiographique qu'il ait écrit (à la troisième personne: le pronom de la non-personne). Il signerait bien « au nom de personne ». Le portrait de A (A comme anonyme) est un autoportrait, là encore, à la troisième personne.

Sa crainte de devenir « un nom propre » ne lui a pas évité la Pléiade.

Joseph Delteil n'avait apparemment pas cette crainte. Voici comment il décrit la Deltheillerie:

« La Deltheillerie ce n'est pas seulement la maison des Delteil, mais toutes les Deltheillades, la Deltheillasserie, l'ensemble des faits et gestes, façons et sans façons de vivre, us et coutumes, la conception du monde, les opinions, sentiments, goûts etdégoûts, mœurs et humeurs, manies, fatrasies et foutrasies, colères, passions, tics, tout le bric-à-brac Delteil, les parages, les palabres Delteil, la famille, la smalah, la dynastie Delteil, les accoutrements, les histoires, les légendes, les affaires Delteil, les choses Delteil. »

On sait dans quel état se trouve aujourd'hui la maison des Delteil, ce mas construit au XVIIe siècle où Joseph Delteil s'était installé dans les années trente et qui vit passer tant d'artistes. « La Tuilerie de Massane » tombe en ruine et la mairie de Grabels ne peut rien faire, à part poser une stèle devant la bâtisse.

Si cela me désole, si j'ai signé avec mes amis la pétition, ce n'est pas le problème qui m'occupe ce matin. C'est la phrase entre guillemets, et sans le nom de l'auteur. Il est peut-être avant, ou après, mais je n'ai pas envie de chercher, de remuer « tout le bric à brac » pour trouver le nom de Michaux. La phrase sortie de nulle part me suffit. Regardons quand même d'où elle vient.

Elle est tirée de Connaissance par les Gouffres. Collection Le Point du Jour, Gallimard. Parution : 15-06-1961. Nouvelle édition revue et corrigée en 1968 (mon édition est de 1972).

Je rappelle l'édition originale de La deltheillerie: Grasset, Paris, 1968.

Joseph Delteil a lu Michaux (ils sont l'un et l'autre, bien que différemment, dans les marges du Surréalisme), il cite visiblement ce passage de Connaissance par les gouffres:

« Enfin, je vis d'immenses coulmas. J'écrivis le mot aussitôt, mais je ne sais plus ce que sont les coulmas. En notant le vocable, je me décapitai de la vision et de son sens, le mot seul resta, témoin inutilisable. » Henri Michaux, Connaissance par les gouffres.

Arrêtons-nous à ce mot qui nous a arrêtés, « coulmas », sur cette image qui n'en est pas une et qui en a pourtant toutes les caractéristiques, à commencer par l'anachronisme. Voyons ce qu'elle condense et comment elle déplace.

Rappelons pour commencer le contexte.

Dans ce livre, Michaux parle surtout de la mescaline. Modèle des hallucinogènes, elle a une action voisine de celle de l'acide lysergique et de la psilocybine. C'est l'action de la psilocybine qu'il décrit ici, une expérience -la première, faite en 1958 à l'hôpital Sainte-Anne- dont il décrit scrupuleusement les effets. C'est ici que surgissent les « coulmas », ces « immenses coulmas ».

Relisons La deltheillerie. Si on ne sait pas ce qui amène les « immenses coulmas », pourquoi ils arrivent là et à ce moment, on trouve ceci juste après qu'ils ont surgi, par contraste et cela vaut, me semble-t-il, explication:

« Les bêtes y sont intactes, l'ornithorynque ornithorynque et le buffle buffle, les arbres fins et grandioses, les hommes delteilliens. Il n' y pleut jamais. »

Rien à voir avec les monstres qui apparaissent chez Michaux, dont il ne se demande pas de quelle tératologie ils proviennent, s'ils rappellent la parpue ou annoncent la darelette, dans quelles notes de zoologie ils pourraient bien rentrer, s'ils tiendraient là-dedans ou s'il fallait les ranger dans ses Nouvelles observations. Il les accueille comme des créatures familières, bien qu'ils soient d'une étrangeté absolue. Des animaux fantastiques et fantastiquement humains. Il les laisse s'installer. Il sait d'emblée dans quelle phrase ils trouveront place, comment ils la retrouveront.

Ces « coulmas », c'est ce que l'on se dit quand on les découvre (chez Michaux puis chez Delteil, ou l'inverse), seraient-ils des Meidosems? Seraient-ils dans l'immense ce que les Meidosems sont dans le minuscule?

Ou comme Michaux lui-même, tel qu'il devient ici, à la fois minuscule et immense:

« A force de souffrir, je perdis les limites de mon corps et me démesurai irrésistiblement.

Je fus toutes choses: des fourmis surtout, interminablement à la file, laborieuses et toutefois hésitantes. C'était un mouvement fou. Il me fallait toute mon attention. Je m'aperçus bientôt que non seulement j'étais les fourmis, mais aussi leur chemin » (Encore des changements, Mes  propriétés, 1929)

On peut lire Portrait des Meidosems (1948) comme une « image de moi-même », reconnaître Michaux dans cette « roche d'âme ». Dans ces « ailes pures de tout corps »:

«Des ailes sans têtes, sans oiseaux, des ailes pures de tout corps volent vers un ciel solaire, pas encore resplendissant, mais qui lutte fort pour le resplendissement, trouant son chemin dans l'empyrée comme un obus de future félicité ».

Les Meidosems sont capables de prendre la forme de bulles pour rêver, ils rêvent d'entrer au Palais de Confettis, ils ne font que passer, de ce « frêle songe à plus frêle encore »: à l'immensité. Oubliées les limites, et la nécessité de commencer. On les voit se muer en moires changeantes.

Avec les Émanglons, c'est une autre façon d'échapper à son nom -à la chaux, au ciment, au mortier-, de se défaire de ce nom qui lui colle à la peau. Il n'en gardera que l'initiale, ce M anglais qui sera son nouveau visage. Celui qui fuit comme il faut les photographes et qu'il promène partout. Celui qui lui permet de voyager librement, en Grande Garabagne ou Ailleurs, de voyager comme Plume. En coupant les liens. En expulsant ce qui reste en lui de Belgique -de famille, de patrie. En se méfiant de l'adaptation. En gardant toujours en réserve un peu d'inadapation.

Enfant, il voyageait avec les mots du dictionnaire. Des mots qui n'appartenaient pas, qui n'appartiendraient jamais à des phrases. Et pas encore chargés de significations. S'ils font image, c'est une image sonore et qui vous transporte sur ce que Michèle Aquien appelle « l'autre versant du langage »: celui du rêve, de la poésie.

Autres encore sont les « coulmas ». Ces « immenses coulmas » qui existent en dehors de leur sens, indépendamment de leur image, qui surgissent comme des noms propres, des signes vides, des signifiants absolus qu'il ne songe pas à remotiver. En les rapprochant d'autres mots, en jouant avec les sons, en procédant par assonances, paronomases, en ramenant l'inconnu au connu. Ces « coulmas » ne renvoient à rien, à rien de connu ou que nous puissions connaître, dont nous pourrions inventer (comme disent les archéologues) le sens.

S'ils apparaissent, c'est en un éclair, comme l'image vraie du passé, en ne laissant pas d'autre trace que ce nom sous lequel ils ont surgi et maintenant disparaissent. Un nom qui est un témoin de l'histoire, mais un « témoin inutilisable ».

 

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13 décembre 2017 3 13 /12 /décembre /2017 13:13
Le Lac Assal © Lionel Voynier

Le Lac Assal © Lionel Voynier

Parade sauvage empruntait son titre à Rimbaud. Au Rimbaud des Illuminations. Au poète qui écrivait, dans Parade, « J'ai seul la clef de cette parade sauvage. » Dans ce livre, Jean-Jacques Salgon, qui avait eu le privilège de visiter la grotte Chauvet, nous ouvrait les portes de sa maison, comme il l'avait fait dans Place de l'Oie, il nous invitait à lire les traces par lui cueillies de ce lointain passé, les traces présentes.

Ici, il s'agit de remonter, en remettant ses pas « dans les pas pérégrins de Paul Soleillet », ses mots dans les mots de Rimbaud, jusqu' à Obock. Jusqu'à la rencontre.

Car « Rimbaud et Soleillet forcément doivent se rencontrer, se parler ».

Les multiples occasions de croiser Rimbaud font-elles une rencontre? Et comment la raconter si elle a bien eu lieu, et à cet endroit? Faut-il l'inventer, au double sens (dont celui archéologique) du terme, l'imaginer (le mot revient souvent) ou visiter les restes de la factorerie Soleillet? Ou les deux? Et suffit-il de se rendre physiquement à Obock pour la revivre? De l'écrire? Et selon quel point de vue? En adoptant celui du serviteur, pour parler comme Michon? Et Rimbaud, le Rimbaud de ces années-là (les années 1880), a-t-il l'étoffe d'un maître? L'a-t-il déjà ou l'a-t-il encore?

Ces questions n'empêchent pas le voyage, bien au contraire, elles le relancent. C'est ce que montre ici notre truchement, un guide qui sait traduire en mots la pulsion qui nous habite, l'élan qui nous pousse vers Obock et aussi bien à Nîmes, à chercher celui qui occupe le logement de notre voyageur. Il parle de ce désir impérieux d'être ailleurs, de cet appel, de ce qui l'a fait naître ou le motive, « une nécessité intérieure ou vitale, la conscience imagée d'une autre vie possible, d'un autre lieu où exister, ou bien, qui sait, et d'une manière plus souterraine, la reviviscence en soi d'un nomadisme atavique. »

La reviviviscence en soi du nomadisme de Paul Soleillet. De celui qui, dans une lettre d'avril 1884, évoquait sa naissance accidentelle à Nîmes dans ces termes: « Le ciel devait être empli d'astres errants et celui chargé de présider à ma naissance avait certainement pour maison une tente. » (p.19)

Quand il ne remet pas ses pas dans les pas pérégrins de Paul Soleillet, Jean-Jacques (parce que la vie ambulante est celle qu'il lui faut) les remet dans les siens, ceux du « pèlerin rimbaldien » qu'il est, selon Jean Rolin. Du « pèlerin rimbaldien » qu'il fut. En se rendant physiquement à Charleville, et à deux reprises. La seconde, un dimanche de janvier 2017. Une expédition vers le bois de Romery qui avait pour but la grotte. Celle que Rimbaud rêvait d'habiter. En ermite. Pour échapper aux rigueurs d'une mère « aussi inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb ». La grotte qu'il avait cherchée en vain quarante-cinq ans auparavant, mais il n'était quand même pas rentré bredouille. Il avait ramassé un os, un gros os de boeuf. L'os de Rimbaud, ou Rimb'bone, comme il s'amuse à l'appeler, il l'accueillit dans sa maison de la place de l'Oie, aux Vans. En Ardèche. Où « je n'envisageais pas de m'installer, écrit-il (p.100), sans m'entourer d'un certain nombre d'objets fétiches qui formaient comme les excroissances tangibles de mon moi. » Vérification faite (en comparant l'ADN de l'os de Rimbaud à celui de ses parents, en apparence si éloignés, de la préhistoire), ce bovin qui lui avait donné son os était assez proche des animaux qui ornaient la grotte Chauvet. « Ainsi, du Rimbaud de Charleville à l'auroch de la grotte Chauvet, grâce à la génomique et au secours de la salle blanche, la boucle était bouclée. »

De cette seconde expédition, qu'est-ce qu'il a rapporté? Rien. Je veux dire aucun objet. Aucun de ces objets qui sont, on l'a vu, façon de prolonger son moi, d'en augmenter la réalité. Comme s'il fallait des preuves que tout cela a bien eu lieu. Que l'on existe. Toujours enrichir sa collection. Afin d'oublier la pièce manquante, ce vide qui nous obsède.

En revanche, il peut écrire ceci, qui vaut toutes les collections, et pour tous les collectionneurs:

« En voyant défiler sur l'écran de mon ordinateur les beaux objets collectés par Soleillet, je réalisais combien le fait de m'être rendu physiquement à Obock, de m'être tenu assis sur les marches d'escalier de la tour Soleillet, d'avoir senti crisser les cailloux d'un chemin sous mes pieds, respiré les odeurs de fumée et de végétaux qui flottaient dans les parages de la factorerie, bu un café au pied de la mosquée de Tadjourah, vu le soleil décliner sur les monts du Mabla, combien tout cela avait été une expérience précieuse qui avait donné corps et réalité aux fantômes qui sans cela seraient restés captifs de mon esprit. Par le moyen du voyage, quelque chose avait réussi à faire corps, à se mettre en mouvement, qui sans lui serait resté figé, à l'état d'obsession ou de lubie. Par l'enquête, le voyage, l'écriture, on pouvait parvenir à donner réalité à des choses prises dans les rets de l'imaginaire. Être autre et être ailleurs se rejoignaient dans un mouvement qui toujours cherchait à s'évader d'un but. À chaque nouvelle entreprise, chaque nouvelle étape, chaque mot, c'était comme si quelqu'un qui n'était pas tout à fait moi s'essayait à une autre vie, une vie qui n'existait pas et qui pourtant parvenait à se frayer un chemin dans la réalité. »

 

 

Jean-Jacques Salgon

Obock

Verdier, janvier 2018

La Tour Soleillet © Lionel Voynier

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Published by Denis Montebello
23 novembre 2017 4 23 /11 /novembre /2017 15:03
Verecundus

 

 

                                                                               

à Pierre Bergounioux, « vergounhous »

 

Comment expliquer l'exceptionnelle fréquence en Gaule d'un nom strictement latin comme Verecundus? Qu'il soit plus répandu dans les zones celtiques qu'à Rome même ou en Italie. Que des dérivés (Verecundius, Verecundinus) y aient été fabriqués, qui étaient inconnus en latin. Cette prédilection pour ce nom dans cette zone linguistique n'est pas due au hasard. C'est un bel exemple de nom d'assonance. C'est même, selon Sabine Lefebvre, « le nom d'assonance le plus spectaculaire en raison de son homophonie latine et celte ». (À propos de la répartition du nom Verecundus en Gaule et en Germanie, Noms, identités culturelles et romanisation sous le Haut-Empire, M. Dondin-Payre et M.-Th. Raepsaet Charlier (ed.), Bruxelles, 2001, p. 597-647.)

Qu’entend-on par nom d’assonance ? Cette expression (en allemand Deckname, littéralement « nom de couverture ») désigne un nom qui existe tel quel en latin mais qui rappelle un nom ou une racine indigène homophone, avec un sens identique ou un sens différent.

Verecundus est un anthroponyme « à double entrée », qui parle aussi bien aux latinophones qu'aux celtophones, mais qui ne leur dit pas la même chose.

Ceux qui portent ce nom d'assonance ne sont pas des Romains de Rome ou d'Italie, mais des indigènes romanisés. Ou des Romains qui se sont installés là, chez les Leuques, les Médiomatriques ou les Trévires, dans des régions majoritairement celtophones, et qui ont adopté les moeurs et les patronymes locaux.

Verecundus est un adjectif latin, employé comme surnom, il signifie « réservé », « discret ».

Qu'entend-on sous ce nom quand on est celtophone?

Verecundus sonne comme l'addition d'éléments celtiques, de ver et de condo. Ver est un préfixe intensif et augmentatif qui signifie «sur, au-dessus, fort,  très » (super en latin, hyper en grec, über en allemand, over en anglais, ils ont même sens et même origine). Condo, c'est la tête et par extension le sens, la raison. L'intelligence. Ce Modeste cache donc une « super tête ». Un homme « à la grande raison » Quelqu'un de « très sage » car « très intelligent ». Voilà pour notre Timide.

Peut-on parler de nom d'assonance? Peut-on parler comme Weisgerber? Un linguiste allemand, né à Metz en 1899, spécialisé dans les langues celtiques. Le Sonderführer Leo Weisgerber qui dirigea en 1940 Radio Bretagne -une radio régionaliste allemande, émettant en breton, dont la direction des programmes fut attribuée à Roparz Hemon, lequel avait créé une langue bretonne unifiée, en l'épurant de toutes ses influences linguistiques françaises, pour la substituer aux parlers bretons régionaux du Vannetais, de Cornouaille, du Léon et du Trégor qui étaient en usage jusqu’au milieu du siècle passé. C'est à lui qu'on doit le « breton surunifié » qu'on écrit et enseigne aujourd'hui, et le fameux BZH!

On préférera parler de consonance. Plutôt que d'assonance.

Verecundus n'est pas un pseudonyme, ce que signifie deckname pour Weisgerber: un nom de couverture.

Ce n'est pas un vêtement qui recouvre: qui cache la véritable identité. Comme ceux que fabrique et vend ce Verecundus qu'on voit dans sa maison -son atelier et son magasin-, sur une fresque de Pompéi. Via dell’Abbondanza. Ce Verecundus est un faux Modeste, un Timide qui étale sa réussite.

On ne recouvre pas non plus, avec un tel anthroponyme, la mémoire, on ne la retrouve pas. Il faudrait pour cela qu'on l'ait perdue, qu'on ne se souvienne pas de ses origines. Qu'on se sente Romain comme tout le monde (habité), comme n'importe qui parlant -bredouillant- latin. La langue des marchands et des militaires qui est au latin ce que le globish est à l'anglais.

Crypto-celtique, le terme est tout aussi inapproprié, qui laisse penser qu'on a, avec Verecundus, la preuve d'une résistance farouche à la dénomination et à la domination romaines, que ces jeux de mots avaient des sens cachés, et que c'est en secret (dans la honte ou par défi) que les Gallo-Romains gardaient et préservaient leur identité culturelle. En réalité, ces choix traduisent la volonté de se conformer à la latinité, et une affirmation de fidélité aux traditions indigènes. Ce n'est pas un rejet de la romanisation. Cela montre au contraire un idéal d'intégration consciente sans perte de personnalité.

Des anthroponymes à double entrée comme Verecundus permettaient de manière ouverte aux provinciaux romanisés de ne pas devoir choisir entre latinisation et indigénisme.

C'est un choix, le choix de ne pas choisir.

Pas du tout une assimilation imposée par l'occupant. Rien à voir avec la germanisation forcée des toponymes et des patronymes dans la Lorraine et l'Alsace annexées. Ni même avec les noms que recevaient les immigrants à Ellis Island, des noms d'assonance souvent qui leur ouvraient les portes de l'Amérique. Des noms plus faciles à prononcer que leurs patronymes d'origine -qui étaient pour certains d'entre eux déjà des noms d'assonance, recouvrant leur vrai nom- et qui sonnaient mieux.

La même chose se passe aujourd'hui chez nous. Dans nos « quartiers ». À ceux qui voudraient imposer des prénoms français aux populations d'origine maghrébine, les obliger à choisir entre Alain et Ali, Alice et Aicha, l'assimilation et la porte, celles-ci répondent en prénommant leur enfant Ryan, Inès, Nadia ou Jade.

Ceux qui appellent leur fils Ryan ne sont pas tous, comme on le pense un peu vite, influencés par les programmes de télévision américains. Ce choix est plus subtil. C'est le choix de ne pas choisir. En effet, « Ryan (“le petit roi” en gaélique irlandais, courant aux USA) se prononce (et peut s’écrire) Rayane, qui signifie en arabe “désaltéré, épanoui” ; de même Inès, version hispano-portugaise d’Agnès (“chaste, pur”) prisée dans les familles françaises traditionnelles, est très apprécié dans les cercles maghrébins car, phonétiquement, il se comprend comme “aimable, agréable” en arabe. Par leur assonance, Nadia (en russe Nadežda “espérance”, passé en Europe sous sa forme hypocoristique Nadia, en arabe ”généreuse”), Jade (en espagnol ejade , la pierre verte et “flanc, entraille”, que la pierre était censée protéger, prénom féminin anglais récent, en arabe “excellent”) jouent le même rôle de passerelle que les anthroponymes antiques à double entrée. » (Monique Dondin-Payre, Les noms de personnes dans l'Empire romain)

Ceux qui prénomment leur enfant Ryan, Inès, Nadia ou Jade réclament le droit de ne pas choisir entre francisation et indigénisme.

Ils font ce que faisaient les Africains -les habitants de l'Africa devenue romaine. Dans les zones où les langues indigènes sont transcrites sans voyelles, donc ne sonnent pas comme le latin, il fallait passer par l’insertion de voyelles (vocalisation): le punique HNMLQQRT ou ‘BDMLQRT était transcrit Amilcar, Ammicar, Amicar, etc. Et le nom d'assonance -ou consonant- était Amicus

Comme un Gallo-Romain en s'appelant Verecundus, un Amicus de Carthage réclamait le droit de ne pas choisir entre latinisation et indigénisme.

 

 

Verecundus
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14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 13:30
DIRE MERCI (Tindari)

À qui parle cette Vierge noire du Tindari (on est dans le noir)? Le Logos mettra cela au clair.

Il règne une grande confusion ce matin à Tindari, c'est dimanche. Un seul parle, sa voix est rendue inécoutable par la trop humaine puissance. Une petite voix, là-bas, au fond, et avec elle, un Dieu qu'on ne parvient pas à reconnaître.

Avec la restauration des années 1995-96, la Theotokos byzantine a perdu son pluvial de soie blanche, son diadème et son lys, l'Enfant sa tunique d'un blanc éclatant et sa couronne. Au cours des siècles, la Vierge avait subi un habillage progressif et somptueux, aujourd'hui elle est en bois nu, de cèdre du Liban, la Nefertiti qui incline et pousse le promontoire du Tindari vers l'Orient.

Émus, dirigés par nos pas, nous marchons maintenant vers l'Occident, vers la Tindari gréco-romaine, après une courte halte pour voir le golfe de Patti et les petits lacs de Marinello du haut du promontoire.

Nous nous frayons un passage entre les stands installés sur la route étroite qui mène au parc archéologique, jusqu'à ce que nous trouvions le portail d'entrée; deux chiens nous accueillent à l'entrée et deux employés à la billetterie; première étape à l'Antiquarium, puis le decumanus supérieur, et, tout de suite, à l'est vers la Basilique (un propylée conduisant à l'agora, semble-t-il), l'insula IV, les deux demeures patriciennes avec thermes, les boutiques et le decumanus inférieur. Nous remontons par le cardo et tournons à l'ouest vers le théâtre du IVe siècle av. J.C., qui, adossé à une colline, regarde la mer: on se croirait à Taormina.

Rien, en fait de temples. On suppose que l'acropole était là où se dresse aujourd'hui le sanctuaire, qu'il y avait un temple (?) dédié à Cybèle, tandis que plus bas, sur la pente du Tindari actuellement occupée par le hameau de Mongiove, se trouvait le temple de Jupiter (?), le toponyme en aurait maintenu l'écho.

Le tour a été rapide, il y avait un groupe, une troupe qui théâtralisait par étapes l'Iphigénie en Aulide, entrecoupée de notes historico-archéologiques sur le site; une longue pause et un repos bien mérité après l'Antiquarium: une tête en marbre d'Auguste, deux Victoires ailées, un masque tragique en marbre avec bonnet phrygien, statues romaines de personnages en toge, inscriptions, chapiteaux, un candélabre en bronze, coroplastique votive, un beau foculum de l'insula IV, urnes cinéraires en plomb et en verre avec anses en « m », vases à onguents en verre en forme de cloche, etc., etc.

Quand nous nous en allons, après trois heures, de 10 à 13 -nous étions partis à 6h15-, nous ne sommes pas vraiment satisfaits; c'est un site mainstream, Tindari, à la lumière féroce, ouvert au bleu de la mer et aux ténèbres des Nebrodi; l'antiquité survit, éblouissante, évidente. On attend le miracle, qui arrive ici parce que vous oubliez la crête où se tient la vie.

Alors, dire merci signifie rembobiner toute la cassette, courir au combat, au sang, à la dévotion qui fait humain cela qui n'a pas de nom et qui ramène au quotidien mort d'un centre commercial, l'Auchan de Melilli, sur le chemin du retour. Au Feltrinelli Village, une librairie disparate dont on sort sans avoir fait attention, pas même au forfait accompli par le monsieur obèse un livre de Chiarelettere à la main, une pétarade nocive et malveillante. Celui-là n'éveille aucune tendresse, contrairement au type rencontré une heure plus tôt à l'aire de service de Calatabiano. Un gros tapinant dans les toilettes, quasi chauve, portant mini queue de cheval shorty robe très courte et froufroutante à fleurs et sandales avec un sac à main de fillette; et un regard perdu.

 

Angelo Rendo

 

Traduit de l'italien par Denis Montebello

 

Si vous voulez lire le texte en italien, c'est ici

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11 novembre 2017 6 11 /11 /novembre /2017 13:41
Un livre à l'effet feel-good garanti

On ne croit plus possible le dialogue avec les morts. On n'assigne plus à la littérature la mission de leur redonner la parole, de les ramener à la vie.

Aujourd'hui, il semble que la littérature ait pour vocation de « réparer les vivants », comme dirait Maylis de Kérangal, de « réparer le monde », comme l'écrit un Directeur de recherche au CNRS dans un ouvrage que l'éditeur présente ainsi:

« Sauver, guérir ou du moins faire du bien, tels sont les mots d’ordre, souvent explicites, placés au cœur des projets littéraires contemporains. » (1)

Autrement thérapeutique est La déportation des morts, le livre qui vient de paraître chez un tout neuf éditeur, La Mèche Lente. Si l'on ne s'arrête pas au titre. Si l'on veut bien se remettre dans les mots de Victor Fournel, et dans sa saine colère. Et dans l'ambiance. Celle des grands travaux qui feront de Paris la capitale du XIXe siècle. Et, plus largement, d'un siècle qui inventa le tout-à-l'égout, l'hystérie et les hôpitaux psychiatriques.

Victor Fournel fustige M. Haussmann:

« Ce préfet colossal trouve moyen de se surpasser chaque jour et d'effacer son caprice de la veille devant sa fantaisie du lendemain. Il démolissait les maisons pour ouvrir des boulevards, il démolira les tombes pour livrer passage à un viaduc; à l'expropriation des vivants succèdent l'expropriation des morts et la déportation des cadavres, centralisés, loin des yeux qu'importunent ces lugubres spectacles, dans une nécropole qui sera le Botany-Bay des Parisiens décédés. »

On l'a compris, après s'être attaqué aux vivants avec ses grands boulevards, M. Haussmann a décidé de s'en prendre aux morts en les exilant; de fermer -remplir- les cimetières intra muros, celui de Montparnasse, celui de Montmartre, puis le Père-la-Chaise pour créer, dans la grande périphérie, une vaste nécropole. Une mesure de salubrité publique, explique-t-il, le moyen d'éviter les foyers d'infection. Ce qui conduira, si le projet aboutit, à « traiter les tombeaux comme moellons », à ouvrir « à 5 ou 6 lieues de Paris un enclos abandonné des vivants et des souvenirs, comme s'exprime Chateaubriand ». À Méry-sur-Oise où des wagons-corbillards achemineraient les cercueils. Directement, pour ceux qui appartiennent à la circonscription du cimetière Montmartre; « ceux du Père-la-Chaise et de Montparnasse devront d'abord gagner cette tête de ligne par des voies ferrées qui se relieront au chemin de fer de ceinture. »

Voilà le projet que combat Victor Fournel dans ce texte édité en 1870 et qu'exhume fort opportunément La Mèche Lente.

Victor Fournel est un amoureux du vieux Paris, et curieux de tout, qui n'est pas sans rappeler -annoncer- Léon-Paul Fargue.

Il reprend aussi, quand la situation l'exige, la plume du pamphlétaire (des mains d'un autre Victor, l'auteur de Napoléon le Petit), il ne veut pas d'une ville sacrifiée au tout voiture (on n'y est pas encore, mais les grands travaux du préfet préparent le terrain), emportée par la Railway mania (on est en plein dedans):

« Une fois les colis funèbres dûment casés et étiquetés, les parents prennent place dans la partie antérieure du wagon, la vapeur siffle, et quarante morts s'acheminent côte à côte vers Méry. ».

Il dénonce cette folle idée, et le cynisme d'un capitalisme que plus rien n'arrête. Il argumente, preuves à l'appui, défend le point de vue du piéton de Paris. Celui qu'on retrouvera chez Léon-Paul Fargue. Dans les déambulations surréalistes de Breton et surtout d'Aragon.

Ce texte nous donne à voir la face cachée de la capitale du XIX e siècle, l'envers du décor. Je vous invite à le lire. Et à relire, en parallèle, Walter Benjamin, sa « féerie dialectique ».

C'est un texte à réveiller les morts (nos consciences endormies par le care et les feel-good books), et qui réinstalle, au grand dam des publicitaires, ce que l'époque ne veut plus voir en peinture, et qu'elle chasse méthodiquement de notre paysage.

 

Victor Fournel

La déportation des morts

La Mèche Lente

 

(1) Alexandre Gefen, Réparer le monde, La littérature française face au XXIe siècle, Les Essais, Editions José Corti, 2017.

 

Texte à paraître dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine.

Un livre à l'effet feel-good garanti
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3 novembre 2017 5 03 /11 /novembre /2017 10:28
La brèche

Quand la brèche n'est pas la trouée accidentelle ou l'ouverture volontaire faite dans un mur, pratiquée par les assaillants dans un rempart, c'est un conglomérat, un bloc comme celui-ci, trouvé il y a quinze ans dans un coin du jardin où les propriétaires précédents, ou les habitants de passage, jetaient tout ce dont ils ne voulaient plus et qu'ils brûleraient.

L'endroit était bien choisi, contre la falaise, en bas, dans un renfoncement karstique, donc à l'abri du vent. Il y avait une raison qui ne m'échappait pas, d'établir là son brûlot, à l'emplacement des premiers foyers et pas très loin de la maison, ni trop près. À quelques mètres du four à pain, de la toute neuve cheminée avec son insert.

La logique, si évidente fût-elle, ne laissait pas de me surprendre. La permanence des activités, la vocation de certains lieux. On jette toujours au même endroit, pour livrer passage au temps. On ménage une venelle pour les hommes, pour les bêtes, on la garde libre. Le reste, on le brûle. Toujours au même endroit. Et quand on oublie de le brûler, c'est là que ça s'accumule. Les restes. Que la carrière s'installe. Qui fera de vous un chiffonnier. Un archéologue ou un artiste.

En attendant, vous dormez dans le lit de la rivière. Dans la pierre, avec tous ces fossiles, au fond de la mer. Vous vivez dans le bajocien. Parmi les ammonites. Vous êtes sur le chemin de Saint-Jacques, avec les coquilles. Avec ce « grous mille-pattes fossilé » que vous montra celui dont c'était le chemin. Qui passait plusieurs fois par jour, « pour faire marcher ses jambes ».

Voici donc la brèche qu'on a trouvée il y a quinze ans, en nettoyant le jardin. Parmi les déchets qui se sont accumulés. Dans ce qui ressemble maintenant à une carrière: un dépotoir. Il n'est pas difficile de reconnaître, cimentés dans la calcite, des stalactites: c'est ce que l'on voit au premier plan, le mikado. Les stalactites parce qu'elles tombent, ici elles sont tombées. Et les stalagmites parce qu'elles montent sont en voie de formation, ce sont les deux mamelons qui se dressent. Si on retournait ce bloc, on verrait encore trois silex, des bifaces. Inclus dans la brèche. Qui est donc une grotte en abrégé, avec le haut (les stalactites tombées), le bas (les stalagmites en voie de formation), et le sol qu'occupaient les premiers habitants, les hôtes de l'abri sous roche qu'il y avait là où est maintenant la maison; où les propriétaires ou les locataires successifs font leurs brûlots, quand ils n'oublient pas.

Je pense, en auscultant cette brèche, en l'écoutant, au douanier ou maître-chien que nous avions découvert par hasard sous son saule pleureur, derrière la pancarte « à vendre ». Il nous fit visiter la maison qu'il venait juste de finir -de retaper-, puis le jardin tapissé de petits cyclamens. C'était la saison. La dernière des Journées du Patrimoine, nous revenions de Bougon où nous avions revu nos tumulus, de La Mothe-Saint-Héray où nous avions acheté des fouaces. Le propriétaire se montrait particulièrement honnête, il ne dissimulait pas les contraintes (la tuile romaine, la couleur des volets), l'impossibilité de faire une piscine. « Nous sommes en périmètre archéologique!» Et, pour appuyer ses dires, il brandit une hache polie qu'il avait trouvée dans le jardin. Sans préciser où il l'avait trouvée. Si c'était à proximité de la grotte où il avait sa cave, ou en creusant une tranchée. Pour ne rien nous cacher, et tempérer notre enthousiasme, mais cela ne fit bien sûr que le renforcer. Nous n'hésitâmes pas longtemps.

Je songe aussi, devant cette brèche, à Pierre Bergounioux. Aux masques Senoufo qu'il fabrique. À sa façon de convertir un fer de houe en face humaine, de produire une copie de masque songhaï kifwébé, aux yeux et à la face tubulaires. Une copie de reliquaire bakota, à face lamellée. Je vois sa « sépulture néolithique »: un vague squelette sur un rectangle de fer. Je le vois coller, sur une plaque d'aggloméré, des paquets de Gauloises qu'il gardait sans but. Visser la compression de Gauloises dans un cadre confectionné à cet effet. Gauloises, ce collage, donne une idée de l'identité qu'il se forge. Et de la manière qui est la sienne. Ce sont des pièces qu'il choisit en raison de leur ressemblance, puis qu'il soude ensemble afin d'obtenir des copies de masques.

Cette brèche est l'oeuvre de la nature. Qui sait très bien imiter l'art, quand elle veut. Quand on n'y prend pas garde. Elle sait comme lui, mieux que lui parfois, nous surprendre. Cette brèche accidentelle -ou trouvée accidentellement-, je la regarde comme un bloc. Et pas comme une image. Elle est bien trop homogène pour être une image. C'est un bloc de temps. Un sol, capable de faire habiter les plus nomades, de leur offrir une résidence qui les fera voyager. C'est pourquoi nous nous décidons. Et si vite.

Cette brèche qui fait bloc, et même un sol, est malgré elle un trou. Non seulement parce qu'on entre avec elle dans le karst, mais aussi parce qu'elle ouvre devant nous et sous nos pieds (quand on la trouve par accident) ce que Buffon appelle le « sombre abîme du temps ».

Cette concrétion -ou compression- est l'oeuvre de la nature, mais elle garde aussi la trace des premiers habitants. Avec le mikado des stalactites et les deux mamelons dressés, ce bloc fait penser aux « fragments d'un discours amoureux ». C'est le titre que je donnerais volontiers à cette sculpture. La seule intervention que je me permettrais. Moi qui ne forge pas, ne soude pas, ne suis même pas capable de coudre ensemble les textes que je tisse.

Et bien entendu je n'aurai pas le culot de signer une oeuvre qui n'est pas de moi.

 

 

Ce texte a été traduit en italien par Angelo Rendo que je remercie vivement. Vous  pouvez le retrouver sur Nabanassar.

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1 novembre 2017 3 01 /11 /novembre /2017 17:52
Saint-Romans-lès-Melle, mercredi 1er novembre 2017

Le Poitou m'accueille avec un sourire. Il est

Fait de champs et coiffé de quelques toits de tuiles,

Vestiges entre haie et tournesol. Je vois

Verrines écrit, et Touffou; je suis assis

Sur un banc de pierre à Saint-Romans près de Melle.

L'église est devant moi comme en prière près

Des tombes qui sont sous le ciel et sous les feuilles

D'un châtaignier. Le vent a dû courir très haut

Pour laisser ainsi sur le bleu tant d'écheveaux

Blancs étirés dont on n'aperçoit pas la fin,

Comme s'ils se perdaient plus bas que terre, là

Où descendent les morts, nous précédant de peu.

C'est alors que j'entends le murmure de l'eau

Sous le lavoir, perpétuel, jamais le même.

 

(Saint-Romans-lès-Melle, mercredi 7 août 1996.)

 

Robert Marteau, Rites et offrandes (Liturgie IV 1996-1998), Champ Vallon, 15 juin 2002.

 

Aujourd'hui, je veux saluer Robert Marteau et poursuivre la conversation comme si de rien n'était. En voisin que nous sommes, malgré l'abîme qui désormais nous sépare. Depuis le 16 mai 2011 exactement. Cela l'intéressera peut-être d'apprendre que ce châtaignier qui était un noyer est parti lui aussi. Je pense que s'il ne l'a pas précédé, il l'a suivi de peu. Mais je ne suis pas souvent à Saint-Romans-lès-Melle, j'y viens de moins en moins et uniquement pour tondre et tailler et entretenir la maison. Je sais seulement que nous avons découvert un matin que le grand noyer du cimetière avait été coupé, que les morts n'avaient plus rien à craindre de son ombre, qu'ils ne se réveilleraient pas fous. Ils ne se réveilleraient pas du tout, le cantonnier veillait, avec son roundup. Il lui en restait assez, il lui en resterait toujours pour empêcher que l'herbe repousse. L'herbe dans quoi Robert Marteau continue de rêver, là où il est.

Le cantonnier accusera la pierre, anormalement gélive. Il montrera, dépité, fataliste, les sépultures concassées, arasées, où il n'y a plus le moindre nom à lire. Pour cela, il y a le nouveau cimetière, des morts à qui parler, des vivants pour leur demander comment ils vont et leur donner des nouvelles du pays. Mais là, que veut-il qu'on y fasse?

Qu'on s'arrête comme ces deux cyclistes avant d'attaquer la montée, pour souffler ou attendre les autres? Qu'on se retourne et constate, après un moment, qu'il n'y a personne? Peursoune!

Encore une chose. Je vois bien, moi aussi, Verrines écrit. Verrines-sous-Celles. J'y suis même allé hier, pour montrer l'église et fleurir en pensée la tombe de Pierre Terrière, Célibataire. Pour ramasser quelques noix et cueillir les dernières figues. Et des noms, sur le monument aux morts. Cinq d'entre eux se prénommaient Alcide. Un autre portait le curieux prénom de Valmont. Il y avait un Bonmort, un patronyme assez fréquent dans la région.

Touffou, je ne l'ai jamais vu écrit ni traversé. Je crois qu'il confond avec Pouffonds qui est assez proche, géographiquement et phonétiquement. Le seul Touffou que je connaisse est dans la Vienne, à Bonnes et c'est un château. Songe-t-il à Tou Fou (Du Fu)? Que viendrait-il faire ici, dans le Poitou et dans ce poème? L'auteur de ces alexandrins se rappelle-t-il, nous rappelle-t-il que Du Fu est un maître dans le genre du « poème régulier »?

J'aurais aimé enfin lui parler du murmure de l'eau, aller au lavoir et le lui faire entendre. Hélas, le ruisseau de Font Maye est presque réduit au silence. Les nappes phréatiques sont au plus bas, et on ne prévoit pas de pluies.

Saint-Romans-lès-Melle, mercredi 1er novembre 2017
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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 08:12

« Quel est votre âge? Moi je suis de 1910, l'année des comètes. Natif d'avallon. J'ai un compatriote sculpteur dont l'atelier est rue vercingétorix paris 14e. Il se nomme Pierre vigoureux. Mes parents étaient de Soursac (Corrèze). » (p. 41)

Voici le « picasso en sabot » et à la moustache queue de vache, son portrait par lui-même.

Sa vocation contrariée de garçon d'écurie, loin de l'arrêter, le pousse à travailler à la notoriété de Gilles le fienteron, à écrire des poèmes:

« Si mon livre à du succès je me verrais peut être offrir une place de chef d'écurie dans laquelle je ne verrais qu'un moyen d'accès, d'introduction pour ensuite m'y incruster et tenter d'y finir fienteron c'est a dire ce que a quoi j'aspire et qui me viendrait vraisemblablement sans que je m'en mêle car lorsqu'on est hissé sur une hauteur à la faveur d'une notoriété passagère (l'oubli vient vite) c'est pour s'en voir tôt ou tard chassé. Je ne demande pas autre chose et accepterait la première place comme un sacrifice nécessaire pour obtenir la dernière ensuite. » (p. 37)

Comment expliquer qu'un impie comme lui s'agenouille devant un prêtre (« un sac à charbon, un corbeau, un feignant »)?

D'abord Bernard Coutant est peintre, un « peintre de sana », dit Chaissac qui sait de quoi il parle (il est aussi « tubard »). Il y avait entre eux, l'abbé le reconnaît dans l'entretien publié à la fin, « cette relation de la maladie ».

Il y avait encore, entre eux, l'amour de la peinture, d'une certaine peinture:

« J'ai l'impression qu'une chose primordiale pour l'art religieux est qu'il soit touchant. L'art brut pourrait par conséquent bien faire l'affaire après une certaine mise au point. Ayant fait dessiner des enfants, je me suis aperçu qu'on peut le plus heureusement du monde les guider pour l'exécution. On les laisse d'abord faire seuls puis on les guide pour qu'ils ajoutent ce que la construction exige, etc.

Partant de ça, j'aimerais voir un essai de peinture religieuse par des adultes incultes ou presque incultes qu'on guiderait, conseillerait, encouragerait durant l'exécution. » (p. 86)

L'abbé Coutant est fou de peinture, il peint, il est critique d'art, et Chaissac, de son côté, aurait voulu être moine, puis ressusciter le druidisme, fonder une nouvelle religion: ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. C'est ce qu'ils font dans cette correspondance.

Ils ont fait l'un et l'autre leurs voeux, Gaston Chaissac de servir comme palefrenier, ou à défaut d'écrire des poèmes sous le speudonyme de Gilles le fienteron. L'abbé d'aimer l'art, à la barbe (ou à la tonsure) du Supérieur. L'un et l'autre ont choisi le laisser-aller. Le laissez-allé, comme l'écrit Chaissac, comme il dit: « des éliminés, des inadmissibles ».

Il y a des choses étonnantes, dans ce livre. Notamment une carte de l'Aquitaine. D'une Aquitaine qui excéderait ses limites actuelles, ou, ce qui revient au même, retrouverait ses anciennes frontières. Celles qui furent dessinées par les Romains et qui correspondent à peu près à la Nouvelle-Aquitaine:

« Je m'amuse pour l'instant à peindre des portraits qui figurent en même temps des fragments du sol de France découpés en suivant le pointillé des départements. L'un d'eux a un oeil sur bellac et un autre portrait a la vendée comme tête et descend de la loire inférieure au hautes pyrennées. » (p. 34)

La première édition, également préparée par Georges Monti, a paru en 1979 à l'enseigne de Plein Chant. Cette nouvelle édition, que publie Le temps qu'il fait, est augmentée d'une vingtaine de lettres et comporte de nombreux manuscrits et dessins.

 

Gaston Chaissac, Le laisser-aller des éliminés ,

Lettres à l'abbé Coutant,

Le temps qu'il fait, octobre 2017.

 

 

à paraître dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine n° 119

 

Le laisser-aller des éliminés
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