D'abord il faut se débarrasser de l'idée toute faite -toute prête, quand il est réhydraté, dénoyauté- d'un pruneau d'Agen qui serait d'un beau noir luisant, d'une chair jaune et souple, d'un fruit sec qui serait en même temps moelleux. Celui-là, c'est le laxatif, pas ce qu'on mange par plaisir, qu'on déguste en plat -tajine d'agneau par exemple-, à l'eau de vie ou à l'armagnac.
Le nôtre est gris souris, poussiéreux (en réalité c'est du sucre), il est frippé, ratatiné, rabougri, et surtout dur comme la corne, un cal voire un caillou. Autrement dit il n'est ni beau à voir, ni bon à manger. À première vue et quand on mord dedans. C'est ce qui arrive aussi quand on tâte du pruneau, quand on l'attaque avec ses mots et avec la ferme intention de montrer qu'il n'est pas pour rien dans le plaisir du texte, on se casse les dents.
Il faut dire que notre pruneau n'a pas brûlé les étapes. De la transformation de la prune d'ente en pruneau. De la dessiccation. On avait le choix. Entre trois types de séchoirs. Les étuves, les tunnels à chariots, les tunnels à tapis. On a choisi les étuves. Des enceintes ventilées à l'air chaud, à fonctionnement discontinu, dans lesquelles les prunes sont disposées sur des claies. Le rendement est moindre, mais le résultat plus probant. Plus résistant à l'interprétation.
Vous vous rappelez Démosthène, comment il pratiquait l'art oratoire? Comment il corrigeait ses défauts, son souffle court, son problème d'élocution -il avait du mal à prononcer les R-, ses gestes maladroits, ses périodes et ses raisonnements confus? Sa voix était faible: il s'exercerait à couvrir avec ses phrases le fracas d'une mer déchaînée. Ou, réalisable en toute saison, il s'entraînerait à parler avec de petits galets dans la bouche.
Eh bien je propose qu'on réitère l'exercice, qu'on lance un nouveau concours! Entre le concours d'éloquence (il existe déjà, ce serait l'occasion de le rajeunir sans nous couper de nos racines, de secouer le prunier sans tomber dans la démagogie) et le Mondial du cracher de noyau de pruneau qui a lieu chaque année à Sainte-Livrade. Une sainte Libérée, Délivrée (grâce à Dieu et à sa barbe, un miracle qui transforme la vierge en pilier de rugby, un pilier droit). Je propose un moyen terme entre la franche rigolade, pour ne pas dire franchouillarde, et la prise de tête, une formule mixte qui consisterait à garder le noyau de pruneau le plus longtemps possible dans sa bouche -le temps qu'il faudra à l'orateur pour capter la bienveillance et emporter l'adhésion du public, pour agencer ses phrases et développer ses arguments-, et, son discours terminé, à cracher ledit noyau le plus loin qu'il peut.
On imaginerait des variantes, des recettes, les épices pour corser le plat et réunir le maximum de convives. L'orateur soumis à toutes sortes d'épreuves, de plus en plus périlleuses, la dernière étant (en souvenir de Démosthène, et pour la couleur locale) de rouler les R -des pruneaux de gros calibres, parmi lesquels se cacheraient quelques galets du Gave qu'il s'agirait de reconnaître avec les dents, et bien sûr de recracher avant qu'ils ne vous étouffent. Ce jeu, ce serait Le noyau dur. Ce que le Super-Banco est au Jeu des 1000 euros, mais en plus ardu, évidemment. Et surtout plus physique. Un concours de bérets à l'ère macronienne.
On s'inspirerait des pubs qui ont bercé notre enfance, secoué notre jeunesse. Quand la France n'avait pas de pétrole mais des pruneaux d'Agen. On en inventerait de non moins fameuses, autour de l'or mauve. Les vainqueurs auraient des têtes de vainqueurs, ils seraient les rois du pétrole. On suivrait leurs exploits sur Youtube. On serait des centaines de milliers à les suivre.
Avouez que cela donnerait un sacré coup de vieux à Intervilles, et une nouvelle jeunesse à un jeu comme La tête et les jambes.
Que cela redonnerait du tonus au pruneau!
Texte à paraître, avec la photo de Marc Deneyer, dans le numéro 119 de L'actualité Nouvelle-Aquitaine.


























