Hésitant entre le
rose et le mauve, le rose pâle et le lilas tendre quand il est depuis longtemps rouillé dans le jardin où ils apparaissent, poussant leurs premières fleurs, sous le lilas justement, puis de
chaque côté de l'allée, ne quittant l'ombre que pour la retrouver plus loin, au pied du mûrier, procédant par petites touches, en violette timide, en violette multicolore, puisque si le rose et
le mauve dominent dans le tableau, il y a aussi çà et là quelques taches de blanc.

C'est la violette de l'automne, d'un automne dont ces cyclamens sont le premier signe, avec leurs petites fleurs, les feuilles n'arrivant que bien après, quand la
saison est installée. On a beau se dire que l'été n'est pas fini, qu'on aura encore de chaudes journées (on n'est jamais qu'en août), on sait, quand on aperçoit les premières fleurs sous le
lilas, que les vacances ne dureront pas toujours. Ces cyclamens, que les premières fleurs apparaissent début août, comme cette année où on aura eu l'été au printemps, des récoltes et des
vendanges précoces, ou au mitan du mois, comme c'est ordinairement le cas, ne sortent que pour nous rappeler qu'un jour ou l'autre il faut rentrer. D'ailleurs les cartables nouveaux garnissent
déjà les rayons des hypermarchés, les soldes fleurissent un peu partout, les braderies envahissent les rues, ce sont d'autres signes et qui ne trompent pas.
Moi, parce que j'habite ici, et qu'ici juillet fut un peu moins pluvieux qu'ailleurs, et que la pluie était attendue, et pas seulement par les agriculteurs, j'ai
accueilli ces petits cyclamens avec la même joie, bien qu'ils eussent deux semaines d'avance. La même que les autres années. La même que d'autres aux premiers signes du printemps. Aux premiers
perce-neige. Quand ils découvrent dans les bois l'anémone sylvie ou la violette. Une violette sans parfum, comme ces cyclamens de Naples qui tapissent mon pré, à Saint-Romans, et enchantent
ma clairière. Tandis que leurs cousins d'Afrique sentent si bon. D'après ce que j'ai pu lire. Mais je ne l'ai
pas vérifié, ni quand je les ai rencontrés pour la première fois dans un virage, sur la route qui descendait d'Ain Draham et tournait à Babouch vers l'Algérie, ni après, dans mon jardin de La
Rochelle où vers le 15 août environ ils sortent leurs fleurs.
Pour moi la route de l'Algérie s'arrêtait à Hammam Bourguiba, où j'allais avec Sylvie photographier les vestiges d'une huilerie romaine perdue -retrouvée- sous un
olivier, et je ne sais toujours pas s'il s'agissait de son ancêtre sauvage, l'oléastre, dont l'olivier dérive, ou d'une forme d'olivier sauvage, très proche en apparence de l'oléastre, qui serait
une forme cultivée retournée à l'état sauvage. L'olivier brouille les pistes, ou c'est moi qui me laisse distraire. Par une cascade que ne signale aucun panneau et qui est un ruisseau
dégringolant gentiment sous les chênes, à l'ombre desquels poussent comme partout au mois d'août ces petits cyclamens dont je rapporterai quelques bulbes. Des bulbes liégeux dans des pots en
liège. Je les planterai dans mon jardin à La Rochelle. Et chaque année, au tournant du mois, ils me diront que l'automne est là, qui m'attend. Ce qu'ils ne manquent pas de faire depuis plus de
trente ans. Sous le lilas puis à l'ombre du mûrier, de chaque côté de l'allée. Fidèles au rendez-vous, exacts. Parfois, comme cette année, avec deux semaines d'avance.

Je n'aime pas vraiment l'automne, l'automne n'est pas ma saison, même si c'est celle des champignons (dans ma région d'origine, les Vosges, et dans mon souvenir,
les gros pieds, les pieds roses, les jaunirés et les bises vertes sont plutôt associés à l'été, ils donnent ses couleurs à l'été).
Je ne trouve pas non plus le temps long, les vacances interminables, je ne suis pas impatient de lire le numéro spécial rentrée littéraire où, si Houellebecq et
Angot ne sortent rien en septembre, il y aura nécessairement un Rolin, Darrieussecq ou Nobécourt car elle écrit encore. Je ne parle pas des auteurs dont on parle, dont il faut parler, je ne veux
pas faire injure aux cyclamens de Naples en évoquant ceux dont on a les feuilles avant les fleurs, les bonnes feuilles et rarement les fleurs.
Non, si j'accueille cette humble floraison avec toujours la même joie, une joie toujours nouvelle, c'est parce que je revis, chaque fois que je découvre la première
fleur, l'émotion de la première fois. Quand je vois pour la première fois cet enchantement sous les chênes et près de la cascade. Cette image. D'un sud
qui ressemble, pour ceux qui comme moi viennent du nord, au paradis. Le paradis revient chaque mois d'août, au même endroit et pratiquement aux mêmes dates. Un paradis que les scientifiques
situent quelque part en Grèce, en Asie Mineure, ce qui montre bien que le rêve dit la vérité.
Le paradis m'est apparu, ou plutôt il est revenu, il m'est revenu quand j'ai découvert, un dimanche de septembre, la maison avec
ses cyclamens. C'était une magnifique journée, une de ces journées du patrimoine où nous étions allés avec Martine voir -revoir- les tumulus de Bougon, acheter des fouaces à La
Mothe-Saint-Héray et où, faisant découvrir à des amis le village de Saint-Romans-lès-Melle, l'église romane et ce curieux cimetière où la pierre elle-même retourne à la poussière, nous sommes
tombés sur la maison (passé le charme de la découverte, et bien que la magie, contrairement à la pierre, reste intacte, j'aurais tendance à y voir aujourd'hui, depuis bientôt huit ans que je le
fréquente et y promène mes amis, l'action funeste du roundup dont le cantonnier du village fait un usage immodéré). Avec, comme une dernière
touche au tableau, comme une merveille familière, le pré tapissé de ces cyclamens que je ne croyais trouver qu'en Tunisie, et qui faisaient le paradis soudain à portée de main. Un rêve à cueillir
et à manger des yeux. Et de moi un vrai pourceau. Heureux d'avoir trouvé son pain.
Le cyclamen de Naples est appelé pain de pourceau. Parce que les porcs en sont
friands, qu'on envoie paître dans les forêts. Comme la glandée se pratique en automne, ils consomment, outre les glands et les faînes, ce gros tubercule arrondi, aplati, qui a la forme d'un
pain.
Il est appelé encore cyclamen hederifolium, car ses feuilles ressemblent à
celles du lierre, et il rampe, ce qui en fait avec la vigne une plante dionysiaque. La source de toutes les ivresses. Quand je vois ce cyclamen hederifolium tapisser mon pré à Saint-Romans, parsemer ma clairière, je voyage en extase et en Tunisie où fleurit en même temps,
avec la même ponctualité, le cyclamen africanum qui lui ressemble. Qui fait les deux rives si proches.
Ces petits cyclamens sont pour moi une image du paradis. Une idylle en pleine forêt. Dans la vaste et belle forêt de khroumirie.
Ils font d'elle mon petit bois. Comme les bises vertes ou les jaunirés.
Le jauniré est jaune, comme le nom l'indique. Plus jaune que la girolle, comme
on devrait l'appeler. Mais il y a peu de chance qu'en l'appelant ainsi elle vienne remplir notre panier.
Je parle d'un temps où les bises vertes sont vertes. Forcément. Même si, ce qui arrive quand on les rencontre où on ne les cherche pas, sur le chemin baigné de soleil et paressant
dans l'herbe, elles sont d'un vert trop vert pour être vrai. Même si, le plus souvent, leur couleur est le violet sombre, le marron, le brun-roux, celle des feuilles sous lesquelles elles se
cachent, des limaces qui tranquillement les attaquent.
Je parle d'un temps d'avant le temps. Avant qu'il ne nous lance dans la forêt. Dans le Vallon de Saint Antoine, à Epinal,
puis le Bois des Quatre Vents. Où je marche toujours. Bien qu'il n'existe plus que sur la carte. J'y cherche toujours le gros
pied (le tonton, le polonais):
plus rond, plus amène que le cèpe, fût-il de Bordeaux. J'y ramasse également, quand ça ne veut pas donner, le pied rose. Plus mignon que l'amanite vineuse (son vrai nom), moins timide que la rougissante, et remplaçant utilement ces fougères qui scient
les doigts et dissimulent si mal ma défaite.
C'est l'image du paradis. Celui que découvre l'enfant en même temps que le langage. Des noms, et qui sont motivés. Qu'il remotive
à sa manière. Tant pis si ses étymologies sont fantaisistes. Il réalisera bien assez tôt que le mot, hormis quelques onomatopées, ne ressemble pas à la chose. Qu'on est forcément chassé du
paradis. Ou condamné à le voir comme un jardin interdit. Interdit à celui qui regarde, à cause du nom qu'il porte, qui le porte, vers la forêt; qui est condamné à errer. Et qui n'en croit pas ses
yeux quand il découvre, dans une forêt de Khroumirie, ce petit cyclamen. Quand il le revoit, des années après, dans un jardin des Deux-Sèvres.
S'il ressemble beaucoup à son cousin africain, au cyclamen africanum que j'ai
rapporté il y a plus de trente ans de Tunisie et qui fleurit avec une belle régularité dans mon jardin à La Rochelle, ce n'est pas exactement le même. Mais la différence est infime. Il faut avoir
l'oeil du connaisseur, et un nez que je n'ai pas. Car ni l'un ni l'autre n'embaument. Comme ces violettes des bois dont je cherchais en vain le parfum, ce qui n'enlevait rien à leur
magie.
Ce cyclamen est la fleur de l'automne. Le premier signe de l'automne. C'est aussi la preuve qu'on est au sud, quoi qu'en dise ma mère qui veut absolument y voir un
colchique. Le colchique est dans les Vosges, dans les prés et sur toutes les lèvres, celui qui en fleurissant annonce la fin de l'été.
Ici c'est le cyclamen de Naples. Ou le clathre rouge avec qui il cohabite volontiers. Mais il fait aussi bien le printemps. Et tout les oppose. On ne saurait en
effet prendre de si jolies fleurs, qu'on croirait sorties d'un tableau impressionniste, pour des lanternes. Même artistement grillagées. Confondre ces touches de rose, de mauve ou de blanc avec
un rouge corail qui devient vite orangé. Leur parfum si discret (tellement que j'ai renoncé à le chercher) et cette épouvantable odeur de charogne qui viendrait rappeler, si d'aventure on l'avait
oublié, qu'avant d'être la fête des enfants, Halloween était celle des morts. Des esprits des morts et des êtres surnaturels qui pendant trois jours et trois nuits entraient en communication avec
les vivants. Pourtant le clathre rouge est, tout comme le cyclamen de Naples, une espèce indigène. Il est dans mon jardin chez lui. Chez
li, comme on dit dans le Poitou. En tout cas il était là bien avant moi.
Qui suis le seul intrus. La forêt venant, une fois de plus, pointer son museau. Le clathre rouge était là bien avant qu'on ne parle de réchauffement climatique. Il faudra donc chercher ailleurs
des preuves. Que le sud remonte. Il faudra aller à Strasbourg par exemple, au Jardin des Plantes. Une sorcière passablement éméchée y a paraît-il oublié son coeur.
Cela remonte, mais d'une autre manière et de plus loin que la Tunisie, la Grèce ou l'Asie Mineure.
Cela remonte de plus haut. D'un passé dont je cueille avec ces petites fleurs que je ne cueille pas, que je me garderais bien de cueillir, les traces présentes. Des
traces que je me contente de lire, ce qui est une autre façon, plus pacifique, de cueillir. Que j'accueille, comme d'autres les symptômes. Aux alentours de l'Assomption. Vers la Ferragosto, comme on dit à Naples.
Où ne les trouvent que ceux qui viennent là chercher des nèfles.