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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 10:39

C'est à la Pointe Courte, forcément, qu'une traverse Agnès Varda mène aux pêcheurs. Alignés pour la dorade. Qu'une digue Georges Brassens rappelle à celui qui l'aurait oublié qu'il est à Sète. Au bord de l'étang de Thau. Où les petits bateaux attendent, dont beaucoup ont perdu leurs jambes. Mais ils ont toute leur tête. Une tête de mouton, sinon de chameau, en peluche et plantée en haut d'un piquet (une pique? pour bien montrer au visiteur qu'il est ici chez les Pointus?). Une tête de poupon sortant du figuier, à l'entrée du cabanon baptisé Mon chat laid.

Il y a en effet des chats, il y en a partout, roulés dans les filets et dans l'odeur de garum (celui qui vend tout près ses huîtres et ses coquillages s'appelle Murex et c'est écrit en rouge, à la peinture antirouille) ou allongés sur des tapis galeux. Au bout de l'allée, qu'on croirait d'un jardin ouvrier avec son abri tonnelle, ses bidons bleus, azur ou cerise (si on vous demande quel bleu, au lieu de répondre azur, qui fait quand même cliché, dites plutôt bleu cerise, c'est la couleur de ce qui n'existe pas, ou pas encore), une pancarte vous accueille: "Bienvenue à la Pointe du Rat (chez Néné)". Mais surtout (c'est là que je voulais arriver), on rencontre, à côté des brouettes de toutes sortes, des plans de travail et des barbecues improvisés, des poètes en herbe (en lierre, un lierre se donnant des airs, des allures de plante grasse, grimpant avec les géraniums et mieux qu'eux, car son feuillage délicatement crénelé, joliment vernissé ne ramasse pas la poussière, s'il fleurit jaune, jaune pissenlit, il prend la lumière et laisse la poussière aux géraniums). Je passe sur des maximes puissantes du style "Mieux vaut une sardine sur le grill qu'un thon qui nage", et je m'arrête à ceci qui est dans l'esprit des épitaphes latines, même si ce sont ici des vivants qui s'adressent à des vivants, pour leur demander un peu d'argent (une boîte est là, déguisée en tirelire et habillée en Grand Loto, pour appuyer la demande); même si cela évoque surtout la pratique d'un pastis en échange d'un service, pratique stigmatisée aujourd'hui dans ces jardins qu'on n'appelle plus ouvriers mais familiaux:


"Passant qui nous photographie
Un petit geste de sympathie
Pour nos dépenses sans folies
Manger Guérir être en vie MERCI"

 

PA141615

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27 janvier 2012 5 27 /01 /janvier /2012 16:56

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Bleu brillant, turquoise ou cobalt, je verrais de lui autre chose que le manteau, le dos, je pourrais dire si c'est ou non un martin-pêcheur qui a quitté la berge du canal pour ce vol acrobatique, direct, et une destination inconnue. Si c'est une manoeuvre ordinaire, une technique de chasse, ou bien une parade nuptiale avec ce que cela comporte de bruyantes poursuites aériennes. Mais je n'ai rien entendu. Ni ces cris  distinctifs (je ne les ai sans doute pas distingués de ceux de ma chienne m'invitant à courir après son bâton), ces sifflements aigus qui ne ressemblent à rien, si ce n'est au bleu sous quoi il se cache, à ce bleu métallique. Lequel constitue un excellent camouflage. Lorsqu'il file, comme je l'ai vu, au ras de l'eau. Comme je le revois souvent en ce moment. Au même endroit ou presque. Là où la rive est pourvue d'arbres. Mal taillés, en poteaux: ce sont d'excellents perchoirs.

Je ne sais pas si c'est un mâle, occupé à présenter un site à sa future. S'ils vont ensemble creuser un terrier, y établir leur nid. Si, à défaut de partenaire, il tente de me séduire en m'attirant dans son tunnel. Je ne doute pas des talents du martin-pêcheur, des ressources qu'on peut trouver, à force de creuser, surtout quand il s'agit de perpétuer l'espèce. Mais je ne l'imagine pas occupé à construire son berceau, il n'est pas assez patient. Il ne passerait pas des heures à arranger avec soin son allée de branches et de brindilles; à décorer l'entrée de fragments d'os, de coquillages, de pierres, de morceaux de verre, et de divers objets gris ou blancs; à forcer la perspective en plaçant systématiquement les petits éléments près de l'entrée du berceau, et les gros plus loin, de manière à créer une illusion d'optique.


1631295_4_2a30_le-berceau-du-jardinier-a-nuque-rose-decore_.jpg

 

Pourtant il est capable d'autres miracles. Comme de transformer les eaux claires, poissonneuses du canal, en eaux noires. De les faire de plus en plus lourdes, immobiles, à mesure que j'avance. Que j'approche du tunnel. Voilà l'oiseau bleu aujourd'hui. Jamais franchement céleste, ce bleu, même quand le ciel est bleu. Que je n'ai pas de raisons d'être triste. De haler ce chagrin. Je ne crois pas à la mélancolie des eaux noires. Et L'oiseau bleu qui me faisait pleurer, enfant, maintenant me fait sourire. Surtout quand c'est Eddie (non Edith!)qui me le chante. Eddie Constantine:

« Dis Monsieur bon Monsieur
Est c'que la terre est ronde

Si c'est vrai l'oiseau bleu

Où est-il dans le monde
Tous les jours je suis là
Et pleure en l'attendant
Pleurais-tu comme moi
Quand tu étais enfant? »


300px-Épinal - L’Oiseau bleu titre


Quand j'étais enfant, j'étais sage comme une image. Comme une image d'Épinal. Comme cette image qui ne figure pas dans l'album qu'un ouvrier de chez Pellerin m'a offert à ma naissance. Pour m'accueillir dans la forêt des contes, m'ouvrir la porte du rêve, et qui n'en finit pas de nourrir mes peurs. Ma peur du voyage, et celle des tunnels. De l'enfermement. Mon frère l'éprouvait à l'approche d'une frontière. Il ne pouvait pas la passer. Ou, s'il y parvenait, l'angoisse ne le lâchait plus. Je l'éprouve au volant de ma voiture, sur l'autoroute. L'impression d'être sur un toboggan. Sur des rails, dans un train lancé et dont je ne pourrais pas sortir. Si l'idée me venait. Et elle me vient. De sauter en marche. D'abandonner le navire. Comme un qui oublierait qu'il a charge d'âmes. Comme celui fatigué d'être soi. Qui s'abîme dans la contemplation de son néant. Et qu'on retrouve, des jours après, flottant tel un chien crevé. L'envie de m'arrêter. Et je m'arrête. En catastrophe. Sur la bande d'arrêt d'urgence. Comme la première fois. Comme je revenais d'Épinal. À l'aller, l'inconscient m'avait joué un autre tour. J'avais pris à gauche au lieu de continuer tout droit. Et me voici roulant vers Reims, Lille, direction l'Angleterre, anywhere pourvu que ce ne soit pas là. Où je ne veux pas aller. Pourvu que je ne voie pas ce que je ne veux pas voir. Et qu'on ne peut pas empêcher, quelque direction qu'on prenne. Quelque geste fou, quelque acte irréparable qu'on commette.

Quand j'étais enfant, il paraît que je pleurais. Quand j'entendais la chanson. Chaque fois que je l'écoutais. C'est ce qu'on me raconte. Et on en rit encore.


441px-Épinal - L’Oiseau bleu 10

Je ne sais pas ce que j'attendais. Si j'attendais sur mon balcon. Si j'attendais la Fête d'Épinal. La Saint Maurice qui est le patron de la ville. Celui à qui l'on doit tous ces camions qui arrivent sur le pont Patch. Ces lents camions avec leurs longues roulottes. Ils vont mettre un peu de lumière dans le tableau. Redonner à la ville, à la vie ses couleurs. Chasser la grisaille qui s'attarde. Dissiper les brouillards qui planent sur la Moselle. Qui me mangent mes sapins. Refaire pour moi l'Éden. Me refaire Les Trois frangins. Où nous allions mon grand-père et moi. Tous les deux comme trois frères. Comme nous allions dans le bois.
Je ne sais pas si j'étais comme la pauvre Florine dans l'image. Dans l'image qui n'est pas dans l'album. Si j'étais comme elle inconsolable. Privé de visite. Désespéré de ne plus voir mon cher oiseau. Je ne crois pas que je passais mes nuits à pleurer. Mais j'aurais pu me mettre, moi aussi, à ma fenêtre. Et répéter:

« Oiseau bleu, couleur de temps,
Vole à moi promptement ! »
Et il aurait volé. Promptement. Vers moi, au lieu de fuir comme il fait effrayé par ma chienne. Et personne ne m'aurait dit, en se marrant: « Tu vois ça d'ta fenêtre ». Et si Truitonne avait eu cette audace, une fée secourable l'aurait immédiatement changée en truie.


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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 07:44

 

 

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Si en effet on voyait la femme sortir du magasin, on ne la trouverait pas plus vilaine que l'animal dont le nom prononcé dans la matinée est un fâcheux augure, on dirait même la sorcière aimable, qui singe pour nous les haruspices étrusques et, sous prétexte de lire dans les entrailles du canard ou de l'oie, vérifie que la technique de gavage est respectueuse des besoins physiologiques et éthologiques de l'oiseau.

C'est la raison, j'imagine, de ce rond blanc qui masque son visage et qui, soit dit en passant, ou plutôt en attendant à la caisse, se révèle une technique assez grossière de floutage, et une façon non moins éthique de décourager le candidat. De tuer dans l'oeuf la sympathie que n'importe qui à ma place éprouverait pour une femme capable, si on ne l'arrête pas, de traiter de charlatans et en langue  mandchoue ces alchimistes avec leurs faux herbiers, de répondre à des questions complexes, et dans notre bel idiome, voire de nous expliquer pourquoi le foie, nom masculin, prend un e, quand la foi, plus féminine, n'en a pas.

Pour l'arrêter, je me marre, il faudrait la prendre la main dans le sac où elle vient de fourrer son foie de canard, ou bien d'oie, et dont elle sort maintenant un android pour l'éteindre, ou pour répondre, qu'est-ce que j'en sais moi, et qu'est-ce que j'en ai à faire? Ce que j'en retiens, encore qu'on ne me demande rien, sinon de désapprouver fortement et en silence le geste fou, criminel de celle dont on n'a même pas capturé le prénom, et d'apprécier au passage, à la caisse où j'attends, où m'attend cette putain d'affiche, l'intelligence du boss comme ils l'appellent en rechargeant les rayons, ce que j'en retiens, donc, passé le titre racoleur et ce WANTED qui fait notre Ouest soudain si sauvage, c'est le préjudice de 110 euros.

Cela justifie-t-il, je lui demande un peu, à ce boss qui se cache, parce qu'il n'y a pas de quoi être fier, ou pour mieux imposer sa loi, qui est celle du talion, nous conduire à accepter le lynchage, c'est ça qu'il veut, hein, avec cette affiche qu'on peut voir à la caisse, qu'on doit voir, qu'on participe lâchement au lynchage, en regardant ailleurs, en faisant mine de chercher au fond la petite monnaie, cette menue pièce dont il pourrait quand même nous faire cadeau, s'il était commerçant, le grand chauve avec ses couilles en or, cela justifie-t-il, je répète pour qu'il entende, et ses braves clients, qu'on cloue cette femme au pilori, qu'on l'expose, certes sans visage mais avec ses vêtements, à la vue de tous, qu'on la désigne à la réprobation générale, qu'on la livre à la vindicte des honnêtes gens qui attendent pour payer et qui se sentent comme moi injustement accusés?
C'est pourquoi je dénonce le récit qui nous est fait, en quatre images, de l'abominable larcin. Vous vous croyez dans quel film, les gars? Je m'adresse à la caissière, mais c'est à la cantonade que je parle, assez fort pour que tout le monde en profite, le boss compris. Compris? Et que soient tirés de leur sommeil sans rêve ces gavés de télé, ceux-là, quelques images de plus ne les dérangent pas, tandis que moi, votre Autopsie d'un vol de foie gras et ce WANTED placardés à chaque caisse, sans déconner, ça m'agresse.
Et, pour bien leur montrer à tous qui c'est le cow-boy ici, j'arrache incontinent la fichue affiche où l'on voit la coupable marcher vers le rayon (vert), s'emparer du foie gras (bio), le glisser dans son sac où son téléphone a visiblement sonné, se diriger vers la sortie le portable à l'oreille.
Ce qui fait de moi automatiquement son complice, celui qui l'a appelée et qui l'attendait mal garé sur le boulevard, qui avait laissé tourner son moteur, et avec qui elle partagerait le soir même, dans un dîner aux chandelles et au champagne sans sulfites ajoutés, le prodigieux butin.

J'aurai beau protester de mon innnocence, tenter de  disculper ma soi-disant comparse en avançant l'hypothèse d'un geste militant, de l'intention pédagogique, balbutier que le but de l'opération était de démontrer que le foie gras bio, comme les loups obèses, ça n'existe pas, je serai le seul à rire de ma plaisanterie. Et j'en serai l'unique victime.

Je le constaterai en regardant comme on fait tous dans le miroir à gauche, dans le cadre en PVC et sous le WANTED, en découvrant avec effroi que c'est moi le rechercher (sic) pour meutre (sic) et viol de poule. Un gag idéal quand c'est la tête de mon beau-frère que je rencontre dans le miroir western, sous le WANTED, mais que je ne trouve pas du meilleur goût quand je deviens, sur ces affiches personnalisées dont le boss a couvert sa petite surface, l'auteur du fameux coup de téléphone.

Caton disait que deux haruspices -il parlait des haruspices de village- ne pouvaient pas se rencontrer sans rire. De fait, quand j'aperçois mon visage dans le cadre en PVC, ce couvre-chef à large bord et au sommet pointu qui me fait ressembler à un clown, quand machinalement je m'assure qu'il est bien attaché sous le menton car j'ai lu je ne sais plus où qu'il était de très mauvais augure qu’il tombât durant les cérémonies, je ne peux pas ne pas pouffer.

Et quand je me surprends à parler la langue orale polyglotte (avec ces imbéciles qui n'entendent rien au latin, passent la caisse sans rien dire, en clients dociles et de la télé-réalité que cela ne dérange pas le moins du monde de vivre sous l'oeil de la caméra, à moins d'avoir quelque chose à se reprocher mais là c'est une autre histoire, une autre émission), un mélange de néerlandais médiéval, d'ancien français et de vieux haut-allemand, un langage aussi chimérique que la rue comme elle est dessinée dans ce pseudo herbier, comme elle n'a jamais poussé dans mon jardin car le cyprès sans cesse la recouvre avec ses écailles et ses noix, comme je n'en ai jamais bu, fût-ce sous le nom d'herbe de grâce, ni même vu dans sa bouteille de grappa, là, sans exagérer, j'éclate, j'explose.

 

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                                            Photos Josiane et Bernard Ruhaud

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18 novembre 2011 5 18 /11 /novembre /2011 06:45

 

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On serait en poésie, dans un alexandrin, elles feraient un bel hémistiche.

Dans la boîte où elles sont rangées, l'élégante petite boîte en carton dur où l'on s'attendrait à trouver une montre de luxe, un bijou, c'est un autre cadeau et qui ne régale pas seulement les yeux.

C'est l'enfant Jésus dans sa crèche, dans son lit de papier ou plutôt, Bernard Ricolleau étant d'abord chocolatier-confiseur à Châtellerault, un miracle comme celui des truffes à Noël.

Il ajoute à ce divin tableau une touche de sucre glace, à cette nativité une note païenne, rappelant au passage que la crèche est à l'origine une auge, une mangeoire pour les animaux, et que c'est dans ce berceau que Jésus a été placé.

C'est sur ce berceau qu'elle se penche. La Fée Mélusine. Bernard Ricolleau ou sa femme Nadine. Elle vous propose dans son magasin, dans son écrin, cette spécialité à base d'amandes, de sucre, d'écorce d'orange et de chocolat.

Le caramel transforme tout ce qu'il touche en or. Magie de la cuisine et art du publicitaire vous rhabillant pour l'été, mesdames, de la tête aux pieds, des solaires en acétate aux boots en cuir en passant par le sautoir avec ses perles en bois, la robe en soie, le short en chèvre velours, l'ensemble en dentelle, l'huile divine pailletée, l'illuminateur pour le corps et autres accessoires et objets dans le ton comme les fameux Werther's Original qu'il vous invite, messieurs, si vous aussi vous voulez être tendance et si vous ne craignez pas pour votre bridge, à dévorer sans compter. Avec un plaisir d'autant plus grand, ajoutera-t-il un rien cynique, que vous avez toujours rêvé d'une dent à pivot.

Je ne saurais l'imiter quand il vous invite, messieurs, à regarder les femmes comme des bonbons. D'abord parce que les romanes poitevines ne se laissent pas facilement croquer. Ensuite parce qu'elles ont vite fait de métamorphoser celui qui tâte de cette spécialité, qui tente de la coucher sur le papier, en monstre. En un monstre stylophage.

Ce n'est pas, comme pourrait le croire un lecteur rapide, quelqu'un qu'on voit mâcher des heures son stylo, par ennui ou nervosité, ou les deux, mais un mange-pilier, un bouffe-colonne, un de ces gloutons qu'on rencontre à l'entrée des églises romanes, dans le Poitou, à Saint-Romans-lès-Melle par exemple, où ils tiennent le diable en respect avec leur regard qui tue et leurs petites dents à rayer les vitres, à les faire crisser, douloureusement: ils vous délivrent du mal en le maintenant à l'extérieur. Vous pouvez pénétrer dans l'église, communier l'âme propre.

Mais ils fascinent également, comme la Méduse dont ils sont un avatar, et vous pétrifient.

Disons, pour être exact, que ces romanes poitevines n'éloignent le Malin que pour mieux vous tenter. Vous inciter. À goûter aux plaisirs de la chère. Non à vous vautrer dans la fange, tel un pourceau du troupeau d'Épicure, tel le Cochon de saint Antoine, mais en plantant trois chênes mycorhizés dans votre jardin de Saint-Romans, dont un vert.

Pour ne point ressembler à l'engoulant de Périgné, à la Grand'Goule d' Echillais, à l'un de ces abandonnés, à la gourmandise éternelle condamnés, et qui ne peuvent plus manger!

 

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à paraître dans L'Actualité n° 95.

 


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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 06:54

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"Toute littérature est assaut contre la frontière."

Cette phrase que l'on prête à Kafka, que l'on cite à tout bout de champ ou plutôt au début, comme prémisse, dispense généralement de conclure son syllogisme et dissuade le curieux d'aller voir. De lire le Journal d'où elle est tirée.

Le problème n'est pas tant le "Kafka a dit", le principe d'autorité qui d'emblée vous clouerait le bec, que l'allure d'évidence d'une phrase par ailleurs mal traduite et sortie de son contexte. Car cela va de soi que la littérature s'accommode, et même se nourrit du non respect des règles, y compris celles qu'elle a édictées; qu'elle joue (c'est sa liberté) à bousculer les genres, qu'elle se joue des codes, que c'est sa nature, sa vocation, son devoir de transgresser. C'est à cela qu'on reconnaît les grandes oeuvres. D'où, encore une fois, le recours à Kafka. Un auteur qui se situe aux limites de l'autobiographie et du récit: à la frontière. D'où, aussi, le conflit qui marqua les dernières rentrées littéraires. Qui opposait des historiens censés être les gardiens vigilants de la frontière entre réel et fiction, et des romanciers qui la franchiraient allègrement, au risque, comme Claude Lanzmann le dit de Yannick Haenel et de son Jan Karski, de tomber dans le révisionnisme. Face à l'histoire qui serait, sinon la borne, du moins notre horizon, il y aurait le roman, toujours tenté par les bords, et passant, non pas comme il croit, de l'autre côté du miroir, mais bien par-dessus bord.

Pour éviter de parler dans le vide, relisons donc le Journal. Arrêtons-nous au début de l'année 1922, au 16 janvier. Kafka revient, pour commencer, sur "l'effondrement" qu'il a connu la semaine précédente:

"Premièrement: effondrement, impossibilité de dormir, impossibilité de veiller, impossibilité de supporter la vie. Les pendules ne sont pas d'accord, la pendule intérieure se livre à une poursuite diabolique ou démoniaque, inhumaine en tout cas, la pendule extérieure va au rythme hésitant de sa marche ordinaire. Que peut-il arriver, sinon que ces deux mondes différents se séparent, et ils se séparent ou tout au moins se tiraillent l'un l'autre d'une manière effroyable. Il y a sans doute bien des raisons à ce rythme effréné de la vie intérieure, la plus évidente est l'introspection qui ne laisse parvenir au repos aucune idée, poursuit chaque idée et la fait remonter à la surface pour être chassée à son tour par une nouvelle phase de l'introspection, dès qu'elle est elle-même devenue idée.

Deuxièmement: cette poursuite emprunte une route qui sort de l'humain. La solitude, à laquelle de tout temps j'ai été en grande partie contraint et que j'ai en partie recherchée -mais était-ce encore autre chose que de la contrainte?- cette solitude perd maintenant toute équivoque et va atteindre son point extrême. Où me mènera-t-elle? Elle peut -et c'est l'hypothèse qui s'impose avec le plus de force- me conduire à la folie, on ne peut rien dire de plus là-dessus, la poursuite se fait à travers moi et me déchire. Mais je peux aussi -le puis-je?- je peux aussi ne fût-ce que dans une infime mesure me maintenir, c'est-à-dire me laisser emporter par la poursuite. Et où irai-je? Car le mot "poursuite" n'est qu'une image, je pourrais tout aussi bien dire "assaut contre la dernière frontière terrestre", et assaut mené d'en bas, par les hommes, ce qui n'empêche pas, puisque ceci est encore une image, de la remplacer par l'image de l'assaut mené d'en haut contre moi.

Toute cette littérature est assaut contre les frontières et, si le sionisme n'était intervenu, elle aurait pu aisément aboutir à une nouvelle doctrine secrète, à une cabbale. Il lui reste des dispositions pour cela. Il est vrai qu'une telle tâche exige du génie, un génie combien incompréhensible qui s'enracine à nouveau dans les anciens siècles ou recrée les anciens siècles et ne dépense pas toutes ses forces dans ce travail, mais commence seulement à les dépenser."

Franz Kafka, Journal. Traduit par Marthe Robert. Grasset.

    

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Première constatation: Kafka ne parle pas ici de la littérature en général, mais de "cette" littérature. Diese ganze Literatur ist. "Toute cette littérature est". Et ce n'est pas toute la littérature, ni toute littérature, mais une certaine littérature, à commencer par la sienne -à supposer qu'il y ait un commencement. Disons, si ce n'est pas la sienne, que c'est la littérature qu'il poursuit, ou qui le poursuit, l'emporte à sa poursuite, le traverse et le déchire, lui fait littéralement la peau: détruisant progressivement toutes ses frontères. L'arrachant peu à peu, peau après peau, à la société des hommes. Le lançant sur la route, sur cette "route qui sort de l'humain" et qui n'est pas, comme on a pu le croire, comme on a pu le dire de la Communication à une Académie (un texte qui date d'avril 1917 et que Kafka confia à Martin Buber), "l'individu souverain" de Nietzsche, le "seigneur de la libre volonté" qui a enfin rompu la monotonie de la morale. Même s'il y a, dans la tâche qu'il s'assigne, quelque chose de paradoxal. Même si ce singe savant et qui parle évoque le passage de l'animal à l'homme et à l'au-delà de l'homme. D'abord, ce n'est pas la "tâche paradoxale" que s'assigne la nature. C'est celle que s'impose l'écrivain et qui le fait veiller. L'écrivain, en veillant, exerce sa "faculté d'oubli". Il oublie les hommes pour échapper à l'oubli. Il suit sa route. Il sort, avec cette route, de l'humain. Il fuit le jour. C'est la nuit que se produit l'assaut, s'il doit avoir lieu, contre les frontières. Et c'est un assaut qu'il subit, non un assaut qu'il mène. Comme une lecture hâtive, romantique, nous le présente.

L'assaut contre les frontières est mené d'en bas, quand tout conspire, travail, famille, mariage, à le retenir parmi les hommes. Quand l'ordre lui est intimé par les siens d'oublier. Il aimerait tant se consacrer à la solitude. Veiller, loin des bruits de la maison, des lumières de la ville. Veiller permet de s'affranchir de sa condition primitive, d'échapper à l'animal. L'animal est toujours, chez Kafka, celui qui a oublié de veiller. Un moment de distraction vous métamorphose pour la vie. Pour les siècles que vous traverserez, dès lors, comme le Hollandais Volant. Comme le Chasseur Gracchus sur sa barque. Jusqu'à ce lac italien où on l'attendait comme le Messie. Comme le Père Noël ou Saint Nicolas. Et où il apparaît déguisé en Père Fouettard. Hirsute, telle la forêt où il chassait. Un ours. Voilà ce qui arrive à ceux qui oublient de veiller ou qui s'abandonnent à la bête (ainsi appelait-il la maladie).

L'assaut (Ansturm) n'est donc pas contre la frontière, mais contre les frontières. Celle d'en bas, qui sépare l'homme de l'animal, et que nous franchissons à notre insu dès que nous nous laissons distraire de notre tâche ou happer par le turbin -dès que nous cédons à la tentation du  divertissement-: dès que nous oublions d'oublier. Et il y a l'autre, que je découvre avec "l'assaut d'en haut mené contre moi". Qui rappelle, mais de très loin, le chemin où Hölderlin, retour de Bordeaux, a été foudroyé par Apollon ("comme on le raconte des héros, je peux dire qu'Apollon m'a frappé", écrit-il à Böhlendorff). Quand on y regarde de plus près, on constate que cela n'a rien à voir avec l'enthousiasme du poète, que ce n'est pas le dernier avatar de l'inspiration. Ici, quand le Ciel frappe, ce n'est pas avec sa foudre, mais avec sa vieille savate, ou en le bombardant de pommes, ou en faisant le geste de le "vider comme un poisson". Le Ciel, quand il s'abat sur le fils, c'est qu'il en veut lui aussi à sa peau, et pour détruire die letzte irdische Grenze: la "dernière frontière terrestre".

 

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                                                                         Le Journal de Kafka, par Anne GOROUBEN


 

 

 


    

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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 13:39
Musée des papillons, rue des papillons, Saint-Romans-lès-Melle, 2010.

Musée des papillons, rue des papillons, Saint-Romans-lès-Melle, 2010.

 

 

 

"Papillon voletant

pris dans une toile d'araignée:

pour elle, une proie inespérée,

pour lui, une mort soudaine."

 

Je ne sais pas si cette "antique et curieuse Inscription" est l'épitaphe du papillon gravé dans le travertin, ou celle d'une Scita enterrée là, entre la via Salaria et la via Nomentana, dans la vigne du Cardinal Valenti.

Si elle a été un jour trouvée dans cette vigne, cette Scita dont le nom est tout ce qui reste d'elle maintenant qu'elle s'est envolée, malgré la mort qui tente de la retenir avec son fil entortillé.

Si elle a été découverte par hasard, ou par celui qui écrivait son Guide, qui parcourait en tous sens le sous-sol de la vigne et les galeries par des confrères explorées, dans l'espoir d'atteindre des régions très importantes où à peu près tout était à découvrir. Celui-là, on imagine que s'il a rencontré dans ses battues ce "papillon voletant", il ne l'a pas vu. Ou il n'a pas voulu le voir. Le spectacle de cette petite âme prisonnière, tentant d'échapper à son prédateur, n'était pas vraiment ce qu'il recherchait: une belle page qui mît en un relief saisissant les leçons et les espérances de vie immortelle que l'âme puise dans les catacombes. Ou il le vit mais il ne s'y arrêta pas. Il ne voulait que cela, marquer les points sur lesquels des fouilles sagement conduites promettaient d'heureux résultats: inventer, même si l'archéologie n'était pas inventée.

Si l'évoquer, cette Scita, ce n'est pas aussi rappeler la finesse et la beauté, l'élégance et la gentillesse qui sont dans son nom. Un surnom qu'on lui donna, en raison de ses qualités, et que la mignonne s'efforça, toute sa vie durant, sa trop brève vie, de mériter.

Si ce n'est pas déjà une fantaisie. Une fantaisie romaine. Comme on dira pompéienne. Comme dira l'autre. L'autre collectionneur d'antiques. Dans son cabinet de la Berggasse.

Si c'est la conséquence d'un affaissement du terrain. Le tuf est tellement friable. Et on l'a tellement travaillé. Et on le travaillera encore. Pour la future ligne de chemin de fer. Ou pour telle scène de percement du métro, où les fresques à peine découvertes s'effaceront devant les archéologues impuissants. Quand le cinéma sera inventé.

Ou bien s'il faut admettre que le "papillon" a toujours été là, dans la nobilissima villa, décorée avec une "magnificence à la fois délicate et splendide", de l'Eminente Sig. Card. Valenti, Secrétaire d'Etat et amantissimo di questi studi. Ce dernier en effet n'avait pas qu'une vigne, il avait aussi des pierres gravées, de ce travertin dont on fit la Prison Mamertine ou le Temple de la Fortune Virile, ou de ce peperino qu'on tailla pour la Cloaca Maxima. Selon l'abbé Ridolfino Venuti (Osservazioni sopra il fiume Clitunno detto in oggi Le Vene, situato tra Spoleto, e Fuligno, Rome, 1753), notre Cardinal possédait une antica curiosa Iscrizione fatta a una farfalla incisa in travertino antichissimamente del seguente tenore:

 

SCITA HIC SIT

PAPILIO VOLITANS

TEXTO RELIGATUS ARANIST

ILLI PRAEDA REPENS

HUIC DATA MORS SUBITAST

 

Une Inscription que je traduirais ainsi:

 

"Ici repose Scita

papillon voletant

pris dans une toile d'araignée:

pour elle, une proie inespérée,

pour lui, une mort soudaine."

 

 

                                  

                                                  

 

 

                                                              

 

 

Musée des papillons, rue des papillons, Saint-Romans-lès-Melle, le 26 mars 2017.

Musée des papillons, rue des papillons, Saint-Romans-lès-Melle, le 26 mars 2017.

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16 septembre 2011 5 16 /09 /septembre /2011 06:08

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Passants nous le sommes tous, mais celui à qui elles s'adressent, l'hôte comme elles l'appellent, l'est un peu plus que nous, un peu plus chaque fois, chaque fois qu'il rencontre une tombe, et il en rencontre beaucoup, de part et d'autre de la voie et au moment de s'engager dans les faubourgs, où elles constituent non seulement une ville, une ville avant la ville, une nécropole qui soit de la cité dans laquelle il entre la parfaite réplique, mais aussi une invitation. Avec ces riches mausolées qui crient plus fort que toutes nos publicités réunies. Ou bien, à l'intention de l'étranger s'il n'est point trop las, un poème qui soit du défunt « toute l'âme résumée ». Il arrive qu'elle tienne dans une phrase.  

Si d'aventure il laisse errer ses regards, tu aperçois, lui lancent-elles, car elles ne sont pas muettes comme on le dit, comme sont les nôtres, les demeures de la mort, arrête-toi, et jette un peu plus qu'un oeil. Lis cette épitaphe, cadeau d'un père à sa fille, de son amour, à ses restes pour qu'ils s'y installent. Lis-la jusqu'au bout. Et quand tu l'auras bien lue, je t'en supplie, dis la formule consacrée: « Que la terre te soit légère ». Elle le sera. Et la route pour le voyageur.

S'il n'est pas trop pressé, ce voyageur, elles l'invitent à prendre un peu de repos dans cette herbe bien fraîche. S'il ne craint pas l'ombre. Une ombre qui parle. S'il ne craint pas de faire avec elle un brin de causette.

S'il supporte d'être en retard.
S'il ne le supporte pas, elles se contentent d'un bonjour. Le visiteur dit « Bonjour, Amandus! », c'est aussi simple que cela, aussi bref, et sa vie sera longue.

 

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14 septembre 2011 3 14 /09 /septembre /2011 15:07

 

C'est ainsi qu'il commence. La carte qu'il écrit de France. Non pour avoir des nouvelles, des nouvelles ëd soa mare, ni pour en donner. Qu'est-ce qu'il pourrait bien lui raconter, et dans quelle langue? En italien? Dans cet italien qu'il ne parle plus, qu'il n'a jamais parlé. Qu'on ne parle qu'à l'école. Ou quand on écrit à sa mère.

Quand il lui écrit, il lui dit vous. Comme tous les enfants à l'époque. Comme il disait petit à celle qui s'en allait travajé. Je ne vais pas vous laisser toute seule, il lui disait. Ou il ne lui disait pas. Il la suivait. Il allait avec elle au lavoir. Maintenant il lui écrit. De sa plus belle plume. Sur cette carte qu'il lui envoie d' Épinal le 11.3.29.  

A voi cara madre mio riccordo (sic) accompagnato con mille baci vostro aff.so fi(?)o Giulio

Une seule phrase. Sans virgule ni point. Vitman, pour parler comme là-bas. Mais il ne parle pas comme ça. Au dos de la photo.

Car c'est lui en photo sur la carte postale. En costume. Une veste sombre qui eut (on les devine à la loupe) des rayures. Comme celles qu'on retrouve, plus franches, plus blanches, sur le pantalon. Ou noires sur la chemise blanche, horizontales sur le col, verticales pour le reste. Le col est boutonné, mais je ne saurais dire si ce sont de vrais boutons ou des faux. Ou une épingle, une pince à cravate.

Le fils a mis une cravate. Unie. Pour écrire à sa mère. Pour lui dire qu'il est son « fils affectueux ». Et l'on sent bien qu'il a du mal à l'écrire, ce mot. Qu'il écrit fijo ou fizo, pour qu'on n'arrive pas à le lire. Un mot qu'il ne dit plus, depuis qu'il est en France. Qu'il n'a jamais dit quand il vivait à Ameno. Où on est un fieuj, et on n'a pas besoin de l'écrire. Ni envie de le dire. On respecte sa mère, même quand on se réfugie dans ses jupes. On l'aime de loin, même quand on est tout près. Et tout petit. C'est une distance qu'aucune carte postale, jamais, n'abolira. 

C'est lui sur la photo. Lui qui s'est déguisé en Monsù pour rassurer sa mère. Pour lui montrer combien il est heureux en France. Combien le bonheur rend beau. Et c'est vrai qu'il est beau avec ses cheveux frisés, sa fine moustache. Que sa cara madre a de quoi être fière de lui. Comme elle pouvait l'être quand il rapportait à soa mare la sardine qu'il avait piquée au père Meuchmeuch. Un marchand ambulant qui promenait dans le village sa charrette à bras, son tonneau: ses anchois dans le sel.

Mais il n'est plus le Giüli qui l'accompagnait. Au grand lavoir du village. Où elle allait laver le linge pour les riches. Pour un peu d'argent que son mari lui prendrait quand il reviendrait. S'il revenait. C'est pour cela que le gamin se cachait dans ses jupes. Pour ne pas entendre la mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle qu'il redoutait.

Aujourd'hui il s'est fait beau. Le Jules. Puisque c'est ainsi qu'il se fait appeler. Giulio, c'est pour sa mère. Pour lui donner des gages. Pour lui annoncer un jour, s'il ose, qu'il s'est fait naturaliser. En attendant, il s'est habillé en bourgeois. En Charlot, je dirais. Moins le melon et la canne. Je ne parle pas de son frél, de ce Giuseppe devenu Charles. Et qui écrit notre nom avec un accent aigu. Celui-là joue les propriétaires, bientôt il nous invitera dans son wagon et sur sa barque. Pour un pique-nique au bord de l'étang et pour le regarder pêcher. Celui-là, il faut voir comme il parle français. L'écouter. C'est à peu près ce que l'autre Charlot, le grand, nous chante. Dans Les Temps Modernes. La spinash en la boucho. Cigaretto toto bello. Un raquich spagoletto.

Celui-là, c'est évident, il ne veut pas lui ressembler. Ni sur la photo, ni quand il parle. D'ailleurs, pour éviter ce charabia, il a choisi de se taire. Comme Charlie Chaplin en 1929. Comme lui, il préfère s'en tenir au muet. Non par goût de la pantomime, il n'a rien d'un clown, mais parce que les mots, surtout quand ils viennent de son frère, anéantissent « la grande beauté du silence ».

En ce temps-là, tous les émigrants ressemblent à Charlot. Les Vosges ne sont pas le Klondike, mais les Italiens s'y ruent. Et ils se voient tous milliardaires.

Ils veulent qu'on les voie ainsi. Leur mère quand ils lui écrivent. Ils veulent qu'elles ne retiennent que cela. Celui qui plastronne avec sa chemise à rayures. Ce regard gentiment conquérant. Qu'elles ne cherchent pas derrière. Ce qui se cache. Celui qui se cache. Le petit qui guette son père et qui craint son retour. Qui craint la catastrophe.

Je ne dis pas cela parce que nous sommes en 1929. Nous sommes en mars 1929, non en octobre. Les spéculateurs ne se jettent pas encore par les fenêtres. Un type qui tombe de son balcon, cela ne fait pas une rumeur. Ni même un fait divers. Des accidents, il s'en produit tous les jours. On parlera de chute idiote, si on en parle. Du trovatello, de l'enfant trouvé. Qui ne trouvait pas sa place dans la vie. De cet Ambrogio qui était son pare: son père. Même s'il oubliait trop souvent son rôle. Même s'il jouait mal. C'est lui qu'on aperçoit derrière l'acteur. Derrière ce fils. Qui rejoue La ruée vers l'or, ce film qu'il n'a pas vu mais que tout le monde rejoue à l'époque, tous les émigrants. Pour rassurer leur mère restée au pays. Vedoa. Veuve et depuis si longtemps. Et craignant à son tour qu'il n'arrive malheur à ce fieuj parti gagner sa vie en France. Et que ça le fasse vnì ancor pì ombros. Encore plus méchant que son père. Che già a l'avìa un brut caràter e a l'era pòch ëd compagnìa. Qui avait déjà un sale caractère et qui n'aimait pas tellement la compagnie.

 

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10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 06:34

 

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Comment ça va?

Comment ça peut aller? Quand ça ne veut plus. Quand ça ne répond plus. Ou bien en piemontèis, si l'autre réitère sa question. Comme si de rien n'était. Comme si on ne l'avait pas entendue. Sans égard pour celui qu'il interroge. Sans penser que s'il reste des heures sur sa cadrega, sur sa chaise, ce n'est certainement pas pour regarder pousser son jardin. On est en hiver. Dans le jardin tout est mort. Et pour longtemps. Alors comment ça pourrait aller? Et où?

Io camminerò. On a bien envie de lui chanter ça. Pour voir sa tête. Pour lui clouer le bec. Les fous font peur et ça l'éloignera. Définitivement. Surtout si c'est un Italien. Il ne comprendra rien à ce patois. Alors que si on lui dit I marcc-rai, dans ce bel parlé que Dante excluait justement de la famille, il entendra tout de suite. Même s'il n'est pas tout à fait d'Ameno. Il entendra « je marcherai », et il entendra bien.Ce langage qui ressemble tellement à ceux d'oltralpe. Il entendra la plaisanterie. L'ironie. Il entendra parfaitement que vous ne marchez pas, que vous ne marcherez plus.

Voilà comment ça va. Comme un  barcaröl, comme à Orta quand il y avait des touristes autour du lac et pour visiter l'île. Ou, comme tu vois, toi qui parles l'italien presque aussi bien que moi, coma na barca ant un bòsch: « comme une barque dans un bois ». Autrement dit pas très fort.

Et l'autre comprend. Qu'il est ennuyeux avec ses questions. Noios coma na pieuva: « ennuyeux comme une pluie ». Et il s'en va.

 

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                                                                         Photos Josiane et Bernard Ruhaud

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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 20:14

 

100_1546-copie-1.JPGHésitant entre le rose et le mauve, le rose pâle et le lilas tendre quand il est depuis longtemps rouillé dans le jardin où ils apparaissent, poussant leurs premières fleurs, sous le lilas justement, puis de chaque côté de l'allée, ne quittant l'ombre que pour la retrouver plus loin, au pied du mûrier, procédant par petites touches, en violette timide, en violette multicolore, puisque si le rose et le mauve dominent dans le tableau, il y a aussi çà et là quelques taches de blanc.

 

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C'est la violette de l'automne, d'un automne dont ces cyclamens sont le premier signe, avec leurs petites fleurs, les feuilles n'arrivant que bien après, quand la saison est installée. On a beau se dire que l'été n'est pas fini, qu'on aura encore de chaudes journées (on n'est jamais qu'en août), on sait, quand on aperçoit les premières fleurs sous le lilas, que les vacances ne dureront pas toujours. Ces cyclamens, que les premières fleurs apparaissent début août, comme cette année où on aura eu l'été au printemps, des récoltes et des vendanges précoces, ou au mitan du mois, comme c'est ordinairement le cas, ne sortent que pour nous rappeler qu'un jour ou l'autre il faut rentrer. D'ailleurs les cartables nouveaux garnissent déjà les rayons des hypermarchés, les soldes fleurissent un peu partout, les braderies envahissent les rues, ce sont d'autres signes et qui ne trompent pas.

Moi, parce que j'habite ici, et qu'ici juillet fut un peu moins pluvieux qu'ailleurs, et que la pluie était attendue, et pas seulement par les agriculteurs, j'ai accueilli ces petits cyclamens avec la même joie, bien qu'ils eussent deux semaines d'avance. La même que les autres années. La même que d'autres aux premiers signes du printemps. Aux premiers perce-neige. Quand ils découvrent dans les bois l'anémone sylvie ou la violette. Une violette sans parfum, comme ces cyclamens de Naples qui tapissent mon pré, à Saint-Romans, et enchantent ma clairière. Tandis que leurs cousins d'Afrique sentent si bon. D'après ce que j'ai pu lire. Mais je ne l'ai pas vérifié, ni quand je les ai rencontrés pour la première fois dans un virage, sur la route qui descendait d'Ain Draham et tournait à Babouch vers l'Algérie, ni après, dans mon jardin de La Rochelle où vers le 15 août environ ils sortent leurs fleurs.

Pour moi la route de l'Algérie s'arrêtait à Hammam Bourguiba, où j'allais avec Sylvie photographier les vestiges d'une huilerie romaine perdue -retrouvée- sous un olivier, et je ne sais toujours pas s'il s'agissait de son ancêtre sauvage, l'oléastre, dont l'olivier dérive, ou d'une forme d'olivier sauvage, très proche en apparence de l'oléastre, qui serait une forme cultivée retournée à l'état sauvage. L'olivier brouille les pistes, ou c'est moi qui me laisse distraire. Par une cascade que ne signale aucun panneau et qui est un ruisseau dégringolant gentiment sous les chênes, à l'ombre desquels poussent comme partout au mois d'août ces petits cyclamens dont je rapporterai quelques bulbes. Des bulbes liégeux dans des pots en liège. Je les planterai dans mon jardin à La Rochelle. Et chaque année, au tournant du mois, ils me diront que l'automne est là, qui m'attend. Ce qu'ils ne manquent pas de faire depuis plus de trente ans. Sous le lilas puis à l'ombre du mûrier, de chaque côté de l'allée. Fidèles au rendez-vous, exacts. Parfois, comme cette année, avec deux semaines d'avance.


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Je n'aime pas vraiment l'automne, l'automne n'est pas ma saison, même si c'est celle des champignons (dans ma région d'origine, les Vosges, et dans mon souvenir, les gros pieds, les pieds roses, les jaunirés et les bises vertes sont plutôt associés à l'été, ils donnent ses couleurs à l'été).

Je ne trouve pas non plus le temps long, les vacances interminables, je ne suis pas impatient de lire le numéro spécial rentrée littéraire où, si Houellebecq et Angot ne sortent rien en septembre, il y aura nécessairement un Rolin, Darrieussecq ou Nobécourt car elle écrit encore. Je ne parle pas des auteurs dont on parle, dont il faut parler, je ne veux pas faire injure aux cyclamens de Naples en évoquant ceux dont on a les feuilles avant les fleurs, les bonnes feuilles et rarement les fleurs.

Non, si j'accueille cette humble floraison avec toujours la même joie, une joie toujours nouvelle, c'est parce que je revis, chaque fois que je découvre la première fleur, l'émotion de la première fois. Quand je vois pour la première fois cet enchantement sous les chênes et près de la cascade. Cette image. D'un sud qui ressemble, pour ceux qui comme moi viennent du nord, au paradis. Le paradis revient chaque mois d'août, au même endroit et pratiquement aux mêmes dates. Un paradis que les scientifiques situent quelque part en Grèce, en Asie Mineure, ce qui montre bien que le rêve dit la vérité.

Le paradis m'est apparu, ou plutôt il est revenu, il m'est revenu quand j'ai découvert, un dimanche de septembre, la maison avec ses cyclamens. C'était une magnifique journée, une de ces journées du patrimoine où nous étions allés avec Martine voir -revoir- les tumulus de Bougon, acheter des fouaces à La Mothe-Saint-Héray et où, faisant découvrir à des amis le village de Saint-Romans-lès-Melle, l'église romane et ce curieux cimetière où la pierre elle-même retourne à la poussière, nous sommes tombés sur la maison (passé le charme de la découverte, et bien que la magie, contrairement à la pierre, reste intacte, j'aurais tendance à y voir aujourd'hui, depuis bientôt huit ans que je le fréquente et y promène mes amis, l'action funeste du roundup dont le cantonnier du village fait un usage immodéré). Avec, comme une dernière touche au tableau, comme une merveille familière, le pré tapissé de ces cyclamens que je ne croyais trouver qu'en Tunisie, et qui faisaient le paradis soudain à portée de main. Un rêve à cueillir et à manger des yeux. Et de moi un vrai pourceau. Heureux d'avoir trouvé son pain.


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Le cyclamen de Naples est appelé pain de pourceau. Parce que les porcs en sont friands, qu'on envoie paître dans les forêts. Comme la glandée se pratique en automne, ils consomment, outre les glands et les faînes, ce gros tubercule arrondi, aplati, qui a la forme d'un pain.

Il est appelé encore cyclamen hederifolium, car ses feuilles ressemblent à celles du lierre, et il rampe, ce qui en fait avec la vigne une plante dionysiaque. La source de toutes les ivresses. Quand je vois ce cyclamen hederifolium  tapisser mon pré à Saint-Romans, parsemer ma clairière, je voyage en extase et en Tunisie où fleurit en même temps, avec la même ponctualité, le cyclamen africanum qui lui ressemble. Qui fait les deux rives si proches.

Ces petits cyclamens sont pour moi une image du paradis. Une idylle en pleine forêt. Dans la vaste et belle forêt de khroumirie. Ils font d'elle mon petit bois. Comme les bises vertes ou les jaunirés.

Le jauniré est jaune, comme le nom l'indique. Plus jaune que la girolle, comme on devrait l'appeler. Mais il y a peu de chance qu'en l'appelant ainsi elle vienne remplir notre panier.

Je parle d'un temps où les bises vertes sont vertes. Forcément. Même si, ce qui arrive quand on les rencontre où on ne les cherche pas, sur le chemin baigné de soleil et paressant dans l'herbe, elles sont d'un vert trop vert pour être vrai. Même si, le plus souvent, leur couleur est le violet sombre, le marron, le brun-roux, celle des feuilles sous lesquelles elles se cachent, des limaces qui tranquillement les attaquent.

Je parle d'un temps d'avant le temps. Avant qu'il ne nous lance dans la forêt. Dans le Vallon de Saint Antoine, à Epinal, puis le Bois des Quatre Vents. Où je marche toujours. Bien qu'il n'existe plus que sur la carte. J'y cherche toujours le gros pied (le tonton, le polonais): plus rond, plus amène que le cèpe, fût-il de Bordeaux. J'y ramasse également, quand ça ne veut pas donner, le pied rose. Plus mignon que l'amanite vineuse (son vrai nom), moins timide que la rougissante, et remplaçant utilement ces fougères qui scient les doigts et dissimulent si mal ma défaite.

C'est l'image du paradis. Celui que découvre l'enfant en même temps que le langage. Des noms, et qui sont motivés. Qu'il remotive à sa manière. Tant pis si ses étymologies sont fantaisistes. Il réalisera bien assez tôt que le mot, hormis quelques onomatopées, ne ressemble pas à la chose. Qu'on est forcément chassé du paradis. Ou condamné à le voir comme un jardin interdit. Interdit à celui qui regarde, à cause du nom qu'il porte, qui le porte, vers la forêt; qui est condamné à errer. Et qui n'en croit pas ses yeux quand il découvre, dans une forêt de Khroumirie, ce petit cyclamen. Quand il le revoit, des années après, dans un jardin des Deux-Sèvres.

S'il ressemble beaucoup à son cousin africain, au cyclamen africanum que j'ai rapporté il y a plus de trente ans de Tunisie et qui fleurit avec une belle régularité dans mon jardin à La Rochelle, ce n'est pas exactement le même. Mais la différence est infime. Il faut avoir l'oeil du connaisseur, et un nez que je n'ai pas. Car ni l'un ni l'autre n'embaument. Comme ces violettes des bois dont je cherchais en vain le parfum, ce qui n'enlevait rien à leur magie.

Ce cyclamen est la fleur de l'automne. Le premier signe de l'automne. C'est aussi la preuve qu'on est au sud, quoi qu'en dise ma mère qui veut absolument y voir un colchique. Le colchique est dans les Vosges, dans les prés et sur toutes les lèvres, celui qui en fleurissant annonce la fin de l'été.

Ici c'est le cyclamen de Naples. Ou le clathre rouge avec qui il cohabite volontiers. Mais il fait aussi bien le printemps. Et tout les oppose. On ne saurait en effet prendre de si jolies fleurs, qu'on croirait sorties d'un tableau impressionniste, pour des lanternes. Même artistement grillagées. Confondre ces touches de rose, de mauve ou de blanc avec un rouge corail qui devient vite orangé. Leur parfum si discret (tellement que j'ai renoncé à le chercher) et cette épouvantable odeur de charogne qui viendrait rappeler, si d'aventure on l'avait oublié, qu'avant d'être la fête des enfants, Halloween était celle des morts. Des esprits des morts et des êtres surnaturels qui pendant trois jours et trois nuits entraient en communication avec les vivants. Pourtant le clathre rouge est, tout comme le cyclamen de Naples, une espèce indigène. Il est dans mon jardin chez lui. Chez li, comme on dit dans le Poitou. En tout cas il était là bien avant moi. Qui suis le seul intrus. La forêt venant, une fois de plus, pointer son museau. Le clathre rouge était là bien avant qu'on ne parle de réchauffement climatique. Il faudra donc chercher ailleurs des preuves. Que le sud remonte. Il faudra aller à Strasbourg par exemple, au Jardin des Plantes. Une sorcière passablement éméchée y a paraît-il oublié son coeur.


DomaineStRomans1

 

Cela remonte, mais d'une autre manière et de plus loin que la Tunisie, la Grèce ou l'Asie Mineure.

Cela remonte de plus haut. D'un passé dont je cueille avec ces petites fleurs que je ne cueille pas, que je me garderais bien de cueillir, les traces présentes. Des traces que je me contente de lire, ce qui est une autre façon, plus pacifique, de cueillir. Que j'accueille, comme d'autres les symptômes. Aux alentours de l'Assomption. Vers la Ferragosto, comme on dit à Naples.

Où ne les trouvent que ceux qui viennent là chercher des nèfles.

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