Ce qui frappe, quand on arrive à Fontenay-le-Comte, c'est le silence des sirènes. Celles de SKF se taisent depuis 2009, et ce ne
sont pas les autres, celles qu'on n'aimerait tellement pas entendre, qui vous persuaderont qu'on peut réenchanter le monde. Elles vous convaincraient
plutôt de l'incongruité, de l'inanité d'une telle question quand les plans de restructuration se multiplient, quand les usines ferment les unes après les autres, et qu'on vous dit, dans le
journal que vous avalez avec votre café, combien l'action a gagné , à l'annonce des licenciements; ou qu'on
se demande combien, sur les 259 ex-SKF, ont déjà succombé aux sirènes du Front national.
Là, je comprends que je suis à Fontenay-le Compte, et bien réveillé. Même si dans les contes aussi, ça compte, ça ne fait même
que ça. Même si je lis, dans les prodiges du jour, qu'un Saintais a trouvé dans un bois de Vénérand un cèpe à cinq têtes et cinq pieds. Certes, la lecture est une cueillette, et je n'ai jamais
vraiment rangé mon panier en osier, renoncé à mon couteau suisse, et la forêt de Mervent est proche, où en ce moment on en ramasse des kilos. Mais se promener à Fontenay un samedi matin, à
l'heure du marché, sans intention d'y rien acheter, ce n'est pas tout à fait comme aller dans la grande forêt, dans un espace ouvert aux rencontres et au merveilleux. Certes, il y a les deux
sirènes du portail sud, mais j'ai beau faire le tour de Notre-Dame, et toutes les rues, les façades de la vieille ville, je ne les trouve pas. Je n'évite pas la naïade (elle est, en ces jours
pluvieux d'octobre, dans son élément), je file même un petit coup de main à la cariatide et à son atlante: ils sont fatigués de porter toute la misère d'un monde qu'ils n'imaginaient pas ainsi.
Je m'arrête à la belle Fontaine des Quatre-Tias, avec ses quatre tuyaux et ses deux licornes. Je vais boire avec les deux licornes à cette fontaine gigogne, puis saluer Mélusine dans sa demeure.
Un bâtiment Renaissance, une tour ronde sur laquelle la fée bâtisseuse est représentée au-dessus d'une fenêtre géminée, avec sa queue de poisson, son miroir et son peigne: c'est aujourd'hui le
Trésor Public. Dont une autre Mélusine vous ouvre les portes, une Mélusine du XXe, mais fidèle à sa légende, puisque la fée, pour celui qui accepte de l'épouser, qui en l'épousant la délivre de
l'immortalité, est une source intarissable de richesse.
J'ai rempli mon panier de frontons, de putti, de vestiges d'Italie, je l'ai garni de naïades, de mélusines, de vierges sages et
de vierges folles, mais pour les deux sirènes du portail sud de Notre-Dame, je rentre bredouille.
J'apprendrai plus tard, et trop tard, qu'elles ornent les piédroits du portail sud de l'église Saint-Jean.
Et que ces sirènes ne sont peut-être pas des sirènes.
Alors, réenchanter le monde?
C'est quand même pour ça que je suis venu à Fontenay-le-Conte. Pour poser la question, et tâcher d'y répondre.
Parlons d'abord du chant.
Que faut-il entendre par là?
Commençons par écouter Homère, le chant XII de l'Odyssée, les Sirènes. Avant de
les écouter se taire, d'ausculter leur silence, quelle réponse lui apporter, voyons comment elles chantent, et ce que nous risquons à les écouter.
Circé a prévenu Ulysse du charme fatal
des Sirènes. Il est perdu celui qui, par imprudence, écoute leur chant. Les Sirènes le charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie, autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et
de peaux en putréfaction. Ulysse, suivant les recommandations de Circé, se fait attacher au mât de son navire après avoir bouché à la cire les oreilles de ses compagnons. Quand s'élèvent
les voix enchanteresses, Ulysse cède à son désir et demande à être délivré. Mais ses compagnons eux aussi suivent les conseils de Circé: avant qu'il n'écoute avec une grande volupté la voix des
Sirènes, ils le chargent de plus de liens encore. Ainsi le vaisseau peut s'éloigner de l'île sans dommage et se diriger vers... Charybde et Scylla !
Ce passage montre que notre héros, en cédant à son désir, a bien failli échouer. Écoutons-le:
« Elles disaient, lançant leur belle voix, et dans mon coeur, je brûlais d'écouter...»
Le chant des Sirènes a inspiré les artistes. Chacun y va, si je puis dire, de son interprétation.
Ainsi, chez Homère, on parle de deux sirènes. Dans les représentations, on en trouvera plus tard souvent trois. Par exemple sur
la mosaïque romaine de Dougga exposée au Musée du Bardo, où elles apparaissent comme des femmes-oiseaux, avec ailes et pattes d'oiseaux. Quand on regarde de près ces dames-oiselles, on voit que
l'une chante, et que les deux autres jouent de la flûte.
Elles seront même sept dans le tableau de John William Waterhouse, un préraphaélite anglais.

Ensuite, on constate qu'il n'y a pas qu'Ulysse qui soit sorti vainqueur de cette épreuve, il y a eu aussi Orphée: il s'en est tiré en couvrant leurs chants avec le sien et avec sa cithare.
Cet épisode est raconté par Sénèque dans Médée :
« Quel est le marin d'Argo qui n'a pas
tremblé?
Quand les monstres de l'Italie,
Les sombres sirènes
Bercèrent la mer de leurs chants,
Orphée le Thrace prit sa cithare
Et joua
À son tour il les enchaînait à sa voix
Et les entraînait dans le sillage du navire
Sénèque, Médée, Choeur II, 301-379, traduction
Florence Dupont.
Orphée a vaincu les sirènes et leurs sortilèges par la puissance et la beauté de son chant, mais contrairement à leur légende,
les Sirènes ne se tuèrent pas après avoir laissé le navire Argo s'enfuir. C'est un signe. Que la voie est ouverte. Qu'on a le choix, dès lors, entre désenchanter le monde, et le réenchanter.
Entre la manière poétique, qui est celle d'Orphée, d'accéder aux mystères de la Nature, par l'initiation, et celle, violente, de Prométhée. C'est celle de la science et de la technique quand
elles veulent arracher à la Nature ses secrets. (Cf Pierre Hadot, Le Voile d'Isis) Celle-là, bien sûr, contribue à désenchanter le monde. À la mort du Grand Pan, et, plus
tard, de Dieu.
Mais nous n'en sommes pas là. Nous venons juste de laisser Orphée à sa stratégie de « chant contre chant » (celui,
envoûtant, d'Orphée, contre celui, ensorcelant, des sirènes), d'enchantement contre enchantement. On est presque dans un cas de contre-magie. Où à un charme répond un autre charme. Destiné à
éloigner le mal, à faire que les malheurs tombent sur d'autres têtes. On en trouve encore aujourd'hui dans certaines tombes qu'on fouille, ou par hasard dans les puits. Ici, Orphée se comporte
comme Ulysse. Comme le non moins rusé Sancho Pança dans la version de Kafka. Comme Kafka lui-même. Il se débrouille pour ne pas entendre le chant des sirènes,
pour échapper à l'emprise de leur voix en se concentrant sur autre chose. Il suit sa voix et passe son chemin.
La solution d'Orphée (d'après Sénèque) est à noter, car c'est celle qu'a choisie Joyce dans son Ulysse. Ou, pour le dire autrement, Ulysse chez Joyce. Ulysse ou Léopold Bloom, son avatar. Chez lui l'épisode correspondant est le chapitre XI, qui s'intitule bien sûr
Les Sirènes (traduction de Tiphaine Samoyault dans la dernière édition), chapitre clé, véritable tournant du livre et de l'oeuvre, auquel Mary Mac Loughlin consacre de magnifiques pages.
Je cite son Joyce et les sirènes:
« C'est à partir du chapitre onze, Sirens,
chapitre qui met en scène le mythe des sirènes, que Joyce commence réellement à explorer les possibilités et les limites du langage. » Pour Homère, le danger réside dans le chant des deux
sirènes penchées sur les rochers. Chez Joyce, elles sont deux aussi, deux serveuses évidemment séduisantes, deux barmaids -mermaids- qui tentent le client, elles s'appellent Miss Douce
et Miss Kennedy. Mais au-delà d'elles, c'est tout l'épisode qui se met à chanter. « Le lecteur se trouve ensorcelé par le texte lui-même, et, comme Ulysse, a besoin d'attaches pour ne pas se
perdre, pour ne pas succomber. » L'épisode des sirènes a lieu dans l'hôtel Ormond où Bloom s'arrête en chemin pour manger. « Contrairement à ses compagnons dans l'hôtel, il n'est jamais
entièrement absorbé par la musique envahissante qui remplit le lieu. Son monologue intérieur est à entendre en contrepoint des arabesques des ''Sirènes''; sa souffrance et ses fantasmes servent
de défense contre leur emprise. » Exactement comme Orphée dans la pièce de Sénèque.
Qu'avait-il de si magique, le chant des Sirènes?
Écoutons encore une fois
Homère:
«Elles disaient, lançant leur belle voix, et dans mon coeur, je brûlais
d'écouter... »
« Ce désir d'écouter au-delà des mots
symbolise, à mon avis, le pouvoir de la séduction par les sons. Ce ne sont pas les paroles proférées, mais la voix elle-même qui capte l'auditeur. Ce n'est pas le sens, mais le son qui le réduit
à l'inertie, et lui fait lâcher le mât. (…) La voix se fait entendre en tant que telle, coupée de tout message, voire même de locuteur. Dans le mythe, les Sirènes n'étaient pas perçues
elles-mêmes pendant l'émission de leurs voix. Elles sont voix pure. » Mary Mac Loughlin
On est là sur ce que Michèle Aquien appelle joliment « L'autre versant du langage »:
celui du rêve, de la poésie. Le langage n'est pas destiné à la communication, il s'oppose même au langage ordinaire en ce qu'il donne la primauté au signifiant. Au son. À la voix. On est
plutôt dans la jouissance et dans ce que Lacan nomme lalangue.
Quelle est donc cette voix? Et qu'a-t-on tellement peur d'entendre?
On y entend la mer. C'est cela qu'on entend dans la conque tendue par Miss Douce. La mer. Autrement dit son propre désir. Les sons de la mer n'existent que dans l'oreille qui écoute. Voilà la
mer. « The sea they think they hear. »
Il y a, sur le site de l'A.L.I. (l'Association Lacanienne Internationale), un
texte sur la Voix et la « pulsion invocante », telle que la nomme Lacan; il a pour titre La Voix de Sirène. D'une
incarnation habituelle de la voix maternelle , et il commente abondamment l'épisode de l'Odyssée. « Quant au chant
des Sirènes, quelle définition pourrions-nous donner de leurs Voix? '' La voix qui prend corps '' paraît une définition intéressante car elle rend bien compte de la dimension pulsionnelle
attachée au sonore, à la voix. » Puis, revenant sur ces dames-oiselles, on constate que de tous les marins qui les ont approchées, deux seulement en ont réchappé: Ulysse, et avant lui
Orphée, celui de la Toison d'Or, qui couvrit leur voix du son de sa lyre. « Dans la voix ravissante des Sirènes, il y a une dimension de la voix comme inarticulée, c'est celle du cri. (…)
Il semble qu'au coeur de ce cri, il y ait l'extrême de la jouissance et de la mort. » Le cri de ces dames-oiselles déchire le silence. Mais se pourrait-il que la voix si puissante, si
désirée des Sirènes, n'ait été ouïe que par Ulysse, et cela dans le silence le plus total? Cette voix hallucinée, qui parle à ceux que nous nommons fous, et qu'ils sont seuls à entendre,
cette voix de leur propre désir en retour, était-ce cela la voix des Sirènes? C'est ce que semble dire le texte de Kafka qui a pour titre Le silence des Sirènes. Mais est-ce bien ce qu'il
nous dit?
J'arrive maintenant, pour aborder le désenchantement, à la version de Kafka, à ce texte fascinant intitulé
Le silence des sirènes. Kafka commence par se moquer un peu d'Ulysse (dans la version d'Homère):
« Comme preuve que des moyens insuffisants, puérils même, peuvent servir au salut
:
Pour se préserver des Sirènes, Ulysse se boucha les oreilles avec de la cire et se fit enchaîner au mât. Tous les voyageurs,
sauf ceux que les Sirènes attiraient de loin, auraient pu depuis longtemps faire de même, mais le monde entier savait que cela ne pouvait être d'aucun secours. La voix des Sirènes perçait tout et
la passion des hommes séduits eût fait éclater des choses plus solides que les chaînes et un mât. Mais bien qu'il en eût peut-être entendu parler, Ulysse n'y pensait pas. Il se fiait absolument à
sa poignée de cire et à son paquet de chaînes, et tout à le joie innocente que lui procuraient ses petits expédients, il alla au-devant des Sirènes.
Or, les Sirènes possèdent une arme plus terrible encore que leur chant, et c'est leur silence. Il est peut-être
concevable, quoique cela ne soit pas arrivé, que quelqu'un ait pu échapper à leur chant, mais sûrement pas à leur silence. »
Arrêtons-nous un instant pour écouter ce silence. Pour l'ausculter. Il a fait l'objet
d'innombrables gloses, et c'est là tout le charme de Kafka. Sa malice aussi. Certains ont voulu entendre dans ce silence un écho du texte de Plutarque, Sur la disparition des
oracles, ils ont cru reconnaître la voix mystérieuse qui annonçait sur la mer la mort du grand
Pan, la phrase célèbre: « Le grand Pan est mort. »
Cette phrase, les chrétiens l'entendent. Pour Eusèbe de Césarée, elle est prophétique, elle
annonce la défaite des dieux païens, vaincus par le Christ. Mais c'est une victoire de courte durée, car Rabelais (que l'on connaît bien, à Fontenay-le-Comte, et que l'on célèbre régulièrement),
reprenant la tradition chrétienne qui mettait en relation la mort du Grand Pan et l'agonie du Christ, dont l'annonce fut suivie de gémissements et de cris, Rabelais donc considère que
Pan est le Christ lui-même car, écrit-il,
« à bon droit peut-il être en langage grégeois dit Pan, vu qu'il est notre tout
... C'est le bon Pan, le grand Pasteur ... à la mort duquel furent plaintes, soupirs, effrois et lamentations en toute la machine de l'univers, cieux, terre, mer, enfers. Car c'estui très bon,
très grand Pan, notre unique Servateur, mourut lès Hiérusalem, régnant en Rome Tibère César.»
Encore un effort, et Nietzsche peut annoncer la mort de Dieu. C'est ce qu'il fait dans le
fameux livre intitulé Dieu est mort.
Ce serait donc cela, le silence des Sirènes. Le désenchantement dans lequel nous vivons aujourd'hui. Un monde dont les dieux se
seraient absentés, et que Dieu pour finir aurait déserté.
Certains -des esprits forts- interprètent ce silence comme une défaite. Celle de l'obscurantisme. Et ils en retirent de la
fierté: le silence des Sirènes est leur victoire. Cet orgueil leur sera fatal. Les dieux, même morts, détestent l'hybris. Ils la châtient comme il faut. Le silence des Sirènes tuera ces
impudents plus sûrement que ne le faisait leur chant. Et nul n'en réchappera. Ecoutons Kafka:
« Au sentiment de les avoir vaincues par sa propre force et à l'orgueil violent qui en résulte, rien de terrestre ne
saurait résister. »
Commentant ce passage, Roberto Calasso écrit:
« Les hommes essayèrent les artifices les plus divers pour tenter de passer devant les Sirènes et survivre. Certains y
parvinrent. Ils défilèrent à proximité des rochers des Sirènes et les virent passer devant leurs yeux. Dans l'air, un silence parfait. Ils pensèrent alors que le chant des Sirènes n'était qu'une
superstition. Mais cette découverte provoqua chez eux une telle ''outrecuidance'' qu'ils commirent tout de suite quelque action inconsidérée et moururent. Ainsi personne ne sut jamais que le
chant des Sirènes n'existait simplement pas et l'humanité persévéra dans la croyance erronée que ce chant tuait. » Roberto Calasso, K. Gallimard, 2005, p.137.
Arrive enfin Ulysse. Kafka, s'écartant de la version d'Homère, écrit que notre héros fut le seul à se mettre de la cire dans les
oreilles, et à se faire attacher au mât, et qu'il sortit indemne de l'épreuve. De l'épreuve du silence. Car, ultime hypothèse que formule Kafka, « il est possible -encore que l'intelligence
humaine ne puisse plus le concevoir- qu'il ait réellement remarqué que les Sirènes se taisaient et qu'il n'ait usé de la feinte décrite ci-dessus que pour leur opposer, à elles et aux dieux, une
espèce de bouclier. »
Kafka aimerait avoir l'intelligence d'Ulysse; il aimerait pouvoir ruser avec les puissances qui l'assaillent. Il aimerait
ressembler à Sancho Pança. À ce Sancho Pança qu'il installe à
sa table, juste avant. La Vérité sur Sancho Pança date du 21 octobre 1917, Le Silence des Sirènes du 23. Sancho Pança y apparaît comme « un homme libre », car
il « parvint si bien au cours des années à distraire de lui son démon -auquel il donna plus tard le nom de Don Quichotte- que celui-ci commit sans retenue les actes les plus fous,
actes qui, faute d'un objet déterminé à l'avance qui aurait dû précisément être Sancho Pança, ne causaient toutefois de tort à personne. »
Kafka aimerait ressembler à Ulysse, à Sancho Pança, ruser avec les démons en leur laissant croire qu'il croit qu'ils se taisent,
mais c'est peine perdue. En janvier 1922, comme il l'écrit dans son Journal, il subit une violente attaque, « attaque contre la dernière frontière terrestre », « attaque d'en haut,
menée contre moi ».
Les dieux, quand ils dorment, ils ne dorment que d'un oeil. Ils ont le sommeil inquiet. Ils nous inquiètent. Ils nous hantent.
Quand ils se réveillent, ils sont, comme tous ceux qu'on tire de leur sommeil, de fort méchante humeur. Et gare à celui qui passait par là. Il aura beau dire qu'il ne faisait que passer, il ne
sera pas épargné. Regardez Hölderlin. Écoutez ce qui lui est arrivé en chemin, en revenant de Bordeaux, comment il fut foudroyé par Apollon. « Comme on le raconte des héros, je
peux dire qu'Apollon m'a frappé », écrit-il à Böhlendorff (cité par Roberto Calasso in La Littérature et les dieux, Gallimard, 2002, p.19). On veut bien le croire.
Chez Verlaine, leur retour est moins tonitruant, moins glorieux, mais les dieux n'en sont pas moins inquiétants:
« Vaincus, mais non domptés, exilés, mais vivants,
Et malgré les édits de l’Homme et ses menaces,
Ils n’ont point abdiqué, crispant leurs mains tenaces
Sur des tronçons de sceptre, et rôdent dans les vents.
(…) » Les dieux, Premiers vers
Chez Kafka, ce n'est pas seulement la « chasse », avec ce qu'elle a de sauvage et de fatal pour celui qui l'entend passer, c'est encore le chasseur, Le Chasseur Gracchus et il
offre du divin une image bien dégradée. « C'est, nous dit Claude David dans ses Notes, « un Dieu qui vient hanter la terre mais un dieu à demi mort, à demi vivant, suspendu depuis des
siècles entre l'ici-bas et l'au-delà.»
Tous les dieux n'ont pas eu la chance de Neptune, le grand Neptune, maître des eaux et ébranleur du sol et devenu lutin. Certes,
il a un peu rétréci au lavage, mais il survit. Et mène une existence finalement assez joyeuse. Surtout depuis qu'il s'est émancipé hors du peuple des morts.
La question étant posée (ablatif absolu), voyons maintenant à qui elle se pose, et comment on y répond; comment on peut s'y
prendre pour réenchanter le monde.
Cette question semble se poser d'abord aux poètes: c'est leur métier de chanter, leur tâche d'écouter le chant, et, s'il nous a
abandonnés, ou si nous ne l'entendons plus, de réenchanter. Ils vont à l'essentiel. Du moins essaient-ils. Comme Hölderlin. D'habiter poétiquement le monde.
Ou comme Yves Bonnefoy. « On entendait la sirène, écrit-il dans Le Crépuscule des mots (dans Rue
Traversière), on voyait presque la coque bleue dans la pluie d'été, dans l'écume, mais il faut bien reconnaître que l'on est dans une herbe drue, d'où s'élève sans fin le bourdonnement des
abeilles. » On entend la sirène, mais c'est une autre sirène. Et c'est une autre présence. Une pensée de la présence qui n'exclut pas, bien au contraire, le sentiment du sacré.
Ou bien Francis Ponge. L'auteur
du Parti pris des choses.
On a dit son matérialisme « quasi religieux » On retrouve en effet chez lui « le frisson sacré qui saisit le poète devant la présence à la fois saillante et mystérieuse des
choses ». Si Ponge est résolument athée, sa poésie témoigne d'une véritable vénération de la matière. (Jean-Claude Pinson, Habiter en poète,
Champ Vallon, 1995, p.123). Voici le début d'un texte peu connu de lui: « L’Appareil du téléphone » (Pièces,1962). Nous y retrouverons la voix, et même la sirène:
« Lorsqu’un petit rocher, lourd et noir, portant son homard en anicroche, s’établit dans une maison, celle-ci doit
subir l’invasion d’un rire aux accès argentins, impérieux et mornes. Sans doute est-ce celui de la mignonne sirène dont les deux seins sont en même temps apparus dans un coin sombre du
corridor, et qui produit son appel par la vibration entre les deux d’une petite cerise de nickel, y pendante. (...).»
Mais les romanciers ne sont pas en reste.
Je ne reviendrai pas sur James Joyce. Je donnerai simplement deux exemples de voix. Des voix qui sont très actuelles, et féminines. N'y voyez pas d'allusion aux sirènes. Celles de la renommée,
elles n'y sont pas plus sensibles que ça, je veux dire que les autres écrivains. Quant aux autres, les sirènes historiques -ou légendaires-, elles les voient passer sans détourner leurs regards,
elles les écoutent chanter ou se taire sans se boucher les oreilles.
Toutes les deux sont dans le réel, immergées et attentives à tout ce qui le compose, curieuses de l'entendre chanter. Ou, s'il
se tait, de mettre en mots son silence.
Voici, pour commencer, Anne Serre, ce passage de Petite table, sois mise! J'ai le sentiment, parce que la scène se
déroule au bord d'un lac italien, d'attendre le Chasseur Gracchus, de le voir arriver.
« C'est à vingt ans que je partis pour Pallanza sur le lac Majeur. Là encore le souvenir me fait défaut: comment ai-je
choisi cette destination? Il y avait un lac, c'est un fait, mais non pas sombre et luisant comme celui de la salle à manger, quoique à bien y regarder, il y eut ce bateau glissant de nuit sur
l'eau noire, ce bateau venant à moi, silencieux, presque fantôme, comme pour m'annoncer une nouvelle. Ai-je su la déchiffrer? Je ne le crois pas. J'ai su voir ce bateau chargé d'une révélation
qui m'était destinée, mais longtemps je n'ai tenté ni de monter sur son pont, ni d'entrer dans ses cabines, et quand je circulais sur d'autres bateaux-promenade, me rendant sur les îles Borromées
ou sur l'autre rive, c'était seulement pour vérifier que l'hôtel où je logeais à Pallanza et où j'étais arrivée sans guide touristique, sans réservation ni recherches d'aucune sorte, était
vraiment le plus réussi de toute la côte. Une aubaine.
L'hôtel de Pallanza était lui-même semblable à un vaisseau, un paquebot blanc. Il se dressait sur la rive, sa façade blanche un
peu décatie illuminée par le soleil. On pénétrait dans un vaste hall recouvert de tapis minces, on levait la tête, et les quatre ou cinq étages de l'hôtel apparaissaient alors jusqu'au dôme,
bordés par une galerie laissant au centre un grand espace vide. Je pris bien sûr une chambre au prix le plus bas. Elle était à l'étage le plus haut. Il me semble qu'elle coûtait cent vingt
francs. Quand, après dix jours, je voulus payer ma première note -j'avais prévenu que je resterais plusieurs semaines-, on repoussa mon offre. Je paierais plus tard, au moment de partir. On me
faisait confiance. Je me rappelle avoir cependant versé ces premiers mille deux cents francs pour être en règle avec moi-même.
La chambre était petite et modeste avec son lit à une place et son placard en bois blanc. Il y avait un lavabo surmonté d'une
glace où j'inscrivis "Ciao Luna! Ciao Rosa!" à l'intention des femmes de chambre, le jour de mon départ. Il y avait une porte-fenêtre et un balcon sur lequel je m'installais avec la chaise et la
table pour lire et écrire. De ce balcon, je voyais le lac.
Je la voyais donc tout de même, cette surface miroitante! Cette surface sur laquelle s'incliner, interroger les reflets qui
venant du ciel semblaient pourtant venir des profondeurs. Je passai beaucoup de temps sur mon balcon à regarder, surtout le soir quand le soleil déclinait. Je passais aussi beaucoup de temps en
bateau, allant d'une île à l'autre, d'une rive à l'autre, comme si je voulais circonscrire, embrasser, considérer de tous les points de vue possibles cette table immense trop grande pour ma
vie. »
Anne Serre,
Petite table, sois mise!
Verdier
Voici maintenant Féérie générale, d'Emmanuelle Pireyre. D'elle je pourrais dire ce qu'elle dit des Kids.
« Les kids ne sont ni cyniques ni indifférents aux dossiers qu'ils mixent. La circulation opère de dossier en dossier. Ils
inventent le nouveau plaisir d'être à la fois immergé dans la forêt des choses, et au-dessus; au-dessus et néanmoins immergé. »
Féérie générale, l'Olivier. Page 203.
« La montagne était blanche, le paysage intensément reposant. Les choses se présentaient sur le blanc les unes après les
autres comme au premier jour. Les choses s'avançaient en toute simplicité, non pas timides mais sans orgueil, s'avançaient une par une, deux par deux sur la neige, et chacune se présentait en
quelques mots comme l'avaient fait les animaux durant la semaine de la Création. Il y avait une super écoute entre participants, attentive et tout. Même quand plusieurs choses étaient
coprésentes, il restait de l'espace vide autour, beaucoup de blanc les séparant. Chacune rayonnait dans son unicité lumineuse de chose. Ainsi donc, été, hiver, la montagne ne se laisse pas
impressionner par les éléments variables, on voit qu'elle est là depuis l'ère primaire, ou tertiaire, constamment au top. »
Féérie générale, l'Olivier. pp. 216-217.
« Les amis ou les proches qu'ils avaient sur place, dans les Pyrénées, et chez qui ils passaient les vacances, faisaient
office de comédiens; comédiens amateurs donc qui interprétaient parfois leur propre rôle, le rôle qu'ils avaient eu dans le rêve réel. »
Féérie générale, l'Olivier. pp 238-239
Après la « mort de Dieu », ce n'est donc pas seulement la poésie qui sert d'asile à
cette demande de divin. Le roman -et le roman le plus contemporain- prend en compte le désenchantement du monde, et y répond à sa manière. Par une féérie générale.
Voici, pour conclure, et pour laisser malgré tout le dernier mot au poète, ce que cette question inspire à Robert
Marteau:
« Entre la multitude des morts
Et l’infinitude qui n’est pas née
D’un pas incertain nous acceptons de vivre,
À la vie liés par spires et rubans,
Antres métalliques et passages
Où les forgerons frappent sans que nous éveillent
Ni le bruit ni les coups. Rumeur
Des mers depuis longtemps retirées, l’imperceptible
Froissement que le sang perpétue
Et sur un fleuve en nous contenu
Nautes que hantent des images, entre d’étroites rives
Nous dérivons, à genoux les uns
Les autres la rage aux dents. L’éclat des rires
Les seins sous la pâmoison soulevés, les sexes brandis
Toute la joie de la guerre ancienne
Ne nous gardent pas au verger, le désir
D’une divine condition sur soi-même
Se referme et nos plus belles traces
Sont des ombres peintes. »
Robert Marteau, in Études pour une muse, Champ Vallon, 1995.
Et maintenant, si vous aimez les sirènes, allez donc voir comment elles chantent (ou se taisent) chez J.C. Bourdais. C'est une très bonne adresse.
