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12 décembre 2012 3 12 /12 /décembre /2012 06:59

 

Où l'on voit que le moine bénédictin et le geek, au fond, c'est pareil

 

Que l'un et l'autre sont des solitaires. Des NoLife. L'un, parce qu'il compile, autrement dit télécharge comme un malade, en toute illégalité, en toute impunité. L'autre n' a jamais entendu parler de la mastication des morts dans leurs tombeaux, il n'imagine pas la morne rumination que nous avons connue, Denis Cascarino et moi (lui un peu plus que moi), à la Maison Romaine, pourtant il lui arrive, surtout s'il est un Nerd, de s'abîmer dans la contemplation de son néant. Tous les spécialistes vous le diront, autant les geeks se rassemblent et se mêlent au reste de la population, autant les nerds restent entre eux. Ils gémissent et ils s'aiment. Plus ils gémissent et plus ils s'aiment.

Nous avons vu deux beaux exemples d'inadaptation sociale et à quel point, malgré les apparences, ils se ressemblent. Retournons maintenant, car nous avons des livres à rapporter, notamment un Huysmans qu'on nous réclame depuis des lustres, à la bibliothèque. Et d'abord, rappelons-nous qu'elle a déménagé, avec les boiseries de l'ancienne bibliothèque abbatiale de Moyenmoutier, rue Saint-Michel où elle est devenue une superbe médiathèque. La Bibliothèque Multimédia Intercommunale Épinal-Golbey. La BMI, comme l'appellent ceux qui la fréquentent. Ces derniers, tout en la fréquentant, songent à la vieille bibliothèque municipale, au rouge pompéïen, à l'atrium qui les accueillait quand ils venaient rapporter leurs livres, à celui (ils n'ont jamais su son nom), voûté à force de se pencher sur le grand cahier où il recopiait tout ce qui sortait, barrait tout ce qui rentrait, raison pour laquelle il avait des pièces de cuir cousues à chaque coude, un teint parcheminé rappelant aussi, vaguement, le papier maïs qui lui collait aux lèvres, longtemps après qu'il avait arrêté de fumer. Ils y songent sans nostalgie: la Maison Romaine, aujourd'hui, est occupée par une armée de cyberzombies. On les appelle pudiquement les travailleurs du Web, je devrais dire magiquement, car on les appelle ainsi pour ne pas les appeler, pour ne pas évoquer leurs grognements. On les a reconnus, même si on ne porte pas ses lunettes (c'est pure coquetterie), ce sont les morts en train de mastiquer. Et parmi eux, le cul vissé sur son siège, l'oeil rivé sur l'écran, une main crispée sur le clavier, l'autre sur la souris, Denis Cascarino. Il est un mort qui mange. Il mange comme un porc. Il mange sa propre chair. Mais évitons de le regarder. De lui jeter un regard qu'il interprètera mal. Qu'il verra comme un mauvais regard. Parlons plutôt de nous.

Denis Cascarino eut lui aussi, en son temps, un rôle décisif dans l'émancipation des lutins hors du peuple des morts: il était prof. De lettres classiques. Cacique, il corrigeait, car il ne manquait pas d'humour. Ce qui était assez rare chez les collègues. Du moins de sa discipline. Cela mérite donc d'être signalé. Mais j'en parle au passé, comme s'il était mort. Comme si j'étais en train de rédiger une notice nécrologique. Alors qu'on est voisins. Et des amis, même si on ne s'est pas vus depuis cinq ans. Pas fait un signe.

Denis Cascarino se demanderait s'il est possible d'écrire sa propre nécrologie, de son vivant, et comment, à quelle personne, en combien de mots, dans quel style, il me le demanderait, j'accepterais. D'écrire cette ébauche d'article pour WIKIPÉDIA. L'encyclopédie libre. Je lui soumettrais le brouillon, il le corrigerait. Me ramènerait à l'essentiel si je m'en écartais. Si je perdais mon sujet à force de digressions. Ce n'est peut-être pas la peine de me tuer une seconde fois, me dirait-il avec son humour. Évitons les questions qui paralysent, lui répondrais-je, jetons-nous à l'eau. Elle est glacée, je te préviens.

S'il porte le nom (sinon le maillot) d'un célèbre joueur de foot irlandais, Denis Cascarino est né le 13 mars 1953 à Épinal, dans les Vosges. C'est donc, malgré son patronyme italien, un authentique potor Mosellae: un « buveur de Moselle », comme dit Sidoine Apollinaire. Comme il l'écrit à son ami Arbogast, comte de Trèves. « Tu bois de la Moselle et tu rotes le Tibre ». Ce qui signifie qu'il habitait au milieu des barbares, mais qu'il restait fidèle à Rome. Et son meilleur représentant. Et la plus belle illustration de son génie. Mais n'en jetons plus. L'évêque (si c'est bien le même) ne pourra bientôt plus chausser sa mitre. Et Denis Cascarino se morfond. Il attend que la Moselle vienne le distraire avec ses vannes. Ou, parce qu'elles ne sont pas drôles, que les petits bateaux -qu'on prépare toute l'année pour les Champs-Golots, pour courir sur place, place des Vosges ou devant l'Hôtel de ville- retrouvent leurs jambes. Il écoute, en attendant, la mastication des morts dans leurs tombeaux. Lui-même mâche. Comme un porc, comme tous ceux qui ont renoncé à la glandée pour finir leur version. Puis au Gaffiot: il n'y en a que deux à la bibliothèque. Et les latinistes sont légion à la Maison Romaine. Et à cette époque.

Qu'est-ce qui pourrait bien arracher Denis Cascarino à sa morne rumination? On se le demande. Vous vous le demandez. Et vous me demandez de presser le pas. Car une nécrologie dépasse rarement les quinze lignes. C'est un long pitch, pas trop long j'espère. On doit procéder par étapes. Dix, pas plus. Ou trois paragraphes. Dire le nom (c'est fait), la date et le lieu de naissance (c'est fait aussi), mais je réalise, à mesure que j'avance, que je fais fausse route, que l'autoroute indique la direction de Reims, Calais, l'Angleterre, alors que je croyais rouler vers Épinal.

Ce que Denis Cascarino me demandait, au départ, c'était d'écrire une notice biographique, et non une nécrologie. J'avais mal saisi, et lui-même (je peux le dire, vu qu'il n'est pas là) confondait les deux exercices. J'accède donc à sa demande. Et j'oublie que Tony Cascarino est lui aussi né d'un père italien. Mais d'une mère anglaise. Après avoir été coiffeur, maçon et évolué en division d'honneur, il fit les beaux jours d'Aston Villa, de Chelsea, de Marseille, pour ne citer que les clubs les plus prestigieux. Et joua 88 fois dans l'équipe d'Irlande. À la fin de sa carrière, Cascarino confesse qu'il n'aurait jamais dû jouer en équipe d'Irlande, sa mère ayant été adoptée (ce qu'elle lui révéla tardivement ). « I didn't qualify for Ireland. I was a fraud. A fake Irishman, déclare-t-il. Je n'avais pas le droit de jouer pour l'Irlande. J'étais une arnaque. Un faux Irlandais. » Il mit fin brutalement à sa carrière et se consacre désormais au poker.

 

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 07:53

 

Cueillir les traces est notre coeur de métier. Les lire. Les traces présentes du passé. Mettre des hypothèses en concurrence. Aujourd'hui, est-ce un symptôme de la crise que nous traversons, de cette crise systémique ou bien l'éternelle méchanceté humaine, l'archéologie est un domaine où la compétition est particulièrement féroce. Il suffit de jeter un oeil à certains commentaires sur Facebook, de pousser, après un Spritz con Aperol comme à Venise, la plaisanterie jusqu'à ces forums où la discussion très vite dégénère, où l'on s'invective entre confrères, avec une agressivité incroyable, la volonté de disqualifier l’adversaire par des concepts élastiques et mal définis tels que « pensée magique », « pensée non rationnelle », pour s'en convaincre. Pour constater qu'on n'est plus dans la science, mais dans une stratégie qui n'a pas d'autre but que la polémique.

Quand je dis que ma mémoire me dépasse, ou qu'elle est trop grande pour moi, je reconnais qu'elle n'est pas seulement capacité de représentation du passé, mais aussi ce qui me permet d'imaginer ce que je ne verrai jamais; et de dire, comme je le fais ici, comme je le ferai souvent dans cette confession, je me souviens.

Par exemple de cette tablette d'exécration trouvée en 1887 à Rom (Deux-Sèvres), dans le puits d'une villa. On a voulu lire dans ce plomb, dans cette écriture cursive tardive faite peut-être de latin vulgaire associé à des mots celtiques, un roman dans le milieu des mimes gallo-romains. En proie à la jalousie, l'auteur de ce drôle de mail adresse, à des démons dont je ne donnerai pas le nom (je ne pratique ni ne crains la magie noire, j'ai seulement horreur du name dropping), une liste de douze collègues et tout particulièrement Sosio, son rival, à qui il souhaite d'avoir la fièvre, de délirer, de souffrir tous les jours, de ne pouvoir se faire entendre (ne riez pas, les mimes à l'époque n'étaient pas muets, c'est après, et à cause de gens comme lui, qu'ils le sont devenus), de ne pouvoir sacrifier (à Vénus?), de ne pouvoir jouer le rôle de la femme sur un poulain. Et bien entendu (n'y voyez pas de jeu de mots) de ne pouvoir l'emporter sur un certain nombre d'autres mimes. Mais leurs rivalités ne sont rien en comparaison de celles qui déchirent le milieu des archéologues. D'un côté on a un texte latin vulgaire possible, mais qui ne correspond pas du tout à la réalité. De l'autre une interprétation gauloise avec beaucoup d'étymologies fantaisistes. Et des deux une haine, une violence qui n'a rien à envier à celle dont les mimes étaient capables, si le roman est vrai. Aux dernières nouvelles (je tiens cela d'un confrère qui jouait les guides lors des Journées du patrimoine) on serait enfin parvenu à lire cette defixio: c'est du grec!

 

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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 07:08

 

Ils sont dans la cuisine de Maurice Clavel, assis autour d'une table. Ils s'interrogent collectivement. «On verra peut-être à la fin de ces entretiens ce qui nous réunit ici à Vézelay, mais on pourrait peut-être se poser tout d'abord la première question: quand c'est que tout a commencé? » 

On ne se demande pas qui parle. C'est une voix sans visage. Une de ces voix arbitraires dont on voit bien, malgré les cigarettes qui fument, ou à cause des volutes qu'elles font, du nuage, qu'elle est d'un langage qui se développe au-dessus d'eux. Sans eux. En 1977, le monde est encore un théâtre. Un petit théâtre. Où ça parle. Où on peut également se taire. Comme André Glucksmann. Venu là en Nouveau Philosophe. Pour écouter les maîtres penser. Tout en cherchant sous sa frange et dans sa tasse comment user de la faculté d'interrompre. Mais personne n'ayant répondu à cette question qui n'en était pas une, qui était seulement une façon d'amorcer la discussion, ou de relancer une conversation assoupie, il a du mal à habiter la fonction d'intellectuel.

« Alors Michel Foucault, au fond, depuis quand sommes-nous ici? ».

Et Michel Foucault, parce que la philosophie est aussi une pratique très amicale: « Pour moi depuis le café. »

Je ne voudrais pas réduire les entretiens de Vézelay à ces répliques écrites, croirait-on, pour le théâtre, ou tirées d'une pièce de Raymond Roussel où des personnages qui sont des marionnettes, des momies, recommencent indéfiniment telle scène de leur vie. Un peu comme ceux « qui à chaque heure sortent quasi immobiles de l'horloge et par des gestes toujours semblables montrent à la fois l'écoulement et l'identité du temps. »

(« Raymond Roussel par Michel Foucault », Photogrammes du 21/11 1962 , RTF France 3 National)

Dans cette émission radiophonique, Michel Foucault ne dit rien du « cérémonial où Roussel avait figé chaque jour de sa vie »; il faudra lire son Raymond Roussel pour le découvrir, attendre la page 200 (Le Chemin, nrf, Gallimard): « il ne portait ses faux cols qu'un matin, ses cravates trois fois, ses bretelles quinze jours; il jeûnait souvent pour que la nourriture ne trouble pas sa sérénité. » Et il ne parle pas des repas, des quatre repas pris à la file, invariablement de 12h 30 à 17h 30.

Michel Foucault n'écrit pas la vie de Raymond Roussel. D'autres s'en chargeront, par exemple François Caradec. Il ne dit rien non plus de la sienne. Lui-même avait ses rituels. Un bananier. Mais c'est Mathieu Lindon qui raconte, dans Ce qu'aimer veut dire (P.O.L. 2011), qu'il en flambait les fruits et les offrait comme dessert à chaque dîner qu'il organisait chez lui.

Michel Foucault, dans cette émission radiophonique du 21 novembre 1962, parle d'autres fêtes, « plus concertées, plus horlogères, plus inquiétantes », de ces fêtes silencieuses comme des cauchemars, « naïves et obstinément meurtrières » auxquelles Raymond Roussel nous convie, dans son théâtre et dans ses livres.

Il parle du langage. D'un langage qui se découpe selon une mécanique mystérieuse. Il parlera ailleurs, à propos des Impressions d'Afrique et de Locus solus, « des machines à répéter les choses dans le temps, à les prolonger d'une existence monotone circulaire et vidée, à les introduire dans le cérémonial d'une représentation, à les maintenir, comme la tête désossée de Danton, dans l'automatisme d'une résurrection sans vie. Comme si un langage ainsi ritualisé ne pouvait accéder qu'à des choses déjà mortes et allégées de leur temps; comme s'il ne pouvait point parvenir à l'être des choses, mais à leur vaine répétition et à ce double où elles se retrouvent fidèlement sans y retrouver jamais la fraîcheur de leur être. Le récit creusé de l'intérieur par le procédé communique avec des choses creusées de l'extérieur par leur propre mort, et ainsi séparées d'elles-mêmes: avec, d'un côté, l'appareil impitoyablement décrit de leur répétition, et, de l'autre, leur existence définitivement inaccessible. Il y a donc, au niveau du «signifié», un dédoublement symétrique de celui qui sépare dans le «signifiant» la description des choses et l'architecture secrète des mots. » (Michel Foucault, Dits et Écrits, page 213)

Il sera souvent question, dans son Raymond Roussel, de ce langage dont la lame mince fend l'identité des choses, les montre irrémédiablement doubles et séparées d'elles-mêmes jusque dans leur répétition. « Cruauté de ce langage solaire qui au lieu d'être la sphère parfaite d'un monde illuminé fend les choses pour y instaurer la nuit. » (p. 205)

Mais le langage ne répète pas seulement les choses, il n'est pas que ce double des choses qui les fait décoller d'elles-mêmes. Le langage décolle aussi de lui-même quand on le répète.

Pour peu qu'on « aménage selon une recette simple tous les hasards du langage et de l'inspiration ». « Les écrivains de l'avenir pourraient l'exploiter avec fruit », dit Raymond Roussel. Ce que ne manquera pas de faire l'OuLiPo qui le considère, malgré ce langage « posthume et secret » qui cache plus qu'il ne dévoile, comme le plus grand des « plagiaires par anticipation ».

Peut-être convient-il de prêter une oreille plus bienveillante aux cirons chanteurs, aux refrains folkloriques de ce pêcheur breton nommé Lelgoualch, qui joue du pipeau avec son tibia amputé, de regarder autrement l'homme-tronc qui est un homme orchestre, le coq Mopsus qui écrit son nom en crachant du sang, et enfin ce Fogar qui s'ouvre les veines, qui en tire un étrange cristal verdâtre et mou, trois caillots ressemblant à de minces bâtons d'angélique transparents et poisseux.

Quelle différence y a-t-il entre la description d'une statue roulant sur des rails en mou de veau et la description d'une étiquette d'eau d'Evian? Aucune, nous répond un Michel Foucault plus chauve que jamais et Lucius Egroizard réunis.

Ainsi opère ce « langage méticuleux et mat ». Il glisse sa lame. Lentement, et la barque « lie ces figures immobiles et muettes à son propre mouvement et sépare en silence les deux bords de l'identique. » C'est autre chose que le tireur qui à coups de fusil (Gras) sépare d'un oeuf le blanc et le jaune. Et c'est la même chose.

Rappelons ici les exploits de Fuxier dans les Impressions d'Afrique. Le sculpteur présente des pastilles bleues qui en fondant dessinent dans l'eau des images. L'une d'elles est une scène de festin, et nous lisons que le « dessin liquide était si poussé qu'on distinguait par endroits l'ombre des miettes de la nappe ».

Le maître est absent. Nous le découvrons. Il s'est retiré de la scène. Celui qui a réglé ce cérémonial jusque dans ses moindres détails a opté pour un retrait essentiel. Après ses échecs répétés. Voici donc

« l'asperge mise au rancart

après un coup de dent ».

En qui nous reconnaissons sans trop de mal le «héros méconnu» et rejeté par ses pairs (comme le Tintoret chassé par Titien et repoussé tout au long de sa vie par les peintres de Venise), et Raymond Roussel. Sa doublure. C'est elle qui nous accueille. Dans son palais de carton. Dans cette « chambre non balayée ». On veut montrer qu'ici « on jette gras », et par là-même attirer sur la maison, avec ces reliefs de repas et grâce à leur pouvoir magique, l'abondance et la prospérité. Ou tout simplement en éloigner la mort. La semer, comme il tentera de le faire en 1925 avec son petit palace roulant, sa Rolls-roulotte.

Tout à sa pâture sanguine, il ne nous a pas vus venir. Il ne nous a pas entendus. La succion qu'il était occupé à décrire, avec sa précision légendaire, comme autant d'ombrelles gloutonnes, et qui donnerait naissance aux fameuses méduses de Fogar, ne lui en laissait pas le loisir.

Il nous aurait vus, il nous aurait entendus, l'amphitryon n'aurait su quoi offrir à ses hôtes. Que la statue de l'ilote grec roulant sur les rails en mou de veau. Que la description méticuleuse, profondément réaliste d'une image qui aurait pu figurer dans Un chien andalou. Cette « substance crue, rougeâtre et gélatineuse qui n'était autre que du mou de veau donnait l'illusion exacte d'une portion de voie ferrée... »

Et Michel Foucault, parce que la maladie de cet homme est notre problème, ce qui nous permet de parler de lui à partir de son propre langage: « Ce chemin de fer mou avec des rails tremblants taillés dans une chair grise et rose, ces viscères tièdes, écoeurants, si proches de ceux qu'a vus parfois le Tintoret... »

Je dis Michel Foucault, mais ce pourrait être n'importe quelle momie. Martial Canterel. Cette « marionnette où se composent la méticulosité et le sang » nous accueillerait, si elle nous voyait. Elle traduirait, pour ses invités s'ils étaient autre chose que des personnages sculptés par Fuxier dans les grains de raisin, les phrases qui sortent de la bouche de Danton, ou ce qu'il en reste. Les phrases qui passent sur les vestiges de lèvres de l'orateur. Ces grandes phrases silencieuses comme des algues. Canterel en donnerait une description minutieuse, l'illusion exacte. Et son langage neutre recèlerait une profondeur aquatique. Nous plongerions avec lui dans l'aquarium verbal. Nous assisterions à l'assassinat ludique des mots. Ce serait comme un grand feu véridique et légendaire.

 

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Vous retrouverez ce texte, avec beaucoup d'autres du même tonneau, ici.

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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 10:33

 

Ce qui frappe, quand on arrive à Fontenay-le-Comte, c'est le silence des sirènes. Celles de SKF se taisent depuis 2009, et ce ne sont pas les autres, celles qu'on n'aimerait tellement pas entendre, qui vous persuaderont qu'on peut réenchanter le monde. Elles vous convaincraient plutôt de l'incongruité, de l'inanité d'une telle question quand les plans de restructuration se multiplient, quand les usines ferment les unes après les autres, et qu'on vous dit, dans le journal que vous avalez avec votre café, combien l'action a gagné , à l'annonce des licenciements; ou qu'on se demande combien, sur les 259 ex-SKF, ont déjà succombé aux sirènes du Front national.

Là, je comprends que je suis à Fontenay-le Compte, et bien réveillé. Même si dans les contes aussi, ça compte, ça ne fait même que ça. Même si je lis, dans les prodiges du jour, qu'un Saintais a trouvé dans un bois de Vénérand un cèpe à cinq têtes et cinq pieds. Certes, la lecture est une cueillette, et je n'ai jamais vraiment rangé mon panier en osier, renoncé à mon couteau suisse, et la forêt de Mervent est proche, où en ce moment on en ramasse des kilos. Mais se promener à Fontenay un samedi matin, à l'heure du marché, sans intention d'y rien acheter, ce n'est pas tout à fait comme aller dans la grande forêt, dans un espace ouvert aux rencontres et au merveilleux. Certes, il y a les deux sirènes du portail sud, mais j'ai beau faire le tour de Notre-Dame, et toutes les rues, les façades de la vieille ville, je ne les trouve pas. Je n'évite pas la naïade (elle est, en ces jours pluvieux d'octobre, dans son élément), je file même un petit coup de main à la cariatide et à son atlante: ils sont fatigués de porter toute la misère d'un monde qu'ils n'imaginaient pas ainsi. Je m'arrête à la belle Fontaine des Quatre-Tias, avec ses quatre tuyaux et ses deux licornes. Je vais boire avec les deux licornes à cette fontaine gigogne, puis saluer Mélusine dans sa demeure. Un bâtiment Renaissance, une tour ronde sur laquelle la fée bâtisseuse est représentée au-dessus d'une fenêtre géminée, avec sa queue de poisson, son miroir et son peigne: c'est aujourd'hui le Trésor Public. Dont une autre Mélusine vous ouvre les portes, une Mélusine du XXe, mais fidèle à sa légende, puisque la fée, pour celui qui accepte de l'épouser, qui en l'épousant la délivre de l'immortalité, est une source intarissable de richesse.

J'ai rempli mon panier de frontons, de putti, de vestiges d'Italie, je l'ai garni de naïades, de mélusines, de vierges sages et de vierges folles, mais pour les deux sirènes du portail sud de Notre-Dame, je rentre bredouille.

J'apprendrai plus tard, et trop tard, qu'elles ornent les piédroits du portail sud de l'église Saint-Jean.

Et que ces sirènes ne sont peut-être pas des sirènes.


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Alors, réenchanter le monde? C'est quand même pour ça que je suis venu à Fontenay-le-Conte. Pour poser la question, et tâcher d'y répondre.

 

Parlons d'abord du chant.

Que faut-il entendre par là?

Commençons par écouter Homère, le chant XII de l'Odyssée, les Sirènes. Avant de les écouter se taire, d'ausculter leur silence, quelle réponse lui apporter, voyons comment elles chantent, et ce que nous risquons à les écouter.

Circé a prévenu Ulysse du charme fatal des Sirènes. Il est perdu celui qui, par imprudence, écoute leur chant. Les Sirènes le charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie, autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en putréfaction.  Ulysse, suivant les recommandations de Circé, se fait attacher au mât de son navire après avoir bouché à la cire les oreilles de ses compagnons. Quand s'élèvent les voix enchanteresses, Ulysse cède à son désir et demande à être délivré. Mais ses compagnons eux aussi suivent les conseils de Circé: avant qu'il n'écoute avec une grande volupté la voix des Sirènes, ils le chargent de plus de liens encore. Ainsi le vaisseau peut s'éloigner de l'île sans dommage et se diriger vers... Charybde et Scylla !

Ce passage montre que notre héros, en cédant à son désir, a bien failli échouer. Écoutons-le:
« Elles disaient, lançant leur belle voix, et dans mon coeur, je brûlais d'écouter...»
Le chant des Sirènes a inspiré les artistes. Chacun y va, si je puis dire, de son interprétation.

Ainsi, chez Homère, on parle de deux sirènes. Dans les représentations, on en trouvera plus tard souvent trois. Par exemple sur la mosaïque romaine de Dougga exposée au Musée du Bardo, où elles apparaissent comme des femmes-oiseaux, avec ailes et pattes d'oiseaux. Quand on regarde de près ces dames-oiselles, on voit que l'une chante, et que les deux autres jouent de la flûte.


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Elles seront même sept dans le tableau de John William Waterhouse, un préraphaélite anglais.


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Ensuite, on constate qu'il n'y a pas qu'Ulysse qui soit sorti vainqueur de cette épreuve, il y a eu aussi Orphée: il s'en est tiré en couvrant leurs chants avec le sien et avec sa cithare.
Cet épisode est raconté par Sénèque dans Médée :

« Quel est le marin d'Argo qui n'a pas tremblé?

Quand les monstres de l'Italie,

Les sombres sirènes

Bercèrent la mer de leurs chants,

Orphée le Thrace prit sa cithare

Et joua

À son tour il les enchaînait à sa voix

Et les entraînait dans le sillage du navire

Sénèque, Médée, Choeur II, 301-379, traduction Florence Dupont.

Orphée a vaincu les sirènes et leurs sortilèges par la puissance et la beauté de son chant, mais contrairement à leur légende, les Sirènes ne se tuèrent pas après avoir laissé le navire Argo s'enfuir. C'est un signe. Que la voie est ouverte. Qu'on a le choix, dès lors, entre désenchanter le monde, et le réenchanter. Entre la manière poétique, qui est celle d'Orphée, d'accéder aux mystères de la Nature, par l'initiation, et celle, violente, de Prométhée. C'est celle de la science et de la technique quand elles veulent arracher à la Nature ses secrets. (Cf Pierre Hadot, Le Voile d'Isis) Celle-là, bien sûr, contribue à désenchanter le monde. À la mort du Grand Pan, et, plus tard, de Dieu.

Mais nous n'en sommes pas là. Nous venons juste de laisser Orphée à sa stratégie de « chant contre chant » (celui, envoûtant, d'Orphée, contre celui, ensorcelant, des sirènes), d'enchantement contre enchantement. On est presque dans un cas de contre-magie. Où à un charme répond un autre charme. Destiné à éloigner le mal, à faire que les malheurs tombent sur d'autres têtes. On en trouve encore aujourd'hui dans certaines tombes qu'on fouille, ou par hasard dans les puits. Ici, Orphée se comporte comme Ulysse. Comme le non moins rusé Sancho Pança dans la version de Kafka. Comme Kafka lui-même. Il se débrouille pour ne pas entendre le chant des sirènes, pour échapper à l'emprise de leur voix en se concentrant sur autre chose. Il suit sa voix et passe son chemin.

La solution d'Orphée (d'après Sénèque) est à noter, car c'est celle qu'a choisie Joyce dans son Ulysse. Ou, pour le dire autrement, Ulysse chez Joyce. Ulysse ou Léopold Bloom, son avatar. Chez lui l'épisode correspondant est le chapitre XI, qui s'intitule bien sûr Les Sirènes (traduction de Tiphaine Samoyault dans la dernière édition), chapitre clé, véritable tournant du livre et de l'oeuvre, auquel Mary Mac Loughlin consacre de magnifiques pages. Je cite son Joyce et les sirènes:  

« C'est à partir du chapitre onze, Sirens, chapitre qui met en scène le mythe des sirènes, que Joyce commence réellement à explorer les possibilités et les limites du langage. » Pour Homère, le danger réside dans le chant des deux sirènes penchées sur les rochers. Chez Joyce, elles sont deux aussi, deux serveuses évidemment séduisantes, deux barmaids -mermaids- qui tentent le client, elles s'appellent Miss Douce et Miss Kennedy. Mais au-delà d'elles, c'est tout l'épisode qui se met à chanter. « Le lecteur se trouve ensorcelé par le texte lui-même, et, comme Ulysse, a besoin d'attaches pour ne pas se perdre, pour ne pas succomber. » L'épisode des sirènes a lieu dans l'hôtel Ormond où Bloom s'arrête en chemin pour manger. « Contrairement à ses compagnons dans l'hôtel, il n'est jamais entièrement absorbé par la musique envahissante qui remplit le lieu. Son monologue intérieur est à entendre en contrepoint des arabesques des ''Sirènes''; sa souffrance et ses fantasmes servent de défense contre leur emprise. » Exactement comme Orphée dans la pièce de Sénèque.

 

Qu'avait-il de si magique, le chant des Sirènes?

Écoutons encore une fois Homère:

«Elles disaient, lançant leur belle voix, et dans mon coeur, je brûlais d'écouter... »

« Ce désir d'écouter au-delà des mots symbolise, à mon avis, le pouvoir de la séduction par les sons. Ce ne sont pas les paroles proférées, mais la voix elle-même qui capte l'auditeur. Ce n'est pas le sens, mais le son qui le réduit à l'inertie, et lui fait lâcher le mât. (…) La voix se fait entendre en tant que telle, coupée de tout message, voire même de locuteur. Dans le mythe, les Sirènes n'étaient pas perçues elles-mêmes pendant l'émission de leurs voix. Elles sont voix pure. » Mary Mac Loughlin

On est là sur ce que Michèle Aquien appelle joliment « L'autre versant du langage »: celui du rêve, de la poésie. Le langage n'est pas destiné à la communication, il s'oppose même au langage ordinaire en ce qu'il donne la primauté au signifiant. Au son. À la voix. On est plutôt dans la jouissance et dans ce que Lacan nomme lalangue.

Quelle est donc cette voix? Et qu'a-t-on tellement peur d'entendre?
On y entend la mer. C'est cela qu'on entend dans la conque tendue par Miss Douce. La mer. Autrement dit son propre désir. Les sons de la mer n'existent que dans l'oreille qui écoute. Voilà la mer. « The sea they think they hear. »

Il y a, sur le site de l'A.L.I. (l'Association Lacanienne Internationale), un texte sur la Voix et la « pulsion invocante », telle que la nomme Lacan; il a pour titre  La Voix de Sirène. D'une incarnation habituelle de la voix maternelle  , et il commente abondamment l'épisode de l'Odyssée. « Quant au chant des Sirènes, quelle définition pourrions-nous donner de leurs Voix? '' La voix qui prend corps '' paraît une définition intéressante car elle rend bien compte de la dimension pulsionnelle attachée au sonore, à la voix. » Puis, revenant sur ces dames-oiselles, on constate que de tous les marins qui les ont approchées, deux seulement en ont réchappé: Ulysse, et avant lui Orphée, celui de la Toison d'Or, qui couvrit leur voix du son de sa lyre. « Dans la voix ravissante des Sirènes, il y a une dimension de la voix comme inarticulée, c'est celle du cri. (…)  Il semble qu'au coeur de ce cri, il y ait l'extrême de la jouissance et de la mort. » Le cri de ces dames-oiselles déchire le silence. Mais se pourrait-il que la voix si puissante, si désirée des Sirènes, n'ait été ouïe que par Ulysse, et cela dans le silence le plus total? Cette voix hallucinée, qui parle à ceux que nous nommons fous, et qu'ils sont seuls à entendre, cette voix de leur propre désir en retour, était-ce cela la voix des Sirènes? C'est ce que semble dire le texte de Kafka qui a pour titre Le silence des Sirènes. Mais est-ce bien ce qu'il nous dit?

 

J'arrive maintenant, pour aborder le désenchantement, à la version de Kafka, à ce texte fascinant intitulé Le silence des sirènes. Kafka commence par se moquer un peu d'Ulysse (dans la version d'Homère):

« Comme preuve que des moyens insuffisants, puérils même, peuvent servir au salut :

Pour se préserver des Sirènes, Ulysse se boucha les oreilles avec de la cire et se fit enchaîner au mât. Tous les voyageurs, sauf ceux que les Sirènes attiraient de loin, auraient pu depuis longtemps faire de même, mais le monde entier savait que cela ne pouvait être d'aucun secours. La voix des Sirènes perçait tout et la passion des hommes séduits eût fait éclater des choses plus solides que les chaînes et un mât. Mais bien qu'il en eût peut-être entendu parler, Ulysse n'y pensait pas. Il se fiait absolument à sa poignée de cire et à son paquet de chaînes, et tout à le joie innocente que lui procuraient ses petits expédients, il alla au-devant des Sirènes.

Or, les Sirènes possèdent une arme plus terrible encore que leur chant, et c'est leur silence.  Il est peut-être concevable, quoique cela ne soit pas arrivé, que quelqu'un ait pu échapper à leur chant, mais sûrement pas à leur silence. »

Arrêtons-nous un instant pour écouter ce silence. Pour l'ausculter. Il a fait l'objet d'innombrables gloses, et c'est là tout le charme de Kafka. Sa malice aussi. Certains ont voulu entendre dans ce silence un écho du texte de Plutarque, Sur la disparition des oracles, ils ont cru reconnaître la voix mystérieuse qui annonçait sur la mer la mort du grand Pan, la phrase célèbre: « Le grand Pan est mort. »

Cette phrase, les chrétiens l'entendent. Pour Eusèbe de Césarée, elle est prophétique, elle annonce la défaite des dieux païens, vaincus par le Christ. Mais c'est une victoire de courte durée, car Rabelais (que l'on connaît bien, à Fontenay-le-Comte, et que l'on célèbre régulièrement), reprenant la tradition chrétienne qui mettait en relation la mort du Grand Pan et l'agonie du Christ, dont l'annonce fut suivie de gémissements et de cris, Rabelais donc considère que Pan est le Christ lui-même car, écrit-il,

«  à bon droit peut-il être en langage grégeois dit Pan, vu qu'il est notre tout ... C'est le bon Pan, le grand Pasteur ... à la mort duquel furent plaintes, soupirs, effrois et lamentations en toute la machine de l'univers, cieux, terre, mer, enfers. Car c'estui très bon, très grand Pan, notre unique Servateur, mourut lès Hiérusalem, régnant en Rome Tibère César.»    

Encore un effort, et Nietzsche peut annoncer la mort de Dieu. C'est ce qu'il fait dans le fameux livre intitulé Dieu est mort.

Ce serait donc cela, le silence des Sirènes. Le désenchantement dans lequel nous vivons aujourd'hui. Un monde dont les dieux se seraient absentés, et que Dieu pour finir aurait déserté.

Certains -des esprits forts- interprètent ce silence comme une défaite. Celle de l'obscurantisme. Et ils en retirent de la fierté: le silence des Sirènes est leur victoire. Cet orgueil leur sera fatal. Les dieux, même morts, détestent l'hybris. Ils la châtient comme il faut. Le silence des Sirènes tuera ces impudents plus sûrement que ne le faisait leur chant. Et nul n'en réchappera. Ecoutons Kafka:

« Au sentiment de les avoir vaincues par sa propre force et à l'orgueil violent qui en résulte, rien de terrestre ne saurait résister. »

Commentant ce passage, Roberto Calasso écrit:

« Les hommes essayèrent les artifices les plus divers pour tenter de passer devant les Sirènes et survivre. Certains y parvinrent. Ils défilèrent à proximité des rochers des Sirènes et les virent passer devant leurs yeux. Dans l'air, un silence parfait. Ils pensèrent alors que le chant des Sirènes n'était qu'une superstition. Mais cette découverte provoqua chez eux une telle ''outrecuidance'' qu'ils commirent tout de suite quelque action inconsidérée et moururent. Ainsi personne ne sut jamais que le chant des Sirènes n'existait simplement pas et l'humanité persévéra dans la croyance erronée que ce chant tuait. » Roberto Calasso, K. Gallimard, 2005, p.137.

Arrive enfin Ulysse. Kafka, s'écartant de la version d'Homère, écrit que notre héros fut le seul à se mettre de la cire dans les oreilles, et à se faire attacher au mât, et qu'il sortit indemne de l'épreuve. De l'épreuve du silence. Car, ultime hypothèse que formule Kafka, « il est possible -encore que l'intelligence humaine ne puisse plus le concevoir- qu'il ait réellement remarqué que les Sirènes se taisaient et qu'il n'ait usé de la feinte décrite ci-dessus que pour leur opposer, à elles et aux dieux, une espèce de bouclier. »

Kafka aimerait avoir l'intelligence d'Ulysse; il aimerait pouvoir ruser avec les puissances qui l'assaillent. Il aimerait ressembler à Sancho Pança.  À ce Sancho Pança qu'il installe à sa table, juste avant. La Vérité sur Sancho Pança date du 21 octobre 1917, Le Silence des Sirènes du 23. Sancho Pança y apparaît comme « un homme libre », car il « parvint si bien au cours des années  à distraire de lui son démon -auquel il donna plus tard le nom de Don Quichotte- que celui-ci commit sans retenue les actes les plus fous, actes qui, faute d'un objet déterminé à l'avance qui aurait dû précisément être Sancho Pança, ne causaient toutefois de tort à personne. »

Kafka aimerait ressembler à Ulysse, à Sancho Pança, ruser avec les démons en leur laissant croire qu'il croit qu'ils se taisent, mais c'est peine perdue. En janvier 1922, comme il l'écrit dans son Journal, il subit une violente attaque, « attaque contre la dernière frontière terrestre », « attaque d'en haut, menée contre moi ».

 

Les dieux, quand ils dorment, ils ne dorment que d'un oeil. Ils ont le sommeil inquiet. Ils nous inquiètent. Ils nous hantent. Quand ils se réveillent, ils sont, comme tous ceux qu'on tire de leur sommeil, de fort méchante humeur. Et gare à celui qui passait par là. Il aura beau dire qu'il ne faisait que passer, il ne sera pas épargné. Regardez Hölderlin. Écoutez ce qui lui est arrivé en chemin, en revenant de Bordeaux, comment il fut foudroyé par Apollon. « Comme on le raconte des héros, je peux dire qu'Apollon m'a frappé », écrit-il à Böhlendorff (cité par Roberto Calasso in La Littérature et les dieux, Gallimard, 2002, p.19). On veut bien le croire.

Chez Verlaine, leur retour est moins tonitruant, moins glorieux, mais les dieux n'en sont pas moins inquiétants:

« Vaincus, mais non domptés, exilés, mais vivants,
Et malgré les édits de l’Homme et ses menaces,
Ils n’ont point abdiqué, crispant leurs mains tenaces
Sur des tronçons de sceptre, et rôdent dans les vents.

(…) » Les dieux, Premiers vers
Chez Kafka, ce n'est pas seulement la « chasse », avec ce qu'elle a de sauvage et de fatal pour celui qui l'entend passer, c'est encore le chasseur, Le Chasseur Gracchus et il offre du divin une image bien dégradée. « C'est, nous dit Claude David dans ses Notes, « un Dieu qui vient hanter la terre mais un dieu à demi mort, à demi vivant, suspendu depuis des siècles entre l'ici-bas et l'au-delà.
»

 

Tous les dieux n'ont pas eu la chance de Neptune, le grand Neptune, maître des eaux et ébranleur du sol et devenu lutin. Certes, il a un peu rétréci au lavage, mais il survit. Et mène une existence finalement assez joyeuse. Surtout depuis qu'il s'est émancipé hors du peuple des morts.

 

La question étant posée (ablatif absolu), voyons maintenant à qui elle se pose, et comment on y répond; comment on peut s'y prendre pour réenchanter le monde.

Cette question semble se poser d'abord aux poètes: c'est leur métier de chanter, leur tâche d'écouter le chant, et, s'il nous a abandonnés, ou si nous ne l'entendons plus, de réenchanter. Ils vont à l'essentiel. Du moins essaient-ils. Comme Hölderlin. D'habiter poétiquement le monde.

Ou comme Yves Bonnefoy. « On entendait la sirène, écrit-il dans Le Crépuscule des mots (dans Rue Traversière), on voyait presque la coque bleue dans la pluie d'été, dans l'écume, mais il faut bien reconnaître que l'on est dans une herbe drue, d'où s'élève sans fin le bourdonnement des abeilles. » On entend la sirène, mais c'est une autre sirène. Et c'est une autre présence. Une pensée de la présence qui n'exclut pas, bien au contraire, le sentiment du sacré.

Ou bien Francis Ponge. L'auteur du Parti pris des choses. On a dit son matérialisme « quasi religieux » On retrouve en effet chez lui « le frisson sacré qui saisit le poète devant la présence à la fois saillante et mystérieuse des choses ». Si Ponge est résolument athée, sa poésie témoigne d'une véritable vénération de la matière. (Jean-Claude Pinson, Habiter en poète, Champ Vallon, 1995, p.123). Voici le début d'un texte peu connu de lui: « L’Appareil du téléphone » (Pièces,1962). Nous y retrouverons la voix, et même la sirène:

« Lorsqu’un petit rocher, lourd et noir, portant son homard en anicroche, s’établit dans une maison, celle-ci doit subir l’invasion d’un rire aux accès argentins, impérieux et mornes. Sans doute est-ce celui de la mignonne sirène dont les deux seins sont en même temps apparus dans un coin sombre du corridor, et qui produit son appel par la vibration entre les deux d’une petite cerise de nickel, y pendante. (...).»

 

 Mais les romanciers ne sont pas en reste. Je ne reviendrai pas sur James Joyce. Je donnerai simplement deux exemples de voix. Des voix qui sont très actuelles, et féminines. N'y voyez pas d'allusion aux sirènes. Celles de la renommée, elles n'y sont pas plus sensibles que ça, je veux dire que les autres écrivains. Quant aux autres, les sirènes historiques -ou légendaires-, elles les voient passer sans détourner leurs regards, elles les écoutent chanter ou se taire sans se boucher les oreilles.

Toutes les deux sont dans le réel, immergées et attentives à tout ce qui le compose, curieuses de l'entendre chanter. Ou, s'il se tait, de mettre en mots son silence.

Voici, pour commencer, Anne Serre, ce passage de Petite table, sois mise! J'ai le sentiment, parce que la scène se déroule au bord d'un lac italien, d'attendre le Chasseur Gracchus, de le voir arriver.

« C'est à vingt ans que je partis pour Pallanza sur le lac Majeur. Là encore le souvenir me fait défaut: comment ai-je choisi cette destination? Il y avait un lac, c'est un fait, mais non pas sombre et luisant comme celui de la salle à manger, quoique à bien y regarder, il y eut ce bateau glissant de nuit sur l'eau noire, ce bateau venant à moi, silencieux, presque fantôme, comme pour m'annoncer une nouvelle. Ai-je su la déchiffrer? Je ne le crois pas. J'ai su voir ce bateau chargé d'une révélation qui m'était destinée, mais longtemps je n'ai tenté ni de monter sur son pont, ni d'entrer dans ses cabines, et quand je circulais sur d'autres bateaux-promenade, me rendant sur les îles Borromées ou sur l'autre rive, c'était seulement pour vérifier que l'hôtel où je logeais à Pallanza et où j'étais arrivée sans guide touristique, sans réservation ni recherches d'aucune sorte, était vraiment le plus réussi de toute la côte. Une aubaine.

L'hôtel de Pallanza était lui-même semblable à un vaisseau, un paquebot blanc. Il se dressait sur la rive, sa façade blanche un peu décatie illuminée par le soleil. On pénétrait dans un vaste hall recouvert de tapis minces, on levait la tête, et les quatre ou cinq étages de l'hôtel apparaissaient alors jusqu'au dôme, bordés par une galerie laissant au centre un grand espace vide. Je pris bien sûr une chambre au prix le plus bas. Elle était à l'étage le plus haut. Il me semble qu'elle coûtait cent vingt francs. Quand, après dix jours, je voulus payer ma première note -j'avais prévenu que je resterais plusieurs semaines-, on repoussa mon offre. Je paierais plus tard, au moment de partir. On me faisait confiance. Je me rappelle avoir cependant versé ces premiers mille deux cents francs pour être en règle avec moi-même.

La chambre était petite et modeste avec son lit à une place et son placard en bois blanc. Il y avait un lavabo surmonté d'une glace où j'inscrivis "Ciao Luna! Ciao Rosa!" à l'intention des femmes de chambre, le jour de mon départ. Il y avait une porte-fenêtre et un balcon sur lequel je m'installais avec la chaise et la table pour lire et écrire. De ce balcon, je voyais le lac.

Je la voyais donc tout de même, cette surface miroitante! Cette surface sur laquelle s'incliner, interroger les reflets qui venant du ciel semblaient pourtant venir des profondeurs. Je passai beaucoup de temps sur mon balcon à regarder, surtout le soir quand le soleil déclinait. Je passais aussi beaucoup de temps en bateau, allant d'une île à l'autre, d'une rive à l'autre, comme si je voulais circonscrire, embrasser, considérer de tous les points de vue possibles cette table immense trop grande pour ma vie. »

    Anne Serre,

    Petite table, sois mise!

    Verdier

 

Voici maintenant Féérie générale, d'Emmanuelle Pireyre. D'elle je pourrais dire ce qu'elle dit des Kids.

« Les kids ne sont ni cyniques ni indifférents aux dossiers qu'ils mixent. La circulation opère de dossier en dossier. Ils inventent le nouveau plaisir d'être à la fois immergé dans la forêt des choses, et au-dessus; au-dessus et néanmoins immergé. »
Féérie générale, l'Olivier. Page 203.


« La montagne était blanche, le paysage intensément reposant. Les choses se présentaient sur le blanc les unes après les autres comme au premier jour. Les choses s'avançaient en toute simplicité, non pas timides mais sans orgueil, s'avançaient une par une, deux par deux sur la neige, et chacune se présentait en quelques mots comme l'avaient fait les animaux durant la semaine de la Création. Il y avait une super écoute entre participants, attentive et tout. Même quand plusieurs choses étaient coprésentes, il restait de l'espace vide autour, beaucoup de blanc les séparant. Chacune rayonnait dans son unicité lumineuse de chose. Ainsi donc, été, hiver, la montagne ne se laisse pas impressionner par les éléments variables, on voit qu'elle est là depuis l'ère primaire, ou tertiaire, constamment au top. »

Féérie générale, l'Olivier. pp. 216-217.


« Les amis ou les proches qu'ils avaient sur place, dans les Pyrénées, et chez qui ils passaient les vacances, faisaient office de comédiens; comédiens amateurs donc qui interprétaient parfois leur propre rôle, le rôle qu'ils avaient eu dans le rêve réel. »
Féérie générale, l'Olivier. pp 238-239


Après la « mort de Dieu », ce n'est donc pas seulement la poésie qui sert d'asile à cette demande de divin. Le roman -et le roman le plus contemporain- prend en compte le désenchantement du monde, et y répond à sa manière. Par une féérie générale.

 

Voici, pour conclure, et pour laisser malgré tout le dernier mot au poète, ce que cette question inspire à Robert Marteau:


« Entre la multitude des morts
Et l’infinitude qui n’est pas née
D’un pas incertain nous acceptons de vivre,
À la vie liés par spires et rubans,
Antres métalliques et passages

Où les forgerons frappent sans que nous éveillent
Ni le bruit ni les coups. Rumeur
Des mers depuis longtemps retirées, l’imperceptible
Froissement que le sang perpétue
Et sur un fleuve en nous contenu
Nautes que hantent des images, entre d’étroites rives
Nous dérivons, à genoux les uns
Les autres la rage aux dents. L’éclat des rires
Les seins sous la pâmoison soulevés, les sexes brandis
Toute la joie de la guerre ancienne
Ne nous gardent pas au verger, le désir
D’une divine condition sur soi-même
Se referme et nos plus belles traces
Sont des ombres peintes. »

Robert Marteau, in Études pour une muse, Champ Vallon, 1995.

 

 

Et maintenant, si vous aimez les sirènes, allez donc voir comment elles chantent (ou se taisent) chez J.C. Bourdais. C'est une très bonne adresse.


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10 septembre 2012 1 10 /09 /septembre /2012 15:07

 

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C'est une drôle de chose que ce melon d'eau. Un fantôme, un symptôme. Présent dans tous les jardins, dans toutes les mémoires, au premier rang des confitures de grand-mère, il semble exclu de la famille. De la grande famille des cucurbitacées. Privé de nom. On ne le trouve pas, ni dans les catalogues de graines rares et anciennes, au point qu'on se demande s'il n'était pas déjà, de son vivant, une survivance. Et maintenant qu'il a disparu de nos tartines, il confirme, par son absence, que l'extrême mobilité du genre melon rend fort difficile l'établissement d'une classification raisonnée. Ce fruit est un faux-fruit, et très polymorphe. Une fausse baie. Comme le concombre, la courge ou la pastèque. Sa peau est celle de la pastèque, lisse et inodore, d'une couleur allant du vert foncé au vert pâle et veiné de jaune. Mais la chair de notre melon d'eau est blanche, ses graines sont rouges, et il n'est pas directement comestible. D'où la confusion, parfois, avec la courge gigérine ou citre qui fait partie, en Provence, des 13 desserts de Noël. Toutefois cette pastèque à confiture est un obus verdâtre, tandis que notre melon d'eau est sphérique. Et on n'est pas au Japon où, pour qu'elle soit plus facile à empiler, à stocker, on a rendu la pastèque cubique. En la faisant pousser dans des bocaux.

Lui il reste au jardin. Fidèle à cette terre qui l'a si bien accueilli. Une sorte d'hôte permanent car semé en avril, cueilli en octobre, jusqu'en novembre, il est, un peu avant ou après Noël, délesté de sa peau, de ses pépins, coupé en petits morceaux qui seront cuits avec leur poids de sucre et deux oranges, deux citrons non traités, dont on utilisera et les zestes et le jus. C'est l'étranger du banquet, on le dit de Moscovie en Charente, mais il vient d'Afrique, de l'Inde ou de la Perse. Via l'Égypte, la Grèce, Rome, et l'Italie de la Renaissance. Il vient nous aider à passer l'hiver et à tenir jusqu'au prochain printemps. On l'a vite adopté, on le traite comme un fils, comme le cochon qu'on élève pour les mêmes raisons et qui saura, lui aussi, se montrer reconnaissant. Généreux. Le goret qui meloune dans son toit. Ce qu'il dit? Que dans cet animal rien n'est bon. Il parle du melon. Il parle entre les dents. Mais on a compris. Qu'il vaut mieux ne pas le manger comme un vulgaire cantaloup. Oublier, si par erreur on a mordu dedans, ce goût de concombre. En revanche, en confiture, c'est l'été toute l'année. Un été comme on n'en a jamais eu. Comme on n'en aura jamais. C'est le paradis à portée de main. En haut de l'armoire. Celui qui y a goûté une fois n'en sera plus chassé.

Ce serait sans doute exagéré d'en faire un marqueur identitaire, l'équivalent du melon et du pineau. Cette confiture de melon d'eau ne sait pas se vendre. Si elle est présente, c'est dans les conversations, au détour d'une discussion, sur un forum où l'on échange ses recettes, où l'on évoque sa grand-mère saintongeaise. Sa grand-mère et ses confitures. La confiture de melon d'eau a un goût d'enfance, d'enfance heureuse. C'est l'antidote rêvé à l'exil, ou à ce qui est ressenti comme tel, l'image, forcément sphérique, du bonheur, d'un bonheur parfait. Perdu ou introuvable quand comme moi on ne l'a pas connu. On a beau le chercher sur l'écran, faire tourner le petit globe en haut à gauche, on ne le trouve pas. Ce melon qui n'est pas un melon. Ni une pastèque. Ou une pastèque à confiture. Comme cette courge appelée gigérine (parce que de Jijel, en Algérie) ou barbarine, et ce n'est pas une courge. Le melon d'eau n'existe que dans les souvenirs, les rêves de ceux qui le racontent. Il n'existe pas. En dehors des pots de confiture qu'on vous offre afin que vos mots accrochent des choses. Qu'ils les mettent devant les yeux de ceux qui vous lisent, qu'ils aient tâté ou pas de cette confiture.

Afin qu'ils voient ce globe terrestre. Avant qu'il ne devienne carré et sans pépins. Ne dirait-on pas le Globe vert attribué à Martin Waldseemüller (Saint-Dié, 1506)? Vert plus ou moins foncé, et veiné de jaune. Des marbrures imitant le marbre. Le fameux porphyre vert antique, qu'on extrayait à Lacédémone. Et ce jaune miel, n'est-ce pas le giallo antico? Celui qui fit la réputation de Chemtou. J'y entamai, si je puis dire, ma carrière. Et rien n'arrête plus mon char, qui dégringole dans la forêt en direction de Tabarka. Où on embarquera non seulement des colonnes, mais aussi des statues de barbares ou de bêtes sauvages.

La confiture de melon d'eau ferait vite oublier la différence entre mappemonde et globe terrestre. Elle nous rappellerait non moins rapidement que cette mappe est une nappe, et que c'est le monde que nous invitons à notre table. À un voyage que nous sommes conviés. Et à remonter le temps.

 

melon_eau.jpgTexte à paraître dans L'Actualité n° 98. Avec les photos de Marc Deneyer.

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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 06:58

 

C'est sous deux titres, Le Homard flambé et Le Bateau d'Émile, que sort en 1962 le film de Denys de La Patellière. D'après une nouvelle de Georges Simenon. Les dialogues sont de Michel Audiard, et, si je puis me permettre d'ôter quelques boulons à la statue du Commandeur, du moins de les desserrer, inégaux. Il va dire que j'ai la tête qui enfle, le bonhomme, qu'en plus de ça « je cause entre guillemets », tant pis. J'assume.

J'apprécie donc la réplique d'Annie Girardot. De cette Fernande qui chante à Nantes, au Mistigri, quand Émile (Lino Ventura) lui reproche sa vulgarité, son laisser-aller, dans un langage châtié que raille sa compagne.

Je trouve aussi savoureux cet échange:

«T'es sûr que t'as rien oublié?
- Si, toi et définitivement. »
 

Plus lourde cette phrase, et même indigeste, fût-elle mastiquée par un Michel Simon grimaçant et jouant une fois de plus les provocateurs égroteux, un Charles-Edmond Larmentiel revenu de tout et à La Rochelle, sa ville natale, pour y « clamser ». Mais d'abord pour « emmerder » son frère François, Président Directeur Général de la Compagnie Larmentiel, et « allumer un pétard au cul » de cette famille respectable.

« Dans la famille les femmes auront toutes la blondeur souriante, la stupidité diaphane qu'on ne retrouve que chez Botticelli », lance-t-il à sa nièce (Claude, interprétée par Édith Scob).

« Les formules heureuses ne sont pas nécessairement drôles », rétorque un peu plus loin Pierre Brasseur (le frère respectable contraint d'accueillir, à la Gare Maritime, cet « oncle de Tahiti », de l'installer dans sa chambre, désormais celle de Claude, sa fille, la blonde souriante dont le vieil anarchiste moque au passage les goûts de cocotte).

Cette formule n'est ni heureuse, ni drôle. Charles-Edmond n'a pas choisi. Pas plus qu'entre la cirrhose et la vérole. Il s'est offert les deux, confie-t-il au notaire écoutant ses dernières volontés: « la peur de rater une affaire », c'est son côté Larmentiel.

Celle d'Émile (son fils naturel) n'est pas plus heureuse, ni plus drôle, qui convertirait au féminisme le plus misogyne des patrons pêcheurs:
« Seulement faut comprendre. Y a pas que le plumard dans la vie, ou alors, tu te fais du tort, et l'ennui avec les femmes c'est qu'elles sont bonnes qu'à ça, ou à faire la cuisine. C'est le tramway de Shanghaï ou le boeuf en daube - et encore - faut choisir, parce que t'as rarement les deux. »

Lui ne choisit pas. Émile est bien le fils de son père. C'est bien un Larmentiel. Il ne sait pas trancher. Une nuit qu'il a bu un peu plus que d'habitude, que de raison, il emmène la jeune femme en barque, loin du port, sous le prétexte de relever ses casiers à homards. Mais au moment de la précipiter à l’eau (se débarrasser de Fernande, c'est ce qu'exige son oncle, la condition pour qu'il hérite), brusquement dégrisé, il se jette dans ses bras. Puis se rue chez Larmentiel où Charles-Edmond est passé de vie à trépas: «Dire que c’est pour des pourritures pareilles que j’ai failli buter Fernande!» lance-t-il aux membres de sa «famille».

Je laisse aux spécialistes le soin -le plaisir!- de préciser ce qu'est le «tramway de Shanghaï», en quoi consiste cette pratique sexuelle, de décrire la position.

Je dirai pour ma part, et ce ne sera pas un scoop, qu'on n'est quand même pas dans Les Dents de la mer: le bateau dont nous parlons n'est pas L'Orca, Émile Bouet n'est pas Quint, ce vieux loup de mer et chasseur de squales qui réveille nos peurs, et notamment la peur du féminin. Annie Girardot campe une chanteuse de bastringue qui ne montera jamais plus haut que Nantes, et qui ne parviendra même pas à faire d'Émile un assassin. En dehors de certaines répliques datées, des poncifs de l'époque, les Chiennes de garde n'auraient pas tellement de quoi mordre. Ce sont les limites du genre -de la comédie dramatique-, et les défauts du film, de ne pas choisir entre le rire et les larmes, entre la tragédie et la comédie. Lino Ventura s'en explique fort bien.

Mais après tout, pourquoi faudrait-il choisir? Entre le homard à la nage et le fameux apéritif qui pince et pour lequel, bien qu'on n'ait pas l'âge, qu'on ne l'ait plus ou pas encore, on en pince. Entre un quinquina de nos contrées et le guère plus connu homard à la Sartre -à la mescaline. Choisir c'est renoncer. Sacrifier des possibles. Préférer la raison à la jouissance. Se priver de bien belles ivresses. C'est la leçon de ce film qui sort sous deux titres. Et du homard flambé façon Le Divellec. Le Chef n'a sans doute pas lu Bachelard, il ne connaît pas l'oeuvre d'Hoffmann, mais il sait la poétique excitation de l'alcool. Il entretient, et de quelle manière, la flamme de la jeunesse -la flamme du punch!-, il met de la bohème dans nos assiettes, de la folie, transforme, l'espace d'un repas, un bon bourgeois de province en un bousingot de la plus belle eau. De l'eau de vie, de l'eau de feu. De celle qui brûle la langue et s'enflamme à la moindre étincelle.

le_bateau_d_emile-copie-1.jpg                                                                                à paraître dans L'Actualité N° 97

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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 09:19

 

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Le temps passe et ce sont des visages. Des visages de gens qui prennent le bus et qu'on croit apercevoir derrière la vitre quand c'est devant qu'ils sont, et bien collés. L'illusion serait parfaite si l'on n'avait pas à le prendre, ce bus, pour rejoindre le campus ou bien La Milétrie où généralement les masques tombent, où l'on n'est plus ''personne'' (ce à travers quoi ça sonne, qui résonne), qu'un corps souffrant et qui va battre son dail. Tandis que sa vie défile. Que passent tous ces visages où on ne voit pas le sien. Pas encore. Trop tôt pour la fauche à saint Pierre. Ou trop tard. On n'a plus besoin de vous. Vous pouvez ranger votre faux. Retourner à l'ordinateur. Lui dire que la mort n'avait pas faim. Même si elle vous attendait à la gare. Même si elle vous cueille à peine sorti du train.

« La cadence des bus participe de ce même artifice, avec le fond soyeux des montées de vitesses et le bruit des portes pneumatiques: pschitt de soda colossal, où boivent une cinquantaine de bouches. »

Vous ne vous demandez pas dans quel film vous êtes. Dans quelle saison de Six Feet Under. Vous hésitez. À monter, puis entre ces visages. Vous n'avez pas longtemps à choisir. Une brusque accélération ou un coup de frein vous installe à côté du vôtre. Vous assigne votre rôle. À vous de jouer maintenant, de le jouer le mieux possible, le personnage qui vous échoit. Celui de journaliste par exemple, à L'Écho du Poitou. De « chroniqueur de chiens écrasés dans une obscure gazette ».

Vous êtes monté dans le bus, maintenant vous montez avec lui. Vous entrez « dans cette nuit de corbeaux muets, grimpant les ripés de la ville, les redescendant », vous tombez dans un sommeil semblable à la mort mais qui n'est pas la mort. Pas encore ou déjà plus. Vous écrivez. C'était ça où marcher. Errer dans cette ville où on a si peu de chances de se perdre. Le roman aura pour titre Anaïs ou les Gravières. « Écrire, c'est peut-être, simplement, s'asseoir en face de soi-même, endosser tous les rôles, parler dans la ''personne'', ce masque. ». Cette ''personne'' dans quoi vous parlez (comme on dit ici qu'on rêve), c'est la première: cette nuit j'ai rêvé dans toi, vous lui dites à celle qui n'a plus de visage, ou qui n'en a pas encore, ou qui les a tous les deux, et les cinquante qu'on voit passer sur l'écran tandis qu'on agonise. Toutes les vies de celui qui dit « je » et qu'on appelle le romancier. « Je suis un personnage parmi les autres, avec ma propre matière, double: ma chair et mon passé de grand type, bien vivant, et cette incandescence qu'est devenu mon coeur depuis qu'y brûle cette elle à grand feu constant; un personnage sans nom parmi ceux qui gravitent, peu nombreux, autour d'Anaïs -sa mère, Petit Louis, Toto Beauze, le légionnaire, Mao. »

« Mao, c'est presque moi », dites-vous quand vous vous regardez dans la vitre. Sur l'écran. Quand vous l'avez dans les yeux, son visage, que vous voulez le suivre. Et qu'en même temps ça bouge avec l'oeil de celui qui regarde, dont les regards tentent d'échapper à ce qui scrute en lui. Vous parlez comme un romancier qui s'est assis en face de soi-même. Ou à côté de son visage. D'où le « presque ».

« Mao.

Je dis Mao. Je pourrais aussi bien dire ''moi''.

Moi, c'est presque dans Mao.

Mao, c'est presque moi. »

Vous êtes dans ce bus où quelqu'un a eu l'idée saugrenue de coller des visages. Des visages de gens qui prennent le bus et qu'on voit défiler tandis qu'on attend le sien. Sur la vitre. Qu'on voudrait détacher ses yeux de l'écran. On dirait qu'on serait, moi Mao, toi Anaïs...

« Nathalie, elle s'appelait Nathalie...

-Nathalie, Anaïs, c'est du pareil au même, elle est incluse dans Nathalie, Anaïs, regarde, juste l'S qui ressort comme le bec du petit oiseau... »

Du petit oiseau qui ne sort pas, qui ne veut pas, ou bien on ne lui en laisse pas le temps. On repassera pour la photo. Vous repasserez. En attendant, quand vous ouvrez les yeux, vous ne voyez rien, et c'est très bien, ça vous apprend à mourir.

Vous serez donc Anaïs. C'est elle qui dit « je », qui le joue et Dieu sait ce qu'il en coûte. Ou le diable. On vous avait prévenu. C'est toujours lui qui apparaît à la fin. Dans le miroir où l'on se serait comme Narcisse noyé, abîmé dans la contemplation de son néant s'il ne s'était mis à parler. À parler par votre bouche.

« Je m'appelle Anaïs.

« J'habite à Poitiers.

« J'ai dix-sept ans.

« Je vais au lycée de la ZUP, un lycée qui porte un prénom et un nom de duchesse. »

Cela à la fin. Pour nous rappeler comment le roman progresse. De la périphérie vers le centre. Vers ce trou où le journaliste reconnaît peu à peu sa dépression. Il régresse plus qu'il ne progresse, comme cette route de M*** à L*** et qui conduit à A. A comme Anaïs. Anaïs ou les gravières.

«Une ''dépression'', c'est un trou, aussi: -les gravières, les cavernes: dépression; »

Ce roman de Lionel-Édouard Martin ressemble à un récit, à une enquête policière mais conduite par un journaliste dépressif et qui vit sous le regard de l'ordinateur, de cet oeil qui scrute en lui et qu'il n'aurait pas voulu voir depuis le bus où il est installé.

Il n'aime pas non plus ce reflet quand il interroge la vitre. « Ce reflet: mon moi tragique, ma cave sous les ruines. »

Mais il sait qu'écrire, c'est aller à la rencontre de ses propres gouffres.

Jusqu'où ça va, à quelles profondeurs, par le jeu des cavernes, des rivières souterraines. Avec quoi ça communique. Quels parcours cela dessine. Pour celui qui entend remonter à la source. À cette source qui est une résurgence.

« C'est parmi toutes ces sources que j'ai mon gué -moi l'écrivain, qui porte Anaïs sur mes épaules pour la mener sur l'autre rive: et elle est bien lourde et elle me pèse; ma lassitude résulte de ces phrases continuellement reprises, épurées de l'inessentiel, pour en faire cette écriture où je cherche à nous incarner tous... »

 

 

 

Lionel-Edouard Martin,

Anaïs ou les Gravières

Les éditions du Sonneur

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 06:26

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Retour à ma vieille ville natale où j'ai retrouvé des visages, des noms dont me séparaient combien d'hivers, et revu pour la première fois depuis l'enfance, depuis la grande forêt d'enfance, des hannetons.

 

3411835_3a41fcf16b_l.jpgJ'en ai bien compté quinze (sur les trottoirs) jusqu'à La Licorne où j'allais dédicacer Tous les deux comme trois frères. La raison, l'Ours des Vosges -l'apiculteur où j'achète mon miel- me la donne. Les sangliers prolifèrent, de leur groin ils fouillent le sol, toujours en ligne droite, pour déterrer les fameux vers blancs, les larves et ce sont maintenant des hannetons qui s'envolent de la terre labourée vers les arbres, des hannetons qui tombent bêtement, lourdement sur le trottoir où en général on les écrase sans les voir, trois ans de vie immobile, d'obscures mastications et de patientes métamorphoses pour en arriver là.

Le temps est loin où un imprimeur-libraire à Mirecourt, directeur du journal La Ferme, déclarait la guerre aux hannetons, voulait y précipiter toute la jeunesse. Qui ne voyait jusque là dans le gueugueu qu'un jeu, innocent quand on lui attachait à la patte un bout de fil. Un peu moins loin celui des "leçons de choses", où l'instituteur qui ne faisait plus de la chasse aux hannetons un devoir vous récompensait par un bon point. Et cela donnait vite une image.  Mais ce retour du hanneton qui coïncide avec mon retour dans les Vosges, ce que je prends comme un signe (que la nature ici est un peu plus préservée qu'ailleurs), et même pour un heureux présage (tandis que je me dirige vers la librairie où m'attendent mes nombreux lecteurs), je ne suis pas certain, même si les apiculteurs locaux souffrent moins du Cruiser que ceux des plaines à colza, et sont épargnés par le frelon asiatique, qu'on l'accueille plus favorablement qu'en 1868.

Autre phénomène, la chaleur estivale qu'il faisait dans l'Est et la poussée, curieuse en cette saison, des petits-gris (le tricholome terreux ou couleur de terre mais il va, suivant mon souvenir, du gris souris au gris foncé et toujours du côté de La Verrerie) que signalait Vosges Matin et que j'ai pu constater samedi dernier au marché d'Epinal. Où la marchande des quatre-saisons proposait, à côté du muguet du 1er Mai, de ces champignons d'automne dont on racontait chez moi qu'ils avaient été tellement ramassés, pendant la Guerre et à La Verrerie (dont les bois avaient été ratissés), qu'ils avaient quasiment disparu. On parlait des vrais, et non de ces faux petits-gris qui hantaient désormais les sapinières et cherchaient, en vain, à faire oublier les fricots d'antan. On en parlait comme le Maréchal du travail et des travailleurs que je salue au passage, qu'ils défilent ou qu'ils passent la journée en forêt ou en compagnie d'un livre. Je les salue et les invite à cueillir ces survivances: à lire ces symptômes.

 

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13 avril 2012 5 13 /04 /avril /2012 09:04

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Parler d'archéologue du présent, à propos de Luigi Grazioli, ce serait faire un pléonasme. Ce qu'il cueille, de l'avis de celui qui le lit, et qui aujourd'hui traduit ses Correzioni, commenti, rettifiche, cancellature e cancellazioni, ce sont toujours les traces présentes du passé. Des vestiges matériels qu'il reçoit et nous livre comme autant de symptômes, avec cette acribie qui le caractérise et qui est, comme l'image qu'il décrit, comme l'image du rêve mais c'est dans la réalité qu'il la trouve, anachronique.

 

 

Corrections, commentaires, rectifications, ratures et effacements

 

 

 

Chaque lundi, au moment de m'engager dans l'ultime tunnel du TER qui, de porta Garibaldi, débouche via Tazzoli, sous l'Hôtel AC, mon coeur bat un peu plus vite. C'est l'attente. L'incertitude et la curiosité de savoir s'il y aura un nouvel épisode dans la petite saga des graffiti qui me passionne depuis que je suis passé par là pour la première fois, il y a quelques mois. S'il y aura un coup de théâtre, un rebondissement, ou si le dernier effacement sera le bon.


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Je veux parler d'une série d'interventions, corrections, rectifications et effacements de graffiti, qui concerne uniquement un groupe d'inscriptions en grande partie concentrées sur les murs du dernier tronçon du tunnel à la sortie du souterrain, en haut du long escalator, et très raide, et le long des escaliers et de la rampe d'accès pour les fauteuils roulants qui sortent sur la place devant l'hôtel, où stationnent presque toujours des taxis et des autos de grosse cylindrée, et de belles femmes avec sacs à main et valises de grandes marques (déjà debout de si bonne heure?).


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 Les inscriptions sont toutes de la même main et répètent, à une brève distance l'une de l'autre et avec d'infimes variations, un unique message. Dans ses composantes essentielles le message est constitué de ces éléments: déclinaison de l'identité (juste un prénom, qui n'est pas dit, comme nous le verrons plus tard, qui doit correspondre au prénom réel de celui qui écrit: pseudonyme, nom de scène, avatar, avec des implications possibles d'un symbolisme facile, – à moins qu'il ne s'agisse d'un trait d'ironie, un des nombreux –), nationalité, études et profession (réelle ou souhaitée) comprises (Angel Manuel rag. ital. Gigolò); indication des principales caractéristiques (super bien monté, sans plus de détails, mais la taille a été ajoutée, dans une intention polémique, par le correcteur: 8-10 centimètres), et des destinataires (femmes uniquement, on ne prévoit pas d'exceptions), sans spécifier la typologie des prestations offertes (mais faciles à deviner, on présume que celui qui écrit présume), parfois, pour rassurer le client, il précise le lieu de travail (un appartement confortable et discret ), le mode d'accès (Milan, il y aurait pourtant sur ses services publics un tantinet à redire); et enfin des numéros de téléphone (mais généralement le même, plusieurs fois répété, soit pour être clair, soit pour riposter à un effacement des derniers numéros: omissis) avec spécification de la forme de communication et/ou de prise de contact souhaitée (sms). D'autres ajouts, minimes comme les variations expressives, sont imputables seulement au caprice du moment et partant ne sont pas particulièrement significatifs; ou bien ils le sont seulement de cela (je veux dire du caprice du moment), bien qu'ils puissent suggérer tout autre chose, des mondes entiers, à celui qui est disposé à y entrer, par exemple aux fins psychologues de la télévision, ou seulement de petites nuances, mais essentielles, aux différents pathologistes, indices dont un spécialiste, en fonction de sa spécialité, pourrait tirer qui sait combien de déductions et combien intéressantes, sinon même les plus risquées (les plus suffisantes, ou sûres d'elles-mêmes, comme on imagine l'expert), des conclusions définitives. Je les suivrais toutes, si j'en avais le temps et les moyens (pour ne rien dire de la capacité).

 Les inscriptions en elles-mêmes ne sont pas d'une très grande originalité: je dirais même qu'elles suivent aveuglément (mais le cliché doit être lu comme la marque d'un professionnalisme qui ne s'abandonne pas aux mignardises de la subjectivité) une typologie traditionnelle et vénérable qui se développe habituellement dans les toilettes publiques ou dans des lieux où la créativité est plus répandue comme les bâtiments scolaires et pénitentiaires (je laisse le détail du décor et des matériaux utilisés aux critiques d'art et aux anthropologues); et par conséquent, en tant que telles, elles devraient se révéler ennuyeuses, s'il n'y avait là, qui a suscité mon intérêt, une extraordinaire floraison de corrections, ajouts, réécritures, commentaires, suppressions, rectifications, modifications et annulations à l'aide de peinture dont régulièrement elles font toutes l'objet, excepté celles de la rampe d'accès pour les fauteuils roulants et le long des escaliers qui ne connaissent pas de badigeonnage: les premières (tu aurais dit!) par l'habituelle discrimination envers les moins favorisés qui s'étend à leur environnement, les secondes parce que sur le marbre, je pense.

Même cela ne serait pas si intéressant: les murs sont pleins d'inscriptions et de dessins de toute nature, généralement sous forme d'illustrations (en particulier concernant certaines parties de l'anatomie, qui évidemment seraient vite oubliées, s'il n'y avait pas toujours quelqu'un pour estimer utile d'en rappeler les traits), d'exemples de leur propre créativité par la main d'une personne qui au départ n'est pas convaincue de sa valeur et malgré cela insiste peut-être en comptant sur la négligence d'autrui, et d'effusions, célébrations, invectives et déclarations de teneur variée, d'amour de préférence (l'amour, on le sait, a ce défaut, de laisser des traînées, et des plus impensables), et parfois de véritables guerres de communiqués, autrefois aussi politiques, aujourd'hui presque exclusivement sportifs ou racistes (en Italie c'est pareil). La vieille rengaine de l'éphémère et de l'éternel.
Certaines inscriptions donnent envie de répliquer; on pourrait même supposer qu'elles agissent en aimants, comme des aiguillons, qu'elles stimulent les pulsions primitives, qu'elles poussent au jeu ou au venin. Surtout celles qui campent solitaires sur de grandes parois ou des murs d'enceinte, comme celle, gigantesque, que je me trouve dans l'obligation de lire chaque fois que je me gare à proximité de mon bar: « Tu es ma seule et unique pensée », que personne n'a jamais songé à effacer, et à laquelle je n'ai pas la force d'ajouter un codicille, comme « pour ta tête, c'est déjà trop », ou quelque variante encore plus explicite pour faciliter la compréhension (vu les prémisses).
Ce sont des textes qui ont, c'est évident, pour origine l'
horror vacui, qui sont comme des réponses à de vastes zones vierges dont la nudité apparaît insupportable, obscène; mais qui ensuite, à leur tour, suscitent l'horror pleni des amoureux de l'ordre et de la virginité, fût-elle plusieurs fois refaite (de parois, rues, lieux: de chaque volume, qu'il soit animé ou non), qui repeignent à neuf les murs, ou les segments incriminés, avec la même peinture ou une teinte identique ou similaire, ton sur ton, par couches mais couvrant, scellant, annihilant jusqu'à la prochaine provocation qui, inutile de le dire, se matérialise à peine le restaurateur de l'ordre s'est-il éloigné, et seulement là où il avait badigeonné, pas ailleurs, ni à côté ni plus haut ou plus bas, bien qu'il y eût des km carrés à disposition, reproduisant toujours et seulement, parfaitement identique, jusque dans les fioritures, l'inscription effacée, l'unique vérité que celui qui écrit a à transmettre, rien d'autre, parce que d'autre ou d'ailleurs il n'y a pas, dans une succession de coups de main interchangeables, une guerre des nerfs jusqu'à épuisement, qui est généralement remportée par le prophète compulsif, lequel cependant, une fois qu'il l'a gagnée, quitte le champ de bataille et s'en va sans profiter plus que cela de son succès: comme vidé, sans même se soucier de cette vérité pour laquelle il avait si longtemps et opiniâtrement combattu, et qu'il abandonne maintenant à son destin de parole sans destinataire, qui s'efface à cause de son excès d'apparence et connaît ainsi, une fois obtenu l'avantage, pour le pur plaisir de vaincre, « par principe », le sort d'invisibilité que voulait lui réserver son adversaire vaincu.

Ici au contraire il semble que ce soit, pour l'instant, effacer qui l'emporte. Ce qui me fascine, ce n'est pas tant cette victoire par ailleurs prévisible, du moins à long terme, avec son allégeance conformiste à une loi universelle, que les formes que l'effacement revêt. Il s'agit de rectangles, le plus souvent, mais aussi de polygones irréguliers de différentes tailles, de figures au-dessus ou à l'intérieur d'autres figures, avec des couches de couleurs identiques ou équivalentes qui donnent lieu à des glacis, ou des dégradés et des contrastes, dans un jeu optique en relation (dialectiquement!) avec la couleur du mur ou avec celles, diverses, des murs adjacents, et avec les différentes sources de lumière, à commencer par celles, changeantes, qui viennent du dehors (une lueur, de loin), mais aussi avec des effets rythmiques que leur succession irrégulière et les passants qui ne marchent pas tous du même pas créent de l'une à l'autre et sur le mur tout entier, et même d'un mur au suivant ou avec les facteurs les plus variés, quand par exemple se trouvent inclus dans le jeu carrelages, colonnes, plafonds et autres composants graphiques et architecturaux. (Je me perds dans ces conneries... et je n'ai pas d'excuses.)


11 forme cancell

 

12 forme cancell

 

À être totalement recouvertes, il n'y a que les inscriptions du fantomatique Angel Manuel (un prénom qui pue tellement le pseudonyme: à moins que ce ne soit ma défiance, pour ne pas dire mon aversion pour l'excès de symbolisme, d'autant plus s'il est involontaire), et d'éventuelles malheureuses seulement à cause de la proximité, comme s'il fallait délimiter une zone de quarantaine pour empêcher la propagation du mal. Et qu'importe si cela interrompt la continuité, si, à la lettre, cela fait une tache et rend visible la ségrégation sur laquelle la continuité repose, en l'occultant complètement, seulement quand elle marche parfaitement, dans le paradis rêvé de l'uniformité. Tous les autres graffiti sont épargnés, comme dans les meilleures traditions démocratiques, ou effacés comme à contrecoeur (semble-t-il) dans des moments de crise générale, quand sont rendues nécessaires des prises de positions fortes et que l'on procède à un badigeonnage général de secteurs entiers du parcours souterrain. Sinon c'est le chaos!

Pourtant, même les mécanismes les plus parfaits laissent derrière eux de petites misères, selon l'enseignement des mystiques tisserands islamiques (des gens qui en savent long), comme le montre la survivance déjà signalée de certaines inscriptions dans la rampe de sortie pour les handicapés et sur une paire d'affiches plastifiées le long des quais du TER, ou dans les coins peu accessibles à la masse des voyageurs, réserves visuelles pour les micro-enclaves de maniaques: fétichistes de toutes sortes, dandys et oisifs, collectionneurs, chercheurs, élites... Omissions qui ont le mérite de renvoyer à une des questions les plus intrigantes: celle sur l'auteur des effacements, et s'il s'agit du même qui effectue les corrections et les ratures partielles.

Avant de risquer des hypothèses à leur sujet, il convient de s'arrêter sur ces dernières et sur leur stratigraphie complexe. Pourquoi c'est d'ici qu'a surgi et que s'est développé mon intérêt. C'est d'ici que sont nées les questions fondamentales. Le reste, c'est-à-dire la quantité de mots utilisés jusque là, cette très longue introduction, épuisante, excessive, ce bouillon, sans elles ce ne sont que sottises, délires secondaires, plus-value, plaisirs ajoutés. Suppléments. Agréables, pour l'amour de Dieu, mais rien de plus. Nous, nous ne sommes pas des poètes alexandrins. Nous allons au fait. La garniture, nous nous l'accordons après, en récompense. Ou consolation. (Nous, je veux dire moi.)

Les ratures et les corrections portent principalement sur le prénom, le sexe, les caractéristiques, la profession, les dimensions et le numéro de portable. C'est-à-dire sur tout. Ils n'épargnent rien. No prisoners. Leur acribie est admirable. J'adore la précision et la ténacité (parce que j'en suis dépourvu). M'enchante (m'abrutit) cet art d'accepter la souffrance, de la supporter (parce que j'en regorge; mais dans une forme inférieure: la patience).

 

04 con codice binario


Le prénom d'Angel Manuel, devient Angela Manuela, puis Angelo Manuele, le genre du masculin passe au féminin, puis à nouveau au masculin, avec une incursion dans les zones intermédiaires (trans), aussi bien que les préférences sexuelles (de gigolo à pédé, ou encore à trans, avec bel agrandissement des possibilités: c'est le minimum, dans la loi actuelle du marché) et par conséquent les bénéficiaires de l'offre (de femmes uniquement au plus large éventail constitué par les différentes caractérisations); les propriétés, ou les principales caractéristiques, subissent des baisses brutales (de super bien monté à 10cm, ou carrément 8, ce qui serait encore un trait quelque peu caractéristique, à sa manière) et les transformations (du pénis du gigolo en clito ou utérus, indifféremment, qui sait pourquoi; par contiguïté, j'imagine: le postmoderne est le royaume de la métonymie); la mention du lieu aussi, on pourrait dire le certificat de provenance, ou l'appellation d'origine contrôlée, passe de la métropole (Milan: ville pour laquelle la dénomination de métropole est très généreuse) à une de ses parties, explicite (vient du Paolo Pini, ce qui pour un Milanais veut dire « de l'hôpital psychiatrique », parfois avec l'explication: il est fou pour les non-Milanais et invitations pressantes à s'occuper de sa santé: soigne-toi le cerveau, comme si l'interlocuteur pouvait se montrer réceptif à cette invitation; personnellement j'en doute: je connais mon monde!) ou implicite (un hôpital ou une Azienda Sanitaria Locale: il est syphilitique).

 

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Reste, enfin, le numéro de portable, qui est l'élément, au sein de chaque graffiti, qui a subi le plus grand nombre d'interventions (suppression ou déformation des trois derniers numéros, des six derniers ou, plus rarement, de toute la séquence) et de reprises (j'en ai compté jusqu'à quatre), à leur tour partiellement effacées ou déformées, mais souvent tranchant dans leur intégralité, jusqu'à la prochaine couche de peinture.

C'est la succession de ces versions qui me passionne, le conflit et le palimpseste infini; l'obstination des adversaires, le lien indissoluble qui les lie: le corps à corps dans lequel on ne sait plus de qui c'est le corps; la prévisibilité des gestes, leur automatisme, qui néanmoins n'interrompt pas et ne freine pas davantage les hostilités, et même les relance toujours plus, avec la réserve de pulsions créatrices cachées dans l'écrin des infimes variations... La singerie infinie!

 

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Ce sont ses mystères, ceux liés à l'interprétation, au rêve dans le rêve dans le rêve qu'elle déchaîne, qui m'entraînent dans leur gouffre, envahissent mon pauvre entendement, le séduisent et l'empoisonnent. Un néant! Un doux poison. Oh, sweet nuthin'!

Qui écrit? Qui efface? Le numéro de portable est-il vraiment le numéro de celui qui l'écrit en se proposant comme maître d'oeuvre (maître d'oeuvre: quelle expression merveilleuse!)? Ou est-ce un ennemi (ou un ami particulièrement farceur) qui s'amuse à écrire et à effacer son numéro de portable? Pourquoi supprime-t-il ou corrige-t-il seulement les derniers chiffres? Et comment inclure d'autres corrections et commentaires dans ce contexte? Est-il possible que celui qui commente et celui qui corrige soient deux personnes différentes, et que les deux soient différents, de l'exécuteur du message d'origine, et des corrections aux corrections ou de l'aventureux rétablissement de la version originale (j'ai failli écrire primitive, mais quand c'est trop c'est trop!). Et encore:

Si l'effaceur et le correcteur (et le commentateur) sont différents du premier écrivant (je ne me sens pas autorisé à l'appeler auteur: j'ai encore une ombre de respect pour certains mots, moi), et parmi eux, qui ils sont, et dans quelles relations réciproques? Ou ils n'en ont pas d'autres que celles créées par la superposition de leurs signes? Parce que l'un ressent le besoin, ou cède au caprice, de commenter et/ou effacer et/ou corriger quelque chose qui ne le regarde pas? Ou il suffit que quelque chose soit écrit pour que quelqu'un croie que cela d'une certaine façon le regarde? De quelle façon, alors?

Ou suffit-il que quelqu'un lise pour que non seulement il se sente concerné, mais qu'aussitôt il corrige ou complète ou commente, et alors autant que quelqu'un (quelqu'un, pas tous: pas moi par exemple, si quelqu'un est prêt à me croire) le fasse pour de vrai, c'est-à-dire en laissant à son tour des traces écrites? Cela suffit-il à déchaîner les hostilités? Pourquoi? Et pourquoi autant, et aussi douloureusement (joueusement mais douloureusement) opiniâtres?

Ou bien s'agit-il dans chaque cas de la même personne? L'écriture semble, mais légèrement, différente. Alors un schizophrène? Un qui change, peu ou prou, d'écriture selon le rôle qu'il joue (de la personnalité qui à ce moment l'emporte)? Ou c'est un qui endosse des personnalités différentes pour donner lieu à un scénario (d'un goût douteux, laissez-moi ajouter)? Mais en faveur de qui, alors, ou contre qui? Un pervers qui fait ça pour plaire à d'autres pervers (pour les attirer), ou des lecteurs passionnés ou des interprètes forcés, comme moi? (comme moi je joue à être maintenant: comme peut-être j'imagine que je suis maintenant, ou que je joue à être: maintenant quand?)

Et qui passe les couches de peintures? Est-ce le même ou change-t-il à chaque fois? Et comment les passe-t-il? La forme et la taille des figures géométriques sont-elles uniquement dictées par la surface qu'occupent les inscriptions, ou faut-il y voir une intention esthétique, si faible soit-elle, ou inconsciente, automatique? Ou s'agit-il de choix passagers, complètement dépourvus de motivation (en admettant qu'il y en ait), instinctifs, ça vient comme ça? Et puis un artiste, d'une valeur encore en instance de jugement, ou un simple employé communal, ou des chemins de fer, ou de quelque entreprise chargée de nettoyer les murs ou de repeindre périodiquement ceci ou cela, en particulier les lieux de passage les plus récents et les plus fréquentés, et avec un zèle particulier ceux des zones les plus riches ou touristiquement et commercialement les plus rentables, et que le reste se débrouille comme il peut, s'il ne salissait pas ce serait mieux, pour salir autant il n'y a qu'eux, toujours les mêmes, nous savons très bien qui? Mais pourquoi faut-il que ce soient toujours ces inscriptions dans les tunnels du TER, et pas d'autres, qui reçoivent ce traitement, et souvent le seul?

Et si c'est un particulier qui efface, de sa propre initiative, qui est-il? Quand il arrive avec peinture et pinceau (avec un long manche aussi, pour atteindre certains points), est-ce possible que personne ne dise rien? Est-ce que c'est un des effaceurs/commentateurs, ou le protoécrivant en personne, qui passe une couche de peinture afin de pouvoir tout réécrire depuis le début avec clarté, sans équivoques?

Et encore: quelqu'un aura-t-il essayé d'appeler ou d'envoyer un sms (comme directement spécifié)? Qu'est-ce qui sera arrivé? La réalité correspond-elle à tout ce qui était brandi (promis) par le texte? Dans quelle mesure (soit dit sans malice)? Dans quelle mesure la mesure compte-t-elle pour le chiamatore (toujours sans malice) éventuel ou réel? Y aura-t-il eu rendez-vous? Si oui, avec ou sans suite? Pour la déception ou pour la plus grande gloire de l'unicum? La suite éventuelle, aura-t-elle été avec une seule personne, ou plus, et aura-t-elle pour effet la fin des inscriptions, et par conséquent de la saga, à la satisfaction de tous? De tous? De moi aussi?

Ou y aura-t-il quand même une suite également à la saga: mais à quelles conditions dans ce cas? En cachette? Dans l'obscurité? Dans l'obscurité est difficile, parce que le partenaire a vu pour appeler, il peut revenir voir après. Sauf s'il y a un changement de lieux où écrire les messages ou l'acquisition de nouveaux numéros de téléphone, ou un changement ultérieur d'écriture (s'il ne s'est pas déjà produit). Mais dans ce cas, à qui ou à quoi l'attribuer? Reviendrait-on alors au niveau d'interprétation de départ ou s'agirait-il d'un autre niveau? Etc. etc. etc. etc. Maudite curiosité! Le désir, la pulsion de connaître, de chercher à comprendre... quoi? L'incompréhensible? Non. C'est-à-dire: aussi; mais pas ici. L'indécidable, quand je m'engage dans le tunnel...La philosophie...la métaphysique. Et à la sortie du tunnel voilà, aujourd'hui par exemple, deux mariées chinoises en robe blanche, très longue, toute plissée, tenant chacune dans une main une corbeille de fleurs (et les fleuristes, où sont-ils? ce sont vraiment leurs épouses, ou, est-ce que je sais, des modèles?)...tandis que les mariés (ou les frères? les témoins?) leur courent après dans leurs habits de cérémonie gris, la veste sombre, à queue de pie, les pantalons plus clairs, se tiennent derrière mais ont du mal, mais parlent, s'agitent, et leur disent peut-être ou leur indiquent quelque chose, que je ne vois ni ne comprends, que je ne cherche pas non plus à comprendre, tant et si bien que je détourne les yeux pour regarder là-haut, toujours plus haut, vers la pointe du tout nouveau gratte-ciel, que diable pouvait-elle signifier pour moi, je l'ignore, et je ne m'en soucie pas non plus (mais elle signifie... bien sûr qu'elle signifie, et beaucoup!), encore avant qu'ils n'entrent, tous les quatre, ou aussi avec quelqu'un d'autre qui attendait là ou qui s'est ajouté sur ces entrefaites, les mariées soulevant avec la main libre la traîne qui, de là, émet des reflets nacrés, dans un palais au fond, sur la droite, ou tournent tous juste après, je ne sais pas, je ne distingue pas, et disparaissent pour toujours de ma vue, sans laisser de traces, comme une question, une série de questions et je ne sais pas, je ne crois pas les avoir formulées un jour, ni les formuler jamais.

 

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PS. On peut aussi sauter

 

(Aujourd'hui j'ai pris le train avec une demi-heure d'avance pour éviter la grève, et puis, comme il était rapide et que je n'avais pas la clé du bureau, je me suis arrêté sur un banc du TER pour finir ce que j'avais commencé dans la voiture, à savoir repeindre ce texte, dont l'avant-dernière version a été écrite hier soir. Puis j'ai emprunté assez content les différents tunnels et je suis sorti dans l'air glacé; à peine avais-je quitté la via Tazzoli pour la via Maroncelli, que j'ai rencontré deux Chinois: un garçon qui portait un gros sac métallisé, comme en ont les photographes de profession, et un homme d'une quarantaine d'années, qui peinait sous le poids d'un grand tableau bien encadré et protégé par un carreau de verre. À l'intérieur il y avait la photo d'une mariée. Une des deux sur qui j'avais écrit. Oui, arrivent les réponses aux questions que tu n'as pas non plus formulées. Elles ne concernent que des bêtises, pourtant.)

 

Photos et texte de Luigi Grazioli. Traduit de l'italien par Denis Montebello

 

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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 20:22

 

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De cette confiture, je le crains, on ne connaîtrait guère que le pot. Fût-il un grand bocal, rempli de tout ce qu'on a pu cueillir au jardin ou acheter au marché de fraises, abricots, framboises, cerises, poires, pêches, nectarines, groseilles, reines-claudes, raisins, mirabelles, etc., cela ne suffirait pas à égayer les longues soirées d'hiver. Ou ces dimanches qui, malgré les fruits que l'été a déposés, couche après couche et sous leur poids de sucre, dans l'eau-de-vie, ou à cause d'eux, de cette appellation vieillotte sous laquelle à Noël on les déguste, ressemblent au cimetière de Verrines-sous-Celles où repose celui qui n'est plus Pierre Terrière, mais le « Célibataire ». Trois mois à peine se sont écoulés, et on dirait des siècles. On a beau laisser les fruits pour boire de cette liqueur, comme on veut en poilu et entre deux obus la nommer, vieux garçon nous fait inéluctablement retomber sur cette tombe, revenir à celui dont ce fut l'unique fait d'arme; dont c'était la qualité. Pierre Terrière était le seul à exercer ici et à cette époque la profession de célibataire (c'est tout un métier en effet), et c'est vite devenu un surnom, et qui lui est resté. Aussi le village qui est sa vraie famille continue-t-il à l'appeler ainsi, par-delà la mort. Il dit ADIEU à celui qui est et sera à jamais le « Célibataire ». Même si la pierre s'effrite, parce que gélive ou sous l'action répétée du roundup.

 

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Il ne faut pas tenter le diable avec des fruits qui ne sont pas de saison.

 

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Ou, si l'on s'y risque, c'est à la manière de Nathalie Bâcle. Comme elle la raconte.

Cela a débuté il y a environ dix ans. En feuilletant un livre de recettes, elle a découvert la confiture de vieux garçon. L'idée d'agréger durant huit mois dans un pot en terre (je le verrais plutôt en verre, à cause de Verrines et de son cimetière, mais aussi parce que chez moi, en Lorraine, on ne met pas en pots mais dans des verrines ses confitures, de mirabelles ou de groseilles épépinées à la plume d'oie ) des fruits macérant dans de l'alcool (pour sa part, elle n'a pas choisi l'eau de vie, mais du rhum) et du sucre, avec une dégustation juste avant Noël.

Elle commence généralement son mélange au mois de mai avec les fraises, les cerises. Certains ne veulent, pour leur confiture, que des fruits rouges; elle, elle met des prunes, des pêches, des groseilles, des framboises, et, en fin de saison, pommes, poires et raisins. Au fur et à mesure, elle rajoute du rhum (du Montebello, pourquoi pas, entre 2 et 3 litres) et du sucre, mais pas trop, car elle se déguste le fameux jour, en guise d'apéritif, et généralement il en reste peu.
Autour de cette idée, s'est mis en place une sorte de rituel avec différentes règles qui permettent que l'alchimie opère.

Première règle : le nombre d'invités.

A été invité au départ un nombre restreint de personnes, une douzaine: 4 couples et 4 célibataires. Ne peuvent se rajouter à ce groupe que les nouveaux compagnons ou compagnes des célibataires, qui sont des femmes. Une fois que celles-ci ne le seront plus, la confiture de vieux garçon s'arrêtera. Ce nombre varie selon les fortunes amoureuses des invités. Il y a maintenant 5 couples, 3 célibataires, et un moment dans cette recette qui n'a pas, quoi qu'il dise, échappé au chef.

La participation à cette soirée suscitant quelques convoitises, une amie, qui avait bien intégré le processus, envoya par courriel une proposition de pacs à une des célibataires qui fut un peu déboussolée par la demande : l'expéditrice s'était-elle trompée de destinataire ? Il s'ensuivit un échange, un vrai méli-mélo. Mais son audace a payé, elle assiste maintenant officiellement à la confiture.

Deuxième règle : le lieu.

Une pièce pas trop grande, un salon, pas la salle à manger où tout le monde est installé autour d'une grande table comme pour un repas normal. Dans le salon, tout le monde s'assoit autour d'une grande table basse, coude à coude, sur fauteuils, canapé, chaises.

Troisième règle : la date.

Juste avant la fin de l'année, au début des vacances d'hiver, toutes les tensions se relâchent, cela donne une certaine euphorie.

Quatrième règle : l'invitation.

Nouvelle création, chaque année, envoyée en novembre. La confiture de l'année est dégustée en apéritif, et le repas qui suit se déroule dans une ambiance très chaleureuse. Les filles ne sont pas en reste, elles mènent la danse. Est-ce dû au nom de la confiture ? Nathalie nous laisse interpréter.

Le rituel se perpétuera, tant que célibataire il y aura.

Depuis 2 ans, le nom de la soirée est inscrit en lettres collées sur un mur du salon, et, cette année, chaque invité avait un verre gravé à ses initiales.

Moi, si j'avais été invité, j'aurais levé mon verre. Comme tout le monde. Mon verre gravé à mes initiales. J'aurais mangé de cette confiture. Bu de cette liqueur. À votre santé. Et aux Dieux Mânes.

 

DM

 

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                                                                     Photo Nathalie Bâcle

 

 

Texte à paraître dans L'Actualité n° 96

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