
Personnaliser Le Singe antiquaire de Chardin est un jeu d'enfant. Point n'est besoin d'aller au Louvre (où il n'est pas visible actuellement dans les salles du Musée), je peux faire ça chez moi et très bien, et sans demander la permission à Jean-Siméon, ni au gardien chargé de surveiller ses singes, décorer mon intérieur avec une reproduction d'art haut de gamme, réalisée en France et en quatre jours.
Sans me demander ce que cela veut dire, personnaliser, s'il s'agit seulement de choisir le support, le cadre, le format ou bien de customiser sa pizza, voire d'incarner l'érudit en endossant sa robe, son ample robe fauve, en observant à la loupe avec ses yeux vifs d'animal.
Je n'en ai pas besoin pour lire. Pour voir que ce livre ouvert n'est pas un livre mais un catalogue. Un catalogue de cotation. L'équivalent de notre Yvert & Tellier. Guide indispensable de tous les collectionneurs, véritable référence pour les philatélistes. Ce singe antiquaire est un numismate. Ce qu'il examine, c'est une pièce. Une nouvelle pièce. Qui va enrichir sa collection. Et le collectionneur, car pièce rare. Très rare. Un faux d'époque, selon le numismate consulté à Strasbourg. De l'époque de Constance Ier (Gaius Flavius Valerius Constantius), dit « Constance Chlore ». Littéralement « le pâle ». Et il ne sait pas, tout spécialiste qu'il est, si c'est à cause de son teint blafard, ou parce qu'il fait pâle figure. Et comparé à quoi? Et à côté de qui? S'il est comme sa pièce une imitation, une pâle imitation, quelle est son idole? Celui à qui il s'efforce, avec sa maladresse légendaire, de ressembler? Quel est ce modèle qui l'écrase et le fait apparaître si falot? Une imitation provinciale ou barbare, de facture tellement grossière.

En revanche, il est formel, c'est son buste à l'avers. Sa tête laurée. Son nom, dans ce qui reste de la légende (TIVS P F AVG). Ce Constance, césar puis empereur, est mort en 306.
On ne vous payait pas en monnaie de singe, à cette époque, mais les règles concernant le poids et l'alliage étaient de moins en moins respectées. Ne circuleraient bientôt plus que des espèces frelatées de mauvaise qualité, comme cette pièce.
Les autres, les monnaies plus anciennes, on les cachait dans des pots, des vases, des amphores, on les mettait à l'abri. Des barbares, et surtout de l'État. Et pas seulement pour se soustraire à l'impôt, pour échapper au fisc. On retirait des circuits d'échange les bonnes espèces: celles que l'État avait pris l'habitude de refondre et refrapper, augmentant du même coup le volume émis. Et on rétribuait avec ça ses soldats -ceux qui défendaient les frontières-, avec ces mauvaises monnaies.
Monnayage local ou clandestin, on ne saurait dire. De quel atelier cela provient, de quelle bourse, de quelle poche c'est tombé.
Tout ce que je puis affirmer, c'est que la pièce fut trouvée à Kruth, dans les Vosges (versant alsacien). Ma grand-mère paternelle vient de là, d'Oderen pour être précis. Nous campions au bord du lac (artificiel), avec des amis à qui nous faisions découvrir la région. L'idée nous vint, après avoir essuyé plusieurs orages, de visiter les ruines du Schlossberg. Des gamins y cherchaient, avec les fourchettes du pique-nique et leur délicieux accent, « un trésor ». Je les ai observés un moment, l'oeil amusé, incrédule, puis, quand ils sont partis (enfin, et heureusement bredouilles), je les ai imités. En remuant, aussi distraitement que possible, la terre qu'ils avaient retournée. En vérifiant qu'ils n'avaient rien oublié. C'est là que je suis tombé sur la tête de Constance Chlore. Son buste diadémé, drapé et cuirassé à droite. Un témoin, ni plus faux, ni plus fiable qu'un autre, de l'histoire. De la crise monétaire qui allait emporter l'Empire.
Je n'ai pas besoin de loupe pour lire ce tableau. Pour voir le meuble derrière, et dans ses tiroirs. Et dans ses plateaux. Il y en a un sur la table où le singe antiquaire a posé son coude. Un plateau avec alvéoles ronds ou carrés pour monnaies. Un plateau velours ou une vulgaire casse d'imprimerie, comme celle où je range mes tessons. Je n'ai pas dit classe. Il n'y a rien de raisonné là-dedans. Où je les montre. C'est mon cabinet de curiosités. Cette pièce rare, très rare y trouvera sa place. Qu'elle soit frappée à Rome, à Trèves, dans les ateliers d'Arles, d'Aquilée, de Siscia (Sisak, en Croatie), ou dans une obscure officine londonienne, cela n'a aucune importance. Elle viendra enrichir ma chambre d'une nouvelle merveille. Ressusciter le médailler.

Je n'ai pas besoin de loupe. Pour voir que Chardin se moque du collectionneur. De ses manies et de sa manie. Pour reconnaître aussi, dans ces singeries, des vanités. Et d'abord la vanité de l'artiste, la sienne dont le peintre ici se gausse. Et ailleurs, dans un autre tableau non moins fameux, un autre singe: Le Singe peintre (également au Musée du Louvre). Singe peintre qui désignait « la stupidité de l’imitation ou le mensonge sur lequel était fondée sa réussite » (Daniel Arasse, Le Détail). C'est un portrait en miroir, dans ce miroir imitant un flan ovale, selon le numismate. Un autre (j'en change souvent, comme un hypocondriaque de médecin, le diagnostic du philatéliste de Strasbourg ne m'ayant pas rassuré, je suis allé voir ailleurs, avec ma petite pièce). Pour lui, c'est le buste diadémé, drapé et cuirassé de Constance II (Flavius Julius Constantius en latin). Le petit-fils du premier (« le pâle »). Empereur romain de 337 à 361, mort en 361. Il est catégorique (comme son confrère), le diadème est de perles, sans laurier ni rosettes. Le pouvoir est démonétisé, mais ce qu'on voit au revers, c'est clairement un empereur debout. Debout à gauche sur un navire piloté par une Victoire assise à l'arrière; il est en habit militaire et tient, dans sa main droite, un globe surmonté d'un phénix, dans la gauche un labarum - dont le chrisme, le signe que portait l'étendard de Constantin I quand il marcha contre son rival Maxence, est quasiment effacé. Il demeure, dans la tempête, sur sa galère, « notre seigneur Constance pieux heureux auguste ». La restauration des temps heureux (FEL TEMP REPARATIO, comme dit la légende). Leur retour.

Et maintenant, vogue le navire. Je suis assis à l'arrière, à la place de la Victoire. Non pour piloter, mais pour pêcher. La pêche au gros peut commencer. Au petit poisson. C'est le plus difficile, pour celui qui procède sans loupe, le plus dur à lire. Le follis. Celui-ci, tenez, il vient du Colisée. Du Colisée d'El Jem. Je l'ai trouvé dans l'arène, sous mes pas. Je regarde toujours où je marche, sur quoi, c'est un tic (un toc?), on me l'a souvent reproché, des amis, je regarde sous mes pieds au lieu de les écouter. Cette monnaie romaine m'attendait. Elle est venue à moi. Comme un gentil dauphin. Je n'ai pas eu à gratter le sable. Je n'ai pas eu besoin de lunettes pour la voir. Pourtant, elle était minuscule. Le bronze ne pesait rien. Billon bas proche du cuivre, dit le catalogue en ligne (je pêche sur Internet). Si réduite, la pièce, si légère qu'on dirait une imitation. Une imitation barbare. Comme celles que les Germains installés du bon côté du limes produisaient, dans leurs ateliers et pour leur propre usage, où le phénix devenait un aigle, où le latin était écrit par des types qui ne le parlaient pas, qui ne savaient même pas lire. Mais nous étions loin du Rhin. Plus près de la mer. Le gentil dauphin est venu me manger dans la main, puis il m'a escorté. Depuis la Tunisie. Ensuite, je l'ai oublié. Dans une boîte. Pendant des siècles. Et je l'ai retrouvé hier. Par hasard. En faisant du ménage. Je l'avais fourré dans une boîte à chaussures. Des chaussures pour enfants. Avec, sur le couvercle, un lapin hilare qui joue du tambour. Et le slogan à tout bout d'chou chaussures... Patachou. Ma tante était vendeuse à Épinal, elle travaillait à la Cordonnerie Universelle. Les chaussures étaient fabriquées en France: la boîte était bleue (maintenant, c'est un bleu ercolano), avec du blanc et du rouge pour le tambour et le slogan. J'ai laissé la pièce dormir dans cette boîte, car je n'arrivais pas à la lire. Je n'avais pas de loupe, je n'en ai toujours pas. Pas plus que de poêle à frire. J'ai trop de respect pour la science. Et le menu fretin que je remonte dans mes filets (quand il ne passe pas entre les mailles) se retrouve dans une boîte, une pauvre boîte en fer où il serait encore, si je n'avais pas été pris d'une soudaine envie de trier.
Cette monnaie romaine, aujourd'hui, je suis capable de la lire. Sur n'importe quel ordinateur et sans loupe. Je vois à l'avers la tête laurée ou le buste diadémé de Constantin. Au revers, campgate with two turrets and star above: une porte de camp (où la porte est ouverte, ou il n'y a pas de porte) avec deux tours et une étoile au-dessus. Entre les deux tours.
Je n'ai pas besoin de loupe pour lire le tesson de sigillée, les Amours vendangent allègrement, dans cette vaisselle de demi-luxe. Jusqu'à ce qu'ils tombent dans ma hotte. Et les Victoires ailées. Je n'ai pas besoin de cliquer pour agrandir. Aucun détail ne m'échappe. Ni le sceau qui est au fond, au centre du fond et l'estampille, la signature du céramiste, ni la liste écrite sur un fond d'assiette en terre glaise peu avant l'enfournement. Le bordereau cuira avec les pots et chacun reconnaîtra les siens.
Je n'ai pas besoin de loupe, de mots-clés, ni de m'accouder pour jouer les antiquaires. Pour singer ce singe. Un singe qui n'est pas animal à figurer dans les Histoires naturelles, qui ne ressemble pas aux Singes de Jules Renard. À ces maudits gamins qui ont tout déchiré leur fond de culotte, et que l'on prend plaisir à regarder « grimper, danser au soleil neuf, se fâcher, se gratter, éplucher des choses, et boire avec une grâce primitive, tandis que de leurs yeux, troubles parfois, mais pas longtemps, s’échappent des lueurs vite éteintes. » Il n'est pas non plus le « parent pauvre » que dit son Journal.
Ce singe est un vieux singe, et je ne lui apprendrai pas à faire des grimaces.



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