
Je retournerai dans cette librairie improvisée sous les portiques de la Pensione ALBERGO ORTA. J'espère que le livre y est encore. S'il y est, je l'achèterai. Je lirai, en italien sinon en grec, Epicuro et sa Lettera sulla felicità. Après tout, ce qu'Épicure écrit à Ménécée, Nietzsche aurait très bien pu le dire à Lou:
« Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, parvenu au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. »
Cela pour introduire au dialogue, pour qu'elle accepte ce dialogue philosophique qu'il lui propose, pour qu'elle s'en contente. Et réponde favorablement à sa prochaine demande en mariage. C'est ce qui excite un homme qui vogue (pas très allègrement, car ils ne sont jamais seuls sur leur canot) vers ses 38 ans. Mais Lou, qui en a juste 21, a d'autres lévitations en tête. Ils ont laissé les autres en bas, au bord du lac, c'est le moment de voler. Avec de vraies ailes. L'occasion rêvée. C'est, si je l'ai bien compris, ce que Calvino imagine dans son Piccolo sillabario illustrato
Plusieurs fois édité entre 1977 et 1985, le texte a été repris à la fin du recueil posthume Prima che tu dica "Pronto" (a cura di Esther Calvino, Mondadori 1993); maintenant il figure dans le troisième volume des Romanzi e racconti (Mondadori 1994, pp. 334-341). Je le lis dans cette édition, en italien. Et je ne sais pas à quoi attribuer ce sentiment de déjà lu, ni comment l'interpréter. La difficulté de traduire le texte de Calvino n'explique pas tout. Et l'impression de participer à un jeu diabolique a certainement à voir avec ce parcours dévotionnel qu'accomplirent, le 5 mai 1882, nos deux pèlerins. Avec ces vingt chapelles et surtout la VIII où nous nous arrêtâmes aussi. Elle n'est pas pour rien dans ce qu'on appelle l'idylle d'Orta. Nous y reviendrons. En attendant, voici le texte de Calvino, et la traduction que j'en propose.
LA-LE-LI-LO-LU Nei suoi inquieti amori con Nietzsche, Lou Salome avrebbe ben voluto provocare nell'amico una levitazione non solo spirituale ma anche fisica. Battendosi le mani sulla fronte, il filosofo le rispondeva che solo la sua mente era dotata d'ali per innalzarsi a volo. - L'ale li l'ho, Lou!
« Dans ses amours inquiètes avec Nietzsche, Lou Salomé aurait bien voulu provoquer chez son ami une lévitation non seulement spirituelle mais aussi physique. Se frappant le front avec les mains, le philosophe lui répondait que seul son esprit était doté d'ailes, que lui seul pouvait s'élever et voler.
-Les ailes elles sont là, Lou!»
«Je sens en vous tous les élans de l'âme supérieure, je n'aime rien d'autre en vous que ces élans.» Je ne sais pas si Friedrich a déjà écrit cela à Lou, mais c'est ce qu'elle entend. Alors, rompant avec le piétisme dans lequel elle a été éduquée et l'hypocrisie de son milieu, elle décide de le prendre au mot. Calvino adopte le point de vue (fin-de-siècle, donc terriblement misogyne) de Nietzsche quand il imagine que l'ardente élève ne se contente pas d'un dialogue philosophique. Ce que veut la jeune Salomé, ici (au Sacro Monte d'Orta et surtout dans ce texte d'inspiration oulipienne), c'est que Friedrich s'envole vraiment, et qu'il la fasse voler. Lui, parce qu'il ne conçoit pas d'autres ailes que celle de l'esprit, parce que sa seule excitation est intellectuelle, et pour bien le faire comprendre à sa « douce amie », pour qu'elle se mette ça une fois pour toutes dans la tête, il se frappe le front et dit: « Les ailes elles sont là, Lou! ». Sous ce grand front de philosophe et pas ailleurs. Pour la calmer, après quoi il pourra réitérer sa demande en mariage.
Arrête, elle lui dit (là c'est moi qui rêve), arrête ton char. Ton char en peuplier. Tutto di pubia. Pioppo. Ganz aus Pappelholz. Comme ce bouledogue qui accueille les collectionneurs, les amateurs ou simplement les curieux aux Vieux Tracteurs. Le tien est de feu, je sais, tiré par des chevaux de feu, et l'oeuvre de Bartolomeo Tiberino. C'est ainsi que te voient les frères. Ils te voient en rêve. Ravi, et ils voyagent comme toi en extase. Avec toi. Dans ton char de feu qui est en peuplier. Tout en peuplier. Arrête-le s'il te plaît, arrête-toi à la chapelle VIII. Nous y prenons le frais et quelques photos, si tu le permets. Des selfies.
Ce n'est pas interdit. Si ça l'est, il faudra leur dire de changer la signalétique. D'ajouter ça au parcours de dévotion. Une nouvelle main. Pour expliquer à ta douce amie que si l'idée d'un dialogue philosophique avec elle en effet t'émoustille, ton corps ne suit pas, les crampes t'empêcheront toujours de voler. Il faudra l'expliquer à la « jeune russe », des deux mains le lui faire comprendre et admettre, en te frappant le front. Ton grand front de philosophe.
La source d'inspiration des épisodes de la vie de Saint François racontée au Sacro Monte est le De conformitate de Bartolomeo da Pisa, c'est-à-dire les Quarante Conformités de la vie de François avec celle du Christ. Quand la conformité n'est pas possible, on a recours, comme ici, à un épisode biblique de l'ancien testament: le prophète Elie enlevé et Elisée son disciple est témoin de la scène, il a vu le char de feu et les chevaux de feu, Elie monter au ciel dans un tourbillon. Dans cette chapelle VIII, François apparaît aux frères, en rêve, enlevé sur un char de feu. Rapito su un carro di fuoco. Kidnapped on a fire cart. Verzückt auf einem Feuerwagen.
Nietzsche revient de loin. Il pensait que voyager le guérirait, et le soleil. Mais ces années d'errance n'arrangent rien. Il emporte avec lui son mal. Dans un vieux coffre en bois, un vilain coffre où il range aussi des pots, des potions, et deux chemises. Le congé de l'université de Bâle est devenu retraite définitive. L'auteur de la Naissance de la tragédie se sent oublié, depuis qu'il s'est détourné de Wagner. Il ne se reconnaît pas dans ce vieillard égroteux. Il aura beau suivre le soleil, aller de Nice à Gênes (où le 1er mai 1888 il écrit:« il souffle ici un air délicieux, léger, espiègle, qui donne des ailes aux pensées trop lourdes... »), de Rapallo à Rome, de Sorrente à Messine, rien ne le distrait de sa souffrance.
« De quelles étoiles sommes-nous tombés pour nous rencontrer ici? », lui demanda-t-il, la première fois. Voici la réplique. Un long baiser, dont elle se souvient à peine. Il peut bien lui donner du tu dans ses lettres, lui dire « Je te dois le plus beau rêve de ma vie. », de cet après-midi au Sacro Monte elle ne garde aucune trace. Elle a remis de la distance, il revient donc au vous: « Cette fois-là à Orta (sans doute parle-t-il du 5 mai 1882), j'avais décidé dans mon coeur de faire de vous le principe même de ma philosophie. Ah, vous n'imaginez pas quelle décision ce fut: je croyais qu'on ne pouvait pas faire un plus beau cadeau. Une entreprise de longue haleine... »
Je ne suis pas sûr que Lou lui ait fait cette demande. Elle cherchait elle aussi le soleil. On soignait comme ça la tuberculose, en fréquentant les lacs italiens et les beautiful people. Mais son anticonformisme n'allait pas jusque là. Le lion dort, elle le laisserait dormir. Au Leon d'oro où ils sont descendus. Où ils dîneront tous les quatre dans la grande sala da pranzo. Où Paul Rée et Louise sont déjà installés. Fatigués de leur journée. Fatigués de les attendre. L'accueil promet d'être glacial. Ce soir ce sera, quel que soit le menu, soupe à la grimace. Lou n'a rien voulu entendre, elle refuse obstinément de l'épouser. Quelle idée, aussi, de passer par Paul.
Elle lui aurait fait des avances, il n'aurait rien proposé d'autre. Que de l'impliquer davantage dans sa philosophie, de l'inclure. De lui donner les clefs de la maison. Alors qu'ils sont seuls à escalader le Sacro Monte. Seuls dans cette chapelle VIII où Saint François a pris la place d'Elie et s'envole dans son char de feu qui est en peuplier. Dans ce chariot, cette charrette où, quand ils seront redescendus sur terre, s'installera Lou-Andreas Salomé. Où il l'installe.
La photo a été prise en mai 1882 à Lucerne, dans l'atelier de Jules Bonnet, mais elle a été arrangée d'après les indications de Nietzsche. Voici donc « La Trinité ». Lou-Andreas Salomé, Paul Ree et Friedrich Nietzsche. C'est un char comme on en verra dans les tombes, avec un prince ou une princesse celte couchée entre les roues. La princesse ici c'est Lou, bien campée sur ses deux genoux et munie d'un petit fouet. Le char est aussi bien un chariot ou une charrette à bras. Si la photo était en couleur, sans doute qu'elle serait bleue.
Le char, on le voit, n'est pas de feu, ni les deux chevaux qui le tirent (à hue et à dia), Paul et Friedrich. Avec un tel attelage, la jeune fille ne risque pas de s'envoler. Mais ce n'est pas ce qu'elle souhaite. Contrairement à ce qu'affirme Calvino dans son texte. Et à ce que croit Nietzsche quand il lui confie le rôle de cocher. Et qu'il lui donne ce fouet. Car c'est lui, bien que sur la photo il paraisse légèrement en retrait, qui a orchestré la scène. C'est lui qui mène la danse, bien qu'il fasse semblant de subir. Celui qui fait mine de regarder ailleurs, vers ce destin qui l'appelle et l'effraie, c'est celui qui lui a attribué ce sourire. Ce sourire de satisfaction, gentiment sadique qu'elle arbore, en fixant le gros oeil du photographe, montre qu'elle a obtenu ce qu'elle désirait. La soumission à son désir de ses deux amants. C'est un joug autrement plaisant que celui qui unit les époux. Cela explique, pour celui qui la met ici en scène, qu'elle oppose une fin de non-recevoir à ses demandes en mariage. Surtout quand elles sont transmises voire formulées par Paul.
Mais c'est encore, quand Lou ne ressemble pas assez à l'image qu'il a d'elle et en général de la femme, l'obliger à prendre place dans ce char de feu qui est en peuplier. Forcer la conformité.
La photo se passe de légende. Elle est assez éloquente. Mais si on voulait absolument la faire parler, ce serait avec les mots de Nietzsche; avec cette phrase:
« Tu vas voir les femmes? N'oublie pas le fouet. »
Dans les femmes, il faut mettre Lou, bien sûr, c'est elle qui a le premier rôle, le pire, celui de la femme fatale. Mais il y a également les mères. Madame Salomé, qui ne voit pas d'un bon oeil le caractère intraitable de sa fille, son côté rebelle. La sienne aussi, qui fait tout, avec sa soeur Elisabeth, pour empêcher cette relation désastreuse. Elisabeth Nietzsche qui deviendra violemment antisémite, et adepte du nazisme. Elle voit dans «la terrible Russe» un danger pour son frère, une «vermine nuisible». C'est contre elles qu'il dirige son fouet. Ou plutôt pour elles, pour qu'elles le fouettent. Qu'elles fouettent son désir, comme Lou menace de le faire, ou qu'elles fouettent le garnement qui prétend échapper à leur contrôle.
Se rend-il compte, en composant cette photo, en lui assignant cette place, en l'installant dans ce chariot, cette charrette à bras, que c'est son rêve à elle qu'il réalise, à ailes car elle vole enfin, et avec ses « frères » comme elle les appelle quand elle le raconte? Que cette « Trinité » qu'il a mise en scène, c'est le cénacle à la fois gai et sérieux, la communauté qu'elle voulait fonder? Et en même temps l'«Église invisible» dont ils avaient le projet, avec Paul, et qui réunirait des esprits choisis, communiant dans les mêmes valeurs.
Ou bien comprend-il que Lou est plus attachée à son ami Rée? Que ce ménage à trois qu'elle lui a proposé est une blague. Que leur « Trinité » prend l'eau. Sait-il qu'elle le laissera seul sur les crêtes de l'«éternel retour»? C'est cela que dit le Mont Rose qu'on aperçoit au fond (on le voit par temps clair dès qu'on grimpe un peu), qu'il dit en noir et blanc?
Cette photo, c'est tout ce qui reste de l'idylle d'Orta. Une Lou qui ne se souvient pas de l'avoir embrassé. Et Nietzsche qui la regarde subitement avec les yeux de sa soeur. «Elle réunit en elle tous les attributs humains qui me répugnent et m'écoeurent le plus», c'est «un petit singe sale, maigre et nauséabond, avec sa fausse poitrine». En février 1883 et en dix jours il écrit, dans l'enthousiasme du désespoir, la première partie d'Ainsi parlait Zarathoustra. Et cette lettre, au printemps 1884, où il dit: « Parmi toutes les rencontres que j'ai faites, celle avec Mlle Salomé est pour moi la plus précieuse et la plus fructueuse. C'est seulement depuis cette relation que je suis mûr pour mon Zarathoustra.»











