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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 17:16

Lorsque votre micro-ondes imite le perroquet du voisin, un Gris du Gabon à la voix reconnaissable entre toutes, même si on la confond parfois avec la sonnerie du téléphone, le frigo dont il imite à la perfection les gloussements de plaisir quand il est rempli, les grenouilles quand il a faim, ou le micro-ondes, depuis la porte qu'on ferme jusqu'à la sonnerie de fin, tous les bruits de la maison, et ceux du boulevard dont il fait, petite bête à plumes, la circulation aux heures de pointe (mais il est également capable de se les arracher, ses plumes, une par une, pour montrer son dépit si d'aventure sa maîtresse le trompe avec son mari, ou bien sa jalousie à l'arrivée des enfants), lorsqu'on entend ça, comment peut-on croire encore au hasard? Comment ne pas voir la  manœuvre grossière, destinée à vous distraire de vos tâches, à détourner votre attention? Comment ne pas accuser la CIA? Tandis que vous regardez ce qui se passe chez le voisin, vous ne cherchez pas le dispositif dissimulé dans votre micro-ondes, vous laissez les caméras filmer vos moindres faits et gestes, violer votre intimité. Et vous avalez tout ça sans rien dire, pour ne pas être traité de parano, accusé de relayer complaisamment les théories du complot, la propagande russe, vous morflez en silence.

 

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13 mars 2017 1 13 /03 /mars /2017 15:14

Nous nous interrogions sur le sens à donner à cette expression, une femme en cheveux. Vieillie, là nous étions d'accord, et heureux qu'elle fût passée de mode, mais pour les uns synonyme de « tête nue », pour les autres, cela voulait dire « sans chignon », et ce n'était pas la même chose. La tradition voulait que les cheveux fussent tenus -comme était tenue, comme devait être tenue la maison. Une femme qui avait les cheveux libres, un drame l'avait chassée de sa chambre, elle était sortie précipitamment sans s'être coiffée, ou bien elle le faisait exprès, par incurie ou provocation, c'était une souillon ou une gourgandine, et le vocabulaire de l'époque remettait de l'ordre dans tout ça, dans sa chevelure comme dans sa conduite. Chacun et chacune, surtout chacune, à sa place. Chez moi, en Lorraine, c'était une évaltonnée, un mot où il y a du valet, du valet qui s'émancipe, qui croit pouvoir sortir impunément de son rang, échapper à sa condition, et le terme, comme l'expression femme en cheveux, renvoie la jeune folle à sa cuisine et à son ménage, lui rappelle son rôle, la ramène manu militari à la maison.

Certains d'entre nous prétendaient qu'il y avait plusieurs façons, pour les femmes, d'affirmer leur indépendance. Il fallait oser abandonner la coiffe, paraître « tête nue », sans chapeau, sans mantille, sans même un fichu de couleur vive, mais aussi en cheveux. Et cela ne fait pas forcément d'elles des femmes de mauvaise vie. Ou qui se laissent aller, qui n'attendent plus rien de la vie, qui se fichent du qu'en dira-t-on. Elles peuvent se libérer en laissant flotter leur chevelure, pour ressembler à un poème de Baudelaire, ou en se coupant les cheveux, parce que les femmes, pendant la guerre, ont travaillé et combattu comme les hommes, et qu'à la Libération elles se libèrent aussi.

D'autres encore évoquent la coloration végétale, parlent d'une lumière qu'on se met sur la tête.

C'est ainsi que nous transformons, au fil de la discussion, un cabinet de curiosités en forum, la mort en vie. Nous sommes, dans le salon de Madame Filosa, avec la collection de traces que nous donne à voir Sofie Vinet, loin des « forteresses de la solitude », bien loin de l' impression de « gel mortuaire » qui caractérise, selon Umberto Eco, les cabinets de curiosités et les musées Grévin. Nous nous installons dans une installation, et c'est un musée vivant que nous visitons. Des paroles que nous écoutons (on entend également, si on les écoute bien, le tracteur et les oiseaux). Des paroles brodées, sur lesquelles il n'y a pas à broder. Des vies. Minuscules et encloses, pourtant elles ont beaucoup à dire. Elles sont là, murmurent-elles, parce qu'elles le valent bien. Parce qu'elles le veulent bien. Personne ne les a obligées à pousser la porte de ce salon de coiffure, à se livrer, corps et mémoire, à une artiste qu'elles ne connaissaient pas, à laisser une part d'elles-mêmes, à offrir à notre regard et à notre oreille un peu de leur intimité. Des histoires qui rencontrent parfois la grande, réveillent des souvenirs douloureux, et qu'on peut lire ici. Mais si le temps apparaît, avec cette horloge un peu kitsch qui montre qu'il marche toujours, qu'il n'a jamais cessé de manger ses enfants, ce sont d'abord des temporalités qui sont réunies, mêlées pour faire image. Des vestiges matériels. Un assemblage archéologique. D'aucuns diront qu'on les a cousus ensemble, ces fragments, que c'est un travail de rhapsode. Que c'est la création de Sofie Vinet. Dont elle nous livre à son tour les étapes, le processus, et qu'elle nous propose de suivre.

C'est à cela que nous invite Madame Filosa, dans son salon: à tisser, à regarder ce recueil de traces comme l'ébauche d'un texte, et bien sûr à l'écrire. Notre nid. Et si nous n'y arrivons pas, il y a tout ce qu'il faut dans son jardin, des herbes, argiles, cheveux, des petits bouts de fil rouge, et même des oiseaux!

 

SOFIE VINET

LE CABINET DE MADAME FILOSA 

Installation

Du 18 janvier au 11 mars 2017

Espace d'arts visuels Le Pilori

1, place du Pilori à Niort

 

 

Texte à paraître dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine N° 116.

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9 mars 2017 4 09 /03 /mars /2017 11:43

Les petits bals ne sont pas tous perdus. Il m'en revient un, aujourd'hui, et bien que je ne sois jamais allé danser chez Tenthorey, qu'on n'y allait que pour travailler, à l'usine et à Éloyes, je reconnais la chanson. Chantée par Patachou ou Guy Béart, je saurai plus tard qu'elle a été écrite par André Hardellet, et cela ne changera rien à l'affaire, je l'entendrai toujours comme au premier jour:

« Si tu reviens jamais danser chez Tenthorey

Un jour ou l'autre... »

Une image d'Épinal et de ce temps-là. Quand le textile donnait du travail à tout le monde. Un logement. Un stade. Et qui portait le nom du bienfaiteur. Marcel Boussac, par exemple. Il employait les parents. Accueillait les enfants dans sa colo. Toute la famille y allait. À la filature et tissage. Ceux qui n'étaient pas maçons -Italiens. Depuis l'arrière grand-père (côté paternel) qui fut coupeur de couleurs. Jusqu'à la grand-mère (côté maternel) qui était bancbrocheuse. Chez David et Maigret, et non chez Tenthorey qui avait des bureaux à Épinal, son siège social (Place Stein je crois, ou Quai des Bons-Enfants), mais son usine à Éloyes. Où elle est toujours. Où elle a fêté il y a peu ses 110 ans. Selon Vosges Matin. Et ses récents succès. Les sacs citoyens. Des sacs en coton biologique réutilisables et équitables.

Tenthorey, c'est un nom qui revenait. Déjà. Dans les repas du dimanche, les conversations des hommes. Qui refaisaient le match, préparaient le suivant, et inventaient, bien avant Vincent Delerm, le name dropping. C'est là que j'ai dû l'entendre. Quand ils évoquaient le Paul. Le Paul Jeangeorges. Qui était pour moi un fantôme, bien qu'il fût vivant. Et un de leurs copains. Moi je ne le connaîtrais jamais que de nom.

Tenthorey, c'est autre chose. Une chose que j'ai rencontrée. Forcément. Touchée des yeux. En suivant mon père et mon oncle à Éloyes, pour le derby. Qui opposait le SAS (le Stade Athlétique Spinalien) et le FC Éloyes. Un match de championnat ou pour la Coupe de France. Il avait lieu à Éloyes, au stade Victor Tenthorey, et c'était ma sortie du dimanche. Mon petit bal à moi. L'accordéon musette à la mi-temps, comme à Beau Désir mais sans l'été dans les arbres. Ici l'hiver jouait les prolongations. Il faudrait encore attendre, pour la limonade. Et même pour les jonquilles. Se contenter d'un Viandox et garder les marrons dans ses mains le plus longtemps possible. Les esprits s'échauffaient comme il faut, sur le terrain, mais autour on se les gelait. Mon oncle qui, en sa qualité de comptable, serait trésorier du club ou l'était déjà, contestait le résultat (défavorable au SAS), reprochait à l'arbitre ses décisions, aux supporters adverses leur manque de fair-play, tandis que mon père protégeait l'homme en noir qu'il avait désigné ou interrogeait les joueurs et les dirigeants pour son article (il paraîtrait le lendemain dans La Liberté de l'Est). Je crevais de froid, dans ce bal, pourtant je n'étais pas non plus pressé de fermer la parenthèse. J'ai toujours autant de mal à la fermer. C'est pourquoi ce bal chez Tenthorey me revient aujourd'hui.

Tenthorey existe, quand Temporel ressemblera toujours à ces noms qu'on entend pour la première fois, enfant, qu'on reçoit comme autant de noms propres, qu'on passe sa vie à tenter de remotiver. Tenthorey a 110 ans et l'entreprise n'a pas pris une ride, sur elle le temps glisse. Comme l'eau sur votre sac en coton publicitaire ou votre sac littéraire personnalisé. Alors que Temporel appartient au passé, dès qu'il apparaît, ce nom est un signe vide. Un signifiant absolu. Une invention de poète pour dire le temps perdu et retrouvé. Et à nouveau perdu.

Écoutons-le quand même, ce poète. Donnons-lui le temps.

« Aujourd’hui, alors que mon capital de sable a dangereusement baissé dans le haut du sablier, il m’arrive de sentir avec une acuité poignante cette incessante hémorragie de temps vivant qui s’écoule de moi; je perds mon temps comme un sang précieux, alors que je n’en ai jamais eu autant besoin. » André Hardellet, Donnez-moi le temps.

 

 

à Cyril Anton qui m'a donné l'idée de ce texte

L'oeuvre est de Philippe Lièvre.

L'oeuvre est de Philippe Lièvre.

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7 mars 2017 2 07 /03 /mars /2017 08:49
L'auteur

T'es l'auteur que jh'seu chet. Cette phrase me revient, rencontrée dans un glossaire des parlers populaires (de Poitou, Aunis, Saintonge, Angoumois) puis rangée dans un tiroir dont le hasard seul -le hasard objectif des Surréalistes- pourrait le sortir. C'est ce que je pensais au moment où je l'ai rangée. Aujourd'hui qu'elle me revient, par un hasard qui a bien les apparences de la nécessité, elle résonne on ne peut plus clairement. « C'est ta faute si je suis tombé ». Voilà ce qu'elle signifie. Voilà comme on dit, par ici. Si o va mal, t'en es l'auteur: « Si ça va mal, c'est ta faute. ». Si vous n'entendez rien à ce patois, vous comprenez au moins que l'auteur, c'est la cause de tous vos maux. Le responsable de vos malheurs. C'est lui qu'il faut accuser, et non votre maladresse ou votre présomption. Mon élagueur n'est donc pas seulement l'auteur de deux suicides, il est aussi la cause, le responsable de ce texte. C'est lui que vous devez maudire, s'il vous a pris le plus précieux de votre temps, le plus clair de vos nuits. Les longues digressions, les parenthèses jamais refermées, c'est lui. Le nain que vous avez suivi dans le labyrinthe de sa folie, le bois des pas perdus où maintenant vous errez, c'est ça. C'est ça qu'on nomme auteur et qu'on doit clouer avec des clous rouillés.

La fête des Boeufs Gras à Bazas, le 23 février 2017.

La fête des Boeufs Gras à Bazas, le 23 février 2017.

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6 mars 2017 1 06 /03 /mars /2017 07:50
Les gobelets de Vicarello

Les gobelets de Vicarello

Pour célébrer ses 66 printemps, un Américain a couru 1 mile (1,6 km environ) tous les jours pendant un an. Et bu aussi une bière différente tous les jours. Il a donc, selon le site qui mentionne son exploit, couru 3138 km et bu 366 bières. Je n'ai pas recompté, mais ce doit être ça.

Pour mon anniversaire, j'ai d'autres idées, non moins originales, non moins difficiles à réaliser, qui me permettraient non seulement d'arriver au même âge en pleine forme -une forme olympique, si l'épreuve figurait aux prochains Jeux, et s'ils avaient lieu demain-, mais aussi de retrouver mon nom dans les meilleurs sites dédiés au running, voire dans L'Equipe.

Boire un verre de Vicarello, par exemple. Un dernier pour la route. Quatre verres, car c'est un grand âge. Une belle fête. Et si aucun ami ne répond au nom de Sam, j'ai un Raoul qui ferait un excellent Capitaine de soirée. Boire un verre de Vicarello, donc, et même quatre. Boire dedans, et non ce qu'il y a dedans. Ce que j'aimerais, pour mon anniversaire, c'est boire dans un des gobelets d'argent, voire dans les quatre, et qu'importe le contenu, pourvu que j'aie l'ivresse. L'ivresse du voyage.

Ce voyage, il est écrit sur le flacon, et on n'a pas besoin de boire du vin, de la bière ou de la Vicarello pour connaître l'ivresse (ma fille me passait la bouteille d'eau, chaque fois que je lui demandais la Courmayeur, c'était un jeu entre nous, mais un jeu sérieux, pour elle c'était et ça ne serait jamais que de l'eau). Il suffit de le caresser, ce flacon, de le caresser des yeux. De lire ce qui est écrit dessus et qui est un itinéraire.

On ne se voit pas boire, aujourd'hui, dans un itinéraire. Ou, pour le dire autrement, on n'imagine pas qu'une coupe raconte à celui qui la porte à ses lèvres, qui s'apprête à la vider, tout le chemin qu'elle a fait pour arriver jusqu'à lui. La route suivie, avec les étapes. Les distances. Depuis Gades (Cadix) d'ou elle est partie, jusqu'à Rome où elle allait. En suivant la voie Domitienne et en passant par le col de Montgenèvre. Jusqu'à Rome où elle ne devait pas aller. Du moins pas tout de suite.

Car ces quatre verres d'argent qui ont la forme, cylindrique et plus ou moins allongée, de bornes milliaires se sont arrêtés à Aquae Apollinares, près du lac de Bracciano, où ils ont été découverts. Dans la roche d'où jaillissent les eaux chaudes et bienfaisantes. Dans les offrandes à Apollon ou aux nymphes. Trois d'entre eux en 1852, le quatrième en 1863. Il leur aura fallu des siècles, et bien que la route fût toute tracée, et plutôt quatre fois qu'une, pour arriver à Rome. Où il sont conservés, au Palazzo Massimo (aux Thermes de Dioclétien), où ils tentent de faire oublier leur longue carrière d'objets votifs pour calmer, en la réveillant, notre soif. Et ils y parviennent!

La Pátera de OtañesPlus j'en parle, plus je trouve qu'ils ressemblent à nos gobelets de curistes (on voit les mêmes sur la célèbre Pátera de Otañes, un plat en argent où sont représentés les différents usages qu'on faisait, à l'époque antique et dans ces thermes, des vertus médicinales de l'eau, ainsi que sa commercialisation), à ceux qu'on remplit, timidement, à la Bourboule ou à Plombières, et qu'on a un peu de mal à avaler. Comme toutes ces informations (sur une si petite surface!). Et ces kilomètres: 2.723,2 km, si mes calculs sont bons. Ces quatre gobelets constituent un précieux document, et d'une grande fiabilité, cependant il faut savoir que c'est une cure qu'on entame avec eux, et pas uniquement de jouvence.

Vous trouvez que j'exagère? Vous avez raison. Ce n'est quand même pas la mer à boire. Ou plutôt si. La mer eût été un chemin moins ardu, moins périlleux que cette route qui, avant de devenir la fameuse et roulante via Domitia, doit traverser la Sierra Morena et retrouver, l'espace d'un roman, le Camino de Anibal. Un roman qu'il vous appartient d'écrire, moi j'ai mieux à faire. Un long trajet à accomplir. Des horaires à respecter. Des objectifs à atteindre. Je ne veux pas m'égarer, perdre de vue mon sujet. Qui est ce voyage à Rome, à la source située 30 kilomètres au nord-ouest de Rome pour prendre les eaux. Et remercier Apollon. De ses guérisons passées et à venir. Avec ces quatre timbales à boire déposées comme présents. Si elles servaient de guide postal, je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elles furent ici utilisées comme ex-voto. Le voyage s'est bien déroulé, sans pépins majeurs. Un voyage dont ces gobelets donnent à l'Apollon de Vicarello l'itinéraire depuis Gades, avec les relais de poste, les noms des stations, et les distances exprimées en milles au cas où il oublierait.

J'ai du latin à traduire. Des problèmes à résoudre. À commencer par l'hexamètre. Qu'il ne viendrait à l'idée de personne, maintenant, de transvaser dans l'alexandrin. Fût-il de longueur variable.

J'ai à dire adieu à mon livre. À lui indiquer la route. Il la connaît aussi bien que moi, peut-être même mieux, mais il ne m'a pas semblé inutile de lui rappeler sa mission. Qui est de parler de moi. À des amis restés au pays, des amis chers que je n'ai pas vus depuis trente-quatre hivers. De me trouver à Bilbilis, ma vieille ville natale, une riche veuve, une belle retraite pour oublier les embarras de Rome. Les conjurations. Ma disgrâce.

La route, il la connaît, il l'a lue dans un poème de Martial, et je n'ai pas besoin de la lui redire. C'est celle qu'ont suivie les quatre gobelets d'argent, mais dans l'autre sens, et en plus rapide, car elle évite le col de Montgenèvre et va, par la mer, directement d'Ostie à Tarragone (cela prend quatre jours).

Pour remonter ensuite à Bilbilis - à Calatayud, si cela vous chante davantage.

 

Les gobelets de Vicarello (Itinéraire de Gades à Rome)

Les gobelets de Vicarello (Itinéraire de Gades à Rome)

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 08:36
La Fête des Boeufs Gras à Bazas

Pour les boeufs gras, on repassera. Ou on se rendra à Bazas. Le 23 février. On fera la queue chez Aureglia. On prendra des mains du boucher sa côte de boeuf. Quand les chars arriveront, on se dira qu'on est loin de la Fête des Jonquilles et du Corso Fleuri. Plus près des Landes, vu le nombre de bérets. Et entendu les fifres. En roseau, en sureau, d'un bois qui tue le temps. Qui fasse avancer. Quand il marche, le berger, c'est sur trois pattes. Ou au rythme des tambours. Pour accompagner les boeufs à la pesée. 18 boeufs et qui vont par deux. Chaque boucherie a sa paire. Lafon dont on a goûté les magrets, et même Intermarché. Intermarché a deux chars et Aureglia n'en a pas. Ou on regardait ailleurs. Les chars tirés par des tracteurs où il y a du mimosa en fleurs et des feuilles (roseaux? bambous?), des roses en papier crépon. Celles qui ont servi pour les noces d'or de Gaston et Monique et qu'on ressortira pour le mariage d'Angélique et Jonathan. Les boeufs suivent. Solidement attachés à leur remorque. Tellement que ça leur fait une drôle de tête: une tête à billot. Quand elle n'est pas carrément dessus. Il arrive qu'un boeuf rompe sa corde et fende la foule. Sans faire de victimes, heureusement. Personne ici ne s'amuse à jouer les écarteurs. La cérémonie est empreinte de gravité. Il y a du sacrifice dans l'air, voire du chemin de croix. Quand les boeufs traverseront la place et monteront vers la Cathédrale. Mais on n'en est pas là. On n'est qu'à l'apéritif. C'est pourquoi il se balade le pastis à la main. Une bière dans l'autre. Un chelou et pour qui vous prend-il? Le père prodigue? C'est pour vous que la table serait vide? Qu'on n'aurait pas tué le veau gras? Pour fêter votre retour? C'est aller un peu vite, Camarade, on lui lance, devant le CERCLE UNION DES TRAVAILLEURS (Billard au 1er). Où la viande n'est pas moins saoule. Que sous les arcades. Ton veau, il y a belle lurette qu'il a quitté sa mère, son pré. Trois ans à faire du gras. En stabulation. À ne plus tenir sur ses pattes. Lui aussi, quand il sort, il titube. Il hésite. Comme Trygétius quand son cher Sidoine (Apollinaire) l'invite à quitter Bazas et son triste désert, et à se laisser enfin attirer à Bordeaux. À vider un peu son garde-manger bien garni pour régaler ses amis. Et tâter des produits du Médoc. Craint-il les voyages en hiver? Les vents qui soulèvent et chassent les sables, effacent les routes, le sol mouvant? Redoute-t-il, comme l'écrit Sidoine dans sa lettre (vers 463), un « naufrage sur terre »? Ou sait-il, l'animal, que sa première sortie sera la dernière? Que dans un mois il reviendra chez Aureglia ou chez Lafon. Où il sera accueilli et présenté comme il faut. Comme un ambassadeur de l'excellence bazadaise. Taillé en bavette et à déguster saignant. Découpé en paleron, gite, plat de côtes, joue de bœuf. Des morceaux à braiser ou pour le pot-au-feu. Une viande réputée pour son grain fin et un persillé bien réparti. S'il te plaît, Pépère, remballe ta chanson et garde un oeil sur le troupeau. Ton béret et ta pelisse en peau de mouton avec les poils à l'extérieur.

On peut donc ôter son chapeau, si on en porte un. L'ôter devant les boeufs (l'usage n'étant pas ici comme en Italie d'applaudir), les beaux boeufs gras de Bazas, quand on les voit couronnés de fleurs et parés de rubans, marcher deux par deux derrière leur tracteur, descendre en silence vers l'abattoir.

 

 

                        Texte à paraître dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine N° 116.

La Fête des Boeufs Gras à Bazas
La Fête des Boeufs Gras à Bazas
La Fête des Boeufs Gras à Bazas
La Fête des Boeufs Gras à Bazas
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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 14:58

 

Rien ne « manque », dans les Essais. Tout est « à dire ». C'est le constat que fait Joan-Pèire dans le message qu'il m'a envoyé aujourd'hui, 28 février 2017, parce que c'est l'anniversaire de Montaigne, et qu'on n'a pas besoin de Facebook pour fêter ça avec lui.


 

 

Cher Denis


 

Pour compléter un peu ma réponse, je ne résiste pas au plaisir de reprendre trois passages des Essais où Montaigne utilise, pour la notion de manque, l'expression « à dire », dans trois contextes qui vont du plus grave au plus « plaisant», si je peux m'exprimer ainsi.

D'abord à propos de la faculté de se donner la mort (« La plus volontaire mort, c'est la plus belle »), gage de liberté dans la vie qui, sinon, ne serait que servitude:

« Le vivre, c'est servir, si la liberté de mourir en est à dire »

(Livre II, chapitre III, p 386 de l'ancienne édition de la Pléiade, celle de Thibaudet)

Ensuite, contre l'affectation et la recherche en poésie:

« .. je voy que les bons et anciens Poëtes ont évité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques elevations Espagnoles et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues qui sont l'ornement de tous les ouvrages Poëtiques des siècles suyvans. Si n'y a il bon juge qui les trouve à dire en ces anciens, et qui n'admire plus sans comparaison l'egale polissure et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des Epigrammes de Catulle, que tous les esguillons dequoy Martial esguise la queuë des siens. »

(Livre II, chapitre X, p 453 de la Pléiade de Thibaudet)

Et enfin, en ce qui concerne les mœurs alimentaires, dans le fameux chapitre XIII du livre III, où il évoque de façon générale diverses habitudes dont il ne peut plus se défaire en raison de son grand âge (« m'estant en vieillissant plus arresté sur certaines formes »... avec l'idée, en particulier, qu'il ne peut « ni fayre des enfans qu'avant le sommeil, ny les faire debout », ou encore qu' « il (s') aide peu de cuillier et de fourchette » et donc qu'il « souille » les serviettes blanches « plus qu'eux (=les Allemands) et les Italiens ne font ), et où, pour ce qui est du « manger » lui-même, éprouvant parfois le besoin de se mettre au régime - pour formuler un peu anachroniquement les choses- il exige qu'on le « mette à part des soupeurs » quand «( il) veu(t) jeuner », sans quoi il cède immanquablement à la tentation de la nourriture (Montaigne tout craché, là aussi !):

« Ceux qui doivent avoir soing de moy pourroyent à bon marché me desrober ce qu'ils pensent m'estre nuisible: car en telles choses, je ne desire jamais ny ne trouve à dire ce que je ne vois pas; mais aussi de celles qui se presentent, ils perdent leur temps de m'en prescher l'abstinence".

(Livre III, chapitre XIII, page 1238 de la Pléiade de Thibaudet)

Et dans cette même édition, « à dire » figure, entre autres, page 386, 453, 479, 526, 658, 665, 666,1143,  1238... et passim, comme on dit, si bien que je me demande même si « manquer » s'y rencontre! 

Voilà, pour compléter un peu ta collection, et - je ne te le cache pas- pour le plaisir de « m'y essayer », encore une fois, en la gratifiante compagnie du  grand Périgourdin : sacré Montaigne!

 

Bonne journée, cher Denis, malgré la pluie.

Mon amitié

jp


 

 

 

Saint Germain (ancienne annexe de la paroisse du Temple-sur-Lot).

Saint Germain (ancienne annexe de la paroisse du Temple-sur-Lot).

Saint Germain

Saint Germain

Saint Germain

Saint Germain

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 08:14

Et si la pièce maîtresse de mon discours était celle qui manque, justement? La pièce manquante.

Pour Lacan, c'est ce qui est sous notre nez, qui fait sens et que nous ne voyons pas.

Pour moi, ce serait davantage l'objet perdu, dont je constate et regrette l'absence, l'objet ou la personne « à dire ». L'objet ou la personne que j'ai perdue et que « je trouverai à dire ».

L'objet qui manque, ici, l'objet « à dire » est un chapeau. Sans doute parce que le lieu dont nous parlons, avec Joan-Pèire, est As Capels. Un lieu-dit route de Bias, au bord du Lot. Ou, si l'on préfère, entre serres et pruniers, des pruniers dont beaucoup tombent de vieillesse et des serres qui avancent, inexorablement. Les tomates de Marmande, les paysans de Rougeline: vous l'oublieriez, les hélicoptères qui pulvérisent viendraient vous le rappeler.

Un lieu-dit est la trace présente, sur la carte sinon dans le paysage, d'un passé plus ou moins lointain, plus ou moins disparu, plutôt plus quand le remembrement est passé par là et qu'au lieu d'exhumer un souvenir, de le reconstruire patiemment, pierre après pierre, pièce par pièce, on a travaillé à l'araser, à l'effacer.

As Capels, donc. Un lieu-dit qui se souvient, presque malgré lui, de « chapeaux ». Et personne ne se demande plus, pressé qu'on est de rejoindre Casseneuil ou d'arriver à Villeneuve, qui les portait ou les ôtait, ces « chapeaux », et devant qui. Si c'est un événement dont on garde vaguement mémoire, un accident, et de quel terrain vu qu'on est dans la plaine, une plaine agricole que dévore aussi, sans faire de bruit, la zone commerciale.

Nous ne nous attarderons pas à ces chapeaux perdus. Sinon pour dire (en occitan) ce qu'on dit quand on éprouve le manque de quelque chose ou l'absence de quelqu'un:

As perdut un capel lo trobaràs a dire: « Tu as perdu un chapeau, tu le trouveras à dire »

As perdut ton òme lo trobaràs a dire: « Tu as perdu ton mari, tu le trouveras à dire »

Montaigne s'exprimait ainsi. Et Balzac (Guez de) dans une lettre: « Il faisait parade d'un visage remarquable par de grandes plaies et par un oeil qu'il avoit à dire. » Ou encore Saint-Simon: « Il n'y eut pas un cheval de perdu ni un homme à dire ».

De là à regarder l'occitan comme un conservatoire de la langue française, il n'y a qu'un pas. Que je me garderai bien de franchir. Non pour aller dans le sens des nationalistes, pour rétablir des frontières où il n'y en avait pas, mais par égard au malheur qui accable les langues régionales et à mon ami, parce qu'il a d'autres manques à constater, d'autres absences à regretter. Sur le chemin de Lascrozes où maintenant nous allons, et où les creux ne sont pas seulement des grottes, des cavités, mais aussi des trous dans le récit. Des panneaux amputés de leurs noms. Des noms, dans la langue du pays, des plantes ou des arbres qui composent ce paysage quasi méditerranéen, des noms qui sont aussi reliques que la végétation peuplant ce plateau. Pas très loin de Villeneuve-sur-Lot, d'Eysses, l'antique Excisum, un nom qui figure sur la carte de Peutinger et l'itinéraire d'Antonin, celui d'une importante étape routière dont il subsiste, à l'exception d'une « tour », d'assez maigres vestiges (en face du Centre de détention).

D'autres, devant ce manque, regretteront le grand sanctuaire qu'il y avait là, les monuments publics, les demeures privées dont il reste si peu. Quelques pans de murs, les pièces d'un bâtiment, mais recouvertes de bâches qu'on ne retire que l'été, pour de rares visiteurs, ou parce que ce sont les Journées du Patrimoine. Sans doute trouveront-ils à dire. Et à redire.

Il y a mille façons de dire. Que tout manque est à dire. On peut répondre, comme aujourd'hui Joan-Pèire à qui je l'avais soumis, que ce pauvre texte  « balise lumineusement quelques moments forts du parcours dans le paysage et dans la langue, sans complaisance -Dieu merci-, mais avec la grâce d'une écriture qui rend, sobrement et en profondeur, la présence du manque. Ce manque qui est en même temps, ici, ce qui reste. »

Et ajouter, pour Saint Germain, et le constat du désastre, un lien. Le site a sa devise (Le passé a de l'avenir). Ses explorations (52761) et ses explorateurs (2841). 17449 petits patrimoines dont cette ancienne annexe de la paroisse du Temple-sur-Lot. On ne sait pas, conclut-il, quel est ce « je » qui a visité, il y a plus de 40 ans, une église qui avait encore son toit.

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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 13:33

Son existence fut brève. Il ne vécut pas longtemps, comme prénom. Il ne survécut pas à son créateur. Le couturier palois comprit très vite -trop tard- qu'on ne lance pas un prénom comme la minijupe ou les défilés-spectacles, que la mode des Clafoutis ne prendrait pas. Mais ce n'était pas son but. Ce prénom alimentaire n'était en rien alimentaire. Sa notoriété n'avait pas besoin de cela. Il avait suffisamment fait pour sa légende. Celui qui avait contribué à émanciper la femme ne pouvait pas maintenant martyriser sa fille en l'affublant d'un nom de gâteau, fût-il son dessert préféré. Non. En la prénommant ainsi, Courrèges se posait définitivement en ennemi de la copie. Personne ne lui disputerait sa place, entre Apple et Gigi Clementine, elle serait la seule enfant de star à porter ce prénom. Tant pis si elle veut qu'on l'appelle Marie.

Le nom est moins insolite, il est même carrément commun, mais sa vie est plus longue. On remonte haut, avec lui, et on va loin. On remonte dans le Limousin, et, plus haut encore, à un occitan signifiant « remplir ». On ne dit pas de quoi, mais on devine qu'il s'agit de cerises. Sinon, s'il n'était pas rempli de cerises mais de poires, de pommes ou de prunes, le clafoutis serait une flaugnarde. D'autres poussent la passion de l'origine jusqu'à le montrer en croix: « fixé avec un clou ». Mais on ne voit pas bien le tableau. Ni à quel mur l'accrocher. Disons, pour les mettre d'accord, que ce gâteau rempli de cerises, et bien qu'on le présente comme facile et pas cher, « c'est tout un art ».

D'abord il faut choisir ses cerises, des Montmorency qui sont de la famille des griottes. Appelées aussi courtes-queues ou gaudrioles, elles présentent l'avantage d'une chair à la fois tendre et ferme, d'un goût gentiment acidulé, et, surtout, de venir du jardin où elles sont cueillies sur l'arbre et quand elles sont mûres. Quand juin crie, tel le marchand des quatre saisons dans les rues de Paris : V'là la bonne Mémorency! « N'est-il pas convenu, écrit-on dans La Semaine des familles, que toutes les cerises viennent de Mémorency, comme tous les pruneaux de Tours, tous les marrons de Lyon et tous les anis de Verdun? » Ce qui signifie (en 1868) que sa bonne Mémorency ne vient pas forcément des lieux habités par Jean-Jacques Rousseau, qu'elle n'est pas née sur un des cerisiers de son Ermitage mais dans un jardin, n'importe quel jardin, et que c'est aussi bien des guignes ou des bigarreaux qu'il promène dans sa charrette, qu'il vend sous cette appellation pompeuse. Aussi bien (aujourd'hui) ces petites cerises noires proches de la merise sauvage qui sont la variété locale et la preuve, s'il en fallait, que notre gâteau n'est pas un alternative cake, mais le vrai clafoutis limousin.

Nous les croquerons de mémoire, ces fruits. En suivant notre nature. En évitant le bleu cerise (la couleur de ce qui n'existe pas). Nous les masquerons comme il faut. En les noyant dans de la pâte à crêpes. Avec leurs petits noyaux. Afin que le jus de la cerise ne noie pas la pâte. Qu'il y ait du violet mais pas trop vroubélien. Nous ferons en sorte que l'amande du noyau donne son goût subtil à la préparation. Un goût d'enfance retrouvée. Et, avec ce sucre à l'authentique vanille Bourbon acheté dans notre Monoprix, de voyage.

 

Photo Marc Deneyer, à paraître avec le texte dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine n° 116.

Photo Marc Deneyer, à paraître avec le texte dans L'actualité Nouvelle-Aquitaine n° 116.

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13 février 2017 1 13 /02 /février /2017 13:51

« Avez-vous réfléchi quelquefois, cher vieux compagnon, à toute la sérénité des imbéciles? La bêtise est quelque chose d'inébranlable, rien ne l'attaque sans se briser contre elle. Elle est de la nature du granit, dure et résistante. A Alexandrie, un certain Thompson, de Sunderland, a, sur la colonne de Pompée, écrit son nom en lettres de six pieds de haut. Cela se lit à un quart de lieue de distance. Il n'y a pas moyen de voir la colonne sans voir le nom de Thompson, et par conséquent sans penser à Thompson. Ce crétin s'est incorporé au monument et le perpétue avec lui. Que dis-je? Il l'écrase par la splendeur de ses lettres gigantesques. N'est-ce pas très fort de forcer les voyageurs futurs à penser à soi et à se souvenir de vous? Tous les imbéciles sont plus ou moins des Thompson de Sunderland. Combien dans la vie n'en rencontre-t-on pas à ses plus belles places et sur ses angles les plus purs? Et puis c'est qu'ils nous enfoncent toujours; ils sont si nombreux, ils sont si heureux, ils reviennent si souvent, ils ont si bonne santé! En voyage on en rencontre beaucoup, et déjà nous en avons dans notre souvenir une jolie collection, mais comme ils passent vite, ils amusent. Ce n'est pas comme dans la vie ordinaire où ils finissent par vous rendre féroce. »

Nous sommes en 1850. Le dimanche 6 octobre. Gustave Flaubert écrit. A Parain. De la Quarantaine de Rhodes. Puis ce sera Constantinople, Athènes, les ruines. Des ruines où d'autres crétins viendront graver leur nom. De plus en plus nombreux, comme on le voit aujourd'hui avec le tourisme de masse. Et avec cette Française de 45 ans qui a récemment dégradé le Colisée. Une fois à l'intérieur, elle a écrit, sur un mur de l'amphithéâtre Flavien et à l'aide d'une pièce (con una moneta storica, selon  La Stampa): SABRINA 2017.

Cette femme n'a même pas l'excuse de l'âge. 

L'adolescent chinois avait quatorze ans, quand il commit ce graffiti à Louxor, sur le corps du dieu Amon: « Dīng Jǐnhào dàocǐ yīyóu » (丁锦昊到此一游), « Ding Jinhao en visite ici ».

Ces sept caractères déclenchèrent une tempête, en Chine. Ding Jinhao, l’auteur du sacrilège, venait de Nankin, d’un milieu aisé. Sa famille reçut, via les réseaux sociaux, des insultes, des menaces de mort, et dut présenter, dans un journal local, ses excuses au peuple égyptien et à tous ceux qui en Chine s'étaient sentis blessés par son geste.

Je ne sais pas si Sabrina 2017 a pleuré toute la nuit de honte. Ce qui est certain, c'est qu'elle a été arrêtée. Et la moneta usata per l’incisione è stata sequestrata.

Voilà pour notre imbécile.

Mais revenons à la lettre de Flaubert, et à ce qu'il dit de Thompson, de ce Thompson de Sunderland. « Ce crétin s'est incorporé au monument et le perpétue avec lui. » Est-ce qu'il le perpétue, ou est-ce qu'il se perpétue avec lui? Croit-il, en laissant cette trace de son passage, échapper au temps qui passe, se soustraire à la mort qui est notre lot commun? Veut-il, en gravant son nom dans la pierre, peser sur son destin, l'infléchir? Ou simplement donner du poids à son peu de personne, de la visibilité à celui que nul ne remarque, dont nul ne se souviendra? N'est-ce pas confondre la trace et la preuve?

Un poète, normalement, ne confond pas. René Char l'a écrit:

« Le poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver. »

Pourtant, l'habitude de considérer certains monuments comme des livres d'or est ancienne. Sans remonter trop haut, on trouve de grands noms parmi les vandales. Des monuments de la littérature française.

Chateaubriand, en 1806, n’avait pas eu le temps de visiter les pyramides lors d’un séjour en Égypte: il envoya un émissaire graver son nom pour lui (« l’on doit remplir tous les petits devoirs d’un pieux voyageur »).

Rimbaud, dont le nom est gravé en lettres capitales sur les murs du temple de Louxor, non loin du grand BELZONI qu'on peut voir au Ramesseum (Giovanni Belzoni, l'explorateur italien, aussi fameux pour ses nombreux graffitis que pour ses contributions à l’égyptologie).

Rien ne dit que ce RIMBAUD soit notre Arthur. Rien n'interdit de penser que « l'homme aux semelles de vent », que le « passant considérable » est passé par là. Qu'il a éprouvé, comme tout le monde, le besoin de laisser une trace de son passage. Ici et sur cette terre.

Une trace qui n'est peut-être qu'une preuve, mais elle fait rêver.

 

 

 


 


 

 

Sabrina 2017
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