Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 09:50

Ça pas d'bon sens, répétait, entre Québec et Edmundston, celui qui m'avait invité chez lui, dans la République du Madawaska dont il agitait timidement le drapeau en m'accueillant à l'aéroport. Je ne connaissais pas la chanson avant qu'il ne me la chante, avant qu'il ne parke son char dans la forêt, qu'il ne me dise: « Espère-moi, j'viens right back. » J'ai attendu et il est revenu, tout de suite et avec la patronne de la cabane à sucre pour me faire goûter une tire d'érable sur la neige. Pour ne jamais oublier la violence faite aux arbres, ni ces motoneiges de plus en plus performantes, de plus en plus gourmandes, dont il me parlait en drivant son char jusqu'à sa maison, étant donné qu'il n'y a plus d'avion, plus de train, plus de bus pour se rendre de Québec dans le Nouveau-Brunswick.

Ça pas d'bon sens: c'est pas normal, ça ressemble à rien, c'est n'importe quoi.

Qu'est-ce qui aurait du bon sens, alors? En dehors de rétablir des liaisons aériennes, ferroviaires, de relancer des lignes d''autocar.

Écoutons Irvin Blais. Passé le dépaysement, on retrouve la vieille rengaine des temps de crise, le blues, et c'est celui qu'on éprouve à l'entendre râler contre les impôts, les politiques qui nous mentent, l'absence de travail: « Y a pas d'ouvrages dans nos villages , et quand Y nous promettent des gros chantiers Dans l'espoir qu'on va travailler C pour les étrangers? » Ou bien « ils viennent chez nous Dans nos villages avec pas un sou Pour nous acheter. Mais ca pas d'bon sens On n'est pu chez nous Pis c notre argent Qu'on donne au gouvernement. » Ou encore: « Y nous imposent toutes sortes de lois Y respectent même pas notre foi Ou c'que l'on croit On n'a même pu le p'tit jésus Accroché sur une statue Yé disparu. »

Maintenant on y voit plus clair. Et notamment ce qu'on met sous ces mots: bon sens ou sens commun. Les préjugés qui sont la chose au monde la mieux partagée, et qu'on appellera valeurs. L'identité dont on se réclame, un terme commode car il permet de renvoyer à leurs origines, en attendant de les renvoyer chez eux, ceux qui mangent notre pain, et qui n'ont même pas la reconnaissance du ventre. On connaît la chanson, et on la reconnaît, chantée en québécois ou dans n'importe quel patois.

J'aime bien le québécois -le joual, mais j'ai une tendresse particulière pour le chiac, cet hybride impur, ce mélange d'anglais et de poitevin-saintongeais-, et en général les langues régionales. Et toutes les langues, j'ai la passion des langues. Du français comme de celles qui l'ont nourri. Et qui continuent de l'enrichir. J'aime le français dans sa diversité.

C'est pourquoi je n'ai jamais passé la serpillière. Je ne l'ai passée, ni dans les Vosges où le torchon de plancher était l'affaire de ma grand-mère, sa propriété, ni dans le Pas-de-Calais où j'habitai un an (à Saint-Folquin, près de Sainte-Marie-Kerque) et où je wassinguais comme tout le monde. J'ai quitté la wassingue pour la since, c'est cela que je fais maintenant à La Rochelle, tous les jours ou presque, je since.

Cela pour dire (mais ce n'est pas un scoop!) qu'il y a plusieurs mots pour dire la même chose, et ce dans la même langue, où les mêmes mots n'ont pas non plus toujours et partout le même sens. Prenez bon sens. Le fameux bon sens paysan ne parle plus à personne, en tout cas cela ne fait pas rêver. L'époque où le Crédit Agricole en avait tiré un argument de vente est bien révolue. La Crise est passée par là, et la finance folle n'a pas épargné la banque de proximité. Prenez maintenant sens commun, au sens commun du terme s'il existe. Essayez. Tapez sens commun. Qu'est-ce que vous trouvez? En premier, le site de Sens Commun, où on réagit à la nomination de Madeleine Bazin de Jessey, porte-parole de Sens Commun, à la fonction de Secrétaire nationale aux programmes de formation :

« Nous nous réjouissons de cette nomination, fruit d’un travail entrepris depuis un an. Sens Commun a, depuis sa création, mis l’accent sur la proposition d’idées et la formation. Cette nomination illustre la réussite du dialogue constant que Sens Commun entretient avec les responsables politiques de l’UMP ainsi que l’écho grandissant que nos convictions rencontrent dans notre parti. C’est une première étape et un point de départ positif pour une nouvelle année de travail ».

Où on salue l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de l’UMP: il s'est engagé à lutter contre la GPA.

Sens Commun, pour faire court, c'est la Manif pour tous. Ce sont les sifflets qui ont accueilli Juppé dans sa bonne ville de Bordeaux, Juppé le candidat des bobos, comme Le Maire surnommé en coulisse Ségolène Le Maire. Il faudra s'en souvenir. Que c'est devant eux, et sous leurs applaudissements, que Sarkozy s'est dit favorable à l'abrogation de la Loi Taubira. Que c'est une des leurs -elle était des Veilleurs!- qui vient d'être nommée Secrétaire nationale aux programmes de formation de l'UMP.

La stratégie est claire. Il s'agit, dans la perspective des Présidentielles de 2017, et dans un scénario de second tour, de fédérer les droites; de harceler, avec les activistes de Hollande démission et avec leurs mots, le bouffon et potentat qui nous gouverne (si mal); de rallier à sa cause, qui est celle de la Droite Forte, derrière son chef retrouvé et tant aimé, la Manif pour tous; de ringardiser le Front National en le débordant sur sa droite; de mettre progressivement dans la tête des gens, avec des petits signaux comme la nomination de cette Veilleuse, et quelques éléments de langage (et l'aide de Minute!), que le parti de Marine Le Pen est devenu marxiste, qu'il est pour toujours plus d'état; qu'il est aussi soumis au lobby LGBT, ce qui explique l'absence remarquée de Marine Le Pen aux démonstrations de force de la Manif pour tous, et que confirment l'outing de Philippot et Chenu rejoignant le Rassemblement Bleu Marine; qu'il ne faudra pas davantage compter sur le FN (là on va chercher Zemmour et Renaud Camus, on donne des gages aux identitaires) pour empêcher le Grand Remplacement.

Ce sens-là n'est pas commun (heureusement!), mais il est clair.

Sens commun
Partager cet article
Repost0
12 décembre 2014 5 12 /12 /décembre /2014 11:29

Photo Victor Salvador, Vosges Matin.

On peut écrire des faits divers, produire, à la manière de Félix Fénéon, des nouvelles en trois lignes. On ne se prive pas de ce plaisir, d'écrire sous la contrainte (si votre âme y consent, si elle trouve ces gênes exquises), d'inventer du vrai. Ce n'est pas la peine de s'inscrire à l'atelier d'écriture, d'y participer si on ne veut pas jouer le jeu, suivre les consignes ou la recette, mieux vaut se donner des règles, s'y tenir ou pas, laisser les rêves vous conduire où vous ne voulez pas, et parler l'absence.

Qu'on écrive selon des consignes ou sous la dictée de l'inconscient, on ne fera jamais aussi bien que Twitter. Qui en 140 caractères (sans ponctuation ni majuscules), 120 signes c'est préférable, vous balance une information qui enrichira votre collection de gestes fous et en même temps désolera l'amateur:

« il attaque le bassin d'argenteuil avec un voilier »

Dans certains tweets, il « traverse le bassin », gentiment on dirait, avec un voilier comme on en voit à Épinal, aux Champs Golot où les enfants promènent leurs petits bateaux, et que la traversée se déroule bien, sans dommages. Il n'y avait pas de vent, cela ne fera pas de vagues. Est-ce la peine de relayer ça?

Dans d'autres, il donne un « coup de poing » dans la toile ( fist en anglais), ou il « troue » le bassin avec son voilier, ce qui traduit bien la violence du geste, mais lui donne une connotation sexuelle qu'il n'a peut-être pas. D'abord on ne sait rien du psychopathe, ni de sa victime. Qui est ce Jacques? Qui éventre-t-il? Et suivant quelle pulsion? Ou pour quelle raison? Et puis je ne voudrais pas donner des idées au maniaque de l'épilation intégrale, qu'il finisse au rasoir L'Origine du monde.

Si c'est comme on le prétend un sociopathe, on ne sait pas quels comptes il règle ainsi, à qui il s'en prend en lançant son redoutable voilier contre un innocent tableau.

Au moins, quand on trouve un corps sans tête dans une valise et dans Sud Ouest, on nous dit tout de suite que la victime était espagnole, «une mule éventrée afin de récupérer la drogue».

Pour revenir à notre bassin d'Argenteuil, certains twittos ne connaissent visiblement rien à l'affaire, ni à l'art, ils n'ont jamais entendu parler de l'Impressionnisme, mais ils donnent leur avis. Monet is money (c'est aussi un roman de Ted Escott, alias Jean-Olivier Tedesco, paru en 2000 chez Métailié), beaucoup même, et 5 ans de prison pour un gars de 49 ans qui a détruit un original de 1874 avec son voilier, 5 ans pour avoir fait perdre à la société 10 millions de dollars, c'est pas cher payé.

http://www.irishcentral.com/culture/Dublin-man-sentenced-to-5-years-in-prison-for-punching-a-Monet-painting-.html

Claude Monet, Le Bassin d'Argenteuil avec un voilier.

Claude Monet, Le Bassin d'Argenteuil avec un voilier.

Partager cet article
Repost0
11 décembre 2014 4 11 /12 /décembre /2014 09:25

Je n'ai pas le souvenir qu'il en livrait, avec du charbon. Qu'il sortait autre chose de sa hotte que des martinets. Je parle du Père Fouettard, et des betteraves qui étaient sa spécialité. Quand j'interroge l'image (Imagerie d'Épinal n°509), je constate qu'il n'a ni hotte, ni martinets. Il porte des verges à sa ceinture ou sous le bras, et il les distribue. Comme la maîtresse les bons points, mais ce sont des punitions. Il en reçoit, le petit Joseph qui ne voulait pas finir sa panade.

Si elle ne sort pas de la hotte du Père Fouettard, de quelle soupe primitive provient-elle? Je l'ignore. Ce que je sais, en revanche, c'est que cette betterave dont je suis, l'espace d'un texte, le « chantre mélancolique », donnerait un excellent bortsch. Un Barszcz comme en Pologne où il constitue l'un des douze plats traditionnels du réveillon de Noël. Notre betterave crapaudine entrerait joliment dans cette recette, et elle ferait merveille.

De quels enfers remonte-t-il, disons de quelle Charente-Inférieure? Ce légume- racine. Pour naviguer ainsi entre la vie et la mort, cela sans fin. Même si un beau jour il débarque. On dirait, quand il apparaît étendu sur sa civière, apathique et morne, une sorte de Père Fouettard rogue mais débonnaire, le Chasseur Gracchus. S'il vient des Vosges ou de la Forêt Noire, l'histoire ne dit pas. Dans quel trou il est tombé en suivant son chamois, dans quelle faille. Si c'est cela qu'on appelle après Buffon, avec l'archéologue, le sombre abîme du temps. Si on arrive à Riva ou sur une autre plage. Et de quel lac italien. Ce qui compte, c'est cette forme allongée que vous donne à force la civière. Ce teint terreux, ce mauvais poil que vous cachez si mal sous un suaire.

Est-ce un croisement? Un hybride, non seulement de bette et de rave, mais aussi un animal-plante, qui n'est plus ni animal, ni plante, qui ne l'a jamais été. Une étrange et absurde chose, une curiosité comme on en montre le dimanche aux enfants, on ne sait quel couteau apportera la délivrance à l'impossible bête, quel boucher.

Est-ce une pierre? Un poète? Un poète enterré sous sa pierre? Un poète « tondu, sans aile, Rossignol de la boue »?

Vous n'avez d'yeux que pour la pierre. Et vous ne vous demandez pas, avant de l'enchâsser, si elle se trouvait dans votre tête, ou si c'est la dent qu'ils ont, tous ces poissons, contre vous.

Au début, on n'entend que du noir. Du mauve charbonneux. Les corbeaux ont envahi la cuisine, ils pillent allègrement la table. Le Corbières tremble dans son verre. On épluche, la mine sombre, sa betterave. Soudain le couteau entre dans le vif, crapaudine se met à crier, c'est un i pourpre qui se déplace, ou plutôt, parce qu'on n'est pas dans un sonnet de Rimbaud, un rouge violacé qui se propage telle une onde. Sans rien rencontrer ni personne. Aucun corps ne l'arrêterait, il voyagerait, comme le Chasseur Gracchus, mais sans jamais trouver son port. On ne connaîtrait pas cette betterave réputée la plus ancienne, ou on ne la reconnaîtrait pas quand elle échouerait dans l'assiette. On songerait en l'entamant à l'aubier qui dort sous l'écorce. À ces vaisseaux qui transportent la sève. Ici le sang s'arrête.

Et il ne s'arrête pas. Et c'est toujours la vermeille couleur. Qu'on la déguste crue et râpée ou bien tiède, en salade, accompagnée de poireaux vinaigrette et d’œufs mayonnaise. Qu'on la propose à l'apéritif, en chips, ou qu'on la serve comme garniture chaude, en dés, en frites. Ou qu'on la prépare à la poitevine, coupée en rondelles. C'est tous les jours dimanche. L'hiver en habit de fête. La mode qui revient. Bientôt, vous verrez, un chef aura l'idée de la cuire préalablement sous la cendre, cette betterave, et de la frotter à l'eau de vie. En attendant, elle fera une superbe entrée à Noël. Mes épigrammes de betterave crapaudine et Saint-Jacques sauce aux canneberges me vaudront beaucoup de compliments. On appréciera le subtil mélange: la rusticité de la betterave, taillée en tranches fines, dans le sens de la longueur, à la mandoline, et le raffinement des noix de Saint-Jacques juste saisies, le tout parfumé d'un peu de cette laque cranberries. Comme on peut dire aussi, pour réveiller son réveillon.

Photo de Marc Deneyer (et céramique de Fanny Laugier), à paraître dans L'Actualité n° 107.

Photo de Marc Deneyer (et céramique de Fanny Laugier), à paraître dans L'Actualité n° 107.

Partager cet article
Repost0
8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 10:49

Apamée. Photo Josiane Ruhaud.

Poseidonios d'Apamée n'est pas seulement géographe et historien, mathématicien et auteur de traités de physique et de météorologie, un savant complet, il a aussi une oeuvre philosophique et métaphysique considérable. Dont ne nous sont parvenus, comme de tout ce qu'il a écrit, que quelques fragments.

En ce temps-là, science et sagesse naviguent de conserve, et c'est ainsi que le philosophe stoïcien voyage, décrivant, dans de vastes enquêtes, les moeurs et la société des peuples, notamment des Celtes qu'il a l'occasion d'observer (il visite nos contrées jusqu'à l'estuaire de la Gironde, la limite, pour un Grec, du monde habité). Et dans ce "style ethnographique qui fait que ses Gaulois resteront éternellement vivants -un modèle offert à la nation française pour toute extravagance passée et à venir." (Arnaldo Momigliano, Sagesses barbares)

Voici deux images de la ville où il est né vers 135 av. J.-C.

L'une, de 2011, où on voit Apamée sur l'Oronte: des structures comme en révèle la photographie aérienne. Et on ne sait pas si elles affleurent ou disparaissent sous nos yeux. On dirait un livre d'artiste signé Yves Bonnefoy et Geneviève Asse, mais c'est GoogleEarth.

L'autre est de 2012 et on se croirait sur la lune ou en 1918. Des trous partout, ce ne sont pas des cratères, mais les fouilles sauvages qui ont lieu en ce moment en Syrie (et en Irak, et j'imagine que la Libye n'est pas épargnée). La preuve s'il en fallait du pillage qui accompagne et alimente cette terrible guerre. Car le trafic d'objets archéologiques permet d'acheter des armes: elles ajouteront la destruction à la destruction.

Je pense en les regardant à Poseidonios. L'enfant d'Apamée. Qui écrivait ceci. « Le monde est un tout sympathique à lui-même. » Où il faut entendre que dans le cas de corps unifiés, il existe une sympathie. Lorsque le doigt est coupé, le corps entier en est affecté. Ou, pour le dire autrement, quand la Syrie souffre, c'est toute la terre qui a mal.

Apamée de l'Oronte en 2011. ©GoogleEarth

Apamée de l'Oronte en 2011. ©GoogleEarth

En 2012, le site est saccagé par des milliers de fouilles clandestines. ©GoogleEarth

En 2012, le site est saccagé par des milliers de fouilles clandestines. ©GoogleEarth

Partager cet article
Repost0
2 décembre 2014 2 02 /12 /décembre /2014 10:22

Ces tessons n'entreront jamais dans une mosaïque, ils ne feront pas de vous un Picassiette, ni un collectionneur. Même s'ils sont bons pour la casse. Pour ce casier, divisé en petites cases, où ils seront rangés comme des lettres.

Si elles font un mot, ces lettres, c'est par hasard. Et ce mot, s'il compose un texte -si magiquement il l'appelle-, ce sera toujours un mot du dictionnaire. Un mot n'appartenant pas à une phrase. Et qui ne vous fera pas habiter. Il n'empêchera pas l'errance. Vous pourrez vous méfier de l'adaptation, garder en réserve un peu d'inadaptation. Lire comme on cueille. Sur la page comme sur la plage. Comme on écoute, la coquille contre l'oreille, la rumeur des âges.

Certes, ils ont oublié d'où ils viennent, ces tessons. De quelle catastrophe ils proviennent, bombardement ou scène de ménage. Et vous n'êtes pas archéologue pour les regarder comme des traces, des vestiges même si vous y mettez vos pas. Même si la nostalgie est présente. La nostalgie du présent. Et le sentiment que la chose que vous venez de ramasser ne vous appartient pas. Que vous n'êtes rien, derrière votre droit de bris, qu'un pilleur d'épave. Ce sentiment passera. Et vous pourrez contempler à loisir cela qui est arrivé jusqu'à vous, que la mer a déposé à vos pieds. Sous vos pas. Ces cassons de vaisselle devenus tessons. Roulés par les vagues, polis par le vent, des galets, mais si fins qu'on dirait des hosties. Ce sont ces hosties que Jean Prod'hom vous tend. Et vous communiez, incrédule.

Le tesson est venu à vous « calme orphelin ». Et vous vous voyez, dans le miroir de la page, « riche de vos seuls yeux tranquilles ». Comme lorsque vous alliez en forêt avec votre panier en osier et votre couteau suisse. Comme un pèlerin. Marchant de miracle en miracle. Pas pressé de percer le mystère des champignons. De le tuer. Mais tellement heureux car tellement libre. La ressemblance est frappante entre ces objets que personne ne songerait à réclamer et le trovatello. Entre le chiffonnier et ce qu'il trimballe dans sa hotte. Entre l'enfant qui joue et les riens avec quoi il joue.

C'est cela que vous retrouvez dans ces Tessons. Trop petits, trop légers pour être des cailloux. Trop pauvres pour qu'on en tire des bijoux (même si certains s'y emploient, qui ne craignent pas de poncer le casson pour en faire un tesson, même si vous le voyez ainsi sur la page, entouré de blanc, serti). Ils ont d'abord l'aspect de joujoux. Comme toutes les choses hors d'usage et tombées dans l'oubli qui font la joie du chiffonnier. Et de l'enfant.

Les mots sont ces joujoux. Insatiablement manipulés dans leur cabinet de curiosités, le dictionnaire. Un dictionnaire portatif. Il tient dans la poche et vous fera voyager loin. Longtemps. Sans famille et pour expulser ce qui reste en vous de patrie.

Dans ces Tessons (éditions d'autre part), les mots redonnent aux choses une seconde jeunesse, ils leur offrent une nouvelle vie. Et c'est ce que fait aussi Jean Prod'hom chaque jour sur son blog: http://www.lesmarges.net/

À Jean Prod'hom qui lui a envoyé ses Tessons
À Jean Prod'hom qui lui a envoyé ses Tessons
Partager cet article
Repost0
14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 09:03

Vous voulez l'acheter? Elle est à vendre. - Combien vous la vendez? Vous demandez par politesse, et pour montrer que vous n'avez rien à vous reprocher, qu'on peut en rester là. Vous ne venez pas pour ça, pour acheter, mais pour voir avant qu'elle ne disparaisse la Maison, pour faire quelques photos, garder une trace de ce qui bientôt ne sera plus. Qu'un souvenir. Le souvenir de ce qui n'a pas eu lieu. De ce qui n'a plus lieu d'être. - Cher, il vous répond. Comme si votre question appelait une réponse. Le plus cher possible. Avec un sourire crispé juste ce qu'il faut pour ne point paraître déstabilisé, narquois, agressif, sa nouvelle fonction le lui interdit, elle lui commande plutôt de faire bon accueil au touriste, à ses demandes, fussent-elles intempestives, on est là pour ça, pour satisfaire le client, ou pour l'effrayer définitivement s'il insiste. - Et vous, vous êtes qui? Et lui, comme si ça pouvait être quelqu'un d'autre, comme si ce n'était pas son job de chasser l'intrus, d'éloigner le danger: le Maire! Vous feignez la surprise, vous inclinez devant son béret. Vous l'aviez reconnu sans le connaître. Vous savez son nom, vous avez lu le journal, suivi l'affaire. Sans doute vous prend-il d'abord pour des journalistes. Venus remuer tout ça, foutre le bordel dans sa commune. Il se méfie de ce que vous allez écrire. Il évitera d'en dire trop. Les propos ambigus. La méthode inquisitoriale. Tout ce qui pourrait lui être reproché. Mais il ne se laissera quand même pas emmerder par ces deux cons. Vous avez signé la pétition? - Oui. Détruire cette maison, ce serait un crime. -Un crime, comme vous y allez! Il n'y a pas de sang. Mais il y a des zadistes, des djihadistes verts, des profs: ces gens-là, si on les suit, la France deviendra un musée. -C'est votre patrimoine, quand même, et votre responsabilité de le sauver. Quand on voit cette grosse merde (elle parle du rond-point qui vous accueille à Chérac, un pressoir pour vous faire comprendre que vous êtes ici en Borderies, dans le pays du Cognac et du Pineau)...

- C'est l'oeuvre de mon prédécesseur, il l'interrompt (on entend bien qu'il n'approuve pas ses choix, que le nouveau Maire veut imprimer sa marque, montrer sa différence, tenir ses promesses en mettant fin à la gabegie, en remettant de l'ordre dans les finances, dans sa commune, les gens veulent de la sécurité, ils ont voté pour ça), il y a eu des vols, des vendangeurs portugais, repartis chez eux, on n'a pas les moyens. Ni d'entretenir cette maison. Il s'approche du mur, du détail que vous êtes en train de photographier, il jubile, vous lui servez sa réplique sur un plateau, le Docteur Knock, successeur du docteur Parpalaid, vous présente ses compliments, la mosaïque est tombée par endroits et l'on voit l'envers du décor, l'armature rouillée, le ciment qui s'effrite. Toc toc. Knock frappe à la porte. Au mur. Il attend la réponse. Écoutez. Appelez-moi docteur. Aujourd'hui, exceptionnellement, il consulte. Ausculte. Vous lui prêtez une oreille distraite. La réponse ne tarde pas: «Cabourne! », avis d'expert, conseil de consultant, maintenant si vous avez un projet, allez-y. Moi je vous livre un diagnostic. Et dans la langue du pays. Vous savez ou vous ne savez pas qu'un chêne cabourne est un chêne creux. Qu'il est grand temps de l'abattre. C'est le boulot du Maire. Sa responsabilité. De faire qu'il ne tombe pas sur la tête d'un touriste innocent, qu'il n'écrase pas l'Anglais venu chercher un peu d'ombre. Vous comprenez? Mon travail consiste à prévenir, pas à guérir. C'est pour ça qu'il a fait couper les trois palmiers, parce qu'ils brûlaient en plein jour, quelqu'un y avait mis le feu. L'Alliance dynamique c'est ça, la sécurité, une bonne gestion, et pas cette foutue maison dont tout le monde se fout à Chérac. Le département, la région, la Drac, c'est bien joli, mais il faut un projet. Vous en avez un? Non? Alors laissez tomber. Laissez-nous gérer la commune au mieux de nos intérêts. Nos chemins vicinaux. On va abattre tout ce qu'il y a derrière (il parle de la maison, du jardin avec son balet: son hangar). Les enfants des écoles en avaient fait un lieu enchanté. Avec leurs maîtresses et sous l'ancien Maire. On gardera peut-être la façade...

Il y a du soleil, vous abrégez la conversation. Elle s'éternise et la nuit arrive vite. On ne dirait pas, mais on est le 12 novembre.

C'est le matin, vous dit-il, sans doute pour vous retenir, et vous apporter la preuve qu'il n'est pas le vandale que vous croyez, insensible à la beauté, c'est là qu'il faut venir. Si vous voulez faire des photos. Vous pourriez dormir ici, il y a des chambres d'hôtes.

Vous songez au cabaret que c'était, installé au bord de la route. La gaieté, voilà bien un terme qu'on ne rencontre plus guère. Il a déjà sa place dans le dictionnaire. Sa concession. Un mot passé de mode, ce ne serait pas le premier, ni le dernier. Trop tiède pour notre époque, elle a le désir plus violent. Plus impérieux. Elle ne se contenterait pas d'inviter. Comme la mosaïque avec ses grappes qui composent une treille à l'entrée; avec ces piques, ces trèfles, ces carreaux et ces coeurs qui rappellent qu'on ne faisait pas que trinquer à la Gaieté, on y jouait aussi aux cartes. Peut-être qu'on y faisait des rencontres, qu'on y racontait ses aventures. Qu'il y avait ici des dames, que le cabaret faisait à l'occasion bordel, ou sans le dire. C'est ce que sourit l'air entendu le Maire. Et que ne dément pas dans sa niche « le roi des cocus ». Qu'est-ce qu'il pense de tout ça, sous ses cornes? Salue-t-il son vieil ami, le consultant à béret, ou l'ignore-t-il?

Ce n'est pas que vous vous ennuyez en sa compagnie, mais le soleil maintenant illumine la façade, donne à la mosaïque une allure de trencadis, au jardin des airs de parc Güell, ce serait dommage de le rater. Cela dit pour abréger la conversation, pour couper court aux questions, pour ne pas revivre la scène de Beau Désir, un lieu charmant de votre enfance, une auberge en forêt où l'on venait s'asseoir en famille le dimanche, l'été quand on avait bien marché, beaucoup cueilli, parce qu'il n'y avait pas encore de match. On y écoutait de la musique -de bal musette, des accordéons qu'on retrouverait à la mi-temps, en attendant les marrons, le viandox, le vin chaud-, on y buvait une limonade et même un panaché. La guinguette portait haut, dans les branches et jusqu'aux sapins, les couleurs -le jaune et le bleu- du SAS (le Stade Athlétique Spinalien, l'équipe fanion comme l'appelait dans ses articles votre père: il la suivait dans ses déplacements). C'est une image d'Épinal, cette auberge de Beau Désir, un paradis dont vous fûtes progressivement chassé, et plus violemment il y a un an, par la propriétaire des lieux: elle voyait d'un mauvais oeil ce fantôme revenu sur les lieux de son enfance, et qui prenait des photos malgré l'interdiction de pénétrer.

C'est ce qui se rejoue à Chérac. La Gaieté n'a pas lieu d'être. Le Beau Désir n'a pas droit de cité. Le jardin vous est interdit. Qu'il soit établi en forêt ou installé au bord de la route. Il n'y a pas de place pour vous. Chacun chez soi. C'est ce que vous indique la route des Mosaïques. Ici, bientôt, il n'y aura plus rien à voir. Vous pouvez déjà circuler. Prendre en photos d'autres panneaux. Le chemin du pont des Gaulois, par exemple.

Cabourne
Cabourne
Cabourne
Partager cet article
Repost0
8 novembre 2014 6 08 /11 /novembre /2014 08:12

Cette année, ce sera une Toussaint sans chrysanthèmes. On a oublié l'allée, on répondra, égaré le numéro. On n'avait tout simplement pas envie de demander aux morts son chemin. D'avoir à refuser l'invitation. On préfère les cimetières virtuels où on ne court pas le risque de se perdre, où on trouve toujours, comme autrefois dans le bois, cela qu'on ne cherchait pas. Où personne n'interdit d'aller, où rien n'empêche l'errance. Où on peut feuilleter tranquillement les tombes, glaner des noms sans être dérangé. Jouer les flâneurs.

Ce ne sont pas des fleurs de saison. Ce ne sont pas des fleurs, mais des traces qu'on ira chercher à Chérac, puisque c'est là, dans ce bourg viticole entre Saintes et Cognac, qu'on a décidé d'aller mardi. Voir la Maison de la Gaieté avant qu'elle ne ferme son dernier oeil. On y fera provision de tessons, sinon de gaieté. De cassons de vaisselle. Pour en décorer les murs extérieurs de sa maison. Ce sera une gaieté de façade. Une maison qui ne fera peut-être pas habiter, mais où on aura plaisir à s'arrêter. Ne serait-ce qu'une journée. Où on viendra fêter le 11 novembre. En famille. Cueillir des vestiges comme d'autres le jour avec ces grappes de raisin décorant encore la façade. Regarder par la fenêtre en trompe-l'oeil, ou bien des palmiers qui auront disparu (le reste devrait suivre, si rien n'est fait pour sauver ce monument de l'art populaire). Se fabriquer un souvenir. Le souvenir de ce qui n'aura pas eu lieu. De ce qui n'a plus lieu d'être. On signera sa mosaïque. Ou bien la pétition. On fera en tout cas oeuvre utile. En dissuadant (rêvons, c'est l'heure) le nouveau Maire. Veut-il ajouter son nom à la liste? Entrer avec ce crime dans l'histoire, laisser une tache indélébile? On ne retiendrait de son passage sur terre que ça? Ce que ni les barbares ni les Barberini n'ont fait, il l'a fait. Il a osé le faire. Il n'y a pas de poète pour montrer ce qu'était Rome avant Rome, ce qu'elle sera après. Il n'y aura pas de touristes pour venir photographier les ruines. Il n'y aura plus rien à voir à Chérac. On circulera librement.

Le photographe, c'est ici Éric Straub. Ses photos datent de 2012. Comme le signale Le Poignard subtil (« Des passerelles entre l'art populaire, l'art brut, l'art naïf, le surréalisme spontané et l'art immédiat: une poétique de l'immédiat »), la façade à droite derrière les palmiers (qui ont disparu) a perdu sa mosaïque. La destruction est programmée. Elle paraît inéluctable. Le temps fait son oeuvre. Il suit sa route. Bientôt elle ne passera plus par Chérac. Plus personne ne s'y arrêtera. La Maison de la Gaieté sera effacée des mémoires. S'il subsiste une route des Mosaïques, personne ne saura à quoi elle mène, pourquoi elle s'appelle ainsi. De l'oeuvre d'Ismaël Villéger et de son fils Guy, il ne demeurera rien.

De 1937 à 1952, ils ont recueilli un million de cassons de vaisselle. Sans savoir au début de quel puzzle ils seraient les pièces, quel décor ils inventeraient. Pour les murs extérieurs. J'imagine comment ça leur est venu, cette idée. D'installer un cabaret dans cette campagne, au bord de la route. Quelle invitation c'était au départ. Au temps pour qu'il ne continue pas sans eux. C'était comme les tombes quand elles étaient installées en bordure de voie, à l'entrée des villes. Une invitation lancée (elles n'étaient pas encore muettes) au voyageur pour qu'il ralentisse un peu le pas. L'hôte, comme elles l'appelaient, elles lui demandaient de laisser traîner ses regards jusqu'à elles, de lire ce qui était écrit dans la pierre. De lire jusqu'au bout. Ismaël et son fils ont répondu à l'appel. Ils sont entrés, ils ont trinqué. Un verre en appelait un autre, ils se sont pris au jeu. Ils ont accumulé les fragments, composé leur mosaïque. On se demande comment la figure s'est imposée à eux, quels modèles ils avaient en tête. C'était l'époque des parquets. Des bals qu'on installait dans les villages, qui arrivaient comme les petits cirques, un matin ils avaient disparu. Ils revenaient à date plus ou moins fixe. Comme les fêtes, mais celle-ci resterait. Ce serait un cabaret de campagne. À la mode de Paris. Un rêve en dur. Fait pour durer.

J'ai pensé, en le découvrant sur ce site ( Le Poignard subtil) que je vous recommande, au Mont Carmel à Épinal qui était aussi l'oeuvre d'une vie, et qu'on n'a pas su préserver.

Nous l'avions visité, nous deux mon père (pour parler comme lui, et comme en Lorraine). Nous avions écouté le vieil homme qui gardait le lieu. Il en était la mémoire, le dernier témoin. Après avoir été l'homme de confiance, l'homme à tout faire du père Aubry, les mauvaises langues diront l'esclave de celui qui eut l'idée de bâtir pierre à pierre -du grès rose, c'est la pierre du pays- cette ruine, qui édifia pieusement -Gabriel Aubry était très croyant- cette petite folie gothique, ce burg hugolien et tellement kitsch qu'il n'habiterait jamais. Une vie n'y suffirait pas. Il mourut avant d'avoir achevé son oeuvre. Avant d'avoir pu l'habiter. Son but n'était peut-être pas de l'habiter. L'homme travaillait dans les chemins de fer. Il voyageait beaucoup. Il s'offrait, avec l'argent qu'il avait gagné, patiemment économisé, une pause. Une pièce. Un étage. Qui sait jusqu'où il serait monté, si la mort n'était venue interrompre son projet fou, s'il songeait seulement à s'arrêter. S'il ne continue pas, par-delà la mort, à escalader l'abîme.

Ainsi procède celui qui hante les bois. Celui qui a la passion des champignons. Ce dont il a garni son panier, il ne le mange pas. C'est l'éternel amoureux. Comme Don Juan, il accumule les conquêtes, mais il ne consomme pas. C'est un collectionneur.

La maison qu'on appelait le Mont Carmel abrita un temps Radio Vallée Vosges. Elle a été démolie il y a peu. Si je l'évoque ici, c'est pour saluer mon père.

J'ai eu des nouvelles de la bruyère que j'ai déposée cet été sur sa tombe: elle se porte bien.

 

 

La maison de la Gaieté (le livre) paraîtra en janvier 2017 aux éditions Le temps qu'il fait.

 

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

La Maison de la Gaieté, Chérac, photo Eric Straub, 2012.

Partager cet article
Repost0
10 octobre 2014 5 10 /10 /octobre /2014 05:30

Mes amis de Saint-Romans, de Saint-Romans-lès-Melle m'ont envoyé, en réponse à mes châtaignes, la recette du gâteau aux marrons. La voici.

1kg de marrons. 100g de beurre. 150g de sucre. 150g de chocolat.

Épluchez les marrons. Faites-les cuire jusqu'à ce qu'ils s'écrasent. Égouttez-les. Passez-les au moulin. Mélangez-les dans une terrine au beurre, au sucre, au chocolat râpé. Versez dans un moule à cake bien beurré. Mettez au frais. Démoulez le lendemain.

Chez nous, m'écrit Elena dans son commentaire (sur Facebook), le gâteau aux châtaignes morbido est cuit, c'est le castagnaccio. C'est un plat riche, mais un plat de pauvres. Dans la région de Piacenza (« un peu plus à l'est ») son nom est patona. Elena préfère la « version haute » avec de petits morceaux d'orange et des raisins de Corinthe. Elle ajoute que ce n'est pas encore l'époque. Il faut attendre la farine de châtaignes. Et dejà en avril, on ne peut plus faire le castagnaccio, parce que la farine n'est plus bonne.

Pour lui, s'il l'a goûté, ce castagnaccio n'est plus qu'un souvenir, et en voie d'effacement. Et ce n'est pas la faute du parasite venu de Chine, il est bien loin d'arriver, contrairement aux Barbares qui sont à nos portes, qui déjà sont chez nous, y sont comme chez eux et regardent l'Italien comme un étranger, un poète quand ce n'est pas un bouffon.

Mais quel est cet exilé qui parle? Qui parle comme Pétrarque. Qui pourrait dire comme lui que loin de l'Italie il est peregrinus ubique, « étranger partout»?

Il l'est peu après Ravenne. Un petit crochet par Duplavilis, pour saluer une dernière fois les siens, et l'aventure commence, l'errance pour celui qui se sent exilé de son pays. Même à Metz où il vient pour d'obscures raisons. De bonnes raisons, sans doute, mais que l'on a un peu de mal à élucider. Lui-même ne faisant pas pas beaucoup d'efforts pour éclairer notre lanterne. Travaillant plutôt à brouiller les pistes. Si l'on sait, parce qu'il nous raconte son voyage, quelle route il a prise, si l'on peut assez facilement la suivre sur une carte, si l'on en connaît bien les étapes, les faits marquants, on ne sait toujours pas ce qui l'a poussé à partir. Ni pourquoi il se sent, pendant près de dix ans, arraché à ses heureux rivages. Auteur de poèmes, certes, mais quand il les réunit sous ce titre, OPERA POETICA Miscellanea (« Poésies mêlées »), il se présente comme Presbyter Italicus: « Prêtre Italien ».

Pourtant il a lu Sidoine. Sidoine Apollinaire. Il sait qu'on peut être buveur (riverain) de la Moselle, et roter le Tibre! C'est toujours vrai. Même ceux qu'on regardait comme des Sicambres, les Francs, parlent latin à la perfection: « La langue latine brille dans votre bouche. » C'est ce qu'il écrit à Caribert; ce qu'il dit de lui. Qu'il l'emporte « sur nous les Romains par le langage », qu'il nous surpasse en éloquence. Que tout le monde à Paris l'applaudit, le Barbare comme le Romain, et qu'on chante ses louanges dans toutes sortes de langues.

Certes, depuis que les Barbares ont démembré l'empire romain, ce n'est plus la patrie commune, où l'on retrouvait partout la même langue, la même législation. Où la question de l'identité ne se posait pas, ou pas comme ça. Où l'on pouvait se sentir Romain, qu'on habite l'Émilie, comme Elena, ou l'Austrasie où l'on est en 565, au printemps et à la cour de Sigebert, accueilli comme un poète, un poète cultivé et gentiment ostracisé. Car il est passé le temps où l'on pouvait être comme Romulus un trovatello: un enfant sans origine et sans pénates. Participer du même récit. D'une Rome ouverte à tous les étrangers, car c'est un étranger qui l'a fondée. Un étranger tellement étranger qu'il a laissé à d'autres le soin de la fonder.

Maintenant, quand on franchit les Alpes (venant de Ravenne, d'Aquilée), on se retrouve dans un autre pays, chez les Bavarois et les Alamans. En Germanie. Même à Metz où l'on pourrait à la rigueur se sentir encore un peu chez soi, pas complètement dépaysé, on réalise très vite que la petite capitale ressemble assez peu à l'Italie byzantine qu'on a quittée. Et, bien qu'on s'y fasse des amis, Marseillais ou ayant des liens avec la Provence, amateurs de belles lettres et écrivains eux-mêmes, gens qui vous correspondent et avec qui correspondre, échanger lettres et présents, on connaît l'humiliation, on subit des moqueries, des vexations, et on se voit condamné aux oeuvres de circonstance. Contraint d'emprunter sa lyre à Orphée pour tenter de charmer des hôtes qui ne font pas la différence « entre le cri de l’oie et la mélodie du cygne ». De donner un peu de prestige à la cour franque, un lustre romain aux noces du roi Sigebert et de la princesse Brunehaut. De composer un épithalame surchargé de réminiscences mythologiques et une élégie aux allures de panégyrique, célébrant les victoires du souverain et la conversion de la reine à la foi catholique.

En remerciement, Fortunat (c'est notre exilé) est invité à suivre la croisière royale qui descend la Moselle et le Rhin. Mais un incident vient lui rappeler son statut pour le moins précaire, et que loin de l'Italie, on n'est pas grand chose. Et que s'appeler Fortunatus ne préserve pas de la malchance. C'est même le contraire. Cela semble attirer la poisse. Non pas, comme on le croyait au départ, éloigner le danger, mais provoquer les catastrophes. Comme si l'époque hésitait encore entre la main du Destin et celle de la Providence. Comme si lui-même, Fortunat, ne savait laquelle prendre. Ou, pour être exact, celle qu'il saisissait. Par exemple, le cuisinier royal qui lui vole sa barque et ses matelots, cela c'est sans conteste un coup du sort. Mais l'évêque de Metz Vilicus qui lui trouve un autre esquif, qu'est-ce que c'est? Charitable obligeance ou acharnement? On a beau écrire qu'il «fait paître et accroît le troupeau du Seigneur » (parce qu'il s'appelle Vilicus, et que le villicus est l'intendant de propriétés rurales), autrement dit qu'il travaille à ressembler à son nom, qu'il gère en bon fermier ses terres, ses gens, qu'il veille sur ses ouailles, le rafiot qu'il procure au pauvre Fortunat prend l'eau jusqu'à l'escale de Nauriacum. Aujourd'hui Norroy-le-Veneur. Où viennent nos rois chasser quoi? Quel spleen? En écoutant le poète raconter sa croisière. Ses péripéties multiples, dignes de l'Histoire du roi Apollonius de Tyr, un roman alexandrin dont la traduction latine arrivait elle aussi en Gaule. Il n'y a pas de roi sans divertissement. Celui-là (Sigebert) aime sa bonne humeur si typique, si contagieuse, sa faconde légendaire. Ce Fortunat parle comme il écrit, comme un livre et avec les mains.

L'Italien fera donc le récit comique de ses mésaventures. Qui ne s'arrêtent pas là, à Nauriacum, car après l'avoir enchanté comme il l'exigeait, ou comme il s'y sentait tenu, comme ces parasites qui vous remercient de les avoir invités à votre table en vous régalant de leurs bons mots, il est abandonné en ce lieu, faute d’embarcation, par la suite royale qui lève à nouveau l’ancre, les ingrats, les mal élevés, ils le plantent là dans ce bled paumé qui a nom Norroy. Norroy-le-Veneur. Où Fortunat est venu pour son plus grand malheur. Et où il lui faut compter sur l'aide de ses amis, le comte Gogo qui n'a pas grand chose d'autre à lui offrir que sa consolation, et Pappulus. Ce dernier cherche en vain un bateau amarré au rivage et, n'en voyant pas, il demande au lieu ce qu'il a de bon à proposer. Pas grand chose, apparemment. Mais il y aura quand même à manger et à boire. De quoi remettre (symboliquement) sa barque à flot.

Par la suite, nul ne le retenant à Metz où on lui avait peut-être fait miroiter une position de chantre officiel du roi, il reprend la route en direction de Paris, la capitale de Caribert.

Tout cela est bien de son époque. De la bascule, mais on ne le sait qu'après. Ceux qui sont dedans n'en ont pas conscience. Même quand ils racontent leur voyage mouvementé. L'idée ne leur vient pas. Qu'on ne passe pas sans dommages de l'antiquité tardive au haut moyen-âge. Que le poète ne devient pas évêque sans y laisser quelques plumes.

Quoi faire de ce genre d'accidents? C'est la seule question qu'on se pose quand on entreprend de raconter tout ça. Quel sens leur donner? Dans quel récit les installer?

Si c'est dans une Vie, comme celle qu'on écrira de sainte Radegonde, l'épisode aurait valeur d'exemple, ce serait, avant la conversion, la misère de l'homme sans Dieu. Un Amour cherchant désespérément son objet, un objet qui s'éloigne d'autant plus qu'il n'a pas de nom. Pas de visage. Après, on y verrait les assauts du Malin, comment le héros fait face à l'Adversaire, répond à ses attaques. Ou bien ce serait l'exemplum, la preuve de notre contingence. Comme pour Pétrarque quelques siècles plus tard. Le naufrage au large de Marseille (il en réchappera par miracle), vient opportunément rappeler que la vie est navigation, une suite d'accidents, des chutes répétant la Chute. Un long exil. C'est pourquoi il cherche un port. Peut-être aussi parce qu'il a le mal de mer, mais c'est anecdotique. Et cela n'ajoute rien à ses confessions.

Exul ab Italia
Partager cet article
Repost0
15 septembre 2014 1 15 /09 /septembre /2014 10:33

Depuis l'automne 1337, Pétrarque vit dans une vallée très encaissée (Vaucluse), près de la source de la Sorgue. C'est là, dans cette solitude charmante, qu'il invite à un repas poétique son ami Agapito Colonna.

« Ce n'est pas, lui écrit-il, un de ces banquets comme en donnent les puissants et dont la vulgarité écoeure (…). Non, c'est un festin rustique, celui que Mélibée offre à Tityre dans les Bucoliques: des fruits mûrs, des châtaignes moelleuses, et du lait caillé en abondance. »

Morbidezza. C'est un Italien qui parle. Même s'il vit en exil et dans ce qui est aujourd'hui la Provence. Il parle comme un autre Italien, celui-là venu à Poitiers à la fin du VIe siècle. Nourri lui aussi de Virgile. Et reprenant volontiers de ses châtaignes.

C'est dans un texte tardif que nous retrouvons ses castaneas molles. Dans un poème du Livre XI et dans la tradition des xenia ou munera, des « cadeaux », Fortunat (notre Italien) envoie à Radegonde et Agnès une corbeille d'osier contenant de tendres châtaignes, présent rustique qu'il leur offre, « et qui vient d'un arbre de la campagne ».

« Présent rustique »? Un poète qui deviendra prêtre et bientôt (autour de 600) évêque, on veut bien le croire. On veut bien également lui demander ce qu'est cet « arbre de la campagne », s'il était cultivé voire greffé. Quelles châtaignes il donnait, rondes ou plates, pointues. Des rouges s'il était sauvage.

Quand il vous reçoit, c'est toujours senza complimenti: sans manières. Et quand vous l'invitez, c'est un parfait convive. Venance Fortunat est quelqu'un qu'on a plaisir à accueillir. Il se tient bien à table. Il fait honneur aux plats. Il vous régale de sa culture sans jamais vous gaver.

Il sait que le châtaignier participa à la conquête de la Gaule, à la pacification de la Gaule chevelue. Qu'il contribua, comme le noyer, à répandre le mode de vie romain. Et à la déforestation. Mais il n'étalera pas sa science.

Il ne nous parlera pas de ces « tendres châtaignes ». Il ne nous dira pas à quoi elles ressemblent. Ce que cache l'épithète homérique. Quelle terrible castagne il faut voir sous le petit tableau. Quelle noirceur il combat avec cette douceur. Si cette corbeille tressée de sa main, avec ces châtaignes moelleuses, n'est pas déjà d'une autre époque. Anachronique, comme est par définition l'image. Ou si ce plaisir fugitif est bien de son temps. Lutter, avec les armes du poète, contre les barbares (la deuxième vague, on raconte qu'elle va tout submerger).

Communier dans la douceur, combattre par ces douceurs d'un autre âge (de l'âge d'or dont le Christ annonce et réalise le retour) l'amertume du présent, la noirceur du monde par le lait des lys ou bien des jonchées. C'est cela que lui envoie Agnès, pour le remercier de ses « tendres châtaignes », des jonchées (et non des « blancs-mangers » comme on le trouve traduit), des caillebottes, autrement dit du lait caillé. Car on met ses mots dans les mots de Virgile. On y met aussi son coeur. Et tout son corps. L'abbesse y a laissé la marque de ses doigts -de ses « ongles délicats »-, l'empreinte de sa main à l'endroit où elle a ôté la crème. Crama: c'est la première fois (la seule à ma connaissance) que le mot apparaît en latin, dans une langue où ce qui survit du gaulois, ici un terme ayant le sens de « croûte », se retrouve croisé avec le mot latin d'origine grecque chrisma, « chrême », comme si ces nourritures païennes, et tellement terrestres, recevaient une « onction » de sainteté. Dans ce repas virgilien à quoi Fortunat nous convie, arrive juste après un poème mentionnant l'envoi, en réponse au « blanc-manger » d'Agnès, de pruna nigella, « de prunes noires comme on les appelle » et que le poète a cueillies dans un bois. Elles jouent le rôle des « fruits mûrs », et même si le poème est gentiment ironique, j'ai du mal à y voir des prunelles. Même adoucis par le gel, ces petits fruits sauvages sont trop acides à mon goût. Je préférerais, mais cela n'engage que moi, ces petites prunes dites « d'amour » et qui font d'excellentes tartes. Et qui auraient tout à fait leur place dans la trilogie des desserts, dans la triade virgilienne, et dans ces échanges doucement érotiques auxquels se livre le trio, la sainte trinité que composent le futur évêque, son aimable soeur et sa pieuse mère.

Que reste-t-il de l'idylle? Ces châtaignes qui accompagnaient les progrès de la civilisation empêcheront-elles un retour de la sauvagerie? On peut en douter. Tandis que pleuvent les coups et que la folie meurtrière, en Poitou comme partout, triomphe.

Les Bucoliques, si elles apparaissent sous nos mots, c'est comme des Pastorales de guerre, pour reprendre le beau titre de Stéphane Émond. Comme si l'Arioste avait lâché son Roland furieux, tout retourné dans ces terres qu'on rêvait virgiliennes et qu'on découvre rouges.

La passion est passée par là. Il n'y a plus rien à glaner, ni personne pour raconter l'isolement des taillis, quelle résistance on y menait, contre un ennemi aux mille visages mais qui n'avait qu'un nom, la faim. Quelle civilisation peut bien naître dans ces terres pauvres et comment elle peut se maintenir. Il n'y a pas de témoins de l'histoire. Il n'y a pas non plus de vestiges où mettre ses pas, ses mots, pas le moindre rognon de silex à se mettre sous la dent. On est chocolat.

On cherche, pour calmer sa faim, un arbre remarquable. Un chêne de futaie comme le fameux Patriarche en forêt de L'Hermitain ou à Celles-sur-Belle la Talle à teurtous, le « Châtaignier à tout le monde ». Ses fruits n'appartiennent à personne et n'importe qui, même s'il ne mange pas de ce pain-là, de ce « pain de bois » pour parler comme Ariane Bruneton-Governatori, de ce mauvais pain qui fait les bons communistes, n'importe qui peut l'élire comme cachette, se réfugier dans ce tronc devenu creux avec l'âge. Y former assemblée, y reformer son église. Son église du désert. Car c'est un fruit rouge, même quand sa chair est jaune. Sans cloison intérieure, ce qui le rapproche du marron. Et d'autant plus onctueux et sucré qu'il est sauvage. Redevenu sauvage. Bien plus savoureux que tous les hybrides qu'on trouve couramment.

Je sais de quoi je parle. J'ai lu Robert Walser. Je l'ai accompagné dans ses forêts. Dans la forêt de Diaz. Dans cette forêt peinte par Diaz, j'ai entendu ce que chuchotent les feuilles. Même si je ne parle pas leur langue. Car c'est un langage archaïque. N'étant pas un locuteur natif, ni ce qu'on appelle un néo-poitevinisant, dialoguer avec elles ne va pas de soi. J'ai beau m'ensauvager comme il faut, mettre mes pas dans les pas de Walser, mes mots ne suivent pas. Pourtant, dans ces bois, il y a des châtaigniers. Il y en a forcément. Des variétés autrefois cultivées et devenues, redevenues sauvages. Comme ces contes qu'on rencontre au coin d'un bois et qui ne savent pas qu'ils furent d'abord écrits. Ni bien sûr par qui. C'était il y a tellement longtemps. Au temps que les bêtes parlaient. Que les écrivains écrivaient, mais qui se souvient d'eux? Seuls les arbres se rappellent que Robert Walser aimait leur compagnie. Qu'il avait fait de la forêt son jardin. Ils répètent (et c'est vrai de la rouge, tout de suite attaquée) qu'il y a toujours un ver dans le fruit. Un serpent au paradis. Une vipère pour vous piquer au bord de la mare, transformer l'idylle en cauchemar.

Nous n'en sommes pas là. Les châtaignes sont encore bien accrochées. Quand il commencera à pleuvoir, on cherchera un récipient pour les faire grâler, on ressortira le diable. Si on ne veut pas les faire griller, on choisira les nouzillates: petites et rondes comme des noisettes (d'où leur nom), et luisantes. Plus tardives (elles finissent de tomber à la Toussaint), elles se conservent bien. Elles s'épluchent aisément et on les garde entières pour un plat.

Par exemple pour un gâteau aux châtaignes et au chocolat. Un dessert rapide, facile, sans cuisson et surtout de saison. Un classique que je ne manquerai pas de relire, quand les nouzillates viendront garnir mon panier.

Texte et photo paraîtront dans L'Actualité n°106.
Photo Marc Deneyer

Photo Marc Deneyer

Partager cet article
Repost0
24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 17:48

« C'est le deuxième copain qui se pend à un arbre que j'ai élagué. »

Entendu à la gare, j'allais dire au sortir d'un rêve, mais l'instant qu'a choisi mon voisin de parking pour lâcher cette phrase n'est pas celui, biface, du réveil: le TGV est annoncé avec une heure de retard (au moins), et même si la phrase a l'allure d'un rêve, d'un rêve dont on a peine à s'extraire ou qu'on vient juste de coucher sur le papier, elle ne m'extirpera pas plus facilement du labyrinthe où nous nous retrouvons nombreux coincés avec nos voitures.

Plus tard -quinze jours exactement-, on rejoue la scène, dans une autre gare et avec un train arrivant à l'heure: on ne sait toujours pas dans quelle réalité débarquera celle qu'on est venu chercher à la gare, si l'on peut parler de retour à la réalité quand il s'agit de sa vieille ville natale.

Certes, cela sonne comme un début. Un formidable incipit. D'un roman qui commencerait par la fin. Où tout serait dit dès le départ, à l'arrivée du train.

Une arrivée sans cesse repoussée. D'où les questions qui surgissent, forcément, les explications oiseuses, les digressions et l'anachronisme qu'on souhaitait tant pour une fois éviter, malgré l'image, signée Ruskin, Study of rocks and ferns in a wood at Crossmount, Perthshire, 1843; et l'idée ainsi formulée dans la belle exposition qu'on verra cet été à Édimbourg (John Ruskin: Artist and Observer):

« In the shapes of convoluted strata and ravines, Ruskin seems to have found analogies with human anatomy. »

Ou encore:

« Ruskin attributed personal identities to the mountains he loved, regarding them as unique and living entities. »

Cela si le train arrive. En attendant, on tient à recevoir cette phrase comme un roman, comme un de ces romans en une phrase qu'on aime tant lire et qu'on rêve tout autant d'écrire. Là, on aurait pu l'avoir sans effort, sans être tenu d'ébrancher comme un malade, de sortir cordes, nacelle, treuil et grue, de jouer les acrobates pour le produire. Quelqu'un aurait eu la bonne idée, l'obligeance de me servir mon roman sur un plateau.

Et l'on oublierait ces peintres de madones qui selon la légende peignaient leur madone d'abord nue, puis pièce après pièce lui faisaient son vêtement, couvraient ce corps sous leur pinceau apparu. Là il n'y avait rien à ajouter ni à ôter. Le roman était livré tout habillé: parfaitement élagué.

De la gare pour le moment personne ne sort. Tout paraît figé dans l'attente. Suspendu à ces lèvres invisibles qui ne sont pas pressées de vous donner la suite. S'il doit y en avoir une. Si ce n'est pas rompre le peu de charme qui reste du rêve une fois transcrit. Le faire entrer dans une réalité que vous ne songez qu'à fuir. Ou dans ce Nouveau Renault Trafic immatriculé en Belgique, vous vous rappelez le nom de Gourgues, vous vouliez le noter mais vous n'aviez rien pour écrire, ni stylo ni carnet, vous avez dû le ranger dans un coin de votre tête, et comme beaucoup d'autres choses l'oublier, si bien que vous ne savez plus, maintenant qu'il vous revient, si c'était celui de la commune ou bien du forestier, de cet « étranger » qui n'est certainement pas l'arboriste grimpeur qui m'a tiré du lit ce matin, redonné l'envie d'écrire. Ni l'auteur de cette phrase qui a tout déclenché. Et qui a bien failli tomber dans l'oubli. Disparaître aussi vite qu'elle m'avait accroché.

Toutes ces choses qu'on range dans un coin de sa maison, qu'on repousse pour faire de la place, livrer passage au temps, le temps dans sa course les oublie, et c'est une chance pour elles. Car le temps désormais va sans elles, il poursuit son chemin: son oeuvre de destruction. Ces chaussures pour faire de la place, ce courrier qu'on ne souhaitait pas lire, ce qui est tombé dans une rainure du parquet, derrière une cloison, toutes ces vies encloses, elles vivent désormais à l'abri du temps. Sur elles il n'a plus de prise. Et c'est ce qui les sauve.

On les découvre par hasard et des siècles après, et miraculeusement préservées, comme ce nom ce matin: celui de la commune en Belgique ou de l'élagueur. Comme ces lettres que nul n'a songé à ouvrir, ou qu'il a chassées le plus loin possible de sa vue. Comme ces chaussures qui gênaient. Quand on les trouve (ou qu'on les invente, pour parler comme les archéologues), on constate qu'elles ne sont pas usées. Sans doute ont-elles peu servi. Peut-être même qu'on ne les a jamais portées. Que dans les grandes occasions. Ou qu'elles n'étaient pas destinées à cela. Que c'étaient des chaussures d'apparat. Qu'on ne sortait que pour le dernier voyage. La longue traversée. Celle qu'on effectuait couché entre les roues de son char. Et dans quoi très peu, en dehors des princes et princesses, rêvaient.

Les autres vont à pied et comme tous les animaux produisent des traces. C'est fou ce que nous laissons comme tracks quand nous marchons. Des signes de notre passage, il y en a dans la neige, le sable, la boue, l'herbe, la rosée, la terre ou la mousse. C'est ce que rappelle Robert Macfarlane dans The Old Ways: A Journey on Foot, le beau livre que me fera découvrir Della dans son refuge de Drumnadrochit (« Bridge on the ridge », « Pont sur la crête »), lui aussi à l'abri du temps et des injures du monde. Sur elle, Della, le temps glisse, comme la pluie sur les plumes de ses poules; de la mésange et du robin qu'elle n'oublie pas non plus de nourrir. Nous en laisserons dans la tourbe et la bruyère quand nous irons au rendez-vous sous les lichens, et qu'en l'attendant ou en l'apercevant, un mot racontera tout ça. Ce « mot lumineux » que possède le langage de la chasse, foil, la « feuille » que laisse chaque créature et qui est sa trace. Sa feuille de route, mais d'abord la trace de son passage. Car tout est joué quand la phrase est lâchée. Celle qui m'a accroché. Tout est dit quand apparaît son deer, et que nous nous arrêtons pour le regarder manger. Et avec nous le temps. Comme si le temps pour une fois nous oubliait. Comme s'il voulait bien couler sans nous. Ou assez loin de nos yeux.

Je n'emploie pas le mot accroché par hasard. Les vacances qui pour beaucoup commençaient, j'en passerais une partie dans les Vosges, en forêt et à mettre mes pas dans des vestiges, à cueillir des traces en même temps que des brimbelles ou des framboises, à ramasser des champignons. Les arbres y sont nombreux où s'accrocher: à quoi se pendre. Mais je n'avais pas le goût à ça, occupé que j'étais à remplir mon pot-de-camp ou mon panier. L'idée ne me traversait pas, ou comme une ancienne voie dans la forêt, dans la forêt de Tannières et venant d'Arches, d'Archettes, des noms qui disent clairement qu'elle enjambait la Moselle, venant d'où et pour aller où, cela je ne saurais dire. Moi, j'arriverais d'Épinal et à l'entrée de Cheniménil je tournerais à droite puis, un peu après la maison forestière, je prendrais à gauche l'allée bordée de châtaigniers et cette partie de la forêt abîmée par la tempête (l'ONF aurait bien fait les choses, replanté des érables, des mélèzes, des peupliers et pour le reste laissé faire la nature), je pousserais jusqu'aux sapins.

C'est là, au milieu des sapins et dans la mousse, que se trouve le sanctuaire. Les pèlerins y déposaient leur ex-voto, y laissaient des offrandes à Mercure qui était le nouveau nom sous lequel leur apparaissait leur dieu, autour duquel ils tournaient dans son petit temple carré. Ils ne lui sacrifiaient plus personne, ni à l'ébrancheur, inutile de chercher pour le rôle du pendu. Maintenant on s'appelait Catullinus et c'était mieux ainsi. On s'acquittait de son vœu avec plaisir et à juste titre. Tant pis si le fier guerrier s'était métamorphosé en petit chat ou en jeune chien. Si l'ardeur au combat avait laissé place à la prudence. On restait le fils de Meritus, quelqu'un dont le nom rappelle, même maquillé, le sort heureux. La générosité. Et qu'il méritait bien de vivre à l'ombre du Pourvoyeur. Sous son regard. Et celui de Rosmerta. L'abondance en personne. On n'y pensait plus. Ou on n'imaginait pas. Que dans cette forêt de Tannières, une messe se déroulerait le 15 août. Au Chêne de la Vierge, en plein air si le temps le permettait.

Je n'y pensais pas. Quand j'attendais à la gare, et que le TGV était annoncé avec une heure de retard. Le candidat au suicide ayant choisi ce jour de grand départ pour quitter la vie. Ce que certains à la gare déjà lui reprochaient. Ce manque d'égards pour ceux qui voyagent ou attendent. Et qui ont un texte à finir. Un roman à produire. La phrase entendue à la gare constituait un formidable début. Et la tentation était grande, je peux l'avouer maintenant, d'en rester là.

Certes, sur le moment, dans le feu de l'action, je n'avais qu'une idée en tête, m'extraire du parking, du moins je le croyais, je voulais le croire, que la seule question qui se posait était comment sortir de là. Quand le train serait arrivé. S'il arrivait. Comment l'ébrancheur poursuivrait le travail. L'élagueur acrobate. Avec quels outils. Quelle taille il pratiquerait. Sur quel type d'arbre et dans quel but.

Alors qu'on peut faire comme les Gallo-Romains avec leurs dieux. Suivre le chemin grossièrement empierré qui tourne autour du petit temple carré. En beaux moellons de grès et au toit couvert de tuiles -tegulae et imbrices. Quand on est coincé sur un parking ou dans sa vie. Et que cela vaut toujours mieux que de s'accrocher. À un chêne. Au chêne que votre copain Gourgues vient d'élaguer rien que pour vous.

C'est en tout cas ce qu'il dit. Que vous croyez comprendre. Avec cette phrase qu'il vous sert à la gare. Ce véhicule utilitaire immatriculé en Belgique. On n'attend que vous. Sur ce maudit parking. C'est vous qu'on attend et non un TGV qui ne viendra pas. Qui n'arrivera jamais. Vous avez rendez-vous avec votre destin. Votre destin est entre ses mains. À celui qui lance cette phrase. Le dénommé Gourgues. Vous le reconnaissez à son ton. Qui hésite (ou c'est vous qui balancez, qui déjà vous balancez) entre étonnement et fierté. Entre l'étonnement de celui qui ne se voyait pas détenteur de tels pouvoirs, capable de faire pareil cadeau à cette vieille branche de Paul, un homme installé dans la vie, planté comme un chêne et qu'il pensait indéracinable, un étonnement mêlé d'inquiétude quand il regarde ses mains, et la fierté de celui qui découvre qu'il peut non seulement ébrancher l'arbre qui faisait trop d'ombre à la voisine, qui lui cachait la vue de la résidence Beau site, mais qu'il est aussi en mesure d'abréger la vie d'un homme, qui plus est un copain, de lui en fournir l'idée, l'occasion, de lui apporter sa mort sur un plateau, autrement dit de concurrencer l'état-civil en lui donnant un nom, et le destin en le faisant aussitôt disparaître. Et cela pas une fois mais deux. Et cela lui vaudrait qui sait de figurer dans le Guinness des Records. D'être l'auteur de deux suicides, voire trois s'il continuait comme il en avait bien l'intention ses acrobaties.

Cette image acquise le 28 juillet 2014, non par le zoom de Messenger mais grâce à Noële et Christian qui m'ont fait découvrir le lieu dans la forêt de Tannières, m'ont donné envie de montrer le sanctuaire à Amélie quand elle reviendra de Grèce, de Thessalonique d'où elle m'appelle tous les jours, cette image explique sans l'excuser l'anachronisme dans quoi inéluctablement je retombe. Malgré mes résolutions. Un jour j'écrirai un texte sans images. Un roman ou on se perd pas. Une histoire facile à suivre même s'il faut la chercher, parfois, dans la bruyère.

En attendant, j'emmène courir ma chienne tous les matins dans les bois de Chantraine, jusqu'à la Fontaine des Trois Soldats, un lieu de mon enfance où je me rendais souvent con mio nonno, où j'allais remplir mon panier de bises vertes et de jaunirés, de gormelles et de tontons. J'en ai trouvé un bien dodu, qui a fait une belle omelette, mais il n'avait pas de petits frères.

Le mari de Marcelle aussi est fatigué de traîner sa carcasse. Il garde un oeil sur le Point de vue où il a déposé, au pied du verger, les cendres de sa femme.

Comme dit ma mère, « il est seul mais il est pas tout seul. »

C'est un arbre dans la forêt. Rien à voir avec ceux que mon copain Gourgues a élagués. Pour me faire causer. Si la phrase accroche, ce n'est pas forcément pour qu'on s'y pende. Gourgues tenait seulement à m'accueillir avec ses moignons et son nom unique. Un nom de pérégrin (littéralement d' « étranger »), cela je l'ai compris dès le départ. Dès que je l'ai vu écrit sur son utilitaire. À la gare. Et puis le point de vue est trop beau. Le point de vue Olympe. Cela me rapproche d'Amélie qui se balade avec Marie entre le mont Olympe et le mont Athos et plusieurs fois par jour m'envoie des cartes postales; boit des cafés frappés à ma santé. Ce n'est donc pas le moment. De baisser les bras. De renoncer à tailler ce texte qui sous son apparente concision prolifère. Et m'empêche déjà d'avancer. Comme si j'étais encore sur ce parking, définitivement coincé. Condamné à attendre éternellement. Sur un parking de gare.

La tentation est grande, non de quitter la vie, mais de fuir ce présent oppressant. De trouver ailleurs ou dans une autre époque, dans un passé pas si lointain, de nouvelles raisons d'espérer. D'être l'optimiste que Della aimera retrouver à l'aéroport d'Édimbourg, de ressembler à l'image qu'elle a de moi. C'est justement ce que propose cet été le Musée d'Art Antique et Contemporain, à quoi il m'invite. À voyager dans le temps et en Gaule Belgique. Dans cette partie de la Gaule Belgique qui n'a rien à voir avec l'image d'Épinal en ce mois de juillet, d'un samedi désert que vient réveiller la manifestation de soutien à Gaza. Beaucoup de jeunes femmes avec foulards, poussettes et enfants. Dans la foule qui proteste, il se trouve peut-être une Inès, un Yannis, ainsi nommés par assonance, comme Catullinus que son père appela comme ça (on était dans un contexte de bilinguisme) car il croyait à l'intégration, et que c'était donner une chance au petit. En faire un individu libre et capable de vivre à la romaine.

Le contraire de l'identité française quand elle est synonyme d'exclusion.

Puisse-t-il être entendu. Et suivi.

Et Renaud Camus défiler tout seul.

Drumnadrochit (photos Della Matheson-Wright)

Drumnadrochit (photos Della Matheson-Wright)

Les anciens chemins
Les anciens chemins
Partager cet article
Repost0