
Voici un texte de saison. De pluie et de vent. Et la preuve que la nature est non seulement l'auteur de grandes catastrophes, comme celle qui s'abattit en 79 de notre ère sur Pompéi, mais qu'elle peut signer de petits forfaits dans lesquels on serait tenté de voir, si on était en histoire de l'art et non dans les faits divers, l'idée qu'elle est capable de malice, de cette visuelle malice qui est celle de l'image, selon Walter Benjamin; d'une image survivante, pour parler comme Aby Warburg; d'une image qui est fantôme, symptôme, et dont Georges Didi-Huberman explique, ici (1) comme dans ses derniers livres, qu'elle « démonte l'histoire lorsqu'elle survient et, survenant, elle montre, elle remonte le temps.» Non comme on remonte une rivière, comme on remonte à la source (là n'est pas l'origine, l'origine n'est pas ce dont tout découlerait), mais comme on remonte l'horloge qu'on a démontée, son joujou.
S'ils éparpillent pareillement, on ne confondra pourtant pas les éléments déchaînés et la fureur de savoir, une mer démontée ne montre pas grand chose, c'est vague contre vague et cela indéfiniment. Du choc, qu'est-ce qu'on retire? Qu'est-ce qu'on apprend? Quels conflits découvre-t-elle? De quelle bataille fut-elle le théâtre? Quelles forces s'affrontaient? Les adversaires n'appartiennent-ils pas au même camp? Rien ne ressemble plus à la pluie que la pluie. C'est toujours le vent qui frappe aux carreaux. À quoi on n'ouvre pas. On est devant la mer, mais où est le temps? « La constellation, faite image, de temporalités hétérogènes ». Quid de l'anachronisme? S'il arrive que la nature emprunte à l'art ses pinceaux, copie ses tableaux, ce n'est pas elle qui trace ces lettres. Des lettres fines, effilées, dont la longueur varie de 5 à 30 centimètres. Ce n'est pas elle qui peint. En rouge pompéien, c'est-à-dire au minium. Ces réclames électorales. Elles disparaîtront aussi vite qu'elles sont apparues. Comme de vulgaires nostocs. Ces petites algues qui ont la consistance, la couleur des fucus. Une couleur sous laquelle elles se cachent. Tellement bien qu'on ne les voit pas. Qu'elles n'existent pas. Tant qu'elles n'ont pas reçu de nom. On marche dessus sans savoir. Car ça ne claque pas. On glisse. Aussi apparaissent-elles avec la pluie et disparaissent-elles aussi sec. Et on ne se souviendra de rien. Pas même de cette petite tache noire qui persistait, mais si loin de nos rétines, et si peu de temps. Et je ne suis pas certain que vitriol végétal soit plus parlant, ni crachat de lune, malgré l'image. L'image me fait-elle connaître, approcher l'apparaître de la chose? L'empêche-t-elle de disparaître? La magie qui est à l'oeuvre est-elle suffisante? Efficiente? Réveillera-t-elle l'enfant? Révélera-t-elle l'archéologue? Me plongera-t-elle dans un présent réminiscent? Sera-t-elle en mesure de faire sortir les choses de leur place habituelle? Possède-t-elle cet art de faire « jaillir haut l'existence hors du lit du temps » qui est l'apanage de l'art, même s'il agit parfois, avec ses images, comme la vague d'une tempête ou le tourbillon dans un fleuve? Le tourbillon quand il a lieu, qu'il s'agisse de l'éruption du Vésuve ou du petit miracle qui vient de se produire via dell'Abbondanza, comment peut-elle le raconter? Dans quel style philosophique? Quel art du discontinu oppose-t-elle à la chaîne des déductions, et qui nous en délivre?
Ce petit miracle, c'est l'inscription apparue, « grâce à la pluie et au vent », la réclame électorale qui voit se télescoper le passé (une survivance, dirait Aby Warburg) et notre futur (chez nous la campagne pour les municipales est lancée, les candidats préparent le programme, bientôt ils produiront leur liste).
Malice de la nature. Toujours prête à casser notre joujou. La tempête ne lacérant plus seulement les affiches des prochaines municipales, mais faisant aussi apparaître, « grâce à la pluie et au vent » (les mêmes qui le feront disparaître, si l'on ne prend pas très vite des mesures pour le protéger), un slogan électoral vieux de deux mille ans. Il se trouvait à l'adresse suivante (cela vous évitera de vous tordre les chevilles à chercher votre tombe): Casa dei Postumii, nella Regio VIII, insula 4, al civico 4 di via dell'Abbondanza. Et c'est un morceau d'enduit, attaqué par le mauvais temps, qui en tombant a révélé l'inscription. La recommandation donnée au candidat de leur choix, et peut-être de leur quartier, par des supporters de Lucius Ceius Secundus. Celui qui a sa maison dans l'insula 6 (si c'est bien le même), près du Temple d'Isis, sa façade couverte de stuc imitant la pierre. Le premier style pompéien.
Les partisans de Lucius Ceius Secundus se mobilisent. Ils sont (nous le savons, par les graffiti découverts) nombreux. Et d'abord des voisins.
L.CEIUM AED
VICINI ROGANT
« Les voisins demandent la candidature à l'édilité de L. Ceius » Et ils ne se contentent pas de cette demande collective. La plupart d'entre eux la répètent sur les murs de leurs maisons. Et ils veilleront sur l'inscription. À ce qu'elle ne soit pas effacée. On fait en sorte d'offrir à tous les regards ces inscriptions tracées au pinceau à hauteur d'homme, peintes d'ordinaire au minium, sur la couche de chaux ou sur le stuc blanc dont les pierres de tuf des maisons sont recouvertes, de conserver le souvenir du patronage qu'on a accordé, aussi longtemps que de nouvelles recommandations ne réclament pas une partie du mur ou du pilier dont on dispose. « Alors, recouvrant la pierre blanchie d'une nouvelle couche de chaux, ou le stuc d'une nouvelle couche de stuc, on trouve une nouvelle place pour une inscription; et c'est ainsi qu'en différents endroits, à travers les couches de blanchissage ou sur les couches superposées de stuc, on peut lire les recommandations successives de diverses années. » (Les élections municipales à Pompéi, Pierre Gaspard Hubert Willems, Paris, Ernest Thorin éditeur, 1887)
Les voisins spécialement aiment à garder intactes les recommandations qu'ils ont données à des candidats de leur quartier. C'est une fierté pour eux. Un honneur. Surtout si leur champion est élu.
Mais il n'y a pas que des anonymes dans la foule. Il y a aussi Proculus, qui de son choix ne fait point mystère. Et Canthus, Passaratus, Maenianus, tous supporters. Des clients sérieux. Des noms, des professions. Amiullius Cosmus. Felicio, « marchand de lupins ». Le foulon Vesonius. Euhode,un perfusor. Le perfusor est celui qui dans les bains « arrose ». L'esclave qui verse de l'eau ou du parfum. Et s'il a pour maîtresse une Julia Felix, la douche se transforme vite en instrument de plaisir. N'oublions pas Sutoria Primigenia (ni les siens, entendez ceux qui dépendent d'elle). Le mari et sa femme (Thalamus et Recepta). Cela fait du monde. 73 graffiti. 74, depuis que la pluie et le vent ont décollé et fait tomber ce morceau d'enduit.
Édile, il semble que ce L. Ceius Secundus le fut en 76. Et qu'il fut élu duumvir (le magistrat le plus haut de la colonie romaine depuis le IVe siècle avant Jésus Christ) en 78. En 79, quand l'éruption détruisit la ville, il venait juste d'être remplacé par le duumvir de l'année.
Cette fois, on n'accusera pas l'incurie générale, l'impéritie des autorités, le tourisme de masse, l'absence de gardiens, les détournements de fonds, le climat délétère entretenu par la Camorra. On verrait même dans la chute de ce morceau d'enduit une chance, oui j'ai bien dit une chance pour Pompéi qui jusqu'ici n'en a pas eu beaucoup, on en conviendra.
On oublierait presque la rengaine, cette douceur intempestive qui se paiera, le retour du gel au pire moment, en pleine floraison des pommiers, déjà que les abeilles sont décimées, que la pollinisation se fait de plus en plus difficilement, la neige arrivant où l'on attend le printemps, forcément, où l'on s'y croit.
Pour un peu -un morceau de stuc décollé, une couche de chaux-, on remercierait le ciel, on bénirait cet hiver pourri, ces tempêtes à répétition, ces inondations, ces changements climatiques ont du bon, qui font apparaître ce qui était recouvert, s'ils ne l'effacent pas aussitôt (comme dans le film de Fellini le vent quand il s'engouffre dans les couloirs du futur métro, ou c'est notre regard balayant les fresques qu'il désirait tant arracher à l'oubli), cette inscription tracée au pinceau, à hauteur d'homme pour que tout le monde puisse lire la recommandation, pour que personne n'ignore que le meilleur à ce poste -d'édile ou de duumvir-, c'est LVCIVS CEIVS SECVNDVS.
C'est écrit en toutes lettres. En toutes lettres énormes, comme disait derrière moi, dans le train, celle qui commentait à haute voix, très haute car son époux visiblement était sourd, le paysage défilant sur la vitre, telle scène en appelant une autre (elle la voyait venir de loin, bien avant moi, elle la hâtait, lentement, magiquement, notre TGV menaçant une nouvelle fois de caler), la rappelant, et tout ce qui se déroulait dans la voiture 13 où nous étions installés, comme au cinéma, et dans le film il y avait encore ceux qui la remontaient ou la descendaient, et pour aller où, et pour faire quoi, et tout ce qui lui passait au même moment par la tête, cela jusqu'à Paris.
En toutes lettres énormes, cela veut dire ici, dans ce présent originaire, au sens benjaminien du terme, non pas d'une source d'où proviendraient les « faits » ou d'un archétype en amont des choses, mais du formidable tourbillon dans le fleuve du devenir, des lettres tracées au pinceau. Peintes au minium. Des lettres de 30 centimètres maximum. Fines et allongées (il s'en trouve de plus grasses, avec des ligatures plus compliquées). Et venant rompre, sous l'effet de la pluie, du vent, le continu de l'histoire. Et qu'importe que ce soit la nature qui casse ici notre joujou. Pourvu qu'avec la violence de ses tempêtes, ses éléments déchaînés, cette mer démontée, elle détruise pour un temps le temps du calendrier et nous fasse accéder au «réveil» de l'immémorial.
Mais nous n'en sommes pas là. Pas encore ou déjà plus. L'inscription que le mauvais temps a fait apparaître risque de disparaître avec la pluie et le vent s'ils insistent. De cette réclame électorale, si ça continue, et si rien n'est fait pour la sauver, il ne restera rien. Autrefois, les morceaux de stuc contenant des inscriptions étaient découpés et transportés au Musée de Naples. Aujourd'hui, on les laisse en place, mais on oublie de les protéger. Où est le progrès? De cette découverte, je crains qu'il ne reste rien. Que le souvenir de ce qui n'aura pas été. Ou si peu. Pas assez pour nous arracher à la météo, pour empêcher la multiplication des chaînes. Pour adoucir la tyrannie du temps qu'il fait.
Pour échapper aux intempéries, je ne vois que ça: se couler dans le béton. Un béton qui ne se souvient de rien. Pas même du bitume dans quoi il rêvait. Qu'il lui arrivait de quitter pour la ville en bois (pour ceux qui connaissent La Rochelle), pour retrouver ses fantômes, pour boire avec eux un dernier verre. Chez Tempête. Un café dont je peux vous dire, moi qui l'ai longtemps fréquenté, qu'il embaumait le crocodile.
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(1) Connaissance par le kaleidoscope
Morale du joujou et dialectique de l'image selon Walter Benjamin
Georges Didi-Huberman
http://etudesphotographiques.revues.org/204