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25 octobre 2017 3 25 /10 /octobre /2017 07:38
Les trompettes de la mort

Dans les Vosges et à mon époque on ramassait des trompettes de la mort, on en ramassait des cageots et on n'en faisait pas un plat. Je ne sais pas ce qu'on en faisait, à part les noyer sous l'ail et le persil et dans la masse des autres champignons, des champignons qui avaient bien sué, qu'on avait bien mélangés, et qu'on servait en fricots, insipides.

Certains, un peu plus éduqués que nous, ou qui avaient vu du pays, les mettaient à sécher comme les morilles et elles accompagneraient la pintade, s'ils y pensaient. Mais le plus souvent ils les oubliaient, et quand ils sortaient du frigo le pot de crème, les trompettes tombaient en poussière.

Puis nous changeâmes, moi de région, elles de nom, mais la région n'avait rien à voir là-dedans, si le champignon changeait de nom, c'est que les mentalités évoluaient, la mort nous devenait moins familière, des morts nous ferait peut-être moins peur. Les trompettes des morts sonneraient mieux à nos oreilles, elles ne feraient pas fuir le client. Quelle erreur! Quand les trompettes des morts arrivaient au marché, je les accueillais avec indifférence. Elles n'éveillaient plus que de lointains souvenirs, et aucun désir. Je n'en avais jamais cueilli et je n'en achèterais jamais sous ce nom, et je ne parle pas des trompettes des maures qu'on croit pouvoir vendre plus facilement sous un nom vulgaire moins macabre, déjà qu'elles sont noires ou d'un gris peu amène. Pour moi, ces trompettes des maures sont une aberration. Une manipulation. Un champignon linguistiquement modifié. Mes marchandes des quatre-saisons ne proposeraient jamais de cette triploïde.

Un effet du politiquement correct, une appellation euphémisante de plus. On croit à la magie du langage. Aux mots qui peuvent, non pas changer le cours des choses, empêcher ou forcer le destin, mais faire disparaître la maladie, la vieillesse, la misère du paysage. La mort avec ces trompettes des maures qui sonnent creux.

Pourtant, c'est là qu'il faut chercher l'or. Le trésor. Et non dans les taches de girolles qui font une autre lumière dans la nuit, une lumière qui n'a rien à voir avec «la petite lumière » comme l'appelle Antonio Moresco, comme elle vous appelle dans ses bois.

Dans les miens, c'est un autre champignon qui m'appelait. Le charbonnier, comme on l'appelait. Comme je continue de l'appeler, dans mes nuits. Comme si ce nom magiquement les appelait, comme s'il suffisait de les appeler charbonniers pour qu'ils viennent garnir mon panier. Le remplir de cornes d'abondance. De ces cornes d'abondance qui sont des chanterelles, la chanterelle en tube dont le chapeau peut être grisâtre mais varie le plus souvent du brun clair au brun foncé (cela dépend de la fraîcheur du sujet et de l'humidité ambiante), dont le pied est jaune vif voire orangé.

On confond souvent chanterelles et craterelles. Parce qu'ils sont de la même famille, et parce que leurs noms sont proches. Les craterelles m'enchantent moins que les chanterelles, sans doute parce que je ne les rencontrais jamais dans la mousse et sous les sapins, les tapis d'aiguilles, les branches pourrissantes, les souches ne m'offraient guère que des charbonniers, mais en grandes colonies. Pour découvrir des craterelles, il fallait que je quitte le grès rose, que je m'aventure en terre calcaire, argileuse, que je cherche des girolles dans les tranchées. Que je trouve autre chose que ce que je cherchais. Des trompettes de la mort au lieu des « jaunottes » ou « jaunirés ».

Chez les champignons, le marasme n'est jamais très loin du miracle, et la joie de découvrir un champignon qui ressemblait à son nom mais pas trop, une craterelle dont le chapeau formait un petit cratère, un entonnoir, une corne d'abondance, de les ramasser en si grande quantité, se transformait vite en déception. Ces trompettes de la mort avaient bien l'allure de trompettes, mais leur nom sonnait faux. Je parle de « ceux qu'on appelait des trompettes des morts -encore un nom erroné, alors que ces champignons chatoyaient d'un gris-noir plein de vie » 1. Leur noir n'a rien à voir avec la mort. C'est un noir qui ne tue pas mais soulage. Un noir Soulages. Un noir d'où jaillit la lumière. La vie.

Qu'on les appelle trompettes de la mort, trompettes des morts, trompettes des maures, ces champignons n'existent pas. La preuve, on les confond avec d'autres chanterelles, la cendrée ou la sinueuse, avec mon charbonnier quand le chapeau est grisâtre, et même avec les feuilles des châtaigniers, des chênes, des hêtres, des charmes, des noisetiers sous lesquels ils poussent. Car ils affectionnent les forêts humides, les feuillus. La mousse des chemins, les fossés, les talus ombragés. Là, ils quittent la catégorie des champignons-fantômes pour entrer dans celle, présente aussi chez Dhôtel, des champignons miraculeux 2. Comme si, ne trouvant pas leur place -de nom sous lequel on puisse les cueillir, ou seulement les voir, de couleur sous laquelle se cacher, c'est-à-dire se montrer-, ils étaient condamnés à croître et à se multiplier. Ce qui est une vieille malédiction, à quoi plus personne ne croit, excepté ce petit champignon qu'on a du mal à identifier, à distinguer de son cousin. Le charbonnier dont le vrai nom est la chanterelle en tube. Mon tube préféré.

  1. Peter Handke, Essai sur le fou des champignons, Une histoire en soi, ARCADES GALLIMARD, septembre 2017, p. 124. 2
  2. André Dhôtel, Le vrai mystère des champignons, Payot, 1974.
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7 octobre 2017 6 07 /10 /octobre /2017 06:28
Bonsergent

Nous possédons trois portraits de Florimond Bonsergent.

Le premier, peint par d'Orfeuille en 1851, est une huile sur toile qui faisait partie de sa collection. Elle fut acquise en 1877 par la Société des antiquaires de l'Ouest, et elle est désormais propriété des musées de Poitiers.

Le second est une photographie, datée du 15 avril 1864, due au pharmacien Alexandre Meillet. Elle suivit le même parcours, est toujours à Poitiers, mais à la médiathèque François-Mitterrand.

Le troisième est l'article de Jean Hiernard intitulé « FOUILLES », COLLECTES, COLLECTIONS, L'univers de deux amateurs poitevins du XIXe siècle. Que Jean-Luc Terradillos a retrouvé dans le numéro de la Revue historique du Centre-Ouest , et qu'il m'a scanné.

Dans le portrait peint par d'Orfeuille, je retrouve l'homme que j'ai connu, délicat et raffiné (je ne dis pas cela parce qu'il m'écoute!), courtois sans obséquiosité; je retrouve le collectionneur qui aimait l'Antiquité et les antiques, mais aussi la vie et ses contemporains, ses confrères, même ceux qui avaient du mal à cacher leur jalousie, à dissimuler leur rancoeur; je retrouve le citoyen, qui ne cachait pas ses opinions républicaines et qui ne les affichait pas non plus; je retrouve le bibliothécaire dont nous étions nombreux à apprécier la compétence et la disponibilité, le savant à l'érudition discrète et à la curiosité infatigable, avec qui j'avais plaisir à échanger, et pas seulement une inscription trouvée lors du percement d'une rue, l'ami enfin qui m'ouvrit si souvent et si gentiment son cabinet, son coeur, avec ce sourire qui n'a pas échappé à d'Orfeuille.

Sur la photo prise par Meillet, ce n'est plus le même homme. En tout cas je ne reconnais pas mon Florimond dans ce quinquagénaire barbu et décati, dans ce regard triste et déjà tellement absent.

Comment expliquer ce contraste? À quoi, à qui doit-on cette métamorphose? Lui-même pourrait nous le dire, mais il n'en aura pas envie. À quoi bon rappeler des moments douloureux? Les plaies de l'âme ne se referment pas, ne guérissent jamais.

Les fantômes sont parmi nous, ils ont nos traits, notre apparence, inutile d'évoquer les acteurs du drame. Ce maire qui avait nom Hastron, qui écoutait trop son Conseil. Qui lisait trop son courrier.

Comment expliquer la disgrâce d'un homme qui avait tant aimé la société, notre Société, qui avait si bien servi sa commune, qui avait porté si loin et si haut le nom de sa ville, comment expliquer qu'il soit tombé si bas? Qu'il ait fini comme le dernier des célibataires. Comme un vulgaire Bélisaire!

Que lui enviaient les jaloux? Que lui reprochaient ceux qui murmuraient à l'oreille du maire? Quels agissements dénonçaient les lettres qui s'accumulaient sur son bureau?

Les « fouilles » auxquelles il se livrait? Mais où était le crime? Venait-il acheter des ouvriers les objets que leur pelle ou leur pioche avait retirés du sol, ou les ouvriers eux-mêmes? Allait-il, comme l'écrivait à M. le Maire de Poitiers le président de notre auguste Société (j'espère qu'il ne nous écoute pas!), « séduire les ouvriers pour en obtenir les médailles et autres objets antiques qu'ils peuvent découvrir, et qui devraient être déposés au musée de la ville »? Appelait-il Barcq, Brault, le père Chennebault, Lacour aîné ou Lacour fils, Marange ou Samson le bossu les maçons, terrassiers, jardiniers dont il rétribuait les services et achetait les trouvailles? Ces ouvriers que ses collègues regardaient, que nous regardions comme autant d'anonymes? Était-ce là son crime? De les sortir de l'anonymat? De leur offrir un quart d'heure de célébrité? Devait-il le payer de sa réputation? De sa vie?

Lui reprochait-on ses relations, qui allaient du notaire au fripier, en passant par un père Blanchard, un François Gay jardinier des Filles Notre-Dame? D'être le commensal, à l'hôtel de la Lamproie, d'Alfred Assolant?

« Nous ignorons si des mesures furent prises, écrit Jean Hiernard dans le portrait qu'il nous brosse du collectionneur, mais Bonsergent démissionna de la Société cette même année, ce qui ne saurait être fortuit.»

Nous savons en revanche que le Conseil ne cessait de critiquer son administration, que ces mauvais conseillers -ces losengiers dont le rôle, dans la vie comme dans le roman, consiste à colporter des mensonges, à jeter le doute- demandaient sa révocation. Tant et si bien que M. le Maire l'engagea à démissionner des fonctions qu'il occupait. Et que Louis-Florimond Bonsergent, dans une lettre au Maire datée du 30 Xbre 1861, démissionna de son poste de bibliothécaire de la Ville de Poitiers.

Nous comprenons mieux pourquoi il a ce visage sur la photographie de Meillet, cette allure. La vie ce jour-là s'est retirée de lui. Désormais il vivra comme une ombre. Une ombre des enfers.

Lui qui imitait, avec ce gentil sourire qu'on lui voit dans le portrait peint par d'Orfeuille, les grognements de porcs de ceux qui fréquentaient sa Bibliothèque, qui les abandonnait à leur morne rumination, à la contemplation de leur néant (c'étaient ses mots) pour aller saluer la vie, la célébrer en donnant des étrennes à Marie Lamoureux, la servante de la pension, en faisant l'aumône à de « pauvres femmes » ou à « un pauvre Polonais qui voyageait », en allant assister à un vaudeville intitulé Le marchand de jouets d'enfants, en achetant du tabac ou « des bougies du Cygne », ce jour-là, le 15 avril 1864, il a tout simplement oublié de se faire couper les cheveux et « rogner la barbe», ce qui était pourtant son habitude, un rituel.

Ce jour-là, le poète a oublié son carnet, ou de noter que son deuxième oiseau mâle est mort. Il a oublié que son deuxième oiseau mâle est mort, qu'il a acheté sur la place Notre-Dame à un enfant, 10 centimes, un jeune moineau mâle, déjà apprivoisé. Il a oublié que Louis-Florimond Bonsergent est en cage, dans une cage de grande dimension achetée chez Melle Lagarde.

Ce jour-là, le musicien n'entend pas le chant des oiseaux.

 

 

Bonsergent
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30 septembre 2017 6 30 /09 /septembre /2017 09:39
Mirlitaire

Le mirliton et le militaire auraient pu ne jamais se rencontrer.

Le mirliton serait resté la flûte à l'oignon, l'instrument populaire ou enfantin qu'il était au début. Le roseau ou le tube en carton bouché aux deux bouts par une peau d'oignon, de la baudruche ou du papier et entaillé latéralement.

S'il avait dû comme tout le monde évoluer, il serait devenu un objet de farces et attrapes ou une pâtisserie normande, et on aurait évité ça.

Mais le hussard s'est emparé de l'innocent cylindre, il en a fait un couvre-chef en feutre orné d'une flamme en tissu: le shako. Et l'instrumentiste, au lieu de faire dedans des tut-tut-tut, de faire résonner la membrane à l'unisson de sa voix, s'est mis à interpréter des airs militaires, des airs de mirliton. Des tubes qu'on a oubliés.

Si malheureusement, comme cela arrive trop souvent, la guerre a fait de lui un poète, il se croit tenu, pour venger le pays et honorer ses morts, d'écrire des vers. Des vers de mirliton. Nous y arrivons. À ce monument aux morts. AUX SOLDATS ET MARINS DE LA CHARENTE-INFÉRIEURE MORTS POUR LA PATRIE. Le monument a été restauré, déplacé (légèrement), désormais il est visible de tous et constitue, pour ceux qui cherchent le manège et l'aire de jeu, un repère bien utile. Un square où il est agréable de se reposer, après la cohue du port, et d'où l'on peut, pendant que les enfants jouent, admirer les deux tours.

Ou bien songer aux effets de la rencontre, de cette rencontre sur le militaire. Le mirlitaire. Qui est la vengeance du mirliton. Et sa victoire posthume.

Voici donc le militaire affublé d'un r, d'un r si peu militaire et qui ne le fera pas plus mirlifique (malgré le mirliton), qui ne transformera pas, comme un shako, le brave pioupiou en héros. Le clairon, s'il sonne, c'est comme ces vers gravés dans la pierre, creux. Comme ces rimes plates (même quand elles sont embrassées), cette strophe couée.

Le sizain chatouille agréablement l'oreille du mirlitaire. Aujourd'hui, il aime la poésie. La vraie poésie. Celle qui réveille les morts. Celle qui, bien jouée, empêchera César de dormir, ne le laissera plus jamais en paix.

 

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28 septembre 2017 4 28 /09 /septembre /2017 07:31

De Luttange je ne connaissais que l'émetteur. Celui qui alimenterait notre poste à modulation de fréquence (je n'ai pas oublié son oeil vert, ni les soirées de musique ancienne), puis le téléviseur Ducretet-Thomson. Celui à qui on devait ce miracle, et dont mon père constatait, fataliste, les dysfonctionnements. Le coupable n'était jamais l'orage, c'était Luttange. C'était comme ça.

J'ignorais tout de l'autre Luttange: Jean-François-Didier D'Attel de Luttange. Verdun où il est né (le 3 septembre 1787) et qui lui doit beaucoup, consacre une exposition à ce « célèbre inconnu ». Organisée par la Bibliothèque d'Étude en collaboration avec le Musée de la Princerie et l'Université de Lorraine, elle est visible, depuis le 8 septembre, au Musée de la Princerie. Elle fermera ses portes le 30 octobre.

Je ne l'ai pas vue, et je n'aurai malheureusement pas l'occasion d'aller à Verdun, mais ce personnage avec tous ses prénoms et ses noms -à commencer par celui de Luttange, même si c'est le dernier- ne laisse pas de m'intriguer. On ne peut souhaiter plus bel aiguillon, pour sa propre curiosité, que la fréquentation, fût-elle éphémère, d'un curieux de tout, d'un polygraphe capable d'aborder des sujets que réprouve la froide raison, mais qu'autorise le Romantique. Mais il n' y a pas que des Apparitions, des Morts, des Revenans, il y a d'autres questions, autrement redoutables, comme la quadrature du cercle.

Certes, il n'excelle pas dans tous les domaines. C'est le risque, quand on aime écrire et en même temps la science, quand on met de l'enthousiasme dans ce qu'on entreprend et aussi de l'acribie, certaines maîtresses accueillent poliment vos avances, d'autres, trouvant votre cour agressive, ont les mots pour vous éconduire. C'est ce qui est arrivé avec la littérature. Luttange produit beaucoup, mais des textes qui resteront dans les tiroirs. Ou ils sont mal diffusés, et ceux qui ont la chance de les lire ne la mesurent pas toujours. Luttange connaît La Fontaine, il ne découvre pas l'ingratitude et l'injustice des hommes envers la fortune, la méchanceté de ceux qui jugent ses romans médiocres ne l'atteint pas vraiment.

Luttange, si je l'appelais D'Attel, ne me serait pas plus étranger. Rien de ce qui est italien en Lorraine ne m'est étranger. Et l'homme, il me semble, comptait des Italiens dans sa lointaine ascendance. Et paternelle. Venus de Campanie, de l’antique cité d'Atella, aujourd’hui Sant’Arpino, d'où ce nom D'Attel. Je ne sais pas quel dialecte ils parlaient, si c'est l'osque des atellanes ou bien le latin. Ce qui est sûr, c'est que notre Jean-François-Didier sera latiniste. Comme tout le monde à son époque. Je parle des gens instruits. Mais un latiniste émérite, et, si je ne craignais pas d'accumuler les épithètes homériques, un brillant helléniste. Et philhellène. Qui collectionne les odes d'Anacréon (il en possède 87 éditions différentes), qui les a même traduites en vers. Qui ne cesse d'enrichir, suivant ses engouements et dès que l'occasion se présente, sa collection.

Sa collection le situe loin des Lumières, ou, comme dirait Queneau, « aux confins des ténèbres ». Son obscurantisme n'a rien à envier à celui d'un Dom Calmet, son contemporain et son compatriote. Et la bête noire de Voltaire qui traite le bénédictin, dans le Dictionnaire Philosophique, de « naïf compilateur de tant de rêveries et d’imbécillités ». L'abbé de Senones est un écrivain prolixe dont il est facile de se moquer. Et dont le mélancolique se délecte, qui eut le privilège, le bonheur de toucher, et pas seulement des yeux, la Dissertation sur les Revenans en corps, les excommuniés, les oupires ou vampires, broucolaques, etc. L'édition de 1751. Un ouvrage qui ne sortait pas, normalement, et que Monsieur Golly était allé lui chercher. Dans les boiseries en chêne du XVIIIe siècle provenant de la bibliothèque de l'abbaye de Moyenmoutier. Qu'accueillait alors la Maison Romaine. Où il allait régulièrement travailler. Et rêver. C'était à Épinal et dans son jeune temps.

Un temps retrouvé, et l'émotion, quand je m'intéresse à la vie et à l'oeuvre, tellement indissociables, de ce membre éminent de la Société des antiquaires de France (reçu en 1829), de ce collectionneur infatigable. Il collectionne comme un antiquaire, sans discernement, sans le concours de la raison dont il se méfiait à juste titre, car elle vous joue des tours et ne fait, quand vous croyez mettre un peu d'ordre dans le « bel amas », qu'ajouter au désordre. C'est la manie du classement, une folie comme une autre, et qui plus que les autres effraie celles que vous désirez séduire. Vous condamnant au célibat qui est le lot de beaucoup d'antiquaires, le tribut à payer pour vivre sa passion. Et parmi les déchets.

Sa passion ne l'empêche pas de composer des opéras, des pièces pour piano, pour violon et pour guitare. Je retiendrai surtout qu'il est l'auteur d'ouvrages de numismatique, dont un sur les fausses monnaies antiques.

Avec la science, il n'a pas plus de succès. Je dirais même qu'il collectionne les échecs. Mais c'est forcer le trait. Et cela ne me le rend pas plus antipathique. Comment détester un savant qui avait l'amour des mathématiques, de la géométrie, qui voyait en elles la solution? Qui les croyait capables de résoudre le délicat problème de la quadrature du cercle. L'auteur d'un Essai sur quelques problèmes résolus par la géométrie plane, précédé de considérations sur le rapport qui existe entre la division duodécimale de la circonférence et les polygones que l'on sait inscrire. De la Détermination du premier point de la quadratrice.

Il se trouvera peut-être des esprits chagrins pour le traiter de Méton. Le personnage d'Aristophane. Le fâcheux qui, dans Les Oiseaux, veut toiser les plaines de l'air et vous les partager en rues. Encombré de ses outils, de ses règles pour mesurer et de son compas, et gênant le passage. Prenant ses dimensions pour faire un cercle carré.

Moi je le regarde comme un précurseur. Non seulement parce qu'il a tâté de l'uchronie dans ses romans (ce qu'Emmanuel Carrère, cet ingrat, feint d'ignorer), mais aussi pour avoir été des premiers « fous littéraires », pour avoir joué le rôle, avec la constance et le talent qu'on lui connaît désormais, et que l'exposition à Verdun lui reconnaît.

On ne s'étonnera donc pas de le retrouver dans Les enfants du limon (1), le roman de Raymond Queneau. Où il est évoqué comme personnage. Comme quadrateur du cercle.

« -Et voici maintenant la liste sommaire de mes quadrateurs, dit Chambernac en tendant à Purpulan écrasé un autre papier, non moins lourd. »

Dans cette liste, il arrive quatrième, juste après Silvestre Agussol et avant L'anonyme de la rue du Four.

Anonyme est le terme adopté par Henry de Chambernac pour désigner plusieurs « fous littéraires » (particulièrement des quadrateurs du cercle) n'ayant pas signé leurs travaux.

Jean-François-Didier D'Attel de Luttange est tout sauf un anonyme, et ses oeuvres, qu'elles soient scientifiques ou littéraires, ou même musicales, il les a signées. Revêtues du nom de l'auteur, de tous ses prénoms et noms, elles ne peuvent être considérées comme contrefaites.

Il figure encore (cela ne nous surprendra pas davantage) dans le Blavier (2). Dans la formidable anthologie d'André Blavier (un nom qui rime avec Verviers, où il est né et où il est mort, il n'y a pas de hasard). Dans les « fous littéraires » qu'il a réunis et classés, après avoir lu Les enfants du limon, cette « encyclopédie des sciences inexactes ». Dans les démontreurs de la quadrature du cercle, ce qui est une place de choix et dont on n'ose rêver, même quand on est un romancier & poète qui n'a jamais démérité. Et Vosgien. Car il n'y a pas que des Belges dans son hantologie (j'emploie à dessein ce terme inventé par Derrida: mon Vosgien est également amateur de spectres, il chasse les mots comme d'autres les fantômes).

Moi je le verrais bien dans mon cabinet. Il serait chez lui dans les curiosités. Disons parmi les curieux. Et une bonne compagnie, quoique peu voyagère. Un Cyriaque d'Ancône qui n'aurait connu que la Lorraine (son périple commence à Verdun et il s'achève à Metz). Il ne déparerait pas dans la vitrine où j'ai rangé Élien, Lucien, bien qu'il n'ait pas la bigarrure de l'un, le goût du ragot de l'autre. Il viendrait opportunément grossir ma collection d'antiquaires, riche déjà de nombreuses pièces, et non des moindres. Il viendrait en tant que membre de la Société des antiquaires de France, mais aussi comme numismate (je rappelle qu'il est l'auteur d'un livre sur les fausses monnaies antiques). Juste avant Florimond Bonsergent, un Poitevin pas plus connu que lui, ni plus à l'ouest.

 

(1) Raymond Queneau, Les enfants du limon, Collection Blanche, Gallimard. Parution : 13-07-1938

 

(2) André Blavier, Les Fous littéraires, Paris, Éditions des Cendres, 2001 (réédition augmentée de l'ouvrage paru chez Henri Veyrier, 1982).

 

 

Un quadrateur
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25 septembre 2017 1 25 /09 /septembre /2017 07:30
Un fascinant bleu intense

J'aime bien mettre un nom sur les choses. Sans leur nom, les choses disparaissent, ou elles n'apparaissent pas. On les regarde sans les voir. Sur elles on glisse. On passe à autre chose, une chose qui ait un nom et qui accroche le regard, se fixe dans la mémoire.

Je pense aux champignons que la pluie a déposés dans mon jardin. On dirait du goémon. Du varech. Le sart de l'île de Ré. Mes champignons, si ce sont des algues, n'ont pas de nom. Ils n'existent pas. Ou comme les pieds de fucus dans la cuvette, quand on étudiait en classe la reproduction. Ce varech épave, c'est un cadeau de la pluie (vous en retrouvez dans le gazon, sur vos pas japonais et même les marches), il disparaît aussi sec. Sans laisser de trace. Hormis son nom. Mais il faut aller le chercher. Feuilleter le Dictionnaire des mots rares et précieux (qui est une sorte d'herbier de la langue, un véritable Muséum) et tomber dessus pas hasard. Sur nostoc pour que vous vous souveniez. D'avoir vu ça dans votre jardin. De guetter la pluie. Quand elle arrive, par la Bretagne, vous scrutez, l'oeil inquiet, la pelouse.

Pour les couleurs, c'est un peu pareil. Et un peu différent. Vous ne voyez d'abord que du bleu, et l'on sait qu'au départ on le confond avec le jaune. Puis viennent les nuances, l'une après l'autre.

D'abord le bleu ercolano. Dans l'atelier du peintre, en écoutant Monique Tello. Elle me parle de la bentonite rapportée d'Italie, pour faire les fonds. Elle en prend à Venise, ou à Nîmes. Des rouges, des bleus, surtout le bleu ercolano: un bleu turquoise, pas un bleu cyan, manganèse (on ne peut plus l'utiliser). Le bleu ercolano est plus jaune. Elle aime les jaunes un peu soufrés. Quand le jaune a du rouge. Ce bleu ercolano évoque Herculanum, bien sûr, comme le cinabre Pompéi.

Le bleu cyan, c'est à Fonte Ciane que je le découvre, non loin de Syracuse. Il est dans ce nom, Fonte Ciane, « Fontaines Bleues », « bleu vert » pour être exact. Et dans le marais où nous allons en fin d'après-midi, dans les roseaux et les papyrus. Dans l'espoir de rencontrer une tortue, et même un crocodile. D'apercevoir le Nil depuis un pont.

En avril, et c'est le même verde azzurro qu'en Bretagne où nous marchons début juin, entre Morgat et le Cap de la Chèvre.

Il y a aussi le bleu égyptien antique, ces quatre boulettes d'époque romaine (IIe-IIIe siècle), d'un pigment utilisé pour colorer les enduits muraux, découvertes à La Tête d’Or à Bassing, en Moselle et en 2008. Dans le comblement d'un fossé d'enclos, sur le site d'une villa gallo-romaine. Une demeure somptueuse, ornée de fresques pour lesquelles on utilisait ce pigment de synthèse appelé cæruleum ou bleu égyptien. Mis au point par les Égyptiens au IIIe millénaire avant notre ère, il cherchait, pense-t-on, à imiter le lapis-lazuli, minerai rare et coûteux provenant principalement d’Afghanistan.

Il y aura maintenant le «fascinant bleu intense ». Ce plat en verre romain, probablement de la fin du II e siècle, retrouvé au Japon dans une tombe princière du V e, dans les environs de Nara, la première capitale du Soleil Levant (710-784). Et dans La Stampa. Dans son édition (in edicola) du 11/12/2014. Ou l'on présente, non sans fierté, une fierté légitime il me semble, « le premier plat romain retrouvé au Japon ».

Ce plat, d'à peu près 6cm de hauteur, et de 14, 5cm de large, a été soigneusement examiné. Des tests ont été réalisés. Ils confirment qu'il a parcouru une distance de plus de dix mille kilomètres, en quasiment deux siècles, pour être enseveli, avec un petit bol en verre décoré d'or probablement d'origine sassanide, des perles de verre, des objets en or et en argent, tout cela accompagnant dans sa tombe un chef, non encore identifié. L'ensemble a été découvert dans un regroupement de tertres en nécropole -de petits tertres autour de plus gros-, dans la plaine de Nara. Au centre, à Niizawa Senzuka. Le tumulus 126 a livré 590 tombes au total, qui vont du IVe siècle à la fin du Ve. Les fouilles se poursuivent.

Je me dis, en suivant le plat dans son voyage et dans La Stampa, que ce chef n'a pas fait les choses à moitié. Avec ce grand tumulus et les petits autour, dans la plaine de Nara, la future première capitale du Soleil Levant, et à Niizawa Senzuka qui est au centre. Avec ce plat qui a fait plus de dix mille kilomètres, cela pendant presque deux siècles, pour parvenir jusqu'à sa tombe, je dirais même (si j'osais) que ce chef a mis les petits plats dans les grands. Autour. Son entourage. Car il n'était plus là pour établir le menu, décider de la vaisselle, de ce qu'il fallait jeter ou emporter en voyage. Il n'empêche. Un chef pareil, il serait grand temps de l'identifier.

Mais évitons de mettre les pieds dans ce plat. Laissons parler Abe Yoshinari, directeur de l'équipe scientifique et chercheur à l'Université de Tokyo -au département de Chimie. Lisons jusqu'au bout l'article de La Stampa.

Abe Yoshinari est formel, le plat est une production méditerranéenne (la présence de cobalt - rarissime in Asie orientale – l'atteste). Il a été sans doute fabriqué à Rome, comme le suggère la présence d'antimoine, un métal qui était, à l'époque antique, utilisé dans l'industrie du verre. Il aurait rejoint le Japon via la Perse sassanide, puis l'Asie centrale. La découverte de ce plat en verre romain prouve l'ancienneté du commerce entre les deux pôles opposés du continent eurasiatique. Tandis que l'Europe antique recherchait avec avidité les soies orientales, et, plus tard, la porcelaine, l'Asie orientale était fascinée par le verre en provenance de la Rome antique et du Moyen Orient, ainsi que par l'or et l'argent travaillé en Asie Centrale et en Inde.

Interrompant ces échanges et ma rêverie, il m'appelle. Le voisin. C'est lui qui a sonné à la porte du jardin. Il veut bavarder. Me lire ses poèmes. Faire des tours de magie avec ses cartes. Le troisième qu'il exécute devant moi, et avec moi, c'est un tour de son enfance: il lui vient de son oncle. MUTUS NOMEN DEDIT COCIS, il s'intitule. Ce tour de magie. J'ai cru d'abord que le muet avait donné un nom aux choses, qu'il les faisait exister en les appelant par leur nom. Qu'il les remettait à leur place, à la bonne place en leur attribuant le bon nom. Parce que j'étais dedans, dans ce texte qu'il venait couper. Ou relancer. Sans savoir que dans ce texte il se retrouverait. Avec son tour de magie. Or ce n'est pas ça du tout. Le muet a donné un nom aux cuisiniers. Leur assignant un rôle, une mission. Mais c'est assez vague. Mon voisin reviendra donc pour m'expliquer ce tour de magie. Et ce serait bien que je note.

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22 septembre 2017 5 22 /09 /septembre /2017 17:59
Il vous manque une main

On peut se perdre, à La Rochelle. Au moins connaître, sans forcément jouer les touristes, sans renoncer à son but, quelques moments d'égarement.

Si ce n'est pas la grande forêt d'enfance, ni Paris, ni même Nantes, l'autre ville surréaliste, on peut, tout en se rendant à son rendez-vous et pour peu qu'on soit en avance, s'offrir une petite errance. Traverser un espace ouvert. Ouvert aux rencontres, sinon au merveilleux.

On peut voyager en extase. Disons jusqu'à Tombouctou. On peut descendre Porte Royale et remonter aux sources du Nil. C'est ce que je fais, ce matin. Le temps est propice. L'été n'est pas pressé de finir. Le flâneur a bien envie de l'imiter. De prendre son temps, et quelques photos. Pour montrer que Rome n'est pas loin (l'Arc de Titus dont la porte, même si elle est inachevée, s'inspire), qu'un Louis des Vosges a laissé son nom dans la pierre. Avec le grand palmier -à gauche-, il oubliera celui, coupé, de la Plateia Agias Elenis à Corfou. Ce splendide palmier lui manquera moins.

Je peux aussi, bien que je sache où aller (à Quai 22, nous sommes le 22 septembre), ou parce qu'un SMS m'avertit qu'elle sera en retard, pousser jusqu'à la rue Saint-Nicolas, me laisser pousser jusque là. Par un ami qui n'est pas celui de la Pension Elena, mais un dauphin de Bali, tout en bois flottés, et non moins secourable. Un objet en vente, et qui ne décorera pas mon salon. Il est exposé dans la rue. Pourtant, c'est ce dauphin de Bali qui guide mes pas, qui m'escorte jusqu'au magasin où je pourrai enfin le prendre en photo. Hier je n'avais pas mon portable.

Je peux encore (cela ne se décide pas, malheureusement, ou heureusement) compter sur le hasard. Le hasard objectif. Arrêter d'écrire, ou, ce qui revient au même, me laisser porter par le texte, le laisser me conduire où il veut, où il l'aura, dans sa grande bienveillance, décidé. Comme mon ami le dauphin. Qui me suit si bien et sait anticiper, mieux que mes lecteurs, mes brusques changements d'itinéraires. Il ne me reprochera pas de l'entraîner dans le labyrinthe, de le précipiter dans le labyrinthe de ma folie, vu que c'est lui qui mène la danse. Qui me dit où je dois aller, s'il faut que j'arrête, à quelle porte. Ou que je continue.

J'en ai eu la preuve, ce matin. Je me croyais arrivé au dernier chapitre, tout près du point final, et voilà qu'il me fausse compagnie. Tandis que je marche, que je vais relisant mon texte, corrigeant ici une phrase, ajoutant là un détail, lui il poursuit son chemin, et dans une tout autre direction. Ou il me précède, et moi je dois ramer pour le rattraper. Je reconnais bien là le cheminement de l'inconscient. C'est lui qui est à l'oeuvre. Qui d'autre que lui peut placer sur ma route ces trois gugusses?

Je ne les ai pas vus arriver. Occupé que j'étais par mon texte. Que je relisais déjà en marchant, que je récrivais. En commençant par le début. Le Pervertito d'Orta, dans la chapelle XIII, je revoyais ses mains. La façon de les décrire. Je pensais à celle de Pierre Loti, dans sa maison de Rochefort. À sa main blanche, quand on pouvait visiter sa maison, découvrir sa main qui écrit, moulée dans le plâtre. Sa main d'écrivain. C'était là un détail, mais il faisait sens. Il éclairait le titre: Tu le trouveras à dire. On ne dit pas autrement ce qui manque en occitan, chez Montaigne et dans le français médiéval. Le chapeau qu'on a perdu, le mari mort à la guerre, ils ne manquent pas, mais on les trouve à dire. Ils sont à dire. Et c'est ce que j'essaie de dire dans mon texte. Dans ce chapitre où nous montons, avec ma mère, au Sacro Monte d'Orta. Où nous nous arrêtons à la chapelle VIII puis à la XIII. Aux mains du Pervertito. À ces mains qui montrent et qu'il n'essaie même pas de cacher. C'est le moment que choisit (s'il a le choix, ce qui m'étonnerait fort) l'un des trois pour lancer, tandis que nous nous croisons:

« Il vous manque une main. »

Comme s'il lisait dans mes pensées. Mon texte avant qu'il ne soit écrit. Comme s'il l'écrivait. Comme s'il m'écrivait. Lui ou l'inconscient dont il est l'instrument. Le jouet.

L'homme parle peut-être à ses collègues. D'un collègue de bureau ou d'un membre de sa famille. D'un être cher dont l'absence leur pèse. Occasionne, pour ceux qui doivent lui survivre, un surcroît de travail. C'est ce qui arrive quand on est une équipe ou une famille. Quand il en manque un, « il vous manque une main ».

Cette main perdue et qui les fait toujours souffrir, cette main fantôme, c'est elle qui les fait parler. C'est d'elle qu'il parle, cet homme, et non à moi.

Je ne sais pas s'il s'adressait à moi. Je ne pense pas. Je portais un blouson, mais léger. Et la température clémente, quasi estivale, ne m'obligeait pas à rentrer mes mains dans mes manches. Mon bras droit était ballant, c'est possible, mais la manche ne pendait pas au point de manger ma main. Si c'était le cas, si elle disparaissait totalement sous la manche, il fallait être sacrément mal élevé pour lancer ça à un parfait inconnu. Vouloir briller devant ses petits camarades, l'homme et la femme qui étaient ses collègues de bureau. Car ils allaient au bureau, comme moi à mon rendez-vous, nous n'avions ni l'un ni les autres le loisir de nous attarder à ce genre de détail. Ni l'effronterie de le faire remarquer à celui qu'on croise. Pour la première et unique fois.

Je n'ai pas le sens de la répartie, je n'ai pas trouvé de réplique. J'ai préféré penser que cette phrase ne m'était pas destinée, et je me suis rendu à mon rendez-vous.

En revanche, j'ai l'esprit d'escalier, et je peux lui répondre:

« J'ai perdu une main je la trouverai à dire. »

En sachant pertinemment qu'il ne me suivra pas jusqu'ici, que nous ne nous reverrons jamais.

 

 

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19 septembre 2017 2 19 /09 /septembre /2017 16:14
Le dauphin de la Pension Elena

J'ai ma petite idée sur le dauphin de Bralleville. Ce dauphin avec sa queue en forme de lotus. Ce dauphin qui est un animal hybride, un monstre.

Il se pourrait qu'il soit, vu la place qu'il occupe, l'équivalent du choucas pour Hermann Kafka. L'emblème qu'il a choisi pour son magasin. Aussi solitaire, mais plus amène. Avenant. Le choucas dont Franz, son fils, porte le nom, est un oiseau dangereux, associé à la mort et aux ruines, tandis que le dauphin ne vous veut que du bien. Que vous soyez l'heureux propriétaire de ce nom ou celui qui a la chance d'être invité à sa table, du petit nombre de ses convives. Vous repartirez content, et même très fier du privilège qu'il vous a accordé en vous recevant, et d'une façon que vous direz princière. Et lui il se couchera particulièrement satisfait de son coup, et de vous en avoir mis plein la vue. Vous n'avez pas décollé vos yeux de votre assiette, sauf pour admirer la mosaïque sur laquelle vous déjeuniez (et jetiez, comme votre hôte vous y invitait, les reliefs du repas), et les fresques qui ornaient les murs de sa somptueuse villa.

C'est ce que je me dis au petit déjeuner, devant mon breakfast. En regardant le dauphin de la Pension Elena.

J'en ai rencontré d'autres, à Corfou. Des dauphins affrontés, sur un panneau d'entrée, une planche et deux piquets. Ou en acier et qui bondissent au milieu d'un jardin de pierraille, en haut d'une fontaine sans eau.

Le dauphin de Bralleville, comme celui qui me regarde manger à Notos Beach (Agios Nikolaos), qui veille sur mon petit déjeuner, est un gardien du foyer. Qui sait aussi accueillir le visiteur. Il est là pour ça, sur sa mosaïque ou dans son aquarium. Pour vous escorter jusqu'à votre petit déjeuner. Avec diligence et courtoisie. C'est un animal de compagnie, de bonne compagnie, qui vous regarde beurrer vos tartines, les enduire de miel avec un sourire où vous lisez (vous pouvez vous tromper, l'euphorie où vous êtes depuis votre arrivée altère sans doute votre jugement, et le raki dont vous abusez un peu) de la bienveillance. Et qui ne lorgne pas votre jambon, comme ce chien qui n'est même pas de la maison, et pourtant bave sur vos sandalettes. Il ne réclame rien. Qu'un peu d'attention en retour: d'exister, l'espace d'un petit déjeuner, pour quelqu'un qui n'a pas d'yeux que pour son café ou son thé.

Ici, à Corfou, dans une île où on n'est jamais très loin de la mer, où on la voit de partout, il est à sa place. Et dans son rôle à la Pension Elena, un hôtel où l'on sait soigner ses hôtes, leur offrir le meilleur accueil et le meilleur service possibles.

Mais à Bralleville, en Lorraine, dans la Lorraine la plus profonde qui se puisse imaginer, dans quelles eaux nage-t-il? Celles du Madon? Celles du souvenir? Se rappelle-t-il comment il accueillait les hôtes de passage? Comment il les invitait à passer au vestiaire, comment il les aidait à se déshabiller. Puis à traverser la salle du bain froid, à passer du tiède au chaud. Sait-il seulement que la mosaïque où il nage est mise en place sur les remblais venus combler la cuve d'hypocauste?

Et quel rôle joue-t-il maintenant, à part protéger le foyer et accueillir sans aboyer? Veiller à ce que les invités ne manquent de rien, n'aient ni faim ni froid si la villa a renoncé au système de chauffage par hypocauste, trop gourmand en eau et en bois. Faire en sorte qu'ils soient bien installés et repartent ravis. Qu'ils se sentent importants. Impressionnés par la qualité des mets, la plupart exotiques, et le décor marin. Mythologique. Ces Neptune, Amphitrite, Dionysos, et leurs bruyants cortèges. Des tritons et des dauphins dotés d'une queue assez longue en « S ».

Ce n'est évidemment pas un silure pêché dans le Madon tout proche, ce dauphin qui m'accueille chaque matin à la Pension Elena, qui me garde ma table. Mais alors, qu'est-ce que c'est?

Vous donnez votre langue au chat? Cela tombe bien, il attend aussi, au pied de la table. Ou dessus, car il n'a pas les pudeurs du chien. Il lèche ouvertement votre assiette.

Pour moi, l'amphitryon s'appelle Cetus. Tout simplement. Je m'explique, car je vous sens hésitant. Cetus, c'est le nom latin qu'il s'est donné, un nom qui semble traduire son nom celtique, mais qui dit autre chose. Vous me suivez? Vous avez du mal? Je précise. Ce Gaulois, quand il est devenu Romain, a quitté son vieux nom en même temps que ses braies, il en a pris un neuf, qui sonne plus latin et qui fasse moins plouc. Il a opté pour l'intégration, pas pour l'assimilation. Il n'a pas complètement effacé ni oublié ses origines. Comme ceux qui aujourd'hui prénomment leur enfant Yanis ou Inès. Il a choisi un nom qui lui semblait la traduction, sinon exacte, du moins approchante de son patronyme d'origine. Or elle l'en éloignait un peu plus, le transportant de ses bois en mer étrangère, une mer peuplée de monstres et infestée de pirates. Vous y voyez plus clair? Cet homme des bois (un Dubois de l'époque, du temps de la Gaule chevelue) est devenu subitement, en s'appelant Cetus, un cétacé. Comme le dauphin qui nage dans la mosaïque et qui ressemble à une baleine. C'est cela qu'on entend maintenant dans son nom, le monstre marin. Celui qui vous accueille quand Cetus vous invite à déjeuner. Celui qui figurerait sur ses cartes de visite, si elles étaient inventées. Vous voyez pourquoi j'ai pensé à Kafka et au choucas. L’emblème choisi par Monsieur Choucas pour son magasin.

Le dauphin de Bralleville, avec sa queue en forme de lotus, est un animal hybride. Un monstre. Comme le Gallo-Romain. Comme ce Gallo-Romain nommé Baleine et qui en fera toujours trop. Même quand il reçoit. Il veut épater ses hôtes en mettant les petits plats dans les grands, en portant un nom trop gros pour lui, il les fait rire. Comme Severianus, l'imbécile de Gaulois dont se moque dans son livre (HISTOIRE VRAIE) Lucien de Samosate. Severianus et son mage oriental, un ventriloque qui fait parler un serpent à moustache, qui lui fait dire des oracles. Comme ce Poitevin, notre Cetus se couvre de ridicule avec son dauphin qui ne ressemble à rien, avec son nom qui est un monstre.

J'en ai rencontré d'autres, des noms latins rappelant, de près ou de loin, le patronyme d'origine. Plutôt de loin, et nous éloignant du sens premier. Comme ce « gros poisson » des bois dont il provient et qu'il tente, maladroitement, de masquer.

De près, c'est ce Catullinus dont la dédicace à Mercure a été découverte dans le sanctuaire de la forêt de Tannières à Archettes, en bordure de voie. Il me semble reconnaître, sous ce nom latin qui est assez proche, par le son, et d'un sens pas trop éloigné du nom gaulois, un Catuvellaunos qui « règne sur le combat ». Le caractère héroïque ou belliqueux a disparu, au profit d'autres qualités plus civilisées, mais Catullinus reste, je n'en doute pas, un nom flatteur et pompeux.

Voilà ce que je me raconte ce matin avant de partir à la plage.

Voilà ce que m'inspire, au petit déjeuner, le dauphin de la Pension Elena.

 

 

 

 

 

 

 

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18 septembre 2017 1 18 /09 /septembre /2017 09:13
Navet d'Archettes
 

Je doute que l'expression dise quelque chose à quelqu'un.

En dehors d'Archettes et de sa périphérie -d'Épinal où j'habitais à l'époque, sa réputation allait jusque là-, je doute qu'on sache aujourd'hui à quoi cela fait référence, à quel sol formé des alluvions de la Moselle et très léger, à quel assolement.

Les navets d'Archettes ont eu leur heure de gloire, leurs années de célébrité.

En 1836, on préconisait « le navet jaune de Malte, supérieur même à celui d'Archettes ». C'est écrit dans les Annales, volume 3, de la Société d'émulation du département des Vosges.

En 1845, il figure dans un ouvrage savant. Sur la culture dérobée du navet dans les Vosges.

Puis on l'oublie. Il disparaît des catalogues. Les potagers réclament de nouvelles semences. Il existe désormais une trentaine de variétés de navets, qui portent généralement le nom de leur localité d'origine. On trouve des navets nantais ou de Nancy, de Croissy ou des Vertus Marteau (la plaine des Vertus, située à quelques kilomètres du centre de Paris, sur les communes actuelles de La Courneuve et d’Aubervilliers, fut, jusque dans les dernières décennies du XIXe siècle, une des plus grandes plaines maraîchères du pays), le navet de Norfolk, le TOKYO CROSS HYBRIDE F1 (et même un TOKYO TOP F1, sa version améliorée, une formule à croissance ultra rapide), mais pas de navet d'Archettes.

Le navet d'Archettes serait donc, comme le dodo, une bête de muséum. Une espèce éteinte dont ne subsiste que le nom. Cette expression relique. Qu'on entend sans l'entendre.

Je l'entendais, dans mon enfance. C'est une image d'Épinal, une image sonore, je l'entends toujours. Mais je ne suis pas certain de l'entendre comme il faudrait, ni comme je l'entendais à l'époque, si je l'entendais comme un reproche. Si ma mémoire ne me trahit pas. Si je me suis bien fait traiter de « navet d'Archettes ».

Une métaphore à usage local, je dirais même domestique. Je ne sais pas si elle avait cours ailleurs que dans ma famille, à une autre époque. Si tout le monde, à Archettes et autour, s'en servait comme d'un martinet. Ou la recevait comme je la recevais, comme une gentille fessée. Un sotré s'étant amusé à couper les lanières.

L'expression ne faisait plus rire: on ne la comprenait plus. On ne savait plus, dans les années soixante, à quoi cela renvoyait. Elle était sortie de son contexte, de son sol formé des alluvions de la Moselle et de l'assolement tel qu'il était pratiqué en 1845.

Le recours à une culture dérobée comme le seigle et le navet présente un avantage par rapport au ray-grass d’Italie utilisé aujourd'hui. La facilité d’implantation du RGI (comme l'appellent les fatigués du ray-grass d'Italie, ils parlent de plus en plus de diversification des cultures), le faible coût de la semence et la maîtrise de sa chaîne de récolte ne doivent pas masquer les inconvénients. De gros inconvénients. Le ray-grass d'Italie est gourmand en azote, il assèche le sol pour le maïs qui suit. En outre, une fois récolté, il ne dispense pas d’un labour.

Quelle dérobée alors pour remplacer le ray-grass d'Italie? À cette question qu'on se pose dans le milieu, qu'il faut se poser, je réponds sans hésiter.

Des niches d'innovation un peu partout apparaissent. Les marchés de niche ont leur place, et les navets la leur dans ces marchés, les navets d'Archettes comme les autres, comme le seigle et le chanvre et ce n'est pas (je crois) cultiver la nostalgie.

Dans ma jeunesse, on connaissait la route d'Archettes. On la prenait parfois, bien que ce ne fût pas la plus rapide, pour aller au match à Éloyes avec son père, assister au derby mais on ne s'arrêtait pas. On savait où on allait, ce qui n'empêchait pas un peu de tourisme. Mon père de sortir son guide. Ou, si on ne l'avait pas inventé -si un chineur de mes amis ne l'avait pas déniché dans une brocante ou un vide-grenier-, de ressortir sa casquette. Sa casquette de navigateur.

La route suivait les méandres de la Moselle qui avait laissé, en creusant son lit, des roches. Les non moins fameuses roches d'Archettes, d'imposantes masses d'un poudingue qui est du grès vosgien. Dans sa partie supérieure, ce poudingue est pour ainsi dire inaltérable: il mérite, d'après mon guide (une description publiée en 1907 dans les Annales de la Société d’émulation du département des Vosges), notre attention. Nous noterons des entablements curieux, des blocs ressemblant à des ruines du plus pittoresque aspect. Quelques fissures où ont poussé des pins sylvestres ou des genêts à balai: ils viennent rompre, avec leur sombre feuillage, la monotonie de cette longue falaise. Des anfractuosités offrant un abri précaire, dont le « Trou du loup », muni d’une cheminée d’aération naturelle. Cinquante mètres plus loin, sous un certain angle, c'est un charmant profil de femme qui n'est pas sans rappeler les sphinx d'Égypte.

Mais on ne la prenait pas pour aller admirer ce buste de femme sculpté en plein bloc de poudingue par la nature seule. Ou alors on faisait attention. On savait cette route dangereuse avec ses roches, ses virages, c'est pourquoi on ralentissait. Et non pour remarquer des curiosités remarquables. On évitait aussi la moto. Quelqu'un -un cousin- avait fini dans la rivière. Il y avait donc eu des morts, à Archettes, et pas que des navets. Des têtes brûlées, et pas uniquement des imbéciles dans mon genre. Des trouillards et des maladroits. Ou qui avaient l'art de rester plantés quand les autres s'activaient.

Car je la recevais ainsi, cette expression. Le navet d'Archettes, c'était moi. Toujours là où il ne devrait pas. À rester dans les jambes de ceux qui ne veulent pas se rendre utiles, qui n'ont pas besoin. Dans la famille, il y avait les héros (ceux qui finissent sur la route d'Archettes et dans la Moselle, qu'on retrouve des semaines après au barrage) et ceux qui ont du sang de navet (moi).

Aujourd'hui, il ne viendrait à l'idée de personne, même à Épinal, de traiter son fils de « navet d'Archettes ». On ne traiterait plus un gamin de navet d'Archettes, ni de quoi que ce soit d'autre, d'ailleurs, on le traiterait. Et si on devait l'insulter de quelque chose, ce ne serait sûrement pas de navet d'Archettes. Qui ne dirait rien à à personne. Qui serait quand même abuser. Traiter son fils de navet d'Archettes, ça se fait pas. Trop pas. C'est grave chelou.

Ça l'était déjà, je vous rassure. De mon temps. C'était juste immonde. Une façon de dire, même si elle est datée, il a des origines. Donc pas les bonnes. Pas comme ce navet. Bien né, parce qu'il est d'Archettes. Et qui est ici chez lui.

Chez mon père, ce n'est pas aussi explicite. Je l'entends plutôt, quand nous traversons la France d'est en ouest, la France avec ses villes chargées d'histoire et ses petits villages, rêver devant « ces beaux noms français » (il aurait tant aimé s'appeler Toucy ou Chicamour). Le navet d'Archettes, c'est quand même autre chose que le ray-grass d'Italie. C'est la réponse. La solution. La seule route possible, selon le navigateur à casquette. Partisan avant l'heure des circuits courts et de la relocalisation.

En attendant de la trouver sur la carte, cette route, c'est un rêve qu'il caresse. D'apparaître comme un vrai Vosgien. De la cité des images, comme il l'appelait. Quand il en défendait, sur les stades comme dans ses articles, les couleurs. Quand, oubliant son devoir de neutralité, le journaliste encourage partout et tout le temps les boutons d'or (à ne pas confondre, surtout pas, avec les canaris de Vittel). Les excuse, quoi qu'ils fassent. Quel que soit leur jeu. Si son fanatisme est tempéré par sa plume (il reste un adepte du beau style), il hurle avec les tifosi. Des supporters inconditionnels du SAS -du Stade Athlétique Spinalien, ils sont une poignée-, il n'est pas celui qui crie le plus fort. Mais c'est un soutien indéfectible. Un amour inconditionnel pour sa petite patrie.

Et c'est ce que j'entends quand j'écoute aujourd'hui son navet d'Archettes. Sa façon d'être au monde. D'ici, malgré le patronyme qu'on porte, qu'on doit porter. D'Archettes ou de sa banlieue.

D'Archettes, cela ferait un joli nom. Un nom à particule. Une noblesse, pour le paysan. On oublierait ses navets et les biftecks de sang. La bouse de vache dont il promène l'odeur. Et, pour celui qui n'a pas eu sa chance -d'être né quelque part, de pouvoir habiter-, cela constituerait un horizon.

Je crois surtout que mon père se souvient. Des villages traversés, des noms sous lesquels il aurait pu vivre.

Il se souvient du jour où il habitera le sien.

 


 

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16 septembre 2017 6 16 /09 /septembre /2017 05:59
Le vin de neige

Il remontait de la cave avec un petit sourire et une bouteille de derrière les fagots.

« Du vin de neige, c'est pour toi, je sais que t'aimes ça! »

Avec un sourire entendu auquel je n'entendais rien, sinon qu'il se voulait complice. Or il ne m'avait pas habitué, de son vivant, il ne me regardait pas comme il avait fini par regarder mon père, qui n'avait pas ménagé ses efforts, comme digne autrement dit capable de goûter son fameux vin. Je ne m'étais jamais senti chez moi au Point de vue. Je n'étais pas de la famille (maternelle). On m'invitait au jardin, on me tolérait, mais j'appartiendrais toujours à la forêt: à l'autre.

En racontant la scène, j'ai la sensation de déjà vu -de déjà bu, j'ai presque le goût dans la bouche. De ce vin de neige qu'il remonte de sa cave.

Remonte est impropre: la cave est creusée dans la roche, une porte la sépare de la cuisine. La cave est dans le prolongement de la cuisine (on passe le bocal de kéfir, on ouvre la porte et on y est). De même quand on en rapporte une bouteille, il n'y a pas d'escalier, ni même une marche: on débouche dans la cuisine. On entre de plain pied dans la vie, ou on y revient. Avec un sourire qu'on ne vous connaissait pas, qu'on ne reconnaît pas, et une bonne bouteille. De vin de neige.

Cette scène, j'ai beau fouiller dans les boîtes, retourner les tiroirs, je n'ai pas souvenir de l'avoir vécue. Je ne me rappelle pas qu'il m'ait jamais fait goûter de son vin de neige, je ne sais pas s'il en fabriquait, quand il le fabriquait, avec quoi, à quelles occasions il le servait.

De grandes occasions, sans doute, mais de son point de vue -ou de sa taille-, toute occasion était grande pour peu qu'on la mesurât, et la chance qu'on avait de boire d'un tel breuvage. C'est ainsi que j'interprète son geste. Son cadeau. Comme une reconnaissance posthume. En m'offrant cette bouteille ô combien précieuse à ses yeux, il me signifie que je suis enfin de la confrérie, c'est-à-dire admis dans le clan. Que j'échappe à la relégation à quoi me vouait mon nom. Que je ne suis plus condamné aux sapins, à ramasser les charbonniers dans la mousse: à cacher ma cueillette sous les fougères, ou, quand je rentre bredouille, ma honte. Que je ne suis plus le nain dans ses bois.

Je me souviens que mon oncle Émile, si c'est bien lui qui apparaît dans mon rêve, sortait volontiers son vin de groseille. Il en était très fier. Il était toujours prêt à en déboucher une bouteille, quel que soit le repas, le moment. Ce qui ne gâchait pas trop un dessert, lourdement chaptalisé comme c'était, vous flinguait en apéritif, et les entrées qu'il accompagnait. Cela lui avait valu des remarques amusées, une phrase gentiment assassine qu'on se redisait jusqu'à Paris. Où l'on servait, histoire de rire un coup, son vin de groseille dans les dîners en ville; où il était connu comme l'auteur de « la plus belle hérésie gastronomique ». Mais on n'évoquait jamais son vin de neige. Pour la simple raison qu'il n'existait pas.

Pourtant, c'est bien ça qu'il est allé chercher à la cave. Cette bouteille couverte d'une épaisse couche de poussière, qu'il débarrasse ostensiblement des toiles d'araignées qui en masquent un peu plus le contenu. Opération rendue difficile par le sucre qui fait la poussière poisseuse, et non moins collantes les toiles d'araignées. Ce que j'interprète comme un geste théâtral, d'acteur soignant son entrée, n'est peut-être que cette difficulté-là, la rançon d'une gloire gentiment frelatée et que plus personne, là où il est, ne songe à lui reprocher.

Ce n'est pas pour ajouter au mystère qu'il caresse sa bouteille, ni pour faire durer le plaisir (ce serait tuer le miracle de son apparition), pour se faire désirer, comme un acteur qui tarde à entrer en scène, dans le vif, un cabotin jouant à exaspérer son public, mais pour me servir son nectar, dans une bouteille opaque mais pas trop, et sa réplique désormais célèbre, sa réponse à une question que je me garderai bien de poser. Il veut, en laissant juste ce qu'il faut de poussière, me montrer ma chance. L'honneur qu'il m'offre, avec ce cadeau.

Le vin de neige
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13 septembre 2017 3 13 /09 /septembre /2017 09:09
Marmite huguenote, photo Marc Deneyer.

Marmite huguenote, photo Marc Deneyer.

Quel chef inventera la huguenote? Quel archéologue?

Elle existe. On la trouve au Musée du Poitou Protestant à Beaussais, dans les Deux-Sèvres. Le petit récipient n'a aucun trou. On le déposait au fond d'une marmite et on recouvrait de légumes. Ainsi les dragons ne pouvaient rien voir ni sentir de ce qui était en train de cuire, et les nouveaux convertis (de force) échappaient au carême. Ils n'étaient pas non plus obligés de manger du poisson le vendredi.

On peut toujours essayer. Avec ce que le jardin donne de légumes et d'herbes susceptibles de masquer le crime qui se prépare. Rien ne transpirera de la poule au pot, de la poule tendre dissimulée sous les légumes, avec les abattis (ailerons, gésier), le foie et du jambon de pays. La huguenote était une excellente façon de refuser les jours maigres, et un moyen efficace d'échapper aux dragons du roi: elle serait, bien utilisée, de façon rationnelle, l'occasion d'innover dans l'art culinaire, et, pour les protestants, de montrer en cachant leur viande qu'ils sont plus que jamais amoureux du progrès.

Ce musée corrige les idées reçues, l'image d'un calvinisme tournant le dos à la vie et à ses plaisirs, d'un ascétisme qui ne fait pas envie. Mais cela ne suffit pas.

Il faut aussi procéder à une petite substitution, désigner le contenu par le contenant, faire ce qu'on a fait avec la chaudrée, une métonymie, histoire de montrer que les calvinistes ne détestent pas les images, qu'ils ne sont pas les iconophobes, les iconoclastes qu'on prétend. Qu'on n'est pas, quand on habite à Beaussais, condamné au gigourit, à l'abstraction géométrique, qu'on peut aimer l'art construit et en même temps la tourtière, nettement plus lyrique. La farcir de pommes de terre, d'un lapin qui est du poulet ou du merle. De toutes sortes de viandes célestes. La cuisiner à la fin de l'hiver, pour hâter la résurrection. La servir le jour de Pâques, comme le pâté avec son oeuf dur. Quand « le soleil se raie dessus ». Ou, si l'on est à La Couarde, Sepvret, Vitré (en pays pelebois), le 14 juillet. Fête républicaine qu'on célèbre dans le sud du département en partageant une seconde fois la tourtière. Les valeurs de la Révolution que les protestants ont soutenue, dont ils furent les acteurs.

Le tourteau fromagé a bien évolué. Il ne s'est pas montré hostile à la nouveauté. Il a renoncé, sans rien perdre de son authenticité, au lait de chèvre -la vache du pauvre, c'est-à-dire du protestant puisque les catholiques avaient confisqué les riches terres à blé. S'il subsiste une espèce relique, au goût moins prononcé qu'il ne l'était à l'origine avec les poitevines qu'on menait au pré, dont on confiait la garde aux enfants, aux fillettes (les alpines ne connaîtront que la stabulation), il est passé massivement, sans problème ni dommage, au lait de vache. Il a su s'adapter, et je ne vois pas pourquoi la huguenote serait un obstacle au changement. Je suis même certain qu'un récipient pareil, qui est en son genre et à son époque une innovation technique, une sorte de cocotte-minute ou d'autocuiseur avant l'heure, entre les mains de chefs inspirés, connus pour créer de nouvelles saveurs et de nouveaux plats, capables de jouer sur les mélanges et les textures des aliments, de nous concocter une huguenote qui soit une formidable rencontre entre l'art culinaire et la science, je suis certain que cette marmite ferait merveille. Une cuisine gigogne, toute de camouflage et qui exprimerait, autant que l'entreprise, le génie protestant. Son goût pour l'invention.

 

 

Le texte et les photos de Marc Deneyer paraîtront dans le n° 118 de L'actualité Nouvelle-Aquitaine.

 

Tourtière, photo Marc Deneyer.

Tourtière, photo Marc Deneyer.

Tourtière, photo Marc Deneyer.

Tourtière, photo Marc Deneyer.

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