Dans les Vosges et à mon époque on ramassait des trompettes de la mort, on en ramassait des cageots et on n'en faisait pas un plat. Je ne sais pas ce qu'on en faisait, à part les noyer sous l'ail et le persil et dans la masse des autres champignons, des champignons qui avaient bien sué, qu'on avait bien mélangés, et qu'on servait en fricots, insipides.
Certains, un peu plus éduqués que nous, ou qui avaient vu du pays, les mettaient à sécher comme les morilles et elles accompagneraient la pintade, s'ils y pensaient. Mais le plus souvent ils les oubliaient, et quand ils sortaient du frigo le pot de crème, les trompettes tombaient en poussière.
Puis nous changeâmes, moi de région, elles de nom, mais la région n'avait rien à voir là-dedans, si le champignon changeait de nom, c'est que les mentalités évoluaient, la mort nous devenait moins familière, des morts nous ferait peut-être moins peur. Les trompettes des morts sonneraient mieux à nos oreilles, elles ne feraient pas fuir le client. Quelle erreur! Quand les trompettes des morts arrivaient au marché, je les accueillais avec indifférence. Elles n'éveillaient plus que de lointains souvenirs, et aucun désir. Je n'en avais jamais cueilli et je n'en achèterais jamais sous ce nom, et je ne parle pas des trompettes des maures qu'on croit pouvoir vendre plus facilement sous un nom vulgaire moins macabre, déjà qu'elles sont noires ou d'un gris peu amène. Pour moi, ces trompettes des maures sont une aberration. Une manipulation. Un champignon linguistiquement modifié. Mes marchandes des quatre-saisons ne proposeraient jamais de cette triploïde.
Un effet du politiquement correct, une appellation euphémisante de plus. On croit à la magie du langage. Aux mots qui peuvent, non pas changer le cours des choses, empêcher ou forcer le destin, mais faire disparaître la maladie, la vieillesse, la misère du paysage. La mort avec ces trompettes des maures qui sonnent creux.
Pourtant, c'est là qu'il faut chercher l'or. Le trésor. Et non dans les taches de girolles qui font une autre lumière dans la nuit, une lumière qui n'a rien à voir avec «la petite lumière » comme l'appelle Antonio Moresco, comme elle vous appelle dans ses bois.
Dans les miens, c'est un autre champignon qui m'appelait. Le charbonnier, comme on l'appelait. Comme je continue de l'appeler, dans mes nuits. Comme si ce nom magiquement les appelait, comme s'il suffisait de les appeler charbonniers pour qu'ils viennent garnir mon panier. Le remplir de cornes d'abondance. De ces cornes d'abondance qui sont des chanterelles, la chanterelle en tube dont le chapeau peut être grisâtre mais varie le plus souvent du brun clair au brun foncé (cela dépend de la fraîcheur du sujet et de l'humidité ambiante), dont le pied est jaune vif voire orangé.
On confond souvent chanterelles et craterelles. Parce qu'ils sont de la même famille, et parce que leurs noms sont proches. Les craterelles m'enchantent moins que les chanterelles, sans doute parce que je ne les rencontrais jamais dans la mousse et sous les sapins, les tapis d'aiguilles, les branches pourrissantes, les souches ne m'offraient guère que des charbonniers, mais en grandes colonies. Pour découvrir des craterelles, il fallait que je quitte le grès rose, que je m'aventure en terre calcaire, argileuse, que je cherche des girolles dans les tranchées. Que je trouve autre chose que ce que je cherchais. Des trompettes de la mort au lieu des « jaunottes » ou « jaunirés ».
Chez les champignons, le marasme n'est jamais très loin du miracle, et la joie de découvrir un champignon qui ressemblait à son nom mais pas trop, une craterelle dont le chapeau formait un petit cratère, un entonnoir, une corne d'abondance, de les ramasser en si grande quantité, se transformait vite en déception. Ces trompettes de la mort avaient bien l'allure de trompettes, mais leur nom sonnait faux. Je parle de « ceux qu'on appelait des trompettes des morts -encore un nom erroné, alors que ces champignons chatoyaient d'un gris-noir plein de vie » 1. Leur noir n'a rien à voir avec la mort. C'est un noir qui ne tue pas mais soulage. Un noir Soulages. Un noir d'où jaillit la lumière. La vie.
Qu'on les appelle trompettes de la mort, trompettes des morts, trompettes des maures, ces champignons n'existent pas. La preuve, on les confond avec d'autres chanterelles, la cendrée ou la sinueuse, avec mon charbonnier quand le chapeau est grisâtre, et même avec les feuilles des châtaigniers, des chênes, des hêtres, des charmes, des noisetiers sous lesquels ils poussent. Car ils affectionnent les forêts humides, les feuillus. La mousse des chemins, les fossés, les talus ombragés. Là, ils quittent la catégorie des champignons-fantômes pour entrer dans celle, présente aussi chez Dhôtel, des champignons miraculeux 2. Comme si, ne trouvant pas leur place -de nom sous lequel on puisse les cueillir, ou seulement les voir, de couleur sous laquelle se cacher, c'est-à-dire se montrer-, ils étaient condamnés à croître et à se multiplier. Ce qui est une vieille malédiction, à quoi plus personne ne croit, excepté ce petit champignon qu'on a du mal à identifier, à distinguer de son cousin. Le charbonnier dont le vrai nom est la chanterelle en tube. Mon tube préféré.
- Peter Handke, Essai sur le fou des champignons, Une histoire en soi, ARCADES GALLIMARD, septembre 2017, p. 124. 2
- André Dhôtel, Le vrai mystère des champignons, Payot, 1974.
























