Les deux textes publiés aux petites allées ont un point commun. Ils évoquent chacun une vivace, mais que je vois plutôt comme une survivante. Et que j'aide un peu à survivre, en écrivant.
Sur le tremblant qui est l'appellation populaire, le nom vernaculaire que l'on donnait, dans les Vosges et dans mon enfance, à la Brize intermédiaire ou Amourette commune (Briza media). Le tremblant vit, survit dans les prairies et les pelouses sèches : dans ce qu'il en reste.
Je ne sais pas pourquoi on la dit intermédiaire, cette Brize, si c'est parce qu'elle est coincée entre la route et les champs. Entre ces deux maux, l'emprise routière et l'agriculture intensive, elle choisira toujours les bords, qu'elle colonise allègrement, elle formera ici ou là des îlots. Dont je soutiens la résistance, avec mon petit texte.
La fritillaire pintade (Fritillaria meleagris) est une espèce indicatrice de milieu humide, tout aussi menacé. Si j'osais, je dirais que c'est un oiseau rare. Un oiseau, car elle en a le plumage, le plumage tacheté et par conséquent le nom. Mais elle n'en aura bientôt plus que le nom. Si mon texte pouvait l'aider à relever la tête, à oublier cette légende qui la lui fait baisser, j'en serais très heureux.
J'aimerais qu'elle devienne, grâce à moi, qu'elle redevienne L'Herbe des talus (1). L'herbe chérie des poètes. Qu'ils ne cueillent que des yeux.
Mais on peut aussi les lire, ces Fritillaires. Les demander à son libraire, ou les trouver aux petites allées. Les petites allées : Ça ne s'invente pas. Mais ça leur va tellement bien. Elles sont ici chez elles. Chez elles dans le voyage.
Je n'invente pas non plus les deux anecdotes que je raconte (la perte d'un l d'abord, puis l'erreur sur le genre), le fait que ces fleurs sont décidément "incueillissables". Pour reprendre le beau néologisme de Proust.
C'est cela que je rapporte de mes cueillettes. De mes lectures. L'idée que les fleurs (comme les champignons du reste, que je chassais aussi, dans mon jeune temps) sont d'abord des noms. Des noms qui font voyager. Des noms qui me feront peut-être habiter, mais cela c'est une autre histoire. Ma révolution néolithique: elle est à peine entamée.
Enfant, je cueillais des noms. Je cueillais aussi des tremblants qui feraient un beau bouquet sur le buffet Henri II (version industrielle), un bouquet sec. Il aiderait à passer l'hiver (qui est long dans les Vosges), à tenir jusqu'au printemps.
Je cueillais aussi des champignons, mais je ne les mangeais pas forcément. Je les caressais du regard, j'écoutais leur nom, cela me suffisait. J'étais rassasié.
Et je ne cueillerais pas, bien entendu, de fritillaires. Je me contente de les regarder. De les approcher, de les toucher avec mes mots.
Voilà, pour me présenter un peu. Et pour résumer ma démarche. On la retrouve dans la plupart de mes livres.
Ils sont presque tous nés d'une rencontre. D'une phrase lancée sur le parvis de la gare, qui ne m'était pas destinée et que j'ai prise pour moi. D'un objet que mon pied a accroché, sur quoi j'ai buté et qui m'a lancé sur un autre chemin. Pour moi le hasard fait toujours bien fait les choses, surtout quand il est « objectif ».
Quand Breton explore la notion de « hasard objectif » (dans trois ouvrages autobiographiques qui forment un triptyque : Nadja (1928), Les Vases communicants (1932) et L'Amour fou (1938), il parle du Destin. Il en parle en poète, et dans un langage dont la fonction euphémisante est manifeste. Mais on le reconnaît facilement. On a beau l'associer à la mémoire involontaire, c'est bien lui. C'est bien elle. La Fatalité qui a donné les fées qui nous attendent aux fontaines. Les fées vont par trois, comme les Parques, les divinités maîtresses de notre destinée. Les fées (on l'oublierait, l'étymologie nous le rappellerait) sont d'abord « des destins ».
Les tremblants et moi, nous étions faits pour nous rencontrer. Fatalement. Et je peux dire la même chose des fritillaires, même si la rencontre fut plus tardive. Et plus compliquée.
Maintenant, si je devais me présenter, ce serait comme touriste. C'est moins démodé que chevalier errant, moins prétentieux que Surréaliste. Touriste, ça me va. Et ça me fait aller. Dans un espace ouvert. Ouvert aux rencontres.
(1) Jacques Réda, L'Herbe des talus, Gallimard, coll. « Le Chemin », 1984; Folio N° 2793, 1996.
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