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7 octobre 2024 1 07 /10 /octobre /2024 05:22
TREMBLANTS ET FRITILLAIRES

 

Les deux textes publiés aux petites allées ont un point commun. Ils évoquent chacun une vivace, mais que je vois plutôt comme une survivante. Et que j'aide un peu à survivre, en écrivant.

Sur le tremblant qui est l'appellation populaire, le nom vernaculaire que l'on donnait, dans les Vosges et dans mon enfance, à la Brize intermédiaire ou Amourette commune (Briza media). Le tremblant vit, survit dans les prairies et les pelouses sèches : dans ce qu'il en reste.

Je ne sais pas pourquoi on la dit intermédiaire, cette Brize, si c'est parce qu'elle est coincée entre la route et les champs. Entre ces deux maux, l'emprise routière et l'agriculture intensive, elle choisira toujours les bords, qu'elle colonise allègrement, elle formera ici ou là des îlots. Dont je soutiens la résistance, avec mon petit texte.

La fritillaire pintade (Fritillaria meleagris) est une espèce indicatrice de milieu humide, tout aussi menacé. Si j'osais, je dirais que c'est un oiseau rare. Un oiseau, car elle en a le plumage, le plumage tacheté et par conséquent le nom. Mais elle n'en aura bientôt plus que le nom. Si mon texte pouvait l'aider à relever la tête, à oublier cette légende qui la lui fait baisser, j'en serais très heureux.

J'aimerais qu'elle devienne, grâce à moi, qu'elle redevienne L'Herbe des talus (1). L'herbe chérie des poètes. Qu'ils ne cueillent que des yeux.

Mais on peut aussi les lire, ces Fritillaires. Les demander à son libraire, ou les trouver aux petites allées. Les petites allées : Ça ne s'invente pas. Mais ça leur va tellement bien. Elles sont ici chez elles. Chez elles dans le voyage.

Je n'invente pas non plus les deux anecdotes que je raconte (la perte d'un l d'abord, puis l'erreur sur le genre), le fait que ces fleurs sont décidément "incueillissables". Pour reprendre le beau néologisme de Proust.

C'est cela que je rapporte de mes cueillettes. De mes lectures. L'idée que les fleurs (comme les champignons du reste, que je chassais aussi, dans mon jeune temps) sont d'abord des noms. Des noms qui font voyager. Des noms qui me feront peut-être habiter, mais cela c'est une autre histoire. Ma révolution néolithique: elle est à peine entamée.

Enfant, je cueillais des noms. Je cueillais aussi des tremblants qui feraient un beau bouquet sur le buffet Henri II (version industrielle), un bouquet sec. Il aiderait à passer l'hiver (qui est long dans les Vosges), à tenir jusqu'au printemps. 

Je cueillais aussi des champignons, mais je ne les mangeais pas forcément. Je les caressais du regard, j'écoutais leur nom, cela me suffisait. J'étais rassasié.

Et je ne cueillerais pas, bien entendu, de fritillaires. Je me contente de les regarder. De les approcher, de les toucher avec mes mots.

Voilà, pour me présenter un peu. Et pour résumer ma démarche. On la retrouve dans la plupart de mes livres.

Ils sont presque tous nés d'une rencontre. D'une phrase lancée sur le parvis de la gare, qui ne m'était pas destinée et que j'ai prise pour moi. D'un objet que mon pied a accroché, sur quoi j'ai buté et qui m'a lancé sur un autre chemin. Pour moi le hasard fait toujours bien fait les choses, surtout quand il est « objectif ». 

Quand Breton explore la notion de « hasard objectif » (dans trois ouvrages autobiographiques qui forment un triptyque : Nadja (1928), Les Vases communicants (1932) et L'Amour fou (1938), il parle du Destin. Il en parle en poète, et dans un langage dont la fonction euphémisante est manifeste. Mais on le reconnaît facilement. On a beau l'associer à la mémoire involontaire, c'est bien lui. C'est bien elle. La Fatalité qui a donné les fées qui nous attendent aux fontaines. Les fées vont par trois, comme les Parques, les divinités maîtresses de notre destinée. Les fées (on l'oublierait, l'étymologie nous le rappellerait) sont d'abord « des destins ».

Les tremblants et moi, nous étions faits pour nous rencontrer. Fatalement. Et je peux dire la même chose des fritillaires, même si la rencontre fut plus tardive. Et plus compliquée.

Maintenant, si je devais me présenter, ce serait comme touriste. C'est moins démodé que chevalier errant, moins prétentieux que Surréaliste. Touriste, ça me va. Et ça me fait aller. Dans un espace ouvert. Ouvert aux rencontres.

 

(1) Jacques Réda, L'Herbe des talusGallimard, coll. « Le Chemin », 1984; Folio N° 2793, 1996.  

TREMBLANTS ET FRITILLAIRES
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6 octobre 2024 7 06 /10 /octobre /2024 04:38

Un peu de « poésie volcanique », en attendant -et pour hâter- le printemps.

Pour que mes paroles ne restent pas sybillines, je dois dire ce que je mets sous ces mots qui ne sont pas de moi.

Je cite ici Le Printemps des poètes dont le prochain thème, si j'ai bien lu le programme, est celui-là. Après l'Ardeur, la Beauté, le Courage, le Désir, l'Ephémère, les Frontières et la Grâce (elle fut éphémère!), nous aurons, en mars 2025, la « Poésie volcanique ». C'est l'éruption qu'on nous annonce pour le 27e Printemps des Poètes. 

Comment faut-il l'entendre ?

Personnellement, sans doute parce que je suis dans ce texte, je pense immédiatement à Pompéi. Et je me retrouve, comme dans mon rêve. Je me vois marchant dans une nécropole, ou ce qu'il en reste, foulant une terre que je déclare aussitôt volcanique. Comme si elle m'était familière alors que je la découvre comme vous, en marchant, en regardant peut-être plus que vous sous mes pieds, ce que vous me reprocherez car je ferais mieux de vous écouter. C'est ce que me disait un ami à Chypre, tandis que nous cheminions de conserve. « Tu ne me regardes pas ! » Ce qui signifiait, à l'évidence, « Tu ne m'écoutes pas ! », « Ma conversation est inintéressante.»

Mais je me méfie des évidences, comme de mon truchement. La traduction qu'il me propose est une fois de plus approximative, et au lieu de me conduire à la vérité, il m'en éloigne, il prend plaisir à m'égarer.

Pour répondre à mon ami, avec un peu de retard mais il me connaît, il ne m'en voudra pas longtemps, et pour le rassurer je dirai ceci. Qu'il ne lira pas, et c'est aussi bien.

Nos routes ne se séparaient pas, nous suivions le même chemin, ou plutôt nous l'inventions en marchant, mais visiblement nous ne regardions pas dans la même direction, ou les mêmes choses, et c'est bien ce qu'il me reprochait.

Il faut dire que cet ami est peintre, et moi j'écris. C'est peut-être là qu'il faut chercher l'origine, la cause de nos divergences.

Il est dans l'abstraction géométrique, « l'art construit » comme il dit et comme il faut dire, et moi, pour rester dans la peinture, je suis plutôt art brut, artistes singuliers, attiré par les « habitants paysagistes », inspiré par les « inspirés du bord des routes ». Autrement dit pas du tout dans l'histoire de la peinture.

Sans doute me le reproche-t-il également, mais sans le formuler. Ce n'est pas nécessaire. Au bout du compte, et du chemin, si tant est qu'on le trouve, on tombera d'accord. L'historien et l'archéologue seront parvenus aux mêmes conclusions.

La capsule temporelle qu'ils ont déterrée, « c'est de la bombe ! »

Poésie volcanique
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5 octobre 2024 6 05 /10 /octobre /2024 06:18

Où cacher une capsule temporelle ?

C'est la question idiote par excellence. Surtout si l'on ajoute « quelque part où personne n'ira la chercher ».

Cette précision n'est pas seulement inutile, elle va aussi à l'encontre du projet initial, du but recherché qui est quand même que quelqu'un le trouve, ce message caché, et le lise.

C'est ce que disent les tombes quand elles parlent (elles ne sont pas muettes comme on croit, comme on voudrait le croire), quand elles s'adressent au voyageur pressé et qu'elles lui disent de ralentir, de prendre le temps de lire, de lire jusqu'au bout. Ce que nous fûmes et qu'il sera. Quand elles le somment de conclure. Par la formule qui fera aux cendres qui reposent sous ce nom la terre plus légère. Et pour celui qui ne fait que passer un voyage agréable. Et qui dure longtemps. Qui ne finira peut-être même jamais.

L'intention est bien, si je ne m'abuse, de donner un petit coup de pouce au hasard, de faire en sorte qu'un autre, un jour, tombe dessus. Un innocent, j'entends, pas un chasseur de trésor, un viandard comme il s'en trouve malheureusement beaucoup de nos jours. Si j'en crois Detectorists, la série télévisée britannique dont j'ai vu les trois saisons.

C'est un peu comme si l'on demandait à un écrivain d'écrire quelque chose que personne ne lira. Un roman historique ou une tragédie en vers.

On ne lui demande pas davantage ce qu'il mettra dans sa « capsule temporelle civilisationnelle ». Ni a fortiori ce qu'il n'y mettra pas. Ce qu'il n'y mettrait sous aucun prétexte.

C'est pourtant le genre de question qu'on vous pose sur Internet. Et à quoi l'on répond.

On vous dit encore où la cacher.

Pas sur la lune, trop fréquentée, ni sur Mars, votre prochaine destination, ni même dans les glaces de l'Arctique, car la banquise fond, et votre trésor caché pourrait bien reparaître plus tôt que prévu, tomber entre des mains ennemies, bien que les détectoristes ne s'aventurent pas jusque là. Ils n'ont pas besoin.

Un message adressé à quelque intelligence extraterrestre ? N'y songez même pas. D'autres en ont eu l'idée avant vous, bien avant, en 1972 et 1973, Pioneer 10 et Pioneer 11 appartiennent déjà au passé, et trouver une autre sonde spatiale est mission impossible.

Sans compter qu'il faut trouver le bon métal, la plaque qui se laissera facilement graver, la langue dans laquelle rédiger son message, on aura plus vite fait de commander sur Amazon une capsule temporelle. On en trouve facilement. Et pour un prix raisonnable.

L'endroit idéal
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4 octobre 2024 5 04 /10 /octobre /2024 07:21

Cette réponse amusera Frederic Harrison, le fera doucement sourire. Il ne m'a pas attendu pour faire de la littérature. Cet historien était également critique littéraire. Il consacra des livres aux personnages qui ont marqué l'histoire de son pays (Cromwell par exemple), à des auteurs de son temps. Sa biographie de Ruskin a peut-être été lue par Proust. Ce qui est certain, et qui nous intéresse ici, c'est qu'il croyait en la littérature. Qu'il écrivait. Il nous a laissé un roman historique et une tragédie en vers.

Frederic Harrison était de son temps. De l'époque victorienne qui est aussi, il le sait, il le dit, celle de l'archéologie.

Est-ce l'archéologue qui invente, en 1877, la « capsule temporelle civilisationnelle » ?

Qui a l'idée d'y mettre, en plus de la musique, des squelettes et des dictionnaires, de la poésie ? Est-ce l'écrivain ?

La poésie, je veux croire que ce n'est pas uniquement la sienne, qu'on ne lit plus guère, et qu'on lira encore moins en 2800 après J.C.

La musique, je pense qu'on ne l'écoutera pas plus. Surtout si la Patti est du voyage. Surtout si cette cantatrice italienne née à Madrid interprète son air préféré, l'aria Connais-tu le pays, de l'opéra Mignon (musique d'Ambroise Thomas, livret de Jules Barbier et Michel Carré).

Dans les squelettes, il y a forcément celui d'un éléphant, une espèce qui sera éteinte dans cet avenir plus proche qu'on ne le pense, dont on n'aura même plus l'idée. Car Frederic Harrison a la prescience de notre effondrement. En 2800 après J.C., écrit-il, « l'éléphant sera un souvenir bien plus lointain que le mammouth. » Et on ne saura pas davantage à quoi ressemblaient nos hippos, nos rhinos, nos renards. Nous-mêmes, nous n'échapperons pas à l'extinction. C'est ce qu'il nous dirait, si nous voulions bien le lire. Sans attendre 2800 après J.C.

N'oublions pas le guide, a guide to being a Cockney, où nous trouverions l'accent et l'argot qui étaient ceux de la classe ouvrière à l'époque victorienne et dans l'Est de Londres. Ce guide ferait de nous, étudiants du 29ème siècle, d'authentiques Cockneys.

Car il voit dans l'Égypte d'aujourd'hui, dans le peu qu'il reste de sa splendeur passée, ce que sera Londres dans un futur qui se rapproche à grands pas. C'est la mélancolie que Diderot éprouvait devant les ruines de Rome, mais Harrison ne s'abîme pas dans la contemplation du néant que nous sommes, il réfléchit à ce qu'il faut faire pour sauver ce qui peut l'être, à la nécessité de laisser un héritage aux « étudiants du 29 ème siècle ». C'est à eux qu'il destine sa « capsule temporelle civilisationnelle », c'est à eux qu'il envoie cet objet d'étude sur lequel ils se pencheront. S'ils ont la chance de le trouver et la patience de le déchiffrer.

On peut avoir du goût pour le passé, avoir comme il l'écrit a passion for looking backwards, et penser au futur.

On peut savoir que les civilisations sont mortelles et exercer sa réflexion. Une « réflexion mélancolique ».

Frederic Harrison ne pactise pas avec les religions. Il ne partage pas leur vision apocalyptique. Il reste fidèle au positivisme. Il n'a foi qu'en l'homme. Il croit malgré tout -et il le montre avec sa « capsule temporelle civilisationnelle »- au progrès.

Il a d'abord songé à faire une copie des pyramides. Mais il ne s'agissait pas d'enfouir des déchets nucléaires, pas encore.

Seulement de préparer a Pompeii for the Twenty-Ninth Century.

Qu'y aura-t-il, dans cette « Pompéi pour le 29ème siècle » ? Que mettra-t-il sous scellés dans ce « coffre-fort national » ?

Poèmes, on l'a dit, et photographies, phonographes, cartes de l'Ordnance Survey (ou « Service cartographique de l'État »), dictionnaires, et l'Encyclopædia Britannica. Mais aussi des navires de guerre et des locomotives miniatures, de l'époque victorienne, et les dernières tendances de la mode féminine. Et, last but not least, des enregistrements d'Adelina Patti, la célèbre cantatrice. La soprano colorature.

Comment procédera-t-il ?

Frederic Harrison propose différentes méthodes de préservation, depuis l'impression de «photographies sur la pierre» jusqu'à des «inscriptions taillées dans la lave et enchâssées dans du verre». Celles-ci, s'émerveille-t-il, pourraient «durer toute la vie de la planète».

Pour financer une telle entreprise, notre archéologue invente (on ne l'arrête plus) le crowdfunding. Une forme de financement participatif, par lequel toute personne apportant sa contribution voit son nom inscrit dans le coffre-fort.

Et où enterrera-t-il ce « petit musée » ?

À Stonehenge, histoire de relier les étudiants du 29ème siècle à leurs lointains ancêtres. Et parce qu'il y a peu de chance qu'un site comme celui-là soit un jour bétonné.

A POMPEII FOR THE TWENTY-NINTH CENTURY
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3 octobre 2024 4 03 /10 /octobre /2024 05:30

En matière de capsule temporelle, on ne fera jamais mieux que Pompéi.

Ensevelie de manière involontaire, elle est un véritable trésor, mais le mot est à bannir de notre vocabulaire, tant il rappelle les détectoristes. Tant il les appelle.

À peine ont-ils entendu le mot, qu'ils rappliquent avec leurs détecteurs de métaux, leurs pioches et commencent à creuser. Dare-dare. Ils vont droit au but, au trésor qu'ils abîment sous prétexte d'aider la science, perturbant par là-même le terrain, rendant inutilisable la surface qu'ils ont manipulée.

Ces chasseurs de trésor détruisent tout avec leurs forages d'exploration (comme pour des carottages), la jarre et tout ce qu'on a mis dedans. Car ce ne sont pas seulement des économies qu'on y dépose, c'est aussi sa vie. Une vie qui là-dedans s'enregistre. Une vie que les chasseurs de trésor dérangent avec leurs pioches, avec leur impatience, qu'ils précipitent dans le néant.

Ce n'est pas un trésor monétaire qu'on trouverait dans la jarre, c'est bien autre chose, qui ferait le bonheur des archéologues s'ils arrivaient les premiers, s'ils avaient accès à ces strates, si personne ne les avait bouleversées en creusant. Le bonheur également, mais un peu plus tard, des historiens.

On lirait dans cette jarre comme dans un livre. On y découvrirait une vie, page après page, car les monnaies qu'on y a déposées (comme on dépose aujourd'hui son argent à la banque) forment des ensembles relativement homogènes, donnent des couches plus ou moins épaisses.

Les moins épaisses et les plus rares sont les moments heureux, où l'on cassait sa tirelire, où l'on dépensait sans compter. Où l'on oubliait pour une fois, pour une semaine ou deux, son empreinte carbone.

Plus épaisses et plus nombreuses, ce sont les périodes d'insécurité, quand on planquait ce qui pouvait l'être : quand la route tranquille qu'on avait l'habitude de prendre devenait, redevenait celle des grandes invasions, quand les hordes barbares étaient à nos portes ou, non moins galopante, l'inflation.

C'est tout cela qu'ils détruisent, avec leurs pioches. La jarre et la vie qu'il y avait dedans.

La vie disparaît, comme les fresques miraculeusement apparues dans le futur couloir du métro. Dans Fellini Roma. Le vent avec eux s'engouffre : le temps. Il emporte sous nos yeux le peu qui restait de ces vies, balaie nos maigres espoirs de les voir, sinon faire un bout de chemin avec nous, du moins arriver jusqu'à nous.

On ne les a pas attendus, ces détectoristes, ils n'étaient pas inventés quand (en 1748) ce qui n'est encore que la Cività, la « Ville », livre ses premiers secrets (au roi de Naples), et que commence la recherche d'antiquités.

L'archéologie n'était pas inventée non plus. Il faudra attendre -des siècles on dirait- pour que cette chasse au trésor laisse la place à des études toujours plus scientifiques. Et à des problèmes de conservation sans fin !

C'est à ces chasseurs de trésor que s'adressent les capsules temporelles contemporaines, intentionnelles, qu'on laisse -ou plutôt enfouit. Le plus souvent, elles ne contiennent que des artefacts, d'une valeur limitée pour les futurs historiens. Et je ne parle pas des archéologues qui n'y trouveront jamais l'équivalent de ce que nous offre, encore aujourd'hui, de ce que nous apprend Pompéi sur la vie quotidienne des Pompéiens. Avec ses graffitis, ses pains carbonisés, ou encore ses restes, parvenus jusqu'à nous, grâce au plâtre qu'on a autrefois versé, et qui à cause de lui -et de l'humidité- risquent de disparaître, de personnes emprisonnées sous les cendres volcaniques.

Ce trésor, aucune capsule temporelle intentionnelle ne le mettra jamais sous sous nos yeux.

Le rêve, si. Celui que j'analyse en est la preuve. Avec les traces du passé dans lesquelles je marche. Des traces présentes.

Et le texte qu'il produit est une réponse à ceux qui estiment (à juste titre) que les capsules temporelles intentionnelles, même les plus sophistiquées, ne donneront jamais que des objets vides de sens, car privés de leur contexte, que des trésors dont la vie s'est depuis longtemps retirée.

Il répond, je l'espère, à ceux qui évoquent Frederic Harrison, l'historien britannique, qui le donnent en exemple.

Il y a plus de 130 ans, il avait une obsession : creuser le sol sous Stonehenge afin d'y enterrer une « capsule temporelle civilisationnelle ». Afin de montrer, à ceux qui nous survivraient, à quoi ressemblaient nos jarres, mais encore, mais surtout, la vie qu'on mettait dedans. Car c'est cela d'abord qu'il voulait porter à la connaissance de nos lointains descendants, la vie que nous menions, et pas seulement les objets que nous utilisions.

Cela, la littérature peut très bien le faire.

Et c'est ce qu'elle tente ici.


 

Une capsule temporelle
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25 septembre 2024 3 25 /09 /septembre /2024 07:03

 

Les petits cyclamens sont sortis. Je les guette, dans mon jardin. Quand ils sortent, je sais que c'est la rentrée, qu'il faut retourner au boulot, revenir à ce rêve et tenter de le faire parler.

Moi qui vis hors du temps (je n'ai pas attendu la retraite), moi qui détraque toutes les montres et qui n'en porte plus depuis belle lurette, je peux dire que les cyclamens sont mon seul repère, un amer tout ce qu'il y a de plus précieux pour celui qui ne sait plus trop où il habite, ni comment habiter. Grâce à eux je me situe dans le temps et dans l'espace. Les cyclamens m'indiquent la saison, et ils me donnent la direction.

Ceux que j'ai rapportés de Tunisie il y a plus de quarante ans, comme la variété indigène qui ferait plus tard le charme de Saint-Romans.

Je dois dire que dans ma tête et dans mon jardin ils se confondent. Il faut avoir l'oeil, et des connaissances que je ne possède pas, pour distinguer le cyclamen africanum et le cyclamen hederifolium. Chez moi, plus exactement pour moi, ils ne font qu'un seul et même tapis, une mosaïque comme il en fleurissait à Rome, dans la Rome antique, et comme en produisaient encore au siècle dernier quelques Italiens venus exprès ici, dans notre Ouest, décorer nos façades et nos sols.

Faire un sol à ceux qui comme moi ne se sentent nulle part chez eux. Et le bonheur des archéologues qui dans le futur viendront creuser par là. Méthodiquement, pas comme les chasseurs de trésor dont on connaît et constate tous les jours les méfaits.

Les petits cyclamens (pour revenir à eux) ne tapissent pas seulement mon jardin, ils sont aussi, dans tous les sens du terme, un sol.

Les archéologues savent lire un sol. Dès les premières observations de terrain. Ils sont capables de vous dire, au premier coup d'oeil, s'il y a là des couches, une structure. Ils ont les bons outils, la truelle et les connaissances, ils s'appuient s'il le faut sur l'apport des sciences de la terre.

Je n'ai pas leur savoir, mais je peux moi aussi lire un sol. Analyser et comprendre ce qui est apparu dans mon rêve. Tandis que je marchais. Ce qui a surgi sous mes pas. Que je réveillais bien involontairement. C'est du moins ce que je dirais pour ma défense. Si par malheur mes mains m'accusaient.

Ce ne sont pas des mains de détectoriste. Regardez la photo. Regardez mon regard. Vous ne le trouvez pas perdu ? Vous trouvez que je ressemble à ceux qui ont gravé ces navires ? Qui ont laissé leur nom dans la pierre ? Vous pensez que je cherche à m'évader ?

C'est mal me connaître. S'il y a un rôle que je veux bien jouer, dans cette tour où Thierry me fait poser, c'est désarmeur des nefs. C'est ainsi que je me vois dans l'oeil du photographe. Capitaine de tour occupé à compter les bateaux qui sortent et rentrent au port. Faisant du trainspotting avant l'heure. Je rappellerai au passage qu'il n'y a pas que des navires dans les graffitis de la Tour de la Lanterne. Il y a aussi une locomotive, plus récente, les spécialistes identifient aisément la marque, ils vous en donneront le nom, le numéro, l'année si vous le leur demandez.

Mais je m'égare un peu et risque de vous perdre. Revenons donc à l'image qui est apparue dans mon rêve. Et qui n'a pas disparu aussi vite que je le craignais. Ou que je le souhaitais. De quel passé est-elle la trace ? La trace présente. Quelles époques mélange-t-elle ? Quels lieux ? Quelle histoire raconte-t-elle ?

C'est cela qui m'occupe ce matin. Qui revient avec les cyclamens.

Les cyclamens
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9 septembre 2024 1 09 /09 /septembre /2024 13:44

Lisant L'iris sauvage, de Louise Glück (Poésie/Gallimard, traduit et présenté par Marie Olivier), je découvre «Autour de ton visage, des jonchaies de cheveux mouillés, vergées d'auburn ». Censé traduire Around your face, rushes of damp hair, streaked with auburn.

Moi j'aurais vu, tout bêtement, « Autour de ton visage, des touffes de cheveux mouillés, striés d'auburn ». Ou, plus simple encore, « avec des reflets auburn ».

Mais je ne suis pas un spécialiste de Louise Glück, ni un fin connaisseur de la langue anglaise. Ce que je prends pour une traduction ridiculement précieuse, compliquant une langue dont Marie Olivier souligne par ailleurs, dans sa présentation, la « grande lisibilité », brouillant voire faussant le sens, est peut-être fondé. Il y a sans doute des subtilités, des métaphores, un contexte qui m'échappent. Il faut remettre la phrase dans le poème, le poème dans l'oeuvre, l'oeuvre dans la vie de l'auteur. Je n'ai pas toutes les clés, ni les compétences pour juger.

Dans le poème justement, sans remonter très haut, il y a d'autres choses qui clochent. Ainsi Early morning : a man calling a small boy back from the water. Traduit ainsi :

« Tôt le matin : un homme appelle un petit garçon hors de l'eau. »

Ce vers, lu hier soir, avant de m'endormir, m'a énervé au plus haut point. Je plongeais, mais l'homme continuait d'appeler, je ne parvenais pas à trouver le sommeil.

Relu ce matin, il va je le sens gâcher ma journée si je ne le remets pas sur ses pieds. L'homme appelle un petit garçon et sa voix le sort de l'eau, lui dit c'est fini, il est temps d'arrêter, de remonter, le petit-déjeuner est prêt, ton chocolat refroidit, ou quelque chose comme ça qui l'arrache à ce bain qui s'éternise, le sauve pourquoi pas de la noyade. On ne voit pas le temps passer quand on nage, la preuve le petit garçon a déjà vingt ans. On risque aussi de s'épuiser à force, de prendre froid. Il fait froid dans le Vermont. Il pleut tout le temps. Les tomates en savent quelque chose, qui ont chopé le mildiou.

Cela pour dire que moi aussi j'ai lu Louise Glück. Je ne débarque pas en terre inconnue. Je sais où a poussé son iris sauvage. À quoi ressemble son jardin. Le mal qu'on se donne pour qu'il y ait du paradis qu'on a dans la tête. Dont on a le désir : la nostalgie. Nous aussi on a dans le nôtre des ipomées. Des ipomées qu'attaquent les limaces, les escargots. Qu'ils dévorent méthodiquement, et quoi qu'on fasse. Elles n'ont pas le temps de fleurir. On ne verra jamais le bleu pur du volubilis.

En revanche, les patates douces sont magnifiques. Et nos tomates. Elles ont miraculeusement échappé au mildiou. Elles n'ont pas le cul noir. Et elles donnent en abondance. C'est une cueillette sans fin. Et je ne parle pas du goût qu'elles ont. De vrais fruits.

Pour revenir à la traduction de Marie Olivier, et à ce vers qui m'a sorti la tête de l'eau et arraché au sommeil, je me dis ce matin, plein d'indulgence et malgré la mauvaise nuit que j'ai passée (il ne me faut pas grand chose!) que le contexte du jardin explique (sans la justifier bien sûr) la métaphore végétale de la jonchaie. Que le décor (dont je ne possède pas tout) et la présence obsédante de l'iris sauvage appellent cette jonchaie. Qui n'est pas comme je l'ai cru d'abord une faute d'orthographe ou une licence poétique. Mais bien une joncheraie, ou jonchère, c'est-à-dire un lieu où poussent les joncs. Où ils croissent. Dans le plus grand désordre. D'où la métaphore -la métaflore! Cette jonchaie dirait les cheveux en bataille du petit garçon qui sort de l'eau. Les touffes (pour rester dans le végétal) de cheveux mouillés.

Certes, le mot tel que je l'entends d'abord réveille d'autres plaisirs, des ivresses lactées dont enfant je n'avais pas idée. Je rêvais d'Italie, mais dans les Vosges où j'ai grandi, dans la forêt qui était mon jardin, le seul où je ne me sentais pas étranger, j'ignorais tout de la morbidezza découverte ici, en Charente-Maritime, avec la jonchée. Cette jonchaie n'était pas ma jonchée, mais le mot existait. Je pourrais vérifier. Ce que j'ai fait, vous pouvez me croire. Mais pourquoi en coiffer ce petit garçon qui sort de l'eau ? Pourquoi cette traduction ébouriffante ? Fallait-il faire entendre, à coups d'allitérations, le vent qui chuchote dans les joncs ?

Je le vois autrement, cet enfant. Autrement en colère, mais une image ici fait écran. Une photo exactement. Celle du photographe américain Paul Strand que Michel Boujut, dans un livre paru en 1998 chez Arléa, a interrogée. Pour tenter de savoir qui se cachait derrière ce jeune homme où il y avait du Rimbaud, et derrière cette révolte qu'on lisait dans ses yeux. Dans le défi qu'il nous lançait. Est-ce qu'on était avec lui dans les raisins de la colère, dans la crise qui sévit aux États-Unis, en 1929 ou juste après ?

Non, nous sommes à Gondeville, en Charente et en 1951. C'est écrit : Young Man, Gondeville, 1951. Ce jeune homme est en colère car son père, communiste, l'a sorti de l'eau pour le livrer au photographe. Paul Strand, homme de gauche qui a quitté les États-Unis au début de la chasse aux sorcières initiée par le sénateur McCarthy, parcourt la France pour tenter de trouver le village idéal. Il est invité par l'écrivain Claude Roy dont la mère possède une propriété viticole à Gondeville, sur laquelle travaille la famille du jeune homme. Cette famille de métayers, communistes à l'instar de Claude Roy à l'époque, symbolise, aux yeux du photographe et cinéaste américain, le prolétariat – travailleurs de la terre, petits artisans, commerçants de village – qu'il vénère.

Le garçon se voit donc contraint d'obéir. Forcé de poser. D'où sa colère. Qui est celle d'un jeune homme qu'on empêche de pêcher. D'un jeune homme mal réveillé. Qu'on a tiré de son rêve et rendu au rien: à la réalité. D'un jeune homme qui maudit son père, le photographe américain, et la terre entière.

 

Paul Strand, Young Boy, Gondeville, Charente, France, 1951 © Aperture Foundation Inc., Paul Strand Archive. Fundación MAPFRE Collections

Paul Strand, Young Boy, Gondeville, Charente, France, 1951 © Aperture Foundation Inc., Paul Strand Archive. Fundación MAPFRE Collections

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31 juillet 2024 3 31 /07 /juillet /2024 09:45

Cette scène de la Seine olympique n'est pas la plus commentée, loin de là. Elle fera couler moins d'encre que la Cène qui n'était rien d'autre que le Festin des dieux, un cortège bachique d'après l'antique mais au goût du jour, une parodie, déjantée et schtroumpfante, des rituels dionysiaques.

Je parle ici de la scène que nous rejouent, dans le cadre prestigieux du site Richelieu, les trois qui folâtrent parmi les livres. Qui transforment vite la salle ovale en salon, le salon en boudoir. Le décor est campé. Il était déjà là. Il n'attendait que ça. Des rencontres galantes. On ne pouvait rêver cadre plus romanesque pour abriter des liaisons secrètes et désapprouvées. Et qui ne le seraient bientôt plus. Que par des esprits étroits. Des fachos remontés. Contre Marianne et ses caprices. Cette bibliothèque est le lieu qu'il faut pour donner à voir Le triomphe de l'amour

Cela pour dire que le livre, contrairement à ce que l'on croit, n'est pas un truc de vieux, qui sent l'école et ramasse la poussière.

Que lire est non seulement sexy, mais aussi très sexe. Sexe d'aujourd'hui, s'entend. D'où le remake de Jules et Jim, la version fluide que la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques 2024 nous a proposée. Lire, nous disent ces trois-là, c'est avoir, comme le suggère un des titres qu'on aperçoit, Le Diable au corps, d'où le trouple qui a choisi le berceau historique de la Bibliothèque nationale de France pour ses marivaudages. Des marivaudages d'un nouveau genre, au-delà du genre justement (et de la pénétration, dirait Martin Page), car l'heure est au polyamour, tous les vingtenaires savent ça. 

C'est donc tout ce qu'il faut retenir de ce lieu magnifiquement restauré, des collections exceptionnelles dont on extrait en passant -en courant car le désir nous mène, et il ne faut pas le faire attendre- de faux livres. Avec de vraies fautes d'orthographe. Regardez Les Liaisons dangeureuses. Les Romances sans parole. On voit bien que les jeunes ne lisent pas, ronchonnent les boomers, qu'ils ne sont pas là pour lire. Que des livres ils n'ont rien à foutre, que la bibliothèque n'est qu'un décor, un cliché de plus pour faire venir Emily à Paris. Et lui fourguer des malles (à livres). Des mallettes et du parfum.

Oublié le triangle amoureux. Ce qui apparaît en filigrane, c'est un autre ménage à trois : le sport, les affaires, la diplomatie.

Les titres qui défilent ne sont pas là par hasard, poursuivent-ils, ni les auteurs. D'Annie Ernaux (celle de Passion simple) à Leila Slimani (Sexe et mensonge), en passant par Verlaine, ils représentent la France de 2024, une France ouverte, diverse, inclusive qui n'est pas celle du RN.

Ce sont des titres prestigieux. Qui ajouteront une touche de luxe et d'élégance à votre décoration intérieure. Et donneront de vous l'image, libertine et glamour qui est aussi et d'abord celle de Paris. Et de ses amants magnifiques. On ne badine pas avec l'amour. Ni avec Bernard Arnault.

Laissez les grincheux grincher et voyez plutôt les livres qu'on retire -qu'on tire comme dans un jeu de l'amour et du hasard. D'un hasard qui fait décidément bien les choses, d'où Les Liaisons dangeureuses qu'on brandit fièrement. Comme un mot-valise. Alliant élégance et robustesse. Lignes aériennes et transports amoureux. Cet authentique faux livre n'a pas attendu la trêve olympique - le « nettoyage social » - pour éloigner le danger. Pour nous donner l'envie de voyager avec style. Et avec Louis Vuitton.

 

 

Les liaisons dangeureuses (sic)
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3 juillet 2024 3 03 /07 /juillet /2024 07:16

 Jambes est le nom qu'on donne ici aux berniques ou patelles. Ou chapeaux chinois comme on les appelle communément. Ceux-là, en dépit de leur nom, n'invitent pas au voyage, ils n'aiment pas l'exotisme, ils s'accrochent à leur rocher et ne le quittent plus ou presque.

Si on les mange, c'est faute de mieux, parce qu'on ne voulait pas rentrer bredouille, et leur chair caoutchouteuse n'en fait pas un mets d'exception. Loin de là.

Aussi ne les trouve-t-on jamais dans la grande cuisine, dans les restaurants étoilés où l'on vous sert volontiers du maquereau, des sardines voire des arêtes, mais rarement des patelles. Même sous des noms plus flatteurs, sous celui, plus rare, plus à même d'éveiller la curiosité, d'aiguiser l'appétit, d'arapèdes.

Je parle seulement de nos côtes, car du côté de Marseille, on sait ce que faire l'arapède veut dire, et comment se débarrasser de celui qui se montre trop collant.

Ici aussi, on sait quand, à quel moment précis la pression de leur ventouse est moindre, et comment les décoller rapidement d'un coup de main vif vers le côté. Ou jouer du couteau (à fine lame), le glisser sous la coquille et soulever.

En dehors de la Bretagne où des berniques on fait une excellente terrine, de Noirmoutier où on les mange en ragoût, en fricot d'jambes, les patelles ont disparu de nos assiettes.

En revanche, on les sert souvent dans un texte, en comparaison ou comme métaphore. Comme ventouse ou sangsue. Les patelles symbolisent le refus du voyage, tout ce qui l'empêche, car elles ne se collent pas seulement aux rochers, on les voit aussi sous la coque des bateaux dont elles freinent la course.

C'est l'immobilisme incarné -et dans une chair qu'on dit au mieux coriace-, et on les appelle ici des jambes.

Comment expliquer ce paradoxe ?

Si paradoxe il y a. Car les berniques, contrairement aux moules, ne sont pas accrochées en permanence à leur support. Ces gastéropodes marins alternent phases de déplacement et phases d'adhérence.

Pour se déplacer, comme pour adhérer, nos jambes ont besoin d'un pied. C'est du pied que tout part, le mucus adhésif qui fait cette colle puissante, et la transhumance. Car les berniques broutent. Des algues microscopiques, certes, mais au rythme de quelques millimètres par minute. Elles vont ainsi de rocher en rocher (où ces microalgues sont fixées) et parcourent plusieurs dizaines de mètres pour se nourrir.

Elles changent aussi de forme puisque, pour éviter certains prédateurs comme les étoiles de mer, elles se déguisent en champignons. Elles se soulèvent bien haut sur leur pied, et quand l'étoile de mer approche, passe le bras, elles retombent violemment sur le rocher.

Le voici, ce coquillage injustement méprisé, rétabli dans son honneur. Et digne de figurer au menu.

Si l'aventure (culinaire) vous tente, choisissez la bernique commune, celle qui a le pied vert olive et les tentacules transparents. L'intérieur de la coquille jaunâtre.

Meilleure, la bernique aplatie : elle a le pied gris foncé et les tentacules blancs. L'intérieur de la coquille également jaunâtre.

Moins goûteuse, la patelle rude ou de Chine, au pied orange, aux tentacules blancs et à la coquille blanchâtre.

Évitez les endroits trop battus par la mer, la bête qui doit s'accrocher y est musclée, et par conséquent plus dure.

Évitez aussi les grèves : les graviers et le sable donnent un animal un peu abrasif.

Évitez enfin l'hiver, l'époque où il se reproduit, où il est donc laiteux.

C'est au printemps, dans les secteurs relativement protégés, qu'il faut le pêcher.

En mai, dit un proverbe breton, la bernique est aussi tendre que la raie.

  

Les jambes
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2 juillet 2024 2 02 /07 /juillet /2024 07:37

Que cette poésie ne soit pas raconteuse, c'est un fait. Et son droit. Philippe Di Meo peut bien oublier le sens dans sa course, l'enjamber dans ses Enjambées, on ne lui en fera pas grief. Au contraire. C'est son droit le plus strict de renoncer au récit. De le refuser quand il vient interrompre la « litanie des choses sans nom ». Nous qui le lisons, nous ne perdons pas le fil.

 

Le fil n'est pas une image malgré l'araignée et le texte qu'elle tisse sous nos yeux ou plutôt sous les mots. Malgré eux, à leur insu. Si « les signes succèdent aux choses », parfois ils les précèdent, les font advenir, plus souvent les empêchent quand ils font des phrases où elles se laissent prendre. Oublions donc la bobine et retenons au passage cette «Épinal subliminale » (celle-là je ne pouvais pas la rater!), ce « phylactère terre à terre » et allons par les chemins.

 

Par des petits chemins mais « à grandes enjambées », « juvéniles et graciles », courons « à toutes jambes de jambage en jambage », retrouvons « l'éclat neuf et brillant d'une nouvelle vie », comme dit Christian Travaux dans sa belle Postface.

 

Nous voici (page 73)

« de l'autre côté du pont

lestement enjambé

les ombres sans nombre de toutes les choses

mal nommées mal dénombrées ((((((((((((((

et néanmoins assemblées [ ] leur

attrait

leur éclat

leur façon d'être là »

 

Allons par monts et par vaux, par allitérations et par assonances, suivons le signifiant et découvrons avec lui L'autre versant du langage qui est, selon Michèle Aquien (José Corti, Paris, 1997), celui du rêve et de la poésie. Là, le son ouvre la route, vous lance sur des pistes, et maintenant,

« allez savoir comment

le récit

fit irruption chez lui »,

par quel miracle les mots donnent une phrase.

 

On parle « d'une phrase moirée

fourmillant d'historiettes ».

 

D'une phrase que n'effraie pas l'hypertrophie du réel (seulement dicible de sauts en ressauts ou d'enjambées en enjambements), qui ne craint pas non plus l'usage critique de la langue, la lucidité qu'elle vient offrir.

 

Philippe Di Meo, Enjambées, Bruno Guattari Éditeur, avril 2024.

 

Enjambées
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