Me mettre au régime -à la diète paléo- n'est pas dans mes intentions. Je ne suis pas un adepte du « c'était mieux avant ».
D'abord je n'ai pas connu, dans ma jeunesse et dans mon chef-lieu, la cuisine paléolithique que chante, la plume « encore toute chaude, au saut du couteau », Joseph Delteil. Des festins d'antan ne me parvenaient que de maigres reliefs, quelques mots de patois -vosgien ou piémontais-, c'est tout ce que j'avais à me mettre sous la dent. Et ce n'est pas rien, nous dit Joseph Delteil :
« Et le patois ! Je parle souvent patois, ou du patois, c'est parce qu'il est le plus proche des origines, le plus riche de sperme, et le plus sacré. »
Ainsi allons-nous cueillant. Les traces. La langue vernaculaire dans laquelle nous appelons les champignons, et dans quoi ils répondent, à quoi ils répondent, est faite de vestiges.
Nous en avons rencontré, en suivant les rails du Decauville. Entre les pierres du mur et, plus haut, dans les talus. Si mon grand-père s'arrêtait à la moindre clochette, ce n'était pas pour la cueillir mais pour entendre les ciochette de son enfance, pour qu'elles sonnent à nouveau. S'il poussait jusqu'à la lisière, ce n'était pas pour remplir son panier -pour cela, il fallait quitter la voie de 60 et prendre à gauche le petit chemin qui grimpait dans les galets-, mais pour revoir les margrite du Piémont, ses margrite et ses gratacuj : ses marguerites et ses gratte-culs.
Dans les Vosges on les appelle chopéculs. Les gratte-culs. Et on en fait, quand on a la patience, ou un moulin (spécial, avec une grille extra-fine, et doté d'une roulette en bois qui écrase la pulpe) de la confiture. De la confiture de cynorrhodon ou d'églantine. Bùttemües en alsacien, me dit tante Huguette dont la famille était de Wesserling et qui en faisait devant moi. De la « compote de boutons » (selon sa traduction). De ces jolies baies rouges ouvertes une par une pour en extraire les graines qui grattent. Bouton après bouton. Et qui était délicieuse.
Je l'ai retrouvée par hasard ce matin. Dans La cuisine paléolithique justement. Que je relisais avec l'espoir d'y trouver une alternative à la sève de bouleau. Qu'on récolte au printemps, selon Vosges matin (et Le Populaire du Centre). Ou au collagène. Ou à la diète paléo qui est déjà, semble-t-il, passée de mode. Voici ce que dit Joseph Delteil de la confiture de grattecul:
« C'est la meilleure du monde. Le grattecul, vous le savez, est le fruit de l'églantier. Il faut qu'il soit passé par les gelées d'hiver. Fendre en deux chaque fruit, ôter soigneusement les graines velues, et faire macérer les peaux 40 jours dans l'alcool (plutôt armagnac). Piler et faire la confiture. »
Du régime paléo qui était à la mode il y a cinq ans, on connaît l'inventeur (au sens archéologique du terme, celui qu'il a aujourd'hui à Lascaux quand on se demande qui a découvert la fameuse grotte, par quelle sérendipité, si c'est Marcel Ravidat en cherchant avec ses copains le trésor des comtes du Périgord, ou le chien Robot en suivant je ne sais quel lièvre).
Comme Stanley Boyd Eaton qui est l'inventeur, dans les années 1985, du régime paléo, Joseph Delteil revient à l'origine :
« À l'origine, les nourritures naturelles de l'homme sont les bêtes et les plantes de son territoire, le mammouth, le caviar, l'huître, la truffe, les insectes, les fruits... »
Mais il n'exclut pas, lui, les produits issus de l'élevage et de l'agriculture, il ne bannit pas les céréales (il en faut pour les millas, et pour l'oie, du pur maïs), les pois (cueillis avant le lever du soleil), ou lentilles, ou autres légumineuses, ni a fortiori les fromages. S'il cuisine à l'eau de pluie (l'eau « paléolithique »), et suivant les saisons, s'il ressemble aux chasseurs-cueilleurs avec sa confiture de grattecul, ses salades, asperges, poireaux sauvages (« Beaucoup de sauvagerie »), il n'en reste pas là. Il nous plonge dans une époque que je ne situerais pas avant la révolution néolithique mais après, juste après, quand les derniers paysans sont sur le point de disparaître du paysage. Et qu'ils refusent de quitter la scène.
D'où l'importance qu'il accorde, dans La Cuisine paléolithique, au pot. Au pot en terre rouge (le toupin) où l'on fait bouillir l'eau et cuire la soupe. « La meilleure poterie de cuisine, écrit-il, est la poterie à gros grain, quasi-poreuse ; voyez le tesson qu'on ramasse dans les gisements préhistoriques. Et de terre spécifique : le cassoulet n'aime qu'Issel, les tripoux que Laroquebrou. »
« Incidemment et par pur plaisir, ajoute-t-il, c'est du mot vase de grès, en patois grasal, que vient le Saint-Graal. »
Voilà pour le contenant. Pour le contenu, c'est « spontanément, à la fortune de l'heure », des fèves ramassées à l'aube, comme il est écrit, « avant le lever du soleil (certains ajoutent : à genoux, la fève ayant quelque chose de sacré, d'initiatique, voire de sexuel) ».
C'est un Précis d'alimentation naturelle que nous offre ici Joseph Delteil, « la cuisine brute, comme il y a l'art brut. »
Ce faisant, il évite de tout confondre : Homo habilis, Homo erectus, Homo sapiens neanderthalensis et Homo sapiens sapiens. Qui ne mangeaient pas les mêmes choses, c'est évident. Il ne les met pas tous à la diète. À la diète paléo. Heureusement pour eux. Leur santé est suffisamment précaire. Et leur espérance de vie limitée.
Cela dit, Boyd Eaton a des excuses. Un nom qui sonne (après coup) comme un aptonyme. Où l'on entend « manger » (to eat en anglais). Mais c'est peut-être le fruit du hasard. Ou de mon imagination. Et je n'en ferai pas de la confiture.
Texte à paraître dans L'Actualité Nouvelle-Aquitaine, n° 138, "Préhistoire", été 2024.