« L’air est glacé sur Millennium Bridge, le pont qui enjambe la Tamise entre la Tate Modern et la City, mais le soleil levant illumine déjà l’énorme dôme de la cathédrale Saint-Paul. Il est 8 heures ce dimanche de fin octobre. Les premiers touristes arrivent, avides de profiter du quartier, cœur battant du Londres historique. Au bout du pont, sur la droite côté City, une discrète volée de marches permet d’accéder à la rive et de pénétrer dans un monde parallèle. »
Le « monde parallèle » dont parle Cécile Ducourtieux, dans Le Monde du 8 novembre 2025, est celui des Mudlarks, des « alouettes de la boue » qui écument les bancs de boue et de sable que dévoile, deux fois par jour, la Tamise avec ses marées. Avant qu'elle ne reprenne ses droits, ils fouillent à mains (presque) nues, avec pour seul équipement des gants de jardinage, des bottes, des protège-genoux. Car ce ne sont pas des détectoristes. Pas tous. Ils n'arrivent pas tous armés de poêle à frire. Ils ne cherchent pas tous un trésor. Ni même à enrichir leur collection.
Ces viandards, je les ai chassés. Ils réveillaient l'archéologue qui dort en moi. Ils le narguaient en étalant leur butin, en l'exhibant, ils l'insultaient. A priori les Mudlarks devraient le laisser dormir. On verra bien.
Pour moi ce sont d'aimables chiffonniers. Comme Walter Benjamin voyait les archéologues. Comme aujourd'hui ils se voient. Écumant les cimetières, les dépotoirs. Fouillant les déchets. Cherchant les restes du passé. Ses traces présentes. Des vestiges matériels qu'ils écouteront d'abord, puis, s'ils continuent à se taire, qu'ils essaient de faire parler.
Dans le seul intérêt de la science, mais c'est aussi ce que disent les détectoristes pour leur défense. Qu'ils ne sont pas motivés par l'appât du gain, que c'est de la détection raisonnée. Qu'ils font avancer la recherche. Le boulot des archéologues. Des feignants de fonctionnaires. Ils les poussent au cul. Eux ils payent de leur personne. Ils mouillent la chemise. Ils prennent des risques. Ils savent ce qu'ils encourent. Quelles amendes ou pire. Et ceux pour qui ils travaillent n'ont même pas la reconnaissance du ventre. Ils les enfoncent. Ils les regardent avec mépris quand ils ne voient pas en eux de dangereux terroristes. Des détecterroristes.
Si des Mudlarks forcent un peu la chance avec leur détecteur de métaux, la plupart s'en remettent au hasard. Comme d'habitude, il fait bien les choses. Des choses de toute nature et de toutes les époques, et pour tous les goûts, voilà ce que je vois (en temps réel?) affleurer. Défiler. Sur mon fil d'actualité. Il a suffi d'une petite recherche pour que les algorithmes me proposent des tas de vidéos, qui toutes me montrent la même chose, le chiffonnier à l'oeuvre. De la pointe de son bâton, il trie les débris abandonnés par l’histoire (c'est le rôle que joue ici le fleuve).
Regardez ce que j'ai trouvé, me lance celui-là. Whilst mudlarking : en écumant les berges de la Tamise. Regardez ce que j'ai sorti de la boue, rendu à la lumière. Et d'abord regardez-moi fouiller, me dit un autre. Toujours en anglais. Après vous me direz ce que c'est, si ce n'est pas du carrelage médiéval.
Il y a du romain aussi dans les sherds of pottery. Ces tessons n'intéressaient pas les premiers Mudlarks, ceux qui au Ve siècle occupèrent les ruines de l'antique Londinium, et qui déjà écumaient les berges de la Tamise. Ou ils ne les ont pas vus, et nous ne les verrions pas si nous n'avions pas l'oeil, s'il n'était pas exercé par des années de chasse aux champignons. Nous ne verrions rien tant cela nous arrive mélangé, formant une pâte compacte, un conglomérat, un poudingue et je ne dis pas ça parce qu'on est en Angleterre.
Dans les débris arrondis qui le constituent, on reconnaît évidemment des galets. Pour le reste, il faut chercher. Comme dans le pudding les raisins secs et les fruits confits. Il faut mettre de l'ordre là-dedans. Un nom sous chaque chose. Sous le visage qu'on devine à mesure qu'on nettoie la médaille. Sous la poterie samienne (nous disons maintenant sigillée) qu'on est en train d'extraire. Préciser de quel atelier de la Gaule du sud il provient. Réunir ces petits amoureux qui s'embrassaient et que la pudibonderie victorienne a séparés. Dire si le couple charmant qu'ils forment à nouveau est du Delft ou pas. On jette gras (comme on dit ici, comme on disait dans nos campagnes) ou pas. Peu importe. Ce sont des fragments d'histoire que les Mudlarks exhument, c'est ainsi que je les reçois.
Et eux, comment me regardent-ils ? Comme un raccommodeur de faïence et de porcelaine ? Comme un rhapsode ? Me croient-ils capable d'attacher ou d'ajuster en cousant ? De coudre ensemble ces chants ?
Pour moi, je le répète, les Mudlarks n'ont rien à voir avec les chasseurs de trésors. C'est ce que je veux croire. Sans doute pour garder intactes mes illusions. Et parce que je me reconnais en eux. Faisant du mudlarking sans le savoir. Ou l'inventant, au sens archéologique du terme. Retrouvant à mon insu, tandis que j'écris, celui que j'étais dans la forêt. Dans la grande forêt d'enfance. Celui qui allait cherchant dans la mousse et sous les feuilles. Qui scannait avant la lettre. Qui inventait même le LIDAR : la télédétection par laser.
De même ces gens qui fouillent aujourd'hui la boue, et les bancs de sable. Et la plage que leur offre la Tamise, 13 heures, pas plus, ils n'ont pas de temps à perdre. Ils répètent les gestes des Mudlarks de l'époque victorienne, de ces enfants pauvres qu'on croirait sortis d'un roman de Dickens. Ils attendaient tout de ce cloaque, mais c'était rarement la manne espérée. Un peu de charbon tombé des barges, des morceaux de cordages de bateaux (dont les fibres recyclées feraient d'autres cordes), des os dont on tirerait des peignes, des boutons, ou du fertilisant, c'est cela qu'ils glanaient, et qui ne les nourrissait pas. Même avec leur tout petit appétit. Les Mudlarks avaient faim.
De jeunes garçons entre 8 et 15 ans, et aussi des filles, des femmes, parfois âgées, des vieillards. Voilà à quoi ressemblaient ces Mudlarks. Des petits oiseaux que nous verrions plutôt comme des moineaux, et non comme des alouettes. Réputées pour leur chant, alors qu'il suffit de dire moineaux pour qu'ils s'abattent sur-le-champ, sur les berges boueuses de la Tamise, de le dire assez fort pour provoquer des envolées, comme si nous étions de la police et que nous les regardions toujours comme des voleurs. Ce qu'ils étaient alors, prêts à tout pour échapper à la misère.
Mudlark n'est pas un métier. Aujourd'hui pas plus qu'hier. Aujourdhui, to go mudlarking est une activité de loisir. Sans but lucratif, du moins avoué, car il se peut que la trouvaille ait un prix, ou les honneurs d'un musée de Londres. Avec mention du lieu, et surtout de l'inventeur. Voilà qui motive. Qui donne des ailes. Des idées. Un but dans la vie. Ou ce qu'il en reste. Mais les Mudlarks ne sont pas tous retraités. Il y a parmi eux des cadres, des artistes. Partageant la même passion. Une passion qui se transforme parfois en folie. C'est l'occasion qui fait le larron. Du larron un Verrès quand il garde pour lui le trésor qu'il a déniché.
Les Mudlarks le savent, il faut obligatoirement une licence (délivrée par le Port de Londres) et respecter différentes règles. Tout objet ayant une valeur monétaire ou historique importante doit être déclaré aux autorités. Mais c'est une définition assez vague, assez lâche, et la pratique, comme le détectorisme d'ailleurs, est moins encadrée qu'en France. Libéralisme oblige. Et particularisme aussi, diront certains. Qui parlent d'un loisir so british.
Mudlarking n'a pas d'équivalent en français. Il n'y a pas de mot. On ne trouve guère que des périphrases. Imprécises et lourdingues. Est-ce à dire que le mudlarking est un phénomène typiquement anglais ? Comme le détectorisme. Qu'on peut expliquer par une moindre présence de l'État, par les inégalités inhérentes à la société anglaise, par la pauvreté endémique, mais aussi par le besoin, typiquement anglais, d'appartenir à un club ? Ainsi existe-t-il des clubs de mudlarks comme il en existe de metal detectorists, des communities of bottle diggers (collecteurs, collectionneurs de bouteilles et de verres polis) ou de beachcombers (batteurs de grèves ou écumeurs de plages ramassant tout ce qui traîne, objets perdus ou jetés par les baigneurs, ou apportés par la mer).
C'est chez les Britanniques un sport national, comme le foot et le rugby, plus exactement comme le cricket. Et plus démocratique. Le mudlarking n'est pas réservé à une élite. On n'a pas besoin d'appartenir aux classes les plus pauvres pour le pratiquer. Ni d'être le plus maigrelet, le plus guenilleux, le plus sale des gamins. Ceux que l'on voit aujourd'hui, que je vois de plus en plus sur mon fil d'actualité (merci les algorithmes!) sont de tout âge et de toute condition. Mais toujours du Royaume-Uni. Ils ne ramassent pas les mégots pour récupérer le tabac, ni les crottes de chiens pour les revendre à des tanneries. Ce qu'ils veulent, c'est qu'on les voie en train de fouiller la boue, d'en extraire la chose, et que cette chose soit sur Facebook ou Instagram. Comme find of the week. Et pourquoi pas du siècle. Cela pour nous faire rêver. Et baver.
Et si par bonheur elle doit se retrouver au London Museum, dans les 350 mudlarked objects de l'exposition qui a pour titre Secret of the Thames, ils n'en seront que plus fiers.
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