Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
11 novembre 2025 2 11 /11 /novembre /2025 06:58

« L’air est glacé sur Millennium Bridge, le pont qui enjambe la Tamise entre la Tate Modern et la City, mais le soleil levant illumine déjà l’énorme dôme de la cathédrale Saint-Paul. Il est 8 heures ce dimanche de fin octobre. Les premiers touristes arrivent, avides de profiter du quartier, cœur battant du Londres historique. Au bout du pont, sur la droite côté City, une discrète volée de marches permet d’accéder à la rive et de pénétrer dans un monde parallèle. »

 

Le « monde parallèle » dont parle Cécile Ducourtieux, dans Le Monde du 8 novembre 2025, est celui des Mudlarks, des « alouettes de la boue » qui écument les bancs de boue et de sable que dévoile, deux fois par jour, la Tamise avec ses marées. Avant qu'elle ne reprenne ses droits, ils fouillent à mains (presque) nues, avec pour seul équipement des gants de jardinage, des bottes, des protège-genoux. Car ce ne sont pas des détectoristes. Pas tous. Ils n'arrivent pas tous armés de poêle à frire. Ils ne cherchent pas tous un trésor. Ni même à enrichir leur collection.

Ces viandards, je les ai chassés. Ils réveillaient l'archéologue qui dort en moi. Ils le narguaient en étalant leur butin, en l'exhibant, ils l'insultaient. A priori les Mudlarks devraient le laisser dormir. On verra bien.

Pour moi ce sont d'aimables chiffonniers. Comme Walter Benjamin voyait les archéologues. Comme aujourd'hui ils se voient. Écumant les cimetières, les dépotoirs. Fouillant les déchets. Cherchant les restes du passé. Ses traces présentes. Des vestiges matériels qu'ils écouteront d'abord, puis, s'ils continuent à se taire, qu'ils essaient de faire parler.

Dans le seul intérêt de la science, mais c'est aussi ce que disent les détectoristes pour leur défense. Qu'ils ne sont pas motivés par l'appât du gain, que c'est de la détection raisonnée. Qu'ils font avancer la recherche. Le boulot des archéologues. Des feignants de fonctionnaires. Ils les poussent au cul. Eux ils payent de leur personne. Ils mouillent la chemise. Ils prennent des risques. Ils savent ce qu'ils encourent. Quelles amendes ou pire. Et ceux pour qui ils travaillent n'ont même pas la reconnaissance du ventre. Ils les enfoncent. Ils les regardent avec mépris quand ils ne voient pas en eux de dangereux terroristes. Des détecterroristes.

Si des Mudlarks forcent un peu la chance avec leur détecteur de métaux, la plupart s'en remettent au hasard. Comme d'habitude, il fait bien les choses. Des choses de toute nature et de toutes les époques, et pour tous les goûts, voilà ce que je vois (en temps réel?) affleurer. Défiler. Sur mon fil d'actualité. Il a suffi d'une petite recherche pour que les algorithmes me proposent des tas de vidéos, qui toutes me montrent la même chose, le chiffonnier à l'oeuvre. De la pointe de son bâton, il trie les débris abandonnés par l’histoire (c'est le rôle que joue ici le fleuve).

Regardez ce que j'ai trouvé, me lance celui-là. Whilst mudlarking : en écumant les berges de la Tamise. Regardez ce que j'ai sorti de la boue, rendu à la lumière. Et d'abord regardez-moi fouiller, me dit un autre. Toujours en anglais. Après vous me direz ce que c'est, si ce n'est pas du carrelage médiéval.

Il y a du romain aussi dans les sherds of pottery. Ces tessons n'intéressaient pas les premiers Mudlarks, ceux qui au Ve siècle occupèrent les ruines de l'antique Londinium, et qui déjà écumaient les berges de la Tamise. Ou ils ne les ont pas vus, et nous ne les verrions pas si nous n'avions pas l'oeil, s'il n'était pas exercé par des années de chasse aux champignons. Nous ne verrions rien tant cela nous arrive mélangé, formant une pâte compacte, un conglomérat, un poudingue et je ne dis pas ça parce qu'on est en Angleterre.

Dans les débris arrondis qui le constituent, on reconnaît évidemment des galets. Pour le reste, il faut chercher. Comme dans le pudding les raisins secs et les fruits confits. Il faut mettre de l'ordre là-dedans. Un nom sous chaque chose. Sous le visage qu'on devine à mesure qu'on nettoie la médaille. Sous la poterie samienne (nous disons maintenant sigillée) qu'on est en train d'extraire. Préciser de quel atelier de la Gaule du sud il provient. Réunir ces petits amoureux qui s'embrassaient et que la pudibonderie victorienne a séparés. Dire si le couple charmant qu'ils forment à nouveau est du Delft ou pas. On jette gras (comme on dit ici, comme on disait dans nos campagnes) ou pas. Peu importe. Ce sont des fragments d'histoire que les Mudlarks exhument, c'est ainsi que je les reçois.

Et eux, comment me regardent-ils ? Comme un raccommodeur de faïence et de porcelaine ? Comme un rhapsode ? Me croient-ils capable d'attacher ou d'ajuster en cousant ? De coudre ensemble ces chants ?

Pour moi, je le répète, les Mudlarks n'ont rien à voir avec les chasseurs de trésors. C'est ce que je veux croire. Sans doute pour garder intactes mes illusions. Et parce que je me reconnais en eux. Faisant du mudlarking sans le savoir. Ou l'inventant, au sens archéologique du terme. Retrouvant à mon insu, tandis que j'écris, celui que j'étais dans la forêt. Dans la grande forêt d'enfance. Celui qui allait cherchant dans la mousse et sous les feuilles. Qui scannait avant la lettre. Qui inventait même le LIDAR : la télédétection par laser.

De même ces gens qui fouillent aujourd'hui la boue, et les bancs de sable. Et la plage que leur offre la Tamise, 13 heures, pas plus, ils n'ont pas de temps à perdre. Ils répètent les gestes des Mudlarks de l'époque victorienne, de ces enfants pauvres qu'on croirait sortis d'un roman de Dickens. Ils attendaient tout de ce cloaque, mais c'était rarement la manne espérée. Un peu de charbon tombé des barges, des morceaux de cordages de bateaux (dont les fibres recyclées feraient d'autres cordes), des os dont on tirerait des peignes, des boutons, ou du fertilisant, c'est cela qu'ils glanaient, et qui ne les nourrissait pas. Même avec leur tout petit appétit. Les Mudlarks avaient faim.

De jeunes garçons entre 8 et 15 ans, et aussi des filles, des femmes, parfois âgées, des vieillards. Voilà à quoi ressemblaient ces Mudlarks. Des petits oiseaux que nous verrions plutôt comme des moineaux, et non comme des alouettes. Réputées pour leur chant, alors qu'il suffit de dire moineaux pour qu'ils s'abattent sur-le-champ, sur les berges boueuses de la Tamise, de le dire assez fort pour provoquer des envolées, comme si nous étions de la police et que nous les regardions toujours comme des voleurs. Ce qu'ils étaient alors, prêts à tout pour échapper à la misère.

Mudlark n'est pas un métier. Aujourd'hui pas plus qu'hier. Aujourdhui, to go mudlarking est une activité de loisir. Sans but lucratif, du moins avoué, car il se peut que la trouvaille ait un prix, ou les honneurs d'un musée de Londres. Avec mention du lieu, et surtout de l'inventeur. Voilà qui motive. Qui donne des ailes. Des idées. Un but dans la vie. Ou ce qu'il en reste. Mais les Mudlarks ne sont pas tous retraités. Il y a parmi eux des cadres, des artistes. Partageant la même passion. Une passion qui se transforme parfois en folie. C'est l'occasion qui fait le larron. Du larron un Verrès quand il garde pour lui le trésor qu'il a déniché.

Les Mudlarks le savent, il faut obligatoirement une licence (délivrée par le Port de Londres) et respecter différentes règles. Tout objet ayant une valeur monétaire ou historique importante doit être déclaré aux autorités. Mais c'est une définition assez vague, assez lâche, et la pratique, comme le détectorisme d'ailleurs, est moins encadrée qu'en France. Libéralisme oblige. Et particularisme aussi, diront certains. Qui parlent d'un loisir so british.

Mudlarking n'a pas d'équivalent en français. Il n'y a pas de mot. On ne trouve guère que des périphrases. Imprécises et lourdingues. Est-ce à dire que le mudlarking est un phénomène typiquement anglais ? Comme le détectorisme. Qu'on peut expliquer par une moindre présence de l'État, par les inégalités inhérentes à la société anglaise, par la pauvreté endémique, mais aussi par le besoin, typiquement anglais, d'appartenir à un club ? Ainsi existe-t-il des clubs de mudlarks comme il en existe de metal detectorists, des communities of bottle diggers (collecteurs, collectionneurs de bouteilles et de verres polis) ou de beachcombers (batteurs de grèves ou écumeurs de plages ramassant tout ce qui traîne, objets perdus ou jetés par les baigneurs, ou apportés par la mer).

C'est chez les Britanniques un sport national, comme le foot et le rugby, plus exactement comme le cricket. Et plus démocratique. Le mudlarking n'est pas réservé à une élite. On n'a pas besoin d'appartenir aux classes les plus pauvres pour le pratiquer. Ni d'être le plus maigrelet, le plus guenilleux, le plus sale des gamins. Ceux que l'on voit aujourd'hui, que je vois de plus en plus sur mon fil d'actualité (merci les algorithmes!) sont de tout âge et de toute condition. Mais toujours du Royaume-Uni. Ils ne ramassent pas les mégots pour récupérer le tabac, ni les crottes de chiens pour les revendre à des tanneries. Ce qu'ils veulent, c'est qu'on les voie en train de fouiller la boue, d'en extraire la chose, et que cette chose soit sur Facebook ou Instagram. Comme find of the week. Et pourquoi pas du siècle. Cela pour nous faire rêver. Et baver.

Et si par bonheur elle doit se retrouver au London Museum, dans les 350 mudlarked objects de l'exposition qui a pour titre Secret of the Thames, ils n'en seront que plus fiers.

Léo, mon petit-fils, a trouvé ce tesson en octobre dernier sur la plage de Nerja, près de Malaga. Merci à lui.

Léo, mon petit-fils, a trouvé ce tesson en octobre dernier sur la plage de Nerja, près de Malaga. Merci à lui.

Partager cet article
Repost0
27 octobre 2025 1 27 /10 /octobre /2025 08:52

C'est ma dernière découverte. Au sortir du musée archéologique d'Héraklion. Il était 13h, nous avions faim (l'archéologie, ça creuse!), nous consultions le menu du jour. Qui était apparemment celui de tous les jours, avec des plats qui n'étaient servis qu'en grec. Je lis le grec, mais je ne le comprends pas forcément. Surtout le grec moderne. Et la jeune serveuse, avec le peu d'anglais dont elle disposait, était incapable d'expliquer en quoi consiste cette fava santorini dont le nom m'avait accroché et mis l'eau à la bouche.

C'était une entrée, une des dix entrées que le restaurant proposait, mais elle n'avait pas les mots pour nous dire si c'était du poisson, ni a fortiori quel poisson. La musique qui gueulait (pour personne, nous étions les seuls clients) ne l'aidait pas dans sa tâche, et le geste qu'elle finit par faire pour nous décrire la chose était tout juste propre à noyer le poisson, si c'en était un.

Un gros ?

Pour répondre à celui qui insistait, elle s'en remit à la gestuelle.

La langue des gestes, je ne l'oublie pas, n'a rien d'universel.

Une main retournée, en Tunisie, c'est la paume qui interroge, qui demande à celui qu'on rencontre par hasard, qu'on s'étonne de trouver à cet endroit, ce qu'il fait là.

En Grèce, il y a ce geste de la main qu'on appelle mountza ou moutza, ou encore faskeloma. La plus traditionnelle et la plus grave des insultes. L'équivalent d'un doigt d'honneur, du doigt mais ce sont les cinq qu'on écarte, toute la main qu'on avance vers le visage de celui qu'on veut insulter. La paume qu'on lui jette en quelque sorte à la figure. L'autre bien sûr reçoit cela comme un affront, interprète cela comme une menace, et y répond comme il faut.

Ce n'était pas cela, même si j'agaçais la jeune fille. Sans doute maudissait-elle ce vieux con dans son for intérieur, et les autres Gaulois qui ricanaient. Ou qui s'impatientaient. En se bouchant ostensiblement les oreilles.

Ce n'était pas ce geste grossier, le pire geste qu'on puisse faire en Grèce, mais une manière de répondre à ma question, une façon de dire oui, un gros poisson et plat.

Comme la musique hurlait de plus belle, nous plantâmes la demoiselle et la laissâmes avec son gros poisson plat qui était en réalité, nous l'apprendrions plus tard, plus loin, dans le premier restaurant venu et qui serait par conséquent le second, et le bon, un houmous sans tahiné ni pois chiches mais avec des pois cassés jaunes de Santorin. Ils donnent une onctueuse tartinade, si vous l'aimez froide, en mezzé, ou une non moins savoureuse purée si vous préférez la fava tiède ou à température ambiante, en accompagnement de votre plat principal.

C'est ainsi qu'elle nous fut servie dans le second restaurant, et je trouvai cela excellent. Sans doute parce que j'appris, en l'attendant, et en consultant mon portable, que ce pois jaune appelé fava de Santorin, gesse clymène ou Lathyrus clymenum L., pousse à l'état sauvage dans tout le bassin méditerranéen. Qu'il est cultivé en Grèce, à Santorin. Cela depuis plus de 3500 ans. Les fouilles archéologiques d'Akrotiri, au sud de Santorin, ont révélé, ajoute mon portable, des fèves remarquablement conservées.

S'agit-il de fèves ou de ces fameux pois jaunes ? Je me demande. Pas longtemps, car la fava est sur la table.

Ce qui est certain, me dis-je en la dégustant, c'est que le mot vient du latin faba. Ce qui lui donne à l'évidence plus de goût. Un goût de passé. D'enfance retrouvée. Même si je n'ai pas grandi là. Mais j'aurais pu. J'aurais dû. Au lieu d'espérer que le brouillard enfin se lève. De chercher en vain une issue à l'hiver qui s'attardait, en ce temps-là, dans les Vosges. J'aurais dû choisir l'été pour naître. Ne pas attendre la Maison Romaine, cette folie, cette villa pompéienne qui serait, pour quelques années encore, la Bibliothèque.

Comment n'y ai-je pas pensé ? Mon instinct m'aurait-il abandonné ? Aurais-je perdu mon flair ? J'aurais dû, en voyant fava santorini sur la carte, penser aux fèves (de Séville, à longues cosses, ou d'Aguadulce, à très longues cosses) que je sèmerai comme chaque année dans mon jardin familial et à la Sainte-Catherine, et que je mangerai juste cueillies en mai, crues avec du beurre ; ou mettrai comme févettes dans ma salade niçoise ; ou cuirai avec des patates ou en purées pour les dernières, avec de l'huile d'olive et de la sarriette.

L'émotion passée, je ne saurais dire ce qui rendit cette fava à ce point délicieuse, si c'est l'huile d'olive de Crète dont on l'avait arrosée, les oignons finement hachés et les câpres qui la décoraient, ou bien l'archéologie et l'étymologie qui en rehaussaient pour moi le goût. Ou de savoir que cet aliment, riche en protéines, fibres et glucides, était un des piliers de l'alimentation dans l'Antiquité, et qu'il reste aujourd'hui prisé pour ses vertus nutritionnelles. Parfait en période de jeûne et dans un régime végétarien, il peut remplacer la viande quand il est combiné à des céréales pour compléter les acides aminés essentiels. En outre, il lutte efficacement contre le mauvais cholestérol.

 

Mais il n'y a pas de mauvaise Grèce, pensais-je en finissant ma fava.

 

Ni de chose insignifiante. Ce plat de lentilles, je l'échangerais contre quoi ? Si l'on me donnait le choix. J'avoue que je ne trouve pas.

FAVA SANTORINI
Partager cet article
Repost0
21 octobre 2025 2 21 /10 /octobre /2025 08:39

Un mot m'a réveillé ce matin, le mot jacaranda.

j'entendais une explosion de couleurs, de saveurs et qui fait pschitt.

Ce fruit (dans mon rêve c'était un fruit) ne tenait pas ses promesses, il faisait mentir son nom. Il ne donnait rien, noyé qu'il était et contaminant les autres fruits. Les rendant insipides. Gâtant ma salade. Gâchant la fête. C'est sur cette déception que je me suis réveillé. Et passablement en colère. Remonté contre les mots et ce qu'ils donnent à voir : à croire. Et surtout contre moi.

Je m'en voulais d'avoir mis ça dans ma salade. De ces fruits dont personne ne voudrait. J'ai beau chercher dans la faune. On n'est pas intéressé par cette gousse ligneuse et arrondie -oblongue exactement, ou ovale- contenant de nombreuses graines fines. Un fruit de couleur marron, peu voyant et difficile à ouvrir, cela n'attire pas. Les plus curieux d'entre nous sont même rebutés par ce fruit déhiscent en forme de cosse d'environ 5 à 7 cm et n'en mangeraient pour rien au monde.

D'abord il faut aimer le mauve. J'ai, je l'avoue, la même aversion que Michel Pastoureau pour le violet. Pas pour les mêmes raisons, sans doute, mais je me sens aussi agressé que lui par cette couleur. Et je ne voudrais pas cet arbre exotique comme décor. Je sais ce que cache cette splendide floraison bleu lavande. Elle n'illuminera pas mes journées. Je ne me vois pas supporter l'odeur d'urine, vivre dans l'idée que tous les ivrognes du quartier se sont donné rendez-vous dans ma rue, qu'ils viennent pisser chez moi.

Ce Jacaranda mimosifolia originaire d'Argentine, de Bolivie, ne supporte pas le froid : il n'a pas sa place dans mon jardin.

 

Pourtant, c'est du jacaranda que je goûtais ce matin, de ces fruits dont personne ne veut. De ces fruits si peu goûteux que je mettais dans ma salade. Et qui la rendaient insipide.

Comment expliquer cette déception ?

Quelle en est l'origine ?

 

Je n'ai pas lu le second roman de Gaël Faye, mais je sais de quoi il retourne. Où il retourne, avec ce livre. Je l'ai entendu parler du Rwanda. Du génocide des Tutsis. Expliquer le titre. Le jacaranda, disait-il, est « un arbre tutélaire qui porte, des racines aux branches jusqu'aux fleurs, l'idée de transmission ». Je sais de quoi il est la métaphore, le symbole.

Le mot ne vient pas de là. Je l'ai peut-être entendu ailleurs. Trouvé tout simplement joli, cueilli, et rangé aussitôt dans mon herbier de mots. Si jamais l'écriture artiste me reprenait, je le glisserais pourquoi pas dans un texte.

Ou il apparaîtrait de lui-même dans un rêve : par la volonté de mon inconscient et là, il faut écouter ce qu'il a à me dire. Et si, comme je le crains, le fruit ne se laisse pas ouvrir, tenter par tous les moyens de le faire parler.

 

Jacaranda n'est pas de ces termes obscurs, de ces vocables dépourvus de sens et néanmoins puissants comme nos Abracadabra ou Hocus Pocus. Le mot signifie quelque chose, et il ne faut pas être grand prêtre, prophète ou sibylle pour interpréter cet oracle. Le message que m'envoyait ce matin mon inconscient n'a rien d'énigmatique. Il suffit d'interroger le passé proche. En commençant par la Crète dont je reviens juste.

 

Le mot vient sûrement de là, des bougainvilliers et des flamboyants que nous y avons vus. Flamboyants rouges pour la plupart, mais il y en avait aussi des bleus. Devant lesquels nous hésitions, si je me rappelle bien, entre le lilas et l'arbre de Judée. Mais ce n'était pas le lieu, ni surtout la saison.

J'avais oublié ce flamboyant bleu si c'est bien lui que nous avons vu en Crète. Ce Jacaranda appelé aussi Poui noir, Nupur ou fougère ou arbre à huîtres en référence à la forme de son fruit. Jusqu'à ce matin. Jusqu'à ce que son nom me réveille. Un nom haut en couleurs et qui ne tenait pas ses promesses. Un fruit insipide qui contaminait ma salade et ruinait mon dessert. Et mon sommeil, puisque c'est sur cette déception que je me suis réveillé. À 5h du matin. Et levé, en colère contre ce fruit, et surtout contre moi.

Est-ce que cela vient de Loutro où Jaco accueille le touriste fraîchement débarqué ? Ce perroquet qui mord si on le touche explique-t-il les aras les toucans que j'entendais à 5h jacasser dans ce nom, ce jacaranda haut en couleurs et si pauvre en goût ?

Est-ce enfin la Greek Salad mangée hier soir, préparée avec de l'huile d'olive de Crète et des olives noires (Throuba) de Thassos, avec des tomates, des poivrons, des oignons rouges du jardin (familial) qui font durer l'été et ses plaisirs jusqu'à cette fin octobre, qui font qu'on s'y croirait presque ?

Ou la légère déception qui fait que cette salade comme là-bas n'a pas le même goût, malgré la mer qu'on a aussi, et l'été indien depuis notre retour ?

JACARANDA
Partager cet article
Repost0
16 octobre 2025 4 16 /10 /octobre /2025 08:49

C'est d'elle qu'elle parle. L., comme elle l'appelle. Dans ce petit livre qui paraît, comme les deux précédents, aux belles éditions isabelle sauvage. Sous ce titre : Parages suivi de Arantèles, filandres, freluches.

C'est L. que l'on retrouve là. En rase campagne. Où d'autres connaîtraient une défaite, ou se sentiraient abandonnés, Françoise Louise Demorgny nous fait visiter ces parages où elle est née, où elle a grandi, avec pour compagnie la nature, les animaux de la ferme, et pour horizon la forêt. Ses bois, elle dit. Et juste après la Belgique. L'autre frontière.

On avance par âges. Comme s'il fallait remotiver le titre. Apporter la preuve. La preuve par l'étymologie. Faire ce que font les enfants quand ils découvrent le langage. Quand ils reçoivent les mots comme autant de noms propres.

Un nom propre se reconnaîtrait au fait qu'il n'a pas de contraire. Si c'était le cas, ce ne serait pas vrai de parages. Synonyme on l'a dit de rase campagne. Et qui a pour contraire, dès le début et encore aujourd'hui, la mer.

« Que sait-elle, L., de la mer ?

Elle a quatre ans au fond de son Ardenne.

Elle ne connaît même pas le mot. »

Elle aurait pu l'apprendre. Elle n'y arrive pas. Ce n'est pourtant pas difficile : « allez, c'est pas la mer à boire. » C'est pourtant et cela restera impossible. Malgré Rimbaud et son bateau ivre. L. ne se baignera jamais « dans le Poème de la Mer ». Cette ivresse majuscule, elle ne la connaîtra pas.

Fille d'un rafistoleur de clôtures, L. ne saurait aimer cette absence de limites. Ce soi-disant infini qui est notre vraie prison, comme dit à peu près Giorgio Caproni dans son beau poème. C'est du moins ainsi que je l'entends. Cet infini comme on l'appelle. Et dont on peut se sentir prisonnier.

Toutefois, si je la lis bien, je comprends que ce n'est pas l'horizontalité qui l'angoisse. Je projette sans doute ma propre claustrophobie. Celle que j'éprouve très vite quand je marche dans les marais d'ici, ceux qui ne sont plus mouillés et que le maïs a envahis, et que je cherche en vain un paysage. Quelque détail au moins qui accroche le regard, qui m'empêche de tomber dans le vide. Ou au moins un nom sur la carte. Un nom à me mettre sous la dent et que je puisse ruminer à loisir.

J'entends aussi que ce n'est pas là qu'il faut regarder. Du côté de la mer. Elle est trop loin. Il y a trop longtemps qu'elle s'est retirée. C'est « sous la peau de la terre » qu'il faut se risquer. C'est là que « Des mondes font mémoire » :

« Sous la ligne de partage de l'air.

L'invisible s'abrite sous cette frontière. »

« Dans l'argile dorment les étangs de toujours, étangs des Moines, des Vieilles Forges ou du Bois des Longes. Leur lumière trouble les distances, les repères, multiplie le ciel et les sortilèges, égare la raison. »

C'est là qu'il faut chercher. Dans ces lieux dits et à dire pour celle que la verticalité de la mer effraie. L. lui préfère cette profondeur. Cet enracinement éphémère, l'espace d'un texte.

Si l'eau est bien dans ses rêves, ce n'est pas et ce ne sera jamais la mer. Ce seront toujours les eaux noires : les étangs, et la flache, avec sa voyelle.

C'est là qu'elle retourne, avec ce livre. Et aux jeux de l'enfance. Quand elle découvre un mot nouveau, un nom qui est un signe vide, un signifiant absolu qu'il faut remotiver.

C'est exactement ce que fait Françoise Louise Demorgny avec Arantèles, filandres, freluches.

Pour à la fin -enfin- « habiter son nom ».

Parages
Partager cet article
Repost0
11 octobre 2025 6 11 /10 /octobre /2025 09:38

On sait, par les Actes des Apôtres (chapitre 27) que le centurion nommé Julius, de la cohorte Augusta, une fois l'embarquement pour l'Italie décidé, n'écoute pas les prisonniers qu'on lui a confiés.

Celui qui est né Saul, probablement à Tarse en Cilicie, et qui se fait appeler Paulus, qui a choisi un cognomen romain mais signifiant «petit», «faible», «peu considérable», il ne l'écoutera pas.

Après avoir abordé à Sidon, puis débarqué à Myre en Lycie où le centurion avait trouvé un bateau d'Alexandrie en partance pour l'Italie, ils avaient longé la Crète, trouvé un endroit appelé « « Bons Ports », près de la ville de Lasaïa, mais le port n'était pas adapté pour y passer l'hiver. Paul avait beau l'avertir, que la navigation ne se ferait pas sans dommages ni beaucoup de pertes, non seulement pour la cargaison et le bateau, mais encore pour leurs vies, le centurion faisait davantage confiance au pilote et à l'armateur qu'aux mots de ce Paulus. Des mots de peu.

Ou qui seraient déjà, qui sait, dans le style de saint Paul (et des écrivains du Nouveau Testament) tel que l'entendra Renan, comme « l'improvisation étouffée, haletante, informe, du "glossolale". […] Ils ne savaient pas parler. Le grec et le sémitique les trahissaient également. De là cette énorme violence que le christianisme naissant fit au langage. On dirait un bègue dans la bouche duquel les sons s'étouffent, se heurtent et aboutissent à une pantomime confuse, mais souverainement expressive. » Ernest Renan, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Calmann-Lévy, 1949, p. 513.

Vestiges d'une oralité première ou invention d'une langue universelle, non écrite, langue du cœur ou inspirée par Dieu, je ne saurais dire.

Et je ne parle pas de la poésie sonore que m'a fait découvrir Adriano Spatola. En m'invitant chez lui. Avec les poètes del Mulino di Bazzano. Dont je goûtais, à l'époque, les glossolalies.

Pauvre dans son expression, mais suscitant d'innombrables commentaires, posant une infinité de questions, écrivant à peine, mais toujours repris, cité, plagié, pillé, tel nous apparaît Paul aujourd'hui.

Ce qui est sûr, c'est qu'on reprend avec lui la mer, afin d'atteindre, si possible, Phénix, « un port de Crète ouvert à la fois vers le sud-ouest et le nord-ouest », et d'y passer l'hiver.

Mais le vent en décide autrement, un léger vent du sud d'abord puis, venant des hauteurs de l'île, le vent d'ouragan qu'on appelle euraquilon. Ce vent s'étant déchaîné, le bateau est emporté, ils partent à la dérive. Le navire s'échouera sur l'île de Malte.

De cette histoire agitée la morale est évidente : le centurion nommé Julius aurait mieux fait d'écouter l'Apôtre, de le suivre.

 

 

Nous, nous arrivons enfin à Loutro où Coco souhaite la bienvenue à ceux qui descendent du bateau. Mais ne le touchez pas, précise la pancarte accrochée à la cage du perroquet, « IL MORD!!! ». En revanche, ils peuvent caresser du regard voire de la main ce qui dans les magasins de souvenirs porte bonheur et leur évitera au retour le mal de mer, œil bleu ou phallus multicolores qui poussent comme le raisin, en grappes. C'est la saison, la saison touristique et elle n'est pas terminée. Le vent non plus ne s'est pas calmé, qui descend visiblement des Montagnes Blanches et fait les vagues aussi hautes. Alors ils peuvent, s'ils craignent déjà le retour, s'acheter une amulette ou un porte-clé. Ou tâter de ce que propose le petit bateau devant le restaurant, de ce fresh fish et de cette greek salad afin de repartir lestés. Ou passer leur chemin. Comme nous pour grimper un peu et continuer vers l'ouest.

 

 

Où nous ne tardons pas à rencontrer les ruines de cette ville dont le nom signifie à la fois « phénix » et « palmier ». La couleur des plumes et aussi l'oiseau. Et, pour le palmier, non le dattier (Phoenix dactylifera), mais le palmier de Crète ou palmier de Théophraste (Phoenix theophrasti Greuter), une espèce endémique présente aussi en Turquie. Un symbole de longévité. Et représentant, comme le phénix, la victoire sur le temps.

 

 

Ce qui n'est malheureusement pas le cas. Phoenix est un amas de ruines, la ville ne s'en relèvera pas. L'oiseau fabuleux ne renaîtra pas de ses cendres. Même s'il continue de vivre dans l'univers imaginaire du jeune public, manifeste dans la série Harry Potter de J.K. Rowling, invisible mais omniprésent dans la trilogie Hunger Games de Suzanne Collins, le Phénix a fait son temps.

 

 

L'oiseau, car le palmier a encore de beaux jours. On l'espère. Et on fait en sorte de le protéger. Ce palmier de Théophraste est un palmier indigène, mais il faut attendre 1967 pour qu'il soit décrit et classé comme espèce. Il tire son nom de Théophraste (c. 320-300 av. J.-C.), l'auteur des Caractères qu'imita La Bruyère, et qui fut aussi, avec l'Histoire des plantes -et Des causes des plantes- pionnier de la botanique. Dans son inventaire raisonné des plantes, il s'intéresse à l'autre palmier originaire d'Europe, au Palmier nain ou faux palmier doum (Chamaerops humilis) qui se trouvait à l'état spontané dans plusieurs stations de Crète et même prospérait au IVe siècle avant notre ère.

Des fruits il écrit qu'ils sont, chez certaines espèces « aussi petits que des pois chiches » (§ 6), avant de préciser (§ 11): «Ceux des palmiers qu'on dit nains (chamaerripheis) constituent un autre genre, en quelque sorte homonyme [s .e. des palmiers à stipe]. Quand on leur a coupé le coeur, ils continuent à vivre; coupés à ras des racines, ils forment des rejets. Ils se distinguent à la fois par leurs fruits et par leurs feuilles : ils ont la feuille plane et souple, ce qui permet de l'utiliser pour tresser couffins et paniers. Communs en Crète, ils le sont encore plus en Sicile».

Pline (X111, 39), à qui Linné a emprunté le nom générique du Palmier nain, se borne par ailleurs à résumer Théophraste: «Les Grecs nomment chamaerops un palmier bas à feuilles plus larges et plus souples très utilisées en sparterie, qui abonde en Crète et plus encore en Sicile».

Absent aujourd'hui de tout le monde grec, on peut l'acheter (comme partout) dans les jardineries. Si l'on veut ajouter une touche exotique à son jardin. Et même en ligne.

Comme le palmier dattier de Crète d'ailleurs, de Turquie le plus souvent. De Gölköy: le nom sous lequel on vend (en pot de 2 ou 3 litres) ce « petit palmier dattier turc aux feuilles gris argenté, résistant à l'humidité et au froid. -12°C. »

Des palmiers de Théophraste, nous en verrons de magnifiques à Prévéli, en remontant le Mégalopotamos, le « grand fleuve » qui se jette dans la mer de Libye.

 

 

Ce phénix-là au moins aura survécu. Contrairement à l'oiseau mythique.

Il survit aussi dans la toponymie. Dans Finix et aussi Finikas, des noms qu'on trouve sur la carte, qui gardent le souvenir de la cité antique (comme Loutro des « bains » ou « thermes » qu'il y avait là). Mais ces traces, bientôt, ne parleront plus à personne.

C'est ce qu'a compris Anastasia, notre jeune et adorable guide. Qui a quitté la philologie pour promener les touristes. Des touristes pressés de faire des photos, des selfies dos à la mer ou les pieds dans l'eau. Ou de se trouver un restaurant pas trop loin de la plage.

 

 

PHOENIX
Partager cet article
Repost0
21 septembre 2025 7 21 /09 /septembre /2025 07:26

 

J'ai appris récemment de ma mère que lorsqu'elle me promenait, dans mon landau, je regardais les feuilles et parlais aux arbres.

Dans quelle langue, elle ne me dit pas, et je ne lui demande pas. Je sais. Que les arbres et moi on se comprenait. Qu'ils voyaient clair dans mon babil. Et que j'entendais parfaitement cette « langue archaïque » que murmurent les feuilles. Et qu'elles me chuchotaient. Nous n'avions pas besoin de traduire. Les arbres et moi nous parlions la même langue.

Cette langue, j'hésite à l'appeler « langue mère ». La seule chose dont je sois sûr, tant d'années après, c'est que cette langue n'était pas la langue de la mère.

La mère, quand elle me parlait, et quand aujourd'hui elle s'adresse à moi, c'est pour me demander si j'ai de la colle aux fesses, ou carrément de bouger mon cul.

Quand plus tard j'irais en forêt, dans la grande forêt des contes, ce ne serait donc pas pour rencontrer la fée, pour la retrouver. Je n'ai pas attendu Robert Walser pour savoir que les fées sont des marâtres, des mères qui abandonnent le gamin qui est toujours dans leurs jupes, qui a tellement peur du monde, ce Petit Poucet si collant elles l'envoient balader, elles se débarrassent comme ça de cette glu, en le perdant, dans ce qu'il appelle un peu vite ses bois. Qu'il connaît soi-disant comme sa poche. Où il irait les yeux fermés. La mère quand elle lui parle c'est pour lui ouvrir les yeux. Pour son bien elle dirait.

Voilà la morale du conte. De ce conte que Robert Walser a intitulé La forêt de Diaz. Il se trouve dans ses Microgrammes : dans Le Territoire du crayon.

Diaz, c'est Narcisse Virgilio Díaz, dit aussi Narcisse Díaz de la Peña. Qui a rejoint le groupe de l'école de Barbizon et peint des paysages où l'on reconnaît les sites qu'il affectionnait, dans la forêt de Fontainebleau.

La forêt de Diaz est donc d'abord un tableau, un petit tableau, une idylle virgilienne mais aussi un miroir pour celui dont le second prénom est Narcisse et qui n'a pas oublié la mare près de laquelle il s'était endormi. Et où une vipère l'a piqué à la jambe. C'est un cauchemar récurrent dans sa peinture. Un pilon qu'on entend, derrière le « charmant coloriste ». Un pilon qui résonne dans l'ancienne auberge Ganne. Et chez Walser. Du moins est-ce ainsi que je lis cette petite prose.

Où je retrouve avec bonheur le choeur antique des arbres, le chuchotis des feuilles. Et, dans ce qu'elles me murmurent, cette « langue archaïque » que j'entendais dans mon landau. Et à quoi je répondais. Naturellement.

Cette langue que nous parlions, les feuilles et moi, n'est pas ce qu'on appelle la « langue mère ». D'ailleurs Walser ne dit pas Ursprache, mais Urweltsprache. Cette langue n'est donc pas seulement archaïque, elle est aussi « mondiale », « universelle ». C'est la langue de la forêt, de la forêt primitive (Urwaldsprache), la langue de l'origine, compréhensible par tous, à commencer par le petit qu'on promène dans son landau. Celui-là regarderait encore les feuilles et parlerait aux arbres si la mère n'avait pas mis fin à sa rêverie avec son parler vrai. Son parler « net ». C'est-à-dire « allemand ». Entre les deux la frontière est mince. Entre deutsch (« allemand ») et deutlich (« clair et net »). C'est ce que m'expliquait Martin Rass. Que je remercie ici. La mère, j'ai compris, le réveille avec son parler « net ». Elle le sort de son rêve. Elle l'arrache au choeur antique des arbres, à cette langue naturelle qu'on parlait sans l'avoir apprise, à cette langue qu'ils parlaient, les feuilles et l'enfant, celui qui ne parle pas, ils la parlent jusqu'à ce que la mère interrompe ce rêve avec son allemand. Le voici donc jeté dans la vraie vie, l'enfant, ça lui apprendra. Et d'abord à marcher. À se débrouiller tout seul. Dans le monde qui est aussi une forêt. Une vaste forêt. C'est la leçon du conte. Et de ce microgramme.

Où l'on retrouve le merveilleux des contes avec la forêt. Mais aussi la cruauté. Comme dans Hänsel und Gretel par exemple.

Où l'on retrouve le romantisme, mais confronté à l'aspect terre-à-terre, pragmatique, proche du « parler vrai » de la mère.

La mère qui n'est pas la fée qu'on attendait -et qui attend aux fontaines, qui nous attend, nous appelle et nous l'épousons, fatalement-, mais la marâtre, celle qui nous abandonne dans la forêt pour nous apprendre à vivre.

 

J'ai pensé, en écrivant mon texte, à ceux qui pratiquent la sylvothérapie, ou qui sont tentés par le « câlin aux arbres ». Je voulais les avertir, avec ce petit conte. Leur dire que le Tree hugging comporte des risques. Outre les guêpes qu'on dérange en enlaçant un tronc, les frelons, les fourmis rouges qu'on excite, il y a une mousse redoutable, un lichen quand on a la mauvaise idée d'embrasser un chêne, les tiques responsables de la maladie de Lyme, les chenilles processionnaires et les terribles démangeaisons qu'elles provoquent, l'oedème, le choc anaphylactique : un choc allergique majeur pouvant engager le pronostic vital. Voilà ce qu'on risque avec son « bain de forêt », mais je m'égare, je crois, et je vais perdre mon lecteur s'il m'a suivi jusque là.

 

 

La langue mère
Partager cet article
Repost0
30 août 2025 6 30 /08 /août /2025 10:20

Témoin de voyage ou objet porteur de croyance, je ne saurais dire. Ni même si elle est percée.

Si elle a été percée intentionnellement, ou si ce sont des stigmates d'usure : des polis et cassures liés au ressac.

La preuve s'il en fallait que ce coquillage était déjà mort quand son test a été ramassé. Que c'est la coquille -sa forme, sa couleur- qui intéressait les collecteurs. Ce n'est pas la valeur alimentaire du coquillage qui lui confère son statut de parure. Si parure il fut.

 

Il ne serait pas seul, il composerait avec ceux du même dépôt, du même gabarit, et avec les nasses des assemblages, ils décoreraient les murs de la villa. Voyez les buccins et les nasses trouvés sur le site du Châtelet.

Ces coquilles, à l’instar des parures préhistoriques, ne sont pas issues du recyclage de coquillages consommés. La présence de perforations naturelles et leur aspect roulé témoignent de leur collecte à l’état d’épave.

Ces coquilles ne quittent la grève -le sable coquillier où on les ramasse- que pour rejoindre la plage colorée où on les attend encore.

Où elles auraient pu composer un beau décor. Si elles étaient arrivées à destination, aux thermes sinon au terme. Car le voyage ne s'arrête pas, la preuve ce texte qui le continue à sa manière, un peu décousue mais c'est aux archéologues de lui donner sa forme, et pour commencer de leur trouver une place, à ces buccins et à ces nasses, dans le décor à incrustation de coquillages qu'elles rappellent. Qu'elles appellent. De faire que reviennent les beaux jours de l'Armorique romaine. Bien après que la mer s'est retirée. Et loin désormais du trait de côte. 88, 4 km exactement. Soit 1h22. C'est à eux de dire. Quel bord de mer elles auraient pu composer, ces coquilles. Quelles abysses domestiques. Joliment domestiquées. Débarrassées des monstres qui nous hantent. Ce qu'elles auraient pu représenter pour les divinités marines. Qui auraient trouvé là non seulement un asile, mais aussi des instruments. Dont ils joueraient rien que pour nous. Une conque dans laquelle ils souffleraient, comme Triton dans sa trompe, pour apaiser la mer déchaînée.

 

Isolées et percées, ces coquilles nous orientent plutôt vers un contexte funéraire, nous ramènent aux sépultures où elles sont souvent présentes, parfois en contact direct avec le défunt.

 

Je parle de la coquille de buccin découverte dans ce qui était encore chez moi, à Saint-Romans-lès-Melle.

Si les restes coquilliers sont nombreux, le long du littoral atlantique, où ils font partie du décor et servent à la décoration, quand ce n'est pas à boucher les trous avec le mortier ou à combler les ornières, je ne m'attendais pas à trouver un buccin à cet endroit. Dans les reliefs de repas, ou tout bêtement karstiques, comme cette petite cavité au pied de la falaise où les propriétaires précédents faisaient leurs brûlots. Protégés du vent et aussi des regards. Où ils jetaient ce qu'ils pouvaient. Les os, les coquilles. Et les souvenirs, avant qu'ils ne ramassent la poussière.

Ce buccin était-il un souvenir ? Rapporté de la mer et qui la rappelle, longtemps après qu'elle s'est retirée ? Je lui pose la question, et j'écoute la réponse, l'oreille collée à la coquille. Mais elle tarde à venir. Alors j'observe la chose. Je la caresse pour qu'elle continue d'exister. Je cherche des traces.

Si le trou -s'il y en a un- a été foré par un coquillage perceur, du vivant de l'animal, ou laissé par le Bernard-l'hermite (avec ou sans h) dans la coquille qu'il occupait.

Visiblement, les petits prédateurs carnivores l'ont oublié, et la mer, ni le temps, ne l'ont érodé. Ils l'ont juste poli, et c'est ainsi qu'il nous parvient. Lisse et blanc. Il a perdu ses couleurs, son brillant, il n'a rien à voir avec ces coquillages géants, nacrés, irisés que l'on rapporte des contrées lointaines. Il mesure moins de 10 cm. Ce n'est pas un gros bulot. Mais il est dur comme la pierre. On dirait un fossile. Et c'est ainsi que je l'ai reçu. Comme un fossile qui s'incruste dans le présent.

Le mien ressemblait à ça, à Saint-Romans. Je mangeais en compagnie des Néandertaliens. Ils avaient probablement trouvé un abri sous la roche en grande partie détruite par les carrières pour bâtir le Logis. Le manoir qui nous regardait de haut avec sa tour crénelée en demi-cercle.

C'est ce que me disait ce buccin, quand je l'écoutais. Ce que j'entendais aussi dans les aiguilles à chas, le fémur scié de renne. Débarrassé de sa viande, de sa moelle, l'os avait servi d'outil. Mais pour quels usages? Néandertal aurait inventé le couteau suisse ?

C'est ce que j'entendais encore dans la brèche. Comme on appelle cet amalgame découvert tout près. Avec ses deux mamelons qui sont des stalagmites en voie de formation, l'amas des stalactites, le mikado éparpillé que ma main quittait pour caresser les trois silex inclus dans l'argile. Leur tranchant régulier. Si peu émoussé.

Je touchais là visiblement un sol.

Comme les Néandertaliens, je collectionnais les fossiles. Je décorais ma grotte. Je faisais des installations dont le sens, hélas, échapperait à mes contemporains. Je vivais, comme tous les monstres, au fond de la mer. Dont je reviendrais un jour, peut-être, les bras chargés d'ammonites. Mais ils ne seraient plus là pour voir.

 

Les morts voyagent mieux que les vivants. C'est une évidence. Les contraintes du transport d’un animal utilisé frais ne sont pas les mêmes que celles du test coquillier, me disais-je en observant ce buccin. De même le message ou la symbolique qu’ils véhiculent peuvent être très différents. Mais, ne suffit-il pas d’extraire l’animal de son abri pour faire du coquillage une coquille ? 

 

Cette question ne parviendrait jamais aux oreilles de mes contemporains. Je pouvais donc dormir tranquille, l'oreille collée à cette coquille. Remonter le temps, grâce à cette amulette. M'arrêter au Bajocien, mon étage préféré. Habiter les abysses.

 

Avec ces buccins collectés à l'état d'épave. Qui n'ont jamais été incorporés dans les décors qu'ils étaient censés composer.

 

Certes, ils rappellent le milieu aquatique, mais le contexte mythologique nous échappe. Nous avons raté tellement d'épisodes. Impossible de dire à quoi ressemblait le lieu de vie des nymphes. Sinon en évoquant Florence Marie. Sa grotte à Honfleur.

 

Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les buccins n'ont pas été consommés. Ni celui, isolé, de Saint-Romans-lès-Melle. Ni les 172 trouvés sur le site du Châtelet. Dont l' analyse montre qu'ils n’ont pas été mangés.

 

Ces mollusques gastéropodes nécrophages ou charognards (on a le choix des termes) sont utilisés comme appâts pour la pêche (au cabillaud) depuis le Moyen-Âge, mais ils ne se consomment pas. On ne parle pas encore de bulots. Ces buccins ont été ramassés morts et dépourvus de leur chair. Leur dépôt semble intentionnel, et ce n'est certainement pas pour le plaisir de la collection. Devaient-ils accompagner les morts dans l'au-delà, ou servir à la décoration murale, je l'ignore.

La seule chose dont je sois sûr, c'est qu'il s'agit d'un buccin ou bulot Buccinum undatum. Cette espèce vit des bas niveaux de l’estran à la zone subtidale. Elle peut se pêcher à marée basse à la main, ou en zones immergées dans des casiers ou lors de dragages. C'est le développement des dragages, dans les années 1980, et l’abondance de cette espèce dans les dragues qui expliquent la présence des bulots dans nos plateaux de fruits de mer.

Ces buccins que ramassent les archéologues ne sont donc pas des bulots. Ils ne le seront jamais. Sans doute sont-ils arrivés trop tôt.

On les a jugés trop gros, trop baveux. Qui voudrait de ce gros escargot ? Trop cuite, la chose est caoutchouteuse. Pas assez, elle est gélatineuse et écoeure les plus affamés. Les moins délicats.

De ce carnivore on ne tâterait pour rien au monde. On a bien trop peur qu'il nous mange.

Quoi faire de ça ? Qui ressemble à un cornet musical. Qui pourrait faire un instrument de musique. Comme la conque marine pour Triton. Ou la trompe de Pan. On le trouve trop petit, cette fois, pour dompter nos peurs et domestiquer les abysses. De ça, aucune divinité ne jouerait. Ce mollusque gastéropode n'a pas sa place dans la mythologie.

Il n'est bon que pour le décor. Pour les décors peints à incrustations de coquillages. Et c'est sans doute à ça que servaient les 172 individus réunis sur le site du Châtelet. Avec les nasses.

Sont-ils de ces buccins du Poitou ? Donnent-ils (comme le murex qui est, si je ne me trompe, de la famille) la pourpre ? Selon L'Encyclopédie, 1re éd (texte établi par D'Alembert, Diderot, 1751, Tome 2, p. 455-456). Qui évoque abondamment M. de Réaumur.

Dont on peut lire aussi la communication à l’Académie royale en 1711 sur sa découverte d’une nouvelle teinture de pourpre à partir de gastéropodes ramassés sur les côtes du Poitou.

S'appuyer sur les expériences qu'il fit et les observations qu'il médita.

Boire jusqu'à plus soif de sa liqueur de Buccinum.

 

Rappelons ici une des utilisations oubliées du patrimoine côtier atlantique, la confection de teinture à partir de Nucella lapillus, aussi connu sous le nom de Pourpre de l'Atlantique, Pourpre petite pierre ou Bigorneau blanc, un prédateur carnivore et perceur de la famille des Muricidae. Une famille de mollusques gastéropodes marins à laquelle appartient un autre « coquillage à pourpre », Ocenebra erinaceus (Océnèbre, Cormaillot, Murex perceur, Bigorneau perceur, Rocher hérisson).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
25 juin 2025 3 25 /06 /juin /2025 06:30

C'est l'ambition mise dans de toutes petites choses. Dans un Bichon dont le monument dira à la postérité quel « Greffon de Malte » il était.

Ce type d'ambition apparaît comme un vil appétit d'honneurs, et le faiseur (ou poseur) a sa place dans les Caractères de Théophraste. Et dans ceux de La Bruyère. Dans sa galerie de portraits, il parle ainsi De la sotte vanité :

« La sotte vanité semble être une passion inquiète de se faire valoir par les plus petites choses, ou de chercher dans les sujets les plus frivoles du nom et de la distinction. »

Et il reprend l'exemple du Bichon :

« S’il lui meurt un petit chien, il l’enterre, lui dresse une épitaphe avec ces mots : Il était de race de Malte. »

Ce n'est évidemment pas notre AMINNARACVS. Dont le nom s'étale, mais ce n'est pas pour en mettre plein la vue. S'il y a ostentation, elle demeure discrète. Cette stèle n'est pas installée au bord de la route, elle n'interpelle pas le voyageur quand il entre dans la ville ou qu'il la quitte, elle ne sort pas de la sphère domestique.

Il s'appelait AMINNARACVS. C'est tout ce qu'elle nous apprend. Avec ce nom qui n'est pas d'un chien qu'on appelle pour qu'il revienne. Le temps qu'on dise AMINNARACVS, il aurait disparu. On ne donne pas des ordres à AMINNARACVS, on ne lui crie pas au pied. C'est un chien de compagnie, de bonne compagnie, de ceux qui vous accompagnent jusque dans la mort. Et après.

Et en silence.

« Les noms qu'on leur donne doivent être courts, afin qu'il soit facile de les appeler », écrit Xénophon dans L'Art de la chasse (VII)

« Il ne faut pas leur donner des noms trop longs, insiste Columelle (De l'agriculture, VII, 12, 13), afin qu'ils les entendent plus promptement lorsqu'on les appelle, ni de plus courts que ceux que l'on énonce en deux syllabes. »

Le maître d'AMINNARACVS ne les a visiblement pas écoutés. Si c'est bien le nom de son chien qui est écrit sous la niche où il apparaît, et non le sien.

Ce petit chien occupe en effet, dans la syntaxe iconographique funéraire, la place du mort. On s'attendrait à trouver, sculpté dans le marbre, non pas un chien couché, mais le portrait du défunt, un buste avec son nom et ce qu'il faut retenir de sa vie.

Or on n'est pas dans la poésie funéraire, il n'y a pas d'épitaphe, rien qui nous dise qui se cache sous ce nom de chien, ou plutôt au-dessus, quel humain si c'est comme on l'a cru d'abord le portrait du maître, son portrait en miroir. Et idéalisé.

Le chien est représenté en haut-relief à l'intérieur d'une niche au-dessus de l'inscription AMINNARACVS, et de façon très réaliste. Il apparaît de profil, à l'exception de la tête qui nous regarde, nous qui regardons. Une tête large, avec un crâne plat. Une queue courte. Le poil est assez dense. Un gros chat on dirait. Mais c'est un Bichon. Mâtiné de Terrier. Il a les oreilles triangulaires, dressées, du Basenji. On n'a pas besoin d'aboyer pour qu'il se taise. 

De ce chien la perte laisse un vide que cette stèle trouvée à Rome, dans les vignes où la famille avait son « casino », s'efforce de combler. Comme le Marquis Campana avec les collections qu'il expose dans sa villa-musée.

Le chagrin de celui qui reste (anonyme) est immense, c'est ce que raconte ce petit chien. Tout ce qu'il a à raconter. Ce petit chien allongé. Aussi long que son nom.

Gardien du foyer puis du tombeau, gardien muet car son nom -un unicum- n'a rien à nous dire, ni sur lui, ni sur la matrone ou le jeune homme à qui il était si puissamment lié. Fidèle comme un esclave dont c'est peut-être le nom qui s'affiche, forcément un peu grec, si ce n'est égyptien. On ne sait pas dans quelle langue il nous répondrait si nous lui proposions, comme promenade, de revenir à Rome, à cette villa Campana aujourd'hui disparue. Pour savoir de qui il partagea la vie, puis la tombe, qui sont ces inséparables. Ou d'aller à Cardiff, au National Museum of Wales où la stèle est exposée.

AMINNARACVS ne renvoie à personne d'autre qu'à lui-même, et s'il doit rentrer dans l'histoire, c'est dans l'histoire des émotions. Une histoire qu'il nous invite à écrire. Quand vers nous il tourne son visage.

AMINNARACVS
Partager cet article
Repost0
17 mai 2025 6 17 /05 /mai /2025 06:52

Cheminant le long de la rivière depuis Tonnay-Boutonne, nous arrivions au port. Au moment d'attaquer la montée vers les Nouillers, notre seconde étape, la petite troupe reprenait des forces. On posait son sac à dos, mangeait un gâteau, vidait sa gourde. Moi j'en profitais pour faire quelques photos.

Sur celle-ci, on voit, en haut du grand pilier, un sanglier. Il ressemble aux sangliers stylisés que l'on trouve sur certaines monnaies gauloises. Ou dans les carnyx, ces grandes trompes verticales dont le pavillon était une gueule ouverte monstrueuse, tête de dragon, de cheval ou de serpent, ou hure de sanglier. Les Celtes utilisaient les sangliers comme enseignes, comme étendards. Ils avaient une dimension sacrée, et une fonction similaire à celle des aigles de l'armée romaine. L'aquila, ou l'aigle romaine, est l'emblème des légions de Rome, et curieusement, cette enseigne est présente en bas à droite du grand pilier au sanglier. Si c'est le hasard qui a rapproché ici le sanglier gaulois et l'aigle romaine, on peut sans hésiter le dire objectif. Et le remercier avec ce petit texte. Avant de reprendre la route.

Gallo-romain
Partager cet article
Repost0
9 mai 2025 5 09 /05 /mai /2025 07:21

 Je crois bien avoir découvert le poiré dans la Vie de Sainte Radegonde: dans le régime qu'elle s'imposait. Un régime sec, n'était le piratium, le « cidre de poire » qu'elle utilisait, comme le miel, pour adoucir un peu son eau. Car elle ne touchait pas au vin pur, à l'hydromel ni à la bière brune, pas plus qu'elle ne mangeait de fruits, de poisson ou d'oeufs. Sa modestie le lui interdisait. Puis le voile, quand elle l'eut pris.

Moi-même j'optais pour la sobriété : je me contentais de goûter le texte de Venance Fortunat, de boire les paroles de cet Italien venu de la région de Trévise faire le troubadour à Metz, sans m'enivrer comme il fit. Je voyagerais dans ses mots et m'arrêterais avec lui dans le Poitou. Dans cette villa de Saix (au nord de la Vienne, non loin de Loudun) pour voir à quoi ressemblaient les repas de Radegonde. Ce qu'elle cachait sous son flado, un mot du vieux bas francique ou ancien bas francique (la langue des Francs saliens), une proto-langue, reconstituée car il n'en subsiste pas de traces écrites.

En revanche, ce dessert qu'elle ne s'autorise pas est une preuve. Que le mot était déjà entré dans la langue qu'on écrivait à la fin du 6e siècle, qu'il était décliné comme n'importe quel nom latin. Il est à l'ablatif, dans le texte de Venance Fortunat, fladone, c'est là-dessous que Radegonde cache un pain de seigle ou d'orge, « discrètement afin que personne ne le remarque ». Sous ce flan. Où l'on voit que ce mot du vieux bas francique ou ancien bas francique est arrivé jusqu'à nous. Jusqu'à nos assiettes, mais ce n'est pas exactement ce que l'on cherchait en observant la scène. Cette gourmandise de philologue ne doit pas occulter l'essentiel qui est la sainteté vers quoi elle marche. Et dont Venance Fortunat fait le récit dans la Vie qu'il lui consacre.

Manducabat occulte : « elle mangeait en cachette ». Étant dans l'obligation d'assister aux banquets (de chasse), de partager la table des hommes, leur lit, elle avait appris la dissimulation. Elle mangeait des lentilles et des fèves. C'était, contrairement aux venaisons dont raffolaient les hommes, viandes célestes. Sa façon -écoféministe, comme on la qualifierait aujourd'hui- d'éviter le barbecue.

L'homme chassait, et la femme n'avait alors, contre le prédateur, que deux solutions : la ruse et le miracle.

La ruse, on la voit pendant les repas, et quand elle fuit son époux, et qu'il la rattrape. Sans cesse. Celle qui s'enferme dans la prière pour échapper à sa prison. Quand la dissimulation ne suffit pas, Dieu envoie un miracle. Comme celui des Avoines, qui aurait eu lieu à Saix. Nous y sommes.

Je vous le raconte, brièvement, et je reviens au poiré. Qui adoucira aussi, je l'espère, ces mœurs qui nous paraissent aujourd'hui barbares.

Radegonde, princesse thuringienne devenue butin de guerre, puis reine des Francs quand Clotaire Ier, fils de Clovis, l'eut épousée, voulait quitter cette terre de Saix que son époux lui avait donnée. Traversant un champ, elle demanda au paysan qui labourait avant la semaille de ne pas révéler sa présence. Aussitôt le champ se couvre d’avoine, la reine et ses suivantes restent introuvables. Ce champ prêt pour la moisson au sortir de l'hiver, c'est un signe divin. Les cavaliers lancés à sa poursuite rebroussent chemin. Radegonde peut continuer sa route sans crainte et arriver à Poitiers, saine et sauve. Et s'attacher à Jésus-Christ pour toujours.

Cela ne nous éloigne pas du poiré. Qui est aussi un miracle, à sa manière. Un miracle dont j'aurais pu tâter quand j'ai chanté le poirillon, le fameux poirion Saint-Sauvant.

J'imagine que des poirions, il y en avait beaucoup, et de toutes sortes, dans ce qui restait des anciens bocages et au bord des routes qu'on empruntait à l'époque, et qu'ils donnaient une assez bonne « piquette ». Que de ces petites poires sauvages aigrelettes, issues des nombreux croisements et sélections du Pyrus pyraster, le poirier sauvage endémique de la région depuis la période gallo-romaine, on tirait des boissons à consommer rapidement, comme celles qu'on sortirait au moment des battages et qu'on appellerait poirés. Ou cidres de poires.

Là était le miracle. Un miracle que résume ce proverbe poitevin : « Il a tout perdu sauf les poires. » Un proverbe qui lui revenait en marchant. En suivant son chemin, ce chemin creux et en fouillant les haies. Où il cherchait peut-être la trace de ces petites poires sauvages dont on fait le poiré. Dans cette phrase qu'exhumait Ulysse Dubois, et qu'il ne m'expliquait pas, « les poires » avaient pris la place de « l'espoir ». Sans en changer la structure, ni le sens. Quand on a tout perdu, il restera toujours les poires. Des poires à cuire ou à boire. Voilà le miracle.

Un miracle que rejouent pour nous ceux qui, dans ce Poitou, ont eu l'idée de sauver, et pas seulement de l'oubli, le poirion. Le poirion Saint-Sauvant, ou d'autres poires « paysannes ». Moins grosses (elles ont la taille d'une mandarine voire d'une noix), moins nobles, mais plus anciennes que les poires de bouche sélectionnées ou obtenues par les bourgeois et aristocrates jardiniers du 19ème siècle.

Je pense ici à Nicolas et à Élisa Biet. À Champagné-Saint-Hilaire, dans le sud de la Vienne. De ces poires rustiques ils font l'inventaire. Et un poiré de derrière les fagots. Mais qu'il faut boire assez vite. Sans attendre les prochains battages. Des battages qui ne reviendront pas. Il y a dans la bourgne ils gardent ce qu'ils ont cueilli toutes sortes de poirillons. Le poirion Saint-Sauvant et la variété Cardineau. Qu'ils utilisent principalement.

Leur bourgne n'est pas seulement le gros panier en paille tressée, de forme presque sphérique, où l'on conservait les poires ou les noix, c'est un véritable conservatoire. Où l'on trouve des pommes à croquer ou pour le cidre. Tout ce qu'ils ont pu sauver de pommes. Et replanter. Élisa et Nicolas Biet sont engagés dans un projet de valorisation des fruitiers anciens : ils regardent vers l'avenir. Avec les cerisiers, les pêchers, les pruniers, et les amandiers. Qu'ils ont arrachés à l'oubli et font refleurir.

Leur poiré, je vous le conseille. Voilà une diète que je vous recommande. Une cure que je vous prescris. C'est un breuvage miraculeux. Qui vous redonnera goût à la vie. Tout simplement.

Rien que d'en parler, j'ai le regard qui pétille.

 

Texte à paraître dans la prochaine livraison de L'Actualité Nouvelle-Aquitaine (été 2025).

 

  

Le poiré
Partager cet article
Repost0