Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
12 janvier 2024 5 12 /01 /janvier /2024 06:35

 

Oublions les vestiges sur lesquels elle est possiblement bâtie, le bas-relief dionysiaque au pressoir et la déesse Epona que l'on trouverait (comme à Thaims) si l'on regardait de plus près la façade et dans le blocage d'un mur, oublions les vignes qu'il y avait en bordure de l'ancien golfe des Santons, le sel qui en provenait, les voyageurs qui empruntaient la voie romaine et les cavaliers qui la gardaient, et regardons l'évaille.

 

L'égail c'est, avec son l mouillé, la rosée. Celle qu'on raballe, qu'on ramasse avec ses chaussures, ses bas de pantalon, quand on marche dans l'herbe le matin. Quand on se lève tôt, ou, plus fréquemment, qu'on ne sait où dormir.

On hésite un peu entre aigue et ève -entre oc et oïl-, puis on choisit. On opte pour l'évaille.

L'évaille, c'est le marais a bian, « à blanc », à nouveau sous les eaux, la crue tant redoutée. La mer retrouve ses anciens rivages.

 

C'est cela que regarde l'église, avec sa façade. Percée d'un large portail à trois voussures en plein cintre, surmonté d'une grande fenêtre que nous découvrirons à la fin. Juste avant le clocher, et de quitter La Gripperie-Saint-Symphorien. Où commence et s'achève notre randonnée. Où elle est censée s'achever.

 

 

La deuxième voussure est garnie de griffons accolés par le poitrail. De grypes, comme on les appelle aussi. Qui justifient par anticipation (c'est ce que je me dis a posteriori) le gentilé que recevront les habitants de Saint-Symphorien avec l'adjonction, en 1922, du hameau de La Gripperie : les Griphoriens et les Griphoriennes. Je pense, en comptant les griphons (il y en a exactement vingt-six), qu'ils goûtent l'ironie de la situation. Moi aussi, depuis le banc de pierre où j'ai posé mes fesses.

La Gripperie est situé au sommet d'une colline : nous y grimperons plutôt que de nous arrêter. Nous ne sommes pas arrivés, et c'est tant mieux.

En attendant, je me dis que la réforme des collectivités territoriales en a produit et en produira d'autres, des monstres. Ils n'auront rien à envier à cet hybride qui décore la deuxième voussure. Qui a le corps d'un aigle (tête, ailes, serres) et l'arrière d'un lion (abdomen, pattes, queue). Et des oreilles de cheval.

Cet animal fantastique se voit souvent associé à des héros ou à des dieux. Il accompagne Dionysos, tirant son char ou lui servant de monture. Ce qu'il fait aussi bien pour Apollon dont il garde les trésors.

Les griffons seront plus tard des Chérubins, les deuxièmes dans la hiérarchie des anges que la tradition de l’Église a établie dès les premiers siècles. D'où la deuxième voussure où on les voit maintenant. Après les Séraphins, et avant les Trônes. À partir des Trônes, les êtres célestes n’ont que deux ailes. Les neuf choeurs angéliques se divisent en trois groupes : Séraphins, Chérubins, Trônes; Dominations, Vertus, Puissances; Principauté, Archanges, Anges. Les Trônes ont pour mission de transporter au paradis le trône de Dieu.

Ici le griffon-Chérubin joue son rôle : de gardien du trône de Dieu et de protecteur. Quand l'homme n'est plus le gérant du paradis, ce sont les Chérubins que Dieu met à l'orient du jardin d'Éden, ils agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l'arbre de vie. (Genèse 3, 24).

 

On verra près de la Fontaine miraculeuse un olivier. Dans un petit jardin où poussent la violette, fleur dont Hildegarde de Bingen (du XIIe siècle, comme l'église Saint-Symphorien) aimait la discrétion, la douceur, les vertus, et d'autres plantes de la même couleur.

 

Ajoutons que le griffon-Chérubin attaque des adversaires maléfiques comme les boucs, les dragons et les sirènes.

Si Mélusine, la fée bâtisseuse, a eu la méchante idée de construire tout près son château, trop près, elle risque fort de le retrouver détruit. Comme celui de Saint-Jean d'Angle, comme on le raconte aux enfants.

 

La grande archivolte du portail présente, sous un cordon circulaire, trente-deux personnages. Que l'on imagine (car on ne les voit jamais que d'en bas, et de loin, même en zoomant) debout, la plupart les bras levés, ils nous font face. Sauf les musiciens qui jouent d'un instrument ressemblant au violon : ils animent la scène.

Un mouvement se dessine, de gauche à droite, mais c'est à une drôle de danse que nos violoneux invitent. Si c'est bien un violon qu'ils tiennent, un archet que l'on voit.

La baguette est un peu grosse, et on n'est pas dans le Poitou au siècle dernier. Ce n'est pas du boudin qu'ils nous servent: les boudins de leur grand-mère. Ces boudins fricassés ne nous feront pas danser, ni la cornemuse. Le petit biniou, à un seul bourdon, dans quoi souffle un autre musicien, vers la droite, mais la pierre est tellement usée par le temps, rongée par les embruns, que ce n'est peut-être rien d'autre qu'une trompette ou un chalumeau.

S'agit-il de ménestrels ou ménétriers ? Qui avec les jongleurs nous entraîneraient dans une danse effrénée, quasi corybantique et nous conduiraient en enfer ? C'est peu probable. Les danseuses, si ce sont des femmes, ne ressemblent pas à des bacchantes. Il n'y a pas de Myriam, de Salomé parmi elles. Il n'y a que des orantes. Des femmes en prières. Mais ce sont aussi bien des hommes. Des orants qui nous regardent. Qui nous verraient passer, par ce portail, si nous pouvions entrer.

Or la porte est close. La voûte est en très mauvais état, et la commune n'a pas les moyens de rénover l'édifice. Jean-Michel Bénier a donc décidé d'y réaliser une fresque afin de susciter les dons. Une fresque représentant les habitants du village. Les griphoriens et les griphoriennes se reconnaîtront.

Car ce sont de véritables portraits, non des images symboliques comme celles qui décorent la façade.

S'agit-il de défunts ? De défunts représentés en orants, dans le paradis ou dans un état intermédiaire, dans l'attente de la béatitude et priant pour leur salut. Des âmes du Purgatoire, sollicitant nos suffrages, mais je crois qu'il n'est pas inventé. Qu'il nous faut attendre. Sur ce parvis dont je me rappelle, sur mon banc de pierre, qu'il n'est pas si éloigné qu'il y paraît du paradis. On pouvait même les confondre. Quand on se retrouvait sur cette «  place située devant la façade de l'église »,  devant ceux qui se rappellent la Passion du Seigneur en priant debout les bras levés, les paumes ouvertes vers l'extérieur, afin de recevoir Dieu. Croire que l'on était arrivé.

Or ce n'est pas le cas. La porte est par bonheur fermée, et nous ne sommes pas des paralytiques, même si nous nous dirigeons vers la Fontaine. Qui chaque 22 août (autrement dit à la saint Symphorien) se mettait à bouillonner à minuit, selon la légende. Nous ne sommes pas des pèlerins, nous ne cherchons pas miracle. Nous faisons seulement marcher nos jambes. C'est ainsi que nous guéririons nos rhumatismes, si nous en avions.

Les treize kilomètres en bordure de l'ancien golfe des Santons ne nous ont pas épuisés. Nous étions, comme la cigogne ou la Cistude d'Europe (la fancharde, comme on appelle ici cette espèce de tortue), dans notre élément. Et nous voyions loin, bien au-delà des marais de Brouage. Les dunes de la Côte Sauvage et la forêt de la Coubre. Le phare était trop à gauche, mais le clocher de Marennes faisait un amer, pour ceux qui craignaient un naufrage en pleine terre. Et la tour de Broue vers laquelle nous progressions depuis Saint-Jean d'Angle.

Nos jambes nous porteront encore. Elles nous conduiront bien au Peu, situé juste au-dessus, puis à L'Ornut par où nous reviendrons. Deux ou trois kilomètres de plus, qu'est-ce que cela peut faire ? Nous ne sommes pas pressés de rentrer. De rejoindre la foule des défunts. Ou la petite troupe des bienheureux.

Même si les ménétriers qui sont plutôt des anges musiciens nous appellent, avec leur psaltérion. Même si c'est déjà musique céleste, qu'ils nous jouent.

Du psaltérion, je ne saurais dire la forme qu'il a ici. Ce devait être, à l'époque où l'on a bâti cette église et sculpté ce portail, « une caisse plate, percée de une à quatre ouïes en rosace, et formant comme un trapèze, dont les côtés ne montaient pas obliquement en droite ligne, mais étaient plus ou moins cintrés. Le musicien tenait l'instrument plaqué contre sa poitrine et en jouait en pinçant les cordes avec le doigt ou un plectre. Souvent, ce plectre était tout simplement la tige centrale d'une plume. » (Dulcibric-à- brac, CANALBLOG, 18 décembre 2018)

Quel son rendait-il ? À cette question j'aurais tendance à répondre, parce que je viens des Vosges, et que j'ai encore celui de l'épinette dans la tête, un son grêle. Mais moins pinchard : moins haut perché et moins pleurnichard. Autrement dit plus léger, plus délicat. Éthéré. Car c'est musique céleste, comme celle que nous joueront les anges quand nous les aurons rejoints au paradis.

Mais avant, il nous faudra psalmodier des psaumes, beaucoup de psaumes, et c'est à cela que sert le psaltérion ; à cela qu'il nous invite, depuis la façade.

Si les musiciens animent la scène avec cet instrument, la musique qu'ils produisent parle à l'âme et non plus au corps. Elle éloigne le diable qui nous induit en tentation, qui voudrait nous soumettre. Le malin plaisir, c'est lui qui le prend, avec son violon. Le psaltérion nous délivrera de la chère, de la chair, de tous nos péchés. L'esprit saint désormais nous parle. Il nous dit, comme à ceux que l'on voit rassemblés sur la façade : « Fils d’Homme, tiens-toi debout sur tes pieds, je vais te parler.» C'est la voix de Dieu qu'entend le prophète Ezéchiel. « À cette parole, l’Esprit vint en moi et me fit tenir debout » (Ez 2, 3). L'orant est mis debout, littéralement «ressuscité» par la prière qui le fait se tendre vers le ciel. Il prie les mains levées. Mais sans ostentation. Car, ainsi que le suggère Tertullien dans son manuel de prière (De oratione), «il convient d’élever les mains, mais modérément et avec humilité.»

 

 

Cela ne nous dit pas ce que sont ces trente-deux personnages.

Bienheureux intercédant pour les vivants ?

Symboles de l'âme jouissant du salut ou figure de la prière en général, voire même de l'église ?

Rappelons au passage (ce portail est un passage, même s'il est fermé) que le mot église vient du grec ekklêsia, qui signifie « assemblée ».

La nôtre aujourd'hui se compose de dix personnes. Qui ont bien marché, et qui n'ont nulle envie d'arrêter.

Il reste des arabesques. Et tant de choses à lire.

À commencer par la notice que l'on trouve dans la base Mérimée et dont voici la fin:   

« La haute fenêtre du premier étage comprend deux voussures très fouillées. L'une reproduit le motif des Vertus et des Vices.

Le clocher est de forme circulaire, cas unique en Charente-Maritime. Sur l'ancienne souche carrée a été édifiée une tour ronde coiffée d'une toiture conique. Huit demi-colonnes terminées en pointe garnissent son pourtour, percé de quatre fenêtres cintrées sans ornements. »

Partager cet article
Repost0
5 janvier 2024 5 05 /01 /janvier /2024 13:30

 

Un nom de lieu, fût-il des Cinque Terre, ne fait pas habiter. Il ne condamne pas non plus à l'errance. Vernazza avait ses chantiers à La Rochelle où il était venu chercher le soleil, après Rouen. Quand il était arrivé, il avait dit : « Là on est bien. » L'aventure rochelaise, commencée entre les deux guerres, avec les périssoires qu'il construisait, et poursuivie de monotype en monotype, s'arrêta en 1961. Des chantiers qui occupaient l'actuel parking Saint-Jean d'Acre, il n'y a plus de traces. Que des noms rencontrés, comme celui de Vernazza, dans mes navigations (sur Internet). Ce sont mes îles.

 

Je n'ai pas connu l'odeur du coaltar. Ni a fortiori celle des coques rivetées. Des chalutiers à vapeur. Je verrais le trèfle à quatre feuilles rouge peint sur la cheminée, je ne saurais dire de quel armement il était l'emblème.

 

Heureusement, il se trouvera toujours des natifs pour m'apprendre que l'armateur s'appelait Oscar Dahl, que ce Norvégien arrivé sans un sou à La Rochelle en 1895 y épousa la fille du directeur de la Banque de France, acheta après son mariage deux cargos, fonda en 1904 les Pêcheries de l'Atlantique, et se retrouva, avec ses 15 chalutiers qui tous portaient le nom d'un phare, avec sa flotte de camions, ses magasins, ses usines, à la tête d'un petit empire industriel où toutes les activités étaient intégrées, depuis la production jusqu’à la distribution.

Oscar Dahl a inspiré à Georges Simenon le personnage d’Oscar Donadieu, l’armateur, dans son roman Le Testament Donadieu (1937). C’est l’histoire d’une réussite qui a fortement marqué la pêche rochelaise entre les deux guerres. Celle aussi, très détaillée, de la désagrégation d'une famille après la mort du chef. La Rochelle que Simenon découvre en 1927 y est très présente :

« La ville ce matin-là, ressemblait au La Rochelle de certaines gravures anciennes de Mme Brun. La marée était basse, le bassin presque vide de son eau. Les barques de pêche s’étaient peu à peu couchées dans la vase qu’on voyait, épaisse, sillonnée de minces ruisseaux…

[…] Dans le port, l’eau sentait plus fort, les bateaux se soulevaient davantage au rythme de la marée, les poulies grinçaient et tous les petits bistrots d’alentour étaient saturés de l’odeur du rhum chaud et de la laine mouillée. » 

D'aucuns s'interrogent sur l'origine de sa fortune, se demandent si Oscar Dahl la doit uniquement à ses qualités, ou si sa belle famille l'a aidé. Peu m'importe. De cette success story je ne veux retenir que cela : cette Thérèse Billotte qu'il épousa était aussi la petite-fille du peintre et écrivain Eugène Fromentin.

Et ses chalutiers s'appelaient Antioche, Chanchardon, Chassiron, Groin-du-Cou, Hourtin, La Banche, La Coubre, Lavardin, Les Baleines, Les Barges, Les Îlates, Pen Fret, Pen Men, Rochebonne, Shamrock.

 

Je suis arrivé à La Rochelle quinze ans après Le Bateau d'Émile (également connu sous le titre Le Homard flambé), le film de Denys de La Patellière adapté de la nouvelle de Georges Simenon et sorti en 1962. Annie Girardot et Lino Ventura ne nous ont pas vraiment quittés : ils nous regardent à l'entrée du Dragon. Qui chaque année depuis 1973, au début du mois de juillet et pendant dix jours, accueille, comme La Coursive avec ses trois salles de projection, le Festival La Rochelle Cinéma.

 

J'ai débarqué une vingtaine d'années avant que la pêche ne quitte le Bassin des Chalutiers pour Chef-de-Baie. L'âge d'or était derrière nous. Mitraillette vendait ses dernières sardines sur le port. Des « sans sel ». Avec cette chanson, pour attirer le chaland : « Fricasse...Fricassée...Le beau sans sel là mesdames...» Elle sera à jamais derrière son étal. Place des Petits-Bancs, au pied de la Grosse Horloge. Devant le Monument élevé à E. Fromentin Peintre et écrivain distingué de l'Algérie. Une colonne surmontée d'un buste en bronze représentant le peintre orientaliste salué par une fantasia, un cheval dressé et ruant avec son cavalier coiffé d'un turban et armé d'un fusil aujourd'hui brisé. Le tout en bronze, comme les lauriers et les livres qui rappelleraient, s'ils n'étaient pas cachés par les vélos, que Fromentin fut aussi écrivain.

 

Extrait de Ma Rochelle, livre à paraître en mars 2024 aux éditions du Ruisseau.

E la nave va
Partager cet article
Repost0
3 janvier 2024 3 03 /01 /janvier /2024 10:15

 

Jusqu'à ce matin, je ne m'étais jamais interrogé sur l'orthographe du mot, ni sur son sens. Je me réveillais dans le coltard. C'est ainsi que j'aurais écrit, si j'avais eu à le décrire, cet état quasi comateux qu'on connaît tous les lendemains de fêtes, cette difficulté à retrouver ses esprits et surtout à reprendre. Son travail ou simplement le cours de sa vie. Surtout quand l'actualité ne nous y aide pas, avec ses guerres, ses catastrophes. L'envie est grande de se rendormir, mais la mauvaise conscience nous en empêche. Alors on somnole sous une autre forme, on feuillette machinalement son smartphone, on consulte sa page, on retrouve son groupe, des rues photographiées au petit matin, sans un chat, pour montrer ce qu'est devenu ce port de pêche, comment il a été vidé de sa substance par un maire écolo qui a déclaré la guerre aux bagnoles et livré sa ville aux touristes. Pour le plus grand malheur des natifs. Qui multiplient les photos d'avant. De la belle époque des chalutiers et des cinq-mâts à vapeur. Des chantiers de construction de la marine là où il y a maintenant un parking. Des horodateurs. Ils se souviennent. L'une «des marins qui réparaient leurs filets plombés de grosses boules de verre que les rayons du soleil faisaient briller », « des Bretonnes vêtues de noir et blanc avec des coiffes magnifiques qui étaient assises sur des petits sièges et réalisaient des trésors de napperons. » Un autre « de l'odeur du coaltar ».

C'est sur cette odeur que je me suis réveillé. Ce mot qui m'a réveillé. Un mot que je n'aurais jamais écrit comme ça. Et dont je continuerais à ignorer le sens -le sens premier-, si je ne l'avais pas découvert ce matin. Je n'aurais pas hésité. Entre plusieurs orthographes, ni entre des synonymes. J'aurais tout de suite écarté le brouillard, et les vapes, trop aériens. J'avais la tête bien trop lourde, et un peu mal aux cheveux. Le cirage est aussi une matière noire, mais peut-être pas assez visqueuse. Et son odeur est loin d'être désagréable. Qui est à peu près celle de la cire et respire la propreté. Alors que la vaisselle s'entasse dans l'évier, et qu'un grand ménage s'impose. Or on a la flemme. Et le moral dans les chaussettes. Bref, on est dans le coaltar. Un mot que j'aurais écrit coltard sans me demander. Que j'aurais enfilé comme un costard si mon travail l'exigeait. Que j'aurais pu écrire colletard, si le réveillon avait mal tourné, si j'avais dû me colleter avec des amis éméchés ou des collègues au bureau, ou simplement à la difficulté de vivre. Je n'aurais pas songé un instant à ce « goudron de houille » qui servait à colmater les bateaux. Et dont l'odeur, rencontrée par hasard ce matin, ne lève aucun souvenir.

 

 

Les Couleurs des Charentes en 1916 -1920  , Les Éditions du Ruisseau, octobre 2023.  Chantiers de construction de la marine -A24779 , La Rochelle, 1920, autochrome de Fernand Cuville. © Crédit photo : Fernand Cuville/Musée Albert Kahn

Les Couleurs des Charentes en 1916 -1920 , Les Éditions du Ruisseau, octobre 2023. Chantiers de construction de la marine -A24779 , La Rochelle, 1920, autochrome de Fernand Cuville. © Crédit photo : Fernand Cuville/Musée Albert Kahn

Partager cet article
Repost0
27 novembre 2023 1 27 /11 /novembre /2023 10:19
Lanternons un peu

C'est cela qui accrochait mon regard. À quoi je me raccrochais. Les palmiers devant les maisons. Ils berçaient doucement leur palme et me délivraient de ma prison. De cette prison sans barreaux, sans murs que je transportais dans ma tête.

 

Et aussi la pierre blanche dont on fait ici les longères. Et surtout la tuile, la tuile canal ou tige de botte. Celle qui avait déserté nos toits en Lorraine, dans cette Lorraine qu'elle faisait un peu italienne et où elle avait disparu. Remplacée par de la tuile mécanique, par cette sinistre gaufre, bien trop rouge au milieu des mirabelliers. Qui ne seraient jamais des oliviers. Jamais plus.

 

L'Italie, je n'avais pas besoin de gratter la terre pour la retrouver. Les tuiles n'étaient pas au fond du jardin, rangées comme des livres sur les rayons d'une bibliothèque, mais sur les toits.

 

Elle était aussi dans ces arcades qui sont partout à La Rochelle, et particulièrement rue du Minage. Où je me croyais et me crois plus que jamais à Vicenza. Dont je garde le souvenir. Celui de son magnifique Teatro Olimpico. Et cette question : habiterais-je un rêve ? La Rochelle serait-elle un décor de théatre ? Ma ville -cette île du désert- un mirage ?

 

Pour le dépaysement, il y a encore la Médiathèque. Des heures à jouir du spectacle. Des deux tours qui sont trois, avec la Tour de la Lanterne. À imaginer dans sa tour le Désarmeur des nefs, ou à se prendre pour lui. En regardant, bien calé dans son fauteuil, les bateaux qui rentrent au port, ou en sortent.

 

Ou en lisant Élien, son Histoire Variée, en s'arrêtant à la page 62:

« 25. Thrasyllos du dème d'Aixoné fut atteint d'une folie bizarre et nouvelle. Ayant quitté la ville, il descendit au Pirée et y élut domicile ; il considérait que tous les bateaux qui venaient y aborder lui appartenaient. Il les enregistrait, les renvoyait et se réjouissait à l'extrême lorsqu'ils entraient dans le port sains et saufs. Il vécut longtemps avec cette maladie. Revenu de Sicile, son frère lui procura un médecin pour le soigner, et ce fut ainsi que sa maladie cessa. Il se souvenait néanmoins souvent de sa vie de fou et disait qu'il n'avait jamais été aussi heureux que lorsque les bateaux rentraient sains et saufs. Pourtant, ils ne lui appartenaient pas. » (1)

 

La folie de Thrasyllos fut la mienne, je l'avoue, mais je n'ai pas vécu longtemps avec cette maladie. Et je n'ai pas consulté un médecin. Néanmoins, je me souviens moi aussi de ma vie de fou, souvent, chaque fois que je m'installe dans un fauteuil de la Médiathèque, je me dis (ce que tout le monde se dit devant un tel spectacle) que je n'ai jamais été aussi heureux que lorsque les bateaux rentraient sains et saufs.

 

Je les voyais rentrer au port. J'arrivais avec eux. À la fin du Moyen Âge où, pour qu'elle soit visible de loin, une flèche gothique est construite sur la tour d’origine : la tour devient alors un amer, un point de repère pour les bateaux. Une lanterne de pierre est ajoutée, et la voilà transformée en phare. C'est ainsi qu'elle se retrouve à l'entrée du port de Lanternois. Dans le Cinquième livre (1564).

La Tour de la Lanterne est un phare, connu de Rabelais et reconnu par Pantagruel:

« Sus l'instant entrasmes au port de Lanternois. La sus une haute tour recongnut Pantagruel la lanterne de la Rochelle, laquelle nous fist bonne clarté. Vismes aussi la lanterne de Pharos, de Nauplion, et d' Acropolis en Athenes sacree à Pallas. Pres le port, est un petit village, habité par les Lychnobiens: qui sont peuples vivans de lanternes, comme en nos païs les freres briffaux vivent de Nonnains, gens de bien et studieux. Demosthenes y avoit jadis lanterné. » (2)

 

Son capitaine contrôle et désarme les navires qui entrent dans le port. Il est appelé le Désarmeur des nefs. Lui seul a le droit d'y vivre.

Puis la Marine Royale transforme la Tour de la Lanterne en prison pour les corsaires.

Au XIXème siècle, elle devient une prison militaire. Voilà pourquoi les graffitis sont si nombreux. Ils sont plus de 600, gravés dans les murs et sur les sols par les détenus.

 

Tout cela est connu. Mais les Lychnobiens qui habitent près du port, qui sont-ils ? Et où se trouve leur petit village ? Est-ce un village réel, ou une utopie, comme l'Abbaye de Thélème ?

Ne perdons pas notre temps à le chercher sur une carte. Et ne faisons surtout pas lanterner notre lecteur. Ne le perdons pas, en semant les difficultés, en multipliant les énigmes.

Ce village serait en réalité le petit cénacle d'intellectuels poitevins que fréquenta Rabelais lors de ses années de moinage dans le Poitou, à Fontenay-le-Comte et à Fontaine-le-Comte. Quant au nom, il l'emprunte à Érasme qui, dans un adage (« Lychnobii », IV, IV, 51), désigne ceux qui vivent à la lueur des lampes.

Voilà qui éclairera, j'espère, notre lanterne. Et nous guidera, dans notre visite de la ville. Et de cette tour, à l'entrée du port, plus que jamais phare et amer.

Rabelais procède par allusions. Nous découvrons avec lui la singularité de la relation épistolaire qui est, surtout à cette époque, dialogue avec l'absent. Ou, pour parler comme Érasme, « une conversation silencieuse entre amis éloignés ».

À l’heure où Rabelais n’était encore qu’un humble « Lychnobien », l'ami à qui il écrivait s'appelait Lamy. Et « c'est bien la Lanterne de Lamy qui fit sortir de l’ombre le jeune moine. » (3)

En mars 1522, Rabelais entre au port de Lanternois, c'est-à-dire dans la République des Lettres : il devient à son tour l’un des correspondants, triés sur le volet, du grand Budé. De même que Lamy a profité de la lumière budéenne, de même son ami sort de l’ombre avec l'étiquette franciscaine.

Au-delà de l'affinité élective, ce qui frappe dans cette correspondance entre lettrés, c'est l’insistance sur les vertus de l’étude solitaire, du retrait et de l’éloignement, la volonté de réduire cette distance, et surtout l'illusion d'une présence.

 

 

  1. Élien, Histoire variée, Les Belles Lettres, coll. La Roue à Livres, 1991.

  2. François Rabelais, Le Cinquième livre, (1564), Chap. XXXII, Comment nous descendismes au port des Lichnobiens, et entrasmes en Lanternois.

  3. Romain Menini, Lettre d’un homme obscur. Rabelais à la lumière de la correspondance de Guillaume Budé. Arts et Savoirs.

 

 

Partager cet article
Repost0
19 novembre 2023 7 19 /11 /novembre /2023 10:47

Dans les Hautes-Vosges, la goutte -la gotte en patois- est un petit ruisseau qui coule quasiment goutte à goutte. La goutte désigne aussi la petite source à l’origine du ruissellement dans le vallon.

Et qui peut le noyer, quand la fonte des neiges le fait redondant. Comme on le voit avec La Goutte du Grand Rupt des Eaux. Dans le haut vallon du Grand Ventron.

Les Courtes Gouttes ne sont pas moins surprenantes, qui passent, l'espace d'un orage, de gentil pléonasme au paradoxe le plus furieux. Qui vont, non seulement contre le sens qu'on a vu au début, et qu'elles avaient au départ, de ruisselet et même de filet d'eau, mais aussi contre le sens commun. Quand Les Belles Gouttes deviennent, en quelques heures, Les Grandes Gouttes, La Grande Goutte (dans le vallon de la Morte!), un fleuve qui déborde, un torrent qui emporte tout.

Quand Les Claires Gouttes deviennent noires.

Le toponyme Noiregoutte ou Noirgoutte annonce la couleur (on sait depuis Soulages, grâce à lui, que le noir est une couleur, que c'est « toutes les couleurs »). Plus clairement que ne le fait le Styx quand on le rencontre sur sa route. En roulant vers Solo où l'on a rendez-vous pour manger, mais nous ne savons pas ce qui nous attend. Quel plat de cèpes, pour accompagner le chevreau. Quelles girolles confites au dessert. Nous savons seulement que nous n'avons pas beaucoup de temps, que nous sommes attendus.

Si nous voulons voir le Styx, c'est maintenant ou jamais. Il ne faut pas tergiverser, ni lambiner. Ni s'arrêter pour prendre en photo un cyclamen en fleur. Ni chercher sur son portable le nom qu'on lui donne. Chercher à savoir où il se situe, entre le cyclamen de Naples, à feuilles de lierre et le cyclamen africanum.

Le cyclamen de Naples qui fait de mon jardin à Saint-Romans, dès les premiers jours de septembre, un petit paradis. Et le cyclamen africanum qu'il y avait en Tunisie, dans la forêt, au bord d'un petit ruisseau qu'on n'appelait pas goutte, évidemment, mais Ain. Comme Ain Draham où j'habitais. Littéralement « la fontaine d'argent ». Ain, en arabe, c'est « la source ». Et « l'oeil ».

Mais ne faisons pas comme l'Alphée qui passait pour couler en remontant vers sa source. Que l'on retrouve dans le beau livre de Roger Caillois, auquel il donne son titre : Le Fleuve Alphée. Un fleuve que l'on voit dès le Prélude « sortant de la mer et redevenant rivière ». Car c'est lui qui coule à l'envers, et non le Styx, comme le laisse entendre Dan Simmons avec son recueil de nouvelles.

La source du Styx est située dans le massif du Chelmós, au nord de l'Arcadie antique, actuellement dans le district régional d'Achaïe. Un plateau couvert de forêts et de pâturages, entouré de hautes montagnes. Son sol calcaire est percé de cavernes, et traversé par de nombreuses rivières, dont l' Alphée.

Mais revenons à notre cataracte, à cette source dont l’eau se précipite du haut d’une falaise abrupte, glissant le long d’une paroi verticale haute de 200 mètres.

Ce que j'en ai vu, c'est un mince filet argenté qui se transforme, dans sa chute, en une pluie de gouttelettes. Le Styx, quand il ne s'évapore pas sous vos yeux, est un goutte à goutte qui, sans justifier totalement sa terrible réputation, ressemble un peu aux enfers d'où il semble remonter, et jaillir, pour le seul plaisir de vous décevoir. Ce n'est pas le visage attendu, dont cette sueur découle. Ni la conséquence espérée. Car c'est une eau claire dans quoi l'on trempe ses pieds. Malgré le nom qu'on lui donne ici (de Mavronéri, « eau noire »), et bien que jamais elle ne rebondisse de roche en roche en bouillonnant comme le ferait, comme devrait le faire une vraie cascade.

Il faut se méfier des petits ruisseaux. Voyez Creusegoutte, Parfongoutte, Ils se révèlent profonds, pour ceux qui tombent dedans. Ou qu'on y jette. Pour le gamin qui ne voulait pas finir sa soupe, qui s'empressait de quitter la table quand le téléphone sonnait. Quand la voix résonnait, avant même qu'on ait décroché. Pour lui c'est une Peute Goutte : vilaine, mauvaise. Comme est méchant le Peut Homme dont on le menaçait. Le Peut Homme vous emporte dans sa hotte, ou dans sa gotte, si vous n'obéissez pas assez.

Plus étonnants, La Goutte Derrière, L'envergoutte (que l'on rencontre dans le vallon de la Goulle), La Goutte de l'Envers. Une des gouttes alimentant le ruisseau des Charbonniers. Au pied du col des Charbonniers. Qui fut pendant des siècles le seul lieu de passage pour les charbonniers vosgiens de la vallée du même nom qui transportaient leur charbon de bois vers les forges d’Oberbruck et de Masevaux en Alsace.

Plus surprenant encore, L'Envers des Gouttes. Qu'on signale dans la vallée du Bouchot et que j'ai rencontré pour ma part sur les hauts de La Bresse et de Cornimont, vers le col de Menufosse, pas très loin de l'abri.

C'est écrit en toutes lettres. En toutes lettres énormes, même si certaines avec le temps vacillent. Menacent de tomber. C'est quand même lisible. Parfaitement lisible. Un nain facétieux n'est pas passé par là. Il ne joue pas avec les pancartes. Il ne prend pas plaisir à nous égarer. Nous sommes dans la bonne direction. Sur la bonne route. Chemin de L'Envers des Gouttes.

De l'autre côté, mais de quoi ? Et où ? On a beau regarder dessous, autour, on ne voit goutte. Il n'y a rien devant, ni a fortiori derrière. Pas d'arrière-pays. C'est ce qu'on se dit, ce qu'il faut se dire pour circuler. Il ne faut pas s'arrêter au premier toponyme, se demander ce qu'il veut dire. Ce qu'il cherche à nous dire. Il ne faut pas chercher. C'est à cette condition qu'il apparaît. Ce beau cèpe de Bordeaux (Boletus edulis) dans les myrtilliers. Ce gros pied, ce tonton, ce polonais comme on l'appelait dans mon enfance. Comme on ne l'appelle plus. Il n'a pas besoin de notre magie pour apparaître. Pour garnir à lui seul notre panier en osier. Un panier que nous n'avons pas, et c'est heureux. Il ne serait pas rentré dedans. Il est tellement gros. Et tellement beau. Trop beau pour être vrai. Pourtant il est là. Intact. Pas attaqué par les limaces. Pas du tout véreux. Quand on le débarrasse de son foin, il ne bleuit pas au toucher. Ce n'est pas un faux. Ni un vieux tonton. Sa chair est ferme, d'un blanc immaculé. Son odeur est celle, équanime, de la farine fraîchement moulue. Et du cerfeuil. Un miracle. Pour lequel nous n'aurons pas de mots ni de récipients assez grands.

Voilà L'Envers des Gouttes. Ce qui surgit quand on ne s'y attend pas. Où l'on s' y attend le moins. Ce qui apparaît derrière les brimbelliers, dessous. Des brimbelliers redevenus myrtilliers, depuis qu'on ne cueille plus. Non parce que la terre est basse, et qu'on a du mal à se baisser, mais à cause de l'échinococcose.

Chemin de L'Envers des Gouttes
Partager cet article
Repost0
9 novembre 2023 4 09 /11 /novembre /2023 11:10

 

Cas d'animaux amoureux d'humains

 

Il y a des chiens chez Élien, il y en a beaucoup. Dans son Histoire variée comme dans La Personnalité des animaux. Car ses animaux en ont une. Ce ne sont pas des machines. On les voit raisonneurs, usant du syllogisme. Et dans les Cas d'animaux amoureux d'humains.

« J'apprends qu'un chien fut amoureux de Glauké, la citharède. Certains prétendent qu'il s'agissait d'un bélier et non d'un chien ; d'autres parlent d'une oie. Un chien encore, à Soles, en Cilicie, fut amoureux d'un adolescent du nom de Xénophôn. À Sparte, c'est un choucas qu'un autre jeune homme, au printemps de sa vie, rendit malade d'amour par sa beauté. »

Élien, La Personnalité des animaux, Livre I, [6], Les Belles Lettres, 2019.

 

Les chiens indiens

 

Les chiens d'Inde, dont Aristote dit (selon Élien) qu'ils sont le produit « à la troisième génération » du tigre et d'une chienne, ont une très grande force, un caractère très fougueux, et sont les plus grands chiens du monde. Ils dédaignent tous les animaux sauf les lions avec qui on les voit -on les fait- combattre.

Dans ces combats, le chien a presque toujours le dessous. Mais il arrive qu'il ait le dessus, « tant est grande la ténacité avec laquelle le chien s'accroche à lui quand il le mord. Et si l'on s'approche du chien et qu'on lui coupe une patte avec un couteau, celui-ci, malgré la douleur, ne desserre pas un instant son étreinte et, malgré sa patte coupée, c'est seulement lorsqu'il est sans vie qu'il desserre les dents et tombe inerte, contraint par la mort à lâcher prise. »

Élien, La Personnalité des animaux, Livre IV 19, Vigueur du chien indien, Les Belles Lettres, 2019.

 

Valeur des hybrides de chienne et de tigre

 

Même morts, certains ne lâchent pas prise. On a beau leur couper la queue, les pattes, les quatre, l'une après l'autre, détacher de leur tête le reste de leur corps, leurs dents qui restent accrochées là où ils les avaient plantées offrent le spectacle d'un grand courage. D'une formidable ténacité. 

Photo Catherine Raybaut

Photo Catherine Raybaut

Partager cet article
Repost0
8 novembre 2023 3 08 /11 /novembre /2023 09:07

 

Des fourmis presque aussi grosses que les chiens et un peu plus que les renards

 

 

C'est vrai puisqu'il le dit. Dans son Histoire vraie. Il y avait bien dans cette formidable armée qu'il passait en revue des fourmis. Des fourmis qui n'avaient rien à envier aux Myrmidons d'Homère, aux chevaux de l'Iliade. Des fourmis presque aussi grosses que les chiens et un peu plus que les renards. Des bêtes soi-disant chétives et en réalité énormes, et ailées, et volant au combat. Des montures combattant aussi bien que leur cavalier, spécialement avec leurs antennes.

À ceux qui crient au grossissement épique, Lucien (de Samosate) répond que ce n'est pas une fable, qu'il n'a rien inventé, que ces Hippomyrmèques existent. Hérodote l'a dit: cette « fourmi-cheval » vit dans le désert et dans le sable. Hérodote d'Halicarnasse, le père de l'histoire. Il y a pire comme mytho.

 

 

 

Gland-chien

 

 

On trouve aussi, chez Lucien et dans le même défilé, cinq mille Cynobalanes (littéralement « gland-chien ») envoyés par les habitants de Sirius. « C'étaient, nous dit l'Histoire vraie, des hommes à face de chien qui combattaient sur des glands ailés. »

 

Cela pour répondre à celui qui s'inquiète au premier coup de vent, qui me bombarde de questions dès que l'automne arrive :

Les glands sont-ils toxiques pour mon chien ?

Quels sont les symptômes d’une intoxication par des glands chez le chien ?

Comment prévenir l’intoxication par les glands ?

Quel traitement en cas d’intoxication par des glands ?

 

 

 

Des monstres à tête de chien

 

 

Il y a des ânes cornus, des monstres à tête de chien, d'autres sans tête et ayant les yeux à la poitrine.

Si vous ne me croyez pas, demandez à Hérodote. Il vous les montrera.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Histoire vraie
Partager cet article
Repost0
23 octobre 2023 1 23 /10 /octobre /2023 13:36

Les osselets sont un jeu d'enfant. C'est chose facile, ne tirant pas à conséquence.

Des biscuits vite faits (avec ce qu'il faut de sucre, d'amandes, de blanc d'oeuf, d'écorce de citron), et vite avalés. Comme ces ossi di morto ou ossa da mordere (« os des morts » ou « os à mordre ») qui surprennent au début car ils sont durs et croquants, et surtout ressemblants. Ils ressemblent terriblement à ce qu'on verra bientôt dans la basilique, dans la crypte, dans sa châsse d'argent et de cristal si l'on ne s'attarde pas trop à ces dolcetti.

Pourtant on y revient. Ils me reviennent aujourd'hui avec les Osselets de Cécile A. Holdban.

Me revient aussi ce qu'écrit Jules Renard dans son Journal. Le 1er octobre 1897 :

« Verlaine, ses derniers vers. Il n’écrit plus : il joue aux osselets avec des mots. »

Comment faut-il entendre cela ? Comme une ultime rosserie ? Et de mauvais goût (comme les ossi di morto qu'on proposait à Orta, à ceux qui débarquaient sur l'Isola di San Giulio, qui rentraient dans la basilique pour voir les restes habillés de Saint Jules) ?

Sans doute. Mais c'est d'abord un enfant qui parle, un enfant de 33 ans. Il parle de la mort. Il la voit partout depuis que son père s'est suicidé. Le 19 juin de la même année. Les chevrotines du père font au fils une vie de plomb. « Si loin que la vie m’égare, écrit-il, la mort me ramènera près de lui. » Même la mort de Verlaine.

Et je ne peux m'empêcher de penser ici aux osselets qui accompagnent l'enfant dans la mort. Celle d'un père ou carrément la sienne. Comme on peut le voir avec cet assemblage d'osselets datant de l'époque hellénistique (entre 323 et 33 av. J.-C. ) récemment retrouvé en Israël. Dans l'immense complexe de grottes souterraines de l'ancienne ville de Maresha. Ces 530 osselets sont des astragales, littéralement « os du talon » provenant de chèvres, de moutons et de bovins. Ils auraient été utilisés par les femmes et les plus jeunes, de la même manière que les dés. Dont ils sont les ancêtres. Certains de ces osselets étaient perforés ou remplis de plomb pour un lancer plus efficace. Sur d'autres, on avait gravé des instructions de jeu : « stop », « tu es cuit ». Ou bien des rôles : « voleur ». De tels jeux sont souvent enterrés avec des enfants, précisent les chercheurs. Des cubes, par exemple, pouvaient les accompagner dans leur voyage vers l'au-delà.

 

Les osselets, comme on le voit dans cet autre assemblage qui a pour titre Osselets, et pour auteur Cécile A. Holdban, sont d'abord un jeu. Un jeu d'adresse et un jeu de hasard. Si l'on n'a pas d'os de chèvres sous la main, ni de moutons ni de bovins, on peut y jouer avec des mots, comme Verlaine. Ou, toujours selon Jules Renard, avec des « petits cailloux jaunes » ou des « pierres polies ». Des galets. Comme Cécile A. Holdban dans ce livre publié par Le Cadran ligné.

« Le galet n'est pas une chose facile à bien définir. » Mais cet objet, sous le regard du poète ou dans la main de celui qui dessine, peut devenir objeu. Objoie. C'est ce que l'on voit dans Le galet de Francis Ponge. Et dans les Osselets de Cécile A. Holdban.

Les osselets, nous disent les archéologues, étaient utilisés pour le jeu, mais ils avaient aussi un rôle cultuel. Certains portaient en effet des noms de dieux grecs associés aux désirs humains, par exemple Aphrodite et Héra, Éros, Hermès, Niké. Des preuves, selon eux, qu'ils servaient également à la divination. 

Les osselets ont d'ailleurs été retrouvés à côté d'ostraka portant des sortes d'incantations magiques écrites en araméen. Une découverte qui montre le rôle qu'ils pouvaient avoir dans le culte des différentes populations de l'époque. 

Ces ostraka sont des tessons de poterie ou des éclats de calcaire utilisés comme support d'écriture. C'étaient à l'origine, comme leur nom l'indique, des huîtres ou d'autres coquilles sur quoi l'on écrivait. Comme fera encore Mallarmé. Celui dont Jules Renard, qui voit décidément « la vie en rosse », dit qu'il « écrit avec intelligence comme un fou ».

Pour Cécile A. Holdban, tout est support. Prétexte à écrire et à dessiner. Les deux à la fois, comme dans ces Osselets. Où elle mélange son alphabet à celui des graminées. Où

« Certaines de nos paroles marquent l'air

d'une empreinte aussi ténue que celle des fleurs »

« Le temps se cueille endormi », et c'est au peintre de le réveiller. Au poète de faire parler ce qui serait sans cela peinture muette.

Et voici ce qu'il nous donne à entendre :

« Feulements, grondements

crissements, murmures

la langue du plaisir s'aiguise »

Ce sont des Miniatures que Cécile A. Holdban nous offre. Des chemins qui tiennent dans la main de celui qui dessine.

Mais ces chemins ne sont pas écrits, il n'y a pas de destin ici. Les osselets sont un jeu de hasard, ne l'oublions pas:

« Le chemin connaît le chemin

ça ne l'empêche pas de s'égarer »

La présence de Jules Renard dans ces lignes peut paraître incongrue. Je vais essayer de la justifier.

Je parle de l'auteur des Histoires naturelles, et, dans une moindre mesure, de celui qui tient son Journal (avec son formidable don d'observation).

Nous sommes en effet dans des petits tableaux où, non contente de l'observer, Cécile A. Holdban se fait l'interprète de la nature. Car elle est aussi traductrice. Un truchement qui nous guide dans le labyrinthe où nous nous retrouvons au début du livre. Un labyrinthe dont nous pourrions dire, comme elle :

« Observant le labyrinthe

je suis à la fois celui qui le crée

et celui qui s'y perd »

 


 


 


 

OSSELETS
Partager cet article
Repost0
8 septembre 2023 5 08 /09 /septembre /2023 09:02
Photo Olivier Jarrige, Le Républicain Lorrain.

Photo Olivier Jarrige, Le Républicain Lorrain.

 

Ce maire n'est pas un ange. Contrairement à ce qu'une lecture rapide de son patronyme laisse penser. Ce n'est pas un ange fait homme, ni un homme qui, voulant faire l'ange, ferait la bête. S'il la fait, c'est sciemment. Délibérément. Non pas en invitant le champion du monde du cri du cochon, ce qui aurait pu être drôle, mais en servant à ses administrés du Dave. Pur porc. Pas une imitation. Un vrai chanteur. Dans de l'authentique papier de boucherie. Aux trois couleurs du drapeau français.

Il n'y a pas d'ange dans son nom mais il y a une lance. Une lame. Pas très fine. Le type est un second couteau. Un gros couteau à découper le lard. On le voit venir. Avec sa fête soi-disant traditionnelle où l'on vend du fuseau lorrain et des petits pâtés. Et du Dave. Car les autres chanteurs pressentis, quand ils ont compris à quel rendez-vous on les conviait, ont décliné l'invitation. Dave non, il n'a pas refusé. Il était même content d'être là. À la Fête du Cochon de Hayange.

Ici, c'est La vallée d'la Fensch : celle que chantait Bernard Lavilliers. « Le nom des patelins s'termine par - ''ange'' ». Voyez Hayange. Ce vieux pays n'est pas plus connu qu'en 1976, ou pour de mauvaises raisons, et s'il y a des touristes dans les rues ce dimanche 3 septembre 2023, ce sont surtout des copains du maire. Copains comme cochons et identitaires de tout poil. À tout crin. Et ceux qui attendent en s'empiffrant le grand chanteur. Celui qui les emmènera Du côté de chez Schwein.

Cette fête gourmande n'a rien de traditionnel. C'est une création ex-nihilo, un événement voulu par le maire. Un responsable CGT du syndicat des agents territoriaux de la mairie de Nilvange, qui s'était présenté aux élections cantonales sous l'étiquette du Front national. Lui et les 26 syndiqués de sa section syndicale furent exclus de la CGT en 2011. Cette Fête du Cochon est son premier acte politique. Son seul fait d'arme. Dont le sens n'échappe à personne. Ni aux journaux qui l'annoncent, la relatent comme si de rien n'était, ni aux chanteurs qui, tel Dave, acceptent de s'y produire.

La fête du cochon à Hayange réaffirme avec force et dans la bonne humeur nos valeurs. C'est notre réponse à l'abaya, un marqueur religieux et identitaire.

Revenons à nos moutons, voilà le message. Ou plutôt à nos cochons. Et laissons-les à leurs moutons. Excluons-les de nos fêtes, de nos villes, de notre pays et oublions, dans cette Lorraine qui fut le Texas français, une terre d'immigration, et particulièrement à Hayange où la population est très majoritairement d'origine étrangère, qui nous sommes et d'où nous venons.

Un dimanche à Hayange
Partager cet article
Repost0
3 septembre 2023 7 03 /09 /septembre /2023 08:25
ROBOT

Riton

 

Ce petit chien nommé Riton (en 2020, c'était la lettre R) n'a rien à voir avec le rhyton grec en forme de tête de chien. De chien de Laconie ou de chien noir voisin du lévrier. Ce n'est pas non plus le Loulou Maltais dont l'existence, en dehors de ces cornes à boire, n'est pas avérée. Un loup devenu, par redoublement affectif, un lou-lou. C'est tout ce qu'il est. Le chien-chien à sa mémère.

 

Un roman d'anticipation

 

Tous les 20 ans, la même lettre revient. Il faudra donc attendre 2040 pour voir des Riton ou des Robot. Mais je ne pense pas que ces noms seront encore à la mode cette année-là. Les derniers Henri auront disparu, et il ne viendra à l'idée de personne d'appeler son petit chien Riton. On aura trouvé d'autres diminutifs. Quant à Robot, il appartiendra lui aussi au passé. Comme les animaux virtuels et les chatbots. L'Intelligence Artificielle ne fera plus rêver. Que les amateurs d'objets vintage, les collectionneurs qui les rechercheront dans les brocantes car il en subsistera, au moins sur internet. Et les archéologues (s'il en reste, de quelles traces se nourriront-ils, de quels cookies ?).

 

Demain les chiens

 

C'est un livre de science-fiction, un recueil de nouvelles écrites entre 1944 et 1947 par Clifford D. Simak, publié en 1952 aux États-Unis et immédiatement traduit en français. Demain les chiens est une suite de contes que se racontent les chiens. Des contes qui sont classés chronologiquement et commentés par des exégètes qui sont eux-mêmes des chiens. Des chiens qui émettent des hypothèses sur leur véracité historique et leur élaboration.

Car les humains ne leur ont pas seulement donné la parole, ils laissent aussi la place aux chiens.

 

Robot chien

 

Un AIBO (Artificial Intelligent Robot) est un robot chien de compagnie développé et commercialisé par Sony. Il voit le jour officiellement le 11 mai 1999. Il peut se déplacer, voir son environnement et reconnaître des commandes vocales.

Même s'il tente un retour, il appartient au passé, comme le tamagotchi, cet animal virtuel qui fait lui aussi le bonheur des nostalgeeks. Qui préfèrent évidemment ce chien robot au chatbot que leur propose aujourd'hui ChatGPT.

Sans remonter aussi haut, on peut évoquer Spot ou Digidog – l’un est peint en jaune, l’autre en bleu – le chien robot fabriqué par Boston Dynamics. On l'a vu patrouiller dans les rues de New-York et même de Pompéi où il joue parfaitement son rôle de gardien.

 

Autocollant

 

Avec leur allure caractérisée par des mouvements unis, souples et nobles, leur port de tête altier, leur élégance, leur coiffure rigoureusement identique, on avait du mal à les distinguer, le lévrier afghan et sa lady.

C'est pourquoi, à la mort de cette dernière, il continua, comme si de rien n'était, à remuer la queue. En bon chien de décor d'essuie-glace arrière qu'il était.

 

Comme chien et chat

 

Comme chien et chat. Comme on dit qu'ils s'entendent. Comme on disait. Avant ChatGPT. Qui inspire, cela ne s'invente pas, un chatbot dédié à la santé des chiens. Et même à leur santé mentale.

 

Robot

 

Qui est le véritable inventeur de la grotte de Lascaux ? Marcel Ravidat et ses trois camarades (équipés de cordes et d'une lampe pigeon)? Son petit chien -un terrier à longs poils roux mâtiné de setter- nommé Robot? Le lapin qu'il poursuivait et qui a disparu dans un terrier ? Ou plutôt un trou. Le vent qui avait ouvert ce trou (d'une trentaine de centimètres de diamètre) en déracinant un arbre ? Le hasard ? La sérendipidité ?

On sait en effet ce que Marcel Ravidat cherchait quand il a découvert cette grotte. Ce qu'il croyait avoir enfin trouvé. Quel trésor des comtes de Périgord. On sait quel autre trésor il a trouvé ce jour-là. Le 8 septembre 1940.

 

Saint Christophe en cynocéphale

 

Une icône russe montrant saint Christophe en cynocéphale. Figure 15, page 43, de L'HOMME DE LASCAUX et l'énigme du puits (Totem).

Dans ce livre acheté cet été à Lascaux, Jean-Loïc Le Quellec considère que cette seule image, « qui se réfère à la Vita notamment rapportée dans la Légende dorée, suffit à montrer l'absurdité de l'attitude consistant à interpréter toutes les figures de théranthropes comme autant d'indices de chamanisme. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ROBOT
Partager cet article
Repost0