Oublions les vestiges sur lesquels elle est possiblement bâtie, le bas-relief dionysiaque au pressoir et la déesse Epona que l'on trouverait (comme à Thaims) si l'on regardait de plus près la façade et dans le blocage d'un mur, oublions les vignes qu'il y avait en bordure de l'ancien golfe des Santons, le sel qui en provenait, les voyageurs qui empruntaient la voie romaine et les cavaliers qui la gardaient, et regardons l'évaille.
L'égail c'est, avec son l mouillé, la rosée. Celle qu'on raballe, qu'on ramasse avec ses chaussures, ses bas de pantalon, quand on marche dans l'herbe le matin. Quand on se lève tôt, ou, plus fréquemment, qu'on ne sait où dormir.
On hésite un peu entre aigue et ève -entre oc et oïl-, puis on choisit. On opte pour l'évaille.
L'évaille, c'est le marais a bian, « à blanc », à nouveau sous les eaux, la crue tant redoutée. La mer retrouve ses anciens rivages.
C'est cela que regarde l'église, avec sa façade. Percée d'un large portail à trois voussures en plein cintre, surmonté d'une grande fenêtre que nous découvrirons à la fin. Juste avant le clocher, et de quitter La Gripperie-Saint-Symphorien. Où commence et s'achève notre randonnée. Où elle est censée s'achever.
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La deuxième voussure est garnie de griffons accolés par le poitrail. De grypes, comme on les appelle aussi. Qui justifient par anticipation (c'est ce que je me dis a posteriori) le gentilé que recevront les habitants de Saint-Symphorien avec l'adjonction, en 1922, du hameau de La Gripperie : les Griphoriens et les Griphoriennes. Je pense, en comptant les griphons (il y en a exactement vingt-six), qu'ils goûtent l'ironie de la situation. Moi aussi, depuis le banc de pierre où j'ai posé mes fesses.
La Gripperie est situé au sommet d'une colline : nous y grimperons plutôt que de nous arrêter. Nous ne sommes pas arrivés, et c'est tant mieux.
En attendant, je me dis que la réforme des collectivités territoriales en a produit et en produira d'autres, des monstres. Ils n'auront rien à envier à cet hybride qui décore la deuxième voussure. Qui a le corps d'un aigle (tête, ailes, serres) et l'arrière d'un lion (abdomen, pattes, queue). Et des oreilles de cheval.
Cet animal fantastique se voit souvent associé à des héros ou à des dieux. Il accompagne Dionysos, tirant son char ou lui servant de monture. Ce qu'il fait aussi bien pour Apollon dont il garde les trésors.
Les griffons seront plus tard des Chérubins, les deuxièmes dans la hiérarchie des anges que la tradition de l’Église a établie dès les premiers siècles. D'où la deuxième voussure où on les voit maintenant. Après les Séraphins, et avant les Trônes. À partir des Trônes, les êtres célestes n’ont que deux ailes. Les neuf choeurs angéliques se divisent en trois groupes : Séraphins, Chérubins, Trônes; Dominations, Vertus, Puissances; Principauté, Archanges, Anges. Les Trônes ont pour mission de transporter au paradis le trône de Dieu.
Ici le griffon-Chérubin joue son rôle : de gardien du trône de Dieu et de protecteur. Quand l'homme n'est plus le gérant du paradis, ce sont les Chérubins que Dieu met à l'orient du jardin d'Éden, ils agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l'arbre de vie. (Genèse 3, 24).
On verra près de la Fontaine miraculeuse un olivier. Dans un petit jardin où poussent la violette, fleur dont Hildegarde de Bingen (du XIIe siècle, comme l'église Saint-Symphorien) aimait la discrétion, la douceur, les vertus, et d'autres plantes de la même couleur.
Ajoutons que le griffon-Chérubin attaque des adversaires maléfiques comme les boucs, les dragons et les sirènes.
Si Mélusine, la fée bâtisseuse, a eu la méchante idée de construire tout près son château, trop près, elle risque fort de le retrouver détruit. Comme celui de Saint-Jean d'Angle, comme on le raconte aux enfants.
La grande archivolte du portail présente, sous un cordon circulaire, trente-deux personnages. Que l'on imagine (car on ne les voit jamais que d'en bas, et de loin, même en zoomant) debout, la plupart les bras levés, ils nous font face. Sauf les musiciens qui jouent d'un instrument ressemblant au violon : ils animent la scène.
Un mouvement se dessine, de gauche à droite, mais c'est à une drôle de danse que nos violoneux invitent. Si c'est bien un violon qu'ils tiennent, un archet que l'on voit.
La baguette est un peu grosse, et on n'est pas dans le Poitou au siècle dernier. Ce n'est pas du boudin qu'ils nous servent: les boudins de leur grand-mère. Ces boudins fricassés ne nous feront pas danser, ni la cornemuse. Le petit biniou, à un seul bourdon, dans quoi souffle un autre musicien, vers la droite, mais la pierre est tellement usée par le temps, rongée par les embruns, que ce n'est peut-être rien d'autre qu'une trompette ou un chalumeau.
S'agit-il de ménestrels ou ménétriers ? Qui avec les jongleurs nous entraîneraient dans une danse effrénée, quasi corybantique et nous conduiraient en enfer ? C'est peu probable. Les danseuses, si ce sont des femmes, ne ressemblent pas à des bacchantes. Il n'y a pas de Myriam, de Salomé parmi elles. Il n'y a que des orantes. Des femmes en prières. Mais ce sont aussi bien des hommes. Des orants qui nous regardent. Qui nous verraient passer, par ce portail, si nous pouvions entrer.
Or la porte est close. La voûte est en très mauvais état, et la commune n'a pas les moyens de rénover l'édifice. Jean-Michel Bénier a donc décidé d'y réaliser une fresque afin de susciter les dons. Une fresque représentant les habitants du village. Les griphoriens et les griphoriennes se reconnaîtront.
Car ce sont de véritables portraits, non des images symboliques comme celles qui décorent la façade.
S'agit-il de défunts ? De défunts représentés en orants, dans le paradis ou dans un état intermédiaire, dans l'attente de la béatitude et priant pour leur salut. Des âmes du Purgatoire, sollicitant nos suffrages, mais je crois qu'il n'est pas inventé. Qu'il nous faut attendre. Sur ce parvis dont je me rappelle, sur mon banc de pierre, qu'il n'est pas si éloigné qu'il y paraît du paradis. On pouvait même les confondre. Quand on se retrouvait sur cette « place située devant la façade de l'église », devant ceux qui se rappellent la Passion du Seigneur en priant debout les bras levés, les paumes ouvertes vers l'extérieur, afin de recevoir Dieu. Croire que l'on était arrivé.
Or ce n'est pas le cas. La porte est par bonheur fermée, et nous ne sommes pas des paralytiques, même si nous nous dirigeons vers la Fontaine. Qui chaque 22 août (autrement dit à la saint Symphorien) se mettait à bouillonner à minuit, selon la légende. Nous ne sommes pas des pèlerins, nous ne cherchons pas miracle. Nous faisons seulement marcher nos jambes. C'est ainsi que nous guéririons nos rhumatismes, si nous en avions.
Les treize kilomètres en bordure de l'ancien golfe des Santons ne nous ont pas épuisés. Nous étions, comme la cigogne ou la Cistude d'Europe (la fancharde, comme on appelle ici cette espèce de tortue), dans notre élément. Et nous voyions loin, bien au-delà des marais de Brouage. Les dunes de la Côte Sauvage et la forêt de la Coubre. Le phare était trop à gauche, mais le clocher de Marennes faisait un amer, pour ceux qui craignaient un naufrage en pleine terre. Et la tour de Broue vers laquelle nous progressions depuis Saint-Jean d'Angle.
Nos jambes nous porteront encore. Elles nous conduiront bien au Peu, situé juste au-dessus, puis à L'Ornut par où nous reviendrons. Deux ou trois kilomètres de plus, qu'est-ce que cela peut faire ? Nous ne sommes pas pressés de rentrer. De rejoindre la foule des défunts. Ou la petite troupe des bienheureux.
Même si les ménétriers qui sont plutôt des anges musiciens nous appellent, avec leur psaltérion. Même si c'est déjà musique céleste, qu'ils nous jouent.
Du psaltérion, je ne saurais dire la forme qu'il a ici. Ce devait être, à l'époque où l'on a bâti cette église et sculpté ce portail, « une caisse plate, percée de une à quatre ouïes en rosace, et formant comme un trapèze, dont les côtés ne montaient pas obliquement en droite ligne, mais étaient plus ou moins cintrés. Le musicien tenait l'instrument plaqué contre sa poitrine et en jouait en pinçant les cordes avec le doigt ou un plectre. Souvent, ce plectre était tout simplement la tige centrale d'une plume. » (Dulcibric-à- brac, CANALBLOG, 18 décembre 2018)
Quel son rendait-il ? À cette question j'aurais tendance à répondre, parce que je viens des Vosges, et que j'ai encore celui de l'épinette dans la tête, un son grêle. Mais moins pinchard : moins haut perché et moins pleurnichard. Autrement dit plus léger, plus délicat. Éthéré. Car c'est musique céleste, comme celle que nous joueront les anges quand nous les aurons rejoints au paradis.
Mais avant, il nous faudra psalmodier des psaumes, beaucoup de psaumes, et c'est à cela que sert le psaltérion ; à cela qu'il nous invite, depuis la façade.
Si les musiciens animent la scène avec cet instrument, la musique qu'ils produisent parle à l'âme et non plus au corps. Elle éloigne le diable qui nous induit en tentation, qui voudrait nous soumettre. Le malin plaisir, c'est lui qui le prend, avec son violon. Le psaltérion nous délivrera de la chère, de la chair, de tous nos péchés. L'esprit saint désormais nous parle. Il nous dit, comme à ceux que l'on voit rassemblés sur la façade : « Fils d’Homme, tiens-toi debout sur tes pieds, je vais te parler.» C'est la voix de Dieu qu'entend le prophète Ezéchiel. « À cette parole, l’Esprit vint en moi et me fit tenir debout » (Ez 2, 3). L'orant est mis debout, littéralement «ressuscité» par la prière qui le fait se tendre vers le ciel. Il prie les mains levées. Mais sans ostentation. Car, ainsi que le suggère Tertullien dans son manuel de prière (De oratione), «il convient d’élever les mains, mais modérément et avec humilité.»
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Cela ne nous dit pas ce que sont ces trente-deux personnages.
Bienheureux intercédant pour les vivants ?
Symboles de l'âme jouissant du salut ou figure de la prière en général, voire même de l'église ?
Rappelons au passage (ce portail est un passage, même s'il est fermé) que le mot église vient du grec ekklêsia, qui signifie « assemblée ».
La nôtre aujourd'hui se compose de dix personnes. Qui ont bien marché, et qui n'ont nulle envie d'arrêter.
Il reste des arabesques. Et tant de choses à lire.
À commencer par la notice que l'on trouve dans la base Mérimée et dont voici la fin:
« La haute fenêtre du premier étage comprend deux voussures très fouillées. L'une reproduit le motif des Vertus et des Vices.
Le clocher est de forme circulaire, cas unique en Charente-Maritime. Sur l'ancienne souche carrée a été édifiée une tour ronde coiffée d'une toiture conique. Huit demi-colonnes terminées en pointe garnissent son pourtour, percé de quatre fenêtres cintrées sans ornements. »
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