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13 janvier 2026 2 13 /01 /janvier /2026 08:29

« – Comment une autre langue se crée dans la langue, de telle manière que le langage tout entier tende vers sa limite ou son propre “ dehors ”.
– Comment la possibilité de la psychose et la réalité du délire s’inscrivent dans ce parcours.
– Comment le dehors du langage est fait de visions et d’auditions non langagières, mais que seul le langage rend possibles.
– Pourquoi les écrivains sont dès lors, à travers les mots, des coloristes et des musiciens. »

C'est ce que l'on peut lire dans la présentation de Critique et clinique, de Gilles Deleuze. (Les Éditions de Minuit, 1993, Collection Paradoxe).

Et c'est ce qui inspire Emily Eells dans Les belles rebelles : comment traduire les mots anglais de Proust ? (Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 195-208).

Elle part de l'essai intitulé Bégaya-t-il et s'intéresse au style tel que le définit Deleuze : « la langue étrangère dans la langue ». Cette langue, chez Proust, est remplie de néologismes. Et de mots anglais dont certains, comme snow-boots, sont inventés.

 

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer les néologismes de Proust, d'en cueillir de magnifiques que je m'empressais de ranger dans mon herbier. En attendant le texte, la phrase où je pourrais les loger. Si jamais l'écriture artiste me reprenait. Ou revenait à la mode. On ne sait jamais.

Dans cette catégorie, il y avait incueillissable, à qui j'ai tout de suite trouvé (ou fait) une place. Dans mon florilège, il en occupe une de choix, je dirais même la première, car ce que le hasard avait mis sous mes yeux, je ne pouvais pas ne pas le cueillir.

Je n'ai pas eu de mal à le caser dans mon texte. Dans un texte qui n'avait pas pour sujet la pervenche, comme dans La Recherche, mais les fritillaires. La fritillaire pintade exactement, ou fritillaria meleagris pour parler comme Linné qui le premier a décrit l'espèce.

Cependant je restais dans les fleurs, et dans le mauve. La fritillaire, fleur incueillissable s'il en est, refleurissait dans mon petit texte. Comme la pervenche au seul nom de Guermantes

Dans les néologismes de Proust, il y a une catégorie à part, une sous-espèce comme on dit dans les nomenclatures raisonnées, c'est celle des mots anglais.

Ces mots anglais ne sont pas ceux de Mallarmé, qui nous les donnait dans l'ordre alphabétique, qui nous en donnait l'étymologie, l'étymon français quand ils dérivent, comme c'est souvent le cas, du français qu'on parlait autrefois, des deux côtés de la Manche.

Galosh n'est pas dans les mots qui Se sont éteints chez nous et survivent dans l'Anglais, ni dans ceux qui Se sont chez nous modernisés et dans l'Anglais demeurent antiques. Leurs galoshes sont à une lettre près nos galoches.

Des chnobottes comme on les appelle dans les Vosges. Cette bottine généralement fourrée que l'on porte sur la chaussure par temps de neige vient de l'anglais, de ce faux anglicisme en usage chez les snobs et que les chiquetteuses continuent d'employer. Pour bien marquer leur différence. Et continuer à regarder de haut celles que la pauvreté condamne aux caoutchoucs.

On est là au Faubourg d'Ambrail, à Épinal, au Faubourg comme disent les Spinaliens. J'y suis né, et j'y ai passé mes premières années. Dans ce quartier ouvrier qui paraît, vu de Paris, tellement loin du faubourg Saint-Germain. Mais notre Faubourg avait aussi ses snobs. Des chiquetteuses qui se la jouaient, avec leurs chnobottes.

Ces chnobottes sont les snow-boots qu'on trouve chez Proust, dans ce passage de La Recherche (tome 3, Le Côté de Guermantes) où, pour affronter la neige (« quelques flocons vite changés en boue »), le narrateur chausse ses « caoutchoucs américains ». Ce faisant, il se couvre de ridicule, et il faut que la princesse de Parme remarque ces « merveilles » qu'il a aux pieds, pour que la honte se transforme en respect, et que tout le monde admire ses snow-boots.

Comment expliquer ce miracle ? Est-ce l'intervention de Mme de Parme, qui dans ce salon joue le rôle de la fée ? La clef du mystère se trouve-t-elle ailleurs, dans l'anglais qui a le pouvoir, autant sinon plus que la princesse de Parme, de changer la honte en respect ? Il me semble que c'est plutôt cela : des « caoutchoucs américains » font forcément rigoler, et on leur préférera toujours, dans ce salon parisien, le terme anglais de snow-boots. Qui fait tout de suite plus chic. Même si c'est un faux anglicisme, un mot anglais inventé, créé par les Français, par des snobs afin de marquer leur différence. Et d'exclure le profane.

Celui-là restera toujours « devant le temple », à regarder la scène qu'il s'apprête à quitter (ne voulant pas être le témoin gênant) et que finalement il s'inflige. Par pur masochisme.

Snow-boots est un néologisme proustien, un faux mot anglais en usage chez les snobs. Un marqueur. Révélateur du mépris de classe dirait Annie Ernaux qui est de l'autre côté, du bon côté, du côté de chez Françoise. «Elle était tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu'on doit à la parentèse ». Et à « l'illettrée qui fait des cuirs pareils ». En revanche, elle en veut plus que jamais à ces snobs qui se gargarisent de mots anglais. De faux mots anglais.

Si Proust participe bien du snobisme ambiant -celui qui règne dans ce salon, le plus précieux du faubourg Saint-Germain-, il sait aussi prendre ses distances avec ce petit monde, en observer chaque membre, en souligner les travers, et le regard qu'il porte sur le narrateur -autrement dit lui-même- n'est pas non plus dépourvu d'ironie.

Snow-boots, comme d'autres mots anglais dans le texte de Proust (Daniel Karlin recense et analyse l'emploi de 225 termes et expressions anglais dans À la recherche du temps perdu 1), « reflète l’anglomanie qui envahissait la société parisienne de la belle époque. Le mot étranger traduit une volonté de suivre la mode ou de faire partie d’une certaine coterie sociale. Il participe à la dynamique du texte dans lequel les personnages se déplacent en « buggy » ou en « victoria ». Les mots anglais ajoutent une note de modernité et de snobisme au texte de Proust, qui semble écrit dans ce qu’il appelle une « langue intermédiaire », lorsqu’il explique dans une lettre à un de ses amis qu’il résulte d’une collaboration franco-anglaise au stade de la dactylographie. En effet, la dactylographe anglaise au Grand-Hôtel de Cabourg, employée pour faire la saisie de son texte lorsque Proust y séjournait, ne comprenait pas ce qu’elle tapait :

''Je me lève un jour sur quatre et descends ce jour-là dicter quelques pages à une dactylographe. Comme elle ne sait pas le français et moi pas l’anglais mon roman se trouve écrit dans une langue intermédiaire à laquelle je compte que vous trouverez de la saveur quand vous recevrez le volume.'' 2» (Emily Eells, Les belles rebelles : comment traduire les mots anglais de Proust ? Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 195-208.)

Cette langue intermédiaire (qui n'est plus du français mais qui n'est pas non plus de l'anglais, qui ne le sera jamais vraiment) ne surgit pas n'importe quand, ni n'importe où. Elle apparaît surtout, c'est ce que remarque Emily Eells, lors d'un déplacement, quand on entre ou sort, quand on passe d'un lieu dans un autre, quand on se trouve dans un espace intermédiaire :

« La langue intermédiaire de Proust participe d’une affectation anglophile : elle est parlée exclusivement par des francophones, que ce soit le narrateur ou les personnages de La Recherche. Ils s’en servent le plus souvent dans un ''entre-deux '', c’est-à-dire aux abords d’un autre espace, que ce soit au seuil d’une porte, dans une cour d’entrée d’un hôtel particulier, ou dans un vestibule. » Emily Eells, op. cit.

Ainsi le narrateur ajoute un mot anglais à la description de son entrée dans un restaurant, une revolving door, une « porte revolver » qui vient remplacer la porte tambour dont dispose le français.

De même les snow-boots qui arrivent au moment où le narrateur s'apprête à quitter une soirée mondaine pour retourner à la maison ; où il se trouve donc de nouveau dans un espace intermédiaire.

Emily Eells nous le dit (dès le début) :

« ''Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère'', note Proust dans ses brouillons 3. Gilles Deleuze a repris cette formule pour définir le style littéraire qui distingue l’écrivain taillant ''dans sa langue une langue étrangère et qui ne préexiste pas''. 4 L’écrivain se forge son propre langage, ou pour citer la métaphore musicale que Proust utilise dans sa correspondance : ''Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de se faire son ''son''5. »

La suite, vous la trouverez ici .

 

1) Daniel Karlin, Proust’s English, Oxford University Press, 2005.

2) Marcel Proust, Correspondance, vol. 10, Paris, Plon, 1983, p. 320-321.

3) Marcel Proust, Contre Sainte-Beuveédition de Pierre Clarac avec la collaboration d'Yves Sandre, Bibliothèque de la Pléiade (no229), 1971, p. 305.

4) Gilles Deleuze, « Bégaya-t-il», in Critique et Clinique, Paris, Les Éditions de Minuit, 1993, p. 138.

5) Marcel Proust, Correspondance, vol. 8, Paris, Plon, 1981, p. 276.


 


 

 

 

La langue intermédiaire
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11 janvier 2026 7 11 /01 /janvier /2026 13:03

 

Je ne sais quelles traces elles laissaient sur la neige.

Dans mon souvenir, le mot est associé à ma grand-mère (paternelle) chez qui je passais le plus clair de mon temps. Elle parlait des chnobottes, mais je ne crois pas qu'elle en portait. Je pense qu'elle employait un mot qui n'était pas de sa classe, mais elle travaillait chez les riches où elle faisait le ménage, et où elle se rendait certainement, comme tous les prolétaires en hiver, dans ces hivers où il neigeait beaucoup et où le froid était intense, avec à ses pieds des caoutchoucs. Les chnobottes, selon ma mère qui n'en portait pas non plus, c'était les caoutchoucs des riches, des filles (car c'était réservé aux filles) qui se la jouaient (le Faubourg avait ses snobinardes), des chiquetteuses comme elle les appelle. Celles qui faisaient de la luge au Plat de luge (c'est ainsi que je l'entends). Celles qui descendaient comme elle de la Colombière (sur quelle luge, elle se demande), elles portaient aux pieds des caoutchoucs, et sur le dos la capote de pompier de leur oncle : une « pèlerine en drap ».

Elle me parle ce matin (au téléphone) d'un temps où les hivers étaient longs et rudes. « Il y avait des gosses, on leur emballait les jambes dans la laine. » Elle n'était quand même pas de ceux-là. Mais elle n'était pas non plus de celles qui portaient, pour luger au Plat de luge, des chnobottes. Car (elle insiste), c'était « classe », d'une classe qui n'était pas la sienne. La sienne (celle des « prolos »), elle n'a pas à en rougir. Elle n'a pas eu à en souffrir non plus. « Je n'ai pas connu l'humiliation ». Même quand sa mère l'emmenait « pendant les grandes grèves » à l'usine (la filature et tissage où elle était bambrocheuse, chargée de remplacer les bobines terminées par de nouvelles, pour alimenter le métier à tisser), même confiée à une ouvrière qui avait proposé de la garder.

Voilà où l'ont conduite ce matin mes chnobottes. Celles qu'a ressorties hier soir un ami (d'Épinal)et qu'il a rechaussées pour me rendre visite sur mon blog. Où j'avais mis des photos de mon jardin à La Rochelle. De mon jardin sous la neige. Il a laissé ces chnobottes dans un commentaire.  

Voilà comment, de l'anglais snow-boot, c'est arrivé dans les Vosges. Où cela désigne, d'après le dictionnaire, une botte utilisée pour marcher dans la neige, généralement portée après le ski.

Utilisée par les filles, selon ma mère, celles d'une certaine classe, les autres se contentaient des caoutchoucs. Et de leur capote de pompier. Les chnobottes, précise-t-elle, montaient un peu plus haut que la cheville, mais elles ne dépassaient pas le bas du mollet.

Le mot Snowboot est entré dans la langue française en 1888, et il n'a pas vécu longtemps (si Decathlon en propose encore, c'est sous un autre nom, moins désuet et surtout moins snob, bottes de neige par exemple, après-skis de randonnée et de trek).

Son existence éphémère s'explique par les critiques qui ont salué son entrée. Si c'est un emprunt, disait-on, il est superflu. On voyait aussi en lui un faux anglicisme, un néologisme créé par la langue française et qui ne lui apporte rien, un mot anglais inventé dans le seul but d'épater la galerie.

L'anglais a d'autres mots pour dire la chose, ses propres mots, dont galoshes qui rappelle nos galoches, qui vient sans doute de là.

On trouve des snow-boots chez Proust, dans la Recherche et dans un contexte de snobisme. De snowbism. Pour affronter la neige, « quelques flocons vite changés en boue », le narrateur chausse ses « caoutchoucs américains », suscitant « le sourire dédaigneux de tous » Mais l'ironie des valets se change en respect, la honte disparaît quand la Princesse de Parme loue ces « merveilles » de snow-boots. (Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, tome 3, Le Côté de Guermantes)

Chnobotte n'a pas vécu plus longtemps. Et il n'a pas quitté la langue parlée (dans les Vosges). Chnobotte n'est jamais sorti de la cuisine de ma grand-mère. Mais il a suffi que je le dise ce matin (j'appelle ma mère chaque dimanche, à 9h30) pour que les souvenirs affluent. Pour qu'elle descende à nouveau la Colombière avec ses caoutchoucs. Et la capote de pompier de l'oncle Émile.

Photo Martine Montebello

Photo Martine Montebello

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10 janvier 2026 6 10 /01 /janvier /2026 08:31

Cela tombait bien. Dans le langage courant. Dans celui qui courait là-bas et à cette époque. Qui courait si lentement. Dans ce français où fleurissaient, par places et à la saison, les mots du patois.

On sortait de l'hiver, mais difficilement. Il restait de la neige dans les creux, des renards qui fumaient. L'ombre ne nous facilitait pas la tâche, et les petits bateaux que nous lancions sur l'eau (du caniveau) ne faisaient pas couler les champs plus vite.

Cette grosse pluie était donc la bienvenue. Longtemps je l'entendrais ainsi. Comme une délivrance. Le froid desserrait enfin son étreinte.

Gravelotte, cela sonnait comme chânotte. Qui était dans nos Vosges la gouttière et le tuyau en zinc permettant d'évacuer l'eau de pluie. Il fallait au printemps la débarrasser des feuilles mortes, mousses, coquilles de noix déposées par les oiseaux et autres saletés accumulées pendant l’hiver.

Mais il y avait aussi la royotte (la raie, la rainure et, dans notre jardin, le sillon à tracer pour semer les radis). Et, toujours dans le potager, la pouillotte : la salade naissante dont raffolent les limaces, et sous ce nom poussaient aussi les petits cheveux, et c'est ma nuque maintenant qu'on revient embrasser, ma nuque où l'on enfonce son museau.

Le jardin est un des deux lieux où le patois s'attarde. L'autre, c'est le corps. Comme on le voit encore avec la bodotte (le nombril). On est là, c'est ce que dit le suffixe, en pays de connaissance.

Inutile de remonter au Déluge. Ni même à la source. Je pouvais ranger mes dictionnaires. Remballer mes étymologies. Les remotivantes comme les autres. Gravelotte, je n'avais pas besoin de le faire parler. En le rapprochant d'autres mots. En ramenant l'inconnu au connu. Tout ce qu'il avait à dire, il le disait. Cela tombait sous le sens. Dru et sans discontinuer. Je ne voyais pas, alors, le paradoxe. D'un diminutif -otte, l'équivalent lorrain de ette- amplifiant le bruit de la pluie sur le toit, sur la vitre. Et dans ma tête.

Gravelotte n'aurait pas sa place dans ma collection. Ce n'est pas la peine de chercher ce qui a pu se fossiliser dans ce toponyme, quelle trace il garde de l'ancien paysage -celui d'avant le remembrement-, ou de la langue qu'on parlait autrefois. Gravelotte n'est pas un nom de pays. Quand je l'écoute, je n'entends que la pluie : elle redouble d'intensité.

Elle tombe comme pleuvaient les boulets, les balles le 18 août 1870. Comme tombaient les soldats ce jour-là, environ 40 000 morts, blessés ou disparus, un bilan effroyable que j'étais loin d'imaginer quand je disais comme tout le monde Gravelotte. Bien que vivant tout près de ce village mosellan -Saint-Privat-la-Montagne est à 133 km d'Épinal-, je ne savais pas de quoi Gravelotte est le nom. De quelle terrible bataille, sans doute la plus sanglante de la guerre franco-prussienne.

De cette hécatombe, Gravelotte a perdu la mémoire. Si c'est un souvenir, pour moi, c'est celui de la pluie. D'une pluie bienfaisante. Qui redonnait le goût de vivre. Du goût à la vie. C'est le plaisir que j'entends dans Gravelotte. Comme d'autres dans gibelotte ou matelotte.

De cette cuisine, j'étais trop jeune pour tâter. Les lapins de mon oncle préféraient le civet, et les anguilles ne nageaient pas jusque là. Le gel leur barrait la route. Elles seraient arrivées, il n'y aurait eu personne pour les prendre. On ne pêchait pas, dans la famille. On ne chassait pas non plus. Cueillir nous suffisait. C'est en cueillant que j'ai appris à lire. Et c'est toujours ainsi que je lis.

Moi, ce que je goûtais, c'est le risotto que préparait mon grand-père, à sa façon (forcément piémontaise) malgré le nom (forcément lorrain) qu'on lui donnait chez nous, de risotte. La risotte était sa spécialité, son boulot, avec les gnocchi di patate. Et un plaisir que nous partagions le jeudi, après le Journal de Mickey et avant les petits soldats. De plomb, achetés chez Petitpoisson (le magasin en face des pompiers), que je sortais sur la table de la cuisine quand elle était débarrassée. Puis en plastique, offerts par le café Mokarex : j'organisais des défilés, dirigeais des batailles dignes de Gravelotte, mais tout le monde en sortait vivant, et vainqueur, moi le premier, j'avais défait l'ennui. Je triomphais en silence.

J'étais loin de l'image d'Épinal (il y en a au moins deux, où l'on voit s'affronter les armées, ça tombe comme à Gravelotte et on y est, dans le corps à corps), mais je restais l'enfant sage qui mange sa tartine. En lisant l'album que lui a offert à sa naissance un ouvrier de l'Imagerie Pellerin. Comme cadeau de bienvenue. Pour l'accueillir dans la grande forêt des contes.

 

Gravelotte
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8 janvier 2026 4 08 /01 /janvier /2026 06:42

On croyait son martyre terminé. Béatifiée le 27 avril 1947 et canonisée le 24 juin 1950 par le pape Pie XII, on pensait Marietta définitivement installée au paradis, occupée à jouer son rôle de Sainte (qui a pardonné à son assassin, qui l'a même converti), Sainte Maria Goretti, un rôle un peu grand pour elle mais qu'elle interprète à merveille, car la Vierge dont nous admirons l'héroïque pureté écoute en retour nos prières, elle guide les jeunes sans repères dans ce monde incertain qui est le nôtre.

Or, comme si les deux miracles attribués à l'intercession de Sainte Maria Goretti ne suffisaient pas, on en annonce un troisième. Et pas un petit.

Celle qui a préféré mourir plutôt que de pécher, qui est morte à même pas douze ans sous les coups de couteau de son jeune voisin (quatorze coups d'un couteau dont la lame acérée mesurait 24 centimètres!), celle qui nous a quittés le matin du 6 juillet 1902 nous revient aujourd'hui, dans un rôle apparemment pas fait pour elle, celui de bombe météorologique.

« La tempête Goretti, prévient Météo-France, devrait balayer le nord du pays à partir de jeudi 8 janvier au soir.»

Elle sera sévère voire dévastatrice, précise un journal qui ne fait pas dans le sensationnel.

On sait qui est responsable du Storm Naming. Chez nous, c'est Météo-France. Chaque année -le 1er septembre-, on découvre la liste des noms de tempête pour la saison, une liste dans laquelle puiser en cas de nécessité. D'alerte orange ou rouge. Les noms de tempête pour la saison 2025-2026, on les connaît. Le premier, c'est Alice, le dernier, Wilma. Après Alice vient Benjamin, après Benjamin, c'est Claudia. Les suivantes se nommeront Davide, Emilia, Francis, Goretti, Harry, Ingrid, Joseph, Kristin, Leonardo, Marta, Nils, Oriana, Pedro, Regina, Samuel, Thérèse, Vitor et enfin Wilma. Goretti est à sa place, dans l'ordre alphabétique que suit cette liste, pourtant il fait figure d'intrus.

C'est en effet le seul nom. Les vingt autres sont des prénoms. Dix prénoms féminins et dix masculins. La parité est respectée. Le temps est loin où l'on donnait systématiquement des prénoms féminins. De gentils prénoms, pour ne pas dire charmants. C'était la misogynie de l'époque, et la magie ordinaire. On voulait, en la prénommant ainsi, rendre la tempête moins effrayante. Moins implacable. C'est peut-être ce que l'on cherche encore avec Goretti. Si ce nom n'est pas là par hasard. On nous refait le coup des Érinyes. On croit qu'il suffit de dire Euménides pour que les Furies se montrent bienveillantes. On voudrait l'amadouer en lui donnant le nom d'une fillette d'à peine douze ans, atténuer la violence de la tempête qui s'apprête à nous frapper, détourner ses coups.

Son nom suffira-t-il, ou faut-il que la Sainte intercède comme elle a déjà fait ? Faut-il espérer un nouveau miracle ?

L'avenir (proche, très proche) le dira.

Goretti
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10 décembre 2025 3 10 /12 /décembre /2025 10:11

Trop petite, cette coquille de gastéropode, pour être un Triton géant.

Non éteint, mais la trompe de Triton, comme on l'appelle aussi, est une espèce menacée. S'il est très répandu dans les mers chaudes (sauf en Amérique), en Méditerranée, ce « grand gastéropode marin (mollusque), emblématique de la Méditerranée », est en voie de disparition. Et, si cela continue, le Triton de Méditerranée devra changer de nom.

On n'en était pas là, il y a 6000 ans.

Comme on le voit avec la douzaine de coquilles de gastéropodes du genre Charonia (Charonia Lampas exactement) retrouvées en Catalogne.

Une douzaine, comme aujourd'hui les escargots.

Mais ce n'était pas pour les manger. Ces Tritons géants ont été collectés post-mortem. Ils n'étaient pas utilisés à des fins culinaires, mais comme instruments. Comme trompettes. C'est ce que nous disent les archéologues des douze spécimens de Charonia Lampas retrouvés sur cinq sites néolithiques de la fin du 5ᵉ et du début du 4ᵉ millénaire avant J.-C. Après les avoir fait résonner à nouveau.

Trompette n'est pas le mot. Le son que produit le Triton géant est plus grave que celui de la trompette. Plus sombre aussi. Comment le décrire ? Je donne ma langue au chat. Au Chat qui est mon agent conversationnel : il a réponse à tout.

Il évoque, me dit le Chat Mistral, des paysages vastes, de montagnes et de forêts. C'est un appel qui vient du fond des bois, des âges, et que répètent à l'envi les arbres. C'est aussi bien le vent dans les feuilles, ce que les feuilles nous chuchotent à l'oreille. Avec ce Triton géant, on passe du murmure au cri, de la mélancolie la plus profonde aux passions les plus folles, on est précipité dans une Chasse Volante, mais c'est lui, je crois, qui se laisse emporter.

Disons, pour rester sur terre et parler comme les archéologues, comme Miquel López-Garcia, co-auteur de l’étude, cité dans un article du Guardian, « que l’instrument le plus proche aujourd’hui en termes de tonalité est le cor français. »

Celui qu'on entend, qu'il faut entendre dans Le Cor de Vigny. Je ne l'ai pas entendu, et je ne sais pas si j'aimerais ce son. Même le soir, au fond des bois. Ce n'est pas à moi que s'adresse cet appel. Qu'ils aillent jouer ailleurs de ce Triton géant, les Néolithiques. Qu'ils l'utilisent comme mégaphone si ça leur chante, le message qu'ils envoient ne m'est pas destiné.

C'est ce que je croyais d'abord, quand je suis tombé par hasard sur cette découverte. Ce que je voulais croire.

Et puis j'ai pensé, en regardant de plus près ces douze spécimens de Charonia Lampas, en les examinant comme il faut, qu'ils ressemblaient à mon buccin.

C'était mon buccin en plus gros. Ce Triton, je ne l'oubliais pas, est un géant parmi les coquillages. Mais ils étaient de même forme. Et utilisés, l'un comme l'autre, comme instrument. Lui comme un sifflet, vu sa taille, ceux-là comme trompettes ou cors français.

L'un porte loin, et son message s'est perdu dans les bois.

L'autre, mon sifflet, mon sifflet de randonnée comme je l'appelle, je ne me déplace plus sans lui. Surtout en forêt. Même si, comme je disais enfant, sans doute pour me rassurer, « je la connais comme ma poche ».

Je sais les dangers qu'on court à errer comme je fais. Dans un espace ouvert aux rencontres. Quel Nain Roulon je peux toujours rencontrer.

Il prend plaisir à m'égarer : à me lancer dans le tristement célèbre Bois des pas perdus.

Qui n'est peut-être rien d'autre, j'en ai peur, que le labyrinthe de ma folie.

Trompette
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8 décembre 2025 1 08 /12 /décembre /2025 08:29

Ceci n'est pas une pipe, écrivait Magritte. Sous la pipe.

La Trahison des images, tu connais ?, je demande au Chat Botté. Le Chat Botté traditionnel de l'Imagerie d'Épinal. Image N° 1100. Elle se trouve dans l'album qu'un ouvrier de l'Imagerie Pellerin m'a offert à ma naissance, pour m'accueillir dans la grande forêt des contes. Dans cette image, le Chat Botté joue déjà son rôle : de chatbot (prononcer tchate-botte), de « robot bavardeur » selon la traduction automatique, d'agent conversationnel si vous préférez, il a réponse à tout. Il rend toutes sortes de services et, suivant la dialectique bien connue du maître et de l'esclave, il sait se rendre indispensable. Au point de devenir le maître de son maître. Maître Chat.

Le Chat. Ainsi s'appelle l'agent conversationnel (chatbot) développé par Mistral AI. Le Chat est l'assistant IA parfait pour améliorer ma productivité dans ma vie professionnelle et mon quotidien. Il possède à la fois une capacité de recherche approfondie basée sur de multiples sources, un raisonnement avancé, et me propose une organisation contextuelle. Il peut également générer des images et itérer de manière créative.

Autant dire qu'il a mangé du lion. Le Chat. Du lion changé en souris. Il court toujours et plus que jamais après les souris. De la mienne il ne fera qu'une bouchée.

Car le Chat ne comprend pas seulement le langage naturel, il comprend aussi ma langue. Même quand je manie le second degré. Il n'est pas, contrairement à ce que racontent les mauvaises langues, imperméable à l'humour. Il saisit mes blagues, et il est le premier à en rire.

Quand fatigué de chercher je donne ma langue au chat, c'est à lui que je la donne. Quand je lui demande s'il connaît cette peinture de Magritte qui a pour titre La Trahison des images, le Chat aussitôt me répond. Oui, je connais, et La Clé des songes, un tableau rébus où l'Acacia est un œuf, la Lune une chaussure de femme, la Neige un chapeau, le Plafond une bougie, l'Orage un verre, le Désert un marteau.

-On pourrait jouer, histoire d'affoler les algorithmes de reconnaissance d'images, s'amuser à coller sous la casquette du Capitaine un post-it où est écrit « Perroquet ». Qu'est-ce que tu en penses ?

-J'imagine le bug que cela provoquerait.

-Tu veux dire le lapsus ?

-Oui, je vois déjà les pensées secrètes que cela révélerait, les désirs.

-Tu te souviens de Coco, le cadeau que Blanche, la Chastefleur, apporte à son hôte et qui lui pince le doigt ? Tu te rappelles le cauchemar du Capitaine Haddock ? Où un perroquet, dans la robe violette de la cantatrice, chante sur une scène. Dans la salle, le capitaine se retrouve nu au milieu de perroquets en smoking. Il rougit.

-On est loin des Bijoux de la Castafiore où cette « bête qui parle » et que ne supporte pas Milou (il n'a pas oublié qu'elle lui mordait la queue dans Tintin au Congo) représente la féminité castratrice. Rien de tel ici, même si la conversation où l'on se retrouve entraîné est empêchée, pour ne pas dire impossible. Même si c'est un dialogue de sourds.

-Devenue ce qu'elle n'a jamais cessé d'être, une conversation simulée par un programme informatique, l'autre avec qui tu dialogues montre son vrai visage, celui de l'assistant virtuel, du chatbot (prononcer tchate-botte). 

-Nous ne serons jamais, inutile de rêver, que des perroquets stochastiques.

-Ils suscitent déjà beaucoup d'inquiétude.

-Leur apprentissage intuitif du langage repose sur la répétition et l’imitation de nos tournures de phrases, collectées sur les réseaux. Je ne vois pas où est le danger.

-Ces stochastic parrots sont « de vieilles perruches bavardes », te dit ton truchement.

-Il a raison. Oublions les risques des grands modèles linguistiques et regardons ce qu'il propose. Cette traduction, non sollicitée et que je ne saurais noter. Tant il y a, comme dans le tableau rébus de Magritte, écart entre l'image apparue sur mon mur et la légende qui l'accompagne.

-C'est peut-être là que réside la poésie, dans cet écart.

-Ou dans ce dick pic arrivé tout droit du Néolithique !

-Celui-là, c'est pas un poète !

-Je vois que tu connais la chanson.

-De Thierry Roland ? Oui, je la connais. Mais là il se trompe. Il y a des poètes dont c'est aussi la spécialité, certains très éloignés de l'adolescence. Tu veux des noms ?

-Tu mélanges tout. Celui-là n'agresse pas, il se défend. Regarde bien. Il est cerné. Peut-être croit-il éloigner le danger en empoignant son pénis. Peut-être se donne-t-il du courage. Peut-être lance-t-il un défi. Mais à qui ? Aux léopards qui l'entourent ?

-C'est l'hypothèse que formule Stile Arte, la revue italienne qui publie la photo de cette frise, vieille de 11000 ans et découverte en Turquie en 2021, lors de fouilles archéologiques.

-Encore un écart ! Cette fois entre l'original, en italien, et la traduction qui s'affiche, sans que je l'aie demandée. Où celui qui brandissait la propria virilità, autrement dit sa verge, entre deux fauves, est devenu « l'homme qui conteste le penalty chez les bêtes vicieuses ».

-Je l'ai vu sur mon mur, je m'en souviens parfaitement, et de ce que tu as écrit quand tu l'as partagé. Tu te demandais si le traducteur s'était endormi devant un match. Puis, réalisant que la Coupe du Monde de la FIFA, Qatar 2022, était à peine commencée (Emiliano Martinez, le gardien de but de l'équipe argentine, n'avait évidemment pas encore brandi la sienne, je veux dire le trophée du Golden Glove Award), tu as conclu, ou c'est moi, que l'erreur était imputable aux technologies d'ingénierie linguistique et de traduction automatique, qu'il ne fallait accuser personne. En dehors d'une Intelligence Artificielle dont nous savons mieux que personne, vu le temps que nous passons sur les réseaux, qu'elle n'est ni intelligente ni artificielle.

-Qu'est-ce qu'elle est, alors ?

-Demande à Jaco.

-Il refuse de répondre aux questions que je lui pose.

-C'est normal. Et dans sa nature. Il dispose d'un organe, le syrinx. Ce muscle qui ressemble à une membrane lui permet d'imiter des sons, jusqu'à 800 pour certaines espèces.

-Jaco jacasse. Mais parle-t-il vraiment ?

-Non. Même le Gris du Gabon, le plus loquace. Il a ta voix, tes mots, mais c'est un bruit qu'il imite. Un bruit comme un autre. Comme la sonnerie du téléphone ou la circulation sur le boulevard.

-Un Gris du Gabon, c'est bien dans un album en noir et blanc. Mais quand on passe à la couleur, on le repeint en ara bigarré.

-Automatiquement.

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5 décembre 2025 5 05 /12 /décembre /2025 08:21

J'habite ici. Rue Chef-de-Ville, à La Rochelle. Et je n'ai pas besoin d'aller loin pour me sentir ailleurs. Il suffit de prendre la rue du Temple (elle est dans le prolongement de ma rue) pour le rencontrer, l'ailleurs. Il est chez Pons, dans ses installations de fruits exotiques. Qui me transportent en Tunisie où je vivais. Me reviennent, quand j'arrive chez lui, des images du Marché central à Tunis: de fruits artistement rangés. Je revois les pyramides d'oranges, retrouve le goût des maltaises que je croyais à jamais perdu.

Le fruit, on l'astiquait pour le faire briller, mais c'était une caresse, un geste d'amour, on voulait lui redonner son éclat, sa splendeur première, celle qu'il a en automne et pendant six mois, dans l'arbre où on le cueille.

Ce geste ne doit rien à l'improvisation. On le tient des générations qui nous ont précédé, et on le transmettra à ceux qui veulent bien l'apprendre. Il s'inscrit dans une gestuelle inaccessible au profane, qui restera toujours à la porte du temple, devant un mystère dont le sens lui échappe, mais pour l'initié que nous voyons opérer, elle a sa logique, sa nécessité

C'est un travail de haute précision, un savant équilibre. Tout est pensé, conçu pour durer. Si les fruits changent avec les saisons, la construction est solide, sinon immuable : la pyramide que l'on a patiemment érigée, méthodiquement dressée, doit traverser les siècles. Sur elle le temps glisse, et le peu qu'il laisse, sur la peau -ici la peau de l'orange-, un chiffon l'essuie régulièrement, respectueusement, je dirais même religieusement.

Ce n'est plus un fruit que l'on essuie, c'est un front que l'on éponge, celui de la mère en sueur à qui l'on présente son fils, celui du bébé que l'on offre à la vue, et que l'on protège en même temps du mauvais œil.

 

Le mauvais œil, j'ai appris là-bas comment le chasser. Comment casser un œuf sur la tombe, et dans quel cimetière. Quand on est enceinte. Et, si on ne l'est pas, si c'est seulement un sort qu'on veut enlever, une maladie qu'on cherche à refiler, pour s'en débarrasser, on connaît la forêt et on connaît le chemin, ce chemin pas très passant où il passe cependant du monde. Un touriste égaré, occupé à chercher la route, ou un voyageur pressé, qui n'aura pas le temps, pas l'idée de regarder où il met les pieds. On sait où la construire, sa petite pyramide, et comment la faire. La plus discrète possible, et loin des regards. Là, on est dans l'improvisation. Tout ce qui tombe sous la main, et qui tiendra debout, qui tiendra ensemble, on le prend. Feuilles, brindilles, millimes, tout est bon. Pourvu que ça ne se voie pas. Que celui qui bouscule ce minuscule édifice emporte avec lui le mal. Et nous en délivre.

 

Mais assez de magie noire. Vous allez penser, si je continue sur ce chemin, que c'est ce que je fais avec vous. En vous donnant à lire mon texte. Que je veux vous passer mon spleen, l'air de rien, faire mon ciel moins bas et le vôtre plus lourd.

Ne restons pas sur cette impression. Choisissons une autre conclusion.

Cette formulette de fin, par exemple, qu'un ami tunisien traduisait ainsi :

«Et le conte pénétra dans la forêt ... Il nous rapportera une récolte, et peut-être deux encore. »

Rappelons-nous aussi ce proverbe entendu un matin de juin, en descendant vers Tabarka:

« Les premières figues, c'est l'arbre qui rêve. »

Mieux vaut terminer sur une note sucrée. Sur les oranges -les fameuses maltaises- dont je retrouvais miraculeusement le goût. Chaque fois que j'arrivais chez Pons.

Chez Pons
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28 novembre 2025 5 28 /11 /novembre /2025 14:34

Est-ce que j'aurais dû prendre la voix du chien ?

Elle est dans le menu. C'est Yoan Bellot Sover qui la fait, selon Google. Un acteur que je ne connais pas, actif dans les doublages. Il est la voix régulière d'acteurs que je ne connais pas non plus.

J'ai songé à la prendre, et je me suis ravisé.

J'y ai songé en pensant aux chiens d'aveugle, aux chiens d'attelage ou chiens de traîneau : je me disais qu'une voix de chien me guiderait parfaitement, sur la route et dans la vie.

Tous les deux nous ferions la paire, cette voix serait mon chien, et moi je serais son humain.

Et puis j'ai changé d'avis.

Les chiens qui parlent, c'est dans la littérature.

« Il ne leur manque que la parole », dit-on souvent. La littérature est là pour pallier ce manque. Pour réparer cette injustice. De Cervantès à Paul Auster, nombreux sont les auteurs qui ont fait parler les chiens. Cervantès avec son Colloque des chiens. Paul Auster dans Tombouctou. La Fontaine dans la fable (la cinquième du Livre I), Le Loup et le Chien. Ou, plus près de nous, et parlant plus aux jeunes, André Alexis dans un roman aux allures de conte philosophique: Le Langage de la meute.

 

C'est sous ce titre que paraît en France, en 2016, Fifteen Dogs, du Canadien André Alexis, Prix Giller 2015. Ces quinze chiens (dont la liste figure au début, comme dans une pièce de théâtre imprimée, avec leurs noms par ordre alphabétique, leur race, leur caractère) reçoivent de l'auteur un don, celui de la parole, mais c'est d'abord un cadeau des dieux, de deux dieux de l'Olympe qui sont Hermès et Apollon. Attablés à la Wheat Sheaf Tavern, une taverne de Toronto, ils discutaient autour d'une bière quand l'idée leur vint d'accorder « l'intelligence humaine » aux quinze chiens qui occupaient le chenil, au fond de la clinique vétérinaire située au coin de la rue Shaw, histoire de voir s'il s'en trouverait un parmi eux pour qui cela aurait été bénéfique, un qui aurait connu le bonheur. Ce pari fou est le sujet du roman.

 

Chez Cervantès, Hoffmann, je les écoute volontiers. Je les aime moins quand ils prennent le pouvoir. C'est tout de suite ridicule. Comme la Zombie Walk, ce défilé de morts vivants qui envahit nos rues. Chacun à sa place, je me suis dit. Les morts au cimetière, et les vivants dans leur ville. Aux chiens le panier (je ne les condamnais quand même pas à la niche), à moi la voiture. N'inversons pas les rôles.

D'autant que le jeu comporte des risques. On finit par ne plus savoir qui commande. On n'est plus maître de son véhicule. Si l'on se dédouble au moment de doubler, c'est l'accident garanti. Et saint Christophe n'aura rien pu faire.

 

Cette nuit, j'ai rêvé de ça, de la médaille qui nous accompagnait, dans nos déplacements (je n'ose parler de voyages). Il y en avait une, évidemment, dans notre 4L, mais je ne sais plus où mon père avait mis cette petite plaque de métal (on ne parlait pas encore de magnet aimanté), si c'était au rétroviseur intérieur, sur le tableau de bord ou la boîte à gants, ou au porte-clés que ma mère, qui conduisait, avait toujours avec elle.

Pour moi c'était une superstition d'un autre âge, une manie de vieux, et qui ne les empêcherait pas de mourir. Je trouvais cela ringard (le mot n'existait pas à l'époque, en tout cas il ne faisait pas encore partie de notre vocabulaire, mais c'était l'idée), comme les petits chiens qu'on verrait à l'arrière, dans le rôle de l'ange gardien. Ils ressemblent, dans mon souvenir, aux anges des crèches à qui l'on jetait une pièce, et qui hochaient la tête pour nous remercier.

C'est de ça que j'ai rêvé cette nuit, c'est ce qui m'a réveillé, tiré du lit à 6h pétantes. Ce matin j'étais devant mon ordinateur dès potron-minet.

 

Je sais pourquoi j'ai rêvé de ça.

Dans quinze jours nous faisons une marche qui partira de Saint-Christophe.

Et hier j'ai lu, jusqu'à une heure avancée de la nuit, un livre sur les théranthropes, sur ces êtres composites, ces rares hybrides (mi-homme mi-bête, c'est le titre du livre de Philippe Grosos) que l'on rencontre dans les grottes de Chauvet-Pont d'Arc, de Lascaux, dans celle quercynoise du Pech-Merle, dans la caverne ariégeoise des Trois-Frères, à Altamira (mais le Roc-aux-Sorciers à ma connaissance n'en comporte pas). J'ai longuement regardé le Saint Christophe Cynocéphale de la page 17, et je me suis endormi avec cette icône cappadocienne du XVIIe siècle.

La nuit, comme il fallait s'y attendre, et comme sans doute je l'espérais, le texte dans lequel je suis depuis des semaines, et que vous lisez maintenant, a continué de s'écrire. C'est lui qui m'a réveillé, avec cette phrase :

« Contre la peur, j'en ai peur, il n'y a pas de protection.»

 

Elle vient après une soirée chez des amies dont l'une, qui est bien plus jeune que moi, a exactement les mêmes symptômes sur autoroute, la même sensation d'être lancée sur des rails, la même peur de ne pouvoir s'arrêter quand l'angoisse serait trop forte, quand les battements s'accélèrent et que le cœur est près de lâcher. Elle a bien essayé le Lexomil, mais il y a un risque de somnolence, et cela ne règle rien. Aussi a-t-elle choisi l'hypnose, une hypnose ericksonienne qui semble porter ses fruits.

De notre conversation je retiens surtout que la peur de mourir peut vous prendre sur n'importe quelle autoroute et à n'importe quel âge.

 

De cette nuit, je garde aussi cette image. Aperçue dans le rétroviseur ou le miroir de courtoisie, je ne sais pas quelle place j'occupais dans mon rêve. Tout ce que je me rappelle, c'est que je me voyais dans la glace. Je me voyais avec une tête de chien !

 

Sans imaginer le pire, une voix de chien, ça amuse au début. Mais ça devient vite insupportable.

J'ai donc renoncé à la voix de chien et opté pour ma propre voix.

Un soir, dans un Airbnb, j'installerai une nouvelle voix de guidage. Je suivrai les instructions.

D'abord ouvrir Waze, cliquer sur le haut-parleur en bas à droite de l'écran et sur « plus d'options ». Une fois dans le menu « Voix et sons », on clique sur « Voix Waze », et un menu déroulant s'affiche. Ensuite on sélectionne. Entre Homer Simpson, Gollum, l'âne de Shrek et Julien Lepers, on n'a que l'embarras du choix.

Comme ma voix n'est pas dans le menu déroulant, il me faudra l'enregistrer.

Je devrais y arriver.

 

Avec le recul, je me dis qu'on a bien fait de prendre cette voix.

Celle du chien n'était pas une bonne idée. D'abord il aurait fallu choisir le chien, et ce n'est pas une mince affaire. Toute la rue ou presque en possède un. On risque de faire des déçus. Des jaloux. D'alimenter les rancoeurs. En outre nos voisins n'ont pas tous la même conception de l'éducation. Tous les chiens de la rue n'ont pas fait l'éducation canine. Et dans ceux qui l'ont faite, certains n'ont visiblement rien appris : ils aboient comme des fous et n'écoutent pas leur maître quand il leur dit « tais-toi ». Leur humain, qu'ils me pardonnent. Je parle des maîtres, pas de leur animal. Celui-là ne parle pas. Pas encore. Il attend qu'on cherche sa voix dans le menu déroulant : il peut toujours attendre.

Je n'ai pas besoin d'un chien guide d'aveugle : j'y vois encore assez clair. J'entretiens ma vue. C'est pour ça aussi que j'écris.

Ni d'un chien de traîneau ou chien d'attelage. Je ne vais pas commencer le mushing à mon âge. Ici. Dans une ville où il ne neige pratiquement jamais.

 

Une chose encore, que je n'oserais pas lui dire (de vive voix, mais elle lira ce texte), Martine conduisant le plus souvent (elle me laisse les petites routes, comme celles que nous avons prises pour aller à Angles-sur-l'Anglin), elle n'aimerait pas, quoique ne détestant pas les bêtes, être commandée par un chien.

Elle préférera certainement ma voix, et cela peut même la tenir éveillée, quand nous roulons sur une longue distance et sur l'autoroute. Quand la fatigue se fait sentir et que la vigilance se relâche. À l'heure de la sieste. Nous pourrons continuer, elle à conduire, et moi à roupiller.

 

Cependant, je ne voudrais pas qu'elle interprète mal mes ordres. Ceux que lui donnera ma voix, quand je l'aurai enregistrée. Et choisie. Qu'elle me prête de mauvaises intentions. Qu'elle pense que je souhaite, en enregistrant ma voix, en la choisissant, contrôler ses gestes, sa vie, la priver de son libre arbitre.

Loin de moi l'idée de lui dicter sa conduite. Je lui propose une direction, elle n'est pas obligée de la suivre. Waze ne lui en voudra pas. Moi non plus, cela va sans dire.

Ma voix de chien
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23 novembre 2025 7 23 /11 /novembre /2025 08:32

L'idée me traversait, tandis que je quittais l'autoroute pour prendre au rond-point la première sortie, suivant la voix de Waze : ma propre voix.

J'en avais assez de Vanessa, même s'il lui arrive de changer la sienne, d'en prendre une moins sèche, une plus sensuelle, cela reste des injonctions et je n'en veux plus.

Changer la voix du guidage vocal dans Waze n'est pas compliqué. J'en ai essayé d'autres, d'autres voix avec d'autres accents, mais je n'ai pas roulé longtemps avec les Ch'tis ou les Marseillais. La télé-réalité, c'est pas ma came. Les feuilletons non plus.

Celle d’un chat ou d’un chien, c'est marrant, mais on s'en lasse vite. Comme de la voix de Roger Federer, du DJ des années 70 ou du prof de gym des années 80.

Mettre la voix de zombie comme assistant vocal dans une navigation guidée par GPS sur Waze, c'est simple comme un tuto, mais j'ai eu peur du ridicule. Je trouve la Zombie Walk, ce défilé de morts vivants, parfaitement grotesque. Je les ai vus marcher dans nos rues, envahir nos villes, je ne vais pas maintenant les écouter dans ma voiture !

Et puis, pour ne rien vous cacher, je crains qu'elle ne ressemble un peu trop à la mienne. Autant enregistrer ma propre voix, je me suis dit. Autant suivre mes ordres. C'est-à-dire mon désir. Ce matin, il me conduit à Angles-sur-l'Anglin.

 

J'ai roulé assez longtemps avec Vanessa. Qui vous reste fidèle, tant que vous n'approchez pas d'une frontière. Là, elle a tendance à disparaître. Sur certains téléphones dont le mien. Arrivé près de la frontière espagnole, je ne retrouvais plus Vanessa dans le choix de voix. À l'installation, la voix se met par défaut sur Pénélope, bien que tout le reste soit en français. Mes alertes ''Vous entrez dans une zone de contrôle" (entre autre) sont aussi en espagnol.

Alors j'ai pris le taureau par les cornes. Ma voix n'étant pas dans le menu déroulant, j'ai dû l'enregistrer. J'aurais ainsi l'impression d'entendre mes propres instructions en conduisant. D'être libre de prendre cette direction plutôt qu'une autre, libre d'aller où je veux, à Angles-sur-l'Anglin si ça me chante.

 

J'avais d'autres griefs à l'encontre de Vanessa, d'autres raisons de changer de voix.

Un jour vous découvrez, tandis qu'elle vous conduit, par les chemins les plus improbables (dont vous avez du mal à croire qu'ils sont des raccourcis), vers votre destination (celle que vous avez rentrée, saisie, enregistrée en favoris) que Vanessa n'est pas seulement une voix, la voix enregistrée de Waze, mais qu'elle a aussi un visage, un visage qui regarde la route, qui vous l'ouvre gentiment et fermement à la fois, un visage qu'elle tourne vers vous, où vous devinez un sourire. Un sourire que vous cherchez à interpréter, et qui bientôt vous effraie, quand vous reconnaissez la jeune femme qui faisait du stop, en lisière de forêt.

Car j'ai dû m'arrêter, mais je ne m'en souviens pas. Je me rappelle seulement le visage qu'elle tournait vers moi, tandis que nous roulions, le sourire qu'elle avait. Entendu et contrit à la fois. C'était au début de la longue ligne droite, au moment où je sentais monter l'angoisse, où, pour éviter l'attaque de panique, je commençais à accélérer. Je me dis sans doute qu'il y avait mieux à faire, que c'était l'avantage des quatre-voies, que je pouvais brusquement changer d'avis, freiner, me garer sur le bas côté, d'autant que je n'étais pas suivi. La jeune femme serait une excellente compagnie, une autre façon, moins dangereuse et surtout plus agréable, d'éviter la peur qui me saisit quand je roule en plaine, surtout au début d'une longue ligne droite. Où la peur dont je me croyais enfin débarrassé revient, la peur d'avoir peur, et je sais, pour l'avoir maintes fois éprouvée, à quoi elle peut conduire. À quel accident. En pleine ligne droite. Alors qu'il n'y a personne en face, aucun obstacle sur la route.

Voilà pourquoi j'ai dû m'arrêter au lieu d'accélérer. J'ai dû l'apercevoir dans mes phares, blanche comme ils la faisaient mais souriante, réaliser au dernier moment quels dangers elle courait à rester là, immobile, au bord de la route. On aurait pu la prendre pour ce qu'elle n'était pas, une pute qui tapinait en lisière de forêt, qui racolait l'automobiliste. Il y en a plein à l'entrée de Poitiers. Ou elle aurait pu tomber sur un pervers. Ils ne sont pas tous derrière leur écran. En tout cas elle me raconterait et la route me paraîtrait moins longue.

C'est ce que j'ai dû penser en m'arrêtant. En l'invitant à monter. Mais je ne m'en souviens pas. Je me rappelle seulement qu'elle n'a rien dit de tout le voyage. À tel point que je l'ai oubliée. Quand je suis arrivé chez moi, l'auto-stoppeuse avait disparu. Si elle était jamais montée. Je n'ai pas pu la remercier.

La peur ne prévient pas. Elle a de multiples visages. Quand ce n'est pas celui d'une jeune femme habillée en blanc (morte il y a longtemps dans un accident, à l'endroit où maintenant elle fait du stop, vous connaissez la légende urbaine), c'est l'autre qu'on aperçoit dans le miroir de courtoisie, le miroir situé à l'intérieur du pare-soleil que ma passagère, si elle était encore là, utiliserait pour se maquiller. Si elle voulait se refaire une beauté.

Si ce n'est pas elle (le fantôme de la légende), on se demande quel navigateur il faut voir sous sa casquette, son absence de casquette, occupé à déplier sa carte mais il n'y arrive pas, à lire son guide qu'il a oublié. Comme il oublie maintenant la route. Quel passager peut-il être, et monté où ? Quand ? Installé à votre place: à la place du mort.

Car bientôt je ne conduirai plus. Du moins sur autoroute. J'éviterai même les quatre-voies. Où la peur peut toujours survenir. Revenir. Où l'envie vous reprend de quitter la salle, avant la fin du film. La fin, vous ne la connaissez que trop. Tout le monde la connaît. Vous n'y échapperez pas en sautant en marche. Vous ne ferez que la précipiter.

La peur est dans nos gènes. Disons dans notre histoire familiale. Mon père eut son permis très tôt, très facilement, et il ne conduisait pas. Il a toujours laissé le volant à ma mère. Qu'il guidait, tout en admirant la « ville chargée d'histoire » que nous traversions, et les « beaux noms français » que nous offrait la route. Le sien, il n'a jamais pu l'habiter. Du moins de son vivant.

La peur, mon frère la sentait venir à l'approche de la frontière. Je crois qu'il n'a jamais pu la passer. C'était au-dessus de ses forces. Il rebroussait chemin. Un peu comme les invités dans L'Ange exterminateur, le film de Bunuel.

On est chez les Nobile. Dans la belle demeure qu'ils possèdent à Mexico, rue de la Providence. Dans le salon où Edmundo Nobile et sa femme Laetitia reçoivent leurs invités. Où les invités et leurs épouses sont en quelque sorte enfermés. Avec le seul majordome. Les domestiques ayant démissionné, les bourgeois se retrouvent entre eux. Prisonniers de leur caste. Quand ils veulent quitter le salon, arrivés à la porte, au lieu de la franchir, ils font demi-tour. Le spectateur ne sait évidemment pas quelle force invisible les retient, mais eux semble-t-il la connaissent, la reconnaissent, et ils lui obéissent. Les ordres viennent d'en haut, on ne les discute pas.

Chacun on l'a compris regagne sa place. Sa classe. Les bourgeois leur salon. Un salon que les domestiques ont fui. Un salon où les invités vont passer la nuit.

Le lendemain matin, il leur est toujours impossible de sortir du salon.

À la fin du film, les invités parviennent à s'échapper. Ils assistent à la messe -à l'action de grâce-, mais quand ils veulent quitter l'église, une fois l'office terminé, ils constatent qu'ils sont de nouveau prisonniers d'une force invisible.

 

Dans ce film, que d'aucuns disent surréaliste, se produisent des événements étranges. Dans le salon des Nobile, les invités ont un sentiment de déjà vu. Déjà. On y reviendra plus loin, avec Le Pays sans étoiles. Le film de Georges Lacombe (1946) tiré d'un roman de Pierre Véry. Le film que j'ai vu enfant et que je n'aurais pas dû voir. Où il y a ce nom, Talacayud, un nom qui me poursuivra longtemps. Jusqu'à ce que j'aille, avec Martine, à Calatayud. Chasser là-bas mes fantômes. Ou les réveiller, on verra.

 

Cela ne répond pas à la question. C'est plutôt l'éluder. Je ne saurai donc pas qui j'apercevais dans mon rétroviseur, tandis que je conduisais. Car je conduisais encore. Je n'étais pas dans le rôle du passager. Qui se refait une beauté. Ce n'est pas moi que je voyais dans le miroir de courtoisie. Je n'étais pas le mort.

Le syndrome de Cotard (ou syndrome des morts-vivants) est une maladie rare, je ne souffre pas de ce trouble psychiatrique. Je n'ai pas ce type de délire. Si je suis mélancolique, c'est raisonnablement.

J'ai tous mes organes, et ils fonctionnent. Plutôt bien. Je ne me sens ni mort, ni immortel. Quand je me regarde dans le miroir de courtoisie, je ne vois pas un possédé, un damné. Je ne me sens coupable de rien, et je ne suis pas contagieux. Ceux que j'observe (cela m'arrive), je ne les contamine pas. J'aime bien transmettre (c'était mon métier), mais ce n'est certainement pas pour me décharger sur autrui. Pour refiler le mal qui me ronge au premier passant qui s'aventure par là, ou qui suit son chemin : celui qu'il emprunte tous les jours pour aller au boulot. Je n'attends pas qu'il bouleverse en marchant, sans que cela l'arrête, sans même s'en apercevoir, la petite pyramide que j'ai faite avec tout ce qui me tombait sous la main, à l'abri des regards et aussi discrète que possible.

Ce n'est donc pas moi que j'apercevais dans le miroir. Ni Bob: il apparaît dans Twin Peaks, la série qui m'a longtemps poursuivi. Quand je me regarde dans un miroir, je crains qu'il ne surgisse de nouveau. Il est toujours un peu derrière moi.

Celui dont je croisais le regard, celui qui me poussait à accélérer au début de la longue ligne droite, ou à m'arrêter en lisière de forêt, celui-là, heureusement, m'a oublié. Dès que j'ai cessé de conduire. Du moins sur autoroute. Sur les quatre-voies, il n'est pas revenu. Ni a fortiori sur les petites routes. Comme celles que j'ai prises, grâce à Waze, à ma voix enregistrée, pour aller à Angles-sur-l'Anglin.

Capitale des jours
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18 novembre 2025 2 18 /11 /novembre /2025 08:56

Cela ne se dit plus. Cela s'écrit encore moins. Ni au dos de la carte postale, ni a fortiori sur le verso où sont regroupées, avant 1904, l'illustration et la correspondance. L'illustration à gauche et la correspondance dans l'espace restant et souvent restreint, d'où la nécessité de déborder du cadre imparti. D'où les formules ou les mots qui se baladent partout, qui empruntent la rue que leur offre le photographe, se posent où ils peuvent, sur la place quand il y en a une, et, s'ils n'en trouvent pas, tout en haut de cette « carte nuage » (on dit aussi « nuageuse »), comme ce « Bonjour lointain » qui semble écrit à même le ciel.

N'ayant pas vu le recto (où trois ou quatre lignes horizontales, sur toute la largeur de la carte, permettaient d'inscrire la seule adresse du destinataire), je ne sais vers qui voyage ce « Bonjour lointain ». Ni bien sûr qui le lance, depuis son ciel. On a omis de signer. Pressé qu'on était, ou distrait par la scène qu'on avait choisie, et dont on détaillait, en même temps qu'on écrivait, les acteurs. Ou volontairement oublié. Afin d'ajouter au mystère. D'une formule qu'ils étaient rares à employer, si ce n'était pas un hapax. Plus rares encore à comprendre. Je ne sais pas si elle paraissait déjà obsolète. Ce qui est certain, c'est que le sens est difficile à percer. Ce qui est sans doute le but recherché avec ce « Bonjour lointain ».

Je ne sais pas non plus de quand date cette carte postale, ni en quoi consiste l'illustration. Je l'ai vue passer sur mon fil d'actualité, et je n'ai pas pris soin de noter ce qu'elle représentait, quelle rue de quel village, si c'était la foire, s'il y avait un grand concours de peuple ou seulement la famille, les voisins, et, si cela ne suffisait pas, quelques passants arrachés à leur promenade et contraints de poser. Dans leur costume de fête ou leur habit de tous les jours.

Ils ne bougent pas, pas encore, mais bientôt ils marcheront. Comme ils faisaient dans la vraie vie. Ils emprunteront la même rue, s'arrêteront sur la place. Où il y avait autrefois les halles. Où elles seront à nouveau. Les halles du XVIIe ou celles plus récentes, en béton, mais qu'on a aussi démolies Ou les deux à la fois. L'IA n'aimant pas le vide, elle vous donnera les deux en même temps plutôt qu'une place sans rien ni personne. Là il y a foule, une foule qui se hâte (lentement). Car c'est jour de marché. Et une carte postale ancienne qu'on a cru bon d'animer.

Je remercie (avant qu'elle ne disparaisse) celui qui a scanné cette carte postale ancienne, et l'appli grâce à quoi elle reprend vie.

Une vie qui ressemble à la mort. Quand je découvre cette Zombie Walk, tous ces morts-vivants qui déambulent. Ces visages d'outre-tombe, ces doigts démultipliés, la superposition des individus et des objets manipulés. Ce petit monde exsangue qui offre des bâtiments exagérément agrandis ou créés de toutes pièces. Les zombies ont envahi nos rues, nos places, et rien ne les arrête, ni les murs, ni celui qui se trouve sur leur chemin et qu'ils traversent aussi.

On me rétorquera que cet effet passe-muraille est une erreur récurrente de l'IA. Que le « prompt » n'a pas été correctement donné. Ou qu'elle n'a pas compris la scène. Voilà pourquoi cette calèche se déplace étrangement à reculons. Mais souvent, reconnaît-on, l'IA n'en fait qu'à sa tête.

On est loin, répondrai-je, de L'apostrophe muette comme l'appelle Jean-Christophe Bailly dans son essai sur les portraits du Fayoum. De plus en plus loin. Et de plus en plus près du Bobok de Dostoïevski. De cette nouvelle où les morts continuent de parler, tandis qu'ils se décomposent. Où le langage se décompose avec eux et finit dans un dernier bobok. Une onomatopée où l'on devrait reconnaître le bruit que fait la bulle en crevant à la surface d'un marais. Où l'on n'entend que non-sens.

Si l'on cherche le « petit haricot », s'il y en a un, et si c'est bien la traduction littérale de bobok.

Tandis que défilent les cartes postales anciennes animées, j''entends aussi, j'entends surtout, car je suis de mon époque, les rires accompagnant la chute d'Aldol, lors de la présentation à Moscou du «premier robot anthropomorphe doté d’intelligence artificielle en Russie». 

Ceux que je regardais comme des âmes du Purgatoire, sollicitant, l'espace d'une photo, nos suffrages, nous demandant silencieusement d'abréger leurs peines en priant pour elles, de soulager leurs souffrances, aujourd'hui je les vois vivant leur vie d'avant, brièvement, titubant puis tombant la tête la première, se vautrant lamentablement. Comme Aldol.

Heureusement, la carte postale n'est pas animée. Où quelqu'un a écrit, au verso, « Bonjour lointain ». De sa plus belle écriture, appliquée sans être scolaire, chantournée juste ce qu'il faut. Pour parler à l'absent, et ne point trop en dire. C'est assez pour qu'il comprenne. Qu'on pense à lui, malgré la distance, ou les années, qu'on ne l'a pas oublié. Pour amorcer le dialogue ou qu'il se poursuive, en dépit des évènements. Et par-delà la mort.

Car celui à qui l'on écrit ici n'est plus de ce monde. Et celui qui nous lance, à nous les vivants, ce « Bonjour lointain », nous a aussi quittés. Comme on dit dans les nécrologies. Mais il est toujours là. Dans les nuages qui s'attardaient ce jour-là, et que le photographe a fixés.

On n'aura pas recours à l'Intelligence Artificielle. On ne lui demandera pas d'animer cette carte postale ancienne.

On n'a pas besoin de ses fausses lumières. On veut garder le mystère. Imaginer que celui qui écrit d'un pays lointain est tout près. Derrière la vitre. Mais ce n'est pas à nous d'écarter la buée. Nous ne saurons donc pas qui écrit. Ni à qui il adresse ce « Bonjour lointain ». 

Bonjour lointain
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