« – Comment une autre langue se crée dans la langue, de telle manière que le langage tout entier tende vers sa limite ou son propre “ dehors ”.
– Comment la possibilité de la psychose et la réalité du délire s’inscrivent dans ce parcours.
– Comment le dehors du langage est fait de visions et d’auditions non langagières, mais que seul le langage rend possibles.
– Pourquoi les écrivains sont dès lors, à travers les mots, des coloristes et des musiciens. »
C'est ce que l'on peut lire dans la présentation de Critique et clinique, de Gilles Deleuze. (Les Éditions de Minuit, 1993, Collection Paradoxe).
Et c'est ce qui inspire Emily Eells dans Les belles rebelles : comment traduire les mots anglais de Proust ? (Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 195-208).
Elle part de l'essai intitulé Bégaya-t-il et s'intéresse au style tel que le définit Deleuze : « la langue étrangère dans la langue ». Cette langue, chez Proust, est remplie de néologismes. Et de mots anglais dont certains, comme snow-boots, sont inventés.
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J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer les néologismes de Proust, d'en cueillir de magnifiques que je m'empressais de ranger dans mon herbier. En attendant le texte, la phrase où je pourrais les loger. Si jamais l'écriture artiste me reprenait. Ou revenait à la mode. On ne sait jamais.
Dans cette catégorie, il y avait incueillissable, à qui j'ai tout de suite trouvé (ou fait) une place. Dans mon florilège, il en occupe une de choix, je dirais même la première, car ce que le hasard avait mis sous mes yeux, je ne pouvais pas ne pas le cueillir.
Je n'ai pas eu de mal à le caser dans mon texte. Dans un texte qui n'avait pas pour sujet la pervenche, comme dans La Recherche, mais les fritillaires. La fritillaire pintade exactement, ou fritillaria meleagris pour parler comme Linné qui le premier a décrit l'espèce.
Cependant je restais dans les fleurs, et dans le mauve. La fritillaire, fleur incueillissable s'il en est, refleurissait dans mon petit texte. Comme la pervenche au seul nom de Guermantes
Dans les néologismes de Proust, il y a une catégorie à part, une sous-espèce comme on dit dans les nomenclatures raisonnées, c'est celle des mots anglais.
Ces mots anglais ne sont pas ceux de Mallarmé, qui nous les donnait dans l'ordre alphabétique, qui nous en donnait l'étymologie, l'étymon français quand ils dérivent, comme c'est souvent le cas, du français qu'on parlait autrefois, des deux côtés de la Manche.
Galosh n'est pas dans les mots qui Se sont éteints chez nous et survivent dans l'Anglais, ni dans ceux qui Se sont chez nous modernisés et dans l'Anglais demeurent antiques. Leurs galoshes sont à une lettre près nos galoches.
Des chnobottes comme on les appelle dans les Vosges. Cette bottine généralement fourrée que l'on porte sur la chaussure par temps de neige vient de l'anglais, de ce faux anglicisme en usage chez les snobs et que les chiquetteuses continuent d'employer. Pour bien marquer leur différence. Et continuer à regarder de haut celles que la pauvreté condamne aux caoutchoucs.
On est là au Faubourg d'Ambrail, à Épinal, au Faubourg comme disent les Spinaliens. J'y suis né, et j'y ai passé mes premières années. Dans ce quartier ouvrier qui paraît, vu de Paris, tellement loin du faubourg Saint-Germain. Mais notre Faubourg avait aussi ses snobs. Des chiquetteuses qui se la jouaient, avec leurs chnobottes.
Ces chnobottes sont les snow-boots qu'on trouve chez Proust, dans ce passage de La Recherche (tome 3, Le Côté de Guermantes) où, pour affronter la neige (« quelques flocons vite changés en boue »), le narrateur chausse ses « caoutchoucs américains ». Ce faisant, il se couvre de ridicule, et il faut que la princesse de Parme remarque ces « merveilles » qu'il a aux pieds, pour que la honte se transforme en respect, et que tout le monde admire ses snow-boots.
Comment expliquer ce miracle ? Est-ce l'intervention de Mme de Parme, qui dans ce salon joue le rôle de la fée ? La clef du mystère se trouve-t-elle ailleurs, dans l'anglais qui a le pouvoir, autant sinon plus que la princesse de Parme, de changer la honte en respect ? Il me semble que c'est plutôt cela : des « caoutchoucs américains » font forcément rigoler, et on leur préférera toujours, dans ce salon parisien, le terme anglais de snow-boots. Qui fait tout de suite plus chic. Même si c'est un faux anglicisme, un mot anglais inventé, créé par les Français, par des snobs afin de marquer leur différence. Et d'exclure le profane.
Celui-là restera toujours « devant le temple », à regarder la scène qu'il s'apprête à quitter (ne voulant pas être le témoin gênant) et que finalement il s'inflige. Par pur masochisme.
Snow-boots est un néologisme proustien, un faux mot anglais en usage chez les snobs. Un marqueur. Révélateur du mépris de classe dirait Annie Ernaux qui est de l'autre côté, du bon côté, du côté de chez Françoise. «Elle était tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu'on doit à la parentèse ». Et à « l'illettrée qui fait des cuirs pareils ». En revanche, elle en veut plus que jamais à ces snobs qui se gargarisent de mots anglais. De faux mots anglais.
Si Proust participe bien du snobisme ambiant -celui qui règne dans ce salon, le plus précieux du faubourg Saint-Germain-, il sait aussi prendre ses distances avec ce petit monde, en observer chaque membre, en souligner les travers, et le regard qu'il porte sur le narrateur -autrement dit lui-même- n'est pas non plus dépourvu d'ironie.
Snow-boots, comme d'autres mots anglais dans le texte de Proust (Daniel Karlin recense et analyse l'emploi de 225 termes et expressions anglais dans À la recherche du temps perdu 1), « reflète l’anglomanie qui envahissait la société parisienne de la belle époque. Le mot étranger traduit une volonté de suivre la mode ou de faire partie d’une certaine coterie sociale. Il participe à la dynamique du texte dans lequel les personnages se déplacent en « buggy » ou en « victoria ». Les mots anglais ajoutent une note de modernité et de snobisme au texte de Proust, qui semble écrit dans ce qu’il appelle une « langue intermédiaire », lorsqu’il explique dans une lettre à un de ses amis qu’il résulte d’une collaboration franco-anglaise au stade de la dactylographie. En effet, la dactylographe anglaise au Grand-Hôtel de Cabourg, employée pour faire la saisie de son texte lorsque Proust y séjournait, ne comprenait pas ce qu’elle tapait :
''Je me lève un jour sur quatre et descends ce jour-là dicter quelques pages à une dactylographe. Comme elle ne sait pas le français et moi pas l’anglais mon roman se trouve écrit dans une langue intermédiaire à laquelle je compte que vous trouverez de la saveur quand vous recevrez le volume.'' 2» (Emily Eells, Les belles rebelles : comment traduire les mots anglais de Proust ? Presses universitaires de Paris Nanterre, p. 195-208.)
Cette langue intermédiaire (qui n'est plus du français mais qui n'est pas non plus de l'anglais, qui ne le sera jamais vraiment) ne surgit pas n'importe quand, ni n'importe où. Elle apparaît surtout, c'est ce que remarque Emily Eells, lors d'un déplacement, quand on entre ou sort, quand on passe d'un lieu dans un autre, quand on se trouve dans un espace intermédiaire :
« La langue intermédiaire de Proust participe d’une affectation anglophile : elle est parlée exclusivement par des francophones, que ce soit le narrateur ou les personnages de La Recherche. Ils s’en servent le plus souvent dans un ''entre-deux '', c’est-à-dire aux abords d’un autre espace, que ce soit au seuil d’une porte, dans une cour d’entrée d’un hôtel particulier, ou dans un vestibule. » Emily Eells, op. cit.
Ainsi le narrateur ajoute un mot anglais à la description de son entrée dans un restaurant, une revolving door, une « porte revolver » qui vient remplacer la porte tambour dont dispose le français.
De même les snow-boots qui arrivent au moment où le narrateur s'apprête à quitter une soirée mondaine pour retourner à la maison ; où il se trouve donc de nouveau dans un espace intermédiaire.
Emily Eells nous le dit (dès le début) :
« ''Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère'', note Proust dans ses brouillons 3. Gilles Deleuze a repris cette formule pour définir le style littéraire qui distingue l’écrivain taillant ''dans sa langue une langue étrangère et qui ne préexiste pas''. 4 L’écrivain se forge son propre langage, ou pour citer la métaphore musicale que Proust utilise dans sa correspondance : ''Chaque écrivain est obligé de se faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de se faire son ''son''5. »
La suite, vous la trouverez ici .
1) Daniel Karlin, Proust’s English, Oxford University Press, 2005.
2) Marcel Proust, Correspondance, vol. 10, Paris, Plon, 1983, p. 320-321.
3) Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, édition de Pierre Clarac avec la collaboration d'Yves Sandre, Bibliothèque de la Pléiade (no229), 1971, p. 305.
4) Gilles Deleuze, « Bégaya-t-il», in Critique et Clinique, Paris, Les Éditions de Minuit, 1993, p. 138.
5) Marcel Proust, Correspondance, vol. 8, Paris, Plon, 1981, p. 276.
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