Il faut être un cueilleur débutant pour confondre phallus impudicus et morille. Ou s'appeler Guiraudie et montrer, avec tout ce qui pousse dans la mousse et sous les feuilles, l'irruption ininterrompue du désir. Peu importe sous quel nom ça pousse, sous quelle soutane ou sur quel mort. Du moment que ça vient garnir votre panier, vous ne faites pas le difficile. Entre ces deux « phénomènes érotiques » (pour parler comme Jean-Luc Marion), vous ne choisirez pas.
Ce qu'ils affirment, l'un comme l'autre, et de façon si insistante dans ce film qui a pour titre Miséricorde, c'est que le mort aime toujours, et qu'il faut toujours l'aimer.
Les champignons, c'est connu, « n'ont aucune éducation » (1). Et je ne veux pas dissiper le mystère -Le vrai mystère des champignons (1) ne demande pas à être éclairci-, tuer le miracle dans l'oeuf. Dans cet œuf qui a paraît-il goût de noisette, mais je n'ai jamais tâté de ce champignon, bien qu'il soit comestible, et je n'ai guère envie d'essayer.
On a beau me raconter que le phallus impudicus ne sent pas le même goût (comme on disait dans mes bois) quand il est consommé à l'état d'oeuf, que son goût de noisette n'a rien à voir avec l'odeur de charogne qu'il dégage adulte, quand il se dresse comme un membre viril, ou, chez Guiraudie, tel un crucifix, pour moi le plaisir sera toujours ailleurs. Et d'abord dans la cueillette.
Voilà pour le Satyre puant : l'autre nom du Phallus impudicus.
Que je retrouve aujourd'hui, à mon grand étonnement, parmi les alien invasive species in Europe : les « espèces exotiques envahissantes en Europe ».
Je n'ai pas rencontré beaucoup de têtes connues chez DAISIE (2). Dans ses Fungi, dans les noms qui défilaient, les centaines de noms, je n'en connaissais que deux : Clathrus ruber et Phallus impudicus.
Je ne m'attendais pas à le trouver là, dans la liste des espèces invasives. Mais c'est le propre du champignon, de tous les champignons, de nous surprendre.
Ils ne sont jamais là où on les cherche. Ils prennent un malin plaisir à nous distraire, à nous dérouter, et surgissent exactement où et quand on ne les attend pas. Dans les endroits les plus insolites, et à des moments où ils ne sont pas forcément les bienvenus. Ils sont imprévisibles, et c'est ce qui fait leur charme.
Certes, le chercheur de champignons a ses coins où il retourne, où il est certain de retrouver son cèpe, et d'autres solitaires: ils sont nombreux à aimer ces déserts. Où la famille Girolle s'est agrandie, qu'il cueillera jusqu'au petit dernier.
Il arrive qu'il ne soit pas déçu.
Mais le plus souvent, il rentre le panier vide, et il ne pense même pas à cacher sa honte sous les fougères.
Et il n'en fait pas tout un plat.
Mais le Phallus impudicus, qu'est-ce qu'il fout ici ?
Le Phallus impudicus n'est pas le mycological giant qu'on dit. Ceux qui le décrivent ithyphallique et capable de soulever des montagnes souffrent, du moins quand ils écrivent, d'un priapisme dont je crains qu'il ne soit incurable. Sans minimiser sa taille, ni sa force, il est plutôt, tel que je le vois dans mes bois, modeste voire timide. S'il exprime un désir (il est là pour ça), c'est sans emphase. Et si je veux le peindre, je dois renoncer au style épique et opter pour le registre réaliste.
Il nous surprendra toujours, mais à peine plus que les autres champignons. Certes, il y met du sien, il y ajoute l'odeur, cette méchante odeur qui trahit sa présence et qui nous conduit vers lui, vers le Satyre puant que nous redoutons un peu de découvrir dans ses œuvres, tout en marchant, attiré par la charogne, fasciné par le spectacle de la mort. Car c'est cela qu'il nous offre.
La surprise n'est pas dans cette découverte, préparée suivant un rituel immuable et en quelque sorte amortie, elle est dans la déception qu'il ménage, tout aussi savamment, quand l'odeur n'est pas suivie d'effet. Ou, pour le dire autrement, quand elle ne nous mène nulle part.
Cela aussi, les autres champignons savent le faire. Et la nature donc ! On sait depuis Héraclite combien elle aime à se cacher.
Venant d'un exhibitionniste, c'est plus inattendu.
Mais ce n'est pas de cette surprise que je veux parler. Ce dont je ne reviens pas, aujourd'hui, c'est de le retrouver dans les espèces invasives. Et envahissant la Pologne !
Pourtant, c'est ce que je découvre en arrivant chez DAISIE, et dans ses Fungi. Un Phallus impudicus envahissant la Pologne ! La carte est formelle : la Pologne est en rouge. Elle n'est pas seulement infestée de tiques, de tiques plus nombreuses et plus grosses qu'ailleurs, elle voit aussi arriver une armée. Une armée de géants. Une armada à quoi rien ne résiste.
- André Dhôtel, Rhétorique fabuleuse, le temps qu'il fait, 1998. André Dhôtel, Le vrai mystère des champignons, Klincksieck, 2022.
- DAISIE, acronyme de Delivering alien invasive species in Europe, est une base de données européenne sur les invasions biologiques librement consultable sur Internet par le public.
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