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3 février 2023 5 03 /02 /février /2023 07:49
Crocodilopolis

I

 

Il pleure toutes les larmes de son corps

de pierre

 

II

 

Il traîne sa queue, sa queue dans la poussière

mais pas que.

On dit qu'il verse des larmes

dans le seul but de vous étrangler.

Qu'il contrefait les cris d'un enfant qui pleure

pour attirer dans l'eau les passants

et les dévorer.

C'est aussi ça qu'il traîne,

cette sale réputation.

 

III

 

Il faut être Grec ou Romain pour confondre ce rauque vagissement avec des pleurs d'enfant.

Il faut ne l'avoir jamais entendu, n'en avoir jamais vu pour colporter cette légende du crocodile qui pleure afin d’attirer ses victimes au bord de l’eau, qui les trompe en simulant des pleurs d’enfants.

Si vous habitez dans la vallée du Nil où l'espèce pullule, vous n'aurez que l'embarras du choix. Mais il faut trouver le bon. Puis répondre à ses besoins et désirs. Vous assurer régulièrement qu'il n'est pas malade, qu'il a de quoi manger. Lui apprendre aussi la discipline. Sinon il vagira pour un oui pour un non, il aura toujours faim.

Quand vous l'avez bien en main, regardez votre petit dinosaure ou votre œuf, selon ce que vous avez acheté, vous saurez vite ce qu'il veut : jouer, se faire laver, soigner, etc. Vous avez le droit de le gronder s'il demande trop souvent à manger. Ou trop d'affection.

Mais ne vous méprenez pas. L'animal n'est pas programmé pour les chants d'amour, ni pour les lamentations. Quand il est satisfait, il affiche '' comblé ''. Et il est triste quand le signe '' triste '' apparaît.

Quand ce signe apparaît, il suffit d'appuyer deux fois sur le bouton A pour le rendre heureux. Comme un tamagotchi.

 

IV

 

À Crocodilopolis,

la ville des crocodiles,

dont le dieu est un crocodile

ou un homme

à tête de crocodile,

il y a aussi des chiens,

142, on les a comptés,

et un enfant de 8 ans.

On ne sait rien de lui,

sinon qu'il repose parmi les chiens.

On l'a posé soigneusement,

avec pour linceul

un sac de lin

qui ne couvre que le visage.

De quoi le protège-t-il ?

Les chiens n'ont pas la mémoire courte,

ils n'attaqueraient pas un enfant

qui ne les a pas noyés,

qui leur a fait une place dans sa tombe.

S'il ne protège pas,

qu'est-ce qu'il cache ?

Et pourquoi cacherait-on là-bas,

dans la capitale du Fayoum,

ce que montrent les portraits

qui sont dans nos musées?

 

V

 

Ce n'est pas un crocodile marin ou estuarien,

le plus grand des crocodiles encore vivants,

nous sommes en Égypte,

dans l'Égypte antique,

et pas aujourd'hui en Australie

où cette espèce qui avait pratiquement disparu

des fleuves et lacs du nord revient,

à la vitesse de l'éclair et savoure,

avant de l'engloutir,

ce corps roboratif et juteux

que la curiosité scientifique

a placé sur sa route.

 

L'époque, si haute soit-elle,

ne permet pas une telle rencontre.

Ce n'est donc pas ce prédateur archaïque de l'humain,

ce proche parent des dinosaures,

mais un banal crocodile

qui a jailli de l'eau boueuse

et considère son repas,

avant de l'attaquer.

 

Alors ça te fait quoi, bonhomme,

d'être regardé comme de la nourriture ?

C'est ce qu'on lit dans ses yeux,

qu'on n'a pas le temps de lire.

 

VI

 

Maintenant que j'ai péri

dans les mâchoires de la bête,

dois-je remercier le crocodile

qui m'a jugé digne

de servir de repas au dieu ?

 

VII

 

Des dépouilles qui remplissent

d'immenses galeries

il ne saura rien

 

Ni des grottes naturelles

comme à Maabdé

près de Manfalout

où une caverne qui s'enfonce

profondément dans la montagne

en renfermait je dirais des milliers

mêlés à des momies humaines

 

Ni des quantités de paquets

maintenus par des roseaux

contenant j'ai bien compté

vingt-cinq petits crocodiles

collés ensemble par le bitume

souvent placés sur de petites corbeilles

d'écorces avec des œufs

du saurien à l'intérieur

desquels il y avait encore

vous pouvez voir

les embryons bien conservés

 

VIII

 

Ni des crocodiles empaillés

qu'un fellah aux aguets sur la rive vous offrait

dont il ne demandait que trente piastres

 

Il demandait presque autant d'un petit organe

du même animal préparé à part

et connu pour rallumer

chez l'anachorète de Croisset

le désir d'Orient

 

IX

 

Foutredieu ! Il ne manquait plus que ça,

« Maxime va recommencer ses rages photographiques »,

et Gustave à écrire.

 

X

 

Il a sa place dans la faune

momifiée de l'ancienne Égypte

qu'on a fait (vu le beau temps)

descendre au jardin.

Dans la lettre de Flaubert (à Louis Bouilhet)

et sur son gazon

où ce crocodile embaumé

qu'il a rapporté de Nubie,

avec un tas d'affaires,

se rafraîchit maintenant.

Le pauvre vieux a revu tantôt le soleil, écrit-il,

pour la première fois peut-être

depuis trois mille ans.

Je ne sais pas si la musique

qui sonne et crie de l'autre côté

lui rappelle les fêtes de Bubastis,

mais j'y rêve, moi,

dans mon bitume.

 

XI

 

Dans la photographie de Nadar, on reconnaît bien l'auteur de Salammbô.

Mais le Flaubert que je préfère est quand même le Crocodile sur un banc de sable (1857), de Francis Frith (1822-1898).

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 février 2023 3 01 /02 /février /2023 09:49

Parmi les fossiles qui s'incrustent dans le présent, dans ce présent réminiscent que j'aime tant explorer, il y a le st môret.

Dont le nom ne figure sur aucune carte, dans aucun calendrier. On aura beau chercher ce saint, retourner la Bretagne, on ne trouvera pas les navigations qui l'ont conduit là, sur nos tables et dans nos assiettes, par quel miracle il est arrivé chez nous.

Il y a bien l'accent circonflexe, « l'accent du souvenir » (1), mais ici il ne se souvient de rien, d'aucune lettre disparue, d'ailleurs on ne sait pas où le placer. Sur le o, il ressemble à une couronne, mais on ne voit pas quelle tête elle pourrait bien coiffer. Quelle tête coupée, dont ce serait aussi bien l'auréole.

Ce nom de Môret, il faut bien l'admettre, personne ne l'a porté, pas même un ancien dieu pour faire la Manche, se refaire une sainteté, en Armorique ou voyager incognito. On peut éplucher la presse locale, les listes de classes, le Web, les registres d'état civil, il n'est pas dans les prénoms insolites. Personne à ce jour n'a appelé son fils Môret.

Créé en 1980, comme le fromage à pâte fraîche qu'il venait baptiser, Môret est un nom qui n'a jamais servi. Ce qui ne lui enlève rien, et n'ajoute pas non plus à sa qualité. Qu'un petit goût de terroir, mais si peu prononcé.

Voilà donc un fromage aux saveurs authentiques, c'est-à-dire du faux vieux. Comme le vieux pané. Qui est, comme son nom l'indique, bon comme du bon pain. Et un fromage industriel.

Ou, pour rester dans la famille (des fromages industriels à pâte fraîche), comme le Boursin et le Tartare. Et le Chavroux.

Oui, le st môret est une invention. Doublement. Comme création, et au sens archéologique du terme. Je ne sais pas le nom de l'inventeur, je connais seulement sa découverte. Et le nom qu'il ou qu'on lui a donné. De st môret. Qui sent bon la France. Qui sonne vrai. Un peu comme le moretum quand il fut créé.

Car il fut créé, quoi qu'on dise chez les antiquaires. C'est même une création permanente. Une recette écrite, et transmise. N'en déplaise aux nostalgiques. Pour qui la tradition est forcément orale. Cette recette est traduite, c'est-à-dire interprétée. Regardez le Moretum.

Ce texte attribué à Virgile et tiré de l'Appendix Vergiliana, je l'ai moi-même traduit. Il se trouve dans Le Jardin de Priape, paru en 1997 aux éditions Séquences.

Mais qu'est-ce que le moretum ?

Un plat, répond Florence Dupont, un « plat composé d'herbes, d'ail, de fromage, de sel, d'huile et de vinaigre, qui évoque le régime alimentaire des prisci, des Romains des premiers temps, un peuple de bergers et de cueilleurs » (2)

Quand Cybèle arrive à Rome, en 204 av. J.-C., elle reçoit le nom de Magna Mater, de « Grande Mère ». C'est ce que montre Florence Dupont dans son Histoire littéraire de Rome. Ensuite sont célébrés en son honneur, du 4 au 10 avril, les « Jeux de la Grande Mère », comportant des jeux scéniques, des ludi graeci, mais réservés aux citoyens romains. Pendant ces jours de jeux, les familles de la noblesse, regroupées en confréries, échangent des invitations pour des banquets privés, « à l'ostensible frugalité ancestrale ». On y consomme le moretum. Et c'est, selon Ovide, « pour rappeler à cette antique déesse un aliment antique qu'on lui offre un mélange de fromage blanc et d'herbes pilées. » (3)

« Ces repas rituels sont une tradition archaïque créée de toutes pièces, conclut Florence Dupont. Voilà pour l'identité romaine. » (4)

Le moretum est donc une création. Comme l'identité romaine. Une identité qui n'exclut pas, contrairement à notre identité nationale. L'origo n'est pas l'origine. C'est, selon Florence Dupont, la force qui permet d'unifier l'empire et de préserver la diversité de ses peuples.

Le plat que nous avons découvert, pendant les jours de jeux, nous le retrouvons dans ce poème auquel il donne son titre, et en partie son sujet, puisque c'est à la préparation d'un moretum que nous assistons.

Le Moretum n'est peut-être pas de Virgile, mais il ne serait pas indigne de lui. Il a, comme le plat dont nous lisons la recette, dont nous suivons l'élaboration, une vraie couleur virgilienne.

Certes, ce paysan (nommé Simylus) est un métayer pauvre qui n'aurait peut-être pas sa place dans les Géorgiques. Il mériterait encore moins, tant il est rustique, pour ne pas dire rustre, de figurer dans les Bucoliques. Disons que cette petite pièce, si enlevée soit-elle, est un peu trop réaliste. Trop latine et pas assez grecque. Simylus n'est pas, ne sera jamais Tityre.

Ce n'est qu'un Italien. Qui invente, au sens archéologique du terme, le moretum. Il l'invente aussi d'une autre façon, qui est la sienne.  Et il invente du même coup le mouvement Slow Food.

Il ne prépare pas seulement un plat, selon une recette qu'il invente devant nous, il compose encore un tableau charmant.

Nous voyons Simylus dans sa maison. Qui n'est pas une casa, mais une casula : une « cahute ». Avec un tout petit jardin où il cultive de quoi survivre, dont nous ferions bien un farci car il y a des bettes, de l'oseille, des poireaux, de la laitue, tout ce qu'il faut. Lui, ses légumes, ses herbes, il va les vendre au marché. Où il n'achète pas. Il n'a besoin de rien. Il est heureux comme ça.

Et nous aussi, en partageant sa vie. L'espace d'un texte. Une vie qui, si minuscule soit-elle, ne manque pas de noblesse. Il y a de la beauté dans ses gestes, de la poésie. C'est du plaisir qu'il fabrique. Simylus est à sa manière un épicurien. Le véritable épicurien.

Simylus ne simule pas. S'il invente sous nos yeux son moretum, s'il traduit donc interprète la recette, il n'en rajoute pas. Il ne surjoue pas. Jamais il ne tombe dans « l'ostensible frugalité ancestrale ». Et nous nous régalons à le regarder faire. Son pain, et « des mets pour les servir avec ». Son Moretum où il met de l'ail -quatre gousses-, de la livèche (appelée aussi céleri perpétuel ou ache des montagnes ou herbe à Maggi), de la rue, de la coriandre. Qu'il pile dans un mortier puis mélange au fromage. Qu'il malaxe jusqu'à obtention d'une pâte homogène. Qu'il sale et arrose d'huile d'olive et d'un peu de vinaigre. Qu'il travaille encore. Et pétrit. Tout cela dans le mortier. C'est le mortier (mortarium en latin) qui lui donne sa forme et son nom (moretum).

Il me vient, en le regardant préparer son plat, une question. Se pourrait-il que le moretum soit à l'origine du st môret? Du nom, sinon de la chose. Parce que ce « mélange de fromage blanc et d'herbes pilées », s'il devait donner quelque chose, ce serait plutôt du Boursin ou du Tartare (ail et fines herbes).

Ou de la cervelle de canut, mais nous aurions quitté les spécialités fromagères industrielles pour entrer dans la cuisine lyonnaise.

Je n'ai pas la réponse pour le nom.

Pour la chose, elle est dans ce moretum que Simylus prépare. Où il ne met pas du fromage blanc, mais « la croûte d'un fromage qu'a durci le sel ». Où l'on retrouverait, non pas le goût primeur du st môret, mais celui, extrêmement piquant, du cachat. Un mot qu'on propose, dans certaines traductions, notamment pour le titre. Mais tout le monde ne connaît pas ce fromage fort, originaire du Comtat Venaissin, élaboré sur le piémont du mont Ventoux, à partir de restes de différents fromages pressés ensemble et fermentés, et je ne suis pas sûr que Le Cachat soit plus parlant que Le Moretum. Dont la recette que nous découvrons dans ce poème n'a rien à voir avec celle du st môret.

Produit depuis 1980 en Dordogne et en Anjou, et selon la même recette. Composée de lait, de crème et d'une pointe de sel, elle en fait  « une spécialité fromagère authentique saine et onctueuse ». Et industrielle.

Tandis que Simylus (ou le pseudo Virgile) nous sert un moretum à sa façon. Un moretum de sa composition. Une véritable création.

C'est un banquet où, n'étant pas citoyens romains, nous n'étions pas conviés. Où nous nous sommes cependant invités. Et où Simylus nous a parfaitement reçus. Dans les règles de l'art. De l'art d'accommoder les restes. Nous avions là de quoi garnir notre pain. Du fricot comme on n'en fait plus.

 

1. Bernard Cerquiglini, L'Accent du souvenir, Les Éditions de Minuit, 1995.

2Florence Dupont, Histoire littéraire de Rome, p. 145, Armand Colin, 2022.

3Ovide, Fastes, IV, 367-372.

4Florence Dupont, Histoire littéraire de Rome, p. 146, Armand Colin, 2022.

Du fricot comme on n'en fait plus
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30 janvier 2023 1 30 /01 /janvier /2023 10:50

L'oblitération est presque effacée mais on distingue...

L'oblitération, c'est bien sûr le cachet. Le cachet de la Poste faisant foi, selon la formule consacrée, le doute n'est pas permis. On sait parfaitement quand et où a été postée la carte.

Si l'oblitération est presque effacée, c'est une autre affaire, une affaire autrement compliquée. Le cachet de la Poste ou ce qu'il en reste ne garantit plus rien. On croit apercevoir IS et la fin d'un N, et on se demande si les habits des personnes qu'on voit sur la carte ne seraient pas plus fiables. Ou les amis s'ils passent par là et veulent bien oublier la route pour jeter un œil à nos tombes et nous écouter.

En voici un justement, qui s'est arrêté et a pris le temps de nous lire. De lire le message jusqu'au bout.

« Bonjour, nous répond-il, si on enlève les villes contenant Saint (84 réponses de plus) voici la liste des villes contenant NIS:
AIGREFEUILLE-D'AU
NIS, ANCENIS, ANISY, BEAUMES-DE-VENISE, BENISSON-DIEU, BERNIS, CANISY, CIRE-D'AUNIS, CONFLANS-EN-JARNISY, FONTAINE-DENIS-NUISY, GENIS, GENISSAC, GENISSIEUX, GOUTEVERNISSE, INJOUX-GENISSIAT, LANISCAT, LANISCOURT, LANSLEBOURG-MONT-CENIS, MAISONNISSES, MONISTROL-D'ALLIER, MONISTROL-SUR-LOIRE, MONTCENIS, MORMANT-SUR-VERNISSON, NISSAN-LEZ-ENSERUNE, NISTOS, NOGENT-SUR-VERNISSON, NUAILLE-D'AUNIS, PANISSAGE, PANISSIERES, PLENISE, PLENISETTE, TANIS, THENISSEY, THENISY, TOURNISSAN, TREMINIS, VENISE, VENISEY, VENISSIEUX

Encore un peu de boulot et on y est. »

Le cachet étant presque effacé, il ne fait plus foi. Et on ne sait plus à quel saint se vouer. On se jette dans les bras du premier venu, du « premier chien coiffé » comme disait ma grand-mère. Une expression qu'on n'entend plus, qu'on n'entendrait plus. Pas plus que « le cachet de la Poste faisant foi ». Ou que cette « oblitération presque effacée ».

Cette empreinte, le temps l'effacera un jour. Complètement. Comme le reste, comme tout ce qui reste et qui croit échapper à l'usure en entrant dans le dictionnaire. Un musée où finissent les mots qui ne servent plus, comme oblitération qui me revient aujourd'hui, le jour où la Poste annonce la fin du timbre rouge, où elle précise, pour rassurer ses clients (âgés) que cela ne signifie pas la fin du timbre, que les e-lettres restent des lettres, rouges si on le désire. Et si on met le prix.

Sera-t-il encore oblitéré, ce timbre ? Ou l'est-il déjà ? Ce cachet qui faisait foi, qui apportait la preuve que le timbre a eu un réel usage postal, qu'il a servi à affranchir du courrier. Qui attestait aussi qu'il avait, sinon perdu toute valeur, du moins une cote moindre qu'un timbre neuf, en particulier un timbre neuf « sans charnière ». Cette empreinte qui est plus ou moins effacée le sera-t-elle totalement ? Et dans un avenir proche ?

On peut le craindre. Craindre aussi pour le mot affranchissement. Dont Muriel Pic a réuni les deux sens, dans son beau livre : l'affranchissement des lettres et des colis qui fit longtemps le bonheur des philatélistes, même s'ils préféraient le timbre neuf, et « sans charnière », et l'affranchissement des esclaves, leur émancipation, la libération à laquelle nous n'avons pas renoncé, malgré l'usure du temps.

La fin du timbre rouge
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28 janvier 2023 6 28 /01 /janvier /2023 07:19

Observons le curieux. Il singe Le Singe antiquaire, fait le numismate, comme dans le tableau de Chardin. Il examine cette pièce qu'il vient d'acquérir, après enchères (sur eBay), qu'il a payée beaucoup plus que son prix, déjà trop élevé, avec sa carte et pas en monnaie de singe. Il se demande si elle peut entrer dans sa collection, et quelle place lui donner. Mais il n'a pas de tablette, ni de loupe, il est de son époque. Il clique sur ARIVOS et regarde ce qui « arrive ». Qui « arrive ».

ARIVOS en personne. Imberbe et cheveux bouclés. Il offre un profil grec apollinien, et c'est un chef gaulois. Un héros. De la fin de l'indépendance ou des débuts de la conquête romaine. Un contemporain de Vercingétorix. Son nom, ARIVOS, est écrit en alphabet latin, juste devant le visage -devant sa tête casquée à gauche. C'est tout ce qu'on voit sur l'avers. De ce denier.

Un denier, donc une pièce d'argent. Ce qui n'enlève rien à sa valeur. Ce qui n'en fait pas de la menue monnaie.

Cela n'en fait pas non plus un cadeau que l'on s'offre, entre nobles, un objet de prestige comme le serait une pièce d'or.

Ce n'est pas une pseudo-monnaie. Elle était certainement employée à des échanges commerciaux.

Mais c'est d'abord une médaille que le dénommé ARIVOS a fait frapper, à son effigie. Imitée des statères d'or émises par Philippe II de Macédoine, au moyen desquelles étaient payés les mercenaires gaulois qui combattaient dans les armées grecques et carthaginoises. Ces mercenaires, s'ils ne sont pas morts, reviennent chez eux, avec leur salaire. Des statères d'or qu'on utilisera comme prototypes pour frapper monnaie. Pour entretenir sa légende. Celle du « Frappe-devant » que fut et sera à jamais ARIVOS. Puisque c'est cela que veut dire son nom en gaulois : « Guerrier de première ligne ». Les ennemis, il les mettait en pièces, ou en fuite, rien n'arrêtait le cheval que l'on voit sur le revers : stylisé, bridé et sanglé, galopant vers la droite. Dessous, on distingue un cercle perlé. Devant et au-dessus on peut lire : SANTONO.

Voilà donc un chef santon, un héros de ce peuple gaulois dont le nom signifie « Migrants ». Des « Migrants » installés, quand on frappe cette monnaie, à Saintes et en Saintonge, deux noms qui viennent de là justement, des Santons.

Voilà une nouvelle pièce pour ma collection, se dit le curieux. Mais où la ranger ? Il ne manque pas une tête d'empereur dans sa tablette (numérique), et son médaillier (virtuel) affiche complet. Il n'y a pas de place chez lui pour ARIVOS : les SANTONS peuvent retourner d'où ils viennent, revenir à leurs premières amours : l'errance et le pillage. Les détectoristes reprendre leur sinistre butin.

Médailles fut longtemps le nom donné aux monnaies des peuples de l'antiquité. Celles que l'on collectionnait, que l'on exposait dans son médaillier. Elles faisaient le bonheur des curieux, quand la collection était complète. Et leur malheur quand il manque une pièce. Voyons Diognète. Il « sait d’une médaille le fruste, le flou, et la fleur de coin ; il a une tablette dont toutes les places sont garnies à l’exception d’une seule : ce vide lui blesse la vue, et c’est précisément et à la lettre pour le remplir qu’il emploie son bien et sa vie. » La Bruyère, Les Caractères, chapitre XIII, De la mode.

On trouve toutes sortes de portraits dans sa galerie, toutes sortes de curiosités dans son cabinet. Toutes sortes de collectionneurs dans cette collection qu'il expose sous ce titre: Les Caractères. Et qu'il ne cessera d'enrichir.

Le fleuriste n'est peut-être pas la plus belle pièce qu'il possède et donne à voir, mais elle figure en tête d'une longue collection de curieux.

Ce fleuriste n'a pas de nom, c'est le fleuriste, un type. Qui court d'une fleur à l'autre, selon la mode. D'où les verbes d'action, la parataxe : le fleuriste s'essouffle à suivre la mode. Qui change, c'est son principe. Quand elle est aux tulipes, quand la tulipomanie s'empare de Paris, vous voyez le fleuriste courir au jardin, y revenir sans cesse, et vous le découvrez soudain « planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne l’a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie ». Vous le croyez arrivé, mais il lui faut repartir, quitter celle-ci pour une autre, passer de l'une à l'autre, se perdre à suivre la mode. Car La Bruyère vous l'a dit, et il vous le redit : « La mode est la mode. »

Les modes passent, et le curieux reste. Il reste celui à qui il manquera toujours une tulipe dans son jardin, un oeillet si la mode est aux oeillets. Une médaille dans sa tablette ou dans son médaillier, et il ne verra plus que ça. Ce vide qui blesse la vue.

En descendant de la forêt (de Montmorency) vers Saint-Leu, en suivant la "sente".

En descendant de la forêt (de Montmorency) vers Saint-Leu, en suivant la "sente".

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26 janvier 2023 4 26 /01 /janvier /2023 05:56

Ce soir-là, à L'heure bleue, Laure Adler recevait Marie-Hélène Lafon. Pour Les Sources, son dernier roman.

Les choix musicaux de l'invitée se voulaient éclectiques, en réalité ils étaient datés. Ce qui était aussi volontaire, l'histoire qu'elle raconte dans ce roman commençant, si j'ai bien compris, en 1967.

En 1967, on écoutait déjà les Rolling Stones. Pas moi : les Beatles me suffisaient ; c'était déjà beaucoup pour ma province.

En 1967, on entendait de moins en moins les Frères Jacques. Ma marraine me les faisait écouter, pour mon bien. Pour me décrasser les oreilles, me dégrossir un peu. Elle avait fait des études, de longues études à Paris, elle voulait m'en faire profiter. En me faisant découvrir les Frères Jacques. En m'initiant. À la poésie, c'est peut-être beaucoup dire. Ce qui est sûr, c'est que je les trouvais drôles. M'amusaient leur dégaine, leur diction surannée, plus que leur humour qui me passait largement au-dessus de la tête.

Dans le répertoire qu'elle me fit découvrir, il n'y avait pas Il fait beau. Cette chanson, qui est le second choix musical de Marie-Hélène Lafon, je l'entendis bien après. Et j'appris, plus tard encore, qu'elle avait été écrite par Jacques Grello.

Voilà un nom qui ne dit rien à personne. Plus rien.

Ni celui qu'il s'est choisi, Jacques Grello, ni a fortiori son vrai nom : Gaëtan Henri Greslot. Gaëtan Henri Greslot dit Jacques Grello est né le 31 juillet 1911 à Saint-Ouen. Mort le 7 mars 1978 dans le 10e arrondissement de Paris et incinéré. Ses cendres reposèrent dans la case 19281 au colombarium du Père-Lachaise d'où elles furent retirées au terme de la concession trentenaire, celle-ci n'ayant pas été renouvelée. Voilà ce qu'on trouve dans Wikipédia. Qui sera son monument quand on l'aura totalement oublié. Quand auront disparu ceux qui, comme moi, l'écoutaient.

Pas dans Le Grenier de Montmartre, nous n'allions pas sur Paris Inter. Alors où ? Est-ce que je confonds avec un autre acteur, un autre chansonnier ? Avec Gabriello, de son vrai nom André Galopet ? Si Gabriello et Grello sont proches, la diction du premier était rapide et saccadée, facilement reconnaissable. Le timbre du second aussi, mi-ironique mi-sarcastique (il lui valut d'être choisi pour interpréter le rôle du renard dans Le Petit Prince).

De lui j'ai tout oublié, sauf le nom. Qui sonnait vaguement italien. C'est ainsi que je l'entendais. Que je les entendais, Jacques Grello et Robert Rocca. Son ami et beau-frère. Tous les deux, ils formaient un fameux duo. Ils eurent, comme chansonniers, leur heure de gloire. Une gloire dont on n'a pas idée. Ni le moindre souvenir. Que la page de Wikipédia, si quelqu'un éprouve le besoin de la consulter.

De vérifier que Jacques Grello est bien l'immortel auteur de cette chanson qu'interprètent, pour Marie-Hélène Lafon, Les Frères Jacques. Mais aussi, pour notre plus grand bonheur, bien qu'il bredouille un peu, Georges Brassens. Avec Guy Béart et sa guitare, et en présence de Jacques Grello. Tel qu'en lui-même YouTube le change:

Il fait beau 

Paroles de Jacques Grello et musique de Pierre Jean Garnot dit TREMOLO (Gaston).

Il fait beau à Paris. Et dans ce cimetière. Qui n'est pas du Père-Lachaise, mais il est quand même de l'Est. Des Vosges exactement. Où le soleil est suffisamment rare pour qu'on rêve d'y être enterré. Entre la forêt et la voie ferrée.

La forêt où il retournerait, déguisé en fantôme, pour effrayer le père Meuchmeuch, le faire mourir de peur.

La voie ferrée où il voyage, avec les trains qui descendent vers Marseille, où il retrouve le Sud sans bouger de chez lui.

Car il est chez lui, enfin, le camarade sandicaire. Le maçon sans maison. Qui ne savait habiter qu'en marchant. Il s'est fait un nom. Une place au soleil.

 

 

 

 

 

Il fait beau
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23 janvier 2023 1 23 /01 /janvier /2023 10:54
SILEX

Ce n'est pas de la chaille, le silex du pauvre, mais de vrais éclats. On ne les caressera que du regard. On évitera de se couper aux arêtes tranchantes. On observera seulement qu'il les a choisis. Pas trop fins, pour ne pas se couper en les ramassant, puis en les installant dans le ciment. Parmi les couleurs qui se présentaient à lui, c'est le jaune qui a sa préférence, jaune chamois ou blond, c'est ce qui va le mieux avec le bleu. Avec le ciment bleu. Dans quoi ils sont aujourd'hui inclus.

Ils ont trouvé leur place. À l'entrée, sur les murs. Où ils imitent le verre sans empêcher les intrus. Finalement, il sont mieux dedans, et dans les piliers, entre les débris et les rebuts. Une brocante dont il ne fait point mystère, ni commerce, ce sera seulement son jardin. Sa maison. 22, rue du Repos, à Chartres.

On les retrouve au cimetière, aux abords de la tombe où l'on est venu se recueillir.

RAYMOND ISIDORE

1900-1964

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ADRIENNE ISIDORE

1880-1986

Il y a des géraniums roses, dans une jardinière, au pied de la tombe. Et les fleurs qui la tapissent, une mosaïque un peu trop lisse pour être de lui. Pas d'éclats qui coupent, ici, rien qui écorche ou accroche. Mais c'est bien lui qu'on aperçoit, derrière les géraniums. Lui avec sa brouette et sur son chemin. Le chemin du cimetière qu'il a si souvent emprunté. Du cimetière où il allait travailler et dont il rapportait, dans sa brouette, tout ce qu'il pouvait ramasser. Des éclats de silex, de la vaisselle cassée. Dont il ferait son jardin, sa maison. Son petit jardin et sa petite maison de la rue du Repos. Dans le quartier chartrain de Saint-Chéron. Aujourd'hui, c'est ici qu'il habite. Dans l'argile à silex. Et dans les assiettes. C'est ce que dit cette mosaïque. Ce qu'elle essaie de dire. Que Picassiette habite enfin son nom.

On regarde la cathédrale de Chartres. On la regarde avec les yeux de celui qui l'a tellement regardée. Depuis sa maison. Et qui la regarde maintenant de sa tombe. D'où on la voit très bien. Elle est située juste en face. Le regard va de l'une à l'autre. De la tombe à la Cathédrale. De la Cathédrale à la Maison. Où l'on retrouve le même bleu. Le bleu qui sauve. Et qui, en attendant la Résurrection des corps, vous redonne la vue. Si comme Raymond Isidore, qui repose ici, vous l'avez perdue.

SILEX
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21 janvier 2023 6 21 /01 /janvier /2023 08:12

 N'est-ce pas ce qui s'est produit avec La verità in cimento, l'opéra de Vivaldi ? Une interférence linguistique. Quand « La vérité à l'épreuve » (qui est la bonne traduction) s'est effacée devant « La vérité en ciment » (une traduction erronée mais qui me parlait davantage).

Je ne saurais dire si cette interférence linguistique était consciente ou inconsciente, mais qu'importe. Du moment qu'elle surgissait sous ma plume : sous mon doigt (je ne tape que d'un doigt, de mon index droit). Et qu'elle s'imposait comme vérité. Une vérité en ciment pour ne pas dire en béton. Mais elle le disait. Que cette vérité-là est en béton, un béton particulièrement résistant, un vrai béton romain.

Cette vérité à toute épreuve ne résisterait pas longtemps. Elle ferait un peu obstacle au travail de la cure, mais elle ne m'empêcherait pas d'accéder à mon inconscient. Au contraire. Elle m'en faciliterait l'accès.

C'est le propre des faux-amis d'apparaître comme vrais. « Comment c'est trop vrai ! », on s'écrie quand on les découvre. Criants de vérité. D'une vérité à toute épreuve.

Cimento et ciment ne sont pas les premiers. Ni les derniers. Nombreuses sont les interférences lexico-sémantiques qu'ils causent. Mais elles ne sont pas toutes pertinentes.

Je me rappelle « l'engrais » de l'église à Vigevano. Comme on avait traduit l'ingresso : « l'entrée ». Cette erreur faisait rire, mais ça n'allait pas plus loin. Car ça ne rencontrait aucun sens, on avait beau chercher. Du côté de l'âme qu'on engraisserait avec ses prières ou en suivant la messe, mais ça ne menait à rien.

Je me rappelle aussi la traduction automatique, notamment ces « fèves naturelles » que l'Intelligence Artificielle m'a proposées, alors que je n'avais rien demandé. Que je peux lire l'italien sans l'aide de personne. Avec mon seul dictionnaire.

J'ai beau regarder la photo, écarter la branche d'olivier, fouiller autant que possible et à l'abri des regards la tombe (la nécropole étrusque est très surveillée, la toile aussi, et nous laissons forcément des traces de notre passage), je ne vois pas de fèves. Ni en plastique, ni « naturelles ». Ni de Séville (à longue cosse), ni Aguadulce (à très longue cosse). Rien qui ressemble à celles que j'ai semées en novembre. Certains les sèment en lignes, une graine après l'autre, d'autres dont je suis préfèrent les poquets de trois ou quatre. Quoi qu'on choisisse, on aura des rangs bien fournis, et des fèves en abondance. À cueillir en mai. Et à manger crues, avec du beurre.

Qu'elles poussent sous la terre ou dans une tombe, qu'est-ce que cela change ? L'hiver est plus ou moins long. Quand on s'ennuie, il dure davantage, forcément, mais quand on est occupé à pousser, à donner de belles fèves à ceux qui les ont semées comme il faut, comme moi, juste avant la Sainte-Catherine, on ne voit pas le temps passer. Et on ne fait pas cette tête quand on sort. N'oublions pas que nous sommes dans une nécropole, et que les morts, même étrusques, ont droit à un peu de respect.

Des fèves OGM, si ça existait, des variétés géantes, à très très longue cosse, ça ne ressemblerait pas à ce qu'on aperçoit au fond. Derrière la branche d'olivier. Rappelons qu'on n'est pas dans une grotte, avec Néandertal en train de jouer, d'empiler ses stalagmites, mais dans une tombe. Une tombe étrusque.

J'ai vérifié. Ces favi naturali ne sont pas des « fèves naturelles », comme mon truchement me les a servies ce matin, mais des « rayons », des « ruches ». Qui nous rappellent, au cas où nous l'aurions oublié, que la Province de Viterbe est réputée pour ses oliviers. Et pour son miel.

Ce sont donc des « nids d'abeilles naturels » qu'il faut dire. Qu'il faut voir. Ce qui ne sonne pas plus vrai, finalement.

 

Ces erreurs, si séduisantes soient-elles, ne donnent pas envie d'insister. Pour être exact, cela ne dépend pas de nous. Ce sont elles qui se lassent. Plus ou moins vite. Certaines s'empressent de nous quitter, nous les fatiguons d'emblée avec nos questions. D'autres font durer le plaisir, nous laissent une chance, une dernière, puis leur patience s'épuise, nous l'avons épuisée, et nous irons obscurs dans la nuit seule.

« La vérité en ciment », c'est différent. Elle s'incruste. Pas comme on dit vulgairement de quelqu'un qui s'invite, à un repas ou dans une conversation, qu'il « se tape l'incruste », mais comme fossile. Un fossile qui s'incruste dans notre présent. Un petit bout de passé. Un silex, un tesson. Un casson de vaisselle. Un morceau de verre. Sur quoi nous butons. Sur quoi nous revenons. S'il nous arrête en chemin, c'est pour mieux nous lancer sur d'autres pistes. Pour nous conduire où nous ne voulions pas. À quelque chose d'enfoui et que nous ne soupçonnions même pas. Et qui fera de nous l'archéologue que nous rêvions d'être. Ou le Picasso des assiettes, selon ce que le hasard met sous nos pieds. Sous nos yeux.

Ici c'est une maison. La Maison de la Gaieté à Chérac. Un million de cassons de vaisselle qu'un père et son fils ont collectés, patiemment, dont ils décoré la façade, mais aussi l'intérieur, les meubles, comme Picassiette à Chartres.

La maison est éligible au loto mais elle ne le sait pas. Pas encore. Qu'elle peut prétendre au Loto du Patrimoine. Qu'elle bénéficiera de la manne. Elle voit seulement que le Maire a fait couper les palmiers. Qu'il ne s'arrêtera pas là.

Là, c'est une mosaïque, ou ce qu'il en reste. Ce qui a disparu, il faut l'inventer. Tesselle après tesselle. Cela prend du temps. Quand on sait qu'on avance, en gros, d'un m2 par jour, on se dit qu'on n'est pas arrivé.

 

Sans compter la coupe des tesselles, que l'on fera à l'avance.

 

Plus elles seront petites, plus elles seront taillées avec soin et jointes étroitement les unes aux autres de manière à réduire au minimum les interstices, plus on se rapprochera de la peinture. Dès lors deviendra possible l'imitation des plans de couleurs unies ou dégradées à l'aide de tesselles très fines, de quelques millimètres seulement, de forme cubique ou en biseau, et la réalisation de véritables tableaux. Certains amovibles, rapportés au centre de la composition, c'est ce que les spécialistes appellent opus vermiculatum, du latin vermiculus, « vermisseau », parce que ces petites lignes sinueuses qui évoquent le dessin figuratif rappellent aussi, rappellent d'abord les stries, les sillons laissés par les vers.

 

Mais nous n'en sommes pas là, ni avec le pavement à décor en réseau noir et blanc, ni avec le tapis géométrique central polychrome, ni même avec l'emblema. Un panneau dont on ne saurait dire s'il a été réalisé sur place. Si c'est dans un atelier, il faudrait savoir lequel, et comment le panneau a voyagé ? Par voie maritime ? Suivant quelle route ? Et cela nous mènerait où ?

Certainement pas à la vérité qui est quand même ce que nous cherchons. Et pas seulement dans le ciment.

 

On peut estimer que cette mosaïque aura demandé un an de travail, concluait-il, alors que le chantier était à peine ouvert. Il avait son mot à dire, mais, à ma connaissance, il ne participait pas au colloque. Il s'invitait tout simplement dans la discussion. Il se tapait l'incruste.

 

On ne sera pas trop de trois. Trois équipes pour travailler.

 

Une pour le tapis noir et blanc, pour le décor géométrique dont il apparaît qu'il n'est qu'un jeu, un jeu combinatoire dans quoi on se retrouve entraîné, pour peu qu'on se penche sur la question.

 

Mais le vertige, si délicieux soit-il, ne doit pas nous détourner de l'essentiel qui est la Vérité. Nous savons qu'elle ne se laisse pas saisir, qu'elle nous échappera toujours.

Cela, loin de nous décourager, nous ravit. Et nous incite à poursuivre.

Si Augustin l'identifie au personnage mythologique de Protée, c'est bien qu'elle change tout le temps de forme.

Quand elle se donne, c'est comme énigme. C'est le rôle qu'elle joue, que nous lui ferons jouer, un rôle éminemment pédagogique. Elle deviendra notre « Maître intérieur », et nous pourrons dire, comme Augustin:

« Cherchons comme si nous devions trouver, et trouvons comme si nous devions chercher » Saint Augustin, De Trinitate, IX, 1, 1.

 

Une autre équipe pour les rinceaux et la frise, et pour les animaux. Ils sont quatre, comme les Saisons, mais d'abord des bêtes, d'ailleurs et de nos régions, qui s'affrontent dans l'amphithéâtre que l'on voit d'ici, les unes bondissant sitôt lâchées, panthère et tigre, les autres ne jaillissant que pour fuir, comme le petit sanglier.

 

Si l'on a du mal à identifier les personnages de l'emblema dont il ne nous est parvenu qu'un tiers, on ne sait pas davantage dans quelle comédie de Ménandre on entre avec ce masque qui nous accueille, quel est ce Phasme, quelle est cette Apparition que l'on voit occupée à poser ses tesselles, pas trop près les unes des autres, non par maladresse ou grossièreté provinciale, comme d'aucuns l'affirment, du haut de leur savoir, de leur pouvoir, mais pour économiser la pierre et surtout gagner du temps.

 

Il n'est pas debout comme on voit, comme on croit, comme un prêtre d'Apollon qu'il n'est pas, qu'il ne sera jamais que dans l'imagination de celui qui fait parler la mosaïque, qui lui fait dire que c'est évidemment un prêtre, celui qui apparaît derrière le masque, un prêtre accueillant le pèlerin à l'entrée du temple.

 

Là-dessus, celui qui pose la mosaïque a un tout autre point de vue. C'est un hôte qui reçoit ses invités dans sa superbe demeure, qui leur en met plein la vue avec cette scène de comédie grecque, il se fiche complètement du type qui porte les sacs de ciment, les seaux d'eau, qui prépare la colle, toujours penché en avant, ou les genoux fléchis, ou carrément sur les genoux, des positions qui, prolongées, vous exposent à des maladies plus ou moins reconnues comme professionnelles, lumbagos, lombalgies, sciatiques, hernies discales, mais aussi arthrose, problèmes de ménisque, hygroma du genou (ou bursite), ce qui justifie à mon sens qu'il range un matin, sans attendre 65 ans, qui est encore l'âge minimum de départ à la retraite, son niveau, son fil à plomb dans sa boîte à fourbi, et me refile la truelle.

 

Comme on le voit là, sur les genoux, il ne pose donc pas les tesselles (il y a longtemps qu'elles sont posées), mais son diagnostic, et il est plutôt rassurant. Globalement la mosaïque a bien résisté. Le cimentier-carreleur n'a pas détecté de zones de soulèvement, de détachement du tessellatum.

 

Le mortier de pose, il sait de quoi il est composé, et sur quoi il repose, et combien ce ciment est solide. Un nouveau support n'est donc pas à l'ordre du jour.

 

Le mortier de pose surmonte un béton plus grossier mais non moins résistant. Constitué d'une importante quantité de tuile pilée, d'où béton de tuileau, qui est le terme employé, ou encore terrazzo. Plus moderne, terrazzo, je dirais même tendance. « Après la folie des carreaux de ciment rétro et des sols en béton ciré, c'est le terrazzo qui fait désormais fureur. En déco, on granite, on granite... Ce revêtement de sol à base de granulats de marbre concassés dans le ciment a jonché bon nombre de sols coquets dans les années 60. L’esprit très Memphis du graphisme... »

 

Dans ma recherche, j'ai dû machinalement accepter tous les cookies, et voilà la publicité qui s'incruste. Où qu'on aille, on laisse des traces. De pas, de pattes (de chiens, de chats, de renards, de chèvres, de belettes, de cerfs), de doigts, toutes sortes d'empreintes. Et même ses semelles cloutées. Quand on travaille dans le ciment. Ou l'argile. On ne regarde pas toujours où l'on pose les pieds. Surtout quand on est obsédé par les chiffres. Par le nombre de journées qu'on a faites, les tuiles plates ou rondes qui restent à produire. Par ce béton où doivent entrer encore quelques fragments de calcaire provenant de l'assise rocheuse sous-jacente (les mêmes que dans le hérisson de calcaire concassé), de l'eau et surtout de la chaux.

 

Il n'a pas besoin des sciences dures, pas attendu non plus l'équipe américaine du MIT pour percer le mystère du béton romain. Le secret de cette résistance hors-norme ? La chaux vive, qui lui confère une capacité d'autoréparation sans limite.

 

À titre de comparaison, ajoute celui qui ne voudrait pas se taper l'incruste, un béton moderne (conçu selon la recette dite « de Portland ») est garanti cent ans. 

 

Le point de vue de l'homme qui pose la mosaïque - celui que vous appelez dans votre jargon le tessellarius- n'est pas, ne saurait être le vôtre. Dis-je à ces éminents spécialistes. Vous, vous ne ferez jamais que la regarder.

Rappelez-vous quand même l'exemple que prenait Augustin, cet opus vermiculatum avec ses tesselles d'environ 2mm de côté. Cela n'a rien à voir avec celles, plus grossières, que pose avec ses gros doigts, mais rongés par le ciment, creusés par le froid, mon cimentier-carreleur et qui donnera ce tapis noir et blanc. Là, on n'est plus dans un décor vaguement italien, mais dans la peinture. Songez à la Bataille d'Issos entre Alexandre le Grand et Darius III, à cette magnifique mosaïque retrouvée à Pompéi et exposée au musée archéologique de Naples.

 

Ce qu'en dit Augustin, vous pourriez l'appliquer à l'emblema avec ses personnages. Que c'est un peu l'arbre qui vous cache la forêt où il allait, le cimentier-carreleur, cueillant tout ce qu'il pouvait. Vous pourriez lui emprunter son couteau suisse et lire. Pour une fois. Et remplir votre panier. Votre panier en osier. Le détail ne doit pas masquer l'ensemble, vous empêcher de penser.

 

Plus on avance, plus on se dit qu'on s'est trompé. Que la nôtre -celle où l'on est censé travailler, où le travail de la cure normalement ne rencontre pas de résistance- a rompu avec les scènes figurées placées à l'intérieur de cadres de petites dimensions, qui dérivent de la conception hellénistique du pavement tableau. Ou qu'elle en est restée au décor géométrique, au tapis noir et blanc, qu'elle n'est même pas arrivée à la couleur. Que le temps s'est arrêté. Comme à Pompéi.

 

Des mosaïques comme celle-là, il en disparaît chaque année. En grande quantité. Autant comme autant, comme on dit qu'elles résistent. Au temps comme aux intempéries.

 

Des traces qui sont autant d'esquisses, d'ébauches.

 

Il faut d'abord les recueillir, ce qu'a certainement fait le peintre dans ses carnets.

 

Car il y eut un peintre, pour la maquette d'ensemble.

 

Il faudrait retrouver les cahiers (ou carnets) de modèles car ils existent. Ils ont existé. Il faudrait les inventer. Ou les inventer. Mais qu'est-ce que ça changerait ?

 

Des cartons. J'en ai découvert de magnifiques, dessinés ou peints, contenant des motifs géométriques.

Malheureusement, c'était dans un rêve dont je ne retins que le tapis noir et blanc, le décor italianisant.

 

Revenons à notre revenant, au personnage qui apparaît sur l'emblema, ou plutôt dedans.

Ce n'est donc pas un prêtre d'Apollon accueillant les pèlerins dans son temple, ni un dominus recevant ses invités dans sa magnifique demeure, ni un acteur portant un masque, jouant je ne sais quel rôle dans je ne sais quelle comédie grecque, ni même un cimentier-carreleur venu poser son diagnostic, à défaut de tesselles, puisque la mosaïque, il est formel, est en bon état, elle n'a pratiquement pas bougé, le mortier de pose a tenu, le béton romain parfaitement résisté, la chaux vive fait des merveilles, on ferait bien de s'en inspirer.

 

De quelle tombe est-il l'hôte si ce n'est pas de la maison, et pourquoi l'avoir creusée là, au beau milieu de la mosaïque ?

Voulait-il être enterré près des siens ?

 

Je me suis souvent demandé dans quelle langue il rêvait.

Il me semble que j'ai la réponse.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 janvier 2023 2 17 /01 /janvier /2023 15:22

Un certain Brichot juge merdiques les bons mots qu'on lui prête et notamment ce « Lénine parle, autant en emporte le vent de la steppe » qui a longtemps fait rire les salons et qui lui vaut encore, dans certains milieux, la réputation de vieux réac.

Selon le professeur, ce n'est pas lui qu'on cite (pour s'en gausser), mais un chatbot, un robot qui parle, qui parle à la manière de Brichot. Il connaît la chanson, c'est une chanson écrite par ChatGPT. Il a été demandé (il sait par qui, et dans quel but) à l'Intelligence Artificielle d'imiter le style de Brichot, et voilà le résultat : grotesque ! Un pastiche qui déshonore son auteur et insulte l'humanité.

Brichot d’après Agranska Krolik

Brichot d’après Agranska Krolik

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15 janvier 2023 7 15 /01 /janvier /2023 09:39

 

Les mauvaises traductions ont ceci de bon qu'elles peuvent donner naissance à des objets littéraires non identifiés.

Prenez La Torta in cielo de Gianni Rodari et demandez-vous, avec Federica Arnoldi, d'où elle vient.

Voyez comment elle est née, de quelle « interférence linguistique d'un collègue expatrié ». Un Italien ayant vécu longtemps aux États-Unis et qui, de retour au pays, lâcha (j'imagine) cette phrase : Hopefully that is not just pie in the sky « Espérons que cela ne soit pas qu'un vœu pieux. » Des promesses ou des paroles en l'air.

Et ce rêve aussitôt prit corps. La forme d'une tarte. La tarte vola des mois et des mois dans la tête de Gianni Rodari et devint La Torta in cielo. C'est sous ce titre que le livre parut en 1966. Chez Einaudi, avec les illustrations de Bruno Munari.

Voilà comment une petite erreur devient une immense soucoupe volante. Qui sème la terreur dans le Trullo, un faubourg de Rome jusque là sans histoires.

Mais cet ovni ne surgit pas par hasard. Il ne vient pas de nulle part. Ces Martiens pourraient bien arriver de l'enfance. De son enfance à Omegna, à l'extrémité nord du lac d'Orta. Où son père était boulanger.

Quand son père est mort, Gianni Rodari avait 9 ans. Et c'est un roman pour la jeunesse qu'il écrit ici. Un roman dont les héros sont deux enfants. Deux enfants qui ramènent la douceur dans cette banlieue, et délivrent un message de paix.

Happy end. N'est-ce pas ce qu'on demande aujourd'hui à la littérature ? De réparer. Les bols cassés. Les vies brisées. C'est tout un art. Mais pas si compliqué que ça. Pas besoin d'aller au Japon. Chacun peut se bricoler son kintsugi. Do it yourself. La résilience, c'est l'affaire de tous. Et à la portée de toutes les bourses. C'est un loisir créatif comme un autre. Et ça occupe. Pendant ce temps-là on ne pense pas. On oublie l'effondrement qui arrive. La catastrophe imminente. La littérature console ou elle n'est pas.

J'exagère, sans doute. Mais il est vrai que les baffes qui se perdent se retrouvent toujours. Forcément. Heureusement. Et les crises de couples. Les mots qu'on se jette à la figure, les assiettes qui volent finissent toujours par atterrir. Dans votre livre si vous écrivez. Et les traumatismes de l'enfance.

L'erreur qui conduit à cette « tarte volante » a toutes les apparences du lapsus. Ces Martiens qui débarquent avec leur gros gâteau, c'est une fin heureuse. Mais c'est d'abord le retour du refoulé.

Je ne suis pas là pour faire la psychanalyse des contes de fées. On l'a déjà écrite, et on a presque tout dit. Je n'ajouterai pas mon grain de sel. Je sais que tu es plutôt sucré. Dolce, en italien. Alors je ne voudrais pas te couper l'appétit. T'empêcher de lire le beau gâteau de Gianni Rodari.

Mais je ne voudrais pas non plus noyer sa tarte sous les compliments. Les montagnes de chocolat, fût-il délicieux, c'est vite écoeurant. Comme les bons sentiments.

Une remarque, et ce sera la dernière.

La Tarte volante est une traduction fidèle. Un peu trop à mon goût.

J'aimerais bien qu'elle oublie le Trullo et débarque chez moi, cette Tarte volante, qu'elle atterrisse dans mon assiette.

Pour cela, il suffirait de changer le titre. D'une toute petite « interférence linguistique ». Pas besoin de recourir à la traduction automatique, de mobiliser l'Intelligence Artificielle. Un compagnon n'est pas non plus nécessaire. Je n'ai rien à lui demander.

Je choisirais pour ma part (de tarte) un autre titre. Tarte au ciel, par exemple. Je trouve que ça fait plus envie. Je me vois bien dans le rôle de l'attaché de presse. Ou délégué commercial édition, représentant la maison et travaillant les nouveautés avec le libraire. Lui vendant ma Tarte au ciel. Comme si je l'avais écrite.

D'ailleurs je l'ai écrite. Plus j'en parle, plus j'en suis convaincu. Ne me dis pas que je rêve, que je rêve en couleur. Aujourd'hui le ciel est gris. Il pleut des chats et des chiens, pourtant ma tarte est belle. Et succulente. Et ce n'est pas du chocolat martien qu'il y a dedans, mais du ciel d'ici. Tout gris.

Vous goûterez bien ma Tarte au ciel. Vous en reprendrez bien un morceau. Avec beaucoup de ciel dedans. Comme disait ma grand-mère, « ça se mange sans faim ».

Je ne crois pas qu'elle parlait de ses crottes de chameau. Le lapin jouait du tambour, lançait sa formule magique, à tout bout d'chou chaussures... Patachou, elles apparaissaient. Elle n'avait qu'à les sortir de la boîte. Les ressortir à la moindre occasion et pendant des mois. Elles ne seraient pas plus dures. Ni moins gossantes.

Mon grand-père (natif d'Ameno, à l'autre bout du lac) ne disait rien. Il faisait glisser les gnocchi di patate sur la fourchette ou arrosait son risotto en silence. Qu'il appelait, depuis qu'il faisait le maçon dans les Vosges, la risotte.

Il ne dit rien, mais il me fait signe. Et je ne le vois pas toujours. Ou je ne le vois qu'après. Trop tard. Il a disparu. Et je doute que ma réponse lui parvienne. Qu'il lise où il est La Maison de la Gaieté (un million de cassons de vaisselle, ce n'est pas rien). Ni ce que j'ai écrit sur la mosaïque de Grand ou sur celle de Paterre. Il ne me voit pas coupant puis posant mes tesselles. Cherchant sous le tapis noir et blanc, derrière le décor géométrique, italianisant, le cimentier-carreleur.

 

 

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14 janvier 2023 6 14 /01 /janvier /2023 07:19

Écrire comme on entre dans la forêt, en suivant tous les sentiers, c'est ce que fait Marcel Proust, selon Francis Ponge. (La leçon de Marcel Proust selon Francis Ponge)

Ce n'est pas la voie que choisit Ponge. Il écrit des textes courts, extrêmement denses, en étant aussi peu analyste que possible. Il veut rapprocher la langue française de la langue latine, supprimer les petits mots, tout le contraire de Proust.

Proust « ne fait pas de fautes de français », les professeurs n'auraient rien à lui reprocher. Que ses phrases qui durent une demi-page, une page, une page et demie...

Le français de Proust n'est pas celui de Françoise. Dont le Narrateur de La Recherche se moque gentiment quand il relève ses nombreux cuirs.

Il fait avec Françoise ce que Charlus fait avec sa vieille bonne -et sa carogne de mère-, il la raille sur son patois moliéresque.

S'il y a de la condescendance dans ce rire, un réflexe de classe, il y a aussi une proximité voire une fascination. Pour celle qui réinvente notre langue. Qui l'enrichit avec ses néologismes. Dès « Combray », cette dimension créatrice met au jour de nouvelles affinités, paradoxales, entre le Narrateur et Françoise. Et donne, dans La Recherche, de nombreux mots inventés, hapax, archaïsmes. Dont on ne sait s'ils sont de la vieille servante ignorante ou de son jeune maître lettré. Des créations de Proust.

Peu importe. Françoise parle sa langue. La langue françoyse. Qu'elle défend et illustre à sa manière. Ce n'est évidemment pas celle de Joachim du Bellay. Nous ne sommes plus en 1549. La langue françoyse que parle Françoise est « barbare » et « vulgaire ». Celle qu'écrit Proust est élégante et digne. Françoise ne sait pas s'esprimer, et elle est tout de même « de la parentèse, il reste toujours le respect qu'on doit à la parentèse ». Cette confusion que fait Françoise à la mort de tante Léonie définit merveilleusement son appartenance à la famille proustienne : cette « illettrée qui fait des cuirs pareils » est, malgré tout, de la « parenthèse « . C'est-à-dire de la « parentèle »

On pourrait regarder ces belles expressions populaires comme des traces. Les vestiges, plus ou moins arasés, d'une langue dont Françoise aurait, en dépit de ses fautes, ou grâce à elles, le génie. D'un « français très pur » qu'elle maltraiterait pour son bien. Pour le garder en vie, et lui redonner sa vitalité.

Les fautes de Françoise n'intéressent pas seulement l'archéologue, ce sont aussi des créations langagières. Poétiques.

Proust aimerait écrire comme elle parle. Retrouver, sous sa plume, un peu de l'énergie de Françoise, de sa force. Et sa capacité de renouvellement.

Si bien qu'on se demande, chaque fois qu'il relève une faute de Françoise, qu'il la révèle, si lui-même n'est pas en train de l'inventer, de la pasticher.

Il aimerait aussi clouer le bec à nos coqs. En leur rappelant que ces mots français qu'ils sont si fiers de prononcer exactement ne sont que la prononciation vicieuse et pleine de cuirs du latin. Des cuirs accidentels, si ce sont de simples fautes de liaison. Mais il y a également un défaut de prononciation propre aux bouches gauloises.

Ceux qui se targuent de parler français, un français parfait, ne sont donc pas différents de l'écolier limousin dont Rabelais raillait le jargon. Comme lui, ils escorchent le latin. Ils l'écorchent très bien.

Les cuirs de Françoise
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