N'est-ce pas ce qui s'est produit avec La verità in cimento, l'opéra de Vivaldi ? Une interférence linguistique. Quand « La vérité à l'épreuve » (qui est la bonne traduction) s'est effacée devant « La vérité en ciment » (une traduction erronée mais qui me parlait davantage).
Je ne saurais dire si cette interférence linguistique était consciente ou inconsciente, mais qu'importe. Du moment qu'elle surgissait sous ma plume : sous mon doigt (je ne tape que d'un doigt, de mon index droit). Et qu'elle s'imposait comme vérité. Une vérité en ciment pour ne pas dire en béton. Mais elle le disait. Que cette vérité-là est en béton, un béton particulièrement résistant, un vrai béton romain.
Cette vérité à toute épreuve ne résisterait pas longtemps. Elle ferait un peu obstacle au travail de la cure, mais elle ne m'empêcherait pas d'accéder à mon inconscient. Au contraire. Elle m'en faciliterait l'accès.
C'est le propre des faux-amis d'apparaître comme vrais. « Comment c'est trop vrai ! », on s'écrie quand on les découvre. Criants de vérité. D'une vérité à toute épreuve.
Cimento et ciment ne sont pas les premiers. Ni les derniers. Nombreuses sont les interférences lexico-sémantiques qu'ils causent. Mais elles ne sont pas toutes pertinentes.
Je me rappelle « l'engrais » de l'église à Vigevano. Comme on avait traduit l'ingresso : « l'entrée ». Cette erreur faisait rire, mais ça n'allait pas plus loin. Car ça ne rencontrait aucun sens, on avait beau chercher. Du côté de l'âme qu'on engraisserait avec ses prières ou en suivant la messe, mais ça ne menait à rien.
Je me rappelle aussi la traduction automatique, notamment ces « fèves naturelles » que l'Intelligence Artificielle m'a proposées, alors que je n'avais rien demandé. Que je peux lire l'italien sans l'aide de personne. Avec mon seul dictionnaire.
J'ai beau regarder la photo, écarter la branche d'olivier, fouiller autant que possible et à l'abri des regards la tombe (la nécropole étrusque est très surveillée, la toile aussi, et nous laissons forcément des traces de notre passage), je ne vois pas de fèves. Ni en plastique, ni « naturelles ». Ni de Séville (à longue cosse), ni Aguadulce (à très longue cosse). Rien qui ressemble à celles que j'ai semées en novembre. Certains les sèment en lignes, une graine après l'autre, d'autres dont je suis préfèrent les poquets de trois ou quatre. Quoi qu'on choisisse, on aura des rangs bien fournis, et des fèves en abondance. À cueillir en mai. Et à manger crues, avec du beurre.
Qu'elles poussent sous la terre ou dans une tombe, qu'est-ce que cela change ? L'hiver est plus ou moins long. Quand on s'ennuie, il dure davantage, forcément, mais quand on est occupé à pousser, à donner de belles fèves à ceux qui les ont semées comme il faut, comme moi, juste avant la Sainte-Catherine, on ne voit pas le temps passer. Et on ne fait pas cette tête quand on sort. N'oublions pas que nous sommes dans une nécropole, et que les morts, même étrusques, ont droit à un peu de respect.
Des fèves OGM, si ça existait, des variétés géantes, à très très longue cosse, ça ne ressemblerait pas à ce qu'on aperçoit au fond. Derrière la branche d'olivier. Rappelons qu'on n'est pas dans une grotte, avec Néandertal en train de jouer, d'empiler ses stalagmites, mais dans une tombe. Une tombe étrusque.
J'ai vérifié. Ces favi naturali ne sont pas des « fèves naturelles », comme mon truchement me les a servies ce matin, mais des « rayons », des « ruches ». Qui nous rappellent, au cas où nous l'aurions oublié, que la Province de Viterbe est réputée pour ses oliviers. Et pour son miel.
Ce sont donc des « nids d'abeilles naturels » qu'il faut dire. Qu'il faut voir. Ce qui ne sonne pas plus vrai, finalement.
Ces erreurs, si séduisantes soient-elles, ne donnent pas envie d'insister. Pour être exact, cela ne dépend pas de nous. Ce sont elles qui se lassent. Plus ou moins vite. Certaines s'empressent de nous quitter, nous les fatiguons d'emblée avec nos questions. D'autres font durer le plaisir, nous laissent une chance, une dernière, puis leur patience s'épuise, nous l'avons épuisée, et nous irons obscurs dans la nuit seule.
« La vérité en ciment », c'est différent. Elle s'incruste. Pas comme on dit vulgairement de quelqu'un qui s'invite, à un repas ou dans une conversation, qu'il « se tape l'incruste », mais comme fossile. Un fossile qui s'incruste dans notre présent. Un petit bout de passé. Un silex, un tesson. Un casson de vaisselle. Un morceau de verre. Sur quoi nous butons. Sur quoi nous revenons. S'il nous arrête en chemin, c'est pour mieux nous lancer sur d'autres pistes. Pour nous conduire où nous ne voulions pas. À quelque chose d'enfoui et que nous ne soupçonnions même pas. Et qui fera de nous l'archéologue que nous rêvions d'être. Ou le Picasso des assiettes, selon ce que le hasard met sous nos pieds. Sous nos yeux.
Ici c'est une maison. La Maison de la Gaieté à Chérac. Un million de cassons de vaisselle qu'un père et son fils ont collectés, patiemment, dont ils décoré la façade, mais aussi l'intérieur, les meubles, comme Picassiette à Chartres.
La maison est éligible au loto mais elle ne le sait pas. Pas encore. Qu'elle peut prétendre au Loto du Patrimoine. Qu'elle bénéficiera de la manne. Elle voit seulement que le Maire a fait couper les palmiers. Qu'il ne s'arrêtera pas là.
Là, c'est une mosaïque, ou ce qu'il en reste. Ce qui a disparu, il faut l'inventer. Tesselle après tesselle. Cela prend du temps. Quand on sait qu'on avance, en gros, d'un m2 par jour, on se dit qu'on n'est pas arrivé.
Sans compter la coupe des tesselles, que l'on fera à l'avance.
Plus elles seront petites, plus elles seront taillées avec soin et jointes étroitement les unes aux autres de manière à réduire au minimum les interstices, plus on se rapprochera de la peinture. Dès lors deviendra possible l'imitation des plans de couleurs unies ou dégradées à l'aide de tesselles très fines, de quelques millimètres seulement, de forme cubique ou en biseau, et la réalisation de véritables tableaux. Certains amovibles, rapportés au centre de la composition, c'est ce que les spécialistes appellent opus vermiculatum, du latin vermiculus, « vermisseau », parce que ces petites lignes sinueuses qui évoquent le dessin figuratif rappellent aussi, rappellent d'abord les stries, les sillons laissés par les vers.
Mais nous n'en sommes pas là, ni avec le pavement à décor en réseau noir et blanc, ni avec le tapis géométrique central polychrome, ni même avec l'emblema. Un panneau dont on ne saurait dire s'il a été réalisé sur place. Si c'est dans un atelier, il faudrait savoir lequel, et comment le panneau a voyagé ? Par voie maritime ? Suivant quelle route ? Et cela nous mènerait où ?
Certainement pas à la vérité qui est quand même ce que nous cherchons. Et pas seulement dans le ciment.
On peut estimer que cette mosaïque aura demandé un an de travail, concluait-il, alors que le chantier était à peine ouvert. Il avait son mot à dire, mais, à ma connaissance, il ne participait pas au colloque. Il s'invitait tout simplement dans la discussion. Il se tapait l'incruste.
On ne sera pas trop de trois. Trois équipes pour travailler.
Une pour le tapis noir et blanc, pour le décor géométrique dont il apparaît qu'il n'est qu'un jeu, un jeu combinatoire dans quoi on se retrouve entraîné, pour peu qu'on se penche sur la question.
Mais le vertige, si délicieux soit-il, ne doit pas nous détourner de l'essentiel qui est la Vérité. Nous savons qu'elle ne se laisse pas saisir, qu'elle nous échappera toujours.
Cela, loin de nous décourager, nous ravit. Et nous incite à poursuivre.
Si Augustin l'identifie au personnage mythologique de Protée, c'est bien qu'elle change tout le temps de forme.
Quand elle se donne, c'est comme énigme. C'est le rôle qu'elle joue, que nous lui ferons jouer, un rôle éminemment pédagogique. Elle deviendra notre « Maître intérieur », et nous pourrons dire, comme Augustin:
« Cherchons comme si nous devions trouver, et trouvons comme si nous devions chercher » Saint Augustin, De Trinitate, IX, 1, 1.
Une autre équipe pour les rinceaux et la frise, et pour les animaux. Ils sont quatre, comme les Saisons, mais d'abord des bêtes, d'ailleurs et de nos régions, qui s'affrontent dans l'amphithéâtre que l'on voit d'ici, les unes bondissant sitôt lâchées, panthère et tigre, les autres ne jaillissant que pour fuir, comme le petit sanglier.
Si l'on a du mal à identifier les personnages de l'emblema dont il ne nous est parvenu qu'un tiers, on ne sait pas davantage dans quelle comédie de Ménandre on entre avec ce masque qui nous accueille, quel est ce Phasme, quelle est cette Apparition que l'on voit occupée à poser ses tesselles, pas trop près les unes des autres, non par maladresse ou grossièreté provinciale, comme d'aucuns l'affirment, du haut de leur savoir, de leur pouvoir, mais pour économiser la pierre et surtout gagner du temps.
Il n'est pas debout comme on voit, comme on croit, comme un prêtre d'Apollon qu'il n'est pas, qu'il ne sera jamais que dans l'imagination de celui qui fait parler la mosaïque, qui lui fait dire que c'est évidemment un prêtre, celui qui apparaît derrière le masque, un prêtre accueillant le pèlerin à l'entrée du temple.
Là-dessus, celui qui pose la mosaïque a un tout autre point de vue. C'est un hôte qui reçoit ses invités dans sa superbe demeure, qui leur en met plein la vue avec cette scène de comédie grecque, il se fiche complètement du type qui porte les sacs de ciment, les seaux d'eau, qui prépare la colle, toujours penché en avant, ou les genoux fléchis, ou carrément sur les genoux, des positions qui, prolongées, vous exposent à des maladies plus ou moins reconnues comme professionnelles, lumbagos, lombalgies, sciatiques, hernies discales, mais aussi arthrose, problèmes de ménisque, hygroma du genou (ou bursite), ce qui justifie à mon sens qu'il range un matin, sans attendre 65 ans, qui est encore l'âge minimum de départ à la retraite, son niveau, son fil à plomb dans sa boîte à fourbi, et me refile la truelle.
Comme on le voit là, sur les genoux, il ne pose donc pas les tesselles (il y a longtemps qu'elles sont posées), mais son diagnostic, et il est plutôt rassurant. Globalement la mosaïque a bien résisté. Le cimentier-carreleur n'a pas détecté de zones de soulèvement, de détachement du tessellatum.
Le mortier de pose, il sait de quoi il est composé, et sur quoi il repose, et combien ce ciment est solide. Un nouveau support n'est donc pas à l'ordre du jour.
Le mortier de pose surmonte un béton plus grossier mais non moins résistant. Constitué d'une importante quantité de tuile pilée, d'où béton de tuileau, qui est le terme employé, ou encore terrazzo. Plus moderne, terrazzo, je dirais même tendance. « Après la folie des carreaux de ciment rétro et des sols en béton ciré, c'est le terrazzo qui fait désormais fureur. En déco, on granite, on granite... Ce revêtement de sol à base de granulats de marbre concassés dans le ciment a jonché bon nombre de sols coquets dans les années 60. L’esprit très Memphis du graphisme... »
Dans ma recherche, j'ai dû machinalement accepter tous les cookies, et voilà la publicité qui s'incruste. Où qu'on aille, on laisse des traces. De pas, de pattes (de chiens, de chats, de renards, de chèvres, de belettes, de cerfs), de doigts, toutes sortes d'empreintes. Et même ses semelles cloutées. Quand on travaille dans le ciment. Ou l'argile. On ne regarde pas toujours où l'on pose les pieds. Surtout quand on est obsédé par les chiffres. Par le nombre de journées qu'on a faites, les tuiles plates ou rondes qui restent à produire. Par ce béton où doivent entrer encore quelques fragments de calcaire provenant de l'assise rocheuse sous-jacente (les mêmes que dans le hérisson de calcaire concassé), de l'eau et surtout de la chaux.
Il n'a pas besoin des sciences dures, pas attendu non plus l'équipe américaine du MIT pour percer le mystère du béton romain. Le secret de cette résistance hors-norme ? La chaux vive, qui lui confère une capacité d'autoréparation sans limite.
À titre de comparaison, ajoute celui qui ne voudrait pas se taper l'incruste, un béton moderne (conçu selon la recette dite « de Portland ») est garanti cent ans.
Le point de vue de l'homme qui pose la mosaïque - celui que vous appelez dans votre jargon le tessellarius- n'est pas, ne saurait être le vôtre. Dis-je à ces éminents spécialistes. Vous, vous ne ferez jamais que la regarder.
Rappelez-vous quand même l'exemple que prenait Augustin, cet opus vermiculatum avec ses tesselles d'environ 2mm de côté. Cela n'a rien à voir avec celles, plus grossières, que pose avec ses gros doigts, mais rongés par le ciment, creusés par le froid, mon cimentier-carreleur et qui donnera ce tapis noir et blanc. Là, on n'est plus dans un décor vaguement italien, mais dans la peinture. Songez à la Bataille d'Issos entre Alexandre le Grand et Darius III, à cette magnifique mosaïque retrouvée à Pompéi et exposée au musée archéologique de Naples.
Ce qu'en dit Augustin, vous pourriez l'appliquer à l'emblema avec ses personnages. Que c'est un peu l'arbre qui vous cache la forêt où il allait, le cimentier-carreleur, cueillant tout ce qu'il pouvait. Vous pourriez lui emprunter son couteau suisse et lire. Pour une fois. Et remplir votre panier. Votre panier en osier. Le détail ne doit pas masquer l'ensemble, vous empêcher de penser.
Plus on avance, plus on se dit qu'on s'est trompé. Que la nôtre -celle où l'on est censé travailler, où le travail de la cure normalement ne rencontre pas de résistance- a rompu avec les scènes figurées placées à l'intérieur de cadres de petites dimensions, qui dérivent de la conception hellénistique du pavement tableau. Ou qu'elle en est restée au décor géométrique, au tapis noir et blanc, qu'elle n'est même pas arrivée à la couleur. Que le temps s'est arrêté. Comme à Pompéi.
Des mosaïques comme celle-là, il en disparaît chaque année. En grande quantité. Autant comme autant, comme on dit qu'elles résistent. Au temps comme aux intempéries.
Des traces qui sont autant d'esquisses, d'ébauches.
Il faut d'abord les recueillir, ce qu'a certainement fait le peintre dans ses carnets.
Car il y eut un peintre, pour la maquette d'ensemble.
Il faudrait retrouver les cahiers (ou carnets) de modèles car ils existent. Ils ont existé. Il faudrait les inventer. Ou les inventer. Mais qu'est-ce que ça changerait ?
Des cartons. J'en ai découvert de magnifiques, dessinés ou peints, contenant des motifs géométriques.
Malheureusement, c'était dans un rêve dont je ne retins que le tapis noir et blanc, le décor italianisant.
Revenons à notre revenant, au personnage qui apparaît sur l'emblema, ou plutôt dedans.
Ce n'est donc pas un prêtre d'Apollon accueillant les pèlerins dans son temple, ni un dominus recevant ses invités dans sa magnifique demeure, ni un acteur portant un masque, jouant je ne sais quel rôle dans je ne sais quelle comédie grecque, ni même un cimentier-carreleur venu poser son diagnostic, à défaut de tesselles, puisque la mosaïque, il est formel, est en bon état, elle n'a pratiquement pas bougé, le mortier de pose a tenu, le béton romain parfaitement résisté, la chaux vive fait des merveilles, on ferait bien de s'en inspirer.
De quelle tombe est-il l'hôte si ce n'est pas de la maison, et pourquoi l'avoir creusée là, au beau milieu de la mosaïque ?
Voulait-il être enterré près des siens ?
Je me suis souvent demandé dans quelle langue il rêvait.
Il me semble que j'ai la réponse.