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11 décembre 2021 6 11 /12 /décembre /2021 05:50
Autor de la foto: Susana Giron

Autor de la foto: Susana Giron

On pense tout de suite, en découvrant cette Catedral de Nuestra Señora del Pilar, à la Sagrada Família. C'est ici, à Mejorada del Campo (comunidad de Madrid) comme à Barcelone, un projet fou, un édifice aux proportions gigantesques, l'œuvre d'un seul et de toute une vie, et un monument inachevé.

Mais la comparaison s'arrête là. La Sagrada Família est un travail d'architecte, d'un architecte nommé Gaudi, célèbre grâce à son Temple, à ce Temple devenu Basilique et que l'on vient visiter du monde entier. Tandis que personne ou presque n'a entendu parler de Justo Gallego Martínez, le moine qui a bâti de ses mains et avec des matériaux de récupération cette Cathédrale qui n'est même pas consacrée et dont on ne sait pas quoi faire.

Deux commentaires laissés par des amis (que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître, du moins le premier) résument assez bien la situation.

L'un dit :

« Construit sans architecte, avec on ne sait pas trop quels matériaux, probablement sans permis de construire. Sérieusement, vous voulez y accueillir du public ? Aucune compagnie d'assurance ne voudra s'en mêler.
Je suis navré pour les sentimentalistes, mais cet ouvrage devra très probablement être détruit, ou muré et interdit au public, avec périmètre de sécurité inconstructible. »

L'autre lui répond :

« Le facteur Cheval a un nouveau copain. Des gens immenses qui sont la fierté de l'Humanité. Des gens simples avec un rêve grandiose et une volonté de fer. Et de pierre. »

On pense surtout, en lisant le second, à une autre cathédrale, plus modeste certes mais non moins atypique, à celle qu'on appelle aujourd'hui la Maison Picassiette et qu'on peut voir (en cherchant bien) à Chartres.

L'une et l'autre sont nées d'un miracle.

Raymond Isidore a recouvré la vue en priant à Chartres, et sa cathédrale est dédiée à la Vierge. Et de ce miracle découle sa conversion, ce Chemin de Damas qui le conduit à bâtir de ses mains, avec tout ce qu'il trouve en route, sur la route du cimetière où il va travailler ou dont il revient, avec des morceaux de verre, de faïence, des silex dans son sac, une cathédrale dédiée à la Vierge. Et qui ne sera jamais que sa maison. Sa petite maison où il a de moins en moins de place pour loger sa petite famille. De moins en moins de temps à consacrer à ceux qu'elle est censée abriter. Cette maison de la rue du Repos ne les protège plus depuis longtemps. Des curieux et des malveillants. Pas plus qu'elle n'est un rempart, malgré les débris qu'il empile, les silex qu'il y incorpore, contre la folie.

Justo Gallego Martínez entre comme novice à l'abbaye de Huerta en 1953, mais il doit la quitter en 1961, à cause de la tuberculose qu'il a contractée. Soigné dans un couvent, et guéri, il décide de construire une église pour remercier Dieu, et il réalise son projet. Qu'il laissera inachevé, comme c'est toujours le cas quand on ne sait pas finir, quand on ne peut pas, et que la mort doit décider pour nous. Ce qu'elle fait ici, à Mejorada del Campo, en 2021; le 28 novembre 2021.

Ici, on n'a pas besoin d'aller la chercher au cimetière, d'en rapporter de pleins sacs, d'en trier et arranger patiemment les morceaux, elle vient à nous, sans prévenir, elle frappe sans pitié et interrompt définitivement ce travail de toute une vie. Qui était toute sa vie.

Mais je pense aussi, en songeant à la tuberculose, que cette tuberculose dont il a guéri dans son couvent est d'abord ce qui l'a chassé de l'église, l'a détourné de ce chemin spirituel sur lequel il s'était engagé pendant son noviciat. C'est la tuberculose qui lui a barré la route, qui l'a en quelque sorte chassé de l'Église. Ou l'Église elle-même, dans sa grande hypocrisie. Son hipocresia. Ou, comme elle est écrite sur un autre mur, à Cordoue, devant les ruines d'un temple, quelques colonnes émergeant d'un chantier jamais fini, ou jamais commencé, son HIPOGRESIA.

En découvrant la Cathédrale de Justo, la Ruine comme on l'appelle encore, ou déjà, en lisant l'article consacré à ce monument singulier, puis les commentaires qu'il suscite, je songe à celui qui a laissé ça, ce cri silencieux, sur un mur de Cordoue. Le mur d'un immeuble en réfection, ou qui menaçait de s'effondrer, d'où les échafaudages ou les filets, je ne vois plus très bien. Peu d'années ont passé, pourtant l'image est floue, et j'hésite à me prononcer. Si je parle d'échafaudage, on y verra du « sentimentalisme ». Si j'opte pour le filet de protection, on me dira influencé par le message. Par ce qui est manifeste, et par ce qui est latent, sa rancoeur envers l'Église, et qui contamine ce qu'il écrit en lettres capitales : ce qu'il crie.

 

LA IGLESIA

CATACUMENAL

HIPOGRESIA

 

D'autres diront si cette colère est légitime. Si l'Église ne l'a pas assez soutenu dans l'épreuve, si elle a interrompu son chemin spirituel. Si elle s'est montrée hypocrite en utilisant la tuberculose, en prenant ce prétexte pour le chasser de son sein. Pour éliminer ce fou.

Je m'en tiendrai aux mots que j'ai lus (et photographiés) à Cordoue. À ce qu'ils crient en silence. À ce que j'entends sous ce cri. À ce que je vois. À ce chemin qu'il ouvre. Un chemin catéchuménal bordé, comme à Rome la Via Appia Antica, de monuments funéraires et de catacombes. Une Église qui court à la catastrophe. Une catastrophe qu'elle n'évitera qu'en redoublant d'hypocrisie.

 

Si vous lisez l'espagnol, il y a cet article.

Voir aussi la vidéo.

Catherine Menant, que je remercie au passage, me signale le témoignage de Blaise Perrin, un jeune artiste français qui a photographié le travail de Justo.

Cette série présentée notamment en 2015 à la deuxième biennale de l’art brut par la Collection de l’Art Brut de Lausanne, dans le cadre de l’exposition « Architectures », a été publiée en 2019 par la maison d’édition espagnole La Fábrica, accompagnée d’une préface du romancier et poète Lyonel Trouillot et de textes de Graciela Garcia Muñoz, chercheur et commissaire spécialiste en art brut, Justo Gallego Martínez et Blaise Perrin. À lire en suivant ce lien.

Un article du journal Libération sur l’histoire de Justo Gallego Martínez, avec un texte de Vincent Noce et des images de Blaise Perrin, est accessible ici.

 

Autor de la foto: Denis Doyle

Autor de la foto: Denis Doyle

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9 décembre 2021 4 09 /12 /décembre /2021 07:52

Aujourd'hui est un autre chemin. Du côté de Marans.

Marans porte de plus en plus mal son nom. Traîne sa carcasse. Sur ce chemin de halage qui remonte (c'est le sentiment qu'il donne) vers la mer. Ou qui descend, si l'on suit le courant.

Mais descendre, ici, ou remonter, ça n'a aucun sens. C'est le plat qui règne. En maître.

Ce chemin suit le canal. Ou la Sèvre Niortaise. Disons qu'il chemine entre les deux.

Il ne chemine pas, il file. Droit. Il suit la ligne d'arbres. Il avance lentement, mais il obtempère. Il ne discute pas.

S'il voit un nom sur un pont, ou devant une maison -la dernière avant la mer!-, il ne s'arrête pas. Il ne s'accorde aucune pause. Il ne s'autorise aucun plaisir, si petit soit-il. Pas même celui de cueillir un nom.

Le pont sur l'écluse des Enfreneaux (des infernaux?), ce n'est pas pour lui. Les travaux de restauration ont démarré, ils l'empêcheraient de passer. Le Petit Enfreneau devant sa petite maison, il faudrait faire un détour, et on ne lui en laisse pas le loisir.

Pourtant, il n'y en aura pas d'autres. Pas d'autre maison, ni d'autre nom. Il aura tout le temps de s'interroger après, ce chemin. De se demander de quels enfers c'était la trace. De quels fleuves infernaux. Si ce ne serait pas la Sèvre. Ou le canal. Ou les deux, puisque de choisir il est incapable. Et il partira d'un grand éclat de rire. Car on est à Marans, tout de même. La capitale de la poule et des œufs extra-roux.

Il écouterait ce nom, même d'une oreille distraite, il entendrait l'enfer. Fût-il pressé de voir l'écluse, le pont, d'arriver à la mer, il le verrait. Non comme un lieu clos, qui enferme, mais comme un espace ouvert. Infiniment ouvert. Ouvert sur l'infini.

Devant ce vide, quel sentiment éprouverait-il ? Le sentiment océanique ? La fusion du moi et du monde, la fusion avec le grand Tout, quelle forme ça prendrait chez lui ? Qu'est-ce que ça provoquerait ? Une extase mystique ? Ou au contraire de l'angoisse ? Comme celle que j'ai ressentie quand je me suis installé ici: dans cette absence de paysage ? Comme cette espèce d'agoraphobie que j'éprouvais chaque fois que je traversais ces déserts ? Où on ne trouve rien à se mettre sous l'oeil. Rien qui borne la vue. Qu'un horizon, mais noyé. Le verrait-il, lui aussi, comme un cauchemar sans limites ? Chercherait-il le sol sous ses pieds ? Un nom sur quoi s'appuyer, à quoi se retenir ?

La réponse est dans la troisième question de Tre interrogativi senza data, de Giorgio Caproni. Un poète que je lisais beaucoup, à cette époque, que j'ai même essayé de traduire :

 

Sfondata ogni porta,

abbattute le mura,

è il cosiddetto Infinito

la nostra vera clausura?

 

«Effondrées toutes les portes,

 abattues les murailles,

l'Infini comme on appelle

ce qui nous enferme vraiment? »

 

L'angoisse n'a pas disparu, mais elle a desserré son étreinte. Si elle revient, j'évite le rétroviseur, ou de regarder par la vitre. Je sais que les morts sortent la nuit, qu'ils attendent au bord de la route, en lisière de forêt. S'ils font du stop, je ne les prends pas dans ma voiture, surtout pas.

Le jour, quand je marche, je ne cours pas ce risque. Je ne fais pas de mauvaises rencontres.

Les deux filles que je croise promènent des chiens, on les paye pour ça. Cinq ou six chiens chacune, la plupart en laisse. Nous nous sommes salués, avec un sourire.

Aujourd'hui est un nouveau chemin.

 

 

LES ENFRENEAUX
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7 décembre 2021 2 07 /12 /décembre /2021 07:00

Les noms de pays, si chers à Proust, les noms de pays dont il entend et restitue comme personne la couleur m'ont toujours fait voyager.

Cela remonte sans doute aux temps lointains, géologiques où je collectionnais les timbres. Où je faisais bouillir de l'eau dans une casserole, où je tenais l'enveloppe au-dessus de la vapeur, où j'attendais patiemment qu'ils se décollent (le décolle-timbre n'existait pas, où il n'était pas arrivé chez ma grand-mère). Une fois les timbres décollés, je les laissais sécher à plat sur une serviette bien propre (le papier essuie-tout n'était pas inventé non plus), face imprimée en bas. Après quoi je les déplaçais avec soin, et avec ma pince philatélique de précision. Une pince à bout plat et large facile d’utilisation, et surtout pas une pince à épiler ! Je les rangeais enfin dans mon gros album Thiaude, à la place qui leur était dévolue -et qu'ils n'ont pas ou presque pas quittée. Non sans avoir noté, au passage, les détails, les défauts, les surcharges fausses (qui sont si bien imitées), et, même si j'eusse pu, à l'époque, les discerner à l'oeil nu, les types. Et surtout vérifié qu'il n'y avait pas de tache, de trace, de pliure, rien d'irréversible. Et que le timbre avait toutes ses dents !

J'avais ces deux outils indispensables, mais pas le catalogue Yvert & Tellier qui permettait d’avoir la carte d’identité du timbre : la date d’émission, le sujet, les couleurs, le tirage, la dentelure, la cote par marque postale, le numéro de référence... Cela ne m'intéressait pas. Je n'étais encore qu'un philatéliste en herbe. Et je le serai jusqu'au bout. Jusqu'à ce que cette passion m'abandonne. J'avais douze ou treize ans. L'âge où l'on perd en général, du moins à cette époque, la foi. Ce qui m'est arrivé aussi.

Ce que j'aimais dans les timbres, et qui me faisait voyager, c'était les noms de pays. Pas voyager dans des pays lointains, dans ce qui était encore l'empire colonial français, présent (plus pour très longtemps) sur tous les continents (habitant loin de la mer, mes rêves n'avaient rien d'exotique), mais dans le temps, remonter avec eux dans le temps.

Proust ne fait pas autre chose avec le nom de Guermantes. Il invente un nom, mais aussi une généalogie. Toute une galerie de portraits. De portraits d'ancêtres. Avec au bout, tout au bout, ceux de Gilbert le Mauvais et de Geneviève de Brabant. Il remonte, avec ce nom de pays, à l'époque féodale et même aux temps mérovingiens !

C'est à ce voyage que m'invitaient les timbres. Et le voyage continue dans les noms de pays. De ceux que je traverse, comme récemment Les Ores en Vendée. En roulant vers Nantes. Je ne me suis pas arrêté, mais j'y reviendrai. Dans un prochain texte. Pour découvrir, à Sainte-Gemme-la-Plaine, Le Bois des Ores. Cette « mosaïque de bois mouillés à frênes têtards dominants et de petites parcelles de prairies naturelles humides entourées de haies et parcourues par un réseau de fossés. » Et pour écouter ce que ce trésor découvert par hasard, inventé diraient les archéologues, a à nous dire.

Mon père ne conduisait pas non plus (lui dès le début, à peine obtenu son permis, moi j'aurai mis le temps, fait des milliers de kilomètres avant de connaître la première attaque de panique), mais il était tout à son voyage. Sa casquette de navigateur sur la tête, sa carte Michelin déployée, il nous ouvrait la route, nous l'éclairait (nous l'égayait aussi) avec ses commentaires. La plupart des villes que nous traversions étaient chargées d'histoire, d'une histoire que ma mère qui lui demandait quelle direction prendre, le pressait de questions, ne lui laissait pas le temps de chercher dans son guide.

En revanche, il s'arrêtait à chaque village, à ces beaux noms français qu'il aurait tant aimé porter.

Le nom que lui et moi nous portons est un nom de lieu. Fréquent en Italie. Ce qui nous a conduits au moins une fois à nous arrêter à Montebello, sur la route de Venise. Et à l'hôtel Montebello !

Ce qui n'était pas pour lui « habiter son nom », loin de là. Son nom, il ne l'assumait pas. Pas plus que ses origines. Il en aurait volontiers changé. Il l'aurait bien échangé contre un de ces beaux noms français qu'on rencontre quand on roule. Quand on traverse le pays.

Mais on ne s'y arrêtait pas, on n'avait pas le temps.

Alors on restait avec ce nom qu'on n'aimait pas. Qui était celui d'un trovatello, d'un enfant trouvé qui ne trouverait jamais sa place. Et encore moins la « belle montagne » à gravir, les sommets à atteindre. Lui, s'il escalade, c'est le balcon de sa maison, un soir de biture. Et pour en dégringoler aussitôt.

Les enfants (nombreux) qu'il laisse ne la trouveront pas non plus, leur place. Ni dans la famille, ni dans la société. Fils sans père, maçons sans maison, ils ne sauront habiter qu'en marchant.

 

Noms de pays
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5 décembre 2021 7 05 /12 /décembre /2021 09:27
COMBRAY

Combray est un village imaginaire. Une création de Proust.

Mais ce n'est pas une création ex nihilo. Il existe un Combray dans le Calvados, et c'est en Normandie que fait aussi voyager ce nom, avec sa syllabe finale qui sonne comme braie (le pantalon gaulois), brai ou brais (orge broyé pour la fabrication de la bière), ou encore Bray (le pays et son fameux Neufchâtel). Qui sonne vrai. Combray est un nom inventé qui sonne vrai. Comme Guermantes.

Pourtant, cela commençait mal. Avec ce Combre dont on se demandait s'il était « confluent » ou « barrage », ou « barrage sur le confluent ». On n'avait pas souvenir, bien qu'on ait lu Proust, et pas en lecture rapide, d'un quelconque barrage sur la Vivonne. Ni d'avoir appris, en visitant récemment Illiers-Combray, que le Loir s'y jetait dans la Sarthe. Certes, il reçoit les eaux de la Thironne, mais l'événement n'est pas important au point de rester gravé dans un nom .

Tout semble plus facile avec Guermantes. Plus limpide et surtout plus brillant. On est tout de suite plongé dans une lumière orangée. Celle qui émane de la syllabe « antes ». De haute noblesse mais à son couchant.

Si le nom de Guermantes est éclatant, il y a dans Combray quelque chose de manant. Un certain charme sombre, et une couleur de grès. De cette pierre grossière et rugueuse qu'est le grès. Le grès sombre et fruste de Combray. Ce nom donne le ton. Le ton rougeâtre des pierres. De ces pierres noirâtres ou noircies qu'on voit partout à Combray. Sur la sombre façade de l'église, dans son vieux porche, son clocher, dans les moellons de son vaisseau, et dans la moindre maison.

À Combray, on est plus bas que chez les Guermantes, et en même temps plus haut. Plus haut que cette vieille aristocratie qui remonte à l'époque féodale et même aux Mérovingiens. On est carrément, avec ces moellons grossiers dont ils faisaient leurs murailles, chez les Gaulois. Dans leurs « confluents » et sur leurs « barrages ». Avec ce latin tardif combrus « abatis d'arbres », peut-être d'origine celtique. Devenu combre en vieux-français : « barrage installé sur une rivière ». Combre qui donnera décombres et encombrer.

Mais je ne veux pas ralentir le cours de la Vivonne qui n'est déjà pas bien vive à Illiers, malgré le nom que Proust lui a donné.

Je pourrais toujours accuser les plantes d'eau qui l'obstruent, comme ce pauvre nénuphar. Il exécute, chaque fois que je me promène du côté de Guermantes, la même manœuvre, et fait penser à « ces malheureux dont le tourment singulier, qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la curiosité de Dante ». Plus loin le courant se ralentit encore, à cause des travaux d'horticulture aquatique qui ont fait fleurir, «  dans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables jardins de nymphéas. »

« Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante », et je ne l'encombrerai pas à mon tour, avec mes rêveries étymologiques.

 

 

 

COMBRAY
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3 décembre 2021 5 03 /12 /décembre /2021 14:03

C'est un phénomène inquiétant que le mème. Le mème Internet.

Inquiétant par le nombre, parce qu'il se multiplie (c'est son principe, sa vocation de se reproduire à l'identique). Je parle de ces idées ou concepts qui envahissent le Web, l'encombrent, représentent un risque (de collision), un danger pour la circulation des vraies nouvelles.

Inquiétant aussi par ce qu'il véhicule, et qui prolifère en ce moment.

Car il se répand (c'est dans sa nature de faire des vues, d'augmenter le nombre de vos abonnés sur Instagram ou Tik Tok), comme les vidéos virales, comme ces images, de celebs (pas de pinsons, hélas, mais de « célébrités ») ou autres, qui voyagent seules ou accompagnées d'un message, ce qu'on appelle chez les mémeurs et même les mémologues (ils auront bientôt leur chaire de mémétique à l'université) witty message ou catchphrase.

Ces macros d'images constituent, comme la multiplication des débris qui jonchent l'orbite terrestre, une pollution de l'espace. Comme ces épaves dont la désagrégation pourrait générer encore plus de détritus, et provoquer de graves réactions en chaîne. Et même l'élection, à la tête d'un pays, de l'Agent orange ou de Q -pas celui qui porte une Swatch très spéciale dans le dernier James Bond, mais le non moins mystérieux Q, à l'origine du mouvement complotiste QAnon. Qu'on dit sorti de nulle part, ou du Dark Web, et qui vient de là, de ces idées ou concepts simples, repris et déclinés en masse, qui voyagent à travers le Web et envahissent l'espace. Polluent l'espace. Et empêchent de penser.

Ces mèmes, quelque forme qu'ils prennent, sont propagés par le biais des réseaux sociaux, par exemple via les hashtags sur Twitter, ou les neurchis sur Facebook. Des chineurs (en verlan) qui cherchent toujours un peu la perle rare, dans cette vaste brocante qu'est le Web, mais fatigués de nos façons un peu old de chiner, ils chassent maintenant en meutes, comme de vulgaires trolls (qu'ils sont également, dans d'autres vies et sous d'autres pseudos) : c'est le cas de Neurchi de Zemmour, sur quoi tout de suite vous tombez, quand vous-même vous chinez sur la Toile. Vous découvrez très vite qu'un neurchi l'est toujours de quelque chose ou de quelqu'un, que les neurchis partagent la culture du mème, et la même culture, qu'ils forment un groupe, une communauté, et que la neurchisphère se confond de plus en plus avec la complosphère et la fachosphère.

Si les mèmes imitent les gènes (comme eux ils sont réplicateurs -capables de se reproduire à l'identique- et responsables de l'évolution de certains comportements), la mimésis dont ils procèdent ne produit que de pauvres phénomènes : des succédanés d'idées, de concepts qui voyagent à travers le Web, avec ou sans images, qui deviennent en peu de temps populaires. Et cette propension à se propager, surtout chez les jeunes, avec leurs images détournées, décalées, leurs messages simples et leur humour 2.0, souvent potache, parfois limite, leur liberté de ton qui s'affranchit volontiers du politiquement correct, de la bien-pensance, tout cela intéresse les influenceurs d'extrême droite. Qui observent le phénomène avec bienveillance, le regardent comme une formidable opportunité.

Mais ce n'est pas le rôle de KNOW YOUR MEME. De s'alarmer et d'alerter. Apparemment, ce site Internet ne s'inquiète pas, il ne voit là aucun danger pour la démocratie, aucun doigt d'honneur à la pensée, il se contente de documenter « les variétés de mèmes Internet et autres phénomènes en ligne, comme les vidéos virales, images, slogans, célébrités sur Internet, et autres. »

Pourtant, ce site qui référence les mèmes et leur associe des « labels » selon leur popularité et leur contexte général d'utilisation, fonctionne un peu (si j'ai bien compris) comme Wikipédia. Avec des administrateurs pouvant décider quel mème est confirmé ou rejeté. Signalant certaines images, les faisant supprimer.

Ceux qui les partagent, quand elles propagent la haine, risquent-ils, comme sur Facebook, de se faire zucker : bannir. Comme NdZ de Twitter ou d'Instagram,

S'agit-il d'un bannissement temporaire ou définitif ?

La réponse importe peu, en tout cas elle ne me concerne pas.

Neurchi de Zemmour, « groupe de la memosphère française dédié au personnage d'Eric Zemmour », ne m'était visiblement pas destiné. Je n'étais pas une cible.

Pas encore.

 

Dans la maison/atelier de Florence Marie, à Honfleur.

Dans la maison/atelier de Florence Marie, à Honfleur.

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30 novembre 2021 2 30 /11 /novembre /2021 08:48

Je suis à Grand, un village aujourd'hui dans le département des Vosges (à la limite de la Haute-Marne et de la Meuse).

Dans la foule des pèlerins qui marchent vers le sanctuaire, « le plus beau du monde », ou qui sont arrivés, à la source c'est-à-dire à la résurgence, ils ont fait le tour de la mare, tourné autour de leurs dieux, plongé dans le sommeil dont ils attendent un ordre, mais la réponse tarde à venir, Apollon se tait, ou on n'entend rien à son latin, ou on ne le comprend que trop, ce cadeau enfoui depuis des siècles et que j'ai tant de mal à déballer, dans le noir où je suis plongé, c'est un cadeau empoisonné, hautement toxique, laissé aux générations futures et que j'ouvre par erreur.

Le papier résiste mais il se laisse lire, je vois le mot SONNOCINGOS écrit avec soin, beaucoup de soin, en lettres capitales, je le vois aussi comme une résurgence, du Calendrier de Coligny que j'ai consulté la veille -nous approchons de Noël, nous cherchons des idées de cadeaux-, et il ne faut pas être un druide, un prêtre dans le temple d'Apollon Grannos chez les Leuques pour l'interpréter.

Ce message posté à Bure, une petite commune de la Meuse située un peu plus haut, au coeur d'un projet consistant à enfouir, à 500 mètres sous terre, des déchets radioactifs particulièrement dangereux, ce message qui ne m'était pas destiné, je le lis quand même, avec une extrême précaution mais sans aucun problème, c'est la « marche du soleil » (l'année?). Là-dessus je me réveille.

Le soleil, quand j'ouvre les yeux, a depuis longtemps entamé sa course.

 

 

La marche du soleil
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28 novembre 2021 7 28 /11 /novembre /2021 08:02

Le texte que j'écrivais, qui s'écrivait pendant que je dormais, tournait autour d'une idée confuse et néanmoins lancinante: mes rêves ne sont pas modernes ! C'est là-dessus que je me suis réveillé. Sur ce constat. Et c'est sûrement ce qui m'a réveillé. Ce regret. Ce désir aussi, sans doute lié à l'âge, de changer le décor.

De réduire nos déchets ? Notre empreinte carbone ? Oui.

D'alléger également la charge de travail. Pour ceux qui devront vider la maison. Les vieilles choses, ça n'intéresse plus. On trouve même ça sinistre. Les meubles, les livres, quand il y en a trop. On préfère les murs nus, les monochromes. Carré blanc sur fond blanc. Ou gris, très tendance.

Dans ce rêve dont je voyais la fin, dont je lisais la fin en même temps que je l'écrivais, je rêvais d'abstraction géométrique, de quitter les maisons encombrées et inhabitables de l'art brut, où je me suis un peu perdu ces derniers temps, pour un art que j'appellerai construit, comme on dit maintenant, comme il faut dire si l'on veut entrer dans l'Histoire de la Peinture, et y rester.

Formulée, et aussi clairement, l'idée aurait dû céder la place à d'autres, me laisser dormir encore un peu, or elle revenait. Et le texte continuait de s'écrire. On me réclamait des précisions, me demandait des comptes. Qu'est-ce que j'avais contre IKEA ? Contre leboncoin. Je n'avais pas envie de courir les vide-greniers, d'accord. Mais pourquoi en dégoûter les autres ?

Ce n'était pas l'idée, je ne crois pas, répondrais-je à celles qui attendaient. Si elles voulaient bien m'écouter. Me permettre de développer. Hélas, elles montraient des signes d'impatience. Elles commençaient à se bousculer. 

Je ne pourrais donc pas m'expliquer, montrer que si mes scrupules étaient d'ordre esthétique, ils m'honoraient quand même.

En effet, c'est parce que j'aime mes enfants et que je connais leurs goûts (qui sont de leur âge, de leur époque), que je veux changer la déco de mes rêves. Passer du joyeux bric-à-brac dans lequel ils s'étiolent à une formule plus minimaliste, plus contrainte où ils s'épanouiraient. Où ils évolueraient en toute liberté.

Je ne m'appesantirai pas sur ce paradoxe, les idées qui se pressent à la porte de ma conscience ne m'en laissent pas le loisir.

Je suis levé depuis une heure, et à mon bureau pour tenter d'y voir un peu mieux. Dans cette idée de changer le décor de mes rêves. Est-ce dans le but de changer le rêve lui-même ? D'en changer magiquement le contenu ? D'agir sur les choses, d'infléchir le cours des événements? Il y avait un peu tout ça, dans cette idée. Et de la naïveté.

Celle qui me pousse à lire, chaque soir avant de m'endormir, afin de m'endormir, une revue d'archéologie ou un dictionnaire de la langue gauloise.

Comme s'il suffisait d'installer le divan dans sa galerie d'antiques pour remonter loin dans le passé !

Comme si l'on pouvait agir à la source.

Là, quand j'émerge, le rêve touche à sa fin. C'est un rêve sans images, ou j'ai pris le film en route. Commencé par le making-of. Le moment où l'on découvre l'envers du décor. Où je réalise combien il est obsolète.

Ai-je vu, en ouvrant les yeux, la tapisserie de ma chambre ? Les tableaux, les livres qui l'encombrent ? Les meubles qui m'empêchent de passer ? Ai-je oublié d'éteindre le radiateur ? Machinalement fermé la porte ? Est-ce que j'étouffais ?

Ces questions me taraudent agréablement. M'offrent un bref répit, la cafetière ayant été détartrée la veille. Elle s'est déclenchée toute seule. Comme par enchantement. Je l'avais programmée à 7h, et il n'est que 5h. Me croyant réveillé, elle s'est mise en marche d'elle-même. Elle s'est dit que cela m'aiderait. Que la musique douce et acidulée du café stimulerait ma réflexion. Que je comprendrais enfin comment on peut changer un rêve en changeant le décor. Un rêve qui a presque fini de passer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la maison/atelier de Florence Marie, à Honfleur.

Dans la maison/atelier de Florence Marie, à Honfleur.

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26 novembre 2021 5 26 /11 /novembre /2021 08:41

THE OLD WAYS est un livre de Robert Macfarlane. Conseil de lecture, puis cadeau de Della. Qui m'entraînera très vite sur ces chemins.

Nous marcherons ensemble du côté de Glenelg. Un joli palindrome que nous avons élu, en face de l'île de Skye. Un paradis où il y a toujours un serpent. Ce sont les midges. De tout petits moustiques qui font des nuages, qui viennent systématiquement gâcher l'idylle. Ces midges, aucun spray ne les repousse, aucune bombe, ce sont eux qui nous chassent, nous lancent sur de nouveaux chemins forcément très anciens.

Parfois nous montons avec nos chemins dans le brouillard, ou c'est le brouillard qui descend, qui les efface progressivement. Sauf pour Della qui avance comme si de rien n'était. Ces chemins, elle les connaît comme sa poche. Elle irait les yeux fermés. Comme dirait mon grand-père. Comme il disait de moi. De moi dans le bois.

Les forêts que nous traversons avec Della ressemblent aux Vosges. Il y a des bises vertes -des russules verdoyantes- que nous ne cueillons pas. Il y a mieux en bas.

En bas c'est la mer. Un barbecue improvisé sur la plage. L'île est déserte et le bleu lagon.

Quand les midges débarquent, nous sommes loin. Dans des tourbières peuplées d'animaux qui sont (selon Della) des outres.

Il y aura des navigations, sur la mer des Hébrides. Eigg comme sorti de l'oeuf. Comme Muck de la brume quand nous arrivons, pour un tour de l'île, la plus petite des Small Isles. Mull aussi mais pour son cheddar, et sans quitter Édimbourg.

Nous passerons quelques belles journées chez Nessie. Dans une forêt surplombant le Loch où Della a planté son chalet. Un chalet d'architecte. Sur un terrain qui ne lui appartient pas. Une autre vie, un autre livre. Où nous marchons encore. Dans les sphaignes, d'abord, puis sous des arbres mangés de mousses. Ployant sous le lichen. Nous oublions Macbeth, ses sorcières pour suivre un cerf, et c'est Aaron. Arrêté au carrefour. Il nous interroge du regard. Ne sait quelle direction prendre.

Les anciens chemins nous conduiront en Ariège, à Camp Grand où ils ne s'arrêtent pas. Malgré les tremblants nombreux dans le pré que nous traversons pour apercevoir, avant qu'elle ne disparaisse, la chaîne des Pyrénées. Et en revenant, un peu déçus du spectacle ou bien impatients. De retrouver Walden dans ses bois. René Blanc dans son jardin.

 

THE OLD WAYS
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25 novembre 2021 4 25 /11 /novembre /2021 06:53

Ce n'est pas, bien qu'elle ait le vrai pour objet, disons comme objectif, une science exacte. Il lui faut errer longtemps, forger, pour atteindre son but, toutes sortes de fables.

Prenons le verbe aller. Le plus irrégulier des verbes. Il a trois formes. Les trois viennent du latin. Même celles en all- et aill-. Elles ont suivi la voie romaine. D'ambulare à aller, la route est tracée. Elle file droit.

Cette étymologie est commode (« Tout est prêt. Allons-y ! »), mais elle n'est pas convaincante phonétiquement.

Je préfère aller çà et là, sans but précis, errer avec les « errants » qu'on rencontre quand on s'aventure, comme moi, dans le gaulois.

Il y a par exemple un alano, « qui va », un alauno, « errant », une alant, « errante ». Ils offrent des pistes intéressantes, ouvrent de nouveaux chemins. Nouveaux parce que très anciens. Je pourrais accompagner ces errants, mettre mes pas dans leurs pas, mes mots. Devenir, l'espace d'un texte, un de ces promeneurs. Inventer en marchant, ou avec les pieds de mes vers, l'école buissonnière. Et oublier au plus vite, en prenant mon temps, la voix par défaut de Waze.

 

 

La voix par défaut de Waze
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24 novembre 2021 3 24 /11 /novembre /2021 08:27

Aujourd'hui je me suis levé de bonne heure. Une phrase m'a tiré du lit. C'est tout un texte qui venait, que je devais impérativement coucher sur le papier. Avant qu'il ne disparaisse. Ce que j'ai fait :

« On ne la parlait pas encore, on ne la lisait même pas, pourtant elle court sous ses mots, comme la Vivonne sous le Pont-Vieux... »

Cette phrase qui m'a réveillé à 4h, je la vois comme une résurgence. Mais de quoi ?

Du texte que j'ai écrit hier matin, sur Vivonne, qui m'a conduit de la Vienne à Illiers-Combray ? Sans doute.

Comme je me sentais bien, du côté de Guermantes, j'ai voulu faire durer le plaisir en regardant, sur mon ordinateur et sur Arte.tv, Le Temps retrouvé, le film de Raúl Ruiz.

Mais ce n'est pas suffisant. Ni très logique. Si une langue travaille celle de Proust, c'est le français, pas le gaulois. Qu'on ne parlait pas encore. Qu'on ne lisait même pas. C'est le français de Saint-Simon, de Madame de Sévigné, on ne saurait remonter au-delà.

Non, ce qui travaille ici, me travaille au point de me tirer du lit, c'est le dictionnaire que je lis le soir avant de m'endormir. Afin de m'endormir. On a les rituels d'endormissement qu'on peut. Moi, c'est quelques pages de ce dictionnaire, quelques thèmes nominaux du gaulois. Dont la connaissance progresse, je vous assure. Grâce aux archéologues. On ne compte pas les comptes de potiers, les tablettes d'exécration qu'ils inventent. Les tuiles qui viennent grossir la Vivonne.

Hier soir, je me suis arrêté à la page 369 : elle est cornée. À cette phrase (la dernière de la page):

« Thème absent du reste du corpus et il est probable qu'il s'agit d'une forme archaïque régionale du vieux-celtique (nord de l'Italie) où il est fossilisé dans l'onomastique. »

L'expression « fossilisé dans l'onomastique » résonnait agréablement. Et réveillait l'image, non moins agréable, d'une abeille prise dans l'ambre. Et dans quelle épigramme. Ou cabinet de curiosités.

C'est sur cette abeille d'environ 100 millions d'années, piégée dans un morceau d'ambre, que je me suis endormi.

Discoscapa apicula  © George Poinar Jr., OSU College of Science

Discoscapa apicula © George Poinar Jr., OSU College of Science

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