On pense tout de suite, en découvrant cette Catedral de Nuestra Señora del Pilar, à la Sagrada Família. C'est ici, à Mejorada del Campo (comunidad de Madrid) comme à Barcelone, un projet fou, un édifice aux proportions gigantesques, l'œuvre d'un seul et de toute une vie, et un monument inachevé.
Mais la comparaison s'arrête là. La Sagrada Família est un travail d'architecte, d'un architecte nommé Gaudi, célèbre grâce à son Temple, à ce Temple devenu Basilique et que l'on vient visiter du monde entier. Tandis que personne ou presque n'a entendu parler de Justo Gallego Martínez, le moine qui a bâti de ses mains et avec des matériaux de récupération cette Cathédrale qui n'est même pas consacrée et dont on ne sait pas quoi faire.
Deux commentaires laissés par des amis (que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître, du moins le premier) résument assez bien la situation.
L'un dit :
« Construit sans architecte, avec on ne sait pas trop quels matériaux, probablement sans permis de construire. Sérieusement, vous voulez y accueillir du public ? Aucune compagnie d'assurance ne voudra s'en mêler.
Je suis navré pour les sentimentalistes, mais cet ouvrage devra très probablement être détruit, ou muré et interdit au public, avec périmètre de sécurité inconstructible. »
L'autre lui répond :
« Le facteur Cheval a un nouveau copain. Des gens immenses qui sont la fierté de l'Humanité. Des gens simples avec un rêve grandiose et une volonté de fer. Et de pierre. »
On pense surtout, en lisant le second, à une autre cathédrale, plus modeste certes mais non moins atypique, à celle qu'on appelle aujourd'hui la Maison Picassiette et qu'on peut voir (en cherchant bien) à Chartres.
L'une et l'autre sont nées d'un miracle.
Raymond Isidore a recouvré la vue en priant à Chartres, et sa cathédrale est dédiée à la Vierge. Et de ce miracle découle sa conversion, ce Chemin de Damas qui le conduit à bâtir de ses mains, avec tout ce qu'il trouve en route, sur la route du cimetière où il va travailler ou dont il revient, avec des morceaux de verre, de faïence, des silex dans son sac, une cathédrale dédiée à la Vierge. Et qui ne sera jamais que sa maison. Sa petite maison où il a de moins en moins de place pour loger sa petite famille. De moins en moins de temps à consacrer à ceux qu'elle est censée abriter. Cette maison de la rue du Repos ne les protège plus depuis longtemps. Des curieux et des malveillants. Pas plus qu'elle n'est un rempart, malgré les débris qu'il empile, les silex qu'il y incorpore, contre la folie.
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Justo Gallego Martínez entre comme novice à l'abbaye de Huerta en 1953, mais il doit la quitter en 1961, à cause de la tuberculose qu'il a contractée. Soigné dans un couvent, et guéri, il décide de construire une église pour remercier Dieu, et il réalise son projet. Qu'il laissera inachevé, comme c'est toujours le cas quand on ne sait pas finir, quand on ne peut pas, et que la mort doit décider pour nous. Ce qu'elle fait ici, à Mejorada del Campo, en 2021; le 28 novembre 2021.
Ici, on n'a pas besoin d'aller la chercher au cimetière, d'en rapporter de pleins sacs, d'en trier et arranger patiemment les morceaux, elle vient à nous, sans prévenir, elle frappe sans pitié et interrompt définitivement ce travail de toute une vie. Qui était toute sa vie.
Mais je pense aussi, en songeant à la tuberculose, que cette tuberculose dont il a guéri dans son couvent est d'abord ce qui l'a chassé de l'église, l'a détourné de ce chemin spirituel sur lequel il s'était engagé pendant son noviciat. C'est la tuberculose qui lui a barré la route, qui l'a en quelque sorte chassé de l'Église. Ou l'Église elle-même, dans sa grande hypocrisie. Son hipocresia. Ou, comme elle est écrite sur un autre mur, à Cordoue, devant les ruines d'un temple, quelques colonnes émergeant d'un chantier jamais fini, ou jamais commencé, son HIPOGRESIA.
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En découvrant la Cathédrale de Justo, la Ruine comme on l'appelle encore, ou déjà, en lisant l'article consacré à ce monument singulier, puis les commentaires qu'il suscite, je songe à celui qui a laissé ça, ce cri silencieux, sur un mur de Cordoue. Le mur d'un immeuble en réfection, ou qui menaçait de s'effondrer, d'où les échafaudages ou les filets, je ne vois plus très bien. Peu d'années ont passé, pourtant l'image est floue, et j'hésite à me prononcer. Si je parle d'échafaudage, on y verra du « sentimentalisme ». Si j'opte pour le filet de protection, on me dira influencé par le message. Par ce qui est manifeste, et par ce qui est latent, sa rancoeur envers l'Église, et qui contamine ce qu'il écrit en lettres capitales : ce qu'il crie.
LA IGLESIA
CATACUMENAL
HIPOGRESIA
D'autres diront si cette colère est légitime. Si l'Église ne l'a pas assez soutenu dans l'épreuve, si elle a interrompu son chemin spirituel. Si elle s'est montrée hypocrite en utilisant la tuberculose, en prenant ce prétexte pour le chasser de son sein. Pour éliminer ce fou.
Je m'en tiendrai aux mots que j'ai lus (et photographiés) à Cordoue. À ce qu'ils crient en silence. À ce que j'entends sous ce cri. À ce que je vois. À ce chemin qu'il ouvre. Un chemin catéchuménal bordé, comme à Rome la Via Appia Antica, de monuments funéraires et de catacombes. Une Église qui court à la catastrophe. Une catastrophe qu'elle n'évitera qu'en redoublant d'hypocrisie.
Si vous lisez l'espagnol, il y a cet article.
Voir aussi la vidéo.
Catherine Menant, que je remercie au passage, me signale le témoignage de Blaise Perrin, un jeune artiste français qui a photographié le travail de Justo.
Cette série présentée notamment en 2015 à la deuxième biennale de l’art brut par la Collection de l’Art Brut de Lausanne, dans le cadre de l’exposition « Architectures », a été publiée en 2019 par la maison d’édition espagnole La Fábrica, accompagnée d’une préface du romancier et poète Lyonel Trouillot et de textes de Graciela Garcia Muñoz, chercheur et commissaire spécialiste en art brut, Justo Gallego Martínez et Blaise Perrin. À lire en suivant ce lien.
Un article du journal Libération sur l’histoire de Justo Gallego Martínez, avec un texte de Vincent Noce et des images de Blaise Perrin, est accessible ici.
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