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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 11:35

 

Vivonne est une commune de la Vienne qui tire son nom, semble-t-il, de la Vonne. Une des quatre rivières qui la baignent (les trois autres étant le Clain, le Palais et la Clouère), et la plus connue. Pour de mauvaises raisons, car on la confond fréquemment avec la rivière qui coule chez Proust, du côté de Guermantes, et qu'à Illiers on appelle le Loir.

Vivonne (qu'on prononce dans la Vienne et même à la télévision Vivaune) viendrait de vicus, « village ». Ce serait le « village sur la Vonne ». Un latin où l'on entendrait, si l'on voulait bien écouter, un peu de la vieille langue gauloise. Ici, et ce n'est pas pour nous surprendre, « l'eau ». Une udna devenue, à force de couler, onna. Que l'on retrouve, comme suffixe, dans de nombreuses rivières. Dont la Garonne, la Boutonne. Et la Thironne qui rencontre à Illiers le Loir. Qui le laisse dormir.

Faut-il l'appeler Vivonne, pour qu'il se réveille?

Et pourquoi ce nom qui est celui d'un village dans la Vienne? Du « village sur la Vonne ».

Pour qu'elle chante une dernière fois, cette langue qu'il ne parle pas, qu'il ne lit pas, et qui vient le hanter?

Parce qu'il y entend « eau vive »? Parce qu'il y a du bleu dans l'o, et de la reviviscence dans l'air?

Les berges de la Vivonne seront-elles plus accueillantes que celles du Loir? Le sentier de halage, avec son pêcheur qui a pris racine, fera-t-il un plus beau tableau? Proust retrouvera-t-il, sous son chapeau de paille, le petit Marcel qu'il fut? Le verra-t-il enfin sourire, dans le noisetier?

 

 

VIVONNE
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20 novembre 2021 6 20 /11 /novembre /2021 07:08

 

What's in a name?, se demandait Shakespeare. Ou plutôt Juliette. Che cosa c'è in un nome? « Qu'y a-t-il dans un nom ? »

Dans celui de Shakespeare : des lances qu'on secoue, qui s'entrechoquent, des duels, des batailles, et des forêts qui marchent. Voilà ce que j'entends dans Shakespeare.

Et dans Zanzotto ? Des zanzare, des moustiques, ils arrivent sournoisement, sans faire de bruit, quand vous les entendez zézayer sur vos têtes il est déjà trop tard. À Glenelg, un palindrome où nous sommes installés en face de l'île de Skye, ils font dire à Della qui replie la nappe, remballe les tasses ou les verres, always a snake in paradise : des midges pour gâcher l'idylle.

Des attaques qui ne sont plus de midges, ce printemps 1984 où il commence ses haïkus, mais de panique. Des crises d'anxiété, l'insomnie chronique. La dépression. Dont il essaie de prévenir les assauts en écrivant ces petits poèmes d'aspect japonais. Pour la tenir à distance. D'autres ont fait de même, ils ont tenté d'éloigner le danger en regardant vers la Chine, ils pensaient éviter la stérilité avec leur épopée monumentale: ils n'ont pas échappé à l'aphasie. Zanzotto aura-t-il plus de chance que Pound ? Son hermétisme le protégera-t-il ? Ces poèmes minimalistes feront-ils reculer l'ennemi. Le décourageront-ils ? Sans doute le pense-t-il quand il compose Haiku for a season - Haiku per una stagione .

C'est cela que j'entends dans son nom. Un zézaiement, un zozotement, un zanzottement. Un cheveu sur la langue de Dante (de Pétrarque et de L'Arioste). Car il les écrit d'abord en anglais, ses (pseudo) haïkus. Dans une langue qui n'est pas moins riche en monosyllabes, en fricatives dentales (voisées ou sourdes) que le vénitien de Pieve di Soligo. Son vecio parlar, son « vieux parler ». Où l'on trouve, sans gratter son bois, sans avoir à creuser, le digramme th. C'est le haut trévisan. Et, plus haut encore, le petèl : le balbutiement câlin des mères, des nourrices. C'est une langue qui console, qui apaise qu'il cherche dans l'anglais. Un « néo-anglais petèl ». Qu'il traduira ensuite en italien.

Écrits entre avril et juin1984, ces brefs poèmes ne verront le jour qu'en 2012 aux États-Unis, en anglais et en italien, et sous le titre Haiku for a season - Haiku per una stagione (Edited by Anna Secco and Patrick Barron, The University of Chicago Press, Chicago and London, 2012). Ils paraissent en Italie en 2019, et en France en septembre 2021, aux éditions LA BARQUE. Où ils sont donnés en français (traduits par Philippe Di Meo), puis, sur la même page, dans leur double version originale. C'est le dernier recueil qu'il a pu composer avant de nous quitter en 2011.

Les poèmes qui le constituent ont été écrits en pleine tourmente. Dans un champ de blé où les blés sont couchés, un champ de bataille où ils se dressent, seuls, tels des coquelicots. Stoïques dans la tempête, et frêles, tellement vulnérables dans les répits qu'elle lui laisse.

 

          « Comme d'un cauchemar une sorte d'azur

          dans les lointains - où je sombrai -

          près de moi, de gentils coquelicots applaudissent »

 

Des remparts, si minces soient-ils, ou des amis, s'ils pouvaient seulement « confirmer les sentiers », des compagnons de jeu, au moins, qui soient autre chose que des ombres. Les « ombres de lui-même ». Elles ne révèlent, quand il les écoute, quand il croit les saisir, que son moi fragile.

C'est la pauvre connaissance qu'il en retire. Qu'il remonte des enfers. Où il retournera, non pas comme le scaphandrier rencontré à Glenelg, pour remplir de nouveaux sacs de coquilles Saint-Jacques, mais avec un « rameau ». Comme dans le Chant VI de l'Éneide. Ou le tableau de Turner.

Ce Rameau d'or est un cadeau de la Sibylle. Mais aussi de Frazer. L'anthropologue écossais James George Frazer fut, avec son livre, une source d'inspiration, notamment pour Freud.

Et pour celui qui pratique, avec ses haïkus, une sorte d'auto-analyse.

On peut ainsi lire ce livre comme un recueil de traces. Y voir des symptômes, des fantômes, les images comme autant de passantes. Comme nous y invite Georges Didi-Huberman. Il regarde l'image comme anachronique. Comme une constellation, faite image, de temporalités hétérogènes. Toute image:

 

          « Voici une centaine d'années

          la faucille passa où jouaient les coquelicots -

          maintenant l'odeur de l'herbe demeure timide :

          certes un oubli, mais un vivant oubli

 

          Where poppies played

          the sickle passed a hundred years ago -

          now shy smell of grass remains :

          oblivion, yet living oblivion

 

          Dove giocavano i papaveri

          la falce passò un centinaio di anni fa -

          ora timido resta l'odore dell' l'erba :

          oblio, ma oblio vivente »

 

 

 

Andrea Zanzotto, Haïkus pour une saison, traduction Philippe Di Meo, LA BARQUE, septembre 2021, 21,00 € .

Haïkus pour une saison
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6 novembre 2021 6 06 /11 /novembre /2021 07:49
L'EDEN

L'Eden avait disparu, mais il revenait souvent dans la conversation.

Je parle de ce manège ou carrousel-salon qui animait les foires du Nord de la France, celle d'Épinal notamment, la Fête comme on disait dans mon enfance où son arrivée, synonyme de joie de vivre, était attendue par tous. Par moi qui la guettais depuis mon balcon (du troisième étage du Groupe Ellen), qui la voyais arriver sur le pont Patch, investir petit à petit le Champ de Mars, le Cours comme on l'appelle aujourd'hui. Qui attendais qu'elle dissipe avec ses couleurs, ses lumières les brumes qui s'attardent, qu'elle empêche le brouillard de s'installer. Et pour longtemps.

L'Eden serait revenu à Épinal après la guerre (ma mère interrogera ses copines, l'une plus vieille et d'un autre milieu y allait certainement), je n'aurais pas eu l'âge. Pourtant je le situe parfaitement. Au fond du Cours dont il occupait toute la largeur. Il était au bout de l'allée centrale (celles qui remontaient, l'une l'avenue de Provence, l'autre la Moselle, aboutissaient là aussi). Où Boshouwers installerait ses autos-tamponnantes. Juste avant ou si vous préférez en face.

Boshouwers que j'entendais alors, quand les adultes en parlaient, comme « beaux choux verts ». À cause du Chambeauvert tout proche. Un quartier au sud d'Épinal qui ouvre sur la Moselle d'un côté et sur la forêt de l'autre. Où nous nous aventurions parfois, avec mon grand-père. Quand nos bois ne donnaient pas assez. Ou que nous les avions ratissés. J'en rapportais des champignons qui portaient bien leurs noms (gros pieds, pieds roses, bises vertes, jaunirés), et l'idée que la forêt est notre jardin. Le paradis. Un lieu et un moment, plus ou moins bref, où les mots ressemblent aux choses. D'où l'on est forcément chassé -livré à l'arbitraire du signe !-, et les remotivations à quoi l'on procède, comme « beaux choux verts », n'empêcheront pas la chute.

Si je ne suis pas allé à l'Eden, comment expliquer que j'en garde un tel souvenir, aussi précis ? Avec quoi l'ai-je construit ? Ce qu'en disaient ceux qui l'avaient connu, qui le voyaient comme un palais merveilleux, où les gens comme nous, qui n'avions pas un sou vaillant, ne pouvaient pas entrer? Ces deux cartes postales (de 1906) ? Elles montrent le manège Eden Palace à la fête foraine d'Épinal, sur le Champ de Mars.

On se trouve sur l'une à l'entrée de ce qui était alors l'EDEN PALACE (Manège Salon) LAMBERTY, avec les deux statues monumentales de Jules César et de Vercingétorix maîtrisant un cheval cabré. Cette façade aveugle avec ses panneaux peints (sur l'un, des chevaux déboulent, dégringolent vers nous, sur l'autre, des soldats attaquent ou repoussent un bateau), gardée par des arbres en pots et des petits palmiers, c'est clairement le triomphe de Vercingétorix. Ce qu'il faut retenir, le message. On s'amuse, on est là pour ça, c'est la Fête, c'était, comme on dira quand elle sera passée, quand elle ne sera plus qu'un souvenir, la Belle Époque. Une période où l'on préparait, le triomphe de Vercingétorix nous le rappelle, la revanche. Jules César, autrement dit le Kaiser, n'aura pas la victoire. On lui reprendra l'Alsace et la Lorraine. C'est aussi pour ça qu'on est là. Dans la foule. Avec sa casquette. La casquette au père Bugeaud.

Pour aller au théâtre. Un théâtre ambulant arrivé par train routier, descendant d'une famille d'acrobates et d'un dresseur de chiens nommé Berthier. Ses chiens eurent la rage, on dut les abattre, ce qui rendit ce Berthier fou, le fit mourir. On dirait un mélodrame comme il s'en donne alors, dans les fêtes foraines, comme on en donnera, car l'histoire du théâtre ambulant ne s'arrête pas là, à la mort de Berthier, les enfants reprirent le flambeau, et la route. Si elle s'arrête à Épinal, le temps d'une carte postale, l'histoire du théâtre ambulant continue. Pour le plus grand bonheur des bibis et des chapeaux de paille (le chapeau de latanier ou Panama est fabriqué dans l'usine d'à côté, chez Kampmann où travailla ma grand-mère, née Munsch, quand elle habitait au Champ du Pin où vivaient tous ces Alsaciens qui avaient opté pour la France et qu'on remerciait ainsi, en appelant le quartier la Petite Prusse), et des casquettes au père Bugeaud. Et de mon oncle René (Ritter) qui viendra comme chaque année à la Saint Maurice jouer du clairon.

Ou pour entrer dans ce grand manège qui va de l'avenue de Provence à la Moselle. Dans cet Eden dont tout le monde parle. Où la vie vous appelle. C'est une chance à saisir. Un cheval à attraper. Ou bien un cochon. Si vous avez un sou vaillant, bien sûr. Sinon le joli minois vous passera sous le nez. Et vous en rêverez encore, dans votre tranchée.

Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus. Beaucoup d'appelés en effet, sur les cartes postales de la Fête. Dans leur uniforme et avec leur casquette. Épinal n'est pas seulement la Cité des Images, c'est aussi, en 1906, une importante ville de garnison, des casernes nombreuses, des forts partout, jusque dans nos bois où il y a le Decauville. L'arme oubliée (pas par nous) de la Grande Guerre. Le petit train que mon grand-père appelle, avec son accent italien, décoville. Il fait partie du décor. Si je suis les rails, ce n'est pas pour ravitailler la troupe en munitions, rejoindre la poudrière, mais pour remplir mon panier. Mon panier en osier ou mon pot-de-camp. S'il n'y a pas de champignons, ni de fraises des bois le long de la voie, je pourrai toujours cueillir, même si elles voyagent mal, quelques clochettes dans le grès: des campanules. Histoire de ne pas rentrer bredouille. Mais nous n'en sommes pas là. Nous ne sommes qu'en 1906. Devant un manège qui s'appelle encore EDEN PALACE. Dans la foule qui se presse à l'entrée. Ou pour être sur la photo. Des papillons attirés par la lumière. Par cette Électricité qui arrive, qui va changer nos vies. On dirait aussi bien les âmes du Purgatoire. Elles semblent déjà, alors qu'on n'est qu'en 1906, solliciter nos suffrages.

L'EDEN PALACE change de mains et de nom, il devient l'EDEN PALAIS. La nouvelle attraction des frères Caron qui le transforment, en 1927, mais en gardent l'esprit. C'est ainsi qu'il s'appelle encore en 1959. Quand ce chef-d'oeuvre de l'art forain est acheté par des Américains qui le démontent et ne le remontent pas. C'était trop coûteux, trop compliqué, il fallait en reconstituer le plan. On le retrouvera en pièces détachées sous la neige dans le Montana et en 1997 il devient - ce qu'il en reste- la propriété de la famille Sanfilippo qui le restaure et en fait une nouvelle attraction. Avec cavalerie et « ballon ».

Au début du XXème siècle, les carrousels-salons sont les plus grandes attractions foraines. Tout est fait pour impressionner. À commencer par la façade, richement décorée et éclairée à l'électricité. Synonyme de modernité, de révolution industrielle, et associée à la mythologie, elle plonge le visiteur dans une ambiance féérique. C'est la Fée électricité ! Ajoutez-y la taille, la décoration qui mêle baroque et Art Nouveau, et vous comprendrez ce qu'on éprouvait alors en pénétrant dans ces manèges.

C'est ce que l'on voit sur ces deux cartes postales, la foule qui se presse pour admirer le manège, pour tâcher d'y entrer .

Mais il faut avoir l'âge, les sous, chez nous ils ne sont pas bien vaillants. On reste donc à la porte du jardin, comme moi au Point de vue. À contempler depuis mon mur le muguet rose et le lilas double. Ou comme aujourd'hui à mater deux pauvres cartes postales. À tenter (vainement) d'atteindre le comptoir. Le grand comptoir sculpté et peint dans le style Art Nouveau où l'on allait acheter ses confettis et ses boissons.

L'intérieur, je dois l'imaginer. Les miroirs, les pilastres d'esprit baroque. Le ciel du manège, avec ses amours et ses guirlandes de fleurs. Et la cavalerie. La cavalerie surtout. Les douze chevaux, les douze cochons galopant, les deux toupies et les deux grandes gondoles.

Les cochons remplaçaient les maquereaux, mais ils donnaient lieu aux mêmes plaisanteries.
Pourquoi me reviennent-il aujourd'hui ? Parce que ce manège une fois installé n'arrêtait pas de tourner, parce qu'il fallait attraper le cochon quand il passait, le choper si l'on voulait choper ?

C'est la queue du Mickey, mais ce carrousel-salon n'était pas pour les enfants. S'ils y allaient, c'était en matinée, pas pour voir les grands tanguer dans leur carrosse, arroser les filles, les asperger de confettis, certains ont le champagne mauvais.

L'Eden, selon la copine de ma mère, est revenu après la guerre à Épinal, mais pas longtemps. En 46, et il est reparti en 48 ou 49. Définitivement. Mais il reste quelque chose, quelques frissons de l'horreur sacrée des premiers temps. Du moins dans les conversations. Dans le souvenir de ceux qui les « attrapaient ». Comme d'autres le maquereau ou le cochon. Chevauchaient avec elles. Tournaient avec la toupie, et s'installaient malgré eux dans le grand carrosse.

Je n'ai pas pu y aller, pourtant je m'en souviens très bien.

Si c'est une initiation, la mort est douce et la naissance qui suit particulièrement douloureuse, je me retrouve plongé dans la lumière et le bruit, celui de l'orgue au fond mais je ne le vois pas, il n'y a pas de monstre caché, pas d'autre raison d'avoir peur. Que ce manège qui tourne, cette cavalcade. Dans laquelle sont précipités les enfants qui ne devraient pas être là. Qui voient ce qu'ils ne devraient pas voir. Ces courses au champagne, ces batailles de confettis : ces fêtes où l'on s'encanaille. Dans quel cauchemar suis-je entré? Sur quel cheval suis-je monté ? Qui m'emporte dans les airs, dans une chasse sauvage, et à la fin me piétine. Fatalement.

Cela ressemble à une scène primitive. Tout y est, Eros et Thanatos, L'Eden et après avant l'heure. Je n'ai pas l'âge d'être là, pourtant j'y suis. Je balance mes confettis comme les autres. Que je traite, selon leur monture, de « maquereau » ou de « cochon ».

La façade autrefois aveugle a-t-elle ouvert ses ailes pour me laisser passer ? Ses grandes ailes de papillon. Ai-je vu les deux statues monumentales de Jules César et de Vercingétorix maîtrisant un cheval cabré ? Y étaient-elles encore ?

Peu importe, du moment qu'elles encadrent l'entrée de ce carrousel-salon. Dans mon souvenir. C'est la force du souvenir. De se construire avec les matériaux dont on dispose. Avec ce qui tombe sous le regard ou dans l'oreille. 

C'est comme la bataille d'Uxellodunum. Elle s'est déroulée il y a bien longtemps et cependant on a, quand on se promène avec son ami Christian Signol, le romancier de l'école de Brive, sur le supposé champ de bataille, le sentiment d'y avoir été. Quand je m'étonne de lire ça dans ses Carnets de notes, Pierre Bergounioux me dit avec un sourire « J'y étais ! Et toi aussi d'ailleurs. Mais nous n'étions pas dans le même camp. Toi tu combattais avec les Romains... » Plaisanterie qu'il ressortira au professeur Majorano, à Bari où il l'a invité et où il le présente :

« On s'est déjà rencontré, en 51 avant Jésus-Christ, sous les murs d'Uxellodunum. J'avais dressé l'étendard de la révolte avec mes compatriotes cadurques. Il était centurion dans la 10e légion. Il ne manque pas d'humour et veut bien en convenir. » Pierre BERGOUNIOUX, Carnet de notes 2001-2010: Journal 3.

Une scène fondatrice où je ne me reconnais pas. Ma quête des origines ne passe pas par là. Je cherche la vérité ailleurs. Et quand les mots se taisent, qu'ils sonnent comme autant de noms propres, je procède par rapprochements, je ramène l'inconnu au connu. J'invente un sens. Un « beau chou vert » qui calmera ma faim.

Au fond, je mets en oeuvre avec mes étymologies remotivantes le projet de Francis Hallé. Je fais renaître une forêt primaire en Europe de l'Ouest. Une Białowieża, sans les menaces qui pèsent sur elle. Dont la principale est de croire que l’homme la sauvera, en coupant ses arbres.

Le souvenir est un montage. Tous les archéologues vous le diront. Et pour avoir longuement guetté la Fête depuis mon balcon, vu les longs camions arriver sur le pont Patch, passer la Moselle, les forains investir le Cours, installer leur manège, les démonter, je ne les contredirai pas. Mes souvenirs sont des montages où je ne coupe rien.

Je ne fais pas autre chose quand j'évoque l'Eden où je ne suis pas allé. Et dont le souvenir est pourtant si précis. Je compose à partir de vestiges divers, d'époques différentes, un assemblage.

Il se peut que dans le souvenir que je garde de l'Eden où je ne suis pas allé il y ait celui d'un 14 juillet en Bretagne, à Brignogan où nous étions pour la première fois en vacances. Mes parents et moi. Les souliers qui claquent sur le parquet, les gens qui dansent en rond, qui veulent m'entraîner dans cette danse macabre, qui me refilent un flambeau pour que je défile sont pour beaucoup dans la fascination mêlée d'effroi que suscite -ou réveille- le mot Eden.

L'Eden est un lieu où je suis entré sans savoir, sans le vouloir. En suivant les repas. Nous sommes à table: au théâtre. Nous rejouons toujours la même pièce. Le scénario est immuable, notre rôle écrit dans le marbre des tombes. Nous, les enfants, nous sommes les muets. Mais les muets ne sont pas sourds. Nous écoutons les grands parler de gens, de choses que nous ne connaissons pas, avec des mots dont le sens parfois nous échappe. Alors nous l'inventons. Nous cueillons dans la conversation de « beaux choux verts ». Nous franchissons par erreur la porte de l'Eden. Nous nous régalons du spectacle ou nous le regrettons aussitôt. Mais trop tard.

Musée des Arts Forains, Paris, novembre 2021, photos Lucie Montebello.

Musée des Arts Forains, Paris, novembre 2021, photos Lucie Montebello.

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8 octobre 2021 5 08 /10 /octobre /2021 09:07

J'étais sur le chemin du retour. J'avais passé une belle journée, et la nuit était claire. J'aurais pu rouler sans phares. Je voyais parfaitement. L'artiste chez lui, dans cette maison peinte du sol au plafond et qu'il m'avait fait visiter, pièce après pièce. C'est un rêve qu'il habite, je me disais dans le rétroviseur, une enfance qu'il se compose. Et je le revoyais montrant ses tableaux. Et cachant ses collections. Il n'était pas question de photographier ses nounours. Il ne faut pas donner des idées aux voleurs.

Le mot résilience résonnait dans ma tête, mais on était bien au-delà. Comme de l'art brut où l'on fourre tout ce qui gêne, et où vous vous retrouvez vite enfermé. Pour moi le placard ne sera jamais qu' une menace. De me livrer au Peut Homme si je refusais de finir ma panade.

Le chemin me parut soudain très long, la nuit trop noire. Pour me sentir moins seul dans ce placard où il resta des années, pour oublier l'enfant battu, affamé, j'allumai la radio. Laure Adler recevait Matthieu Chedid. Gilles Deleuze parlait de la ritournelle, un petit air, tralala. Quand est-ce que je chantonne, chantonnait-il.

Je chantonne quand je fais le tour de mon territoire, quand je suis chez moi.

Quand je ne suis pas chez moi et que je vais vers mon chez moi.

Quand je dis adieu je pars, quand je sors de chez moi mais pour aller où.

 

Le territoire, chez Deleuze et Guattari, devient tel une fois instauré par la ritournelle. La ritournelle, c'est d'abord ce qui met en ordre le chaos, ouvre un territoire rassurant.

«Un enfant qui chantonne dans la nuit parce qu’il a peur du noir cherche à reprendre le contrôle d’événements qui se déterritorialisent trop vite à son gré et qui se mettent à proliférer du côté du cosmos et de l’imaginaire. »  F. Guattari, L’inconscient machinique, Paris, Recherche, 1979, rééd. 2009, p. 117.

« Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant. »  G. Deleuze, F. Guattari, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1990, p. 382.

La ritournelle trace en effet un chez-soi qui n’existait pas avant, et qu’il faut désormais habiter. En lui assignant des fonctions. Le peintre que j'ai quitté il y a trois heures chantonnait. Il chantonne pour recueillir en soi les forces du travail à fournir, Car il travaille. Il n'arrête pas.

C'est la ritournelle : le cercle qu'on retrouve pour y laisser entrer un tiers, ou qu'on quitte. Non pour retourner vers ce chaos dont on se protège avec son petit air, tralala tralala lalère, mais pour « rejoindre le Monde » (MP: 383).

Dans le noir, chez soi, vers le monde.

Ces trois moments ne se succèdent pas, ils sont simultanés. Se mélangent. À eux trois, ils forment la ritournelle. La ritournelle génère le temps.

Je voyage aujourd'hui avec Tralala. Le personnage que compose Mathieu Amalric dans le film des frères Larrieu. Je retourne à la ritournelle. En 1980, Deleuze et Guattari lui consacrent un chapitre entier de Mille Plateaux. Ils empruntent le mot à Lacan qui s'en servait pour désigner un langage stéréotypé, celui de la psychose, la répétition obsessionnelle d'une structure immuable, mais ils en retournent si je puis dire le sens.

Avec la ritournelle, qu'on la prenne au sens strict (musical, celui d'un air à couplets répétés), ou figuré (ce que l'on répète continuellement), on était dans la répétition.

Tout change dès 1965 (Guattari en tord l'usage dans sa pratique clinique) et quand paraît Mille plateaux. Une cassure qui interrompt la répétition, qui ouvre de nouveaux territoires. Qui installe dans le mouvement.

Éternel retour, non des Grecs mais de Nietzsche, non du même mais de la différence, voilà la ritournelle telle que je la retrouve dans Tralala.

 

Tralala
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3 septembre 2021 5 03 /09 /septembre /2021 07:50
SHIITAKE

 

DM Champignons. DM, comme les Dieux Mânes. On y songe en arrivant à Docelles. Où, après l'industrie textile, c'est le papier qui disparaît. Que l'on fabriquait depuis le XVI e siècle.

Dis Manibus est une formule funéraire qui apparaît, en toutes lettres ou abrégée, sous les Flaviens. Mais il ne faut pas y lire, même si on est à l'entrée de la ville, une épitaphe. Même par transparence. Certes, l'histoire de la papeterie Lana, est intimement liée à celle du filigrane, mais ce DM ne dit pas adieu -« aux Dieux Mânes »- au papier. On verra là plutôt, car on est optimiste, on n'a pas le choix, un début. Une nouvelle page à écrire. Avec le shiitake.

C'est la tâche de Marco Demacon. Qui a donné ses initiales à l'entreprise et qui lui consacre tout son temps. Toute son énergie. Aujourd'hui, il nous fait visiter ses locaux. Son installation. On dirait de l'art contemporain, mais ce sont des bûches alignées. Dressées. Du chêne qui est, nous explique-t-il, le plus proche de l'arbre shii.

Le shiitake est un champignon saprophyte qui croît sur les souches ou troncs de feuillus morts. De l'arbre shii, au Japon, un arbre majestueux à très petites feuilles, proche du chêne et du châtaignier. D'où son nom, shii take, littéralement « champignon de shii ». En France, on le cultive sur souche ou, comme ici à Docelles, sur tronc de chêne. On perce des trous dans le tronc, on y injecte du mycélium, et au bout d'un certain temps, l'arbre mort se couvre de champignons. Tout un symbole. Une renaissance pour cette petite ville et pour une région qui a vu partir une à une ses usines. La dernière, la papeterie qui était là depuis 1590, en 2002.

Nous sommes donc, avec DM Champignons, dans l'ancienne papeterie de Lana. Au bord du Barba, un ruisseau que nous fréquentions plus haut, vers Rehaupal où nous allions, l'été, pique-niquer en famille. Ce DM évoque la fin des beaux jours et surtout celle de la prestigieuse papeterie. Celle du papier. Du livre papier. De la lecture. Nous entrons, comme nous le voyons en arrivant à Docelles, dans le virtuel. À quoi nous répondrons que le numérique n'est pas si immatériel que cela puisque pour le dire, il nous faut un support : un ordinateur, une tablette. Pour écrire l'épopée que nous inspire le shiitake. Cette petite épopée postglaciaire.

Originaires d'Asie, les chênes se sont multipliés il y a 10 millions d'années, ils comptent plus de 400 espèces. Avançant en pionniers, suivant des routes migratoires où nous cueillerons des glands, transportés par les geais, les pies, les corbeaux. Où nous les collecterons, comme il faut dire maintenant. Non pour en consommer la farine, comme ces lointains (pas si lointains) chasseurs, mais pour nourrir notre texte. Nous montrerons comment les chênes entraînent dans leur progression toute une armée d'arbres. C'est, bien avant Shakespeare, une « forêt qui marche ». Vers le nord. Qui colonise, recolonise, et à quelle vitesse. Non moins prodigieuses, les distances que parcourent les réseaux mycorhiziens, les zones d'échanges qu'ils créent. Des échanges à bénéfices mutuels (sucres contre éléments minéraux). Selon des lois qui sont celles du marché. Qui font des victimes mais dont on peut dire aussi, au risque d'apparaître comme un suppôt du capitalisme, qu'ils sont une formidable opportunité.

Le saprophyte, ça profite. Le slogan est un peu accrocheur, oublions-le et revenons à Marco Demacon. Il approvisionne les grands restaurants, le Ritz notamment, il ne fournit pas. Il a besoin de s'étendre. Si ce n'est pas possible à Docelles, ou si cela tarde trop, il menace de s'installer à Épinal où l'armée voudrait bien se débarrasser de certaines verrues, comme le Fort de Razimont, en Ardèche voire hors de France. Car la demande est grande, et DM Champignons manque de place pour y répondre.

SHIITAKE
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18 août 2021 3 18 /08 /août /2021 08:12

Devenez mécène de Vincent et Théo van Gogh !

C'est le curieux appel que lançait, le 29 juillet 2016, jour anniversaire de la mort de Vincent van Gogh, l'Institut van Gogh. Un appel aux dons pour le compte de la municipalité d'Auvers-sur-Oise, pour sauvegarder la tombe de l'artiste et de son frère Théo et sécuriser un cimetière qui reçoit chaque année plus de 200.000 visiteurs. Pour la restructuration des abords de l’église Notre Dame d’Auvers, immortalisés par le célèbre tableau de Vincent van Gogh, et l’aménagement de la sente reliant l’église au cimetière communal.

Je ne sais pas si cet appel a été entendu, si les dons affluèrent comme on l'espérait. Tout ce que je puis dire, pour avoir fait le tour cet été du cimetière et cherché les deux frères, c'est que le mur d'enceinte a été refait, que les allées sont désherbées comme il faut, et que le faux lierre qui tapisse la tombe ne déborde pas du cadre.

Cette visite m'a inspiré, et je commençais à écrire sur Vincent -à me demander ce qui pouvait pousser quelqu'un à consacrer sa vie, disons des années à tenter de prouver qu'il s'était coupé le lobe et non, comme certains voudraient le croire, un bout d'oreille-, quand apparut dans sa tombe le corps partiellement momifié de Marcus Venerius Secundio, puis son crâne avec, par endroits, ses cheveux blancs et, je ne rêvais pas, une oreille ! L'oreille gauche !

Si, concernant l'oreille de Vincent, le débat n'est pas tranché, là, à Pompéi où reposait jusqu'à une date récente cet ancien esclave devenu mécène (il donnait des représentations en langue grecque), le doute n'est plus permis. Une plaque commémorative avec son nom gravé est posée sur le fronton de la tombe.

Cette semi-momie me fit immédiatement penser (allez savoir pourquoi) à l'Homme au béret rouge, autrement dit à Gauguin. Tel que l'a peint van Gogh, en 1888, l'année de leur cohabitation (très vite difficile) dans la petite maison jaune d'Arles. Celle qui s'est terminée, le 23 décembre au soir, rue du Bout d'Arles. Sur ce portrait, on voit Gauguin de profil, son oreille droite et son nez inca. Gauguin a passé une partie de sa jeunesse à Lima, au Pérou, où son père s'était exilé après le coup d'État de Napoléon III, et il se prétendait Inca. Ce que n'a pas oublié Vincent. Et sous son pinceau comme dans sa bouche ce n'est pas un compliment ; ça ne l'est plus.

Dans cette petite maison jaune où il comptait créer l'Atelier du midi et où maintenant ils se déchirent. Comme un vieux couple.

Au début, les deux amis partageaient les frais, les tâches. Ils buvaient beaucoup (d’absinthe), fréquentaient régulièrement les bordels, peignaient les mêmes sujets. Van Gogh était très prolixe.

Malheureusement, leur relation finit par se dégrader: Gauguin reproche à van Gogh de profiter de lui, il pioche dans son argent et il ne participe pas aux corvées ménagères.

À cela s'ajoute une querelle artistique : Gauguin soutient qu’il faut travailler d’imagination, et van Gogh d’après la nature.

«Le reste, ce qui encombre, renvoie-le moi ici, écrit-il alors à Théo, pour cette bonne raison que tout ce que j'ai fait sur nature c'est des marrons pris dans le feu.

Gauguin malgré lui et malgré moi m'a un peu démontré qu'il était temps que je varie un peu, je commence à composer de tête, et pour ce travail-là, toutes mes études me seront toujours utiles, lorsqu'elles me rappelleront d'anciennes choses vues. »

Lettres à Théo, Décembre 1888.

Gauguin n'en peut plus de ce compagnon bizarre qui le persécute, le traite d'Inca, de serpent, mouche sur le chien, lion noir, meurtrier en fuite, Saül Paul Ictus, Sauver votre honneur (argent sur la table), Orla (Maupassant). Ce soir (du 23 décembre 1888), il dormira à l'hôtel, et prendra le train pour Paris le lendemain.

Dans ce que Vincent hurle à l'oreille (ourlée) de Gauguin, je note qu'il y a au début Incar (ou Incas) et à la fin Orla (Maupassant).

Où je me refuse à entendre des hallucinations auditives. Un équivalent du sain d'esprit/ saint esprit dont il est par ailleurs capable. Ce n'est pas le fou qui parle, le « fou roux » que voulaient chasser certains voisins.

Je vois, parce que nous sommes Place Lamartine à deux pas du train qui ahane sur nos têtes et que les insultes défilent comme les wagons, l'enchaînement fatal qui conduit au drame du 23 décembre 1888.

Cette liste qui figure sur le carnet, qui commence par Incar (ou Incas) et s'achève sur Orla (Maupassant), ne fait pas un discours. C'est pure parole. L'enfant ne s'adresse pas à l'Autre pour retrouver sa jouissance, il fait travailler ce que Lacan appelle lalangue. Une langue qui opère à partir du signifiant et procède par associations (oreille ourlée hurla Orla). Où nous remontons avec ces anabases associatives, à quel signifiant premier, je ne saurais dire.

Ce qui est certain, c'est que cela conduit (inexorablement) à cette journée du 23 décembre 1888 où Vincent a reçu une lettre de Théo lui annonçant ses fiançailles, la nouvelle du départ imminent de Gauguin, à cette soirée où, devant son miroir, il se tranche l'oreille gauche puis se rend rue du Bout d'Arles pour offrir à Rachel ce cadeau inouï. Le lobe où elle entendra ce qu'il n'ose lui dire. Parce que ce n'est pas le lieu. Une maison close qui est le seul endroit ouvert ce 23 décembre au soir. Mais celle qu'il a connue à Paris, chez Pasteur, et à qui il doit d'être à Arles mérite bien ça. Une oreille dans son écrin. Cette Gaby qu'il appelait Rachel avait au bras une méchante cicatrice, provoquée par la morsure d'un chien atteint de la rage. Vincent, fils de pasteur et qui l'aurait sans doute été s'il n'était pas devenu peintre, offrait, dans une posture christique, un morceau de son corps à cette jeune fille marquée au sens propre. Au fer rouge car elle a subi une cautérisation pour désinfecter la plaie. Elle appréciera son sacrifice. Même si elle doit tomber dans les pommes en ouvrant le paquet. En découvrant l'oreille sanglante enveloppée dans du papier journal.

Son oreille gauche. Celle qui reparaîtra à droite dans ses autoportraits au miroir. Dans L'homme à la pipe, c'est là qu'il faut chercher le pansement sous le bandage, l'horreur qu'il cache en fumant le plus tranquillement du monde. Qui s'efforce-t-il de rassurer avec sa pipe ? Théo ? Lui-même ? Veut-il se prouver qu'il est capable de peindre comme si de rien n'était ? Qu'il n'y a pas eu de drame ? Qu'il ne s'est rien passé ?

 

Rue du Bout d'Arles
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6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 06:11

Auvers-sur-Oise c'est, pour le pigeon que je suis, selon les antivax qui m'attendaient au parking, qui me regardent, goguenards, prendre ma place puis l'itinéraire balisé jusqu'au champ de blé avec corbeaux, un parcours sans surprises.

 

C'est là que s'achève, pour le peintre comme pour ceux qui vont par ses chemins, de son pas chancelant et sous des ciels troublés, la visite.

C'est là qu'on sent le mieux son existence fragile. C'est là qu'elle doit finir. Dans ce champ de sorgho, plus loin de patates où il n'y a, en dehors d'une reproduction de ce qui était considéré jusque là comme son dernier tableau, pas plus de blé que de corbeaux.

Le ciel est tourmenté comme il faut. Depuis le cimetière où dorment côte à côte et sous le vert Vincent et Théo. Il pose sur la tombe de MARIE-LOUISE CHEROUISE née LEVAVASSEUR et pour la photo il y a aussi les chemins, les trois chemins qui sont un seul et qu'on suit. Comme tout le monde.

Pour l'indécision, il faut chercher ailleurs. Revenir sur ses pas. À la rue Daubigny où nous nous sommes arrêtés d'abord, pour pique-niquer. Pour n'avoir pas à trimballer, sur ce chemin qui retrace les derniers moments du peintre, notre pique-nique. Pour aller, le corps et l'esprit légers, vers la mort qu'il trouve le 29 juillet 1890 à l'Auberge Ravoux.

Auberge Ravoux qui est fermée pour cause de Covid 19. On ne verra donc pas « la chambre du suicidé », ce qui n'est pas plus mal.

Autre raison de remercier le virus, cette découverte, faite par Wouter Van der Veen. Selon lui, le 27 juillet 1890, Vincent Van Gogh peignait son ultime chef-d'oeuvre, Racines d'arbres, quelques heures seulement avant de se tirer une balle dans la poitrine. Il mourut deux jours plus tard, le 29 juillet 1890.

C'est la conclusion à laquelle est parvenu le directeur scientifique de l'Institut Van Gogh. En rangeant des archives, dans la maison strasbourgeoise où il passait le confinement, en se replongeant dans des cartes postales numérisées des années 1900-1910, quand Auvers-sur-Oise ressemblait encore au village dans lequel avait vécu le peintre. L’une d’entre elles a retenu son attention. Où un cycliste est debout à côté de son vélo. Aujourd'hui, on dirait qu'il est occupé à regarder son portable, qu'il consulte ses messages ou répond à un appel, on ne penserait pas qu'il marche à côté de sa bicyclette. Qu'il se prive du plaisir de la descente. Ses freins ont-ils lâché ? Pose-t-il (de dos) pour la photo ? Joue-t-il les cyclistes fatigués ? Le touriste égaré ? Ou celui qui arrive chez lui, qui rentre sa monture ?

Ce chemin que descend, immobile, ce cycliste est l'actuelle rue Daubigny où nous nous sommes arrêtés aussi, pour manger, avant d'entamer la visite, devant le panneau indiquant que c'est là que tout s'est joué, l'adieu et non dans un champ de blé qui est de sorgho puis de patates, mais nous ne le savons pas encore. Nous ne voulons pas le savoir. Pigeons que nous sommes. Ce panneau où il est question de racines, où figure cette phrase : «  mais ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même », nous le lisons d'un œil distrait. Ces racines font des nœuds, et nous sommes là pour assister au dénouement. Pressés de rejoindre là-haut nos corbeaux. Nos noirs corbeaux. Nos « immenses étendues de blés sous des ciels troublés ». Pour nous qui pique-niquons devant le mystère (enfin levé!) des racines, ce n'est pas là que ça se passe mais dans un champ de blé où les corbeaux font un message nettement plus clair que cet embrouillamini où nous serions bien en peine de lire un message d'adieu. Visiblement ce n'est pas le lieu, le moment, la mort, comme on dit chez nous, avait pas faim. Il nous faut attendre. Le testament du champ de blé, et les corbeaux pour le parapher.

 

Si j'y reviens maintenant, c'est qu'elles ont cheminé. Ces racines d'arbre de la rue Daubigny. Creusé en moi. Remué. Exhumé « pas peu de chose ». Réveillé l'envie de lire. De me replonger dans les Lettres à Théo. Dans celle-ci, sans date mais placée juste avant une des dernières, du 23 juillet 1890 (L'imaginaire Gallimard, page 565), Vincent écrit ceci :

« Chers frère et soeur,

La lettre de Jo a été pour moi réellement comme un évangile, une délivrance d'angoisse, que m'avaient causée les heures un peu difficiles et laborieuses pour nous tous, que j'ai partagées avec vous. C'est pas peu de chose lorsque tous ensemble nous sentons le pain quotidien en danger, pas peu de chose lorsque pour d'autres causes que celles-là aussi nous sentons notre existence fragile.

Revenu ici, je me suis senti moi aussi encore bien attristé et avais continué à sentir peser sur moi aussi l'orage, qui vous menace. Qu'y faire - voyez-vous, je cherche d'habitude à être de bonne humeur assez, mais ma vie à moi aussi est attaquée à la racine même, mon pas aussi est chancelant.

J'ai craint - pas tout à fait, mais un peu pourtant - que je vous étais redoutable étant à votre charge - mais la lettre de Jo me prouve clairement que vous sentez bien, que pour ma part je suis en travail et peine comme vous. »

L'arbre dont les racines composent sa dernière œuvre est là, rue Daubigny. C'est un enchevêtrement où certains voudraient voir des vestiges, la trace présente du drame qui s'est produit le 27 juillet 1890. Et même son explication.

Ce jour-là, Vincent serait parti en direction des champs qui s'étendent derrière le château d'Auvers. Il aurait pris l'actuelle rue Daubigny et se serait arrêté pour peindre ces racines entrelacées devant lesquelles il était si souvent passé. Cette fois-ci, elles l'arrêtent. Qu'est-ce qui l'arrête ? Le tableau qu'elles font, avec la lumière du soleil ? Est-ce la lumière de cette fin d'après-midi qui le retient ? Qu'il veut prendre dans sa toile avant qu'elle ne disparaisse ? Avant de disparaître ? Est-ce cette lumière de fin d'après-midi qui le décide à commettre l'irréparable ? Et pourquoi ? Est-ce l'énigme qu'elle éclaire ? Ses derniers coups de pinceau vont-ils enfin lever le mystère ? Ou ajouter à l'inextricable ?

C'est la lumière du soleil telle qu'elle est peinte dans Racines. Prise, il faudrait dire, car cette toile de grand format (50 x 100 cm) est une prison dont on ne peut sortir. Qu'en se tirant une balle dans la poitrine. À quelques pas de l’Auberge Ravoux, là où l’artiste a passé les 70 derniers jours de sa vie et où il s’éteindra. Le 29 juillet.

Il se serait donc arrêté pour lire. Qu'est-ce qu'il lit, dans ces ratures ? Comme d'autres dans les lignes de la main. Que sa vie s'arrête là, ou pas loin (150 mètres) ? Qu'il est temps de rejoindre celui dont il porte le prénom, dont il a pris la place ? Le moment serait-il venu de le sortir de sa tombe ? De le rendre à la vie et à ses parents ? De regagner sa place qui est au cimetière ? Il suffit de monter la rue Daubigny. Jusqu'au bout. Mais en est-il capable ? La réponse est dans ce tableau inachevé.

Et dans ce trou. Qui est aussi de mémoire. S'il voit Vincent-Willem, son prénom tant de fois lu sur la tombe, celui du bébé qui est né un an jour pour jour avant lui et qu'il ne remplacera jamais dans le cœur de ses parents, il ne le reconnaît pas. On n'ira donc pas jusqu'à dire qu'il tente ici d'expier sa faute. De faire oublier l'usurpation dont il s'est rendu coupable. En acceptant le rôle d'enfant de remplacement.

Cherche-t-il néanmoins dans le fouillis -dans l'image-devinette- un visage ? Celui de l'absent ? De l'ennemi ? Leur ennemi à Théo et à lui, celui qui les emportera. Qui les conduira au cimetière où ils reposeront côte à côte. Est-ce à cet ennemi qu'il consacre ses derniers coups de pinceau ? À le mettre à nu. À montrer les racines du mal. De ce mal qu'il appelle -qu'on appelle encore- la nervosité ?

L'arbre ne cache pas la forêt. La forêt des nerfs. Il ne la cache plus. Ce qui apparaît sur la toile, c'est la région splanchnique. C'est là où les racines innervent les viscères de l'abdomen et du pelvis. C'est là qu'il faut creuser, avec son pinceau. Ou tirer, s'il ne répond plus. En faisant semblant de viser le cœur.

Il se serait suicidé, il aurait visé le cœur. Comment expliquer que la balle destinée à la poitrine ait touché le ventre ? A-t-il voulu maquiller un accident en suicide ? Disculper les gamins qui jouaient avec leur pétoire, qui avaient un peu trop bu ? Endosser la faute ? A-t-il, comme certains l'affirment, accepté de mourir ? Pour l'amour de son frère, pour qui il était un poids.

Théo, qui a survécu à peine six mois à Vincent, n'aurait plus à supporter financièrement un peintre qui ne vendait rien.

Ce n'est peut-être pas ce que cherchent à dire ces racines, mais ce sont les questions qu'elles mettent au jour. En nous, puisque c'est là maintenant que nous fouillons.

 

 

Le dernier tableau de Van Gogh, Racines. Auvers-sur-Oise, 27 juillet 1890. Musée Van Gogh, Amsterdam (Fondation Vincent van Gogh).
 / Vincent Van Gogh

Le dernier tableau de Van Gogh, Racines. Auvers-sur-Oise, 27 juillet 1890. Musée Van Gogh, Amsterdam (Fondation Vincent van Gogh).
 / Vincent Van Gogh

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5 juillet 2021 1 05 /07 /juillet /2021 07:45

 

Une biographie de Raymond Isidore dit Picassiette, certes. À condition d'entendre par là, nous explique le guide, une mosaïque. Autrement dit, poursuit Maurice Hetzel -l'arrière-neveu de l'éditeur de Jules Verne est notre drogman- une « œuvre d'une extraordinaire patience, digne des muses », telle est la signification du mot grec mousaikôn.

Ce truchement que nous rencontrons au début, et que nous suivons jusqu'à la Chapelle, nous fraie la voie. C'est lui qui a raison de l'obscurité, qui nous fait passer de l'ombre à la lumière. Grâce à lui, comme Raymond Isidore, nous recouvrons la vue. Et s'il y a miracle, c'est d'abord la littérature qu'il faut remercier. Edgardo Franzosini, l'auteur de ce livre. Et Philippe Di Meo, le traducteur.

Nous découvrons donc « une grande croix entièrement recouverte de boutons de rose, une silhouette du Christ en train de montrer un point situé au loin, des scènes champêtres, des images pastorales, une vue panoramique de Chartres, un museau de chien encadré de guirlandes de fleurs. Le bleu est la couleur dominante. Ce même bleu qui fit la réputation des verriers de la cathédrale. »

Suivant ce guide, et ceux qu'il évoque au passage, comme Marcel Schwob qui « s'abandonnait à la suggestion des mots, à leur jeu, à leurs tromperies, pour inventer en partant de la réalité...pour contrefaire la nature... », nous participons, en ramassant nous aussi des tessons, des cassons de vaisselle, en faisant les chiffonniers, nous contribuons à la construction.

« ...Car toute construction est faite de débris » Marcel Schwob

On songe en effet aux Vies imaginaires. « Le biographe, comme une divinité inférieure, sait choisir parmi les possibles humains, celui qui est unique. » Il trie, écrit encore Marcel Schwob, « de quoi composer une forme qui ne ressemble à aucune autre. » Edgardo Franzosini lui dédie son livre.

C'est une « belle page de terre » (Bernard Noël) que nous invite à lire l'archéologue qui conduit la visite. Des temporalités hétérogènes qui font image. Une image délicieusement anachronique.

Lire ce livre (magnifique) d'Edgardo Franzosini, c'est cueillir les traces, recueillir les vestiges. C'est aussi bâtir, fragment après fragment, sa maison. Découvrir l'amour pour la maison.

« Cet amour pour la maison (pour le bâtiment, les pierres dont elle est constituée) dépasse, chez Raymond Isidore, le stade, commun à tous les hommes, dans lequel se manifeste le désir d'en posséder une où loger ; il dépasse également le stade, commun à un grand nombre d'hommes, dans lequel se manifeste le désir d'en bâtir une de leurs propres mains ; et il atteint à un troisième stade, exclusif et sortant de l'ordinaire, dans lequel se manifeste le besoin de faire de sa demeure le chef-d'oeuvre de toute une vie -ou, si vous préférez, le besoin d'embellir sa propension spécifique à l'immobilité, jusqu'à en faire une œuvre d'art. »

 

 

Edgardo Franzosini, MONSIEUR PICASSIETTE Raymond Isidore et sa cathédrale, traduction de l'italien de Philippe Di Meo, Éditions La Baconnière, mai 2021, pp 29-30.

MONSIEUR PICASSIETTE
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30 juin 2021 3 30 /06 /juin /2021 08:02

Découvrant dans Vosges Matin qu'un nouveau glacier s'installe rue des Minimes à Épinal, que Del'ice, c'est son nom, a investi l'ex-boutique de Jeff de Bruges dans la rue piétonne et y propose une vaste gamme de glaces italiennes, fabriquées au lait bio des Vosges, je pense à Davia et à ses glaces au citron, de loin les meilleures, de près aussi quand on apercevait, du Cours, le chariot, avec son parasol. Entre le Monument aux morts et le pont qui enjambe la Moselle.

Il faut dire qu'il était le seul, alors, à faire des glaces. Elles avaient donc, forcément, un autre goût que le Miko vite croqué avant Le Triporteur. Un goût de vacances. Qui me transportait des rives de la Moselle au bord de la mer. Avec lui, c'est l'été qui arrivait, et il s'installait pour longtemps.

Peut-être faut-il chercher plus loin, remonter plus haut, jusqu'en Italie dont il était originaire et où il me ramenait, l'espace d'une glace. D'une glace au citron. Je ne sais pas de quelle région il venait, du Frioul ou de Vénétie, ou du Piémont comme mon grand-père, peut-être même de Domodossola comme beaucoup ici, à Épinal où il avait posé sa charrette, et où il avait pignon sur rue. Rue de la Maix. Une rue que l'on avait peu de raisons d'emprunter, où il n'y avait que deux commerces de bouche. La boucherie Schaegis, réputée pour son boudin blanc, et Davia. Mon oncle Émile s'y arrêtait, quand ses petites-filles lui réclamaient une glace, mais je n'y suis jamais allé. C'est pourquoi je vois, dans mon souvenir, une boutique obscure, alors que la charrette m'apparaît toujours en plein soleil. Aussi blanche que la glace au citron que je gardais pour la fin et avalais religieusement. Comme une hostie. Comparaison que justifie en partie le cornet azyme dans lequel on me la servait.

Avant, ma mère s'en souvient, c'était entre deux gaufrettes. Elle se rappelle aussi qu'il faisait plusieurs endroits de la ville, avec sa charrette, qu'il poussait jusqu'au Faubourg où elle vivait. Elle ne lui a pas connu de triporteur.

Du glacier ambulant forain il n'avait pas le triporteur à glace, mais il possédait un petit magasin rue de la Maix. Un laboratoire. Où il fabriquait ses glaces artisanales. Les glaces au citron qui récompenseraient les enfants sages.

Davia était donc installé à Épinal, et sa réputation établie. Ce qui ne l'empêchait pas de bouger. Selon la saison, le temps, et suivant son nom. La voie qu'on y entendait. Des années après. Et qui ne cessait de l'appeler. C'est pourquoi, quand il faisait beau, il sortait son petit cirque. Son chariot mobile avec glacière. Et parasol.

Toujours prêt à repartir, dès que les beaux jours arriveraient. À reprendre sa place près du Monument aux morts. Au bord de la Moselle.

Car il était d'abord de la rue, comme c'est écrit, semble-t-il, dans son nom, Davia, un nom qui vient de loin. Da Via : de la rue. C'est à elle qu'il retourne, avec son chariot mobile. Davia ne vend pas seulement des glaces, il habite aussi, en s'installant dans la rue, son nom.

Sans doute faut-il s'appeler Del'ice, aujourd'hui, pour vendre des glaces. Un nom que je reçois comme une « coupe glacée », et non comme un cornet. Une coupe que vous servent, avec beaucoup de gel, les coiffeurs dans l'hair du temps. Une vraie coupe italienne !

La gamme que proposait Davia n'était pas aussi vaste, et je ne m'en plaignais pas. La vanille écartée, la pistache et le chocolat, j'hésitais pour la forme, et pour la première boule, entre fraise et framboise. La seconde était invariablement citron.

Davia a repris la route. Définitivement. Il a remballé sa charrette, fermé puis vendu son magasin. De lui il ne reste aucune trace. Aucune rue, bien sûr, et son nom n'est pas devenu une marque. Davia a emporté dans sa tombe ses secrets de fabrication. Le paradis qu'il a gagné, avec ses glaces, ressemble à Sorrente, c'est tout ce que je lui souhaite. Un repos, bien mérité, parmi les citronniers. Ses chers limoni.

 

 

 

 

Davia et ses glaces
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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 08:32

Ôtez-moi d'un doute. Et une épine du pied. Du pied gauche posé sur le genou droit. De ce Pinau que connaissent tous les Spinaliens.

Ce Tireur d'épine est une copie. D'une oeuvre antique achetée par la ville en 1606. Une copie de copie. D'une des nombreuses copies du Spinario Capitolino. Lui-même copie romaine d'un original grec. Ou de plusieurs originaux. Un assemblage, et ce dès le départ.

Celle dite de Pinau -d'Épinal en patois, dans le lorrain roman qu'on parle de ce côté-ci des Vosges- est réalisée en 1825 par Laurent (Jean Jules César), sculpteur, peintre, archéologue et numismate qui séjournera à Rome avant de s’installer à Épinal comme adjoint de son père dans la direction du musée départemental. Attiré par les antiquités gallo-romaines, il mène des fouilles à Grand et à Soulosse notamment, et les nombreux objets qu’il découvre viennent enrichir les collections du musée départemental. Sculpteur, son premier travail est une copie du Spinario Capitolino pour la fontaine du quartier Rualménil dite du Boudiou. Son Tireur d'épine, sauvé des exactions allemandes par des pompiers en 1944, a retrouvé sa place, la Place Pinau, mais le Pinau qu'on voit en haut d'une colonne est une copie. L’original est à l’hôtel de ville.

Pinau vient du latin spina, l'épine, celle que retire de son pied le jeune homme et qui vient opportunément remotiver le nom de la ville. Cette épine rappelle les ronces contre lesquelles il a fallu batailler, qu'il a fallu arracher pour établir là une cité, les aubépines qui couvraient de leurs fleurs l'éperon rocheux où l'on bâtit le Château dont les ruines dominent toujours la ville.
Le jeune homme, surpris -figé- dans le geste inhabituel de se retirer une épine du pied, non seulement donne un sens au nom du chef-lieu qui sans lui resterait un signe vide, mais il remotive aussi celui qui songe, en feuilletant machinalement Vosges matin, en tombant sur Le Savez vous du jour (Savez-vous qui est le Pinau qui toise les habitués du centre-ville à Épinal ?), à sa vieille ville natale.

Certes, la Place Pinau, malgré le Tireur d'épine sur sa colonne, n'est pas le Capitole, pourtant, c'est l'autre lieu de la ville, avec la Maison Romaine, où le « buveur de Moselle » (que je suis) peut « roter le Tibre ».

Ce Tireur d'épine, bien qu'il soit installé au sommet d'une colonne, n'a rien d'un stylite. Ce n'est pas Siméon, l'ascète qui demeurait retiré au sommet d’une colonne, en prière. Le thème apparaît dans des représentations de Pan et de satyres et rattache donc le garçon à l'univers de Dionysos.

Ce qui frappe d'emblée, même le passant distrait, c'est la belle indifférence, la tranquille impudeur du jeune homme. Qui n'est occupé que de lui-même, et de l'épine qu'il a dans le pied. Du soin de son oisive et délicate personne.

C'est ce qui a choqué, et qu'on a cherché à cacher, il n'y a pas si longtemps, aux États-Unis. La copie (de copies) que les édiles spinaliens offrirent à La Crosse, lors du jumelage entre la ville vosgienne et celle du Wisconsin, est un cadeau qui embarrassa les Américains. Un épineux dossier que les autorités locales eurent du mal à traiter.

Sans aller jusque là, on peut trouver très actuel ce bronze d'après l'antique, un air de ressemblance avec les jeunes garçons assis, non plus sur un rocher, en haut d'une colonne, mais en face de vous dans le train, le métro ou le bus. Le casque sur les oreilles et les yeux rivés sur leur écran. Les jambes écartées, ils tripotent leur smartphone comme si vous n'étiez pas là. Rient aux anges ou carrément aux éclats. Parfaitement insoucieux d'autrui. Ce Pinau, comme son modèle capitolin, c'est TPMP avant l'heure : Tout pour ma pomme.

La seule différence, et elle n'est pas mince, c'est que ceux qui sont installés devant vous, quand ils plongent vers leur écran, leurs cheveux tombent avec eux et les isolent davantage, si c'est possible -les protègent en tout cas des regards insistants-, tandis que le Tireur d'épine, si vous prenez le temps de le regarder, d'observer le jeune garçon assis sur un rocher, penché sur l'épine plantée dans son pied, qu'il cherche à retirer, montre une chevelure qui ne répond pas aux lois de la pesanteur. Ses cheveux auraient dû retomber sur ses joues et partir vers l'avant du visage, et ce n'est pas le cas.

Faut-il en déduire que la tête est une pièce rapportée ? Qu'elle provient d'une autre statue ? En pied. D'un éphèbe.

Le Spinario Capitolino répond oui, sans hésiter. D'où l'incohérence stylistique entre la tête et le corps. La coiffure élégante et la rigidité archaïque s'opposent en effet à la spontanéité de la position de la figure. Le corps et le rocher sont constitués d'un seul morceau, alors que le bras droit et la tête ont été réalisés à part. À l'origine, du cuivre rouge couvrait les lèvres du personnage et les yeux étaient sans doute incrustés d'ivoire ou de marbre. Le corps vient d'un modèle hellénistique, tandis que la tête est de style sévère. On ne lit, sur le visage, aucune douleur. On note cependant, sur les lèvres, un léger rictus. Cette tête a été fondue séparément puis soudée au corps. Comme le bras. Cela dès le début (s'il y en a un), dès que des artisans grecs venus travailler à Rome, au Ier siècle av. J. -C, et pas forcément dans le même atelier, ont conçu cette œuvre éclectique. Ce bronze complexe, modèle antique d'après l'antique, et dont on ne compte pas les copies.

Le Pinau. Photo VM /Jérôme HUMBRECHT

Le Pinau. Photo VM /Jérôme HUMBRECHT

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